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REVUE
DE PARIS
V.
IMPRIMERIE DE H. FOURNIER ET C'^,
BUE DESBIMB, U BIS.
REVUE
DE PARIS.
^%!ocwe^ t/e/^ce. — ^y^n^ee ■^S'3o
TOME CINQUIEME.
PARIS.
AU BUREAU DE LA REVUE DE PARIS ,
QUAI MALAQUAIS, 17.
1839.
L'INNOCENCE
D'UN FORÇAT
I.
En septembre 1828, vers deux heures du matin, les maisons de
campagne situées le long de la Garonne , entre la Réole et Cadillac ,
se trouvaient plongées dans ce calme profond qu'ignore le sommeil
des villes, et pendant lequel, selon l'expression de Delille, on ne voit
que la nuit, on n'entend que le silence. Un seul pavillon isolé au
milieu d'un parc de médiocre étendue semblait faire exception au
repos général. A l'angle de ce bûtiment, du côté du levant, une fe-
nêtre du premier étage laissait échapper une lueur si faible que, d'un
peu loin , pour être certain de son existence il fallait la regarder at-
tentivement. Un coureur d'aventures qui fût parvenu à escalader le
mur du parc, à grimper ensuite jusqu'au balcon de cette fenêtre et
à s'y tenir cramponné, se serait peut-être trouvé suffisamment payé
de sa peine par le tableau mystérieux offert à sa curiosité, A travers
la fente de deux rideaux de soie bleue , l'œil pouvait entrevoir l'inté-
rieur d'une chambre à coucher meublée avec élégance et doucement
éclairée par une veilleuse. Sur un lit placé dans le fond , une femme ,
à la fleur de l'âge et de la beauté , dormait d'un sommeil dont l'agi-
tation fébrile trahissait une de ces émotions tenaces que ne parvient
pas même à interrompre la suspension momentanée du sentiment et
de la pensée. Près d'elle , un homme au front pâle et ridé par la vieil-
6 REVUE DE PARIS.
lesse, veillait immobile et muet. La tête penchée sur le chevet,
retenant son haleine et comprimant d'une main les battemens de son
cœur, il épiait avec une avidité sinistre les paroles entrecoupées
qu'un rêve pénible faisait éclore des lèvres de la jeune femme.
— Son nom ! elle ne prononcera pas son nom! se dit-il après une
vaine attente en promenant autour de lui un regard où étincelait
une rage impuissante.
— Arthur, murmura-t-elle , comme si une puissance fatale eût
brisé soudainement le dernier sceau qui protégeât encore un secret
à demi trahi par les révélations du sommeil.
— Arthur, répéta le vieillard en se redressant aussi brusquement
que si ce nom eût été un poignard prêt à lui percer la poitrine. —
Arthur d'Aubian! et je refusais de le croire. Arthur! 0 misérable
aveugle que j'étais!
Il essuya par un geste convulsif la sueur qui humectait son front
livide, et se penchant sur ce lit plus redoutable pour lui que n'eût été
une tombe entr'ouverte , il approcha de nouveau son oreille de la
bouche fraîche et charmante d'où sortaient des paroles empoison-
nées.
— Je ne veux plus, balbutia la jeune femme en faisant un effort
pour se soulever; c'est risquer ta vie... la mienne ne serait rien,
mais toi... non, je ne veux plus... il a des soupçons... il te tuerait!...
Elle poussa un sanglot étouffé, frissonna de la tête aux pieds, et
se mit sur son séant par un sursaut plein d'angoisses. Le vieillard
crut qu'elle s'éveillait et se gUssa derrière les rideaux du lit pour se
dérober à sa vue; mais elle, sans ouvrir les yeux, resta quelque
temps immobile dans la position qu'elle avait prise. Peu à peu le
changement de sa physionomie annonça celui de ses idées ; la ter-
reur empreinte sur ses traits fit place à une expression de recueille-
ment, qui à son tour se changea en une attention soucieuse et pro-
fonde. La jeune femme , dont l'exaltation nerveuse avait acquis le
degré d'intensité où commencent les phénomènes du somnambu-
lisme, pencha la tête comme pour prêter l'oreille à quelque bruit
inquiétant; tout à coup elle se leva , vêtit un peignoir, et s'approcha
de Ja fenêtre en marchant avec précaution.
— Minuit, dit-elle tout bas; je n'ai pas une goutte de sang dans
les veines... Ge mur est si élevé! s'il se blessait!... Je l'entends dans
le jardin... Comme il marche fort... C'est ce sable qu'on a mis| dans
les allées Oh! c'est la dernière fois...... Je vais le lui dire......
Craindre ainsi c'est plus que mourir.
REVUE DE PARIS. 7
Avec une précision de mouvemens attestant cette clairvoyance
intérieure à laquelle la science n'a pas encore trouvé d'explication
satisfaisante, la somnambule, dont les paupières étaient toujours
fermées, éteignit la veilleuse et poussa le verrou de la porte; puis elle
fit jouer les cordons des rideaux et ouvrit la fenêtre sans que le
moindre bruit parvînt aux oreilles de son mari qui , à quelques pas
en arrière, suivait cette pantomime d'un regard plein d'une sombre
fureur. Elle prit ensuite dans sa table à ouvrage un long ruban qu'elle
d'éroula en dehors de la fenêtre jusqu'à ce qu'elle pût supposer qu'il
avait touché le sol; un moment après, elle le retira et fit le simulacre
d'attacher à l'appui du balcon le crochet d'une échelle de corde. Elle
rentra aussitôt dans l'intérieur de la chambre, palpitante et respirant
à peine. Tout à coup elle ouvrit les bras et les jeta éperdument au-
tour d'un être imaginaire en murmurant d'une voix passionnée :
— Ma vie !
Elle n'étreignit que le vide et resta quelque temps interdite, les
bras croisés sur la poitrine.
— Arthur! s'écria-t-elle enfin, saisie d'un fol accès de terreur, et
elle se précipita vers le balcon. Les mains débiles de son mari trou-
vèrent pour la retenir une énergie momentanée.
— J'ai peur! Il ne faut pas me faire peur, dit-elle sourdement en
se débattant dans ses bras.
Les angoisses de la femme aimante avaient fait place à l'instinct
particulier aux personnes atteintes de somnambulisme qui, par une
incompréhensible perception de leur état, craignent pardessus tout
d'être brusquement éveillées. Mais la commotion avait été trop forte
pour que l'accès pût avoir un dénouement paisible. Les fils mysté-
rieux par où l'ame s'épanche, pendant le sommeil des organes, ses
agens habituels, éclatèrent dans le cerveau comme se brisent, sous
un doigt trop rude, les cordes d'une harpe. La jeune femme s'éveilla
et poussa des cris étouffés en se trouvant au milieu d'une obscu-
rité profonde , entre des bras inconnus qui la tenaient étroitement
enlacée.
— C'est moi , Lucie, lui dit le vieillard avec un effort pénible; c'est
moi, n'aie pas peur.
E alluma des bougies, ferma la fenêtre, et, composant sa figure,
il s'approcha de sa femme, qui venait de s'asseoir sur le lit et regar-
dait autour d'elle a-vec un étonnement silencieux.
— Que s'est-il donc passé? demanda-t-elle en se pressant le front
8 REVUE DE PARIS.
(les deux mains; j'ai dans la tête un chaos, un volcan! comment se
lait-il que vous soyez là?
— Je t'ai entendue marcher, répondit son mari d'une voix altérée;
j'ai craint que tu ne fusses malade, et je suis monté.
— De votre chambre on entend donc marcher ici? reprit Lucie avec
im secret effroi.
— C'est la première fois que cela arrive. Jamais ton sommeil n'a
été si agité.
— C'est affreux d'être somnambule, dit-elle en baissant la tête, et
l'on dit qu'il n'y a pas de remède. Ai-je parlé en dormant?
Elle prononça ces dernières paroles d'une voix faible.
— Non , répondit le vieillard , dont la figure demeura froide, tandis
(jue ses ongles lui déchiraient la poitrine.
11 prit un flambeau , souhaita à sa jeune femme une fin de nuit
paisible, et descendit à son appartement. En rentrant dans sa cham-
bre, ses forces l'abandonnèrent, et il se laissa tomber sur un fauteuil,
il y resta quelque temps anéanti, et pour ainsi dire insensible. A la
fin l'énergie morale, que ne détruit pas toujours la caducité physique,
se réveilla furieuse et implacable dans le cœur de ce vieillard en ap-
parence brisé par la découverte de son déshonneur.
— Comment le tuer? s'écria-t-il en se tordant les mains... Elle! je
n'en aurai pas le courage. Mais lui ! lui ! Le provoquer! Il refusera de
se battre. II me parlera de ma vieillesse, et tout le monde l'approu-
vera. Car il est permis , il est honorable d'arracher à un vieillard le
bonheur de ses derniers jours, de livrer son nom à la risée, de le
rendre fou de honte et de désespoir; mais croiser le fer avec lui , ce
serait outrager ses cheveux blancs! Et puis n'ont-ils pas raison? Ma
vue est débile, ma main tremblante; dans un duel, je succomberais
sans me venger. Il m'épargnerait peut-être! Non, pas de duel, pas
<rincertitude, pas de hasard. Sa mort à tout prix, dussé-je l'assassiner!
Le mari outragé passa le reste de la nuit à rouler dans son esprit
mille projets de vengeance. Au point du jour, il sortit et se promena
long-temps dans le parc , avant que personne fût levé dans la maison.
A la fin , un jardinier qu'il employait depuis peu à des travaux de
terrassement le rencontra au détour d'une allée. A la vue du vieil-
lard, l'ouvrier ôta son bonnet, et s'approchant d'un air de mystère :
— Monsieur Gorsaz , lui dit-il , ça se trouve bien que vous soyez
si matinal; j'ai quelque chose à vous dire, et j'aime autant que les
autres ne soient pas là.
REVUE DE PARIS. 9
— Qu'y a-t-il , Piquet? demanda le vieillard d'un ton brusque.
— II y a , monsieur Gorsaz , qu'hier, pendant la nuit , on a forcé la
fenêtre de la petite serre où nous enfermons nos outils. La veille au
soir j'y avais oublié ma veste, où se trouvait ma montre, un oignon
d'argent tout neuf, qui m'avait, ma foi, coûté dix-huit francs II y
avait aussi dans une des poches quatre écus de cent sous, et au moins
trois francs de monnaie. J'ai retrouvé la veste, à preuve que la voilà
sur mon dos; mais l'argent et la montre, bernique.
— Il n'y a que vos ouvriers qui entrent dans cette serre, observa
M. Gorsaz.
— Aussi c'est l'un d'eux qui a fait le coup ; j'en mettrais ma main
au feu.
— Qui soupçonnez-vous?
— Jean-Pierre et Vacherot sont du pays, il y a vingt ans que je les
connais, et je répondrais d'eux comme de moi. Il n'y a donc, sauf
votre respect, que ce sournois de Bonnemain qui ait pu avoir l'idée
de la chose.
— Bonnemain? répétale vieillard, qui sembla réfléchirprofondément.
— Je me suis toujours défié de ce paroissien-là, reprit Piquet; avec
ça qu'il gâte l'ouvrage que j'en suis honteux pour lui. Ça se dit jardi-
nier et ça ne sait pas seulement faire une greffe en écusson.
— Vous n'avez que des soupçons, et il faudrait des preuves, dit
M. Gorsaz , qui semblait prendre à cette affaire plus d'intérêt qu'on
n'eût dû s'y attendre.
— Des preuves! en voici une que j'ose dire un peu claire, répondit
le jardinier en tirant de sa poche un petit clou qu'il prit entre le
pouce et l'index : c'est ce clou tout neuf, que j'ai trouvé sur la fenê-
tre. Il n'y a que Bonnemain qui en ait de pareils à ses souliers , quii
a achetés à La Béole, il n'y a pas dix jours, et justement il lui nu
manque un au pied droit; j'ai vu ça hier, quand il s'est déchaussé
pour descendre dans le vivier.
— Avez-vous parlé de cela à quelqu'un? demanda le vieillard.
— Pas si sot, répondit le jardinier d'un air fin; j'ai voulu d'abord
vous demander conseil.
— Vous avez agi prudemment. Jusqu'à nouvel ordre, ne dites rien
à personne; et quand vous verrez Bonnemain , envoyez-le moi : je mv
charge de le faire parler.
Piquet hocha la tête d'un air de doute.
— C'est un sournois, dit-il , un malin fini ; c'est le diable à confes-
ser, voyez-vous bien , monsieur Gorsaz.
10 REVUE DE PARIS.
Le vieillard congédia le jardinier d'un signe de tête et s'achennina
lentement vers la maison. Il rentra dans son appartement et y attendit
avec une étrange impatience l'auteur présumé du vol , qui ne tarda
pas à paraître à l'entrée de la chambre, où il s'arrêta respectueuse-
ment, sa casquette à la main.
«.
Bonnemain était un homme d'une quarantaine d'années, vigoureu-
sement découplé , porteur d'une physionomie doucereuse, et vêtu
avec une sorte de recherche étrangère à sa profession.
— Fermez la porte et approchez-vous, lui dit M. Gorsaz qui lui-
môme poussa les châssis de la fenêtre devant laquelle il était assis.
Après avoir obéi , l'ouvrier resta debout et immobile; son maintien
était assuré et sa figure calme.
— Bonnemain ou plutôt Baptiste Leroux, lui dit le vieillard en le
regardant d'un œil fixe et perçant, un vol a été commis la nuit der-
nière dans ma maison. Innocent ou coupable, vous en serez accusé,
car vos antécédens font nécessairement tomber sur vous les soupçons;
d'ailleurs il existe dès à présent des preuves, et la procédure en saura
découvrir d'autres. Vous avez déjà subi une peine afflictive , vous
vous trouvez donc en état de récidive, et vous n'ignorez pas sans
doute la condamnation qui vous attend. Ce sont les travaux forcés à
perpétuité.
— Je tombe de mon haut, répondit Bonnemain avec un air ébahi
(|ui en eût imposé peut-être à un juge d'instruction ; je vous donne
ma parole d'honneur, monsieur Gorsaz, que je suis innocent. J'ai
été dans la peine , ça c'est vrai , je ne puis pas dire le contraire , puis-
que, quand je suis venu ici demander de fouvrage, il a fallu vous
montrer ma feuille de route; mais parce qu'on a fait une sottise dans
sa jeunesse , ce n'est pas une raison pour être toute sa vie un mal-
honnête homme. Sûr comme il y a un Dieu qui nous écoute, je ne
sais pas de quoi vous voulez me parler.
— Pour quel crime avez-vous été condamné une première fois aux
travaux forcés? demanda M. Gorsaz.
— Pour un faux, que j'avais eu le malheur de commettre en étant
dans une maison de commerce, répondit le forçat libéré d'un air
contrit.
— Pour un assassinat , répliqua le vieillard en baissant la voix mais
avec un accent énergique , pour un assassinat commis entre Prades
REVUE DE PARIS. 11
et Villefranche , sur la persomie d'un percepteur des contributions
à qui vous espériez de prendre sa recette, dont par bonheur pour
vous il ne se trouva pas chargé. Je dis par bonheur pour vous, car le
vol n'ayant pas eu lieu , et la préméditation étant écartée par le jury,
vous ne fûtes condamné qu'aux galères. A Toulon , votre conduite
vous mérita une commutation de peine, et, au lieu de finir votre vie
aii bagne, vous n'y êtes resté que dix ans. Vous voyez que je suis
bien informé.
— Ah! vieil argousin, pensa Baptiste Leroux dit Durand, dit
Lejeune, dit Bonnemain, si nous étions seuls au fond d'un bois,
comme je te ferais ton affaire, en deux mouvemens; le temps de
boire un canon !
M. GoTsaz sembla deviner la pensée sanguinaire de l'homme qu'il
interrogeait, car il jeta les yeux en dehors de la fenêtre avec une
sorte d'inquiétude; il fut rassuré par la présence des ouvriers qui tra-
vaillaient dans le jardin à quelques pas de là. En plein jour, dans sa
maison, et à portée d'un pareil secours, il pensa qu'il n'avait rien
à redouter de la fureur que paraissait éprouver le forçat, malgré ses
efforts pour paraître calme. 11 continua donc l'entretien, mais ce fnt
avec la familiarité d'un conseiller indulgent plutôt qu'avec la sévérité
d'un juge prêt à punir.
— Jusqu'à présent vous avez eu du malheur, dit-il , vous avez passé
dix ans aux galères pour un meurtre qui ne vous a rien rapporté, ci
vous voilà sur le point d'y retourner à perpétuité pour avoir pris une
montre qui vaut peut être vingt francs.
— Elle n'en vaut pas dix, interrompit Bonnemain qui aussitôt se
mordit les lèvres jusqu'au sang.
— Dix ou vingt, peu importe, reprit le vieillard en souriant ironi-
quement; l'essentiel c'est que le vol soit prouvé , et il l'est mainte-
nant de votre aveu même. Je vais être forcé de vous faire mettre en
arrestation.
— Vous ferez arrêter un innocent, dit le forçat en perdant malgré
lui quelque chose de son assurance.
M. Gorsaz pencha la tète et resta quelque temps les yeux baissés;
les relevant enfin , il arrêta sur Bonnemain un regard qui semblait
vouloir percer les derniers replis de cette ame dégradée par l'habi-
tude du crime.
— Supposons, lui dit-il, qu'au lieu de vous livrer à la justice, je
vous fournisse les moyens de vous rendre à Bordeaux, et de vous y
embarquer pour un port étranger, Saint-Sébastien ou Bilbao; sup-
12 REVUE DE PARIS.
posons encore que , non content de vous sauver, je vous remette une
somme d'argent suffisante pour former un établissement hors de
France et y vivre à l'abri du besoin : dix mille francs par exemple,
(lue penseriez-vous d'une semblable proposition?
Le forçat libéré ne manifesta son émotion que par un mouvement
de lèvres presque imperceptible ; avec la sagacité particulière aux
gens qui ont vécu d'une industrie coupable et quelquefois sanglante,
il comprit à l'instant même qu'il s'agissait d'un marché et non d'un
bienfait. Cette pensée lui rendit tout son aplomb ; car traiter avec
un supérieur, c'est pour le moment devenir son égal.
— Ce que je penserais, monsieur Gorsaz, répondit-il après avoir
paru réfléchir, ma foi , je me dirais : Bonnemain, ce n'est pas pour
tes beaux yeux qu'on t'offre comme çà dix mille francs. Il faut donc
qu'on ait besoin de toi pour une affaire qui en vaille la peine. C'est
que , voyez-vous , c'est un fameux pour-boire , dix mille francs !
— Et cette affaire, vous eu chargeriez-vous ? demanda le vieillard
d'une voix concentrée.
— Çà dépend, dit Bonnemain; je n'ai jamais rebuté l'ouvrage : il
ji'y a que les fainéans qui refusent de travailler; mais encore faut-il
savoir de quoi il retourne.
— Supposez ce qu'il y a de plus grave.
— Quelque chose comme l'affaire du percepteur, n'est-il pas vrai?
demanda le forçat d'un air doucereux.
— Oui, répondit M. dorsaz avec un accent profond.
— Seulement, cette fois, au lieu d'avoir une idée sur l'argent du
gouvernement, il s'agirait peut-être de se débarrasser d'un joli gar-
çon qui escalade les murs et les fenêtres comme s'il n'avait pas
d'autre état?
— Tu l'as vu? s'écria le vieillard mis hors de lui-môme par cette
révélation inattendue.
— Ecoutez, monsieur Gorsaz, dit Bonnemain avec aisance, il faut
être rond en affaire. Je vais vous parler le cœur sur la main ; d'ailleurs
maiiilenanl je n'ai plus peur que vous me dénonciez. Cet imbécile
de Piquet ayant donc laissé dans la petite serre sa veste où était sa
montre et de l'argent, et moi me trouvant dans la gêne, ça me
donna une idée. On est homme! Me voilà entré dans le parc, par le
mur qui est derrière l'allée de platanes. Tout à coup , j'entends du
bruit au-dessus de moi; je crois d'abord que c'est un chat ou une
fouiiie; mais pas du tout c'est un individu (lui se laisse glisser le long
du mur et qui se met ensuite en marche vers la maison. Bon , que je
REVTE DE PARIS. 13
me dis, voici un camarade qui a peut-être une idée meilleure que la
mienne, et alors ce sera part à nous deux. 11 était à peu près minuit
et on y voyait comme dans un four. C'est égal , j'ôte mes souliers, et
je le suis. Le voilà donc arrivé juste devant votre fenêtre; je me cou-
che à plat ventre sur la pelouse pour qu'en se retournant il ne puisse
pas m'entrevoir. Qu'est-ce que j'aperçois alors? Une fenêtre qui
s'ouvre là haut , quelque chose de blanc qui s'y montre , et puis mon
individu qui y grimpe en deux mouvemens , le temps de boire un
canon ! Excusez, que je me dis, il paraît que le camarade a des intel-
ligences dans la maison , et que nous travaillons dans des genres diffé-
rens. Pour lors, voyant que la chose ne me regardait pas, je suis allé
à mes petites affaires.
— As-tu reconnu cet homme? demanda le vieillard d'une voix
sourde.
— Je crois, répondit le forçat en ricanant, que vous feriez mieux
de demander çà à M""^ Gorsaz qui l'a vu de plus près que moi.
— L'as-tu reconnu? redit avec un accent de fureur le mari de
Lucie.
— Oui , fit Bonnemain , c'est M. Arthur d'Aubiao , qui demeure
près de la rivière , à vingt minutes d'ici.
— Eh bien 1 c'est lui qu'il faut tuer, dit le vieillard en se levant
dans un transport frénétique.
— Je ne dis pas oui , je ne dis pas non , répondit l'ex-galérien d'un
ton dégagé. Je risque ma boule à ce jeu-là; si je perds, je sais ce qui
m'attend ; si je gagne....
— Tu auras dix mille francs, dit M. Gorsaz en l'interrompant.
— C'est plus que ne vaut tout mon individu, il n'y a aucun doute;
je ne chicane donc pas sur le prix. Mais, la chose faite, qui m'assure
que vous me donnerez mon dû? Vous pensez bien que je n'aurai
pas le temps d'attendre, et, comme on dit, on ne trouve pas dix mille
francs dans le pas d'un cheval ; vous n'en avez peut-être pas le quart
à la maison ; parce qu'on est riche , ce n'est pas une raison pour gar-
der chez soi tant d'argent comptant.
Au lieu de répondre à cette objection, le vieillard s'approcha d'un
secrétaire, placé près de la cheminée; il l'ouvrit, déplaça un des
tiroirs, et tira d'une cavité pratiquée en cet endroit une sébile dont
les compartimens renfermaient une vingtaine de petits rouleaux ; il
en prit successivement trois ou quatre, les brisa, et, de leurs enve-
loppes déchirées fit tomber sur le bureau une pluie de pièces d'or.
Le forçat ne manifesta son émotion que par l'étincellement soudain
14 REVUE DE PARIS.
de son regard, et un sourire féroce qui s'éteignit presqu'au même
instant sur ses lèvres étroites et décolorées.
— Tu vois que ton argent est prêt , lui dit M. Gorsaz en le regar-
dant attentivement; est-ce un marché conclu?
— Quand on ne paie pas d'avance, on donne des arrhes, répondit
Bonnemain qui se tordait les mains derrière le dos pour résister à la
tentation.
— Les voilà, lui dit le vieillard en prenant une dizaine de pièces
de vingt francs qu'il lui présenta; après l'événement, tu en recevras
cinquante fois autant ; tu vois que c'est de l'or, tu n'auras pas de peine
à le porter.
— L'or n'est jamais lourd, répondit le forçat d'un ton sentencieux,
et, sans autre discussion, il serra dans sa poche les arrhes de ce
marché.
Le pacte était conclu entre l'homme du bagne et le vieillard jus-
qu'alors sans reproche. Les deux complices discutèrent alors les
moyens d'accomplir sûrement l'attentat dont Arthur d'Aubian devait
être la victime. N'écoutant que l'impatience de sa haine, le mari ou-
tragé voulait une vengeance aussi prompte que terrible; attendre
jusqu'au soir, lui semblait intolérable. L'assassin subalterne, sur qui
retombaient la responsabilité et le péril de l'exécution, n'eut pas de
peine à démontrer qu'un meurtre en plein jour était impraticable.
— Puisqu'il a l'habitude de sortir pendant la nuit, il faut choisir
ce moment-là, dit-il avec l'assurance d'un homme qui a mûrement
étudié la matière dont il parle ; il y a entre sa maison et la vôtre un
petit sentier bien commode; on peut s'y cacher derrière une haie.
Il n'y a pas d'habitation à plus de dix minutes de là, et la Garonne
est à deux pas. La lune ne se lève qu'à deux heures, et comme , à ce
qu'il paraît, c'est à minuit qu'il se met en marche, il y a moyen de
le butlcr sans se compromettre. La fois du percepteur, c'est cette
chienne de lune qui m'a fait reconnaître par un voiturier, et j'ai bien
donné ma parole d^honneur de ne jamais travailler dorénavant avec
ce quinquet-là sur la tête. C'est qu'il n'y a pas moyen de réleindrc,
voyez-vous !
— Il faut, avant tout, rendre à Piquet la montre et l'argent que
vous lui avez pris, dit M. Gorsaz. Il a des soup<;ons sur vous. S'il for-
mait une plainte, vous seriez arrêté....
— Et ça vous contrarierait, interrompit familièrement le voleur près
de redevenir assassin ; je comprends ça ; on me coffrerait , et pendant
ce temps-là ce beau M. d'Aubian pourrait bien encore escalader les
RE\'TJE DE PARIS. 1&
murs du parc. Va pour la restitution ; je vais la faire tout de suite ,
et Piquet n'y verra que du feu. Je n'y tiens pas du tout, à sa mé-
chante bassinoire; elle ne vaut pas la peine que je me suis donnée
pour la prendre.
Le projet étant définitivement arrêté , les deux hommes se sépa-
rèrent; mais avant de sortir de la chambre, Bonnemain en examina
les moindres recoins avec l'attention intelligente dont sont doués en
général les profès en volerie. Il remarqua la place secrète où le vieil-
lard recachait la sébile pleine d'or, et la manière dont il fermait le
secrétaire; enfin, il étudia la structure de la fenêtre, et vit qu'elle
n'avait pas de volets à l'intérieur. Au dehors une simple persienne la
protégeait contre une escalade que rendait praticable le peu d'élé-
vation du rez-de-chaussée. Satisfait de son examen , le forçat salua
respectueusement l'homme auquel il venait de se vendre, et il alla
dans le jardin rejoindre ses compagnons de l'air tranquille et bénin
qui lui était habituel.
Dans l'après-midi , M. Gorsaz, qui se promenait à pas lents dans
une allée du parc, fut accosté de nouveau par son jardinier.
— Il faut que je sois ensorcelé, lui dit maître Piquet, dont la figure
hâlée semblait doublement épanouie de joie et de stupéfaction. —
Figurez-vous, monsieur Gorsaz, que ma montre et mon argent vien-
nent de se retrouver dans ma poche , sans que je puisse m'imaginer
par quel chemin ils y sont rentrés. S'il y avait encore des sorciers,
la chose serait claire ; mais , aujourd'hui , on ne croit plus à toutes ces
bêtises-là.
— C'est un de vos camarades qui aura voulu s'amuser à vos dé-
pens, répondit le vieillard, qui haussa les épaules et continua son
chemin.
— C'est égal , pensa Piquet , on ne m'ôtera pas de l'idée que Bon-
nemain est un sournois, et à la place de M. Gorsaz, je m'en débar-
rasserais joliment.
m.
Vers le milieu de la nuit suivante, une étrange rencontre eut lieu
sur le chaperon du mur qui fermait le parc de M. Gorsaz du côté de
l'allée de platanes. Deux hommes qui escaladaient en même temps
cette clôture, l'un du dehors, l'autre de l'intérieur, se trouvèrent
inopinément nez à nez, lorsqu'ils en eurent atteint le sommet. Mu-
tuellement effrayés d'une apparition si imprévue, tous deux fail-
10 REVUE DE PARIS.
lirent lâcher prise. A défaut de réflexion, l'instinct les préserva d'une
chute; ils se cramponnèrent à l'arête de pierres, l'enjambèrent d'un
élan vigoureux , afln de s'établir sur un terrain plus solide que les
appuis dont ils s'étaient servis pour leur ascension , et restèrent un
instant immobiles en face l'un de l'autre , à cheval sur le mur qu'ils
serraient fortement de leurs jambes, de manière à conserver les mains
libres pour la lutte que lendait probable un pareil début. Ils étaient
si rapprochés que , malgré l'obscurité , ils purent s'entrevoir et bien-
tôt après se reconnaître. Celui qui venait du dehors, vit tout à couj)
le bras de son adversaire levé; et à l'extrémité de la silhouette qui
se dessina rapidement sur le sombre azur du ciel , il distingua la lame
d'un poignard ou d'un couteau. La retraite était impossible, l'attente
mortelle. Sans armes lui-même , il s'élança sur l'homme prêt à le
frapper, lui saisit le bras d'une main , et de l'autre l'étreignit rude-
ment à la gorge.
— Bonnemain, jette ton couteau , lui dit-il à demi-voix , sinon je
te jette toi-même en bas du mur.
Contraint d'obéir, sous peine de la vie , le forçat lâcha son arme
qui tomba dans le parc.
— Monsieur d'Aubian , laissez-moi descendre , dit-il alors d'une
voix entrecoupée; je ne vous empêche pas d'entrer, ne m'empêchez
pas de sortir.
— Tu viens de commettre un vol , dit Arthur ; on n'escalade pas
les murs sans mauvaise intention.
— Vous les escaladez bien, vous, répondit Bonnemain; est-ce à
dire que vous soyez un voleur?
Rendu muet par cette réponse, l'amant de Lucie réfléchit qu'un
vol eût-il été commis , il lui était impossible d'arrêter le coupable
sans compromettre la femme qu'il aimait.
— Laissons-le aller, pensa-t-il, sans doute il a intérêt à ce que je
me taise; ainsi lui-même ne dira rien.
Délivré du double étau qui lui avait tordu le bras et presque enlevé
la respiration , Bonnemain se pencha sans rien dire , et tâtonna en
dehors du mur. Il trouva bientôt la corde à nœuds dont Arthur s'était
servi, et que fixait à la tranche du chaperon un crochet lancé d'une
main vigoureuse et exercée. Le forçat la saisit fortement; et se jetant
en dehors à corps perdu, il se mit à descendre avec l'agilité d'un écu-
reuil. A mi-chemin, il s'arrêta tout à coup, et remonta presque aussi
vite qu'il était descendu.
— Ni vu ni connu, entendez-vous, dit-il au jeune homme: ou
REVUE DE PARIS. 17
bien, si vous me dénoncez, je raconterai comme quoi l'autre nuit je
vous ai vu entrer dans la chambre de M"^ Gorsaz.
Sans attendre la réponse, Bonnemain se laissa glisser jusqu'à terre,
et s'élança dans la campagne, où, grâce à l'obscurité, il disparut pres-
que aussitôt.
Arthur resta quelque temps immobile à la place où le forçat l'avait
laissé. L'idée de voir le secret de ses amours à la merci d'un pareil
misérable lui fit éprouver un chagrin mêlé de colère; puis il essaya
de se rassurer en se disant qu'il ne devait redouter aucune indiscré-
tion de la part d'un homme intéressé lui-même à garder le silence.
Cependant, malgré ses efforts pour chasser de son esprit l'impres-
sion qu'y avait fait naître ce désagréable incident, il ressentit une vague
appréhension , qu'à travers tous les périls de ses rendez-vous noc-
turnes, il avait ignorée jusqu'alors. Au lieu de descendre rapidement
dans le parc , comme il en avait l'habitude , il hésita et fut sur le point
de rétrograder; mais il pensa que Lucie l'attendait, et l'amour triompha
de la prudence. Il fit passer en dedans du mur la corde à nœuds et
vit alors que cette fois elle lui serait inutile; car, pour faciliter sa
fuite, Bonnemain avait apporté une des grandes échelles employées
dans le jardin. D'Aubian eut bientôt atteint le sol et, malgré la nuit,
ilsc dirigea à travers les arbres, en homme à qui cet obscur labyrinthe
était familier. En approchant du pavillon, il s'arrêta tout à coup, car
il lui sembla qu'un bruit inexplicable venait de rompre le silence à
peine troublé jusqu'alors par la brise monotone qui faisait frémir le
feuillage. N'entendant plus rien, il reprit sa marche; mais, pres-
que aussitôt, un son plus distinct, semblable à la voix d'un homme
qui en appelle d'autres, l'arrêta de nouveau. Plusieurs cris, partis de
différens points, se succédèrent rapidement et parurent se répondre.
Il était évident que le vol commis, selon toute apparence, par Bon-
nemain , avait donné l'éveil aux habitans de la maison et qu'une battue
avait lieu dans le parc. Avec la rapidité d'un daim qui entend les pre-
miers abois de la meute , Arthur prit sa course pour regagner le lieu
par où il était entré. Au moment d'y arriver il vit courir devant lui,
dans le taillis , une lumière semblable à un feu follet. Il aperçut bien-
tôt distinctement un homme muni d'une lanterne et parcourant à
grands pas l'étroite aUée qui côtoyait le mur d'enceinte. En aperce-
vant l'échelle, celui-ci s'arrêta comme un limier qui flaire une trace
et se mit à pousser des cris que d'autres voix répétèrent à quelque dis-
tance. Bientôt deux lumières pareilles à la première se montrèrent
à travers les arbres , et l'amant de Lucie vit que la retraite lui était
TOME Y. MAI. 2
1$ REVIE DE PARIS.
fermée. Il hésita un instant, puis il comprit qu'aller au-devant du
danger était plus prudent que de le fuir sans espoir de s'y dérober.
Il s'avança donc vers les batteurs d'estrade , qui s'étaient réunis au
pied de l'échelle, où ils discutaient d'une manière fort animée. A la
vue du jeune homme qui sortit brusquement de la futaie, il y eut
une émotion générale. Les plus prudens ne bougèrent pas, le plus
hardi se jeta sur le nouveau venu, qu'il n'avait pas eu le temps de
reconnaître.
— Qu'y a-t-il donc, Piquet? dit Arthur en repoussant le chef de
cette expédition nocturne qui venait de le saisir au collet.
— Comment! c'est vous , monsieur d'Aubian? répondit le jardinier
stupéfait d'une pareille rencontre.
— Qu'est-il arrivé et que signifie tout ce mouvement? reprit le
jeune homme.
— Hélas! mon Dieu, dit Piquet, c'est ce pauvre monsieur Gorsaz
qui vient d'être assassiné.
— Assassiné! s'écria d'Aubian en pâlissant.
— Saigné à blanc! il en a reçu de ces coups de couteau que ça fait
frémir la nature. Nous courons après l'assassin qui, bien sûr, s'est
sauvé par-ici, car voilà encore mon échelle dont ce gueusard-là se sera
servi Mais comment se fait-il que vous soyez dans le parc à cette
heure? continua-t-il en regardant le jeune homme d'un air de dé-
liance.
Arthur avait eu le temps d'inventer une histoire qui pût justifier
la position équivoque où il se trouvait.
— D'après ce que vous me dites, répondit-il , je suis sûr d'avoir
vu l'assassin.
— Voyez-vous! qui est-il?.,. L'avez-vous reconnu? demandèrent à
la fois les trois hommes en se groupant autour de lui.
— Je revenais de Caudcrol, dit d'Aubian, et, pour rentrer chez
moi , je passais dans le sentier qui est en dehors du parc. Tout à
coup j'ai aperçu un homme qui se laissait glisser du haut du mur.
Cela m'a paru suspect et je me suis approché; mais, en me voyant
courir sur lui , il a pris la fuite et a disparu bientôt dans les champs.
A sa place, je n'ai plus trouvé qu'une corde accrochée à la muraille.
<lraignant qu'un malheur ne fût arrivé chez M. Gorsaz, j'ai grimpé ,
à l'aide de cette corde, pour arriver plus vile à la maison et y donner
l'alarme. C'est ce que j'allais faire quand j'ai aperçu vos lanternes.
— Et l'avez-vous reconnu , ce brigauc!-là? demanda un des dômes-;
tiques.
REVUE DE PARIS. 19
— Non , (lit Arthur qui se rappela la menace du forçat.
— Il n'y a que Bonnemain qui ait pu faire ce coup , dit Piquet; je
me suis toujours déûé de ce sournois-là.
Un des ouvriers, qui s'était remis à fureter le long; de la muraille,
se redressa tout à coup.
— Je tiens le couteau , s'écria-t-il ; il y a encore du sang après.
L'instrument du meurtre passa de main en main. C'était un de ces
poignards sans gaîne, nommés couteaux catalans par les armuriers, et
dont la lame, en se déployant, se trouve arrêtée au moyen d'un res-
sort. L'acier avait été soigneusement essuyé; mais, dans la rainure
du manche, il avait retrouvé le sang dont on avait voulu effacer la
trace.
— Il ne peut pas être bien loin, dit le maître jardinier, il faut le
traquer comme un loup enragé qu'il est. Allons! en route, tout le
monde! Mais vous, monsieur d'Aubian, est-ce que vous ne venez
pas un peu consoler cette pauvre dame Gorsaz qui est quasi folle?
Pensez donc quelle révolution ça lui a faite à cette chère femme ! On
a envoyé chercher le médecin, le curé, le procureur du roi , tout le
tremblement! mais vous qui êtes un ami de la maison, je suis sur
qu'elle serait bien aise de vous voir.
Ombrageux comme tous les hommes dont la conscience n'est pas
sans reproche , Arthur crut voir dans ces paroles une intention iro-
nique, étrangère en réalité à l'esprit sans malice de l'honnête jardi-
nier. Toutefois il craignit qu'un refus n'éveillât des soupçons, et d'ail-
leurs le malheur qui venait de frapper Lucie, lui faisait éprouver un
douloureux désir de la voir et de l'assurer de son éternel dévoue-
ment, seule consolation qu'il pût lui offrir au moment d'une si ter-
rible catastrophe. Il accompagna donc, sans faire d'objection , maître
Piquet, qui reprit le chemin du logis en emportant comme pièces
de conviction le couteau-poignard et la corde à nœuds.
— Avait-il prisses précautions, le scélérat! dit le jardinier chemin
faisant; il aura pensé que son échelle serait trop lourde pour qu'il
puisse lui faire franchir la muraille; c'est pourquoi il a apporté cette
corde à crochet , un véritable instrument de voleur. Il faut avoir les
poignets et les reins solides, pour grimper le long de cet outil-là.
— M. Gorsaz est-il mort? demanda d'Aubian d'un air pensif.
— Le pauvre cher homme n'en vaut guère mieux , répondit le jar-
dinier en pressant le pas.
Le lieu où le crime avait été commis était la chambre à coucher
dans laquelle le vieillard avait eu, quelques heures auparavant, un
2.
'20 REVUE DE PARIS.
entretien avec le forçat. L'assassin s'y était introduit par la fenêtre
en soulevant, à travers la claire-voie, le crochet intérieur de la per-
sienne et en arrachant, à l'aide d'un morceau de poix, la vitre der-
rière laquelle se trouvait l'espagnolette. Surpris dans son lit et peut-
être dans son sommeil, M. Gorsaz, selon toute apparence, avait été
frappé immédiatement. Sans doute aussi sa résistance avait été faible
et courte , car il fut trouvé couché comme à l'ordinaire. La couver-
ture était à peine dérangée. On l'aurait cru endormi si les draps
n'eussent pas été inondés de sang. Le meurtre accompli, l'assassin
avait essayé de forcer le secrétaire. Pendant cette tentative , un vase
placé sur la cheminée, et sans doute heurté par lui , était tombé avec
fracas; c'est alors seulement qu'un domestique, couché dans un ca-
binet voisin, s'était éveillé et avait donné l'alarme.
Le spectacle qui frappa les yeux d'Arthur lorsqu'il entra dans ce
lieu fatal , redoubla l'émotion dont il était déjà pénétré. A la lueur
de plusieurs flambeaux placés au hasard se dessinait un groupe silen-
cieux, consterné, mais actif. Le lit où gisait la victime avait été tiré
au milieu de la chambre, pour faciliter les secours que commençait
d'appliquer le médecin. Au chevet, un vieux prêtre était debout,
épiant quelque signe de vie, qui lui permît de remplir aussi son mi-
nistère. Au mouvement de ses lèvres, on devinait que pour prier il
n'avait pas attendu qu'il lui fût possible d'absoudre. Ces deux hommes,
investis de sacerdoces également rudes, presque également sacrés,
étaient arrivés au môme instant. Habitués à se rencontrer au chevet
des mourans, à peine avaient-ils échangé une parole; sans perdre de
temps, le médecin avait commencé son œuvre, le prêtre espérait
encore la sienne.
Au pied du lit, la femme du vieillard assassiné se tenait immobile,
les mains accrochées au rebord de ce meuble qu'elle avait saisi avec
une indomptable énergie lorsqu'on avait voulu l'arracher à ce san-
glant spectacle. Pas une larme ne coulait sur ses joues , pas un gémis-
sement ne sortait de sa bouche; aussi pâle que si elle-même eût été
près de mourir, l'œil fixe et les dents serrées , elle contemplait son
mari avec une muette stupeur ; et comme pour mieux voir, elle écar-
tait de temps en temps, par un geste empreint do folie, ses cheveux
noirs ruisselant en désordre sur son front et sur ses épaules.
A la vue de son amant, Lucie ne témoigna ni trouble ni surprise;
il semblait que l'excès de son émotion eût tari en elle la source des
s(>ntimens vulgaires; d'un regnrd profond, elle lui montra le corps
inanimé du vieillard et reprit aussitôt sa morne contenance, qui
REVUE DE PARIS. 21
rappelait les victimes de la fatalité antique. Bercée et souvent en-
Jormie par la passion , la conscience se réveille toujours au spec-
tacle delà mort. Lorsqu'il aperçut, baigné dans le sang, l'homme
dont il avait trahi l'hospitalité, Arthur sentit passer dans son ame
une partie des remords qui bourrelaient le cœur de l'épouse adul-
tère. En ce moment suprême , adresser à la femme qu'il aimait une
seule parole , un seul regard , une seule pensée , lui parut une profa-
nation odieuse. Au lieu de s'approcher d'elle, il se mit à côté du
prêtre et lui dit à voix basse :
— Y a-t-il quelque espoir de le sauver?
— Dieu le sait! répondit le vieillard en levant les yeux au ciel.
Pendant plusieurs heures, les efforts de l'art parurent infructueux.
M. Gorsaz ne reprenait pas connaissance, et à chaque instant sa res-
piration semblait près de s'éteindre. Le médecin , qui, à la première
inspection des plaies, avait cru pouvoir assurer qu'elles n'étaient pas
mortelles, commençait à perdre l'espérance. L'insensibilité absolue,
qu'il avait attribuée d'abord à l'épanchement du sang et à la débilité
de l'âge, lui fit craindre, en se prolongeant au-delà de toute prévision,
que quelque organe vital n'eût été atteint par le poignard de l'assas-
sin. De temps en temps il se penchait vers le blessé et écoutait avec
inquiétude le faible souffle péniblement exhalé de sa poitrine. Enfin
quelques contractions nerveuses ridèrent l'immobilité sépulcrale
qu'avait gardée jusqu'alors la figure du vieillard; sa respiration de-
vint plus forte; après un douloureux effort, ses paupières s'entr' ou-
vrirent; il essaya de se soulever, mais n'y put parvenir et resta quel-
que temps la bouche et les yeux ouverts, quoiqu'il ne pût encore ni
voir ni parler.
— Curé, je crois que vous pouvez vous aller coucher, dit le mé-
decin en s'essuyant le front ; maintenant je suis sûr que nous le sau-
verons.
Pour la première fois , d'Aubian chercha les yeux de Lucie , mais
il ne les rencontra pas. En entendant les paroles du médecin , la
jeune femme s'était jetée à genoux, et elle paraissait prier avec fer-
veur.
Le jour était venu depuis quelque temps. Devant la maison s'était
formé un groupe de paysans et d'ouvriers dont les conversations
bruyantes annonçaient quelle impression avait produite dans les en-
virons la nouvelle de l'attentat commis sur la personne d'un homme
riche et universellement estimé. L'agitation de cette espèce de ras-
semblement redoubla tout à coup et prit un caractère de fureur, à la
ââ REVUE DE PARIS.
vue de Bonnemain, les mains liées derrière le dos, qu'amenaient
triomphalement deux vigoureux paysans sous la conduite du jardinier
Piquet, Les imprécations, les menaces, les cris de mort dont en pa-
reil cas le peuple est toujours prodigue, dans le midi surtout, ac-
cueillirent d'un concert effrayant l'auteur présumé de l'assassinat.
Des injures on allait passer aux pierres et peut-être des pierres aux
couteaux, lorsque le rassemblement se trouva brusquement divisé
par une voiture arrivant au grand trot des chevaux et de laquelle
s'élança un personnage vêtu de noir, d'un maintien grave et d'une
physionomie sévère.
— Au nom de la loi, s'écria-t-il d'une voix impérieuse, que pas
un de vous ne lève la main sur cet homme.
En reconnaissant le procureur du roi du tribunal de la Réole, les
plus acharnés renoncèrent à leur mode de justice sommaire, et, ces-
sant leurs vociférations , ils reculèrent de quelques pas. Après avoir
interrogé Piquet, le magistrat fit détacher les liens du prévenu,
dont les vètemens souillés de boue et le visage meurtri annon-
çaient qu'il n'avait succombé qu'après une résistance désespérée. Le
procureur du roi confia le soin de le garder aux hommes de bonne
volonté qui s'étaient chargés de son arrestation ; puis il entra dans la
maison, afin de poursuivre l'enquête pour laquelle un exprès était
allé le chercher au point du jour.
IV.
Grâce aux secours inlelligens qui ne cessaient de lui être prodi-
gués, M. (iorsaz avait repris peu à peu quelque force et toute sa con-
naissance, quoiqu'il n'eût pas encore recouvré la parole. En attendant
qu'il fût en élat de soutenir un interrogatoire, le procureur du roi
vérifia l'élat des lieux et fit recueillir avec une attention scrupuleuse
les objets servant de preuves matérielles qui devaient figurer plus
tard dans la procédure. Parmi les personnes réunies dans la maison,
une seule avait déclaré antérieurement qu'elle avait vu fuir l'assassin :
c'était Arthur d'Aubian , qui se vit contraint de répéter le récit à demi
mensonger dont Piquet avait altéré déjà quelques circonstances.
— ' Ainsi , monsieur, lui dit le magistrat, le jardinier se trompe en
affirmant que vous croyez avoir reconnu dans l'homme qui escaladait
le mur le nonnné Bonnemain?
— Je n'ai pas vu son visage, je ne puis donc l'avoir reconnu, ré-
pondit Arthur, qui signa sa déposition d'une main ferme, décidé qu'il
REVUE DE PARIS. ^
était à sauver, même au prix d'un faux serment, l'iionneur de la
femme qu'il aimait.
Ces préliminaires terminés, le procureur du roi, qui avait lu\te
d'arriver au point capital de son enquête en confrontant la victime et
l'accusé, rentra dans la chambre de M. Gorsaz. 11 s'approcha du lit
du vieillard, qui, malgré sa faiblesse, fit un effort pour se soulever
et sembla le remercier de sa venue par un regard où s'était rallumée
l'intelligence.
— Il n'est pas encore en état de parler, dit à demi-voix le médecin
au magistrat; mais il entend et comprend ce qu'on lui dit.
— Monsieur, dit alors le procureur du roi en se penchant vers le
lit, bientôt, j'espère, vous pourrez nous donner de vive voix les ren-
seignemens qu'attend la justice pour punir l'attentat dont vous venez
d'être la victime. En attendant que vous puissiez parler, veuillez,
je vous prie, me répondre par signes... Une bougie roulée, que l'on
a trouvée sur le secrétaire, fait supposer que l'assassin s'est servi de
lumière, du moins en essayant de commettre le vol. Dans ce moment
peut-être avez-vous pu l'apercevoir. Cette conjecture est-elle vraie?
Avez-vous vu le meurtrier?
M, Gorsaz fit avec effort un signe affirmatif.
— S'il vous était présenté, le reconnaîtriez-vous?
Le vieillard répéta le même mouvement avec plus d'énergie, tandis
qu'une expression d'horreur se peignait dans ses yeux.
— ]\[onsieur, dit le médecin en prenant à part l'officier du minis-
tère public , je dois vous déclarer qu'en ce moment une confrontation
est dangereuse. L'état du blessé est encore bien précaire, et la vue
du meurtrier lui causera nécessairement une émotion qu'il serait
prudent d'éviter.
— C'est précisément, répondit le procureur du roi, parce que je
regarde ainsi que vous l'état du blessé comme très précaire, qu'il me
paraît impossible de différer une confrontation qui seule doit jeter
une lumière décisive sur cette affaire. Dans l'intérêt de la société ,
comme dans celui du prévenu, je ne dois pas négliger le seul moyen
de constater irrécusablement la vérité. M. Gorsaz mort, que reste-
rait-il? Des indices matériels, des présomptions plus ou moins
graves, mais pas un témoignage oculaire, puisque M. d'Aubian
déclare qu'il n'a pas reconnu le fugitif. Il faut donc profiter sans
délai de l'état lucide du blessé, état qui peut empirer d'un moment
à l'autre.
24 REVUE DE PARIS.
— Qui empirera infailliblement, si vous faites entrer l'assassin dans
cette chambre, dit le docteur d'un ton vif.
— Me garantissez-vous, sur votre honneur, demanda le procureur
du roi, que M. Gorsaz sera encore vivant demain matin?
— Personne n'est assuré de vivre jusqu'à demain , répondit le
médecin, qui évita de répondre directement; faites ce que vous vou-
drez. En protestant contre une mesure qui peut être fatale à un
homme confié à mes soins, j'ai rempli mon devoir.
— Comme je remplirai le mien, en dévoilant le crime, n'importe
à quel prix.
— Ce prix fût-il la mort d'un vieillard? demanda le docteur avec
un généreux emportement.
— Monsieur, répliqua le magistrat d'un air sévère, vous parlez en
apôtre de l'humanité; ainsi, je ne dois point me trouver offensé de
vos paroles. Je suis, moi, le représentant de la société, et vous devez
comprendre, à votre tour, qu'il m'est impossible de trahir mon
mandat, quelle qu'en puisse être parfois la rigueur. Je regrette qu'un
pareil débat se soit élevé entre nous, quoique à vrai dire il n'ait rien
que d'honorable, puisqu'il prouve que l'un et l'autre nous connais-
sons nos devoirs. A votre place, je me conduirais peut-être ainsi que
vous; permettez-moi de croire qu'à la mienne vous feriez comme
moi.
Ces deux hommes se séparèrent avec une gravité mutuelle. Tandis
que le procureur du roi sortait de la chambre pour donner l'ordre
qu'on y introduisît le prévenu, le médecin s'approcha de d'Aubian
et du curé, qui, depuis que M. Gorsaz avait repris connaissance, se
tenaient dans un coin, hors de sa vue; le prêtre, pour ne pas laisser
voir au blessé que son état paraissait assez grave pour rendre néces-
saire l'intervention des secours religieux; Arthur, par une de ces
pudeurs que fait éclore dans les cœurs honnêtes la conviction d'avoir
irréparablement offensé un homme que l'on respecte.
— Curé, dit le docteur d'un air mécontent, la justice humaine
n'est guère humaine. Vous devriez faire un sermon sur ce texte-là.
Tandis que vous cachez charitablement votre soutane pour ne pns
effrayer ce pauvre homme , le procureur du roi nous sert un plat de
son métier. Pourvu qu'il complète son procès-verbal , peu lui im])orle
le reste. Il va faire entrer l'assassin dans cette chambre. Je lui ai dit
que je ne répondais de rien , et il persiste. Comme il voudra : je m'en
lave les mains.
REVUE DE PARIS. 25
— Il faut emmener M"^ Gors(\z, dit Arthur, à qui Lucie en ce
moment inspira autant de pitié que d'amour.
— C'est ce que je voulais dire, reprit le médecin. Il n'y a que vous,
curé", qui puissiez y réussir. Emmenez-la donc, et ne la laissez pas
revenir. Si l'on a besoin de vous, je vous enverrai chercher; mais
qu'elle ne rentre plus ici. Elle a une organisation nerveuse, irritable
à l'excès, et je crains que le sang ne lui monte au cerveau. Il y a des
folles qui ont moins de dispositions à la démence, qu'elle n'en montre
parfois lorsqu'elle est vivement émue. Consignez-la dans sa chambre;
j'y monterai lorsque je pourrai m'absenter d'ici. Peut-être faudra-
t-il la saigner.
— Son état vous paraît-il réellement inquiétant? demanda d'Au-
bian alarmé de cette déclaration.
— Mon cher monsieur, lui dit à l'oreille le docteur, l'état d'une
jeune femme prodigieusement nerveuse et mariée à un vieillard est
toujours inquiétant.
Usant de la double autorité de son ûge et de son caractère , le curé
parvint à conduire Lucie hors de la chambre. Au moment où ils en
sortaient tous deux , le procureur du roi y rentrait suivi de Bonne-
main que tenait de chaque côté un des paysans, ses gardiens volon-
taires. A l'aspect de l'assassin de son mari , M"" Gorsaz détourna la
tète et chancela sur le bras du prêtre qui pressa sa marche en se
disant tout bas :
— Dans ce malheur si grand , je vous rends grâce , ô mon Dieu ;
ce n'est pas un enfant de la paroisse.
Le prévenu et son escorte s'arrêtèrent à l'entrée de la chambre,
tandis que le magistrat s'avançait seul vers le blessé pour le préparer
à cette entrevue.
— Voici l'instant de la crise, dit le médecin à d'Aubian; aidez-
moi, car ces domestiques sont si gauches qu'il n'y a aucun secours à
en attendre. Passez le bras sous l'oreiller, et soutenez M. Gorsaz;
dans sa position actuelle , il ne peut pas voir l'homme qu'on amène ,
et il faut tâcher d'abréger la cérémonie.
Après s'être assuré que le blessé , quoique muet encore , com-
prenait la scène qui allait avoir lieu , et paraissait en état de la sup-
porter, le procureur du roi flt signe à Bonnemain d'approcher. Le
forçat jeta autour de lui un regard farouche , et sembla calculer les
chances d'une fuite dont il reconnut l'impossibilité; se résignant
alors , il s'avança lentement et resta immobile à deux pas de sa vie-
26 REVITÉ DE PARIS.
time, la tête baissée, la face livide , et agité d'un tremblement uni-
versel que remarquèrent tons les assistant.
— Ce vieux gredin a-t-il la vie dure! pensa-t-il en voyant ouverts
et flxés sur lui les yeux de M. Gorsaz, qu'il croyait avoir clos pour
l'éteruilé,
La crise redoutée par le médecin se manifesta instantanément. A la
vue du meurtrier, le vieillard, malgré son énergie, éprouva une ter-
reur dont l'altération subite de ses traits attesta la violence. Très pâle
déjà, il blêmit encore; ses paupières se fermèrent, et sa tète roula
sur l'oreiller, comme si l'aspect du forçat eût achevé l'œuvre de son
poignard. Tandis que le docteur se butait de préparer un cordial,
Arthur, qui d'un bras soutenait le blessé, se pencha pour lui faire
respirer un flacon de sels. En ce moment M. Gorsaz rouvrait les
yeux; il aperçut alors près de son visage la figure de l'homme pour
qui Lucie l'avait trahi. 11 le regarda quelque temps d'un air de stu-
peur, comme on contemplerait une de ces apparitions auxquelles la
raison ne nous permet pas de croire; mais tout à coup sur ses traits,
que la mort déjà semblait tordre dans sa main glaciale, une flamme
se ralluma : la haine, l'indignation, la fureur, la vengeance, toutes
les sanglantes passions, qui depuis la veille lui dévoraient le cœur,
jaillirent de ses yeux en un seul regard. Sans aide , et par un mou-
vement d'une incroyable véhémence, le vieillard se souleva, puis il
étendit la main vers Arthur que ce geste frappa d'une sorte d'épou-
vante superstitieuse, et fit pour parler des efforts convulsifs qui
brisèrent à la fin les liens dont sa langue s'était trouvée jusqu'alors
enchaînée.
— L'assassin ! l'assassin ! s'écria-t-il d'une voix qui semblait sortir
d'un sépulcre.
La foudre en tombant dans la chambre y eût à peine produit une
impression comparable à celle que causa cette exclamation terrible
et vengeresse. IVAubian resta muet et attéré, comme s'il eût été
coupable; un sourire hébété passa sur les lèvres du forçat. Le procu-
reur du roi et le médecin échangèrent un regard expressif; ce der-
nier, se rapprochant du blessé, lui prit le bras et lui tûta le pouls :
— //:<7r/ somnin , dit-il en s'adressant au magistrat.
M. Gorsaz repoussa le docteur avec colère.
— Non , ce n'est pas le rêve d'un malade , dit-il d'une voix rauque
mais distincte; le sang que j'ai perdu ne m'a pas (Mé l'intelligence.
J'ai toute ma raison; je vous vois tous Vous êtes M. Mallet
Vous, vous êtes M. Carigniez, le procureur du roi de la Réole; le
REVUE DE PARIS. 2^
curé vient de sortir de la chambre, avec ma femme... Voilà des ou-
vriers qui travaillent chez moi, et cet homme , continua-t-il en
désignant Arthur d'un geste furieux, cet homme est celui qui vient
de m'assassiner.
— Votre vue, encore faible, vous abuse sans doute, dit le magistrat
qui, ainsi que M. Mallet, persistait à croire que le blessé ne jouissait
pas de la plénitude de son intelligence; regardez de ce côté, ne re-
connaissez-vous pas pour votre meurtrier l'homme qui est ici , à ma
droite ?
— Pas de bêtises, mon magistrat, s'écria Bonnemain ; vous voyez
bien qu'il a reconnu l'autre, j'en prends tout le monde à témoin.
Le vieillard surmonta l'horreur que lui faisait éprouver la vue du
forçat, et le regarda un instant avec un calme affecté.
— Cet homme , dit-il , s'appelle Bonnemain ; il est employé par
mon jardinier. Ce n'est pas lui qui a voulu m'assassiner... c'est celui-
là, vous dis-je, c'est Arthur d'Aubian Faites votre devoir , mon-
sieur le procureur du roi ; je n'ai peut-être que quelques instans à
vivre, qu'on écrive ma déclaration. Si je meurs, je vous adjure tous
de répéter devant le jury mes dernières paroles... Écrivez... non,
donnez-moi une plume, j'aurai la force d'écrire moi-même.
— Parlez-moi de ça, se dit Bonnemain en respirant plus facilement
qu'il n'avait fait jusqu'alors; si toutes les pratiques étaient aussi rondes
en affaipes, il y aurait de l'agrément à travailler. Il paraîtrait que le
vieux sournois n'a pas encore digéré l'échelle de corde du grand
brun; came va.
D'Aubian n'avait pas prononcé un seul mot ; victime d'une ven-
geance dont il ne pouvait détourner le glaive, sans déshonorer publi-
quement une femme aimée, il s'enveloppa d'un silence de résignation
et de dédain.
— Monsieur, lui dit le procureur du roi avec un embarras auquel
sont rarement exposés les hommes de justice, quelque étrange que
nous paraisse à tous la déclaration de M. Gorsaz, il m'est impossible
de ne pas la mentionner textuellement dans mon procès-verbal.
— Faites votre devoir, monsieur, répondit Arthur d'un air grave.
Sur l'invitation de M. Carigniez , le vieillard raconta les détails
de l'assassinat dont il venait d'être la victime ; il fut véridique sur
tous les points, hormis un seul. En dépit de toutes les objections
qui lui furent adressées par celui qui l'interrogeait, il substitua
invariablement au nom du meurtrier véritable celui de l'amant de
Lucie. Au moment où il prenait la plume pour signer cette déclara-
28 REVUE DE PARIS.
tion qui pouvait envoyer à l'échafaud un homme innocent , le curé
rentra dans la chambre. A la vue du ministre d'une religion qui
ordonne le pardon des injures, M. Gorsaz éprouva un instant d'hé-
sitation, promptement étouffé par la haine; d'une main encore
ferme, il signa le procès-verbal , et retomba aussitôt sur l'oreiller,
épuisé des efforts inouis qu'il venait de faire pour assurer sa ven-
geance en la confiant à un acte authentique.
— Est-ce fini? demanda le docteur au magistrat; le voilà à demi
mort; il me semble que ça doit vous suffire. N'avez-vous pas appris
tout ce que vous vouliez savoir?
— J'ai appris plus que je ne désirais, répondit M. Garigniez d'un
air soucieux; que pensez-vous de l'état de M. Gorsaz? croyez-vous
encore que les hallucinations de la fièvre soient pour quelque chose
dans cette étrange déclaration?
— Ma vie en dépendît-elle, répliqua le médecin, je ne puis pas
mentir à ma conscience. Monsieur Gorsaz n'a pas de fièvre en ce
moment, et il sait fort bien ce qu'il dit. Dit-il la vérité? voilà ce que
j'ignore.
— Et vous, monsieur, ne m'aiderez-vous pas de vos lumières? dit
le procureur du roi au curé, qui en prenant connaissance de la décla-
ration du vieillard était resté plongé dans une muette consternation.
— Un chrétien véritable eût pardonné, répondit le vieux prêtre à
qui Lucie avait fait des aveux suivis de nouvelles fautes.
— Pardonné quoi? demanda le magistrat.
Le curé comprit que prononcer un mot de plus serait trahir le
secret de la confession.
— Dieu lit dans les cœurs, reprit-il d'une voix émue; lui seul peut
faire descendre la lumière parmi les hommes qui ont mission de
rendre la justice. C'est à lui de proclamer l'innocence et d'amender le
criminel en lui envoyant le repentir.
— Je voudrais connaître votre opinion, dit le procureur du roi en
insistant; croyez-vous M. d'Aubian coupable du meurtre dont il se
trouve accusé?
— Je le crois innocent, monsieur, répondit le prêtre avec chaleur,
— Comment alors expliquez-vous la conduite de M. Gorsaz?
Le prêtre baissa les yeux et garda le silence. M. Garigniez , qui
s'était assis devant un bureau pour relire le procès-verbal , pencha la
tête sur ses mains et conserva quelque temps cette attitude méditative.
— C'est la tentative de vol qui m'embarrasse, dit-il enfin en se par-
lant à lui-môme; il se commet des meurtres dans toutes les classes;
REVUE DE PARIS. 29
mais ce vol! voilà qui est inexplicable: un homme riche peut devenir
assassin par jalousie, par vengeance, mais non par cupidité. La passion
enfante le meurtre, le besoin enfante le vol; ici la passion existe
peut-être, mais où est le besoin? — M. d'Aubian a de la fortune,
n'est-il pas vrai? dit-il à demi voix en s'adressant au médecin.
— Oui , si le jeu lui en a laissé , répondit celui-ci du même ton.
— Ah! c'est un joueur? dit le magistrat.
— Un joueur un peu ruiné, je crois, reprit M. Mallet; on lui a vu
perdre à Bordeaux douze mille francs dans une seule soirée.
— Ceci change la question, dit leprocureur du roi surqui les paroles
du docteur semblèrent produire une vive impression ; — je me disais
tout à l'heure qu'on ne pouvait pas supposer un effet sans cause;
mais le jeu est une cause. Vous connaissez l'axiome :
On commence par être dupe ,
On finit par être fripon.
On finit quelquefois par quelque chose de pire. N'a-t-on pas vu le
comte de Horn assassiner un vieil usurier pour lui voler son argent.
— Vous donnez à des paroles irréfléchies une interprétation qui
est fort loin de ma pensée, s'écria le médecin avec un accent de re-
proche.
— Interpréter est notre état à tous deux, répondit froidement
M. Carigniez. A'ous allez des symptômes au mal ; je vais , moi , de l'in-
dice au crime, des soupçons à la preuve.
Le procureur du roi se leva , et s'approchant d'Arthur, qui , pen-
dant cette scène, avait gardé son attitude ferme et silencieuse :
— Monsieur, lui dit-il avec une grave politesse, avez-vous quelques
observations à faire sur ce que vous venez d'entendre ?
— Aucune, monsieur, répondit le jeune homme d'une voix où per-
çait une émotion vainement contenue; il ne m'appartient pas de dis-
cuter l'accusation dont je me trouve l'objet , ni de chercher à dissiper
l'erreur de M. Gorsaz. Dans ma déclaration j'ai dit la vérité; il est donc
inutile que j'y ajoute rien. Il me semblerait au-dessous de moi de
protester de mon innocence, dont personne ici ne doute.
Il jeta un regard expressif sur le lit du vieillard, qui ne répondit à
cet appel de l'accusé que par un sourire où éclatait le triomphe d'une
haine inextinguible et d'une implacable vengeance.
— Il sait tout, se dit Arthur, et c'est ma mort qu'il lui faut. 11 sera
satisfait, si, pour me sauver, je dois perdre Lucie.
En ce moment deux gendarmes, qui venaient d'arriver de La
30 REVUE DE PARIS.
Réole, passèrent devant la fenêtre, à travers laquelle ils lancèrent un
coup d'œil curieux. A leur vue Bonnemain éprouva la terreur instinc-
tive qu'inspirent toujours aux malfaiteurs les agens de l'autorité,
d'Aubian fronça le sourcil, et ses lèvres se contractèrent légèrement. ;
— Ces hommes sont-ils là pour s'assurer de ma personne? de-
manda-t-il au procureur du roi avec une ironie forcée.
— Je puis vous offrir une place dans ma voiture, répondit le ma-
gistrat , à qui la fière contenance du jeune accusé fit éprouver en ce
moment une sorte de respect involontaire.
— Nous aecompagneroiit-ils ? reprit Arthur, plus occupé de l'igno-
minie que du danger de sa position.
— Non, si vous me jurez de ne pas essayer de fuir.
Arthur sourit d'un air méprisant.
— Il n'y a , dit-il , que deux espèces d'hommes qui fuient , le lâche
et le coupable. Je ne suis ni l'un ni l'autre. Vous pouvez donc vous
fier à ma parole d'honneur. Et maintenant, permettez-moi de vous
demander encore une grâce.
— Parlez, monsieur, dit le magistrat.
— Partons sur-le-champ , répondit d'Aubian , pressé de sortir de
ce lieu, car il craignait qu'en y rentrant inopinément, Lucie ne
devînt témoin d'une scène si menaçante pour tous deux.
— Je suis à vos ordres, répondit le procureur du roi, qui venait
de clore son procès-verbal , et dont la présence dans la maison de
M. Gorsaz était désormais inutile.
Sur un signe du magistrat, tout le monde sortit de la chambre.
Les deux gendarmes attendaient à la porte. Physionomistes par état,
ils se placèrent avec beaucoup d'ensemble de chaque côté de Bonne-
main , sur la figure duquel ils avaient simultanément flairé le crime.
— Mon magistrat, s'écria le forçat libéré, dites donc à ces mes-
sieurs qu'ils se trompent. Puisqu'il est clair comme deux et deux font
quatre que je suis innocent de la chose, j'espère que vous allez me
faire mettre en liberté. J'ai de l'ouvrage au jardin ; je ne suis pas un
fainéant pour perdre comme ça ma journée.
— La voix publique vous accuse, répondit M. Carignicz, €t je suis
forcé de vous mettre en détention provisoire. S'il n'y a pas de preuves
contre vous, dans quelques jours vous serez élargi.
— En voilà une de justice, dit l'homme du bagne lorsqu'il vit
d'Aubian monter en voiture à côté du procureur du roi; l'assassin
recoimu roule carrosse, et l'iimoccnt va à pied entre deux gendarmes.
Ce&i comme ça que les riches se soutiennent toujours pour vexer le
REVUE DE PARIS. 31
peuple. Vous autres, si vous aviez du sang dans les veines, est-ce que
vous laisseriez traîner en prison un de vos frères?
— ïu n'as ici ni frères ni cousins, entends-tu, escamoteur de
montres, lui cria Piquet d'un air narquois.
— Vive la république! à bas les jésuites! hurla Bonnemain, qui,
dans son désir d'émouvoir en sa faveur le populaire , lui jeta coup
sur coup les deux plus énormes provocations qu'il pût imaginer.
Parmi les assistans personne ne bougea; quelques huées se flrent
même entendre, et le forçat, contraint de se mettre en marche
escorté de ses nouveaux gardiens , put se convaincre que son sort
excitait fort peu de sympathie parmi ses anciens compagnons.
— C'eût été trop joli d'être relAché tout de suite , se dit-il avec une
résignation forcée; pourvu que le vieux qui a été si bon enfant jus-
qu'à présent n'aille pas changer d'avis.
Le départ des deux prévenus avait excité parmi les paysans ras-
semblés devant la maison une agitation dont le bruit parvint à la
chambre de Lucie. Presque effrayée des cris qu'elle entendait, la
jeune femme s'approcha de la fenêtre et aperçut Arthur qui en ce
moment même montait dans la voiture du procureur du roi.
— Où va donc M. d'Aubian? demanda-t-elle involontairement au
médecin qui depuis quelque temps était venu la rejoindre.
— En prison, probablement, répondit M. Mallet en la regardant
fixement.
— En prison! répéta Lucie.
— Ignorez-vous donc que c'est lui qui a voulu assassiner M. Gorsaz?
Votre mari l'a formellement reconnu.
La pauvre femme, au lieu de répondre , regarda tout autour d'elle
d'un air hébété; tout à coup elle ferma les yeux en pâhssant, et
tomba entre les bras du docteur qui semblait s'attendre à cette crise,
car, sans s'émouvoir, il la porta sur un canapé et lui donna les secours
dont elle avait besoin.
— Curé, dit-il au vieux prêtre qui en cet instant entra dans la
chambre, cette femme a maintenant deux confesseurs.
Charles de Bernard.
( La fin à la prochaine livraison, ]
LE PIANO.
QTJ£.TTJlàl€S iiETIOLK (>).
Revenons à nos facteurs.
Petzold, Pfeiffer, établis à Paris en 1806, se font remarquer pour
diverses améliorations dans la facture du piano. Ignace Pleyel , que ses
compositions instrumentales avaient fait connaître avantageusement,
joint à son commerce de musique une fabrique de pianos fondée sur
le boulevart Bonne-jN'ouvelle , au lieu même occupé maintenant par
le théâtre du Gymnase.
Les pianos à six octaves deviennent d'un usage général en i816.
Les compositeurs n'écrivant plus que pour le grand clavier, il fallut
abandonner les anciens instrumens. Cet échange forcé vint imprimer
une activité précieuse au débit des grands pianos. Beaucoup de fac-
teurs nouveaux s'élancèrent avec confiance dans une carrière qui leur
promettait les résultats les plus avantageux.
Henri Pape débute à cette époque; il introduit le mécanisme an-
glais dans les pianos carrés. Pape se distingue bientôt par d'ingénieux
perfectionnemens.
Roller et Blanchet appliquent en 1820 au piano le mécanisme de la
transposition : l'idée n'était pas nouvelle. Les pianos transposeurs
n'eurent pas beaucoup de succès. Le secours de ce mécanisme peut
être agréable à l'exécutant qui n'est point assez habile pour baisser
(1) Voir les livraisons des 3 et 17 mars, et du 21 avril.
REVUE DE PARIS. 33
OU bien élever le ton d'un morceau de musique, mais il contrarie le
musicien exercé dont les doigts, placés sur la gamme d'ut, seront
toujours entraînés à chercher les bémols , à monter sur les touches
noires de la gamme de si bémol qui sonne à son oreille.
Eulriot construit des pianos ovales d'une disposition intérieure
toute particulière, qui permettait de poser le clavier au milieu de la
caisse : parce moyen aucune place n'était perdue. En 1825, le gou-
vernement accorda gratuitement un brevet de dix ans à ce facteur. Il
est malheureux que Eulriot n'ait point obtenu de son invention le
fruit qu'il devait en attendre. Sa position financière vint l'arrêter et
l'empêcha d'établir un nombre suffisant de ses pianos pour les pro-
duire avec avantage dans le monde musical.
Sébastien Érard avait signalé son génie d'une manière éclatante
par des améliorations essentielles dans le piano , et surtout par la dé-
couverte et l'exécution de sa harpe à double mouvement, chef-
d'œuvre admirable de mécanisme , ressource ingénieuse et puissante
qui facilite, accroît, dans une immense proportion, les moyens
d'exécution des harpistes qui ont su profiter de ce bienfait. La harpe,
ainsi transformée , est devenue un instrument; la harpe n'était qu'un
joujou musical avant que Sébastien l'eût armée de son nouveau mé-
canisme. Sébastien Érard adapte, en 1823, un double échappement
au piano, pour donner aux doigts la faculté de modifier le son sans
quitter la touche. Il réunit la prestesse que le pilote procure dans la
répétition des notes, à la précision du coup de marteau du méca-
nisme à échappement.
Dietz fils construit, en 182T, des pianos à quatre cordes. On avait
déjà tenté cet essai; Dietz y renonce comme ses prédécesseurs. Le
marteau n'attaquant pas également les quatre cordes , qu'il est très
difficile de maintenir à l'unisson; la table d'harmonie n'étant pas
agrandie en proportion de ce supplément de cordes, la sonorité de
l'instrument ne faisait pas remarquer une augmentation notable d'in-
tensité.
Le piano gagne une demi-octave en 1820; sept ans plus tard , les
claviers à six octaves et demie sont d'un usage à peu près général.
Cette addition jOst faite à la partie grave et se prolonge jusqu'à Yut
au-dessous du /a ordinaire. Quelques pianos ont été portés jusqu'à
sept octaves par une nouvelle addition à l'aigu. Ces instrumens pré-
sentent huit ut dans leur ravalement.
Le piano vertical ou piano droit fut d'abord construit dans la forme
TOME V. MAI. 3
3i REVUE DE PARIS.
du clavecin vertical. C'était un piano à queue dressé contre le mur.
L'aspect d'un pareil instrument n'offrait à l'œil qu'un résultat désa-
gréable; on lui donna plus tard la forme d'une armoire de cinq à six
pieds de hauteur, fermée par un châssis garni d'un rideau de soie.
Les pianos droits de Roller et Blanchet, exposés en 1827, n'avaient
que trois pieds de haut, l'appareil de la table et des cordes ayant été
porté vers la base de l'instrument au lieu de partir de la région du
clavier. Cette disposition a prévalu depuis lors, et les pianos droits
sont recherchés à cause du peu d'espace qu'ils occupent.
Les petits pianos droits de Vornum, importés d'Angleterre par
Camille Pleyel en 1830, ont reçu de ce facteur le nom de j^ianino.
Un facteur dont les progrès ont été rapides , et dont les premiers
pas ont été signalés par des succès et des récompenses, Bernhardt
débute en 182'i-. Homme de talent et de conscience, le mérite de ses
produits est bientôt apprécié. Les amateurs, les professeurs les plus
distingués remarquent principalement la vigueur sonore de ses tables
d'harmonie, le jeu facile de ses claviers, la perfection de ses pianos
carrés; ils applaudissent aux améliorations qu'il fait au pianino ver-
tical. Plusieurs médailles sont décernées à cet artiste; son établisse-
ment devient un des plus iraportans de la capitale.
Le clavi-harpe de Dietz était une espèce de piano droit. La harpe,
attaquée par le clavier, se montrait à découvert au-dessus de l'instru-
ment. Le clavi-harpe, dont l'aspect était pittoresque, ne donnait que
de faibles résultats et n'eut pas de succès. Le facteur avait été forcé
de le monter en cordes de soie pour faciliter l'attaque des touches
qui n'auraient pincé qu'imparfaitement des cordes de boyau.
Élever le piano à son plus haut degré de perfection, chercher les
moyens de parvenir à ce but en essayant une infinité de combinaisons
nouvelles, tel était l'objet du désir et du travail constant de H. Pape.
Suivre plus long-temps les modèles anglais, s'asservir à copier les
œuvres étrangères, eût été s'arrêter en chemin, et laisser l'art au
point où il l'avait pris. Aussi, dès la première année de son arrivée à
Paris, change-t-il en entier le système de ses pianos carrés, en y
adaptant \\n mécanisme dont la solidité présente les mêmes avan-
tages que celui des pianos en forme de clavecin.
Parmi ces améliorations, il faut remarquer les claviers droits sor-
tant de la caisse en tiroirs, les étouffoirs fonctionnant au moyen de
leur propre poids, les échappemens réglés par des vis à double pas, etc.
L'introduction de ce mécanisme dans les pianos carrés était d'une
REVUE DE PARIS. ^5
grande importance pour le volume et la qualité du son , peur la
durée de l'instrument. La touche s'y trouve placée en droite ligne,
tandis que, dans l'ancienne mécanique, elle était courbée de trois à
quatre pouces. Cette heureuse innovation eut tout le succès qu'elle
méritait, et fit abandonner tout-à-fait le mécanisme à pilotes, que la
routine s'obstiiialtà conserver encore.
La forme extérieure des pianos devint aussi plus riche et plus gra-
cieuse. H. Pape remplaça les coins carrés par des coins arrondis, et
les pieds en fuseaux par des balustres avec estrade en X. Il substitua
le cylindre à la fermeture, fort incommode, en usage alors pour les
pianos à queue. La construction de ces derniers fut perfectionnée
par ce facteur, au point que ces pianos, généralement préférés, furent
adoptés par les premiers maîtres, tels que Moschelès, Herz, etc.
Pendant plusieurs années encore, H. Pape dirigea ses travaux
d'amélioration sur les moyens à employer pour consolider ces pianos.
Il les arma de plaques, de sommiers de fonte, de barrages en fer,
pour opposer une plus forte résistance au tirage des cordes. On avait
successivement augmenté la grosseur de ces fils métalliques pour
donner à leur son plus de volume. Ces pianos avaient alors à sup-
porter un tirage de sept mille deux cents kilogrammes , un tiers de
plus environ que ceux fabriqués dix ans auparavant. Malgré le fer et
la fonte employés pour résister à ce tirage prodigieux , il devenait
impossible de le maîtriser complètement. Séparé de lacaisse par l'ou-
verture pratiquée pour donner passage aux marteaux, le sommier
fléchissait dans tous les sens. Cette séparation avait encore un grave
inconvénient. Elle coupait la table d'harmonie dans sa partie la plus
sonore et la plus essentielle. Le marteau, frappant la corde en des-
sous, la soulevait, tendait à l'éloigner du sillet, et lui faisait produire
un son sec. Tous ces inconvéniens dérivaient d'un système qu'il fal-
lait abandonner, puisqu'on ne pouvait l'en affranchir.
C'est alors que Pape imagina de renverser de fond en comble le
mécanisme du piano, en plaçant le jeu des marteaux au-dessus des
cordes. Cette nouvelle combinaison, la plus heureuse et la plus
hardie que l'on ait à signaler dans l'histoire de cet instrument, a
produit une véritable révolution et des résultats que les personnes
les moins exercées peuvent apprécier. En effet, un mécanisme simple
et solide établi au-dessus des cordes est le perfectionnement le plus
précieux, puisqu'il a fait disparaître, comme par enchantement,
tous les défauts dont on a déjà parlé. Il est facile de se rendre compte
3.
36 REVUE DE PARIS.
de la force que doit acquérir le marteau en frappant de haut en bas.
Le son ne doit-il pas vibrer plus pur, plus net , plus éclatant , si
la corde , au lieu d'être soulevée , est frappée d'aplomb contre la
table?
Cette idée, mise en œuvre après beaucoup d'essais, après des
recherches, des expériences que sa haute importance commandait,
fut mise au jour en 18-25. L'invention de H. Pape obtint tout le
succès qu'il s'était promis, et l'on put admirer à l'exposition du
Louvre, en 1827, plusieurs pianos construits d'après ce nouveau
système. Les rapports faits à la Société d'encouragement, à l'Aca-
démie des Beaux-Arts de l'Institut, en 1832 et 1833, la première
médaille d'or que le jury de l'exposition de 183i décerne à Pape,
témoignent de l'approbation, de l'estime que les hautes notabilités
de la science ont accordée aux inventions, aux perfectionnemens
ingénieux de ce facteur.
Les marteaux frappant en-dessus attaquent les cordes avec bien
plus de force et de soudaineté. Pape n'avait d'abord donné ce méca-
nisme qu'aux pianos à queue; il sut l'appliquer aux pianos carrés ,
qui devaient en obtenir des avantages plus grands encore, puisque ce
procédé permet de livrer à la table d'harmonie toute l'étendue de
l'instrument. On sait que cette table] est ordinairement échancrée
en triangle, et perd un quart de sa largeur, quand il faut donner pas-
sage aux marteaux placés sous la corde. Dans les nouveaux pianos
carrés de ce facteur, la table d'harmonie occupe tout le plafond du
piano, et ses résultats sonores s'augmentent dans une proportion
immense. On se souvient d'avoir vu le célèbre Field préférer un de
ces pianos carrés aux meilleurs pianos à queue pour l'exécution du
concerto qu'il fit entendre au Conservatoire de Musique.
H. Pape a résolu victorieusement un double problème en donnant
un plus grand volume de son à ses instrumens, en môme temps qu'il
en amoindrissait les dimensions. C'est ainsi qu'il a exécuté les pianos-
tables de forme ovale, hexagone et ronde. Un piano hexagone peut
être placé au milieu d'un salon , dans lequel il représente à s'y mé-
prendre le guéridon que l'on y rencontre souvent. Il a réduit aux
petites proportions d'une console la forme de ses pianos de boudoir.
Du moment qu'une belle idée a frappé l'imagination de l'artiste, il la
met en œuvre et sait arriver par degrés à l'appliquer, de diverses
manières, dans d'autres combinaisons, afin de profiter de toutes les
conséquences d'un premier argument. Trouver le mécanisme des
REVUE DE PARIS. 37
marteaux frappant en-dessus, voilà ridée-mère; et voici le dernier
bienfait de cette invention déjà si remarquable.
Tout le monde sait que, dans les pianos à queue de l'ancien méca-
nisme, les cordes viennent s'attacber aux chevilles rangées en bataille
derrière le pupitre; après ce triple rang, on voit une espèce de fossé
creusé pour donner passage aux marteaux qui s'élèvent pour frapper
les cordes. Ce fossé n'est plus nécessaire du moment que les marteaux
ont été transportés en-dessus; Pape l'a comblé pour venir attacher
ses cordes sous le clavier, sous la main de l'exécutant , plus avant
même, car le premier rang des chevilles dépasse les touches. Ainsi,
tout l'espace occupé par le clavier, par le pupitre, a été supprimé,
ou, pour mieux dire, gagné sur la longueur de l'instrument. Ces
nouveaux pianos à queue sont plus courts d'un tiers que les anciens,
et cependant Pape a combiné les moyens acoustiques avec un tel bon-
heur que ces instrumens sont de beaucoup supérieurs aux autres, en
force, en qualité de son.
Le piano le plus parfait doit avoir non-seulement des sons qui vibrent
avec éclat, moelleux, pleins d'harmonie, mais encore un mécanisme
simple , d'un toucher égal et facile , et qui puisse être mis en jeu sans
produire d'autre bruit que celui du son. C'est pour obtenir cette per-
fection, cette simplicité de mécanisme, que Pape a fait de si grands
sacrifices de temps et d'essais, qui l'auraient ruiné s'il n'avait réussi.
Il n'est pas une seule partie, un seul détail du piano, qui n'ait été
l'objet de sa sollicitude et qu'il n'ait beaucoup amélioré; peut-être
n'est-il pas de facteur qui ait fait autant d'innovations dans son art.
Les brevets nombreux d'invention et de perfectionnement qu'il a
reçus le prouvent. Les avantages de ses nouveaux pianos sont aujour-
d'hui reconnus généralement : ils obtiennent partout le plus brillant
succès; en Angleterre même, ils sont appréciés au point que Pape
s'est empressé d'établir à Londres une fabrique de ces instrumens.
On pourra citer des facteurs qui fournissent un plus grand nombre
de pianos au commerce; mais Pape invente, Pape est artiste avant
tout, il marche sans cesse vers le but qu'il s'est proposé; sa fortune
serait plus considérable s'il avait pu borner son ambition à reproduire
sans cesse des types connus et dont le public se contentait fort bien :
l'artiste veut autre chose encore. J'ai dû vous parler de toutes ces
inventions d'un intérêt puissant; je ne suis pas au bout , et je dois vous
signaler l'apparition du piano le plus singulier qui soit sorti des
mains du facteur : un piano sans cordes.
38 REVUE DE PARIS.
Assis dans une salle à manger confortable, placé devant le pâté de
Strasbourg, ou la dinde truffée, savourant les parfums harmonieux
des vins de France, d'Espagne ou de Hongrie, il vous est arrivé sou-
vent d'entendre sonner une horloge de village. Ce village n'existait
cependant qu'en peinture, sur un tableau fort médiocre, il est vrai,
mais vous avez été surpris d'abord par les vibrations graves et solen-
nelles du champêtre beffroi. Ce timbre est une des notes basses du
nouveau piano de Pape, les autres ont été combinées, échelonnées
par ce maître pour former un clavier avec des lames de métal tordues
en volutes sonores. Ce piano vertical d'un résultat charmant, d'une
harmonie fantastique et pleine de séduction, a l'inappréciable avan-
tage de manœuvrer sans craindre aucune avarie; il est d'une consti-
tution si forte, d'une santé si bien établie , qu'il peut vivre un siècle
sans appeler ce médecin que l'on nomme accordeur. Le piano sans
cordes vient à peine de naître, etdéjà son auteur, impatient de progrès,
l'a combiné fort heureusement avec un jeu d'orgue que le même cla-
vier peut unir aux sons donnés par les lames de métal. Si vous ne
pensez point à joindre ce nouvel instrument aux pièces curieuses qui
meublent votre musée d'amateur, allez du moins chez Pape entendre
ou toucher le piano sans cordes.
M. Grillet , négociant de Lyon , ayant appris la musique d'après la
méthode de Galin, dans un Age assez avancé, voulut jouer du piano
sans avoir recours aux conseils d'un maître. Ses exercices sur le
clavier n'eurent aucun résultat satisfaisant; M. Grillet ne pouvait
saisir à propos les dièses et les bémols en posant ses doigts sur les
petites touches noires. Aussi jouait-il tous les morceaux de musique
en ut et en la mineur pour s'épargner la plus grande part des diffi-
cultés que les touches noires lui opposaient. Cette contrainte le fati-
gua bientôt, il voulut s'ouvrir le champ de l'harmonie dans toute son
extension , sans s'arrêter à vaincre des obstacles qui l'effrayaient.
Afin d'y parvenir saiis études, il inventa un quadruple clavier au
moyen duquel toutes les gammes du piano sont ramenées au système
de la gamme à'ut. Il obtint par ce procédé un piano dans tous les
tons comme nous avons des clarinettes en si bémol, en la, des cors
en mi, an fa, etc. Voici quel est son système :
Le clavier qui est placé au-dessous des trois autres porte dans sa
gamme ut, rc, mi, fa dièse, sol dièsif^ la dièse. Le second clavier,
formé comme l'autre de grandes touches placées à l'oppositede celles
du premier clavier, donne ni dièse, ré dièse, fa, sol , la, si. Les touches
REVUE DE PARIS. 8Ô
noires ont disparu, le doigté est le même pour toutes les gammes.
Le troisième clavier fait tomber les touches du premier, et le qua-
trième exerce la même influence sur les touches du second. Ces deux
claviers supérieurs sont destinés à présenter aux mains posées sur Te
second et le troisième les touches qu'il serait trop incommode d'aller
chercher sur les claviers inférieurs quand on exécute les gammes à'uf
dièse, de ;y' dièse, de fa, etc.
Ces claviers très ingénieux ont été adaptés à un piano ordinaire.
M. Grillet a pris un brevet d'invention, et son nouveau mécanisme,
non encore publié bien qu'il touche à sa perfection , est mis en jeu
par un enfant de sept ans , Amand Chevé , dont l'organisation musicale
et l'intelligence tiennent du prodige.
En 1829, M. Gauvin fit connaître et soumit à l'Académie des
Sciences un clavier qu'il appelait isotone ou chromatique, et dont les
douze demi-tons étaient représentés par douze touches blanches
rangées sur une même ligne. L'uniformité de ce clavier privé de
touches noires pouvait dérouter l'œil de l'exécutant; M. Gauvin y
remédiait en plaçant sur la partie supérieure des touches une bande
mobile indiquant les notes du ton naturel et leurs bémols et dièses.
Cette bande était changée dans sa position pour la mettre en relation
avec la tonique dont on avait fait choix.
Le baron Blein proposa dans le même temps l'adoption d'un clavier
dont chaque touche alternativement blanche et noire, longue et
courte, correspondait aux intervalles chromatiques successifs, ainsi
qu'à un mode autrefois indiqué d'écrire la musique sur du papier
réglé en portées de six lignes, où chaque intervalle chromatique se
trouverait alternativement sur et entre les lignes de la portée.
Un cultivateur de Cheval-Blanc, hameau du département de Yau-
cluse, au pied du Léberon, Bruno Maximin, n'ayant aucune connais-
sance de la musique et de l'art du mécanicien, construisit un petit
piano qui fonctionnait très bien. Le rustique facteur apporte son
chef-d'œuvre à Cavaillon et le montre à l'un de mes cousins qui, du
premier coup d'œil, s'aperçoit que le clavier du nouvel instrume-nt
n'avait pas de petites touches noires. Il en fit l'observation à l'auteur.
— Pourquoi donc avez-vous supprimé les touches destinées aux
dièses , aux bémols? — Je n'en use point , répondit naïvement l'émule
d'Érard , les touches blanches me suffisent. — Il paraît que ce musicien
de la nature se plaisait à rester dans la gamme naturelle , et ne sen-
tait pas le besoin de moduler, de faire une légère excursion dans les
hO KEVUE DE PARIS.
tons de la quinte ou du mineur relatif. Le fa dièse, le 5/ bémol lui
étaient également inutiles. Le piano de Maximin ressemblait parfai-
tement aux harpes sans pédales des musiciens ambulans. Ces vir-
tuoses, jouant en mi bémol, suivant l'antique usage , tourmentent
l'oreille en lui promettant sans cesse un la bécarre qu'ils ne donne-
ront jamais, dussent-ils sonner jusqu'à la fin du jour, du mois ou de
l'année.
Ce goût pour la simplicité me rappelle un mot que je veux vous dire,
bien qu'il n'ait rien de musical ; il est d'une paysanne de la même con-
trée. Ce mot m'a toujours paru charmant , et je suis curieux de savoir
si vous serez de mon avis. En Provence, on parle généralement la
langue du pays, langue harmonieuse, élégante, riche, sonore, ingé-
nieuse, musicale surtout au suprême degré. Les heureux du siècle,
les propriétaires , les bourgeois , les négocians , parlent français , à leur
manière il est vrai, mais enfin ils parlent français. L'idiome parisien
est la langue des gens qui portent un habit de drap fin et que l'on,
estime favorisés de la fortune; le français est donc la langue des
riches. Cette paysanne de Cheval-Blanc, après avoir tendrement
embrassé son fils qui arrivait de l'armée avec le galon de caporal,
lui adressa dans son patois plus d'une question. Le caporal, devenu
beau parleur au régiment, répondait à sa mère en employant les
mots et les tours de la langue de Racine. La bonne femme, d'abord
émerveillée de ce progrès, en témoigna bientôt de l'épouvante. «Eh
quoi! lui dit-elle avec un accent douloureux, tu parles en français,
mon ami , tu parles en français, et nous sommes si pauvres! » comme
si le luxe de vocables empruntés à l'académie , luxe que le caporal se
permettait avec une sorte de prodigalité, devait ruiner la maison et
consommer en un jour les épargnes de l'année.
C'est à Rallig de Hambourg , qu'on doit les perfectionnemens ap-
portés à l'harmonica, par l'addition d'un clavier. Dans son invention,
les grosses cloches, celles de la basse de l'instrument, sont suspen-
dues par des rubans de soie; elles sont fixées sur le même cylindre ,
afin que l'on puisse les frapper en pressant avec les doigts les touches
d'en bas. Les cloches qui correspondent aux touches du haut ont les
bords dorés; les unes et les autres sont mises en jeu au moyen d'une
roue que l'on fait mouvoir avec le pied. L'étendue du clavecin est de
trois octaves et demie. Ce perfectionnement est le fruit d'un long
travail et de recherches ingénieuses et pénibles. Afin de se procurer
les meilleures cloches possibles , Rallig a visité toutes les verreries
REVUE DE PARIS. 41
de la Hongrie, de la Bohême et de l'Allemagne. Lorsqu'il avait le
bonheur de rencontrer un ouvrier habile , il demeurait près de lui
pendant plusieurs mois.
Le physharmonica est un très petit orgue expressif; le vent , in-
troduit dans les tuyaux par un soufflet que l'exécutant presse avec le
pied , fait vibrer des lames de métal, M. Paër affectionne beaucoup
cet instrument, il sait en employer toutes les ressources dans ses im-
provisations pleines de charme et de mélancolie. Il serait difflcile
d'être gai sur le physharmonica. Plusieurs personnes éprouvent une
sensation douloureuse en entendant cet instrument; la qualité de ses
sons, le frémissement des plaques métalliques agissent trop vivement
sur leurs nerfs irritables.
iS'ous devons à M. Paris de Dijon un hautbois à clavier. Figurez-
vous une boîte de la longueur d'un clavier de deux octaves , ayant
six pouces de largeur; un tuyau flexible comme certains tuyaux de
pipe, et terminé par une embouchure en ivoire, reçoit le souffle de
l'exécutant et le communique au sommier ; les touches font parler
des tuyaux du genre de ceux du physharmonica. Cet instrument ,
appelé harmoniphone , se tient de la main gauche ; la main droite
suffit pour exécuter une ou deux parties de hautbois sur le clavier.
Sans imiter d'une manière parfaite les sons du hautbois, l'harmoni-
phone gouverné par l'embouchure sous le rapport de la modification
des sons , est doublement utile , soit que l'on veuille exécuter un duo
de hautbois et piano, l'associer à d'autres instrumens, ou lui faire
tenir dans un petit orchestre les parties de hautbois, de cor anglais,
trop souvent supprimées ou confiées aux flûtes, aux clarinettes à cause
de la rareté des virtuoses hautboïstes. Dans tous les petits théâtres de
province, on voit maintenant un pianiste, sa boîte à la main , la pipe à
la bouche , exécutant convenablement la partie des hautbois.
Toici le rapport que la classe des beaux-arts de l'Institut a fait sur
le clavi-cyliudre de M. Chiadni, le 19 décembre 1808 :
« Le clavi-cylindre est un instrument à touches , de même forme
à peu près que le forté-piano , mais de dimensions plus petites.
L'étendue de son clavier est de quatre octaves et demie, depuis Vut
le plus grave jusqu'au /a le plus aigu du clavier. Lorsqu'on veut jouer
de cet instrument, on fait tourner au moyen d'une pédale, munie
d'un petit volant, un cyUndre de verre placé dans la caisse, entre
Textrémité extérieure des touches et la planche de derrière de l'instru-
ment. Ce cylindre, de môme longueur que le clavier, lui est parallèle.
1^2 REVUE DE PARIS.
et en abaissant les touches, on fait frotter contre sa surface les corps
qui produisent les sons.
« L'auteur fait un secret du mécanisme intérieur ; les corps sonores
sont cachés , le cylindre seul est visible. Il est à présumer que cette
pièce elle-même serait cachée aussi, sans la Ujécessité où l'on est de
la mouiller de temps en temps lorsqu'on joue du clavi-cylindre.
« Nous ne pouvons donc rendre compte que de l'effet musical de
l'instrument , sur lequel M. Chladni, églement habile dans la théorie
et dans la pratique de la musique, nous a exécuté plusieurs morceaux
que nous avons entendus avec le plus grand plaisir.
« Cet instrument a, quant à la qualité et au timbre du son , beau-
coup d'analogie avec l'harmonica , sans exciter, comme celui-ci , dans
le système nerveux , un agacement et une irritation très sensibles
dans quelques individus, et qui les mettent dans un état de souffrance.
K Le clavi-cylindre a sur l'harmonica l'avantage d'une graduation
d'intensité de son , mieux nuancée entre les dessus et les basses. Il est
mêjpe à cet égard supérieur au bourdon , celui des jeux de l'orgue
(je chambre auquel on pourrait le comparer.
« Il était important de savoir si chacun des corps sonores renfermés
dans la caisse , produisait le son sans perte de temps aussitôt que la
touche était baissée. Plusieurs d'entre nous, pour s'en assurer, ont
mis la main sur le clavier, et ont reconnu que le clavi-cylindre ne
laissait presque rien à désirer à cet égard. »
Le clavecin pinçait la corde, le piano l'attaque en la frappant avec
un marteau. Ces deux instrumens ne sauraient soutenir, filer un son
cprame le violon et le violoncelle dont les cordes sont frottées avec
l'i^rchet. Plusieurs essais ont été faits pour obtenir ce précieux avan-
tage des sons filés et soutenus au moyen d'un mécanisme que le cla-
vier mettait en jeu.
Jean Hayden, professeur à Nuremberg, inventa en 1609 un violon-
clavecin qui avait la forme du clavecin ordinaire. Il était monté en
cordes de boyaux ; dix ou douze petites roues , mises en mouvement
par une grande roue à manivelle , étaient garnies de parchemin frotté
de colophane : voilà les archets du violon-clavecin. Les doigts, en
appuyant sur les touches, portaient les cordes vers les roues, et le
son était produit par le frottement de ces archets circulaires.
Le xcaoïjica de Rollig, le clavecin-vielle présenté à l'Académie
des Sciences en 1717, les essais de llolfeld, de Garbrecht, deOreiner,
tendaient tous vers le môme but. Un Marseillais, Poulleau, inventa ,
REVUE DE PARIS. 43
construisit Vorchestrino que j'ai entendu à Avignon en 1804; cet in-
strument n'avait qu'une roue-archet, roue admirable, ingénieuse,
véritable chef-d'œuvre d'adresse et d'imagination. Ce n'était point la
roue qui touchait la corde, mais une peau, un tissu du moins sans
couture, sans commencement et sans fm, qui, beaucoup plus large
que le cylindre sur lequel il était posé, présentait sans cesse aux
cordes la partie non appuyée sur ce même cylindre. Poulleau fai-
sait mystère de cet archet merveilleux , il me le montra cependant ,
mais je n'eus que le temps de le regarder sans pouvoir saisir les dé-
tails de son mécanisme. J'imaginai que ce tissu devait être la peau
coupée sur le ventre d'un animal , une bande circulaire gouvernée
par le cylindre comme un écheveau tenu sur les deux mains et dirigé
de diverses manières pour présenter le fil à celui qui le dévide sur
un peloton, de manière à prévenir les accidens, les nœuds, l'em-
brouillement. Poulleau jouait des quatuors de Haydn , de Mozart , sur
son orchestrino; les dessus de violon n'avaient pas toute l'ampleur dési-
rable, mais la viole et le violoncelle donnaient des résultats charmans.
Gerli, de Milan, fait entendre, vers la même époque, un piano en
forme de clavecin dont les cordes étaient frottées par des archets en
cuir. En 1822, l'abbé Grégoire Trentin , de Venise, présente, comme
une découverte nouvelle , son violino-cembalo qui reproduisait les
poulies de Hayden; elles se retrouvaient encore dans le sostenanic
piano-forte de l'Anglais Mott. MM. Gama, de Nantes, ont fait en-
tendre à Paris, en 1828, un pleciro-eiiphone, et M. Dietz enfin, le
pohjplectron. Aucun de ces artistes n'est arrivé au point de perfec-
tion atteint par l' orchestrino de Poulleau. C'est encore ce que l'on a
fait de mieux en ce genre. Tous ces instrumens étaient montés en
cordes de boyaux, une seule corde était livrée à chaque touche.
En 1806, Schmidt, facteur à Paris, avait donné un double clavier à
un instrument imité du xenorfica de Rolhg; ce clavier additionnel
faisait sonner des cordes métalliques en les frappant. Le nouveau
xenorfica de Schmidt n'eut aucun succès.
En faisant connaître le clavecin oculaire du père Castel (1), je
voulais parler aussi d'une facétie bien autrement bouffonne du môme
(1) Je corrige ici une faute essentielle que l'on a dû remaniuordans mon dernier
article : la même couleur a été donnée à deux touches du clavecin oculaire. Lisez
donc :
Le rc-dièse au vert-olive.
Le mi au jaune.
4.5. REVUE DE PARIS.
religieux, ma pudeur musicale s'y refusait. J'ai donc terminé ma
période sur le clavecin oculaire sans vous révéler cette joyeuseté.
Quand il s'agit d'une question de droit ou de conscience un peu dif-
ficile , on a recours aux docteurs, aux grands pénitenciers; j'ai donc
imploré le secours de quelques casuistes; je me suis éclairé des
lumières que leurs beaux yeux faisaient scintiller : jolies femmes et
pianistes distinguées, elles pouvaient guider mon inexpérience, ras-
surer ma timidité. « Les poètes et les peintres ont le droit de tout
oser; pourquoi les musiciens n'auraient-ils pas la licence de tout dire ?»
Telle est la réponse, un peu hardie sans doute, de mes conseillères.
Je la reproduis ici pour me justifier d'avance si j'avais le malheur
d'offenser des oreilles trop délicates; je vais donc parler le plus hon-
nêtement possible r si mon prélude vous effraie, ne lisez point cette
page, supposez que c'estV adaffio d'une sonate, et passez au rondeau
comme bien des amateurs se permettent de le faire.
Le père Castel , en promenant ses idées musicales dans les prés et
les bois, s'était laissé charmer par les roulades brillantes, les tenues,
la mise de voix du rossignol. Le rhythme saccadé, ferme, delà caille,
l'appel arrogant du pinson , le gazouillement de la fauvette , les tierces
délicieuses du coucou ; bien des gens s'obstinent à les trouver dés-
agréables, les soupirs mélodieux de la chouette , — Gallay sait si bien
les imiter avec son cor, c'est le plus grand éloge queje puisse faire de
son talent, — le bourdonnement d'un essaim d'abeilles, les superbes
notes de basse des taureaux , les voix de baryton bien fournies de
leur jeune famille , le babil des linottes et des chardonnerets ; tout cet
ensemble de l'harmonie de la nature était pour ce bon père jésuite
une source intarissable de jouissances musicales. Parmi tant de vir-
tuoses portant poil ou plumes, ayant des cornes en tête ou des ailes
au dos, un seul avait été l'objet de l'affection particulière de Castel,
en lui seul il avait reconnu la faculté d'entonner juste la note lors-
qu'il en était prié d'une manière pressante ou piquante. Ce virtuose,
je ne l'ai pas nommé, je ne le nommerai point; vous me demanderez
peul-ètre quel est cet oiseau ; je vous répondrai que c'est celui dont la
chair grasse et délicate sert à faire les saucissons.
Afin de mettre à profit pour le bien de l'art des qualités musicales
aussi précieuses , Castel choisit avec soin , et le diapason à la main ,
neuf marcassins domestiques. Dès qu'il eut trouvé sa gamme d'ut com-
plète avec un fa dicsc, un sol dièse pour les modulations à la domi-
nante et au relatif mineur, il construisit une boîte à compartimens dans
REVUE DE PARIS. 45
laquelle il casa ses neuf chanteurs. Vous voyez que le système cellu-
laire était connu depuis plus de cent ans, et pourtant on ose nous le
présenter aujourd'hui comme une nouveauté. Les prisonniers pour
lesquels on l'a fabriqué tout exprès n'applaudissent guère à cette
découverte. Nos marcassins étaient donc en ce gîte comme des per-
roquets dans leur sabot ; les touches d'un clavier, touches doubles pour
chaque note , — l'une était armée d'une pointe et se dirigeait sous le
ventre du virtuose, l'autre lui serrait la queue au moyen d'une pince, —
les touches d'un clavier interrogeaient ensemble ou tour à tour les
marcassins reclus et les invitaient à chanter mélodieusement. Les
notes piquées vibraient de tout leur éclat , les notes pincées donnaient
un ramage plus doux. Vous voyez que l'auteur du clavecin oculaire
avait fait un véritable forté-piano de son nouvel instrument; il est
probable que les chanteurs du père Gastel ont été mangés comme les
compagnons de leur enfance , mais la race de ces virtuoses ne s'est
point perdue : avec un peu de soins et d'intelligence on pourrait fabri-
quer encore un clavecin de cette espèce, et le présenter même au
jury de l'industrie. Ce ne serait pas un des objets les moins curieux
de l'exposition.
Le piano mélographe de M. Careyre écrit spontanément la musique
exécutée sur son clavier. M. Baudouin est aussi l'inventeur d'un
piano du même genre, lequel , au moyen d'un mécanisme ingénieux ,
écrit la musique à mesure qu'un compositeur, un improvisateur la
jouent sur les touches de ce piano.
Une infinité de mécaniciens ont fait des essais, ont travaillé avec
une grande application à la découverte d'une machine de cette espèce.
Le père Engramelle , religieux augustin , avait , dit-on , réussi dans
cette découverte vers 1775. MM. Careyre et Baudouin ont présenté
à l'Institut leur piano mélographe en 1828. L'épreuve que l'on fit de
l'instrument construit par M. Careyre réussit complètement. Je ne
sais point si le mécanisme proposé par M. Baudouin produisit des
résultats aussi satisfaisans.
Le piano mélographe écrivant tout ce qu'un musicien élabore sur
le clavier, tout ce que l'imagination de l'improvisateur verse de
mélodies , de traits brillans dans l'oreille de son auditoire , peut être
un objet de curiosité fort intéressant, mais voilà tout, cette machine
est d'une parfaite inutilité sous le rapport de l'art. Si le musicien
rencontre une idée originale , un motif gracieux dans le courant de
son improvisation , croyez qu'il s'y attachera , le travaillera de manière
43 REVPE DE PARIS.
à se le graver dans la mémoire; les bonnes iôées ne ^'oublient point.
Quant au babil des doigts galopant sur le clavier, formant des traits
de toute espèce, pensez-vous que cela vaille la peine d'être tracé par
des cylindres, pour être ensuite curieusement repris et traduit sur le
papier avec la plume ou le crayon? S'il s'agit d'une fugue improvisée
sur un sujet donné, cette pièce fùt-elle heureusement combinée, et
secondée par les inspirations les plus fécondes , soyez persuadé que
l'auteur l'eût encore mieux ajustée en l'écrivant lui-même; l'œil, em-
brassant le tableau musical dans son ensemble et ses détails, est un
guide bien précieux pour l'esprit et l'oreille.
J'ai parlé d'improvisation, le nom de Beethoven se présente à l'in-
stant sous ma plume; permettez-moi de vous conter quelques aven-
tures singulières, de rapporter quelques prouesses, d'enregistrer ici
quelques dits mémorables de ce grand musicien, de cet improvisa-
teur sublime.
Beethoven, à l'âge de seize ans, n'avait point encore entendu le
piano touché par une habile main. Dépassant de bien loin ses maîtres
et tous les virtuoses de Bonn , il était livré à lui-même pour l'exer-
cice de son instrument. Aussi son jeu, bien que remarquable pour
l'énergie et la vivacité, laissait-il à désirer sous le rapport de la grâce
et de la délicatesse. Beethoven reconnut ce défaut et s'en corrigea
sur-le-champ. Dans un voyage à Mergentheim , l'électeur de Mayence
emmena sa chapelle, Beethoven fit partie de cette caravane musicale :
il était organiste du prince. En passant à Aschaffenbourg, le jeune
organiste eut l'avantage d'être présenté à Sterkel qui l'accueillit avec
bienveillance. Sans pouvoir exécuter des pièces d'une grande diffi-
culté, Sterkel se distinguait par un jeu élégant dont la précision et
la clarté faisaient le principal mérite. Ce professeur voulut bien se
mettre au piano ; placé derrière lui , Beethoven resta debout , immo-
bile, les yeux fixés sur le clavier, sur les mains qui le parcouraient
en le caressant. Lorsque le maître a fini, Beethoven est prié de jouer
à son tour. Il refuse.
La conversation s'engage alors, bientôt elle a pour objet un air
varié de Beethoven récemment publié. Sterkel fait quelques obser-
vations sur l'excessive difficulté de cet air, ajoutant que l'auteur lui-
même ne saurait le jouer en entier d'une manière satisfaisante. Bee-
thoven, piqué vivement, offensé de ce doute, demande le cahier; on
ne le trouve point, Sterkel dit qu'il l'a égaré. Le jeune pianiste exé-
cute alors ce qu'il avait retenu de ses variations; il en ajoute d'autres
REVUE DE PARIS. kl
qu'il improvise de manière à frapper d'étonnement et d'admiration
toute l'assistance, et Sterkei lui-même. Cette improvisation offrit une
circonstance très remarquable; Beethoven s'appropriant tout à coup
les qualités de l'exécution de Sterkei , sut donner à son jeu la préci-
sion, la clarté, la délicatesse qui jusqu'à ce jour lui avaient manqué.
Beethoven forma peu d'élèves , il avait horreur de l'enseignement
et cela se conçoit. Ferdinand Ries fut son disciple de prédilection :
ce pianiste célèbre doime quelques détails sur l'enseignement de
Beethoven; je pense qu'on ne les lira pas sans intérêt.
« Lorsque dans un trait je négligeais quelques détails, si je me
trompais de touche, le maître m'adressait rarement des reproches.
Il se mettait en colère si je manquais d'expression en n'observant
pas les nuances qui tiennent au caractère du morceau. La première
faute, disait-il, est un accident, un effet du hasard; la seconde
marque le défaut de connaissance, de sentiment et d'attention. —
Lui-même avait quelquefois le malheur d'attraper une fausse touche
en jouant en public.
« Dans une soirée chez le comte de Browne, on me pria vivement
d'exécuter la sonate de Beethoven, en la mineur, œuvre 23, qu'on
n'entend pas souvent. L'auteur était présent, je n'avais pas encore
travaillé cette sonate sous ses yeux , je déclarai donc que j'aimerais
beaucoup mieux en jouer une autre. On s'adresse à Beethoven , qui
me dit : « Eh bien ! vous ne l'exécuterez pas si mal que je ne puisse
«l'entendre. » Je me mets à jouer malgré moi. Beethoven, selon
son habitude, me tourne le feuillet. Dans un passage de la main
gauche se trouvait un saut , et voulant faire vibrer cette note avec
plus de force, je manque la touche et frappe sur sa voisine. Beethoven
me donne un léger coup de doigt sur la tête. La princesse L.... s'en
aperçut et sourit. Après ma dernière cadence, Beethoven me dit:
« Très bien ; vous n'avez pas besoin de mes conseils pour apprendre
et cette sonate. Si je vous ai frappé du doigt , c'est pour vous prouver
« mon attention. »
«Beethoven joue ensuite, il choisit la sonate en ré mineur,
œuvre 31, qui venait de paraître. La princesse vint se placer derrière
l'exécutant, elle pensait que Beethoven manquerait aussi quelque
touche; je me disposai à tourner le feuillet. A la cinquante-troisième
mesure, Beethoven manque les premières notes; au lieu de des-
cendre en les frappant deux à deux , il en touche quatre à la fois, et
produit un bruit confus pareil à celui qui se fait entendre lorsqu'on
us REVUE DE PARIS.
passe vivement un plumeau sur le clavier pour le nettoyer. La prin-
cesse donne quelques coups de sa main sur la tête de Beethoven , en
disant : « Si l'élève est frappé avec un doigt pour une fausse note ,
0 le maître qui commet une faute plus grave , doit être puni à pleine
« main. »
c( Tout le monde rit et Beethoven prit part à ce transport de gaieté.
Mais il obtint sa revanche en recommençant la sonate, qu'il joua dans
la perfection, V adagio surtout, qu'il rendit avec une expression, une
grâce inimitables. »
L'exécution de Beethoven sur le piano portait le cachet de son
caractère tant soit peu bourru. Mais, tout en conservant sa liberté
tout entière, il observait rigoureusement la mesure, et ne la pressait
que très rarement. Quelquefois il ralentissait un peu le mouvement
dans les crescendo, ce qui produisait toujours un effet surprenant. Il
savait donner à son jeu une expression indicible. Quand il jouait ses
compositions déjà publiées, il les présentait fidèlement et comme il
les avait écrites, rarement il y ajoutait quelques notes d'agrément.
C'est surtout dans l'improvisation que Beethoven se montra dans
toute la force de son génie immense. Bies, qui connaissait les pre-
miers pianistes de l'époque; Ries, juge très compétent, quoiqu'on
puisse lui supposer une prédilection toute naturelle pour son maître,
affirme n'avoir jamais rien entendu de semblable. Malheur aux im-
prudens qui osaient le provoquer sur ce terrain.
Lorsque Steibelt parut à Vienne , précédé par une brillante répu-
tation , les amis de Beethoven , qui passait alors pour être le premier
pianiste de cette capitale , étaient vivement préoccupés de la concur-
rence qui allait s'établir entre les deux artistes, sous le rapport de
l'habileté pour l'exécution. Ce fut dans une soirée musicale, chez le
comte de Fries , que les deux rivaux se virent pour la première fois.
Beethoven y joue son trio en si bémol, œuvre 10, qui n'avait pas
encore été exécuté. Steibelt l'écoute avec une sorte de condescen-
dance, et, se croyant sûr de la victoire, dit quelques mots flatteurs
à son antagoniste. Il joue un quintette de sa composition, il improvise
ensuite et produit beaucoup d'effet avec ses jeux d'accords en trémolo,
jeux dans lesquels il excellait, et qui étaient alors une nouveauté.
Beethoven, pressé de se faire entendre une seconde fois, s'y refuse.
Huit jours après, le comte de Fries réunit la même société de
musiciens et d'amateurs. Steibelt y joue un nouveau quintette que
l'on applaudit avec enthousiasme, et commence une brillante fan-
REVUE DE PARIS. 49
taisie pour laquelle il avait choisi le thème des variations que Bee-
thoven a placées dans le trio dont je viens de parler. C'était défier le
compositeur. Les amis de Beethoven sentent ce qu'il y avait de bles-
sant dans un semblable procédé , et le pressent vivement de relever
le gant et d'aller, improviser à son tour. Piqué lui-même de la con-
duite de Steibelt, il se dirige vers le piano, enlève, en passant devant
les musiciens accompagnateurs , la partie de basse du quintette de
Steibelt, encore posée sur le pupitre du violoncelliste, et la place
devant lui sens dessus dessous. Était-ce à dessein , ou bien ce renver-
sement fut-il un effet du hasard? On fignore. Il commence à frapper
d'un seul doigt quelques notes empruntées à cette partie de basse ,
et dont il sait se former un motif II se livre ensuite à son inspiration,
son génie s'exalte, il improvise d'une manière foudroyante, et telle,
que Steibelt, écrasé par fimmense supériorité de son rival, jugea
qu'il était prudent de faire retraite avant la fin de cette héroïque
boutade. Depuis lors Steibelt évita la rencontre de Beethoven, et
n'accepta d'invitation pour des soirées que sous la condition expresse
que Beethoven n'y paraîtrait point.
Pendant son séjour à Berlin, Beethoven se trouvait souvent en so-
ciété avec Himmel, l'auteur de l'opéra de Fanchon la Vielleuse, et
d'une foule de morceaux devenus populaires en Allemagne. Himmel
était pianiste, il a écrit pour son instrument , et bien qu'il ne pût se
mesurer avec les virtuoses de son temps, il jouait d'une manière
agréable et gracieuse qui le faisait rechercher.
Un jour, Himmel prie Beethoven d'improviser, et Beethoven s'em-
presse de répondre à cette invitation. Himmel, à son tour engagé,
se met bravement au piano sans redouter une rivalité périlleuse, une
comparaison qui ne pouvait être à son avantage. Il gouverne, tra-
vaille les touches de son mieux ; il était en train depuis assez long-
temps , lorsque Beethoven l'interrompt par cette apostrophe : « Eh
bien! quand commencerez-vous enfin? » Le mot était dur et brutal.
Himmel se lève en colère , et l'on finit par se dire de part et d'autre
des paroles offensantes.
« Je croyais , en effet , dit Beethoven à Ries quelques jours plus
tard, que Himmel ne faisait que préluder. »
Une réconciliation eut lieu quelque temps après ; mais elle ne fut
qu'apparente. Himmel , qui semblait pardonner à son adversaire , se
proposait de venger son injure avec les armes du ridicule. Il lie cor-
respondance avec Beethoven qui était retourné à Vienne, et lui écrit
TOME V. MAI. 4
50 REVUE DE PARIS.
un jour que l'on vient de faire une découverte admirable , miracu-
leuse, en inventant une lanterne pour les aveugles.
Beethoven avait la passion des nouvelles , la préoccupation de son
esprit les lui faisait accepter sans réflexion ; l'homme de génie était
gobe-mouches sous ce rapport. Dès qu'il avait appris quelque chose
de surprenant , de nouveau surtout, il en parlait à toutes ses connais-
sances, et colportait ainsi le fait étrange , le prodige souvent absurde
qu'on lui avait révélé. Une lanterne pour les aveugles! C'était une
chose trop extraordinaire, pour que Beethoven, frappé d'étonne-
ment, ne s'empressât point de raconter à tout le monde cette mer-
veilleuse découverte. L'incrédulité de quelques amis ne pouvait le
désabuser. «Mais comment est-elle donc faite, cette lanterne?»
C'est ce que la lettre n'expliquait pas. Beethoven écrivit donc à Him-
mel pour obtenir des détails sur cette lanterne. C'est là que l'artiste
prussien l'attendait. Sa réponse ne tarda point à donner le mot de
l'énigme. Beethoven, dans sa colère, eut la maladresse de montrer
cette lettre, et les rieurs passèrent du côté de Himmel.
Castil-Blaze.
Critique iTittcntirc.
MjA CMARTSiEt'SH HE F An ME,
PAR L'ALTELll DE fiOlGE £T i\0//;.
On s'est beaucoup occupé, tous ces temps-ci, du nouveau livre publié par
l'auteur de Rowge et A'oir, sous ce titre : Lo Chartreuse de/Parme. Avant
d'écrire sur un livre et sur un auteur, il est bon , je crois, de consulter un peu
les sentimsns particuliers, cette critique léiière, mais souvent très juste, qui se
fait dans les conversations, de s'informer près des lecteurs et des jxens de goût
de l'effet produit sur leur esprit par Touvrase dont on veut rendre compte.
Cette enquête préparatoire , nous l'avons faite scrupuleusement; mais il nous a
semblé que les opinions sur la CJiartreuse de Parme étaient fort divisées : les
uns n'en parlent qu'avec enthousiasme, et considèrent cet ouvrage comme
une production du premier mérite. Il ne s'est rien publié, disent-ils, depuis
longtemps, de plus hardiment conçu , ni de plus ingénieusement écrit. Les
autres n'y voient au contraire qu'un récit souvent embarrassé, qui manque de
gradations, de netteté, de cette parfaite ordonnance des évènemens et des
scènes qui fait qu'on se plaît dans un récit comme dans un beau site. Il
faudrait être , disent-ils , plus jeune ou peut-être plus vieux d'un siècle pour
bien comprendre ce livre. — Il y a, sans doute, un terme moyen à prendre
entre ces deux opinions ; il faut adopter ce qu'il y a de juste et rejeter ce qu'il
y a d'exagéré de part et d'autre; il est rare qu'en recueillant franchement les
votes du public, on n'arrive pas à la connaissance de la vérité.
Mais , d'abord , avouons qu'on ne saurait manquer d'être fort à son aise
4.
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pour parler d'un livre composé par un homme d'un talent avéré , qui a mar-
qué au coin d'un esprit éminent des productions nombreuses aujourd'hui et
dont la collection forme une lecture des plus curieuses et des plus recherchées.
En supposant, en effet, qu'une dernière production ne réalise pas complète-
ment l'idée qu'on s'en était d'avance formée d'après les aînées , ou bien qu'on
se soit vu surpris , dérouté , et , comme on disait autrefois , jyris sans vert sur
certains points, doit-on, pour cela, hésiter à exprimer sa pensée et cacher son
opinion sous cette dissimulation polie , qui tient lieu chez tant de gens de sen-
timent personnel ? Non , certes , et la franchise est en pareil cas doublement
indispensable ; car, si le hasard veut qu'on ait touché juste et qu'on ait réelle-
ment mis le doigt sur les taches et les imperfections d'un ouvrage, l'auteur,
étant doué de cette supériorité d'esprit qui admet toutes les nuances de juge-
mens, vous saura meilleur gré de l'avoir justement censuré que loué mal à
propos. Si, au contraire, votre jugement tombe à faux, votre erreur qui n'est,
après tout , qu'un certificat de ressemblance , n'a point de conséquence grave
et se réfute d'elle-même dans la conscience de l'auteur ; un simple sourire incré-
dule en fait promptement justice. Tel est le souverain privilège de l'esprit; il
permet et encourage en quelque sorte la discussion et l'examen ; il donne à
ses lecteurs beaucoup de latitude et de liberté ; la médiocrité seule demande à
être critiquée avec une extrême prudence.
On peut faire plus d'un reproche à la Chai-treiise de Parme : la manière de
raconter de l'auteur est étrange , elliptique , et il est même douteux qu'il soit
avantageux de l'imiter. Il fait entrer ses personnages en scène; puis une fois
introduits, il les laisse parler, se mouvoir, se conduire à leur guise et sans qu'il
y ait de sa part presque aucune participation directe. Celui-ci entre, cet autre
disparaît , et les entrées ne sont pas plus justifiées que les sorties. Les situations
sont indiquées à peine ; l'action voltige , se déplace , s'interrompt , coupe sa
marche, et tout cela au hasard, sans motif apparent , avec l'intention formelle
d'éluder le point où elle serait tentée de se cristalliser en scène. Il y a des péri-
péties à chaque page et presque à chaque paragraphe , mais ce sont des éclairs
qui ne font que passer. On se surprend plus d'une fois à se demander si cette
histoire est inventée, ou bien si elle n'a pas été prise sur le fait, calquée fidèle-
ment sur la réalité; on se figure tour à tour rêver; puis assister aux choses,
aux évènemens de la vie ordinaire; on est à la fois dans le positif et dans l'im-
possible. Ceci tient peut-être à la manière de l'auteur, qui est naturellement
compliquée , laborieuse même , sous un air simple et négligé ; puis aussi au
sujet, au cadre qu'il a choisi.
Tous les genres de littérature ont leurs règles et leurs principes dont il n'est
guère permis de s'écarter, parce qu'ils ont été posés par le public lui-même
qui a traduit son goût par certaines vérités devenues proverbes. Si donc on
laisse de côté tout ce qu'on a pu écrire de nos jours, pour ennoblir, sanctifier,
agrandir et en même temps déformer le roman, on peut dire qu'une des lois
les plus vieilles et les plus essentielles du genre , est d'attacher, de bercer l'es-
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prit, de lui communiquer ce je ne sais quoi de tendre et d'indolent qui fait
qu'on oublie les fatigues de la vie , que la chaîne pesante des soucis , des calculs
est brisée, et qu'on devient pendant quelques heures citoyen d'une planète
nomade qui se balance dans l'air comme l'île de Laputa dans Gulliver, et où
tout est disposé , préparé d'avance pour devenir le paradis des sens et l'enchan-
tement de l'esprit.
Les bons romanciers, ceux qui ont su graver leur souvenir non-seulement
dans la pensée des hommes profonds et réfléchis, mais aussi souvent dans les
plus simples esprits, la mémoire des bonnes gens et le cœur des petits enfans ,
se sont en général appuvés sur deux principes qui forment la base éternelle de
toute la machine intellectuelle et sensitive. Us se sont alternativement servi de
la réalité et de la fiction ; ils ont emprunté à la première ses lignes exactes et ses
points de vue sévères , à la seconde ses nuances variées et ses teintes lummeuses ;
ils ont fondu dans leurs œuvres ces deux élémens, de manière à offrir un ali-
ment simultané au terrestre et à l'idéal , à l'ame et à la bete ; l'une a été attachée
par la vraisemblance et la fidèle reproduction des choses, l'autre flattée par le
charme et la séduction du mensonge. Il n'est guère permis à l'inventeur d'iso-
1er ni de séparer ces deux principes : s'il veut s'affranchir entièrement de l'élé-
ment terrestre, il court le risque de se perdre dans les nuages et les espaces;
d'un autre coté, vouloir être trop vrai, s'en trop rapporter à la lettre authen-
tique des évènemens et des choses , a bien aussi son coté dangereux ; cela conduit
à la sécheresse, à l'incohérence, puis à cette invraisemblance dont parle Boi-
leau, qui résulte du trop de vérité. Le talent du romancier est de savoir choisir
et tracer sa route entre ces deux extrêmes, de mentir quelquefois a propos vis-
à-vis de la vérité et de se montrer véridique à l'égard du mensonge.
Triais il arrive souvent aussi qu'un conteur, un inventeur cache sous l'appa-
. rence d'une simplicité presque cherchée , de grands efforts de travail et de pen-
sée; un récit absorbe aisément sous une surface péniblement nivelée les plus
précieuses ressources de l'esprit; le vulgaire s'y méprend quelquefois, ce qui
lui est présenté en fait, à l'état d'essence , lui semble n'être encore qu'à l'état
de germe. Il est donc surtout nécessaire de se placer au point de \ue de l'in-
venteur, de se demander ce qu'il a voulu faire, on peut fort bien le critiquer,
mais du moins d'après son dessein et sa donnée. Si la critique est quel-
quefois chagrinante et importune, c'est assurément lorsqu'elle censure un
écrivain en dehors ou à côté de ce qu'il a voulu faire , et lui adresse des repro-
ches qu'il ne mérite pas , et non ceux qu'il sent lui-même avoir mentes. D ail-
leurs, il est bien rare qu'en prenant un écrivain de mérite sur la ligne même
de son invention, on puisse le critiquer d'une façon absolue , dépasser l'épi-
derme de son sujet pour aller jusqu'au cœur de son talent. Il a pu quelquefois
se laisser séduire par une donnée dont il n'a prévu les difficultés et les obstacles
qu'à l'heure même de l'exécution , et lorsqu'il ne pouvait plus en désabuser son
imagination sans la désespérer et la refroidir; mais après tout, l'accent le
cachet, le caractère lui reste toujours. Il y a bien du charme encore, et des
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sujets infinis d'analyse dans les torts d'un écrivain supérieur comme dans tes
égaremens d'une femme adorée, ou pour mieux dire, il n'y a jamais de part
et d'autre que des torts relatifs , et ce qui est pour tel lecteur un sujet de blâme
ou de regret, devient pour un autre précisément le coté par lequel il adore et
s'attaclie. Tel est le sort de tous les livres qui marquent dans l'opinion du pu-
blic, et c'est en ce moment celui de/a Cliartrctise de l'aiwe.
L'auteur nous semble avoir eu pour but de raconter une histoire pm'ement
italienne, qui put, au besoin, donner un démenti à tout ce qu'on a écrit de
ridicule ou de faux sur l'Italie, de composer enfin un roman tel qu'il n'y eût
pas un trait , ime scène , un passage , un détail de mœurs (jui ne put être avoué
par le vrai sentiment et le caractère italien. Certes, si jamais auteur français
fut apte à surmonter les difficultés d'un pareil sujpt , c'est bien celui dont nous
nous occupons; on sait s'il connaît l'Italie à fond, s'il en a fait une étude de
choix et de préférence. Est-il besoin de rappeler ici ses titres, d'invoquer les
pages du plus original et du plus spirituel des touristes , restées toujours jeunes
et nouvelles comme le sentiment qui les dicta? IMais quelles que soient les res-
aources de l'esprit , il est tel terrain semé d'obstacles et d'inégalités sur lequel il
est toujours désavantageux de se placer. Toutes les aventures ne sont pas éga-
lement dignes d'être racontées, toutes les figures ne méritent pas les lionneurs
du portrait. Si do^ic on, se place, en lisant la Chartreuse de l'arme , au point
de vue de l'auteur, on trouvera peut-être dans le sujet lui-même la raison des
repro(^hes qu'on serait tenté d'adresser au livre; on reconnaîtra qu'il est impos-
sible d'avoir tort de meilleure grâce, avec plus détalent, de finesse et même de
logique, et qu'enfin c'est le point de vue qui a tort, mais non l'auteur.
Voici le sujet en deux mots :
La se iie se ])asse dans une petite cour d'Italie , en 181G. Le héros se nomme
Fabrict' del Dongo; il s'échappe du château de son père, qui est situé sur le
lac de Corne , pour aller se battre avec les Fi'ançais à Waterloo. A son retour,
la duciiesse Sanseverina, sa tante, devient amoureuse de lui; le comte Mosca ,
premier ministre, est, de son côté, éperdument amoureux de la duchesse.
Fabrice, à son tour, tue en duel un acteur nommé Giletti, parce qu'il désire
posséder itne actrice nommée Marietta, qui est la maîtresse de ce Giletti. Cette
mort devient l'événement principal du récit : Fabrice est emprisonné dans une
citadelle où il trouve la fille du gouverneur, Clélia Conti, qu'il aime et dont il
est hieatùt aimé. Fabrice se procure une échelle de corde et se sauve de la cita-
delle connue Alexandre Farnèse, depuis le pape Paul III, se sauva du fort
Saint-Ange à llon'ie. Clélia Conti se marie et, bien que mariée, entretient une
liaison avec Fabrice , qui devient archevêque. Après mille évènemens, des com-
plots, des intriiiues de toutes sortes, Fabrice se fait chartreux et meurt, au
bout d'un an , (\u chagrin que lui cause la mort d'un lils(pii est né de son union
avec Clélia Conti; celle-ci est morte avant lui, et la duchesse Sanseverina ne
survit que peu de tem|)s à son neveu Fabrice qu'elle n'a pas cessé d'aimer pas-
sionnément. Il faut mêl r à cette histoire des personnages de second plan, très
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nombreux et très variés, le ministre de la justice Rassi , le poète Ferrante Palla,
la cantatrice Faiista , la favorite Raversi , et beaucoup d'autres figures qui ne
sont qu'ébauchées ou indiquées.
Même à travers cette froide analyse, on peut déjà deviner peut-être à com-
i)ien de hasards et de vicissitudes ce roman est soumis. 11 faut quelquefois faire
une étude particulière des situations et des personnages, les étudier au micro-
scope. Rien ne parait se correspondre dans ce drame aventureux; les acteurs
s'interpellent, s'aiment, se brouillent, se rapprochent, sans même avoir l'air
de s'être regardés. L'auteur dira que telles sont les mœurs et les allures ita-
liennes; que dans ce pays à la fois si raisonnable et si fou, où Ton trouve à
chaque nouvel état un nouveau centre de civilisation , les affaires se traitent
ainsi; que les actions n'ont pas [)lus de logique apparente, les jugemens et les
sentimens plus de durée ni de profondeur, ^[ais à cela, nous, pauvres lecteurs
qui ne connaissons peut-être pas l'Italie, nous pouvons lui répondre, à notre
tour, que nous comptions sur un roman et non sur l'Italie, et, par là, nous
serions conduits peut-être à cette question : Un roman purement italien , aussi
lidèle, aussi conforme aux lois et aux conventions des pays, qu'a pu l'écrire l'au-
teur de Rome, tapies et Florence, est-il possible, oui ou non?
Chaque pays, en fait d'art, a ses productions qui lui sont propres, certaines
tacultés de sol et de terroir, si Ton peut dire , qui se trouvent en rapport di-
rect avec l'influence du climat et le tempérament national. Quelle terre est,
sous ce rapport, plus riche et plus favorisée que l'Italie? N'est-elle pas destinée
à conserver éternellement l'exclusif enfantement de certaines organisations d'é-
lite , le type divin de certains chefs-d'œuvre ? Les vierges de Raphaël , les Hé-
rodiades de Léonard de 'S'inci , les anges de Canova , la voix de David et de
M""' Pasta , tout cela n'est et ne sera peut-être jamais possible qu'en Italie. La
nature, après tout, est juste et sage, même dans ses idolâtries; elle peut fort
hien privilégier un climat, sans pour cela lui tout accorder, sans épuiser, en sa
faveur, sa corne d'abondance. On conçoit même qu'un pays ait , comme ses ha-
bitans , les défauts de son caractère : si le ^lidi représente l'abandon , la variété,
le bonheur, il faut bien que le Nord ait aussi quelques avantages. Le Nord où les
contrées moyennes répondent à la maturité de l'âge, a ses impressions profondes
ft mélancoliques; le Midi qui répond à la jeunesse, à ses allures d'aimer, libres
et fougueuses , a ces passions rapides qui fournissent leur carrière d'un bond et
d'une seule attaque, les impressions, les mœurs de la Chartreuse de Parme.
On n'aime souvent qu'à trente ans ou même à quarante; ce n'est qu'à un
certain âge et lorsqu'on a pu approfondir la vie qu'on est capable d'approfondir
aussi les sentimens. L'Italie n'a jamais eu trente ans; elle restera toujours jeune
connue certains caractères à la fois enfans et sexagénaires. Pour mille raisons
qu'on devine , le climat , le caractère , le défaut d'ambition , de commerce , de
vanité, l'interdiction politique surtout qui rétrécit les cœurs, elle conçoit l'a-
mour d'une certaine façon qui est fort différente de l'amour français. Je vous
aime , vous m'aimez; tel est, en général , le résumé de toute passion italienne;
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la passion à Rome , à Naples ou à Florence , c'est presque toujours le désir; or,
désirer n'est pas aimer. Une Française ou une Anglaise dira : M'aimerez-vous ?
Voilà un roman tout trouvé. Une Italienne dit tout simplement : Aimez-moi ;
le roman est déjà fini. Il y a trop de bonheur ou de chances de bonheur dans
les mœurs italiennes pour comporter ces attentes , ces retards , ces fuites et ces
perfidies d'intérêt qui font le charme et l'attrait des vrais romans. On sent trop
bien d'avance que les acteurs ne courront jamais que de petits dangers, ou bien
s'ils sont par hasard en butte à de grandes catastrophes, elles se trouvent
connue allégées, égayées d'avance par la bonne humeur et la philosophie des
personnages. Le inalheur est à peu près indispensable aux fictions et aux récits,
car du moment où un héros de roman commence à être heureux , on peut dire
que le lecteur cesse de l'être.
Affirmer que l'Italie ne produira jamais de romanciers, ce serait assurément
aller trop loin. Comment prévoir, en effet, ce que la nature peut faire, sous
quel ciel il lui plaira de faire éclore tel ou tel grand génie qui triomphera par
sa supériorité de tous les obstacles de tempérament ou de climat? Mais, sans
tenir compte des supériorités éventuelles qui sont nécessairement mises hors de
cause, on peut fort bien remarquer que le sol italien n'est pas favorable au roman,
peut-être parce qu'il est éminenunent favorable à la peinture, à la sculpture, à
la nuisique , à tous les arts qui demandent de l'instinct et de la spontanéité. Un
roman se compose nécessairement d'une certaine dose de vie réelle; or, en Italie,
il y a fort peu de vie réelle ou du moins de vie d'intérieur. Presque tous les
cœurs sont à jour , les têtes aussi ; les romans qui s'y feront seront forcés de se
passer de cœur , le mot cœur est pris ici , bien entendu , dans le sens de prolon-
gement de passion , de durée de sentiment , tout ce qui produit les péripéties
d'attention , les palpitations d'attente et de surprise.
On pourrait citer un grand nombre de romans qui doivent être regardés
comme à peu près impossibles en Italie; Werther, Clarisse Harlowe, Grandis-
son, Marianne, Paul et Virginie, René , Adolphe, et même des récits moins
tristes , mais qui exigent un contre-poids de vanité politique ou sociale tels que
Tom-Jones et Gil Blas. IS'ous citerons même un autre roman plus moderne,
moins consacré, mais non moins recherché peut-être. Rouge et Noir. Une pro-
duction pareille pourrait-elle s'acclimater ailleurs que sur le sol français et
même au milieu des mœurs et des pensées qui aboutissent à un centre tel que
Paris? Est-il un héros de roman plus étrange et en même temps plus attachant
que ce .Tulien Sorel, ce petit paysan qui a tant d'imagination, d'orgueil, de
chances personnelles de tourmens, ce qui manque à Fabrice del Dongo? Cha-
que chapitre déroule en quelque sorte un pli nouveau de ce jeune cœur pétri
d'xmiour et d'ambition. La lutte entre le lecteur et le héros est éternelle, on le
sent dès les premières pages , et de là naît l'intérêt du livre. Mais irez-vous cher-
cher parmi les dames de PSaples ou de Rome une madame de Rénal ou une
Mathilde de la Mole? Cette pauvre Italie si franche et si bonne a-t-elle seule-
ment l'idée de ces orgueilleuses passions qui se développent et s'étendent
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avec Une sagacité , des gradations que la complication des mœurs comporte
seule?
Transplantez cette histoire en Italie , placez ces personnages , ces situations ,
au milieu des passions unies et des sensations adolescentes, sur cette terre où
l'amour n'est presque qu'un jeu, une félicité toute sensuelle, vous vous privez
nécessairement d'un grand mobile d'intérêt. Ces indécisions, ces contrariétés,
ces mouvemens tortueux et irréguliers que vous placiez naguère dans la pein-
ture du cœur, il vous faut maintenant les appliquer à l'action, car l'Italie est
bien plutôt agissante que sentimentale et réfléchie. Fabrice del Dongo est prêtre
comme Julien Sorel; il est jeune et amoureux comme lui; mais voyez la diffé-
rence des caractères ! Fabrice aime rarement , mais il aimerait qu'on ne le croi-
rait pas; tandis qu'au moment même où Julien jure qu'il n'aime pas, on sent
fort bien qu'il aimera; le lecteur le dément, tant il est wal qu'on gagne tou-
jours beaucoup à pouvoir caractériser ses personnages. Il y a plusieurs femmes
réunies dans Mathilde de la Mole, la vaniteuse, l'amante, la protectrice, la
dédaigneuse, l'affligée, la pénitente: le caractère existe; mais dans Clélia Conti,
il n'y a qu'un accent, une surface, et par conséquent pas de caractère : c'est la
voix de la jeunesse qui appelle l'amour, c'est un cœur tel que le climat le pro-
duit, un fruit qui tombera de la branche dès qu'il sera mùr. Obéissez aux lois
et aux conditions essentielles de votre sujet , ne faites point de sacrifice à cer-
taines conventions ; privez-vous de ces invraisemblances que la majorité des
lecteurs vous pardonnerait assurément, mais que votre propre goût repousse,
vous serez \Tai dans ce cas-là , fidèle à votre point de vue , authentique , pure-
inent italien , mais vous ne serez pas romanesque.
On peut donc dès à présent apprécier la valeur et l'importance des reproches
qu'il est permis d'adresser à la Chartreuse de Parme. Les reproches d'incohé-
rence et d'irrégularité que quelques personnes ont adressés à l'ensemble du
livre peuvent être exprimés d'autant plus sincèrement que l'auteur les a devi-
nés, qu'il les a cherchés peut-être. Le talent de l'auteur de Rouge et yoir incline
principalement vers l'idolâtrie de la réalité; du moment où il entre dans une
époque ou une contrée quelconque , on sent qu'il tient avant tout à en réfléchir
les moindres détails, à réunir les plus subtils fragmens de mœurs et de parti-
cularités locales. Il ne faut cependant pas que ce scrupule consciencieux soit
poussé ti-op loin ; l'indépendance du style et de la pensée en souffrirait à la
longue. Tse travailler que pour le commun des lecteurs, ce public peu délicat
qui consomme et qui paie , est un grave défaut sans doute , et on n'en voit que
trop bien la suite funeste dans plus d'une réputation actuelle; mais, d'un autre
côté, ne travailler que pour soi, pour ses prédilections et ses amours, a bien
aussi son désavantage. On tombe souvent alors dans le maniéré, l'entortillé;
on risque même quelquefois de n'être qu'imparfaitement compris; le style de-
vient léché, gratté, comme disent les peintres, l'inspiration première manque
de hardiesse et l'exécution de franchise.
Dernièrement , un écrivain qui compose lui-même des histoires bien popu-
58 REVUE DE PARIS.
laires et bien attachantes, disait à l'auteur de Ja Charireiise de Vanne : « A la
prochaine édition du livre, j'ôterais ce mot de l'uiwc, il rapetisse l'action, fait
du roman le récit d'une province particulière, et le circonscrit dans un cercle
trop restreint de mœurs et d'habitudes. » Le conseil pouvait être poussé plus
loin encore : on pouvait engager l'auteur à rayer non-seulement le mot Panne
du livre présent, mais même le mot Italie du livre à venir. Il ne s'agirait alors
rien moins pour lui que de se placer dans cette vaste arène poétique oîi il n'y a
plus de limites de moeurs, de lois ni de conventions, où le poète crée tout,
même le terrain et la contrée de ses personnages. Shakspeare a presque tou-
jours usé de ce grand privilège ; il a souvent emprunté à l'Italie ses légendes et
ses chroniques, mais Othello, Jago, Romeo, ^Mercutio, ne sont pas, à propre-
ment parler, plutôt Véronais ou Vénitiens que Grecs, Orientaux, Anglais, Al-
lemands ou Espagnols. Peut-être l'auteur de la Chartreuse de Parme , qui était
bien digne d'ailleurs de prendre cette licence , eiît-il gagné à appeler simple-
ment ses personnages le ministre, la duchesse, la favorite, le prince, Clélia ,
Fabrice, etc.. I\ien de mieux alors, nous voguions en pleine fiction, et nous
ne comptions plus que sur cette réalité de convention que la muse du poète
donne même à ses plus idéales créations. L'Italie réelle fournira sans peine, je
crois, matière à une scène en forme d' imbroglio, à une comédie-proverbe, ou
même à une nouvelle sans perspective, sans profondeur, où les personnages ne
feront qu'effleurer l'action ; mais elle ne saurait fournir matière à un roman dé-
veloppé, suivi, tel que hi Chartreuse de Parme, sans que la disette de passions,-
la transparence des pensées, le défaut d'unité, toutes choses inhérentes au
pays, ne s'y fassent plus d'une fois sentir.
Mais n'est-il pas temps de laisser de côté une critique sur laquelle nous n'a-
vons si vivement insisté que parce qu'il nous a paru bien sijnple et bien facile ,
dans le cas où l'auteur y ferait droit, de la faire disparaître au prochain Hvtc?
Rendons enfin pleine et entière justice aux mérites et aux qualités d'un ouvrage
qu'un seul esprit était peut-être capable de concevoir et d'exécuter aujourd'hui.
On ne pourrait guère tirer un plus brillant parti d'ime donnée que nous per-
sistons à croire imparfaite, pour ne pas dire imprudente. Comment ne pas
reconnaître, en effet , inie touche vraiment supérieure dans plusieurs passages
du livre où tant de traits brillans étincellent comme des diamans sur un fond
un peu ténébreux? Parler de l'esprit de l'autein-, c'est à présent presque un lieu
commun, on connaît sa profondeur et sa délicatesse. Il y a même dans son
esprit (ce qui prouve sa force) des qualités presque contradictoires; une sen-
sibilité cachée, un be.soin d'effusion se joignent en lui, par un singulier accord,
à une observation hahituellement satyrique et mordante. Au moment où on le
croit prêt à persifler son action , il s'y rattache tout à coup par un de ces mots
du cœur qui peut-être ont besoin, pour être bien appréciés, des brusqueries de
détails qui les entourent. Personne n'excelle connue l'auteur de llouge et Noir,
à placer à propos un de ces traits imprévus qui reconquièrent le lecteur, pré-
cisément au moment où il allait se décourager. Il se donne tout entier à son
RENTE DE PARIS. 59
récit, au point qu'on oublie parfois qu"il y ait un auteur derrière Taction. 11
n'y a véritablement que les inventeurs de premier ordre qui puissent an-iver à
ce point de dc'sintéressement, à comprimer avec tant de fermeté leur style et
leurs pensées. Vn écrivain inbabile ou secondaire plait et fascine dès les pre-
miers chapiti-es, mais la satiété, Taffadisseinent, arrivent bien vite; on distingue
le vrai romancier à cette parcimonie apparente du point de départ, qui ne de-
vient que dans le feu même et Tentraînement de l'action , la richesse et l'abon-
dance.
S'il est vrai qu'on soit en drnit de blâmer l'ensemble de /.7 Cliarlrruse de
Parme, peut-on ne pas rendre justice à la conscience, au soin attentif qui a
présidé à sa composition ? Voilà qui ne peut manquer d'attirer l'estime et la dé-
férence même des juaes les plus sévères; ils admireront cette ap|)lication
scrupuleuse à remplir chaque chapitre de pensées et de faits; on peut niciue
dire qu'il y a eu profusion sur ce point, et que le livre en a quelquefois souf-
fert, mais n'est-ce pas là im défaut qui avoisine et constitue presque une
qualité que cette volonté constante de tenir en haleine l'attention des lec-
teurs? Sans doute, les esprits paresseux et les conceptions indolentes pourront
se plaindre et se tourner même avec regret vers certaines productions contem-
poraines où, loin de trouver trop d'idées pour chaque chapitre, on serait tenté
plutôt de trouver trop de chapitres pour une idée. Cela pourra bien nuire pour
quelques jours au succès de la Charireuse de Parme; les femmes de chambre
ou même les femmes qui lisent au point de vue de leurs femmes de chambre,
ne s'accommoderont pas aisément de cette lecture qui exige certains frais d'i-
magination et d'imprévu; mais l'auteur aura, pour se dédommager, les suf-
frages des gens qui lisent pour créer, inventer et se souvenir; pour lesquels un
livre est connue un morceau de nuisique, une trame sur laquelle ou brode ses
illusions, ses espérances et les caprices du cœur; la fiction est la musique de
l'ame , a dit Voltaire.
Il est d'ailleurs dans Ja Charireuse de l'arnye des passages et même des par-
ties complètes qui nous ont paru devoir concilier toutes les imauinations et
réunir toutes les sympathies, ^'ous citerons l'épisode de la bataille de Vv aterloo,
à laquelle Fabrice assiste par derrière. On ne peut guère pousser plus loin la
vérité du récit; on se croirait j)arfois sur le lieu même de la bataille. Toute
cette description sent la poudre à canon ; on aperçoit la fumée , la poussière des
escadrons; on entend la fusillade , le galop des chevaux; puis cette cantinière
qui parait , disparait , ces échanges de chevaux , ces dialogues de soldats entre-
mêlés de bruits de mousqueterie. C'est là, en vérité, un tableau tracé de main
de maître; on croirait que chaque circonstance, chaque particularité a été
recueillie sur les lieux mêmes : c'est la mosaïque du vrai. Et puis, quelle heu-
reuse manière de faire entrer son héros en scène que de le produire en quelque
sorte par une bataille , de le faire passer par l'épreuve de la poudre et des balles ,
de l'offrir à l'amour tout poudreux, tout noirci ! Mais il est dans le roman un
roman tout entier, mieux qu'un épisode, une histoire que tout le monde con-
60 REVUE DE PARIS.
naît déjà , et qui ferait seule le salut du li\Te , si le livre avait besoin d'être sauvé.
On devine que nous voulons parler du séjour de Fabrice dans la citadelle, cette
évasion si pleine d'intérêt et de charme , à laquelle il semble que tout ait été sa-
crifié. L'amour lui-même a dicté ces pages où le jeune prisonnier emploie tant
de ruses ingénieuses pour s'entretenir avec sa maîtresse. Clélia Conti, dont le
caractère n'est peut-être pas assez franchement dessiné dans le reste du livre,
prend à cet endroit une expression charmante : Clélia représente la vraie ten-
dresse italienne telle que l'a peinte Cimarosa ; elle est surtout naturelle , et ce qui
nous semble en elle pâle et indécis, n'est peut-être, après tout, qu'une prépa-
ration nécessaire. Cette scène de la citadelle, si touchante, si bien graduée,
intéresse au point qu'on est presque désespéré de l'évasion de Fabrice; et cette
partie du livre , que l'on ne saurait trop louer, nous ramène encore par une
pente irrésistible à une nouvelle critique. Dans les romans ordinaires, et qui
n'ont souvent d'autre mérite que cette sagesse médiocre qui manque à celui-ci ,
on tremble, on se sent agité, s'il faut que le héros soit emprisonné; ici, au
contraire , loin de former des vœux pour sa délivrance , on voudrait au con-
traire pouvoir le retenir prisonnier; ce qui prouve que Fabrice del Dongo,
même au milieu de ses infortunes et de ses traverses , est trop heureux , trop
protégé par l'auteur. Je le voudrais plus froissé , plus réellement molesté ; je
voudrais enfin qu'il eût , ce qu'il eût été peut-être impossible et invraisembla-
ble de lui donner, des peines de cœur.
iSous avons reproché aux caractères de n'être pas assez emboîtés les uns dans
les autres , d'agir trop souvent comme en ô parte , sans se connnuniquer leurs
desseins , sans établir de relations directes entre leurs actions et leurs démar-
ches ; mais , si nous détachons de cette galerie certaines physionomies , que de
talent et de variété ne trouvons-nous pas dans leur peinture! La véritable
héroïne du roman n'est pas Clélia Conti ; c'est la duchesse Sanseverina qui
dirige toute l'action , à l'aide de la passion la plus attachante et la plus vraie que
puissent faire naître la tendresse et le cœur d'une femme adorée de toute une
cour, d'une beauté éclatante, mais qui sent ses charmes décliner. Nous n'hési-
tons pas à placer la duchesse Sanseverina au premier rang des caractères que
le génie du roman ait eu le don de tracer; peut-être même ce caractère est-il
trop profond pour une Italienne. La durée de cet amoiu", les intrigues qui s'y
rattachent, les ressources, les faiblesses qui le modifient, tout cela représente
une des plus vastes conceptions de sentiment que l'esprit ait la faculté d'em-
brasser. Yoici une opinion qui aura tout l'air d'un paradoxe ; mais il nous
semble qu'il y a des œuvres , des créations , qui seront encore meilleures dans
vingt ou trente ans d'ici qu'elles ne le sont aujourd'hui. Elles gagneront à
vieillir, à être attendues, comme le vin , ou mieux, comme certaines peintures
dont le temps harmonise les couleurs. Ainsi , je ne doute pas que, vu à distance,
un caractère conçu et développé tel que celui de la duchesse Sanseverina ne
soit longuement conunenté , n'agisse fortement sur cette lecture de souvenir,
qui consacre surtout les œuvres à part , et que j'appellerais volontiers l'avenir
REVUE DE PARIS. 61
de la sensation. Il y a des livres qui ne donnent pas d'ombre , d'autres , au con-
traire, qui se rédéchissent éternellement dans les loisirs et les rêves. On lit sou-
vent autant par la mémoire que par les yeux ; on lit comme on aime. Il y a des
li>Tes qu'on séduit et qu'on possède dans l'espace d'un jour ; d'autres , au con-
traire , pour la conquête desquels il n'est pas trop de l'attention de toute la vie.
Mais il ne faut pas cependant trop compter, surtout en France, sur la persévé-
rance et la faculté crisiaUisante des lecteurs; il ne faut surtout pas imiter ces
chefs-d'œuvre allemands dont l'interprétation et l'analyse se transmettent d'une
génération à une autre, comme des équations irrationnelles.
L'auteur de la Chartreuse de Parme semble fuir la description, et cela est
bien pardonnable, si l'on songe à ces histoires d'à présent qui n'ont littérale-
ment d'autre but que de clouer des tapisseries, d'analyser des boiseries et des
murailles, et d'épousseter de vieux meubles. Il y a cependant une charmante
description du lac de Corne, dans les premières pages de la Chartreuse de
Parme , et c'en est assez pour prouver que l'auteur possède à un très haut degré
la faculté de décrire. On peut même regretter qu'il n'en ait pas fait plus souvent
usage; il aurait eu cette sobriété, cet à-propos de détails qui manquent à tant
d'autres, et, de plus, sa narration eût gagné en fraîcheur et en variété. Trop
décrire est un grand défaut sans doute , mais ne pas décrire du tout en est un
aussi ; le récit fait alors l'effet d'un théâtre où il n'y aurait ni toile , ni décors.
Il y a d'ailleurs deux genres de descriptifs : les uns décrivent pour avoir le
plaisir de décrire, pour maçonner, jardiner ou herboriser ; d'autres , au con-
traire , décrivent parce que le récit le veut , parce qu'il faut bien un fond à
toute peinture , et que souvent , d'ailleurs , un trait de nature suffit pour pré-
ciser ou rehausserim sentiment, une situation. Les plus grands poètes ont
eu recours à ces détails, à ces échappées de nature qui, loin de nuire à l'en-
semble, le préservent au contraire de la sécheresse. J'ai toujours aimé dans
Macbeth ce passage où Duncan fait remarquer qu'il a entendu, en entrant,
chanter les oiseaux qui ont fait leur nid dans les frises du château. Une seule
phrase, un mot, deviennent parfois une description tout entière; mais s'inter-
dire même la vue du ciel ou de la verdure , ne pas faire couler un seul fleuve ,
briller une seule fois le soleil , c'est peut-être bien de la sévérité , et il ne faut pas
que les débauches du style moderne engendrent la pruderie ni le puritanisme.
On n'a jamais tant parlé de style, je crois, qu'aujourd'hui; jamais on n'a
engagé tant de discussions sur un sujet qui pourtant en comporte si peu. Il est
bien rare , en effet , qu'on n'ait pas à peu près la raison du style de chaque
écrivain dans la tournure de sa pensée et le genre de ses compositions. Cette
esquisse serait donc infailliblement jugée encore plus incomplète qu'elle ne l'est
au fond , si nous ne parlions pas un peu du style de l'auteur de la Chartreuse
de Parme; quelques mots à ce sujet sont d'ailleurs d'autant plus nécessaires,
peut-être , qu'il nous a semblé qu'on ne s'entendait guère sur cette matière, et
qu'on a émis , particulièrement sur l'écrivain dont nous nous occupons , cer-
taines assertions qui nous ont paru étranges.
'%2 REVUE DE PARIS.
Pour quelques personnes, l'auteur de la Chartreuse de Parme , dont on ne
conteste d'ailleurs ni la sagacité , ni le goût , ni l'esprit , se trouve avoir toutes
ces qualités, moins une, celle de bien écrire, ou du moins il n'écrit, dit-on,
que d'une façon imparfaite , étroite ; enfin , tranchons le mot , et servons-nous
du ternie adopté, l'auteur de la Chartreuse de Parme, dit-on, n'a pas de style.
Qu'entendez-vous par avoir un style? Est-ce écrire d'une façon apprêtée,
guindée, souvent emphatique; chercher ces expressions gourmandes, qui
s'épanouissent au détriment de l'ensemble, s'étalent orgueilleusement comme
des pavots dans un parterre? S'il est \Tai qu'avoir un style consiste à oublier
l'idée, à la négliger pour pomponner la phrase, pour courir après les termes
ambitieux et collet monté . nous avouons que l'auteur de la Chartreuse de
Parme n'a pas de style , et nous l'en félicitons sincèrement.
D'autres accusent son langage d'être rétrograde, effacé, r«Hfu'r(>ii ; on a dit
que l'auteur de la Chartreuse de Parme est de l'école de Voltaire. On ne sau-
rait trop s'élever contre ces phrases de convention qui ont l'air de cacher de
grandes idées et qui au fond ne prouvent rien. Nous prierons donc qu'on
veuille bien nous expliquer ce qu'on entend par l'école de Voltaire. Est-il \Tai
que Voltaire ait une école , et le caractère de son esprit , sa variété , sa pétulance,
son originalité satirique, ne sont-elles pas juste l'opposé de cette assertion .^
Ensuite , si l'on voulait étalilir un parallèle ou même quekfues liens de parenté
entre la pensée de Voltaire et celle de l'auteur de Konr/e et yoir, on trouverait
peut-être qu'il n'\' a rien de moins parent que ces deux esprits-là; que ce que
l'un a laissé, il l'a produit en s'ahandonnant et souvent en se jouant, que l'autre
au contraire produit presque toujours avec préméditation , après des calculs
et des efforts. Du reste, il ne saurait être ici question d'établir un rappro-
chement entre deux hommes dont le nom et le mérite n'ont vraiment rien qui
puisse se comparer; il s'agit seulement d'un fait de naturel littéraire, s'il est
permis de le dire ; il s'agit surtout de combattre encore une fois ce penchant
inhérent à l'esprit français, et contre lequel Voltaire lui-même s'est si souvent
élevé, qui consiste à placer une époque sur le terrain d'une autre époque, à res-
susciter les morts et à en faire un sujet d'abaissement pour les vivans.
Résumons en quelques lignes ces fugitives observations sur le nouveau livre
de l'auteur de liouge et ^oir. Doit-on regarder la Chartreuse de Parme comme
ain livre complet, et qui puisse convenir à toutes les intelligences? Nous ne le
pensons pas : le sujet ne le comportait guère, et il serait peut-être nécessaire
de faire un cours préalable des moeurs et des passions italiennes pour en bien
sentir tout le mérite. Mais, quoi qu'on en puisse dire, la Chartreuse de Pamxe
n'en est pas moins un des livres les plus remar{iuables qui aient été composés
depuis long-temps. Cependant, malgré tout son mérite, il esta regretter que
l'auteur n'ait fait (ju'un livre d'anecdotes et de galerie, vm roman imbroqUo,
lorsqu'on était en droit d'attendre de lui un livre de coeur et d'observation. On
>nepeut,en effet, oublier qu'il brille au premier rang des écrivains dont les
pas sont comptés d'avance dans l'espérance du public. Ses productions , à part
REVUE DE PARIS. 63
leur intention ou leur exécution, portent surtout en elles un cachet de con-
science que Ton ne saurait trop respecter. On n'y entrevoit nulle part la trace
d'une préoccupation de métier, ni d'une concession marchande. Cette dignité
de l'écrivain, devenue malheureusement une des exceptions des lettres actuelles,
suffirait déjà pour assurer à la Chartreuse de Panne un titre d'éminente supé-
riorité.
Puisse l'auteur être encouragé par la dette d'admiration et de sympathie que
le public acquittera sans doute envers lui à propos de ce livre , à ne point rester
désormais éloigné si long-temps du cliamp de la publicité, où la place occupée
par son esprit restera éternellement vacante ! Puisse-il nous être bientôt rendu
avec un nouveau livTe écrit, composé sous le ciel de la France, d'après nos
mœurs et nos pensées , car rien ne remplace pour nous les fictions et les contes
empruntés au ciel de nos passions ou même au berceau de nos ridicules. Nous
sommes intraitables sur ce point-là , et nous voulons , par suite d'une vanité
nationale qui n'est peut-être pas absolument extravagante , que l'imagination
elle-même ait quelquefois du patriotisme.
Abkould Fkemv.
BULLETIN.
Les ministres intérimaires, qui se sont dévoués au service du pays et du roi
avec un si loyal désintéressement , n'ont point encore de successeurs , et cepen-
dant la situation politique du pays n'est pas restée la même depuis huit jours.
IN'ous avons vu le désistement du maréchal Soult, la tentative d'un cabinet
centre gauche pur sous les auspices de M. Passy, l'avortement de cette combi-
naison dû à quelque mauvais rêve de M.Dupin, qui, lundi matin, déclarait
impraticable ce qu'il trouvait excellent dimanche soir, de nouvelles lamen-
tations sur l'impuissance de tout le monde , et l'impossibilité de toute chose.
Cette série d'insuccès et de chutes, qui semble inépuisable, est fort triste; elle
jette de l'embarras dans les affaires et de la déconsidération sur les hommes;
mais au moins faut-il dégager de tous ces fâcheux contre-temps quelques
résultats dont l'évidence puisse servir, en quelque chose , aux solutions que
recevront tôt ou tard les diflicultés qui nous assiègent.
Si nous disons que ce qui s'est passé cette semaine a prouvé que nous n'avions
pas tort en conseillant au centre gauche de ne pas ambitionner la direction
exclusive des affaires, c'est que nous avions conscience des pétulantes incartades
de M. Dupin, de ses indécisions, de ses caprices, dont au surplus le mécon-
tentement de la chambre et du public l'a sévèrement puni. On ne peut conce-
voir ([u'il ait pu venir à l'esprit du procureur-général de la cour de cassa-
tion de provoquer lui-même la petite conversation parlementaire de mardi
30 avril , et de prétendre à l'approbation de ses collègues en venant à la tri-
bune expliquer comment il avait changé d'avis du jour au lendemain, parce
que, a-t-il dit, la vuit porte conseil, surtout quand il s'agit de former un
cabinet, et comment ce changement avait tout empêché, tout anéanti. En
vain a-t-il voulu ériger en vertu politique cette singulière inconstance d'esprit
qui aboutit finalement à un manquement de foi ; les murmures de l'assemblée
ont du l'avertir qu'il n'obtiendrait pas pour cette conduite un bill d'indemnité.
Il fallait voir à la tribune ]M. Dupin surpris et irrité de n'être pas accueilli par
F{EVUE DE PAUIS- èfi
la chambre comme un grand citoyen , parce qu'il avait reculé devant le i)ou-
voir après s'être engagé à Faccepter, et quand il s'évertuait à répeler qu'il n'ap-
partenait à aucun parti, qu'il n'avait été ni des 221, ni de la coalition. Cette
manie d'individualisme , cette couardise politique , cette fureur de ne marcher
avec personne et de contrecarrer tout le monde, n'ont ])as fait fortune. D'ail-
leurs, pendant que l'orateur, à la tribune, reproduisait sa théorie de la présidence
réelle, et parlait de son appréhension que le cabinet centre gauche n'eût pas
la majorité, on se demandait sur plusieurs bancs de la chambre si c'étaient
bien là les véritables motifs qui avaient fait agir M. Dupin , s'il n'avait pas été
entraîné à cette nouvelle palinodie parce qu'au dernier moment il n'avait pu
se résoudre à sacrifier sa position de procureur-général à une courte apparition
au ministère, parce qu'il avait tremblé , s'il faut en croire ses propres indiscré-
tions, à l'idée de se retrouver après six mois avocat sans causes. Cette raison
est peut-être plus solide que sa répugnance à se trouver l'huissier du cabinet
qu'il a fait avorter. N'a-t-on pas vu aussi M. Villemain reculer devant le por-
tefeuille de l'instruction publique , dans la crainte de laisser la vice-prési-
dence du conseil royal à M. Cousin? On ne saurait sans doute jeter un blâme
absolu sur les calculs de convenance personnelle; néanmoins on peut dire
que les hommes qui s'y arrêtent témoignent qu'ils sont peu faits pour l'éclat
et le dévouement des grandes épreuves de la vie publique. M. Dufaure, au
contraire, a montré autant de fermeté que l'apologie de IM. Dupin lais-
sait entrevoir d'hésitation et de faiblesse. Après avoir mis dans tout leur jour
les tergiversations du procureur-général , il a expliqué que si ses amis et lui
avaient persisté à former un cabinet, même après que M. Cunin-Gridaine eut
refusé d'y entrer, c'est qu'ils avaient confiance dans leur politique , c'est qu'à
leurs yeux cette politique pouvait obtenir l'adhésion d'hommes qui apporte-
raient une impartialité consciencieuse à l'examen de leurs principes et de leurs
actes. Le succès de M. Dufaure , comme orateur et comme honurie de parti , a
été complet; sur tous les bancs de la chambre, on a rendu justice à sa fran-
chise. Sans doute la majorité sur laquelle comptait le cabinet centre gauche
était un peu une majorité en espérance, une majorité incertaine dont on se
proposait de se concilier la faveur par une bonne politique et une conduite
réservée. Cette tentative méritait un meilleur sort que celui que lui a valu l'in-
constance de M. Dupin; elle était la marque, dans les circonstances où nous
nous trouvons, d'un dévouement qui mérite quelque éloge.
Il faut un dénouement à cette crise qui énerve le pays et le fait tomber dans
une sorte de prostration morale. Il faut un ministère tiré, soit des deux centres,
soit du centre gauche seul , si la réunion des différentes forces dont le maré-
chal Soult semblait être le ciment , ne peut rien enfanter. Quels sont les deux
noms qui , depuis deux mois, sont dans la bouche de tout le monde? Ceux du
maréchal Soult et de M. Thiers; et ce ne sont pas des coteries qui parlent, c'est
le public , c'est l'opinion qui appelle au pouvoir ces deux grandes notabilités ,
qui veut qu'elles s'associent, qui leur crie de faire à Tintérét général le sacrifice
TOME V. MAI. — srPPLÉTMENT. .',
66 REVLK DE PARIS.
de petites rancunes et de susceptibilités frivoles. Oui , il serait fâcheux , pour le
ministère qui doit naître , d'être privé de l'éclat et de la force que doivent don-
ner à toute administration le nom et la personne du duc de Dalmatie. Le ma-
réchal est le représentant et l'homme de l'armée , qui tient une si grande place
dans les intérêts et la puissance du pays. Voilà pourquoi encore nous ne con-
naissons pas d'alliance plus naturelle et plus désirable que celle du maréchal
et de M. ïhiers, que celle d'une gloire exerçant, par sa seule présence, une
autorité acceptée de tous, et d'une haute intelligence capable de lutter avec
succès contre toutes les difficultés. Mais il ne doit pas suffire au maréchal de
se trouver investi par les circonstances d'une telle importance et par la royauté
du mandat de former un cabinet; il faut qu'il veuille bien s'occuper active-
ment de ce soin ; les momens sont précieux , le temps passe ; il en a déjà dépensé
beaucoup. Qu'il s'interroge , qu'il se demande s'il a entre les mains les élémens
d'une administration. Il a long-temps caressé l'idée d'un cabinet où il aurait
fait accepter au duc de Broglie le portefeuille des affaires étrangères ; mais le
duc de Broglie ne lui a jamais opposé que des refus , et il les couronne aujour-
d'hui, on l'assure du moins, par un prochain départ pour l'Italie. Que lui
reste-î-il , si ce n'est à se tourner du côté de M. Thiers, à porter, de concert avec
lui , le pouvoir, soit au milieu des deux centres , soit un peu plus au centre
gauche ? Le veut-il ? le peut-il ? Voilà plus de cinquante jours que le maré-
chal est investi du mandat royal , car il ne paraît pas s'en être jamais dessaisi ;
ne croit-il pas le moment venu pour lui de s'en servir d'une manière décisive
ou de le résigner entre les mains du roi ? La combinaison qui associerait à la
direction des affaires le maréchal Soult, M. Thiers avec quelques-uns de ses
amis , et un ou deux hommes du centre droit , comme IM^. Duchâtel par exemple,
nous semblerait la meilleure, la plus solide , la plus durable. Mais on n'est en-
vironné que d'obstacles suscités par l'aveuglement ou l'égoïsme ; chacun se
renferme avec opiniâtreté dans ses susceptibilités ou ses répugnances, et il faut,
pour ainsi dire, faire le siège en règle de chaque individualité. Pourquoi M. Du-
châtel s'entête-t-il à être un homme de parti , quand le public a la bienveillante
obstination de ne voir en lui que l'homme d'affaires et le financier? Peut-être
tout serait-il terminé, s'il eût voulu prêter son concours au maréchal Soult et à
M. Thiers. Mais enfin si un ministère centre droit devient impraticable par le
départ du duc de Broglie , si la combinaison des deux centres vient échouer
devant les refus de MM. Cunin-Gridaine et Duchâtel , et si le maréchal Soult
ne se réconcilie pas franchement avec M. Thiers, quel autre cabinet reste pos-
sible qu'une administration centre gauche, sous la direction de l'ancien prési-
dent du 22 février ? Il faudrait donc revenir à la combinaison qui a échoué lundi
dernier, mais avec des changemens qui en faciliteraient l'exécution. D'abord
on aurait de inoins M. Dupin, ce qui est beaucoup; puis nous conseillerions à
M. Passy, s'il voulait entrer dans ce ministère, d'y accepter la présidence de
]M. Thiers, sinon de rester au fauteuil de la chambre des députés. Nous croyons
qu'alors tous les petits arrangemens d'intérieur et de distribution de portefeuilles
IIEVL'E DE PAKIS. 67
seraient faciles à prendre ; et il faut avouer que devant la chambre ce serait déjà
une grande force pour le nouveau cabinet d'arriver aux affaires comme le
seul possible : on ne pourrait au moins lui refuser le mérite de Tà-propos et le
cachet des choses politiques , nous voulons dire la nécessité. Qu'on comprenne
bien notre pensée. Nous désirons encore, avant tout, xm ministère des deux cen-
tres; mais s'il est démontré impossible, comme il faut au pavs une adminis-
tration politique et vraiment responsable, nous n'hésitons pas à souhaiter
l'avènement d'un cabinet centre gauche pur. Quant à la mission opiniâtre du
maréchal Soult, nous ne doutons pas qu'elle ne réussisse avec le temps; car il
n'est pas d'homme en France qui ne parvînt à former un cabinet, si on lui
octroyait trois mois pour cela. Or, le duc de Dalmatie en a déjà pris deux;
mais si sa persévérance ne le menait qu'à s'adjuger la présidence du conseil, avec
quelques médiocrités soumises à son bâton de maréchal, nous dcNTions l'aver-
tir que loin d'alléger les embarras du pays , il les rendrait encore plus pres-
sans; car, dans l'état actuel des esprits, une épée seule, quelque illustre qu'elle
soit, ne suffirait pas à gouverner la France.
Nous voulons disputer jusqu'au bout à l'opposition la personne et le talent
de M. Thiers , et nous croyons bien servir ainsi la cause du gouvernement con-
stitutionnel. Aussi sommes-nous loin d'approuver ceux qui ne craignent pas de
représenter l'ancien président du 22 fé\Tier comme assez aigri par quelques
déplaisirs pour être prêt à se jeter dans les bras de la gauche. A notre sens , la
presse ne saurait mettre trop de réserve en interprétant les sentimens des
hommes politiques ; les actes sont livrés à sa censure : ce devrait être assez pour
elle. N'y a-t-il pas de l'imprudence à peindre les passions des hommes sous de
grossières couleurs, qui, pour être calomnieuses , ne jettent pas moins dans le
public des idées fausses, et quelquefois inspirent aux partis extrêmes de folles
espérances.' Ces exagérations ont d'ailleurs le tort de tomber tout-à-fait à faux,
quand on songe que M. Thiers est l'homme du monde que son esprit, avec ses
ressources et son activité , peut le mieux distraire et consoler de la privation
momentanée du pouvoir. Cependant on ne peut exiger qu'un esprit éminent,
qu'un homme influent dans la chambre se confine dans les consolations litté-
raires, et accepte avec résignation une retraite politique qui pourrait lui sem-
bler prématurée. Qu'on y songe. Le gouvernement représentatif fait de l'am-
bition, non pas seulement un droit pour les hommes de capacité, mais un
devoir. D'ailleurs, un homme accepté et même porté par la majorité est tou-
jours un danger dans l'opposition, et quelles que soient ses vues de modération ,
il pourrait se trouver entraîné à y désobéir; bien entendu que nous désapprou-
verions hautement M. Thiers , s'il se mettait en opposition par ses vues per-
sonnelles à une combinaison ministérielle utile au pays. A notre avis, les im-
possibilités qui frappent tour à tour les chefs du centi-e gauche et du centre
droit, pourraient, si elles se prolongeaient, nous replacer vis-à-vis d'une coa-
lition ; et nous avons bien le droit de dire qu'une coalition est un danger im-
mense, un danger qu'il ne faut pas dédaigner, car nous sommes du petit
m REVUE DE PARIS.
nombre de ceux ([ui ont tenu un langage sévère à la dernière coalition, et qui
l'ont combattue avec une fermeté et une persévérance qu'on ne peut avoir
oubliée.
Un des bons résultats de la semaine qui vient de s'écouler a été de mettre
bors de tout soupçon Vabnégation de la couronne , pour nous servir d'une
expression du roi. Les liommes politiques peuvent s'arranger entre eux; il
est maintenant évident que la couronne n'y met pas obstacle, et apparem-
ment ce n'est pas sa faute si ces bommes politiques profitent d'une liberté si
complète, non pour s'arranger, mais pour se diviser. Nous voudrions que ceux
qui écrivent sans le croire et ceux qui le répètent sans y réfléchir, que la cou-
ronne paralyse tous les efforts qui se font pour former un cabinet, eussent pu
voir le roi attendant lundi dernier, pendant plus de deux heures , ses futures
ministres du centre gauche , et n'apprenant qu'après cette longue attente , de
la bouche de M. Passy, que tout était rompu. Veut-on une nouvelle preuve du
scrupule religieux avec lequel le roi , ayant une fois donné sa confiance , res-
pecte la liberté de son mandataire? Ne la trouverait-on pas dans les allures du
maréchal Soult, qui tantôt s'adresse à M. Thiers , tantôt au duc de Broglie,
puis revient à la pensée de s'associer à l'ancien président du 22 fé\Tier, et
qui est libre ainsi de choisir parmi les candidats au pouvoir.
Aussi le public qu'on peut égarer un moment, mais qui vient toujours à
reconnaître la vérité , rend aujourd'hui cette justice à la royauté , que son atti-
tude n'a pas cessé un instant d'être loyalement constitutionnelle , et il a donné
sa complète approbation au discours de M. Passy, qui a rendu témoignage de
la haute impartialité de la couronne. Les paroles du nouveau président de
la chambre ont été pleines de convenance ; elles respirent un égal attachement
pour les prérogatives de la couronne et pour celles du parlement , et c'est une
bonne fortune pour le centre gauche qu'un de ses membres ait pu faire en-
tendre dans une occasion solennelle un langage à la fois aussi monarchique
et aussi constitutionnel.
Les intérêts matériels souffrent toujours de la prolongation de la crise, et
néanmoins il n'y a jamais eu plus de calme dans les esprits. La fête du roi ,
jour où a commencé l'exposition de l'industrie , a montré une population pai-
sible vaquant avec sécurité à ses plaisirs; on eut dit qu'elle voulait témoigner,
par sa sécurité profonde, qu'elle savait accepter des embarras qui parfois sont
inséparables du régime constitutionnel. C'est une raison de plus de se hâter de
mettre un terme aux souffrances qui résultent de cette crise inouïe, et de
rendre au pays la prospérité dont il se montre si digne.
On ne saurait, au surplus, reprocher aux anciens ministres du 1') awil de
s'occuper à semer des diflicuités à leurs futurs successeurs. Demain , M. IMolé
part pour Londres, où il va chercher quelque repos et quelques distractions dans
l'entretien des premiers hommes ]ioliti(pies de la Grande-Bretagne, dont la cour-
toise justice saura bien reconnaître eu lui un dos honunos d'état dont la l'rance
peut s'honorer le plus. M. de Montalivet , brusquement appelé hors de Paris
REVUE DE PARIS. 69
par un malheur de famille, n'a pu néanmoins trouver dans cette absence un
refuge contre linsinuation de certaines feuilles sur les inconvéniens attachés à
sa présence auprès du roi. Il faudrait cependant un peu de pudeur et de justice.
Depuis deux mois qu'il a quitté les affaires , M. de Montalivet s'est tenu dans
une sage réserve ; et c'est pendant son absence que se sont succédés plusieurs
avortemens de ministère, dont apparemment il n'est pas responsable. Il est
peu de cabinets dont les membres sortans aient laissé un champ plus libre à
leurs héritiers , il n'est pas de ministère qu'il ait été aussi difficile de rem-
placer; mais nous trouvons cette fois que l'éloge du lô avril se prolonge trop,
et nous désirons qu'il ait au plus tôt des successeurs forts et viables.
P. S. La chambre, en remettant à mercredi prochain la discussion du projet
d'adresse qui lui a été présenté par M. Mauguin, a montré combien elle dési-
rait éviter des débats dont le moindre inconvénient serait d'être inutiles. IN'ous
aiu-ions préféré un plus long ajournement , qui eût été le signe d'une plus vive
désapprobation; mais nous avons vu avec plaisir que le centre gauche a voté
avec l'ancienne majorité , pour rejeter le plus loin possible une discussion qui ,
dans quelques jours , n'aura plus d'objet , s'il faut en croire les paroles de
M. Girod de l'Ain, qui a annoncé la fin prochaine de la crise politique.
Opéra. — Le répertoire de l'Opéra ne vaïie guère ; voilà tantôt six semaines
que le Lac des Fées et la Gijpsy en font seuls tous les frais. Passe encore pour
le Lac (les Fées: la nouveauté de la partition, l'art que Duprez y déploie, le
nom de ^I. Auber, excuseraient au besoin cette préférence momentanée; mais la
Citjpsijl Pourquoi toujours les ballets de M'" Elssler, au lieu des opéras de Ros-
sini et de Meyerbeer.^ 31. Duponchel le sait de reste, le ballet ne réussit plus
chez nous. Quelque temps les recettes de la Sylphide et de la Révolte att Sérail
ont pu élever une rivalité entre ce genre frivole et puéril et les opéras au
répertoire ; mais ce n'a jamais été là qu'une vogue de danseuse , un succès de
passage, qui devait s'envoler avec Taglioni. Il semble que le répertoire de
l'Opéra de^Tait être maintenant combiné de manière à laisser un jour à Duprez,
et l'autre à M. de Candia. ?jisuite 31"' Elssler serait la bien-venue, et ne nui-
rait certes pas aux plaisirs de la soirée. Le Comte Ovy, par exemple, et le Diable
Boiteux ou la (jupsi), quel charmant spectacle cela ferait! Laisser portera
l'aimable danseuse tout le fardeau de la représentation , c'est abuser de son
talent, qui se dépense alors en pure perte. Il y a des vérités auxquelles les ad-
ministrations de théâtres n'échappent point. Si vous ne les admettez d'abord,
vous finissez toujours par vous y rendre ; on ne se bouche pas les oreilles de
gaieté de cœur, quand les inîérc-ts parlent. L'Opéra annonce pour demain le
Comte 0}-y avec M. de Candia; c'est un peu tard sans doute, mais n'importe,
70 REVUE DE PAPxlS.
nous aurions bien pu ne pas Tavoir. Du reste , la partition de Rossini va se
produire dans un éclat nouveau, et l'exécution qu'on lui donne suffirait pour
la rajeunir, si cette musique si vive, si pétulante, si merveilleusement inspirée,
avait besoin d'être rajeunie. INI""' Dorus chantera la partie de la comtesse , Le-
vasseur celle du gouverneur, comme par le passé , et M""" Stoltz a pris , pour
cette fois, le rôle du page, ce rôle si éveillé, si coquet, si charmant, si plein
de verve spirituelle et de grâces mélodieuses. On peut dire que jusqu'ici les can-
tatrices qui ont joué le rôle d'Isolier, se sont toujours beaucoup plus préoccu-
pées de leur costume que de leur voix. Si leur jambe était fine et déliée, leur
taille svelte , en général elles prenaient fort peu souci de la mesure et de l'intona-
tion. On se souvient de IM"'' .Tawureck , ce joli page qui marchait si bien et qui
chantait si faux. Il est à souhaiter que M""" Stoltz fasse une plus large part à la
musique. Cependant nous craignons qu'en saisissant ce rôle avec tant d'ardeur,
M™" Stoltz n'ait cédé à l'attrait du costume bien plus qu'au désir de former sa
voix à cette ravissante musique italienne. Ces allures dégagées de petit page lui
vont si bien ! M""' Stoltz ne peut oublier L'cuvemdo CeUini , cette sublime parti-
tion de M. Berlioz, où ses jambes ont eu tant de succès. Quant à M. deCandia,
il va se trouver là dans son élément , le chant italien ; nul doute que sa voix si
pure et si flexible ne se tire à merveille de toute l'agilité de cette capricieuse mu-
sique, et que le Comte Ory , depuis si long-temps échu en partage à ce digne
M. Dupont, ne trouve en lui son chanteur. Nourrit, pour qui ce rôle fut écrit,
n'avait ni assez de souplesse dans sa voix , ni assez de légèreté dans sa personne
pour y réussir. Il le chantait avec art sans nul doute , le jouait avec goût , mais
son embonpoint, que tous les soins qu'il apportait dans sa mise ne parve-
naient jamais à dissimuler complètement, s'opposait aux effets qu'il voulait pro-
duire. Une belle voix sonore, agile, bien timbrée, et vingt ans, c'est là tine
coulexir locale qui en vaut bien une autre, et dont M. Duponchel devrait se
préoccuper plus souvent qu'il ne le fait. Le Comte Orij ne pourra guère être
représenté que deux ou trois fois à cette reprise. Dans quelques jours , M. de
Candia part pour Londres, où il doit chanter l'Elisir d'amore et les autres
opéras de Donizetti et de Bellini avec de la troupe italienne. Ce qui manque
encore au talent de M. de Candia , c'est une certaine facilité dans le geste et les
manières, cette aisance, en un mot, que l'usage seul peut donner. Et comment
l'aurait-il ? Depuis six mois qu'il est à l'Opéra , il semble qu'on prenne plaisir à
le tenir éloigné du théâtre. Aiissi , nous ne doutons pas que cette tournée qu'il
va faire à l'étranger ne lui soit profitable; le lalent de IM. de Candia ne peut
que gagner beaucoup à ce commerce harmonieux qui va s'établir entre lui et
les grands chanteurs de l'école italienne. Duprez nous reste pour veiller sur les
débuts de ]\l"'^ Nathan, son élève, qui doit se produire sitôt après la représen-
tation du Comte Onj; nous n'avons pas besoin de dire dans quelle partition
M"* Nathan débutera, attendu ([ue, pour les cantatrices appelées à l'Académie
royale de Musique , il n'y a plus désormais qu'une partition de débuts, la
Juive de M. Ilalévy. Quoi qu'il en soit, il est à désirer qu'elle réalise toutes les
REVUE DE l'AUlS. tl
brillantes espérances qu'on met en elle. Voici bien long-temps que l'Opéra
manque d'une prima donna sérieuse. M""' Dorus paraît bien encore çà et là
dans certains rôles qu'elle chante avec goût et méthode , à la satisfaction du
public qui se trouve là ; mais la voix de M""' Dorus , assez juste et facile , n'a
jamais eu d'expression dramatique et n'a plus ^ruère de jeunesse , et d'ailleurs si
Mathilde trouve de temps enjtemps sa cantatrice, Alice, Valentine, dona Anna ,
attendent la leur. Quant à M"* Nau , le triste échec qu'elle vient d'essuyer
dans un rôle évidemment au-dessus de ses forces , n'est pas de nature à faire
présumer que jamais l'administration puisse compter sur elle au premier rang.
L'occasion est belle, et M"'' Nathan va se produire avec tous les avantages;
elle prend , dès son premier pas, possession d'une scène que nulle rivale ne lui
dispute. Quelle magnifique partie ! n'avoir à lutter avec personne , pas même
avec des souvenirs. En attendant, IMeyerbeer observe et se tient à l'écart.
L'illustre auteur de Robert-le-Diable et des Huguenots travaille au grand
opéra en quatre actes qu'il destine à l'Académie royale , et se trouve en ce mo-
ment dans une telle veine d'mspiration , que tout lui est harmonie et musique.
Dernièrement, dans un instant de loisir qu'il prenait après une nuit de travail ,
un volume de cantiques lui tomba par hasard sous la main , et voilà tout aus-
sitôt qu'il met en musique cinq ou six pages de vers de sacristie. On raconte à
peu près pareille chose de Gœthe. L'année qu'il eut vingt ans et fit Werther, il
lui prit une telle fureur d'écrire , qu'une nuit qu'il était en travail , le papier lui
manquant et son encrier étant à sec, il se mit à graver avec un poinçon sur le
bois de sa table les vers qui lui montaient du cœur au cerveau. Quant à Ros-
sini , il paraît être revenu pour toujours des vanités de la poésie et de la mu-
sique , et veut désormais , dans la maturité de l'âge , appliquer ce qui lui reste
de génie à de plus solides spéculations. A l'heure qu'il est, Rossini vend du
poisson en Italie , et retire des profits énormes de cette industrie , à laquelle nul
avant lui n'avait songé. Il appartenait au chantre glorieux de Semiramis ,
d'Othello et de Guillaume Tell de donner la marée à Bologne, après avoir
donné au monde [le rhythme et la mélodie. Rossini , fort gourmand, comme
chacun sait , voyant que la marée n'arrivait pas jusqu'à Bologne , a voulu y
mettre bon ordre, et a imaginé d'en faire commerce. Il a construit autour
de son palais toutes sortes de petites barraques , et les loue à d'honnêtes mar-
chands qu'il aide de ses capitaux. On prétend que rien n'est plus curieux que
de voir le grand homme , par un beau jour de marché , aller de l'un à l'autre
siu- la place , serrer la main à celui-ci , encourager celui-là d'une parole , et
promener sur tous , acheteurs et marchands , cet inaltérable sourire qu'il tient
de la nature , et qui ne le quittera jamais , quelle que soit la profession à la-
quelle son génie s'applique. N'est-ce pas de la ]\Iuse de cet homme qu'on pour-
rait dire ce que le poète latin disait de la syrène antique :
Desinit in piscem mulier formosa supernè ?
72 REVDE 1)E PARIS.
— Les lecteurs de la Revue de Paris n'ont certainement pas oublié une atta-
chante iiistoire due à la plume de M""^^ Augustin Thierry, et le souvenir
d'Adélaïde leur est familier et cher. Ce roman , qui repose sur une donnée
simple et touchante , et qui s'adresse au cœur et sait le captiver par le dévelop-
pement naïf et sans prétention de sentimens vrais , vient d'être réimprimé (1) ,
et s'ajoutera désormais, dans la pensée, aux Scènes de Maurs au dix-hui-
tiéme siècle dont il continue, en la perfectionnant encore, l'élégante manière.
Une pensée louable de légitime réaction contre le fracas mélodramatique de
nos modernes a évidemment présidé à la conception de ce li\Te , et M""^ Augus-
tin Thierry a voulu ramener le roman dans les limites de la vie réelle et dans
les véritables bornes de l'art. Au développement calme et bien ménagé de
l'action, à la vérité des caractères, aux nuances délicates des sentimens
retracés , l'auteur a su ajouter ce style sobre d'images , net et élégant , cette
pure correction de langage, qui semblent des qualités perdues. Adélaïde est
donc un gracieux fleuron ajouté au nom illustre et glorieux , si justement porté
par M'"*^ Augustin Thierry.
— L'autem* de VHistoire de ?iapolèon , M. de Norvins, vient de publier un
volume de poèmes qui obtiendront les suffrages de tous ceux qui s'intéressent
aux œuvres sérieusement conçues et exécutées sous l'influence des saines tradi-
tions littéraires. Ce volume se compose de deux poèmes : la Création du ciel
et la JS'ouveUe-Jérusalem. Les nobles inspirations contenues dans ces poèmes,
la versification élégante qui les traduit , leur marquent une belle place dans le
recueil des œuM'es de l'auteur.
— M. Alphonse Karr vient de publier chez l'éditeur Desessart un nouveau
roman intitulé : Clotilde. Les qualités et les défauts de l'auteur de Sous les
Tilleuls se retrouvent dans cet ouvrage. C'est toujours la même fraîcheur,
la même verve , mais aussi la même insouciance , déjà tant de fois blâmée par
la critique. Les nombreux lecteurs de M. Karr ne saui'aient manquer toute-
fois d'accueillir Clotilde aussi favorablement que Geneviève.
(1) 1 vol. in-S", chez Tessier, quai des Augustins , 37.
F. BOÎSNAIBE.
L'INNOCENCE
DTN FORÇAT.
V.
Pendant plus de six semaines, le docteur Mallet eut deux malades
à soigner, au lieu d'un , dans la maison de M. Gorsaz. Au bout de
quelques jours, l'état de Lucie avait paru plus inquiétant que celui
du vieillard à qui une passion non assouvie prêtait une énergie vic-
torieuse à la fois de l'affaiblissement de son âge et de la gravité de
ses blessures. Tandis que le mari outragé se cramponnait violemment
à la vie qu'il ne voulait pas quitter, vengé à demi, la jeune femme,
atteinte d'un morne désespoir, semblait aller d'elle-même au devant
d'une mort précoce et désirée. En la voyant chaque jour plus faible
et plus exaltée , devenir la proie d'une fièvre qui, après avoir épuisé
le corps , menaçait d'envahir le cerveau et d'y éteindre peut-être l'in-
telligence, le médecin regretta plus d'une fois la rude épreuve à la-
quelle il avait eu recours dans le but de rendre ses soins plus efficaces
en découvrant où il fallait les appliquer. Peu à peu, cependant, ses
efforts persévérans triomphèrent d'un mal dont l'âge de Lucie ren-
dait les racines moins tenaces. La fièvre s'éteignit avant d'avoir porté
ses ravages dans le sanctuaire de l'ame , comme un incendie , repu
(1) Voir la livraison du 5 mai 1839.
TOME V. MAI. 6
74 REVUE DE PARIS.
d'édifices, expire au seuil d'un temple. La jeune femme reprit par
degrés ses forces et conserva sa raison, triste succès de l'art! avec la
raison elle eût perdu peut-être le sentiment de son malheur.
M. et M""' Gorsaz ne s'étaient pas vus depuis le jour de l'assassinat.
Séparés l'un de l'autre, réunis seulement par une pensée commune,
également cruelle pour lous deux, ils avaient épuisé, pendant les
longues heures de leurs veilles douloureuses, tout ce que contient
de lie empoisonnée le calice des unions mal assorties. M. Gorsaz , le
premier, fut en état d'enfreindre la rigoureuse consigne établie par
le médecin. Un soir, profitant de l'absence momentanée du domes-
tique chargé de le garder, il sortit de son appartement et monta pé-
niblement à celui fie Lucie. D'un geste impérieux il renvoya la
femme de chambre effrayée de cette apparition inattendue, et resta
quelque temps immobile sur le seuil de la porte. Lucie était assise
ou plutôt couchée sur une chaise longue, près de la cheminée. A la
vue de son mari , elle ne fit pas un mouvement , ne prononça pas une
parole, et demeura les yeux fixés sur lui avec une expression d'hor-
reur mais non d'effroi. Les deux époux se regardèrent quelque temps
sans rompre le silence; ils étudièrent avec une sombre avidité les ra-
vages exercés sur chacun d'eux depuis leur séparation par la ma-
ladie et le chagrin. Le vieillard trouva flétrie et décolorée la jeune
femme qu'il avait laissée pleine de sève et de fraîcheur. Lucie
aperçut bien des rides nouvelles au front de son mari ; mais bientôt
elle ne vit plus de lui que ses yeux ou étincelait une passion impla-
cable.
— Il faut bien que je vienne vous voir, puisque vous ne descendez
pas, dit M. Gorsaz en s'asseyant à l'autre angle de la cheminée.
— On a dû vous dire que j'étais malade moi-même , répondit
Lucie d'une voix faible.
— Sans cela vous ne m'auriez pas quitté; oh! je n'en doute pas,
dit le vieillard avec un sourire amer; oui, je vois que vous avez été
malade. Vous êtes si changée, qu'en entrant j'avais peine à vous re-
connaître. Vous avez beaucoup souffert, à ce qu'il paraît?
— Beaucoup, dit la jeune femme en étouffant un soupir.
— Souffrir, à voire Age! cela vous paraît bien injuste, n'est-il pas
vrai? reprit M. Gorsaz avec une compassion ironique; bon pour moi
qui ai trop long-temps vécu et qui ne vaux plus rien que pour la
tombe. Mais vous, une enfant! une fleur! souffrir! Oui, je comprends
qu'un destin si étrange vous surprenne et vous fasse murmurer.
C'était à moi de prendre toutes les douleurs ; à vous de garder toutes
REVUE DE PARIS. 79
les joies. Que sont quelques gouttes d'un sang désormais inutile,
au prix des perles amères dont je vois les traces dans vos yeux? J'ai
été bien égoïste sans doute. J'aurais dû pleurer vos larmes avec les
miennes; de la sorte, l'éclat de votre beauté ne se serait pas obs*
cuFci, et que m'aurait fait à moi un chagrin de plus?
Le vieillard laissa tomber sa tête sur sa poitrine, et resta quelque
temps avant de continuer.
— Vous ne me répondez pas , reprit-il en regardant fixement sa
femme.
— Vous ne m'avez rien demandé, répondit Lucie d'un air morne.
— Vous avez raison. J'ai la tète si faible maintenant, qu'au bout
d'une minute je ne me rappelle plus ce que j'ai dit, ou bien je crois
avoir dit ce qui n'est que dans ma pensée. Qu'avais-je donc à vous
demander? Ah! m'y voici, continua-t-il après avoir eu l'air de
chercher dans sa mémoire; vous croyez-vous assez bien mainte-
nant pour supporter un court voyage?
— Quel voyage? dit la jeune femme avec une secrète inquiétude.
— Le voyage de Bordeaux. Vous voyez que ce n'est qu'une pro-
menade.
— Et qu'irions-nous faire à Bordeaux? reprit-elle d'une voix al-
térée.
— Ne faut-il pas que nous y soyons pour l'ouverture des assises?
répondit M. Gorsaz avec un sang-froid affecté... J'ai reçu, il y a
quelques jours, une double assignation, pour vous et pour moi. On
juge cet homme , et il faut bien que nous allions déposer.
Lucie se leva et tomba aux genoux de son mari dont elle saisit
convulsivement les deux mains.
— Je suis coupable , lui dit-elle avec un accent auquel le désespoir
donnait une inexprimable puissance; j'ai violé mes sermens, j'ai ou-
blié mes devoirs, je vous ai trompé et trahi; je suis une misérable
indigne de pardon. Je n'attends de vous ni grâce, ni pitié, ni miséri-
corde. Vous pouvez me fouler sous vos pieds, je ne pousserai pas une
plainte; vous pouvez me tuer, je ne me défendrai pas; pour moi, je ne
vous demande rien , je ne veux rien.
— Pour qui donc demandez-vous, et que voulez-vous? répondit
durement le vieillard.
— Ce que je veux , s'écria-t-elle avec un redoublement d'énergie,
je veux que vous ne fassiez pas porter la peine de ma faute à un
autre bien moins coupable que moi. Je veux que vous rétractiez une
déclaration plus cruelle qu'un assassinat, car le poignard n'arrache
6.
76 REVUE DE PARIS.
que la vie , et l'écliafaud emporte avec elle l'honneur. S'il vous faut
du sang, que ne m'accusez-vous? Il y a des femmes qui tuent leurs
maris. Pourquoi n'aurai-je pas été une de ces femmes? Dénoncez-
moi, j'avouerai tout, vous serez délivré d'une criminelle qui doit
vous faire horreur, et un innocent ne mourra pas.
— Toilà qui est fort héroïque, dit M. Gorsaz avec une impassible
raillerie; mais j'ai trop bonne opinion de lui pour croire qu'il veuille
la vie au prix de la vôtre. Il est de son devoir d'homme adoré de se
laisser condamner à mort sans mot dire; et je suis sûr qu'il le fera.
— Il le fera, répéta Lucie en regardant fièrement son mari; mais
vous, si près de la mort vous-même, commettrez-vous un meurtre?
Vous ne croyez donc pas en Dieu?
— Est-ce M. d'Aubian qui vous a appris à y croire? dit le vieillard.
— Oui, vous avez raison. Choisissez les mots les plus cruels, per-
cez-moi le cœur, et vengez-vous; mais que ce soit sur moi seule.
— Où serait la justice? Par quel privilège le plus coupable reste-
rait-il impuni? Non, à vous les larmes, à lui la mort.
— La mort !
— Les galères peut-être. Oh! il ne faut pas voir trop en noir.
— Mais il est innocent...
— Innocent ! répéta M. Gorsaz en se levant , tandis que , par une
brusque secousse, il arrachait sa femme à l'attitude suppliante qu'elle
avait prise. A vous entendre , il n'y a de criminel que le meurtrier
qui vous plonge le poignard dans la poitrine. Croyez-vous donc que
l'ame n'ait pas du sang aussi bien que le corps? C'est le prix de ce
sang de mon ame qu'il me faut , car il a été versé jusqu'à la dernière
goutte. Vous ne comprenez donc pas, Lucie, que je vous aimais! que
sur cette terre vous étiez mon dernier, mon unique bonheur? Et
vous voulez que je pardonne! jamais!
Il repoussa par un geste inexorable la jeune femme, qui resta
debout à quelques pas de lui d'un air pensif et sombre.
En ce moment, le docteur Mallet entra dans la chambre.
— C'est bon signe quand le malade commence à désobéir au mé-
decin, dit-il avec une bonne humeur affectée. Cependant, mon-
sieur Gorsaz, permettez-moi de vous dire qu'il y a de l'imprudence à
sortir de voire chambre.
— II faut bien cependant que je m'y habitue, répondit le vieillard.
J'ai un voyage à faire dans une quinzaine de jours , pour une raison
qui n'admet point d'excuses.
j^ — Ah ! oui , dit le médecin en regardant Lucie à la dérobée; le
REVUE DE PARIS. 77
procès de Bordeaux. Nous ferons le voyage ensemble, car j'ai reçu
aussi une assignation, quoique je n'aie pas grand'chose à dire...
M""^ Gorsaz viendra-t-elle aVec nous?
— Dans l'état où elle se trouve , répondit M. Gorsaz d'une voix
composée, je crains que cela ne soit imprudent , et peut-être dange-
reux. Vous qui êtes notre médecin , vous ne me refuserez pas sans
doute une attestation que je puisse produire devant le président des
assises.
— Nous verrons ça , dit M. Mallet avec un sourire équivoque.
Grâce à Dieu, M"' Gorsaz est en pleine convalescence, et une petite
excursion, loin d'offrir du danger, lui serait peut-être avantageuse.
Mais nous déciderons cela quand le moment sera venu. En atten-
dant, mon cher malade, s'il vous plaisait de redescendre à votre ap-
partement , voici mon bras. Madame a été levée trop long-temps
aujourd'hui; elle est fatiguée, et il faut la laisser reposer.
Sans faire d'observations , M. Gorsaz s'appuya sur le bras du mé-
decin , et prit congé de sa femme avec une affection hypocrite. Les
deux hommes sortirent de la chambre, où, au bout d'une demi-
heure, M. Mallet rentra seul.
— Docteur, je veux aller à Bordeaux , lui dit d'un ton bref Lucie,
qui semblait s'attendre à ce retour.
— Je m'en doutais, mais je voulais en être sûr, répondit le médecin
en souriant tristement.
— Vous ne donnerez pas cette attestation qu'on vous demande?
reprit-elle d'un air à la fois impérieux et suppliant.
— Je ne pourrais pas la donner sans mentir à ma conscience. Vous
êtes réellement assez bien pour supporter la fatigue d'un si court
voyage; aussi n'est-ce pas le voyage que je redoute : c'est le séjour,
Lucie s'approcha brusquement du docteur, et d'une main lui ferma
la bouche.
— Au nom du ciel! pas un mot de plus, lui dit-elle. Quoi que vous
ayez pu voir, entendre ou deviner, car dans mes accès de fièvre j'ai
parlé sans doute; quoi que vous sachiez maintenant, ne me dites
rien. Ayez pitié d'une malheureuse femme; servez-moi sans me
forcer à rougir. Puis-je compter sur vous?
— Comme sur un père, répondit M. Mallet avec attendrissement.
Et il pressa sur ses lèvres la main que Lucie y avait appuyée.
78 REVUE DE PARIS.
VI.
L'attentat commis sur la personne de M. Gorsaz avait produit dans
tout le département de la Gironde une impression à laquelle n'of-
fraient rien de compar?ble les plus lugubres catastrophes survenues
depuis plusieurs années. L'âge et la fortune de la victime , la consi-
dération dont elle jouissait dans le pays, l'étrange contraste des deux
accusés, l'un , homme du monde, allié aux meilleures familles de la
Guyenne et connu déjà par les fohes d'une jeunesse dissipée, l'autre,
galérien à peine sorti du bagne, ainsi que cela fut constaté dès le
premier interrogatoire; enfin la maladie de M™'' Gorsaz généralement
attribuée à un attachement conjugal d'autant plus méritoire que
l'objet en était plus vieux; toutes ces circonstances sur lesquelles
planait encore une incertitude mystérieuse, avaient excité au plus
haut degré la curiosité publique. Chacun était impatient de connaître
le mot de cette énigme sanglante. Les accusés surtout étaient devenus
le sujet journalier d'une foule de conjectures, d'explications, de dis-
cussions , de paris même , soutenus avec une égale opiniâtreté de part
et d'autre. Les uns refusaient de croire à la culpabilité d'Arthur. De
ce parti étaient d'abord toutes les femmes qui, à la rigueur, eussent
compris qu'un homme digne de leur intérêt put commettre un crime
poétique, mais qui ne pouvaient, admettre la vraisemblance d'un
crime trivial.
— Cela est odieux , disaient à Bordeaux les femmes à la mode;
M. d'Aubian avec qui nous avons dansé l'hiver dernier, assassiner un
vieillard! Un jeune homme de bonnes manières, plein d'usage et
d'esprit, et qui a une ligure véritablement espagnole! Lui! avoir
essayé de tuer un homme pour lui voler sa bourse! fi donc!
Si l'on avait accusé Arthur d'avoir poignardé M. Gorsaz, dans quel-
que intention héroïque, par exemple pour lui enlever sa femme, la
chose, quoique épouvantable, eût paru possible. Les âmes roma-
nesques mêmes n'auraient pas refusé quelque pitié à un forfait ainsi
ennobli par la passion; mais plonger un couteau dans le cœur d'un
homme pour pouvoir ensuite fouiller dans ses poches, c'était le fait
d'un forçat et non d'un cavalier. Ainsi argumentait le bon sens fémi-
nin qui, selon son usage, raisonnait assez juste.
D'autre part, IJonnemain ne manquait pas de défenseurs officieux.
Il avait pour lui d'abord le petit peuple, naturellement hostile à
l'aristocratie, et qui, entre deux accusés de condition différente, pen-
REVUE DE PARIS. 79
che volontiers pour le moins haut placé. Venaient ensuite les anais
de l'humanité, les philantropes de profession, les émancipateurs de
nègres et tous les individus occupés de l'avenir des nations et du
progrès social, race abondante en âmes sensibles pour qui un homme
parfaitement dédaigné tant qu'il n'est qu'innocent, devient, pour
peu qu'il sorte du bagne, un être prodigieusement précieux et recom-
mandable. Ces gens-ci ne se gênaient pas pour traiter de prévention
frivole et môme barbare l'opinion qui cherchait à justifier d'Aubian
en rappelant les antécédens déplorables de son coaccusé ; ils atten-
daient plus impatiemment que les autres l'issue du procès, espérant
bien de trouver dans l'acquittement de Bonnemain un nouveau texte
pour leurs sermons contre les préjugés qui osent mettre en état de
suspicion légitime les infortunés dont le bagne vient de compléter
l'éducation morale.
Entre ces deux opinions, un troisième sentiment s'était formé:
c'était celui des hommes impartiaux qui, pour mettre tout le monde
d'accord, supposaient les deux prévenus également coupables et an-
ticipaient sur la déclaration du jury, en proclamant la complicité
incontestable. Ce tiers-parti , qui ne l'était pas pour rien , achevait
d'embrouiller la difficulté au lieu de la^résoudre.
Tandis que le crime commis et le jugement attendu occupaient
ainsi toutes les conversations à vingt lieues à la ronde, sur les deux
rives de la Garonne, l'instruction se poursuivait avec l'activité qu'exi-
geaient la gravité de l'affaire et l'approche des assises. Les détails
de cette enquête semblèrent destinés à faire triompher devant les
juges l'opinion qui acquittait le forçat aux dépens de l'amant. Dans
leurs interrogatoires réitérés , les prévenus persévérèrent mutuelle-
ment dans le système de dénégation absolue derrière lequel ils s'é-
taient retranchés d'abord ; mais autant les faits nouveaux révélés dans
le cours de la procédure parurent favorables à Bonnemain, autant ils
devinrent accablans pour Arthur. Excepté ce dernier qui ne voulait
rien dire, personne, au moment de l'attentat, n'avait aperçu le ga-
lérien. Arrêté au point du jour sur le chemin de Bordeaux, il lui avait
été facile d'expliquer cette pérégrination matinale. Soupçonnant,
avait-il dit, que ses compagnons avaient découvert sa condition véri-
table , il avait craint d'être dénoncé par eux à la justice et poursuivi
pour avoir rompu son ban. Plutôt que de se laisser arrêter, il avait
résolu de quitter le pays et il s'était mis en route au milieu de la
nuit, afin qu'on ne s'aperçût pas de son départ. Les pièces d'or trou-
vées sur lui provenaient de ses économies , et la somme n'étart pas
80 REVUE DE PARIS.
assez considérable pour que cette assertion parût invraisemblable.
D'ailleurs on n'avait découvert aucune tache de sang sur ses habits,
soit que dans l'intervalle du crime à l'arrestation il se fût débarrassé
des vêtemens qui l'eussent pu compromettre, soit que dans l'action
même il eût conservé assez de sang-froid pour se préserver de toute
trace délatrice. Enfin ses mains, scrupuleusement visitées, avaient
été trouvées nettes sans qu'il parût qu'elles eussent été récemment
lavées; l'habile forçat avait voulu ne laisser aucun prétexte aux
soupçons qu'aurait infailliblement excités une propreté peu habituelle
parmi les ouvriers campagnards , gens fort sobres d'ablutions. Par un
raffinement ingénieux qui devait le dispenser de toute purification
imprudente, pour tuer, il avait mis des gants. Quant au couteau qui
avait servi au meurtre, aucun témoin ne l'avait jamais vu entre les
mains du galérien qui, sans la circonstance d'une première con-
damnation , eût été probablement mis dès-lors en liberté , faute de
preuves.
Tandis que l'innocence de Bonnemain paraissait plus évidente à
chaque déposition nouvelle , Arthur voyait s'amonceler autour de lui
des charges de plus en plus graves qui , au besoin , auraient suffi pour
faire croire à sa culpabilité , lors môme que la terrible déclaration de
M. Gorsaz n'eût pas existé. On ne put établir que le couteau lui ap-
partînt; mais, cette preuve écartée , restaient d'autres indices non
moins accusateurs. La corde à nœuds fut reconnue par un cordier
de la Réole qui déclara l'avoir vendue à M. d'Aubian quelques mois
auparavant. Il résultait de ce fait que l'entrée d'Arthur dans le parc
avait été préméditée et non accidentelle , et que les instrumens ma-
tériels de l'escalade se trouvaient incontestablement à sa charge. II
fut prouvé ensuite que, dans le courant de l'été, M. Gorsaz avait reçu
à Bordeaux un remboursement d'une vingtaine de mille francs, qu'il
avait aussitôt convertis en or, et que d'Aubian, compagnon de voyage
du vieillard, avait eu connaissance de ces deux faits. En interro-
geant la vie antérieure de l'accusé, il fut facile de constater que,
depuis plusieurs années, il avait perdu au jeu des sommes considé-
rables et contracté des dettes pour l'acquittement desquelles son pa-
trimoine semblait insuffisant. Lors de la visite domiciliaire opérée
dans sa maison , on y avait trouvé fort peu d'argent. De toutes ces
circonstances habilement groupées et mutuellement éclaircies par
leur rapprochement, les gens exercés aux subtiles déductions de la
logique judiciaire n'avaient pas de peine à tirer une conclusion pé-
remptoire. A leurs yeux , Arthur d'Aubian , ruiné au jeu et ne trou-
REVUE DE PARIS. 81
vant plus d'argent à emprunter, s'était déterminé à commettre un
vol, que le hasard avait métamorphosé en meurtre. C'étaient les plus
indulgens qui admettaient cette dernière supposition ; quant aux
Dracons du parquet, la préméditation leur paraissait démontrée pour
l'assassinat comme pour le délit inférieur.
Tels étaient la situation de l'affaire et l'état de l'opinion publique,
lorsque les assises furent enfin ouvertes au chef-lieu du département.
Quelques jours auparavant, les accusés avaient été transférés de la
maison d'arrêt de la Réole à la prison centrale de Bordeaux. Les
témoins, parmi lesquels se trouvaient au premier rang M. Gorsaz et
sa femme, arrivèrent bientôt après dans cette ville. A l'approche de
la dernière scène d'un drame, dont tous les esprits étaient occupés
depuis deux mois, la curiosité générale s'accrut jusqu'à l'anxiété. Les
révélations de l'enquête avaient éclairci les rangs des défenseurs
d'Arthur; les femmes seules lui restaient généralement fidèles; plus
les présomptions semblaient l'accuser, plus elles montraient de con-
stance à le défendre.
— Que signifient toutes ces chicanes? disaient les plus zélées; on
lui a vu perdre de l'argent à l'écarté et à la bouillotte; cela prouve
seulement qu'il n'est pas heureux au jeu. Il a des dettes; comment
faire autrement, lorsqu'on va dans le monde et qu'on n'a pas de for-
tune? Enfin, il paraît qu'il se servait quelquefois d'une échelle de
corde; voyez le grand crime! Pauvre jeune homme!
L'échelle de corde surtout avait considérablement contribué à en-
tretenir dans le cœur des protectrices d'Arthur l'intérêt qu'il y avait
d'abord excité. Au sein même de la cour royale un parti se prononça
en sa faveur.
— Si vous concluez contre lui, je ne vous le pardonnerai jamais,
dit à son mari la femme de l'avocat-général chargé de soutenir l'ac-
cusation.
— Je conclurai certainement contre lui, répondit le magistrat;
car je suis convaincu qu'il est coupable, tout autant que si j'avais vu
commettre le crime.
— Et moi, quand même je l'aurais vu, je ne pourrais pas le croire.
— Il est fort heureux pour l'ordre social que les femmes ne puis-
sent être du jury, reprit l'avocat-général en haussant les épaules;
avec elles, il serait impossible de faire punir un coupable, pour peu
qu'il eut vingt-cinq ans, des cheveux bouclés et un habit bien fait.
Conformément à cette loi de la gradation qui semble si naturelle ,
qu'on l'observe même dans les choses les plus graves, l'affaire Gorsaz
iB2 REVUÇ DE PARIS.
avait été réservée pour la clôture de la session. Les vols qualifiés,
les attentats aux mœurs, les faux, les meurtres sans préméditation,
et autres vulgaires délits passibles des galères tout au plus, furent
expédiés au préalable , sans que personne, à l'exception des mem-
bres de la cour et des habitués des assises, daignât s'en occuper;
mais quand vint le jour où devaient être jugés les prévenus dont le
nom était dans toutes les bouches, la salle du jury se trouva trop
étroite pour la foule qui se pressa aux portes dès le matin. Les sièges
numérotés envahirent presque totalement l'espace réservé au public
des audiences ordinaires. Un grand nombre de jeunes gens qui
avaient vécu familièrement avec Arthur se montrèrent fort curieux
de voir sa contenance sur la sellette. Ces amis excellens, introduits
dans l'enceinte privilégiée, les uns par faveur, les autres sous la robe
d'avocat stagiaire , se nichèrent bruyamment dans les bancs du bar-
reau, derrière le tribunal, partout enfin où ils purent trouver place.
Par une galante attention du président des assises, l'intérieur du pré-
toire avait été exclusivement réservé pour les femmes de la société,
qui s'y entassèrent affairées et bourdonnantes, comme des abeilles
dans leur ruche. La veille, la plupart d'entre elles avaient jeté drama-
tiquement leurs bouquets aux pieds de M"'' Taglioni , qui donnait
alors des représentations à Bordeaux ; en ce moment, la figure à demi
cachée par le voile de leur chapeau (à la cour d'assises, le voile est
d'étiquette, comme le bouquet au théâtre ) , la poche garnie de fla-
cons de vinaigre, et le mouchoir à la main, tout prêt pour les larmes,
elles se préparaient peu silencieusement à des émotions plus pathé-
tiques que les enchantemens de la sylphide.
L'entrée simultanée de la cour et des prévenus excita, dans ce bril-
lant auditoire, un de ces mouvemens qui rappellent les phénomènes
de l'électricité. L'assemblée entière se leva d'un seul élan ; et subite-
ment, il se trouva que les femmes étaient plus grandes que les
hommes; car, toutes, les plus timides mêmes, venaient de monter
sur leurs chaises. Le public des derniers rarigs réclama par des cris
énergiques, contre cet écran de chapeaux et de châles, qui, dans un
moment si intéressant, lui dérobait un spectacle long-temps attendu.
Il se passa quelque temps avant que les huissiers pussent rappeler
l'ordre et obtenir le silence; enfin l'assistance féminine consentit ù
«6 rasseoir, et le groupe empanaché s'affaissa sur lui-même, comme
s'aplatissent les vagues de la mer, dès qu'a cessé l'orage qui les avait
émues.
Tous les yeux , cependant, restaient avidement fixés sur les accu-
REVUE DE PARIS. 83
ses qui , pour rendre hommage au principe de l'égalité des hommes
devant la loi , avaient dû se placer côte à côte , le gentilhomme près
du forçat, sur le banc ignominieux destiné aux prévenus. Deux mois
d'une captivité, dont le terme pouvait être l'échafaud, avaient im-
primé sur les traits d'Arthur des traces visibles et profondes. L'élé-
gant jeune homme qui, l'hiver précédent, avait obtenu, dans les plus
brillans salons de Bordeaux, des succès dus à sa bonne mine au moins
autant qu'à son esprit, s'offrit aux compagnons de ses beaux jours,
pâle, amaigri, défait, et portant sur sa physionomie le sceau d'une
fatalité dont il paraissait comprendre l'horreur en s'y soumettant.
Mais si son front sembla décoloré et son œil privé de la flamme que
les femmes y avaient quelquefois remarquée, sa contenance du moins
n'avait rien perdu de sa fermeté et de sa noblesse. Sans daigner jeter
un regard sur l'homme auquel il se trouvait accouplé , ni sur cet au-
ditoire aux yeux béans, qu'il entendait frémir autour de lui , comme
une meute autour de la curée, il échangea quelques paroles avec son
défenseur, dont l'amitié et le dévouement lui étaient depuis long-
temps acquis; puis il s'assit d'un air calme, et resta dans une atti-
tude grave et impassible, indifférent, en apparence, à ce qui allait
se passer.
— Ma foi, le beau d'Aubian est à présent mal surnommé, dit à un
de ses voisins un jeune homme ayant lui-même de hautes préten-
tions à la beauté.
— Le pauvre garçon ne doit pas être à son aise , répondit le voisin
qui avait été ami de d'Aubian au point de le tutoyer; coupable ou
non , ça me ferait de la peine qu'on le condamnât. Mais aussi quelle
idée d'assassiner ce vieux bonhomme ! Il avait mille autres moyens
de se procurer de l'argent.
— Quels moyens?
— Pas une des femmes qui sont ici n'aurait refusé de lui eu prêter,
— Bah ! les femmes donnent et ne prêtent pas , dit d'un ton sen-
tencieux un troisième interlocuteur.
— Ça ne revient-il pas au môme?
— Pour moi , dit le belâtre d'un air prude , infamie pour infamie ,
j'aimerais autant le vol.
— M"" de Ghamesson est-elle ici? lui demanda l'ancien ami d'Ar-
thur, qui, en jetant inopinément au joli garçon le nom de cette femme
riche et surannée, lui ferma la bouche.
Pour paraître devant les jurés, Bonnemain, qui n'ignorait pas
l'influence qu'exerce souvent sur eux la physionomie des prévenus.
Si- REVUE DE PARIS.
avait employé tous les artifices de toilette que comportaient son
physique et sa condition. Vêtu de neuf, grâce aux dix louis de
M. Gorsaz, rasé frais, le regard modeste et habituellement baissé,
les mains posées sur les genoux , il se tenait sur la sellette d'une
façon si bénigne et si révérentieuse , qu'à la vue de ce nouvel Am-
broise de Laméla, plus d'un spectateur ne put s'empêcher de dire à
son voisin :
— Est-il possible que ce soit là un forçat libéré! Sur sa mine, on
lui donnerait le bon Dieu sans confession.
Le tirage au sort des membres du jury, la lecture de l'arrêt de
renvoi et de l'acte d'accusation, l'interrogatoire des accusés et les
dépositions de plusieurs témoins, remplirent la première séance, et
ne laissèrent pas languir un seul instant l'intérêt de l'auditoire; mais
le drame n'apparut réellement dans toute l'énergie de son expression,
mystérieusement tragique, qu'à l'audience du lendemain, lorsque,
de la chambre des témoins, on vit sortir, pâle et débile, un vieillard
dont la blanche chevelure, les traits imposans et la physionomie
calme dans sa sévérité , excitèrent , parmi tous les rangs des specta-
teurs , un murmure de respect et de pitié : c'était M. Gorsaz.
VIT.
Depuis deux mois, le ressentiment sanguinaire, dans lequel s'était
concentrée la dernière énergie d'un homme près de la tombe, n'avait
éprouvé aucun affaiblissement , mais il avait subi peu à peu les modi-
fications qu'amènent toujours le temps et la réflexion. A l'empor-
tement furieux, à la soif insatiable, à l'avide frénésie qui d'abord
avaient regardé comme une lâche impunité le moindre retard à la
vengeance, avait succédé une détermination froide, patiente, impla-
cable et d'autant plus terrible qu'au lieu de s'épancher elle se con-
tenait. A force de bouillir dans le cœur, ce creuset de chair aussi
ardent que l'airain sur la fournaise, les passions les plus désor-
données finissent par rejeter les scories qui auraient pu altérer leur
trempe. Le dernier terme de ce raffinage est l'hypocrisie, miracu-
leuse puissance qui gagne en profondeur ce qu'elle dissimule en
surface , et dont le jet , lorsqu'il éclate enfin , ressemble à l'explosion
d'une mine.
M. Gorsaz avait donc compris la nécessité de régler sa vengeance
]iour la rendre efficace. Lorsqu'il entra dans la salle du jury, sa phy-
sionomie et son maintien étaient composés avec un art qui eût fait
REVDE DE PARIS. 85
honneur à l'acteur le plus consommé; loin de trahir la haine dont son
cœur était ulcéré , ses yeux , en s'arrôtant sur Arthur, n'exprimèrent
qu'une compassion douloureuse dont l'auditoire fut vivement ému. A
ce regard où il s'attendait à trouver de la fureur, mais non une men-
teuse pitié, d'Aubian devina qu'il était irrévocablement perdu, et il
répondit par un amer sourire au pardon magnanime dont semblait
l'accabler le vieillard. Les yeux de M. Gorsaz glissèrent ensuite sur le
forçat sans s'y arrêter; mais, malgré sa rapidité, ce mouvement fut
si expressif que, pour cacher l'impression qu'il en ressentait, Bonne-
main détourna la tête et la tint quelque temps baissée.
— En voilà un de brave homme, se dit-il; j'étais sûr qu'il ne vou-
drait pas me mettre dans la peine. Au fait, ça doit lui aller joliment
d'envoyer le grand brun à la butte de monte-à-regret; si j'avais été
marié, j'aurais été comme ça, moi : pas bon enfant du tout. Quand je
pense que j'ai voulu faire dumal à ce respectable vieillard, je suis hon-
teux; mais aussi quelle diable d'idée de me dire : « Si tu me débarrasses
de cet homme, tu auras dix mille francs, » et de m'en montrer en
même temps vingt mille , dans ce gueux de secrétaire qui n'a pas voulu
s'ouvrir. Entre dix mille francs et vingt mille , le moyen d'hésiter!
Le silence le plus profond s'était établi , tandis que M. Gorsaz
répondait aux questions d'usage que lui adressait le président des
assises. Cette formalité remplie, le vieillard s'assit sur un siège placé
devant le banc de la cour, et se tourna du côté des jurés; d'une voix
grave , dont l'émotion semblait causée par le regret qu'éprouve un
cœur généreux à se porter accusateur, il répéta littéralement la dé-
claration qu'il avait faite le jour de l'attentat. Ce récit disait en sub-
stance qu'endormi au moment où i! avait reçu les premiers coups,
M. Gorsaz, avant de perdre entièrement l'usage de ses sens, avait
positivement reconnu le meurtrier, celui-ci ayant allumé une bougie,
afin de s'éclairer pour forcer le secrétaire.
— Regardez les accusés, dit le président au témoin, êtes-vous
bien sûr que celui que vous avez reconnu soit Arthur d'Aubian?
Le vieillard se tourna du côté du prévenu et arrêta sur l'amant de
Lucie un regard dont le triomphe était voilé d'une pitié admirable-
ment jouée.
— C'est bien lui , dit-il en poussant un soupir; c'est en vain que je
voudrais ne pas le reconnaître.
Une sensation générale et prolongée suivit cette déclaration.
Arthur seul resta impassible en apparence et se contenta de sourire
avec dédain.
g^ REVUE DE PARIS.
•^ Monsieur le président, dit un des jurés quand le calme fut rétabli,
je désirerais que le témoin nous dît si antérieurement à l'attentat il
existait quelque sujet d'inimitié entre lui et l'accusé.
Cette question excita un vif intérêt surtout parmi les femmes qui ,
forcées de croire à la culpabilité d'Arthur, ne pouvaient cependant
admettre qu'un vol en eût été le but. L'accusé lui-même rougit légè-
rement et parut éprouver une secrète inquiétude; mais M. Gorsaz
était préparé à toutes les interrogations: celle-ci ne lui causa donc ni
surprise , ni trouble.
— Monsieur d'Aubian et moi, nous sommes voisins de campagne
depuis long-temps, répondit-il, et nos relations avaient toujours été
celles de la confiance, de la cordialité, je pourrais dire de l'amitié:
de mon côté du moins, ces sentimens ne sont pas encore anéantis,
malgré le sang versé; je sens cela au chagrin que j'éprouve depuis
deux mois. Ce malheureux événement m'a causé encore plus de peine
morale que de souffrance physique.
La voix altérée du vieillard et la tristesse de sa physionomie excitè-
rent dans l'auditoire un nouveau murmure de pitié.
— Ainsi donc , reprit le président , vous ne connaissez aucune cause
à laquelle puisse être attribué l'attentat dont vous avez été la
victime?
— La cause, répondit M. Gorsaz d'une voix mélancoHque, c'est
selon moi cette déplorable passion du jeu qui a déjà perdu tant de
jeunes gens dignes d'un meilleur sort : monsieur d'Aubian jouait
beaucoup et malheureusement ; mes conseils n'avaient pu le détourner
de cet abîme chaque jour plus profond. Dans un moment de désespoir,
il aura pensé à l'argent qu'il m'avait vu recevoir quelque temps aupa-
vant; que ne me le demandait-il, le malheureux, au lieu de chercher
à s'en rendre maître d'une manière si déplorable! s'il avait eu con-
fiance en moi, s'il avait pensé que la bourse d'un vieil ami était à son
service , ce fatal événement ne serait pas arrivé , et nous ne serions pas
ici tous deux ; moi désespéré d'être son accusateur, lui...
Le vieillard se tut comme si l'attendrissement lui eût coupé la
parole, et sa main qui venait de désigner Arthur par un geste
pathétique, retomba aussitôt avec abattement.
Ce propos touchant, cette pantomime empreinte d'une douleur
paternelle, produisirent, parmi les spectateurs, et même aux bancs
des jurés et des juges, une de ces émotions pénétrantes que ressentent
les cœurs honnêtes à la vue d'une action héroïque. M. Gorsaz s'api-
toyant sur son assassin au lieu de le maudire, parut aux gens rcli-
REVUE DE PARIS. >9l
gieux , le plus vertueux observateur des préceptes de l'évangile : les
lettrés le comparèrent à don Gusman faisant grâce à Zamore; les
femmes mêmes, séduites par une grandeur d'ame que rehaussaient
de longs cheveux blancs, un débit accentué, des yeux expressifs en
dépit de l'âge, en un mot, tous les accessoires dramatiques qu'elles
affeclioiment dans la vertu, les femmes transportèrent subitement
sur le vieillard magnanime l'intérêt que la plupart avaient jusqu'alors
obstinément conservé au jeune prévenu.
— Qu'il a dû être beau, il y a quarante ans! s'écria l'une d'elles
dans un naïf transport.
— Il l'est toujours, répondit sa voisine en enchérissant sur cette
admiration; la beauté morale n'a pas d'Age. Quelle générosité! quelle
noblesse! Je comprends maintenant que M""' Gorsaz soit tombée dan-
gereusement malade en se voyant menacée de le perdre.
— C'est le roi Lear,observa une Philaminte romantique, vouée au
culte de Shakspeare.
Ce mot passa de bouche en bouche et fut sentencieusement répété ,
même par celles qui ne le comprenaient guère.
— Avez-vous quelque observation à faire sur la déposition du
témoin? demanda le président des assises à d'Aubian.
L'accusé se leva et parut lutter contre une tentation violente dont
il finit par triompher.
— Pour l'honeur de ma mémoire, dit-il, car ce n'est pas ma vie
que je défends, je dois répéter que je suis innocent du crime dont
on m'accuse. Quanta la déclaration de M. Gorsaz, il ne m'appartient
pas de la discuter ; que votre justice prononce : quel que soit son
arrêt , je saurai m'y soumettre.
Cette protestation parut aussi froide que contrainte , et fut défavo-
rablement accueillie.
— Ce n'est pas ainsi que s'exprime l'innocence , dirent entre eux
la plupart des spectateurs; on ne se soumet pas à une condamnation
injuste, on s'en indigne. Une résignation si extraordinaire confirme
l'accusation loin de la détruire : cet homme est coupable; cela est
écrit sur sa figure.
M. Gorsaz ayant terminé sa déposition , vint s'asseoir au milieu
des témoins après avoir recueilli sur son passage des preuves non
équivoques du respectueux intérêt qu'il avait excité. Les conversations
particulières interrompirent l'audience pendant quelques instans;
mais tout d'un coup ce murmure confus se changea en un silence
88 REVUE DE PARIS.
religieux ; le président venait de dire d'une voix entendue de l'assem-
blée entière :
— Introduisez M"' Gorsaz.
Un huissier sortit de la salle et y rentra presque aussitôt, précé-
dant la jeune femme qui devint à l'instant le but de la curiosité gé-
nérale. La tête haute, le visage coloré par la fièvre, l'air inspiré,
elle s'avança d'un pas ferme jusqu'au bord de l'estrade où se plaçaient
les témoins pour déposer. Là, elle s'arrêta, sourde en apparence aux
interpellations que lui adressait le président. Son regard où flam-
boyait l'égarement parcourut , avec une surnaturelle assurance , l'au-
ditoire entassé au-dessous d'elle ; rapidement arrivé au banc des
prévenus , il se fixa sur d'Aubian et prit alors une indicible expression
d'avidité, d'amour et de désespoir; par un geste effréné mais non
involontaire, Lucie tendit les bras à son amant et d'une voix éclatante :
— Arthur! s'écria-t-elle , me voici.
Ce cri de secours, âpre comme le rugissement d'une lionne blessée,
fit courir un frisson électrique par les mille veines de cette foule avide
d'émotions et servie en ce moment au-delà de son espérance. Au
milieu de la stupeur universelle, deux hommes, le mari et l'amant,
se levèrent en frémissant, l'un de fureur, l'autre de pitié.
— C'est là un trait de démence, s'écria M. Gorsaz; on ne peut pas
recevoir le témoignage d'une folle
— Folle! dit Lucie qui défia du regard son mari et se tourna vers
le chef de la cour : Interrogez-moi, monsieur, vous verrez si je suis
folle, si je ne comprends pas vos questions, si je n'y réponds pas
d'une manière sensée. Folle! bientôt peut-être; mais en ce moment
j'ai toute ma raison , je sais ce que je fais et ce que je dis.
— Madame, calmez-vous, je vais vous interroger, dit le président
qui , dans les yeux de Lucie , crut voir étinceler les menaçantes lueurs
d'une démence que pourrait exaspérer la contradiction.
— Monsieur le président, je m'oppose à cet interrogatoire, reprit
M. Gorsaz d'une voix entrecoupée; je prouverai que depuis quelque
temps la raison de ma malheureuse femme s'est altérée. M. Mallet,
son médecin et l'un des témoins , vous certifiera ce fait s'il veut rendre
hommage à la vérité.
— Monsieur Mallet, veuillez approcher, dit le président, et voyez
par vous-même si madame est en état de soutenir l'interrogatoire.
Lucie sourit au médecin qui montait les degrés de l'estrade , et
lui tendit la main , lorsqu'il fut près, par un geste plein de confiance.
Possesseur d'un secret découvert par sa pénétration , le docteur eût
REVUE DE PARIS. 89
laissé condamner Arthur plutôt que de perdre une femme à laquelle
il portait, depuis long-temps, un attachement presque paternel;
mais il ne poussa pas le raffinement chevaleresque au point de la
sauver malgré elle en lui fermant la bouche.
— Il s'ogit de la vie d'un homme, pensa-t-il; si elle l'aime assez
pour lui sacrifier son honneur, de quel droit l'empêcherais-je de le
faire?
Il prit le bras de la jeune femme pour lui tâter le pouls, formaUté
superflue , car elle ne lui apprit rien qu'il ne sût déjà.
— Madame a une fièvre violente, dit-il au milieu d'un silence si
profond qu'il semblait que toutes les respirations fussent suspendues;
depuis deux mois, c'est là son état habituel. Un des caractères de ce
mal , dont les efforts de l'art n'ont pas encore triomphé , est une sur-
excitation anormale que la moindre émotion redouble et peut rendre
inquiétante; mais de cette irritation du système nerveux aune pertur-
bation des organes de la pensée, il y a loin , grâce à Dieu ! M""^ Gorsaz ,
comme elle-même vient de l'affirmer, jouit de la plénitude de sa
raison, et je suis convaincu qu'elle comprendra parfaitement les ques-
tions qui lui seront adressées, ainsi que la portée de ses propres pa-
roles.
L'auditoire accueillit la déclaration du médecin par un murmure de
satisfaction et s'apprêta , dans sa frivolité cruelle , à dévorer le scan-
dale dont il avait craint un instant de se voir privé. Hors de lui-même,
M. Gorsaz voulut gravir les degrés de l'estrade pour en arracher sa
femme; mais les gendarmes lui barrèrent le passage et il retomba sur
un banc où il resta, la figure cachée dans ses mains, et en apparence
anéanti. Arthur, sur qui Lucie tenait les yeux ardemment fixés, la
supplia, par un regard, de ne pas trahir davantage un amour dont
l'aveu devait la déshonorer. En réponse à cette muette prière, il n'ob-
tint qu'un geste passionné qui exprimait l'inébranlable résolution de
le sauver ou de se perdre avec lui.
VIII.
Pendant ce temps une vive discussion s'était engagée au banc des
juges dont la sagacité n'avait pas prévu ce romanesque incident.
Dans l'intérêt de la morale publique, le président voulait supprimer
l'interrogatoire de M"*' Gorsaz , qui sur le fait matériel de l'assassinat
ne pouvait donner aucun éclaircissement; il rallia ses collègues à
cette opinion ; mais l'avocat-général , dont l'assentiment était né-
TOME V. MAI. 7
90 .REVUE DE PARIS.
eessaire, n'était pas homme à renoncer bénévolement à l'accessoire
adultère qui, en se greffant de lui-même sur une accusation déjà ca-
pitale, promettait d'en faire, le ministère public aidant, le plus beau
procès criminel que la cour de Bordeaux eût jugé depuis dix années.
Consulté par le président, l'accusateur en robe rouge déclara donc
que la déposition du témoin lui paraissait indispensable.
Pendant ce débat, M"* Gorsaz était restée debout et immobile,
regardant obstinément Arthur comme si une séparation de deux mois
l'en avait rendue insatiable. La fierté de sa pose, en un pareil mo-
ment, eût paru le signe d'une énergie virile ou plutôt surhumaine,
sans un tremblement presque imperceptible qui la forçait d'appuyer
la main sur le fauteuil qu'on lui avait apporté; à ce frémissement se
trahissait le roseau , que devait briser un souffle dès qu'aurait dis-
paru la sève éphémère qui le soutenait.
La jeune femme répondit d'une manière lucide, et l'on pourrait
dire calme, aux questions de forme que lui adressa le président;
lorsqu'il l'eut invitée à dire aux jurés ce qu'elle pouvait savoir relati-
vement à l'attentat commis sur la personne de son mari , elle se re-
cueillit un instant; non qu'une timidité vulgaire vînt ébranler la dé'-
termination de ce cœur héroïque , mais pour rassembler en ce mo-
ment décisif ses forces près de l'abandonner !
— Je suis entrée ici respectée , j'en vais sortir avilie, dit-elle enfin
d'une voix altérée mais vibrante; peu importe! Entre mon honneur
et sa vie je n'hésite pas. Depuis dix mois Arthur d'Aubian est mon
amant... Arthur d'Aubian est mon amant, répéta-t-elle avec une
incroyable énergie en étouffant d'un geste dominateur la rumeur
soulevée par ces paroles ; depuis dix mois, je le reçois dans ma cham-
bre, pendant la nuit, souvent. Au moment du crime je l'attendais;
si on l'a trouvé dans le parc, c'est que pour arriver jusqu'à moi il n'y
avait pas d'autre chemin. Arthur est donc mon amant, je le répète.
Qui osera dire encore qu'il est un assassin?
— Moi, dit M. (iorsaz en se levant avec rage.
— Et vous mentez, s'écria Lucie dont le regard sembla foudroyer
le vieillard. Cet homme ment, reprit-elle en le désignant du geste,
je l'ai trahi , et il le sait, et pour se venger il accuse Arthur d'un
crime. Je lui avais proposé de m'accuser, moi ; je ne me serais pas dé-
fendue ; mais il n'a pas voulu. Le sang d'une femme ce ne serait pas
assez; il lui faut celui d'Arthur, d'Arthur que j'aime, je ne dis pas
f)lus que ma vie , ce serait trop peu , mais plus que mon honneur!
Lucie s'interrompit et promena ses yeux étincelans sur la partie
REVCE DE PARIS. Ml
de la salle occupée par les femmes, parmi lesquelles régnait une vive
agitation , et dont les chuclioteries condamnaient clairement un aveu
si contraire à tous les usages reçus.
— Vous parlez d'impudeur! leur dit-elle avec un sourire plein
d'amertume. Malgré votre peu de pitié je ne souhaite à aucune de
vous de devenir assez malheureuse pour apprendre qu'il est une chose
plus puissante encore que la pudeur, c'est le désespoir. Si l'échafaud
n'était pas là , pensez-vous que je viendrais ainsi livrer ma honte à
vos mépris? On veut le tuer, vous dis-jc. Pour que vous ne rougissiez
plus de moi, faut-il donc que je le laisse mourir?
En prononçant ces derniers mots, Lucie chancela, et ferma les
yeux tandis qu'une funèbre pûleur remplaçait sur son visage le fard
éclatant dont la fièvre l'avait coloré. L'énergie surnaturelle qui l'avait
soutenue jusqu'alors s'était anéantie subitement comme s'éteint sous
un souffle brusque la flamme d'une lampe. Le docteur Mallet, qui
du pied de l'estrade suivait avec une anxiété vigilante les moindres
mouvemens de la jeune femme, s'élança vers elle, et la reçut dans
ses bras au moment où elle tombait. Plusieurs hommes accoururent
pour se joindre à lui, et Lucie fut aussitôt transportée dans la salle
des témoins; elle y resta quelque temps inanimée, mais à cet éva-
nouissement succédèrent bientôt des convulsions plus effrayantes
que toutes les crises nerveuses qu'elle avait subies jusqu'alors.
— L'audience est suspendue pour une demi-heure, dit le prési-
dent qui désespéra d'obtenir immédiatement le silence et l'at-
tention.
Ces paroles achevèrent de déchaîner l'orage , et l'auditoire prit
soudain l'aspect d'une mer houleuse. Cent conversations également
bruyantes s'engagèrent à la fois. La conduite de M'"" Gorsaz devint le
texte intarissable des commentaires les plus véhémens et les plus
disparates. Les uns la trouvaient folle, les autres épouvantable,
quelques-uns sublime. En général les vieillards étaient du premier
avis, les femmes du second, les jeunes gens du troisième.
— Que ce d'Aubian est heureux ! s'écria l'un de ces derniers d'un
ton pénétré.
— Heureux! d'être sur la sellette? répondit en ricanant un homme
d'un âge mûr.
— Eh! qu'importe! est-il une humihation que n'efface, un cha-
grin que ne console le bonheur d'inspirer une pareille passion? Mal-
gré son ignominie, la sellette môme devient un trône pour celui qui
règne sur un si noble cœur. Oh! être aimé ainsi et mourir!
92 REVUE DE PARIS.
Le regard extatique du jeune homme adressa cette sentimen-
tale exclamation à une jolie blonde , à portée de l'entendre , et dont
la coquetterie le tenait depuis six mois sur la sellette, en attendant
le trône.
— Être aimé est agréable sans doute, reprit l'homme positif; mais
mourir!... sur l'échafaud!... je vous y souhaite bien du plaisir.
A la reprise de l'audience, le président déclara que l'état très grave
de M"* Gorsaz ayant exigé qu'on la transportât chez elle, il apparte-
nait à l'accusation comme à la défense d'interpréter sa déposition
dans leur intérêt respectif, et aux jurés d'en apprécier la valeur.
— La liste des témoins est épuisée, dit-il ensuite; la parole est à
M. le procureur-général.
Dans les discussions législatives et judiciaires , les incidens qui
surgissent d'une minière complètement inattendue deviennent des
écueils où échouent les parleurs vulgaires, dont l'intelligence se
trouble dès qu'elle est prise au dépourvu ; mais que surmontent d'au-
torité les orateurs maîtres de leur esprit comme de leurs paroles.
Bordelais d'origine, l'officier du ministère public, magistrat super-
ficiel d'ailleurs, possédait, ainsi qu'un assez grand nombre de ses
compatriotes, la faculté improvisatrice qui confond dans un seul acte
la pensée et l'expression. Au rebours de l'abbé de Vertot, il eût sans
efforts recommencé son siège et pris Malte, montre en main , de dix
manières différentes. En ce moment, sans paraître le moins du
monde embarrassé d'un événement qui semblait devoir changer la
face du procès, il développa l'accusation telle qu'il l'avait préparée
dans le silence du cabinet. Avec l'infatigable patience de la fourmi ,
brin à brin , grain de sable après grain de sable, il entassa sur d'Aubian
une montagne sous laquelle eût ployé la vertu d'Hercule. Puis, quand
l'œuvre lui parut suffisamment lourde, écrasante et inébranlable, il
y ajouta tout d'un coup , masse terrible dans sa main et couronne-
ment imprévu, la déposition de M"* Gorsaz.
— Dans un accès de désespoir, s'écria-t-il d'un ton pathétique, un
vieillard respectable, un mari cruellement outragé, vous a dit : Celte
femme est folle ! Noble et triste mensonge, que je n'ai pas le courage
de blâmer; mais mensonge cependant! Non, messieurs, cette femme
n'est pas folle; son médecin vous l'a attesté. Cette femme n'est pas
folle, à moins que vous n'appeliez folie l'emportement effréné d'une
passion adultère qui, l'œil audacieux et la tète haute, est venue se
dévoiler dans le sanctuaire de la justice pour y jouer la scène déplo-
rable dont tous les cœurs semblent encore douloureusement occupés.
REVUE DE PARIS. 93
En foulant aux pieds toute retenue , toute pudeur, M™^ Gorsaz a cru
sauver celui qu'elle ose nommer son amant. Malheureuse femme,
qui n'a pas vu que , loin d'être une justification , son déshonneur
ajoutait à l'accusation une preuve de plus , la plus foudroyante de
toutes peut-être ! Que prouve, en effet, cette déclaration inouie?
C'est qu'avant de porter le meurtre dans la maison de M. Gorsaz,
l'accusé avait commencé par y porter l'adultère, préludant ainsi à un
crime par un autre. Et c'est ce qui arrive presque toujours : Nemo
repente turpissimus. Eh quoi ! cette tache honteuse qui vient de se
produire au grand jour prétendrait faire disparaître le sang versé!
Non , messieurs, le sang subsiste sous la boue, et rien ne nous empê-
chera d'en suivre la trace, depuis la victime jusqu'à l'assassin.
L'avocat-général continua long-temps sur ce ton , en corroborant
sa faconde par la véhémence de son geste et la chaleur de sa décla-
mation. D'inductions en mouvemens oratoires, d'argumens en appels
aux passions , il parvint à faire de la culpabilité du prévenu une sorte
d'astre lumineux et sinistre dont un aveugle seul eût pu nier l'évi-
dence. A la fin de la péroraison , Arthur se trouva convaincu d'avoir
voulu assassiner M. Gorsaz, non-seulement pour lui voler son argent,
mais encore afin d'épouser la femme adultère qui fût devenue par le
veuvage un parti fort désirable pour un homme ruiné au jeu. Cette
éloquente plaidoirie produisit sur l'assemblée une impression vic-
torieuse et décisive que l'avocat de d'Aubian s'efforça de détruire ,
mais sans succès. Vainement il invoqua en faveur de l'accusé l'aveu
de Lucie, qui expliquait si naturellement les circonstances méta-
morphosées par le ministère public en charges accablantes ; vaine-
ment il essaya de prouver que la déposition de M. Gorsaz n'était
qu'une calomnie inspirée par la vengeance. Dans sa réplique plus
foudroyante encore que son premier discours, l'avocat-général pulvé-
risa irrémédiablement tout le système de la défense.
En trouvant dans le prévenu, sur le sort duquel ils devaient pro-
noncer, un séducteur de femmes mariées, les jurés, qui ne comp-
taient parmi eux que deux célibataires, n'en devinrent pas plus
indulgens. A leurs yeux, le délit conjugal parut un crime de plus,
loin d'être accepté comme une excuse. Après une délibération longue
et grave, ils déclarèrent, à la majorité de neuf voix sur douze, Arthur
d'Aubian coupable d'une tentative de meurtre avec préméditation,
suivie d'une tentative de vol. Bonnemain, contre qui le ministère
public avait abandonné l'accusation , fut acquitté à l'unanimité.
Malgré la nuit venue , la presque totalité de l'auditoire était restée
04 REVDE DE PARIS.
en place afln d'assister au dénouement du drame; les accusés qu'on
avait fait sortir de la salle tandis que le chef du jury lisait la décla-
ration , y furent bientôt ramenés et écoutèrent avec une sorte d'im-
passibilité silencieuse la lecture du verdict, le réquisitoire de l'avocat-
général sur l'application de la peine, et eniin le double arrêt prononcé
par le président. Le forçat ne manifesta sa joie d'être acquitté que
par une sorte de grognement guttural, causé par l'avidité avec la-
quelle il venait de rentrer dans la libre pratique de sa respiration.
— Je boirais diantrement bien un verre d'eau, et même de vin,
dit-il au gendarme placé à sa droite.
Arthur avait accueilli d'un air ferme la déclaration du jury , mais
lorsque le président donna lecture de l'arrêt de la cour, qui le con-
damnait à vingt ans de travaux forcés, il laissa tomber sa tête sur sa
poitrine , et demeura quelque temps dans une sorte d'anéantissement.
— Alphonse, dit-il eiiGn d'une voix brève à son défenseur, assis
devant lui; tu as fait ce que tu as pu pour moi, et je te remercie;
mais le moment est venu, rappelle-toi ta promesse.
— Ce n'est pas un arrêt de mort 1 répondit le jeune avocat dont le
visage était couvert d'une mortelle pâleur.
— C'est l'arrêt de mille morts, reprit le condamné avec énergie;
veu<x-tu donc que j'aille aux galères? rappelle-toi ton serment, te
dis-je. Tu n'as pu me sauver la vie , sauve-moi l'honneur.
Il se pencha davantage vers son ami; leurs mains se rencontrèrent
et échangèrent une étreinte longue et mystérieuse. En se redressant,
Arthur vit tout à coup surgir du milieu de la foule, entassée dans le
prétoire , une figure hâve et sinistre dont les yeux dévorans s'atta-
chèrent aux siens avec une expression de féroce triomphe. Le con-
damné répondit à l'acharnement de ce regard parle sourire calme et
dédaigneux de l'homme plus fort que la destinée.
— Monsieur Gorsaz, dit-il d'une voix ferme, regardez-moi bien,
afin de vous souvenir de moi à l'heure de votre mort!
A ces mots , Arthur appuya sur sa poitrine la pointe du poignard
que venait de lui remettre son ami , et d'une main assurée il se l'en-
fonça dans le cœur. 11 resta debout un instant encore , les yeux déme-
surément ouverts et fixés sur le vieillard , à qui cette lugubre fasci-
nation inspira un effroi involontaire, puis il tomba subitement,
comme un arbre sapé par la hache.
Un cri d'horreur s'éleva de toutes parts.
— Mort! s'écria le docteur Mallet qui des premiers s'était précipité
V€rs celui qui n'était déjà plus (pi'un cadavre; elle folle , et lui mort 1
REVUE DE PARIS. 95
Mon Dieu , que ta justice soit pour eux plus miséricordieuse que celle
des hommes !
— ïout-à-fait mort! dit à son tour Boniiemain en se penchant vers
le jeune homme étendu à ses pieds. — Se tuer comme ça , parce qu*on
l'avait condamné à vin£;t ans! cette bêtise!
IX.
Trois mois après , par une triste soirée d'hiver, le docteur Mallet
entra dans la maison de M. Gorsaz , où depuis leur retour de Bor-
deaux il venait chaque jour. Sans demander le vieillard, il monta
directement à l'appartement de Lucie, dont l'état alarmant exigeait
les soins assidus que lui prodiguait le médecin avec un dévouement
inaltérable. Il ouvrit discrètement la porte de la chambre à coucher,
et s'approcha du lit de la jeune femme , qui semblait dormir d'un
sommeil léthargique. Sans qu'elle s'éveillât , il lui prit le bras pour
interroger le battement de l'artère; puis, d'une main inquiète, il
effleura son front, qu'il trouva brûlant comme l'albâtre d'une lampe
nuit et jour allumée.
— La fièvre redouble et le cerveau s'engage de plus en plus , se
dit-il en baissant la tète d'un air soucieux.
Le docteur contempla quelque temps avec une compassion dou-
loureuse l'être souffrant dont il espérait encore de sauver la vie, mais
non pas la raison.
— Je suis sur qu'il lui est arrivé quelque chose depuis hier, dit-il
ensuite à demi-voix à une femme d'un âge mùr et d'une tournure
virile qui se tenait debout devant la cheminée et semblait attendre
les ordres du médecin.
— J'ai bien soigné des malades, répondit la garde en levant les
yeux au ciel, mais je n'ai jamais rien vu de pareil à ce qui se passe
ici. D'abord, cette nuit, madame s'est levée tout endormie, comme
ça lui arrive souvent; mais, cette fois, elle a voulu se jeter par la
fenêtre. Elle avait déjà la moitié du corps de l'autre côté du balcon,
quand je suis parvenue à la retenir.
— Vous dormiez donc? dit M. Mallet avec un accent de colère.
— Quand j'aurais eu un peu de sable dans les yeux... on n'est pas
de fer En attendant, c'est heureux que j'aie un poignet solide;
sans cela, à l'heure qu'il est, cette pauvre dame n'aurait plus besoin
96 REVUE DE PARIS.
de médecin. Mais ça n'est rien ; c'est ce matin qu'il est arrivé une
belle histoire !
— M. Gorsaz est-il entré ici? demanda vivement le docteur.
— Vous l'avez dit. Aussitôt madame est tombée dans des convul-
sions qui ont duré plus de deux heures. Il fallait être quatre pour la
tenir; et c'est avec bien de la peine qu'on en est venu à bout. Quand
elle n'a plus eu de forces, elle s'est endormie d'épuisement; mais j'ai
idée que ce sommeil n'annonce rien de bon.
Le récit de la garde fut interrompu par un faible bruit que fit la
porte en s'entr'ouvrant. Le médecin tourna brusquement la tête, et
aperçut M. Gorsaz arrêté sur le seuil. Se précipitant aussitôt vers lui,
il le repoussa dans l'autre chambre.
— Vous n'entrerez pas! lui dit-il avec un accent impérieux; ce
matin, vous avez profité de mon absence; mais, en ce moment, il
faut m'obéir. Que prétendez- vous faire? Voulez-vous achever de la
tuer?
— Elle dort, répondit le vieillard d'une voix soumise. Je vous en
supplie, docteur, laissez-moi entrer. Que craignez-vous? Elle dort;
eUe ne me verra pas.
— Ne connaissez-vous pas l'étrange lucidité de son sommeil?
Même en dormant, elle devinerait que vous êtes là.
— Que je puisse la regarder un seul instant, reprit M. Gorsaz. Ce
matin , à peine ai-je pu l'entrevoir, et il y a si long-temps que vous
me tenez éloigné d'elle! Suis-je donc condamné à ne plus la voir?
— Votre présence la tuerait , répondit le docteur ; tant que je serai
son médecin , je m'opposerai à une entrevue sans motif et dont le
résultat ne saurait être que déplorable. Dans l'état terrible où elle se
trouve, le moindre surcroît d'émotion serait mortel. Épargnez-la
donc, au nom du ciel! Le sang d'Arthur d'Aubian ne vous suffil-il
pas? Vous faut-il encore celui de cette malheureuse femme?
Le vieillard pencha la tête d'un air morne , et demeura quelque
temps avant de répondre. Levant enfin sur M. Mallet un regard plein
d'un sombre désespoir :
— Si , pour la sauver, il suffisait de mourir moi-même, je vou-
drais que ce fût aujourd'hui, lui dit-il d'une voix tremblante. Que
fais-je au monde, misérable vieillard, objet d'horreur et d'effroi ,
sans famille, sans amis, sans enfans? Elle était tout cela pour moi ;
elle était ma joie, mon bonheur, mon trésor! Que n'était-elle ma
fille! peut-être elle m'aurait aimé !
REVUE DE PARIS. 97
— Que senent les regrets, quand le mal est sans remède?
— Sans remède! J'en connais un, mais il exigerait une énergie
que je n'ai plus, car la vieillesse énerve l'ame, et ne lui laisse de
force que pour souffrir. Me croirez-vous , docteur? Je n'ai jamais été
un lâche; eh bien ! je n'ose pas me tuer. Et ne pensez pas que ce soit
la religion qui me retienne; c'est la peur. J'ai le désir du suicide et
n'en ai pas le courage. Il l'a eu, lui! Jeune et aimé, il a su mourir;
et moi , si près du tombeau que je n'ai qu'à en lever la pierre pour y
descendre, j'hésite et je tremble. Faiblesse et lâcheté, voilà donc les
dernières compagnes de l'homme!
M. Gorsaz parut oublier la présence du médecin, et redescendit à
son appartement d'un pas lent et pénible; il y passa le reste de la
soirée, immobile dans son fauteuil, la tète penchée sur la poitrine,
les yeux fixes, et savourant goutte à goutte l'inépuisable tristesse
dont s'abreuvait son cœur depuis plusieurs mois. A onze heures, son
domestique étant entré dans la chambre, il se leva et se laissa dés-
habiller avec une docilité machinale; puis après avoir pris une potion
narcotique, dont ses insomnies lui avaient fait contracter l'habitude,
il se coucha.
Le plus profond silence régnait dans toute la maison; depuis long-
temps les domestiques s'étaient retirés dans leurs chambres. Le
sommeil léthargique de Lucie durait toujours, et, malgré l'incident
de la nuit précédente, la garde, selon son usage, s'était assoupie sur
un fauteuil; M. Gorsaz enfln venait de s'endormir. Tout à coup
le vieillard fut réveillé par le bruit que fit, en tournant sur elle-
même, l'espagnolette de la fenêtre. Ayant ouvert les yeux, il aperçut
avec un étonnement mêlé d'effroi une large bande d'argent qu'à tra-
vers les châssis de la persienne la lune projetait sur le tapis. Ce rayon
fut un instant éclipsé par le corps d'un homme qui s'élança dans la
chambre et marcha droit au lit d'un pas rapide et muet, comme celui
du tigre. M. Gorsaz essaya de se lever, mais avant qu'il eût pu jeter
un cri ou saisir le cordon de la sonnette, il fut assailli et renversé par
le malfaiteur, qui d'une main lui serra la gorge et de l'autre s'arma
d'un long couteau, qu'il tenait tout ouvert entre ses dents.
— Grâce.... Bonnemain.... murmura le vieillard, qui, à la clarté
de la lune , venait de reconnaître le meurtrier.
— Pas un mot, ou je frappe, répondit le forçat à voix basse. Écou-
tez : vous allez vous lever, ouvrir le secrétaire, et me donner l'argent.
Si vous ne dites rien , je ne vous ferai pas de mal ; si vous essayez de
^ REVUE DE PARIS.
dire une seule parole , je vous saigne comme un poulet. Est-ce
entendu?
Glacé de terreur, M. Gorsaz fit un signe affirmatif ; il se releva
ensuite avec l'aide de Bonnemain, qui, par précaution, lui saisit le
bras, prit une clé dans une poche de sa redingote, ouvrit le secré-
taire , et tira de la cavité secrète la sébile pleine d'or à laquelle, de-
puis cinq mois, le forçat n'avait cessé de penser, ni la nuit, ni le jour.
— Est-tout? dit celui-ci, en couvant des yeux sa proie.
— C'est tout ce qu'il y a dans ma chambre, répondit M. Gorsaz
d'une voix à peine distincte; mais j'ai encore de l'argent dans le bu-
reau de ma bibliothèque. Faut-il l'aller chercher?
— Merci; vous appelleriez vos domestiques, et je serais pincé.
Trop d'appétit nuit. Je me contenterai des rouleaux.
— Emportez-les, je vous les donne, et je vous jure de ne pas vous
dénoncer.
— Connu ; avant une heure on serait à mes trousses , comme l'autre
fois. Pas si bête.
A ces mots le forçat, par un mouvement aussi rapide qu'imprévu,
passa derrière M. Gorsaz, l'étreignit fortement et lui ferma la bouche
de la main gauche, tandis que de la droite il le poignardait avec une
précision anatomique. Frappé au cœur, le vieillard mordit convulsi-
vement les doigts de l'assassin , poussa un râle étouffé et mourut.
Bonnemain le coucha sur le parquet sans faire de bruit, et s'assura
qu'aucune artère ne battait plus. Certain alors de n'être jamais dé-
noncé parla victime, il se releva et plongea la main dans la sébile posée
sur le secrétaire. En ce moment le bruit d'une porte qui s'ouvrait lui
fît courir dans les veines un frisson glacial. Il se retourna éperdu,
et, à la lueur de la lune, qui seule éclairait cette scène de meurtre,
il aperçut, à l'entrée de la chambre, une figure blanche, dans laquelle
un esprit superstitieux eût cru reconnaître le fantôme vengeur de
l'homme assassiné. Cette apparition marcha droit au forçat, qui, de
terreur, laissa tomber à la fois son poignard et les rouleaux de louis.
Fléchissant sur ses genoux , il eut pourtant la force de regagner la
fenêtre, qu'il escalada par un effort désespéré. Il traversa le jardin à
la course, franchit le mur de clôture, et se mit à fuir à travers la cam-
pagne , emportant à ses mains , comme la première fois , du sang et
point d'or.
Deux heures plus tard la garde de M"*' Gorsaz s'étant enfin réveillée,
s'aperçut que le lit de la jeune femme était vide. Très effrayée, elle
REVUE DE PARIS. 9S
courut à la fenêtre et la trouva close; mais elle vit alors la porte
entrebaillée. Allumant un bougeoir, elle suivit de chambre en cham-
bre jusqu'au rcz-dc-chaussée les traces de la somnambule , qui ,
sur son chemin, n'avait refermé aucune des portes qu'elle avait ou-
vertes. Elle arriva enfin au seuil de l'appartement de M. Gorsaz, et
s'y arrêta en poussant un cri d'horreur qui porta dans toute la maison
l'éveil et l'épouvante.
Totalement éclairée par la lumière nocturne qui inondait une partie
de la chambre, Lucie, les cheveux épars et les yeux fermés, était
assise à coté du cadavre de son mari. L'amusement puéril dont elle
paraissait sérieusement occupée , annonçait que dans son cerveau
les caprices de la démence s'étaient joints à ceux du somnambulisme.
Elle tenait la sébile sur les genoux , cassait les rouleaux l'un après
l'autre, et éparpillait sur le tapis les pièces d'or qu'elle rangeait en
compartiments symétriques. Le sang épanché de la blessure du vieil-
lard était venu se mêler à ce jeu, et la folle y teignait ses doigts en
riant.
Lucie, arrachée de cette chambre fatale, ne s'éveilla que pour
tomber dans des convulsions horribles, pendant lesquelles s'étei-
gnirent les dernières lueurs de sa raison. La scène qui avait eu lieu
cinq mois auparavant se renouvela plus tragique encore cette fois.
L'enquête judiciaire établit d'une manière péremptoire que, dans
un accès de somnambulisme, M'"" Gorsaz avait assassiné son mari
contre lequel , depuis la mort d'Arthur d'Aubian , elle nourrissait une
haine implacable; il parut également démontré qu'en dormant, elle
n'avait fait qu'exécuter un meurtre depuis long-temps médité. Parmi
les membres de la chambre des mises en accusation , plus d'un pensa
que le sommeil même n'excusait pas suffisamment le meurtre, et
qu'il y avait lieu de renvoyer l'affaire devant le jury; mais la folie de
l'accusée ayant été légalement constatée, ôta tout prétexte au procès
criminel. Au lieu d'être enfermée dans une prison , la veuve du vieil-
lard fut placée dans une maison de santé ; ce qui parut trop indulgent
à beaucoup de gens.
En 1838, parmi les curieux qui visitaient l'établissement de Cha-
renton, se trouvait un citadin d'une cinquantaine d'années, frais et
gras, proprement vêtu, et très bien brossé; il donnait le bras à une
femme endimanchée de toutes pièces, à l'exception de la figure, et
le doigt à un enfant de quatre ans, que la vanité maternelle avait
martialement engaîné dans un uniforme d'artilleur. Ce groupe, image
100 REVUE DE PARIS.
de la félicité bourgeoise , ce dernier reflet des mœurs patriarcales ,
était de ceux qui font sourire malignement l'artiste et doucement
rêver le philosophe.
Le chef de cette intéressante famille , qui venait de prendre son
fils sur son bras pour lui mieux faire voir les pensionnaires de l'éta-
blissement, s'arrêta tout à coup à l'aspect d'une folle encore jeune
et belle, qui, sans faire attention à lui , traversa le préau en murmu-
rant plaintivement le nom d'Arthur.
— Qu'as-tu donc, monsieur Bonneraain? dit à son mari la femme
endimanchée; te voilà pâle comme un linge.
— C'est de faim, répondit en recouvrant son sang -froid l'an-
cien forçat, devenu , grâce à la dot de son éjmuse, chef d'un établis-
sement de commerce très florissant; allons dîner; Achille s'endort;
les fous ne l'amusent plus ; et moi , j'en ai assez comme ça.
Charles de Bernard.
SOUVENIRS DE VOYAGE.
SIIEDE ET IVORVEGE.
I.
L'hiver dure long-temps en Suède. L'année dernière, au milieu du mois de
mai , la neige tombait encore à gros flocons dans les rues de Stockholm , le
vent grondait sur les vagues de la mer, et les navires arrêtés par les glaces pou-
vaient à peine aborder dans le port. L'automne n'avait apporté qu'une mau-
vaise récolte. Les communications entre la Suède et les autres contrées avaient
été trop vite suspendues pour que les paysans pussent faire leurs provisions,
et bientôt une misère profonde se manifesta dans plusieurs provinces. Dès le
mois de février, les Dalécarliens, qui en étaient réduits à faire de la farine avec
l'écorce de bouleau , venaient chercher à Stockholm les moyens de subsistance
qu'ils ne trouvaient plus dans leur pays. Ils arrivaient par détachemens de dix
à douze personnes , hommes , femmes, enfans. C'était grande pitié de voir ces
malheureux errer dans les rues de la ville avec leur besace sur l'épaule et s'en
aller de porte en porte demandant d'une voix timide du travail et du pain. Une
sympathie généreuse répondit à cette pauvTeté honnête. Le gouvernement s'était
hâté de venir à leur secours et les particuliers suivirent son exemple. Des listes
de souscription furent ouvertes de toute part. Des bals et des concerts don-
nèrent un caractère de joie à un acte de philantropie , puis les femmes se mirent
à l'œuvre et l'on fit une vente générale de leurs travaux de peinture et de bro-
derie. Un bourgeois de Stockholm s'avisa d'apporter à cette vente un morceau
de pain pétri avec l'écorce de bouleau. On le paya cent francs.
102 REVUE DE PARIS.
Les pau\Tes Dalécarliens s'en retournèrent avec les premiers rayons de soleil
dans leurs montagnes. Si toutes les souscriptions ne les ont pas enrichis, elles
ont au moins soulagé leur misère; elles ont été pour eux comme un témoignage
de fraternité qui, en adoucissant le présent, a diî les rassurer sur l'avenir.
Nulle province de la Suède ne mérite , du reste , d'exciter plus d'intérêt et d'af-
fection que cette belle et pittoresque Dalécarlie. C'est là le sanctuaire où toutes
les anciennes coutumes, toutes les religieuses croyances, se perpétuent encore
par de saintes traditions. C'est la Bretagne poétique de ce pays. C'est la terre
loyale où tout principe de justice, toute idée généreuse a constaiument trouvé
un écho et un appui. Dans les temps ordinaires, le Dalécarlien poursuit paisi-
blement sa vie rustique, sa vie patriarcale, au milieu des collines agrestes où
il a bâti son chalet , au bord des lacs qui arrosent son humble domaine , et à le
voir passer lentement le long du chemin avec sa vieille jaquette de vadmel et
ses longs cheveux blonds tombant sur l'épaule, on ne soupçonnerait peut-
être pas tout ce qu'il peut y avoir de vivacité dans son regard et d'éner-
gie dans son caractère. ^Mais qu'un événement grave éclate, soudain il sent
bondir son cœur de Scandinave , il se lève , et de cette même main , qui na-
guère encore guidait patiemment le soc de la charrue , il saisit avec force l'épée
qui doit le défendre. Le cri de guerre résonne ici comme dans les clans d'Kcosse,
le cri de liberté court de chaumière en chaumière comme dans le pays de Guil-
laume Tell. Ce sont les Dalécarliens qui, au xv'= siècle, se ralliaient autour
d'Engelbrecht pour renverser la domination danoise, et faisaient un roi d'un
paysan. Ce sont eux qui cachèrent Gustave ^■asa dans leurs montagnes. Ce
sont eux qui promirent à Gustave lll de le soutenir dans ses guerres contre la
Russie devant cette même église de IMora où , deux siècles auparavant , ils
avaient promis à son aïeul de le soutenir contre le Danemark. Dans l'hi.stoire
si variée et si dramatique de la Suède, le nom de la Dalécarlie n'apparaît pas
fréquenunent, mais quand on le rencontre, on peut être sur que c'est toujours^
à l'époque la plus décisive et dans les circonstances les plus honorables.
Je quittai Stockholm le 20 mai pour prendre la route du Cap-Kord , et l'hi-
ver qui avait tant de peine à s'éloigner de la ville s'éloignait tout aussi lentement
des campagnes. En sortant du faubourg qui touche à la rue de la Reine, on
entre dans une grande plaine grisâtre et monotone , coupée seulement par quel-
ques monticules et parsemée de quartiers de roc, dernier vestige d'un boule-
versement (pii a dû s'étendre à toute la péninsule Scandinave; car on retrouve
ces <]uartiers de rocs au sud de la Suède comme au nord, et les paysans de la
Scanie connue ceux de l'Iîppland disent qu'ils ont été jetés là par les géans. Au
mois de janvier j'avais traversé ces grandes plaines couvertes d'une épaisse
•eouche de neige. .Mors elles étaient tristes à voir, mais belles encore dans leur
■tristesse et solennelles dans leur silence. Cette fois la neige a disparu , le sol
n'a pas encore reverdi. De distance en distance on apen;oit seulement quelques
champs de seigle dont les épis commencent à surgir hors des sillons; tout le
reste est nu; la feuille des arbres est desséchée; le gazon de la colline flétri;
REVUE DE PAUIS. 103
nul oiseau ne chante dans les campagnes désertes; nul vent n'effleure les bran-
ches légères du bouleau ou les lourds rameaux du sapin. C'est le silence pro-
fond de riiiver, mais un silence d'attente et d'ennui. La terre, dégagée de son
linceul de mort, se tourne vers le soleil et semble cliercher ses rayons, comme
une anie fatiguée qui, se levant sur le tombeau de ses rêves, cherche encore
une croyance qui la ranime, un amour qui la rajeunisse. Mais ce soleil du mois
de mai ne répond que i)ar quelques pâles clartés à la terre qui attend sa chaleur.
Si, comme l'ont prétendu quelques savans, notre soleil doit vieillir et être un
jour renqilacé par un autre, je crois en vérité que celui-ci commence à tomber
dans un état voisin de la caducité, et qu'on devrait bientôt en voir apparaître
un meilleur.
Cette partie de la Suède est peu féconde et mal peuplée. De temps à autre on
décomTe, au penchant de la foret, la maison isolée du paysan, etrégli.se avec
son presbytère, bâtis au milieu d'une paroisse dont toutes les habitations sont
souvent disséminées à sept ou huit lieues de distance. Ce que nous appelons un
village n'existe que dans deux ou trois districts, mais on rencontre sur cette
route plusieurs petites villes de huit à neuf cents âmes, qui offrent toutes le
même caractère de construction : c'est une longue suite de maisons en bois ,
peintes en rouge , rangées sur deux lignes, comme les tentes des armées , et qui
occupent une assez grande étendue ; car la plupart de ces maisons ne se com-
posent que d'un rez-de-chaussée. Chaque famille veut avoir le sien , et se résout
difficilement à le partager avec un locataire.
Plusieurs de ces villes n'étaient , dans l'origine , qu'un point de réunion pour
les marchands, un assemblage de boutiques où les marchands, où les habitans
de la contrée venaient faire, à certaines époques , l'échange de leurs denrées.
En s'agi*andissant , elles ont conservé leur première destination : chaque année
il y a là des foires considérables qui durent plusieurs jours. C'est un des épi-
sodes les plus mémorables, un des plus grands évènemens de la vie paisible du
bourgeois, de la vie plus paisible encore du paysan du district.
Après deux jours de marche, nous arrivâmes à Oerebro, capitale de la
Kericie. C'est une ville de quatre mille âmes, bâtie près du lac Hielmar, au
milieu d'une plaine étendue et quelquefois féconde. Il y a là une école latine
qui réunit environ deux cents élèves ; elle est dirigée par six professeurs très mal
payés , comme le sont la plupart des fonctionnaires publics en Suède , mais fort
zélés et fort instruits. En face de l'école, construite aux frais du roi, sur un
modèle élégant , s'élève une pyramide en porphyre , sur laquelle on lit le nom
d'Olaus Pétri et de Laurentius , son frère. C'étaient deux pauvres enfans de
forgeron , nés dans une cabane en bois que l'on montre encore aux étrangers.
Ils étudièrent d'abord dans le couvent des carmélites de la ville , puis ils allèrent
en Allemagne; ils virent Luther et Mélanchton, et rapportèrent dans leur
pays les doctrines qu'ils avaient apprises à >\ ittemberg. Tous deux se firent
prêtres, et tous deux historiens; mais leur destinée, qui reposait sur la même
base et qui semblait devoir sui\re le même cours, fut très différente : Lau-
104. REVUE DE PARIS.
rentius devint archevêque d'Upsal , et son frère , compromis dans une con-
spiration , passa le reste de sa vie en prison.
Oerebro est une cité ancienne qui ne renferme aucun édifice vraiment
remarquable par sa structure ou par son ancienneté. Au bord de la rivière qui
la traverse , s'élève un château habité aujourd'hui par le gouverneur de la pro-
vince, et qui a été, dit-on, construit au xiii" siècle; mais l'intérieur de la
cour présente, seul, quelque vestige incomplet d'antiquité; l'extérieur a été
tellement refait et replâtré qu'il a perdu son caractère primitif, et ses quatre
tours basses et massives , semblables à quatre chaudières , lui donnent un aspect
plus grotesque qu'imposant.
Dans plusieurs occasions décisives, les états du royaume furent convoqués à
Oerebro ; ce fut là qu'ils se réunirent , en 1810, pour élire un prince royal . La
diète , qui plaça une nouvelle dynastie sur le trône de Suède , s'ouvrit le 23
juillet, et se termina le 21 août. L'ordre du clergé, des bourgeois et des
paysans, accueillirent avec empressement le nom de Bernadotte; quelques
membres de la noblesse essayèrent de lui opposer celui du prince d'Augus-
tembourg , mais la majorité était si forte qu'elle entraîna facilement le reste de
l'assemblée. Bernadotte fut élu à l'unanimité , et quelques-uns de ceux qui
avaient tenté de l'écarter du trône occupent maintenant auprès de lui de hauts
emplois , et peuvent être comptés au nombre de ses serviteurs les plus dévoués.
Carlstad est une jolie ville placée dans une charmante situation, entre une
large rivière qu'on appelle le Rlaraelf et le AVenern, l'un des plus grands lacs
qui existent en Europe. La province de Wermelande, dont cette ville est le
chef-lieu, ressemble par ses points de vue pittoresques à la Dalécarlie. Elle est
couverte de forets, parsemée de mines de fer et d'usines. On y trouve plus
d'industrie que dans les autres provinces , quelques fabriques de drap , de
verre et de papier. Mais ce qui prouve combien cette industrie est encore
arriérée , c'est le peu de moyens de communication qui existent dans la pro-
vince. Le gouvernement essaya d'établir, il y a quelques années , une dili-
gence entre Carlstad et Oerebro , qui correspondait avec le bateau à vapeur
de Stockholm. Elle n'a pu se soutenir. Pour voyager là maintenant, il faut
avoir recours aux chevaux de poste.
La position de Carlstad pourrait dans un autre pays donner un grand dé-
veloppement à son commerce. LeKlaraelf qui descend des montagnes de Nor-
wège, est navigable sur plusieurs points. Le Wenern se rejoint par le canal
de Gotha à la mer Baltique. La plupart des fers en barres qui doivent être
exportés, passent par Carlstad. C'est parla qu'on expédie aussi un grand
nombre de bois de flottage. Cette ville s'est enrichie sans s'agrandir. Elle ne
renferme que trois mille âmes. C'est la résidence du gouverneur et de l'évé-
que. On y trouve un bon gymnase qui réunit environ cinquante élèves, et un
commencement de bibliothèque. Au mois de juillet toute cette ville est pleine
de paysans, de chevaux , de boutiques et de charrettes. Il y a là une des plus
grandes foires de la Suède , une foire qui dure quinze jours.
REVUE DE PARIS. 105
La province est divisée en treize districts ou arrondissemens ( liœrad ). On
y compte environ cent soixante-dix mille habitans , la plupart employés à la
caupe des bois, au transport des fers, aux travaux des mines. Il existe au
nord de cette province une colonie de Finlandais qui offre un exemple remar-
quable de la constance avec laquelle un peuple garde les vestiges de son ori-
gine. Cette colonie, qui se compose de douze cents âmes, arriva en Suède
sous le règne de Charles IX. Dans cet espace de deux siècles, resserrée de toutes
parts, comme elle Tétait, par des hommes parlant une autre langue et appar-
tenant à une autre nation , elle a conservé "Sa langue, ses mœurs, ses tradi-
tions. La plupart de ces honmies qui sont venus chercher si loin un coin de
terre à défricher, sont fort pauvres. Les uns ont bâti dans la foret une cabane
de charbonnier, d'autres possèdent une petite ferme où ils essaient de faire
croître un peu d'orge et d"élever quelques bestiaux. J'en ai vu passer un dans
les rues de Carlstad , que l'on distinguait facilement entre les Suédois , à
l'expression toute particulière de sa physionoiuie , à la forme grossière de ses
vêtemens, et qui disait à un de ses compatriotes : — Si je te trompe, puis-
sent ma vache et ma chèvre mourir! — C'est là leur imprécation habituelle. La «
perte de leur vache et de leur chèvre, c'est tout ce que ces malheureux peu-
vent imaginer de jilus redoutable. Dans cet état de misère, ils gardent encore
des idées d'aristocratie. Ils ont sous leur toit enfumé des arbres généalogiques
dont ils comptent avec orgueil les nombreux rameaux , et il n'est pas rare de
voir ces pauvres gens, qui , pour tout bien , ne possèdent souvent qu'une hache
ou une charrue , refuser impitoyablement leur fille au jeune homme qui compte
quelques ancêtres de moins qu'elle.
A partir de Carlstad , le paysage s'élargit et devient sans cesse plus varié et
plus pittoresque. On longe les bords du Klaraelf, qui tantôt serpente mollement
au pied des collines, ou se perd au milieu des bois de sapins, ou s'avance au
sein de la plaine et forme de larges baies , entourées de scieries et de cabanes
en bois, dont la teinte grisâtre tranche d'une manière pittoresque sur les tons
verts de la forêt et les nuances bleues des flots.
Bientôt la route monte et redescend à travers des collines escarpées , cou-
vertes de bouleaux , de sapins et de gené\Tiers. De distance en distance on
distingue un lac, on entend gronder une cascade, on aperçoit entre les tiges
touffues de la foret une plaine riante traversée par le torrent qui tombe des
montagnes, ou le ruisseau limpide qui s'échappe de la grotte de rochers. Plu-
sieurs des stations de poste par lesquelles passe le chemin sont situées au-
dessus d'une colline d'où l'on voit se dérouler un large panorama d'eaux,
de bois , de prairies , et alors il semble que le paysan a renoncé bien mal à propos
à ses habitudes d'indolence ; car on voudrait rester là et contempler les effets
de lumière de ces paysages agrestes et leurs lointaines perspectives.
]\'ous traversons plusieurs rivières sur de longs bateaux plats où deux forts
rameurs peuvent à peine lutter contre le courant. îsous passons par Strand ,
l'une des meilleures auberges du pays , abritée par un ravin , bâtie au bord
TOME V. MAI. 8
106 REVUE DE PARIS.
d'un lac, semblables à ces riantes auberges de la Suisse que le voyageur est si
heureux de rencontrer après une course dans les montagnes.
A quelque distance de là sont les frontières de la Norvège, marquées par
deux inscriptions. L'une porte le nom de Gustave III, l'autre celui de Charles-
Jean; l'une est une œuvre d'adulation fastueuse, elle s'adresse à un roi acadé-
micien; l'autre est simple et laconique, elle convenait à un roi soldat. Le pre-
mier n'avait fait que quitter Stockholm pour venir se montrer ici aux étran-
gers qui menaçaient d'envahir la Suède. I/autre avait cimenté, par un traité
de paix, l'union de deux nations.
La première station norvégienne est iMagnor. C'est ime pau%Te demeure de
paysans où mon compagnon de voyage et moi nous pûmes à peine trouver deux
lits et un peu de lait. "Mais, en voyant ces pauvres gens s'empresser autour de
nous et consulter nos regards d'un air inquiet, comme pour nous demander si
nous n'étions pas trop mal , nous nous sentions émus de tant de bonne volonté,
et nous oubliions facilement l'étroit espace des lits et l'exiguité des provisions.
L'une des plus belles situations de cette partie de la ISorvége est celle de
Kongsvinger. Au sommet d'une montagne arrondie s'élève la forteresse avec
son toit rouge dont les reflets éclatans produisent un singulier effet au milieu
des teintes sombres de la contrée. Un peu plus bas, les maisons de la ville for-
ment un demi-circuit protégé par le fort; au pied de la montagne , on aperçoit
une large et profonde vallée, où le Glomen , chargé de blocs d'arbre qui flottent
vers Christiania , revient par maints détours et s'éloigne majestueusement entre
les forêts de sapins. Tout ce tableau est encadré dans une enceinte de collines
dont les molles ondulations courent et s'étendent au loin comme les vagues de
la mer. Les unes portent , sur leurs flancs arrondis , des cabanes en bois pa-
reilles à celles qu'on voit dans les Pyrénées ; d'autres sont couvertes de sapins,
et cette forteresse, posée au sommet de la montagne, comme un nid d'aigle,
cette belle rivière toute bleue dans la vallée, cette couronne de sapins verts entre
les collines, forment un riant et magnifi(pie ensemble où le regard passe tour
à tour du point de vue le plus frais et le plus gi'acieux au point de vue le plus
agreste, où , dans une heure de mélancolie, on se surprend à envier l'humble
demeure du paysan , mystérieusement retirée à l'ombre du vallon , ou le chalet
du pâtre, construit à l'écart au haut de la colline.
INous avions laissé l'hiver à Stockholm; nous retrouvâmes l'été aux environs
de Caristad. Quelques jours auparavant, à midi même, nous ne pouvions
quitter notre manteau. Bientôt nous fumes forcés de chercher l'ombre et le
frais, comme aux jours de la canicule. En peu de temps cette terre que nous
visitons a subi un changement complet. Les nuages de plomb qui couvraient
le ciel ont disparu; l'atmosphère s'est éclaircie et des flots de lumière se répan-
dent à travers les coteaux et pénètrent dans les détours de la vallée. Déjà le
gazon, fané et jauni, commence à reverdir; la sève monte sous l'écorce des
arbres; les branches de bouleau se couvrent de feuilles légères qui flottent au
veiit comme des dentelles ; les branches de genévrier poussent de petites pointes
REVUE DE PARIS. 107
vertes que le temps durcira en les noircissant; les sapins portent des pommes
écarlates qui ressemblent à des fleurs , et les rameaux pendans et eflilés du
saule des marais sont chargés de grappes blanches, d"un tissu si léger qu'on
les croirait prêtes à se briser au moindre vent. Dans les campagnes , la pri-
mevère ouvre , au premier rayon de soleil , son calice jaune -, la violette sauvage
s'épanouit au pied du rocher; le frelon commence à bourdonner autour des
branches d'aubépine, et la bergeronnette voltige d'un pied léger le long du ruis-
seau. Au milieu de ce réveil de la nature, le laboureur s'en va semer, avec plus
de confiance , l'orge qu'il espère récolter dans quelques mois , et le petit pâtre
chante en reconduisant ses troupeaux au pâturage accoutumé. Et c'est ainsi
que l'été vient dans le rsord, subitement, sans transition. On passe des jours
de grand froid aux jours de grande chaleur; le printemps n'existe pas, ni
l'automne.
Au mois de mai , la terre , surprise tout à coup par un soleil brûlant , dégèle
si vite qu'elle se fend et s'éboule. La route que nous suivions était sillonnée par
de longues et profondes crevasses que les paysans avaient recouvertes de longs
rameaux de sapins, mais qui n'en étaient pas moins difficiles et souvent dan-
gereuses à traverser. Les chevaux , fatigués et amaigris par l'hiver, avaient à
peine la force de conduire la voiture dans ces carrières inégales et sur ce sol
ébranlé qui vacillait comme une couche de terre marécageuse. Tandis qu'ils
passaient à travers ces obstacles , c'était une chose touchante de voir la dou-
ceur affectueuse avec laquelle le paysan les encourageait et l'espèce d'anxiété
avec laquelle il suivait leur pas. Tout ce qu'on raconte de l'amour du nomade
Arabe pour son cheval, peut être appliqué au paysan norvégien. Le long de la
route, quand nous arrivions au relai, nous voyions notre cocher s'approcher
avec compassion de ses chevaux, prendre le pan de sa redingote pour leur
essuyer la bouche, les yeux, et partager avec eux son morceau de pain. ?»ous
ne pouvions pas affliger ce pauvre homme en tourmentant les malheureuses
bétes chétives dont il avait vraiment raison d'être inquiet, ^ous les laissions
aller tranquillement leur chemin, et, au lieu d'arriver à Christiania à huit
heures du soir, comme nous l'avions pensé, nous n'y arrivâmes qu'à trois
heures de la nuit.
II.
Si c'est pour le voyageur une grande joie de visiter une terre étrangère , d'ob-
server de nouvelles mœurs et de nouveaux points de vue, il en est une moins
vive peut-être, mais non moins douce, celle de revoir les lieux où il a déjà été.
On entre avec une sorte de recueillement dans une ville que l'on connaît déjà.
A mesure qu'on en approche, les souvenirs qu'elle nous a laissés et qui dor-
maient au fond du cœur, se réveillent l'un après l'auti-e ; des voix chéries bour-
donnent à l'oreille, et des images, qu'on se plait à faire renaître, flottent
devant les yeux. Il y a là telle rue où l'on a passé quelques heures d'indolence
8.
108 REVUE DE PARIS.
OU d'étude , et que , de loin , l'on cherche entre toutes les autres. Il y a le long
du bois , le long de la grève , telle pointe de gazon , tel roc désert où l'on a rêvé
et où l'on veut aller rêver encore. Et puis on arrive, et, sans y songer, sans se
dire où l'on va , on se trouve devant la]maison que l'on a le plus regrettée et à
laquelle on pensait le plus souvent de loin. Quel bonheur si elle est restée la
même , si rien n'est changé ni à la façade , ni au perron , ni à la couleur de la
porte et à la forme des rideaux. On frappe un coup rapide et sonore qui doit
dire à ceux qui l'entendent : Ouvrez! c'est un ami. Et voilà qu'une figure riante
apparaît; un regard affectueux s'unit à votre regard, une main cordiale serre
votre main ; un cri de surprise et de joie retentit dans toutes les salles , et toute
la famille accourt , père , mère , neveux , cousins , et jusqu'aux petits enfans qui
ne peuvent encore que bégayer votre nom. On s'asseoit à la table commune et
l'on se demande ce que l'on est devenu pendant de longs jours, pendant de
longs mois de retraite ou de voyage. Chacun raconte, l'un après l'autre, son
odyssée; et toujours on questionne, et toujours il semble que les réponses ar-
rivent trop lentement ; heureux si ces récits du cœur ne sont pas interrompus
par un soupir, si une larme ne trouble pas l'éclair d'un regard joyeux, si,
quand vous prononcez un nom chéri , on ne vous montre pas une place vide et
un crêpe de deuil ; car c'est ainsi qu'est faite la vie humaine : on se quitte en se
disant au revoir. On revient Hélas! il fallait se dire adieu! adieu pour
toujours !
Les hommes du Is'ord sont fidèles à leurs souvenirs. Ailleurs ce serait peut-
être une épreuve dangereuse que d'aller demander de l'amitié après deux ans
d'absence. Ici vous pouvez le faire sans crainte. Ici toute promesse d'affection
est sacrée; le temps n'amène pas l'oubli du cœur, et l'absence ne légitime pas
le parjure. Voilà pourquoi ceux qui ont voyagé dans le Nord aiment à y revenir ;
voilà pourquoi je trouvais bien long le chemin qui me ramenait à Christiania ;
le ciel de Christiania n'était pas aussi pur que je l'avais vu dans le cours d'un
autre été; ses bois n'étaient pas aussi verts, ni ses gazons aussi fleuris ; mais le
langage de ses habitans était aussi simple, aussi cordial, et leur maison, aussi
hospitalière.
Quelques jours après, une légère carriole norvégienne nous conduisait au
haut des montagnes qui entourent les forges de Bœrum et sur la pointe du
Krogkleven. C'est de là que j'avais vu , un an auparavant , la route du Nord se
dérouler à mes pieds. IMais alors je n'avais fait que la regarder de loin , et cette
l'ois j'allais la suivre dans toute sa longueur.
Au bas de ces rochers sauvages du Krogkleven , où l'on n'entend que le
bruit de l'eau qui tombe au fond des précipices , le gémissement des sapins
courbés par la tempête, ou le cri des charretiers (jui poussent avec peine leur
cheval fatigué sur le chemin raboteux et taillé à pic; au bas de cette barrière
de montagnes et de forêts, s'étend le ïyrifiord , vaste golfe , qui se rejoint par
une rivière à celui de Dranuuen , et le Ringrig ( royaume de Ring), l'une des
plus riantes parties de la Norvège. Ici le sol produit abondamment l'orge et le
REVUE DE PARIS. 109
seigle; les pâturages sont couverts d'une herbe touffue. Les habitans portent
sur leur physionomie une expression de bien-être ; les fermes , répandues à
travers la vallée et la colline, sont grandes et bien bâties, et l'église, ornée
avec une sorte de luxe, annonce l'aisance sénérale des paysans de la contrée.
A >ordrhaug, nous allâmes voir le presbytère, illustré par un acte de cou-
rage et de patriotisme. C'était en 171G, pendant que la Suède était en guerre
avec le Danemark. Un détachement de huit cents soldats suédois arriva un
soir d'hiver dans ce presbytère; il devait partir le lendemain pour s'emparer
des mines d'argent de Kongsberg. Anna Collbioernsen , la femme du prêtre,
parvint à tromper la surveillance des nouveau-venus, et envoya un messager
à une compagnie de dragons norvégiens, campée à quelque distance. A mi-
nuit, cette compagnie traverse sur la glace le golfe de Steen, entoure le pres-
b\1:ère , et les Suédois , attaqués à l'improviste , furent tués ou faits prisonniers.
Le nom d'Anna Collbioernsen est vénéré dans ce pays ; le prêtre de >"ordrhaug
montre, comme des reliques, quelques meubles dont elle s'est ser\ie; les
femmes du Ringrig racontent son histoire , et l'église garde son portrait.
L'aspect de la contrée prend un caractère plus austère et plus imposant ,
lorsqu'on arrive sur les bords du Randsfiord. I,es eaux de ce golfe coulent
entre de hautes forets de sapins, majestueuses et sombres. Pendant un espace-
de plus de vingt lieues, la route monte et descend sans cesse, pour remonter
encore de colline en colline , de rocher en rocher ; quelquefois on entre sous une
voûte de sapins , serrés l'un contre l'autre , où l'on n'aperçoit que le ciel et la
verdure des bois ; puis la forêt s'élargit , et l'on distingue , à travers ses avenues
profondes, une rivière qui serpente, un vallon qui fuit dans l'ombre comme
une pensée mystérieuse.
Un soir, sur une de ces sommités élevées, sur le Hœikors haute croix),
nous filmes surpris par un de ces magnifiques points de \ue que l'on contemple
dans une muette admiration, et que nulle plume ensuite ne peut décrire :
d'un coté nous apercevions une vaste foret, de l'autre une immense plaine
dont les vagues contoure se perdaient dans le lointain. Ici les eaux du golfe,
déjà plongées dans l'ombre et endormies; là, le lac d'Ena, étincelant comme
lin miroir aux rayons du soleil couchant, et devant nous de longues lignes de
montagnes bleuâtres , échelonnées l'une sur l'autre , couronnées par des pics
de neige. Et, de quelque coté qu'on se tournât, on n'entrevoyait aucune trace
humaine et aucune habitation; aucune voix ne s'élevait dans l'air. C'était une
de ces solitudes solennelles où , dans le silence de la nature , on entend une
voix mystérieuse qui résonne jusqu'au fond de l'ame. Là haut était le calme
pieux, le recueillement; un peu plus bas, l'orage et la destruction. >"ous tra-
versâmes une foret de sapins, abandonnée par les hommes et dévastée par les
élémens. De grandes tiges avaient été enlevées de terre par le vent, d'auti-es
déracinées par l'eau qui mine sans cesse le sol où elles s'élèvent, d'autres
desséchées par le temps. Celles-ci tombaient comme un pont sur le torrent,
celles-là étaient enfoncées dans les marais ; les plus robustes essayaient de lutter
ilO REVUE DE PARIS.
contre rouragaa qui avait déjà mutilé leurs branches et brisé leurs sommets ;
les plus vieilles s'en allaient par lambeaux. C'était un désordre général , un
bouleversement pareil à celui que les voyageurs ont observé dans les forêts
vierges de l'Amérique.
Nous quittâmes ces scènes de dévastation pour descendre dans les vertes
campagnes arrosées par le lac Miœssen. Tout ce district est occupé par une
population active et industrieuse : des fabriques de verre s'élèvent le long de
l'eau, la fumée du feu de forge tourbillonne au-dessus des bois, et le bruit de
la scierie attire les regards au fond du ravin. Le pays est varié et pittoresque,
entrecoupé de forets de bouleaux et de sapins , de pâturages et de champs ense-
mencés ; tantôt une vallée s'ouvre entre les coteaux, pareille aux jolies vallées de
la Suisse, et tournoie au loin, traversée par un ruisseau d'argent; tantôt des
masses de roc , revêtues de quelques plantes chétives , se dressent fièrement
au bord du chemin ; tantôt les collines, cliargées d'arbres, descendent jus-
qu'au bord du lac , et les bouleaux laissent flotter dans son onde leurs longues
branches couvertes d'une verdure naissante. Et le lac est charmant à voir avec
ses détours capricieux , ses baies entourées de bois , et ses flots limpides où le
coteau se reflète, où la barque, à la voile blanche, passe comme une aile de
cygne.
De l'autre côté du IMiœssen, on aperçoit une trentaine de maisons dissémi-
nées sur le plateau. C'est le village de Lille-Hammer, qui aspire à porter le
nom de ville, et qui pourrait bien l'obtenir un jour, s'il continue à prendre
l'accroissement qu'il a pris dans l'espace de quelques années. En 1825, ce vil-
lage avait si peu d'importance, qu'il n'était pas même mentionné dans les ou-
vrages de statistique. On y compte deux cent cinquante habitans. Toutes ses
maisons sont occupées par des marchands dont le conunerce s'étend d'un côté
jusqu'aux populations voisines de Randsiiord , et de l'autre jusqu'au Dovre-
iield. Déjà ce village réclame des privilèges de cité. Il demande à avoir un dépôt
de banque. Et qui le croirait? Il publie un journal qui a plus d'abonnés que la
Minerm ou le DmilUjt-AHehanda de Stockholm. CeitYOplands-T iiende , pe-
tite feuille in-4" ([ui parait deux fois par semaine, et ([ue nous avons retrouvée
avec le Constitutionitd de Christiania, dans toutes les paroisses du Gulsbrands-
dal. Un fait qui mérite aussi d'être cité pour l'instruction des voyageurs, c'est
que l'auberge de Eille-llanuner est la seule où l'on puisse avoir du vin. Dans
toutes les autres nous n'avons trouvé qu'une boi.sson acide décorée du nom de
bière, et du lait.
En ([uittant Lille-Hammer, on entre dans le G uldbrandsdal, grande et fraîche
vallée qui a près de quatre-vingts lieues de longueur sur une ou deux de lar-
geur. Elle est traversée par le Long, qui se jette dans le jMiœssen. Ce n'est pas
la partie la plus iiupo.sante et la plus grandiose de la Suède ; mais c'est au moins
l'un des districts les plus poétitpies et les plus beaux de tout ce vaste et beau
pays. Ici les vieilles mœurs, les vieilles chroni(pies se sont perpétuées d'âge en
âge comme dans la Dalécarlie. Les paysans parlent un dialecte qui tient le milieu
REVUE DE PARIS. fil
entre la langue des sagas et le norvégien actuel. Les hommes portent encore,
les jours de dimanche, leur costume national , le grand habit en vadmel gris,
à boutons brillans, les culottes en peau brodées, les souliers à boucles d'ar-
gent. Les femmes portent, comme en Islande, des ceintures d'argent. On nous
a montré une jeune fille revêtue de ses habits de fiancée. On l'eilt prise pour
une des anciennes reines de JNorvège. Sur ses longs ciieveux flottans, elle portait
ime couronne à pointe dorée et couverte de plusieurs petites pierres d'argent
taillées en forme de losange, de feuilles d'arbres et de croissans; autour du cou
une grandechaîne à laquelle étaient suspendus troiscœurs ciselés avec art, et une
médaille. Deux de ces cœurs renfermaient une éponge, le troisième ne s'ou-
\Taitpas. VA\e avait un pourpoint en damas rouge, pareil à ceux des chevaliers
du moyen-âge, orné d'une broderie en or et entouré d'une ceinture en velours
noir avec des plaques de métal . Sous le pourpoint, qui tombait jusqu'aux genoux,
un jupon en soie violette descendait jusqu'à la cheville du pied, et des bas de
vadmel, des souliers brodés avec une pointe à la poulaine, complétaient son cos-
tume. La seule innovation que la civilisation eût apportée à cet habit antique ,
était une paire de gants blancs en fil d'Ecosse. Toutes les familles n'ont pas le
moyen d'avoir ce riche vêtement, mais il reste comme un héritage précieux
dans certaines maisons , et on le prête aux jeunes filles qui se fiancent.
Cette vallée a été habitée par plusieurs rois. On rencontre à chaque instant
de larges tumulus en pierre, recouverts de gazons, où ces chefs de tribus se
faisaient ensevelir avec leurs armes. Les paysans connaissent l'origine de ces
tumulus, elles traditions qui s'y rattachent. A Hundtorp, je cherchais le tom-
beau du vieux Gudbrand qui, d'après la chronique populaire, a donné son
nom à cette province. Une vieille femme qui s'en allait conduire ses chèvres au
pâturage , s'offrit à me le montrer, et me raconta , chemin faisant , toute la
saga de Gudbrand et celle de Olaf-le-Saint.
On montre aussi sur la colline l'endroit où ces rois ont demeuré, et l'on ne
cite pas sans un certain sentiment de respect les familles de paysans, jadis
puissantes, à présent appauvries, qui peuvent faire remonter leur histoire jus-
qu'à ces vieilles souches de noblesse. Un jour, nous dînâmes avec un descen-
dant de Harald-Harfager. C'est le propriétaire d'un Gaard qui a été jadis,
dit-on, habité par un roi. Quand nous commençâmes à lui parler de sa no-
blesse, il se redressa avec fierté et prit une pose majestueuse. Quand M. IMayer,
notre compagnon de voyage, manifesta le désir de faire son portrait, il
demanda comme une grâce qu'on lui accordât le temps de quitter l'habit qu'il
porte chaque jour pour prendre sa large veste en vadmel et sa culotte brodée.
Pendant qu'il posait, il prenait de temps à autre un petit air fanfaron qui ne
lui allait pas trop mal. « Priez votre compatriote, me disait-il en levant la tête
et en rejetant sur l'épaule ses longues boucles de cheveux, de me faire de larges
épaules , afin qu'on voie que je suis encore en état de me mesurer avec quatre
ou cinq hommes. » Mais il n'avait pas besoin que Ion ajoutât rien à l'expres-
sion énergique de sa figuie , ni à la force musculaire de ses membres. C'était
llSt REVUE DE PARIS.
un homme de soixante ans, dont la forte constitution, le regard plein de fierté,
me rappelaient tout ce que les sagas racontent des \ ikinger norvégiens. Il n'a
point de document écrit qui constate son illustre origine; mais la tradition de
ses pères la lui a révélée , et il croit à sa généalogie aussi fermement que s'il la
voyait gravée en lettres d'or sur une table de marbre. Il est paysan et il a
épousé la fdle d'un paysan , noble comme lui , et ses fds cultivent comme lui la
terre ; mais ils savent que leur père descend d'un des plus puissans rois de
_\orvège, leur mère, d'un des vieux jarl de Bergen, et le dimanche, quand
ils vont à l'église , ils passent au milieu de la foule avec une sorte de dignité.
Le vallon de Guldbrandsdal est resserré entre deux chaînes de montagnes,
partagées par grandes masses. Quelquefois la plaine s'élargit, et, de chaque
côté de la rivière , on aperçoit de jolis enclos de verdure et de charmantes ha-
bitations. Quelquefois la rivière seule occupe le fond de la vallée , et la route
serpente sur les flancs du rocher, au-dessus d'une pente perpendiculaire, gar-
nie seulement d'une balustrade en bois, délabrée; quelquefois les montagnes
se resserrent et forment une longue suite de bassins arrondis, terminés au
nord par des pics de neige. On s'en va ainsi d'une enceinte à l'autre, et à
chaque instant le paysage change. Ici ce sont d'énormes blocs de rocher qu'une
révolution inconnue, un tremblement de terre dont l'histoire ne parle pas, ai
détachés de leur base et précipités, conune une avalanche, jusque dans la
prairie; là des collines, parsemées de groupes d'arbres, revêtues d'un gazon
fleuri , qui s'inclinent vers la rivière , et portent sur leurs flancs des églises et
des chalets; plus loin, des forêts touffues, où le jour pénètre à peine; puis la
cascade dont l'on entend de loin le i-etentissement et qui apparaît aux deux
côtés de la vallée, tantôt tombant à larges flots unis comme une nappe d'ar-
gent, tantôt courant comme un cheval fougueux, se tournant avec fureur
dans le lit étroit qui la resserre , et puis roulant , conmie la foudre , de roc en ,
roc, de chute en chute, avec des flocons d'écume blancs comme la neige, et
des tourbillons de poussière que la hnnière colore comme un arc-en-ciel.
La plupart des chalets sont dispersés à travers les bois et aux sonnnets des
montagnes. Les pauvres gens qui les habitent vivent dans im grand isolement.
Les moyens de communication avec leurs plus proches voisins sont toujours
assez difficiles, et quelquefois impraticables. Ils restent là silencieusement dans
f humble maison qu'ils ont héritée de leur père , et meurent sur le sol où ils
sont nés. Un ami prend le mort sur son dos , l'emporte à l'église , et tout
est dit. Un homme est mort, sans faire plus de bruit qu'une feuille qui tombe,
qu'une fleur qui se fane; un homme est mort sans laisser plus de vide dans le
monde qu'une goutte d'eau qui se perd sur les sables de la grève n'en laisse
dans l'Océan. C'est ici qu'il faut relire l'élégie de Gray et parler des génies
ignorés , des vertus sans retentissement , des parfums perdus dans fair. J'ai
bien souvent questionné les paysans norvégiens sur ce qui se passait autour
d'eux , et j'en ai trouvé un grand nombre qui ne connaissaient pas même le
nom des hautes montagnes situées à deux milles de distance, ni le nom des
RE\TJE DE PARIS. 113
Stations de postes voisines. Le tertre de gazon où s'élève leur chalet, la vallée
où est bâtie leur église , voilà tout leur monde. Il faut un concours de circon-
stances peu communes pour qu'ils aillent au-delà.
Presque tous cependant apprennent à lire et assez souvent à écrire. Il y a
dans chaque paroisse , ou une école fixe ( fastskole ) , ou un maître ambulant ,
qui va passer, chaque année, quinze jours dans une maison, quinze jours dans
une autre, jusqu'à ce qu'il ait parcouru tout son district. Quand il est parti,
la mère de famille a soin de faire répéter à ses enfans les leçons qu'ils ont
reçues; puis le maître revient l'année suivante, et continue l'œuvre qu'il avait
commencée. Aucun enfant ne peut être confirmé s'il ne sait au moins lire, et
il en est bien peu qui échappent à cette loi. Dans beaucoup de paroisses, les
paysans les plus aisés forment entre eux une société de lecture (la^seselskab).
Ils paient une contribution d'un franc par année, et achètent des livres qui
passent de main en main , et retournent ensuite au dépôt général. Le pasteur
est ordinairement le président de la société, et le maître d'école en est, pour
ainsi dire, de droit le bibliothécaire. Ils s'abonnent aussi aux journaux, et
celui qui , d'après son tour d'inscription , les reçoit le premier, doit les trans-
mettre au bout de quelques jours à ses voisins. De cette manière les nouvelles
ne vont pas vite; mais un peu plus tôt, un peu plus tard, elles finissent par
arriver; et le dimanche, quand les membres de la société littéraire se trouvent
réunis sous le portail de l'église, ils causent des affaires d'Espagne, des af-
faires de Hanô\Te. C'est ainsi que la politique poursuit son chemin ; et là où
elle ne peut pas courir le grand galop , elle se résigne à marcher à petits pas ,
plutôt que de ne pas marcher du tout.
Les larges pâturages des montagnes ont décidé les paysans à s'en aller bâtir
leur cabane sur ces soiumets élevés. Le long de la route , on ne trouve qu'à des
distances de plusieurs lieues la ferme servant de station , de poste et d'auberge.
Cette ferme, ou, pour employer l'expression technique du pays, ce gaard, est
d'ordinaire un établissement d'agriculture assez important. Il se compose d'une
grande maison en bois et de quatre ou cinq plus petites. La première est réser-
vée à la famille du paysan et aux voyageurs ; une autre est habitée par ses gens;
la troisième sert de grange et d'écurie ; la quatrième renferme les provisions ;
la cinquième les ustensiles de travail. Une sixième maison, également bâtie en
bois, mais située à l'écart, sert de four. Le gaard forme à lui seul un petit
monde , une colonie de laboureurs et d'ouvriers. Tandis que les filles du paysan
tissent la toile et façonnent les habits de vadmel, lui-même forge ses instru-
mens, ferre ses chevaux, répare ses voitures. Il est loin de tout atelier, de tout
magasin; il faut qu'il sache d'avance s'approvisionner de tout ce dont il a be-
soin et suppléer à ce qui lui manque par sa propre industrie.
Le corps principal de logis est construit avec des poutres arrondies au dehors,
aplaties au dedans, posées l'une sur l'autre et calfeuti'ées avec de la mousse.
Ce n'est souvent qu'un rez-de-chaussée large et élevé. Quelquefois il est sur-
monté d'un étage. De chaque côté sont les chambres à coucher; au milieu une
114 REVUE DE PARIS.
gronde salle ornée crun miroir et de quelques vieilles mauvaises gravures.
C'est la salle de réception des voyageurs et la salle à manger de la famille du
paysan , aux jours de grande fête. Il n'est pas rare de trouver là de belles pièces
d'argent massif, qui ont passé d'âge en âge dans la même maison et que le
propriétaire ne voudrait vendre à aucun prix, (^e que l'on trouve aussi pres-
que partout, c'est du linge d'une ûnesse et d'une blancheur remarquables.
Mais le luxe des auberges du Guldbrandsdal ne va guère plus loin, et le voya-
geur qui aurait des habitudes gastronomiques trop fortement enracinées ne
doit pas venir dans ce pays. Dans un grand nombre de stations, on n'a pu nous
donner que des œufs et du lait, du pain noir et de la galette de seigle qu'on
appelle flat-brœd. Dans quelques autres, 0!i nous servait un morceau de lard
rance, ou quelques menus poissons. Le vin est inconnu à la plupart des
paysans. Us boivent de l'eau-de-vie de grains, du lait mêlé avec de Teau, et,
dans les grandes circonstances, de la mauvaise bierre où il entre fort peu
d'orge et fort peu de houblon.
Le Guldbrandsdal passe pour une province riche et très peuplée. Mais la
plus grande partie de la population de Norvège est disséminée à travers
champs. Sur toute la route de Christiania à Drontheim , c'est-à-dire sur un es-
pace de cent cinquante lieues , on ne trouve pas une seule ville et pas inême
un village, si l'on en excepte Lille-Hammer, et toute l'aisance dont les habitans
(le cette belle vallée peuvent jouir dépend d'un coup de vent ou d'un rayon
de soleil. Si la neige couvre trop long-temps le sol, si la gelée arrive trop tôt,
adieu leurs espérances de récolte, adieu le fruit de leurs travaux. Le champ de
seigle ne donne pas de grains , l'enclos ne porte pas d'herbe , et ils en sont ré-
duits quelquefois à tuer leurs bestiaux , faute de foin pour les nourrir.
L'année dernière a été pour tout le Nord une année de douloureuse mé-
moire. Depuis les bords du Sund jusqu'aux montagnes duDovre, nous ne
voyions que des traces de misère. Plusieurs familles ne trouvant plus aucun
moyen de subsister, quittaient leur chétive cabane et s'en allaient à de longues
distances chercher du pain et du travail. Un matin nous rencontrâmes une
pauvre femme avec ses trois enfans. L'nn d'eux était attaché sur son épaule et
enlaçait ses petits bras autour de son col; un autre la tenait par la main, et ^
une jeune lille d'une dizaine d'années , dont la misère n'avait pas altéré encore
la gracieuse figure , était debout près de son frère , le front baissé , les mains
jointes, dans une attitude pleine de résignation et de mélancolie, .le demandai
à la mère d'où elle venait. Elle me dit qu'elle iiabitait un gaard dans le voisi-
nage, que la misère avait forcé son mari de partir pour Drontheim où il espé-
l'ait trouver de l'ouvrage, et qu'elle allait le rejoindre dans cette ville. En nous
racontant ses douleurs, la malheureuse étendit ses deux mains sur la tcte de
ses enfans, connue pour nous dire que là était sa plus grande douleur. Puis
elle pleura ; et quand nous lui eûmes donné notre faible aumône , elle nous re-
mercia long-temps et pria Dieu pour nous, et ses enfans priaient avec elle.
Les églises du Guldbrandsdal, comme presque toutes celles de Norvège,
REVUE DE PARIS. f^
sont en bois, peintes en rouge, surmontées d'une pointe aiguë, et dans quel-
ques districts, recouvertes sur les quatre côtés de larges dalles d'ardoise. Elles
sont ordinairement situées aux environs de la route, et leur nef avec ses deux
ailes en forme de croix , leur flèche élancée, leur teinte pourpre au milieu d'un
paysage vert , forment un effet assez pittoresque. Mais on ne les trouve qu'à de
grandes distances Tune de l'autre. De Lille-Hammer jusqu'à Jerkind (environ
cinquante lieues ) nous n'avons compté que quatre églises paroissiales ( Hoved-
kirke) et quelques succursales (annexkirke.) Ordinairement le prêtre de la
paroisse a trois ou quatre succursales à desservir. Il y va prêcher une fois pat-
mois, ou une fois tous les quinze jours s'il a un chapelain. Il y a des gaard ,
dans sa paroisse, qui sont situés à huit ou dix lieues de lui. C'est pour levS
paysans un nide devoir à remplir que de s'en aller porter si loin l'enfant qui
doit être baptisé ou le mort qui doit être enseveli. On nous a raconté que, dans
une de ces paroisses , les pauvres gens n'ayant pas le moyen d'entreprendre de-
tels voyages et de payer le prêtre et le sacristain , avaient pris le parti d'enterrer
leurs morts eux-mêmes , sans se soucier des cérémonies religieuses. Mais le gou-
vernement vient d'imposer une amende à tous ceux qui transgressaient dé»
cette sorte les lois de l'église.
Plusieurs de ces chapelles de campagne nous ont frappés par leur jolie
situation au milieu d'une enceinte de bouleaux, au bord d'un lac. Nous
sommes restés plus d'une heure près de celle de Quam , à regarder les hautes
chaînes de montagnes, les contours de la vallée et les tombes du cime-
tière. Ces tombes sont en pierre grise, recouvertes d'arabesques dessinées-
avec une élégance remarquable et sculptées avec art. Toutes portent une
inscription accompagnée d'une maxime pieuse ou d'un dernier adieu. Sur un
tertre de gazon qui cachait le corps d'un enfant moii: à l'âge de quelques
mois, j'ai lu cette épitaphe composée par im poète du pays : " La mort m';i
enlevé celle qui m'a donné le jour, et moi je suis mort dans la même année.
Oh ! je suis heureux. Je n'ai connu ni le monde, ni père, ni mère. ^lon chemin
s'en allait vers le ciel. Je demeure parmi les anges. »
Quam est situé au pied de la montagne de Kringlen , le î\Iorat de la INorvége.
En 1611 , la guerre ayant éclaté entre la Suède et le Danemark , Gustave-
Adolphe envoya un de ses officiers en Ecosse pour recruter des troupes. Il
revint avec un corps d'armée qu'il conduisit à Stockholm , et laissa derrière lui
un autre corps de neuf cents hommes , connnandés par le colonel Sinclair qui
devait se joindre aux Suédois que Gustave- Adolphe avait promis d'envoyer.
Sinclair débarqua sur la côte de Romsdal et traversa paisiblement cette pro-
vince. Mais quand on apprit son arrivée dans le Guldbrandsdal , les habitans
de plusieurs paroisses se réunirent au sonunet des montagnes pour leur fermer
le chemin. On fit passer de l'autre côté du fleuve un homme monté sur un
cheval blanc qui devait suivre la marche des Écossais, et se trouver toujour.»;
en face d'eux , afin qu'en jetant les yeux sur lui , les ?sorvégiens postés sur la
montagne, pussent voir où étaient leurs ennemis. On envoya aussi de l'atitre
116 REVUE DE PARIS.
côté du fleuve une jeune fille qui , en faisant retentir au loin son cornet rusti-
que, attira sur elle l'attention de Sinclair et de ses soldats. Un guide dévoué
au parti norvégien conduisit les malheureux par la route la plus étroite et la
plus escarpée. Au moment où il parvint au pied d'une des sommités du Krin-
glen , le paysan à cheval s'arrêta , les Norvégiens firent rouler des masses de
pierre et des blocs de sapins sur les Écossais ; puis se précipitant au bas de la
montagne, ils les attaquèrent avec impétuosité et les défirent complètement.
Sinclair fut tué et enterré entre Quam et Vig , au pied d'une croix sur laquelle
un habitant d'un gaard voisin a fait placer une inscription. A l'endroit où fut
livrée la bataille, on a mis aussi une inscription qui serait plus intéressante si
elle était moins fastueuse.
Un matin , nous quittions les riantes vallées du Guldbrandsdal , et les fraî-
ches prairies arrosées par le Lougen , pour gravir les montagnes arides. Le
ciel était d'un bleu limpide. Quelques brouillards, pareils à des voiles de gaze,
flottaient sur la cime verte des sapins , et s'entr'ouvraient au souffle de la brise,
puis se découpaient en légères banderoUes et se dispersaient dans les airs. La
porte du chalet s'ouvrait aux premiers rayons de l'aurore , et la jeune fille
conduisait vers le pâturage les génisses au poil fauve et les brebis avec leurs
agneaux; autour de nous tout s'éveillait gaiement dans la nature. La grive
au plumage gris piqueté de noir courait de branche en branche en poussant
son cri aigu; le bourdon voltigeait sur les branches pendantes du bouleau, et
la cascade roulant entre les rocs s'argentait aux rayons du soleil, tandis que
dans le fond de la vallée la rivière, plongée encore dans l'ombre, coulait non-
chalamment entre les forets. Je m'arrêtai pour regarder encore ce tableau
plein d'attraits, puis je dis adieu avec tristesse à ces vallons que j'avais par-
courus joyeusement pendant plusieurs jours , à ces chalets où j'avais rêvé plus
d'une fois d'aller ensevelir ma vie , à ces paisibles familles de paysans qui
m'avaient séduit par leur cordialité et que je ne reverrais peut-être jamais.
A partir de Luurgaard , l'aspect de la contrée change complètement : on
traverse un torrent impétueux sur un pont fragile ; on gravit un chemin es-
carpé , suspendu au haut d'un précipice ; puis voici le sol qui commence à
s'appauvrir, voici les coteaux rocailleux qui ne portent plus, sur leurs flancs
décharnés , que quelques plantes débiles ; voici les plaines de sable et les terrains
marécageux. De tous côtés les habitations disparaissent , les arbres sont plus
rares et plus chétifs. Dans une enceinte de broussailles , entre Luurgaard et
Tofte , on nous demanda l'aumône. C'était une jeune fille tellement défigurée
qu'on ne pouvait plus distinguer son sexe , et tellement mal vêtue qu'on voyait
ses membres amaigris grelotter sous ses haillons. Bientôt d'autres enfans , qui
gardaient comme elle des troupeaux dans la campagne, accoururent autour
de notre voiture en implorant, d'une voix lamentable, un peu de pain ou
quelques skellings. Rien qu'à les voir si jeunes et si misérables , si faibles et
si abandonnés, on se sentait emu jusqu'au fond de l'ame, et quand ils nous
tendaient leurs pauvres petites mains, pour exciter notre compassion ou nous
REVUE DE PARIS. 117
remercier, nous distinguions sur tous leurs doigts les traces d'une maladie
fiideuse. Hélas! il faudrait bien peu pour les tirer de cet abîme de souffrances,
et leur unique secours est celui que leur laisse tomber en passant la pitié de
quelque voyageur.
A mesure que nous avançons, la végétation va toujours en s'amoindrissant,
les animaux eux-mêmes semblent dépérir. Les vaches qui paissent dans les
champs sont maigres et efflanquées, les chevaux petits et sans force. Au-delà de
Lie , nous ne voyons plus autour de nous qu'une terre inculte , parsemée cà
et là de quelques arbrisseaux. Les montagnes qui nous environnent sont cou-
vertes de neige, et la neige encombre encore le chemin, et des couches de
glace couvrent la moitié des Jacs. De distance en distance les paysans ont élevé
des pyramides en pierre , afin de [)ouvoir reconnaître leur route pendant l'hiver,
car la neige alors efface toutes les sinuosités du terrain et s'élève au niveau des
habitations.
Nous passions vers le soir au milieu des landes désertes. Un ciel pur et
étoile s'étendait sur ces plaines marécageuses , sur ces coteaux dépouillés de
verdure , et devant nous les pics de neige étincelaient aux derniers rayons du
soleil. D'un côté, tout portait le caractère de la désolation; de l'autre, tout
était magnifique et resplendissant de lumière. J'ai rarement vu un spectacle
plus imposant.
A Fogstuen , nous ne trouvâmes qu'une chétive cabane en bois, oij l'on nous
donna quelques maigres chevaux , et nous continuâmes notre route à travers
le même sol aride, le même désert et le même silence jusqu'à Jerkind.
X. Makmiek.
{La suite il un numéro prochaine)
M" RACHEL
5j^,^;x,^^^ 5:^^£x^ rgtrr^5w^n-r^nR>T-i^T^,
(30 AVRIL 1839.)
La Harpe ( lorsque Racine revient au monde, il doit être permis de nommer
La Harpe, ) La Harpe a remarqué avec justesse qu'il n'était pas rare de voir un
poète de vingt ans débuter au théâtre par une tragédie remarquable. La tra-
gédie, en effet, c'est la passion , et la jeunesse est passionnée avant tout. Au
contraire , ajoute encore La Harpe , une bonne comédie n'est presque jamais
l'ouvrage d'un jeune hoiume. Il faut, pour la produire, avec le génie qui
invente et l'art qui dispose , cette profondeur de jugement qui est le don des
années, et cette science du coeur humain qui ne s'achète ordinairement que
par la perte des plus chères illusions. Or, entre le poète dramatique et l'acteur
qui se charge de porter devant la foule le nom et le masque des personnages
d'un drame, il existe des analogies assez intimes pour que. au premier abord ,
ce qui est vrai de l'un paraisse l'être également de l'autre. Ainsi un jeune
acteur aurait plutôt chance de réussir dans la tragédie, (l'est là, selon nous,
une erreur. Il est plus facile (|u'on ne le croit de se former à l'imitation fidèle
des mœurs et des caractères, ce qui est le fond du talent d'un bon comédien.
Le poète comique sera inq)uissant à créer, s'il n'a beaucoup vu, beaucoup
comparé, beaucoup réfléchi. Mais une fois l'œuvre éclose, ce qu'il y a mis de
la science de la vie peut , jusqu'à un certain point , suppléer chez l'acteur à
l'expérience que celui-ci n'a pas encore. L'acteur, dès (jue vous l'aurez mis
sur la voie, n'a plus qu'à reiiaider autour de lui, pour y trouver les originaux
dont il a besoin, il les reconnaît aussitôt à l'air et à la démarche. La comédie
lui donne la clé du monde réel, et, averti par elle, il le comprend plus vite,
REVUE DE PARIS. 119
à peu près coiniiie le statuaire étudie avec plus de fruit le modèle vivant,
quand il a long-temps pâli sur le marbre des ohefs-d œu\re antiques. Ce ne
sera donc pas une raison pour que le comédien se croie dispensé de recoin-
mencer pour son propre compte les patientes études du poète ; au contraire,
c'est à ce contrôle incessant de la poésie par la réalité qu'il devra d'atteindre
aux limites de son art. Mais on conçoit à merveille qu'un jeune homme doué
de pénétration et d'intelligence arrive de bonne heure à rendre avec naturel ce
qui peut-être a coûté une vie entière de recherches et d'observation. J'ai vu
Molière joué par des enfans. Eh bien! c'était encore Molière. Cette vérité de
l'action et des caractères les avait si fortement saisis, que dans l'étroite enceinte
d'un collège , ils avaient fini par découvrir un monde assez semblable au fond
à celui qu'ils ne connaissaient pas encore.
Ces réflexions m'ont à peine rassuré, et j'avais pourtant besoin de l'être, quaiul
j'ai entendu dire que [M"' Rachel allait tenter l'épreuve de la comédie. Tahua
dans ses vieux jours, s'avisant de jouer le Danville de l'Ecole des Vieillards ,
c'était une fantaisie comme une autre. Pourquoi cette fantaisie ne lui serait-elle
pas venue, comme aux princes, parfois, celle de se cacher sous un nom plé-
béien? D'ailleurs, après Charles VI et Nicomède, quelles bornes assigner au
génie de Talma .'' Quel autre obstacle que la mort pouvait désormais l'arrêter?
Mais cette jeune fille qui , du premier coup , vient d'atteindre à la hauteur d'E-
milie, à la passion véhémente et jalouse d'Hermione, à la dignité mélancolique
de Monime , quitter le bandeau de Camille pour le bonnet à ruches des ser-
vantes de ?tIolière! tant d'audace m'épouvantait. J'avais peur que ce ne fût là
UQ caprice d'enfant gâté, et si j'ose dire toute ma pensée, il se mêlait à mon
effroi quelque peu de mauvaise humeur. C'était donc ti-op peu pour son am-
bition que de tenir sans rivale le sceptre éclatant de la tragédie, que d'avoir
attiré et retenu de force Paris et la France entière sur les bancs déserts du
Théâtre-Français, d'avoir enfin ramené Racine triomphant au milieu d'une
génération qui ne le connaissait plus que de nom, et où beaucoup avaient écrit
ce nom sur la coquille de l'ostracisme romantique ! Avoir conquis par soi-mên:e
une telle gloire, et l'aventurer ainsi de gaieté de cœur dans un pays où le
moindre échec fait oublier les pJus belles victoires ! prenez-y garde , enfant. On
dira , demain , que vous avez laissé sur la place votre génie de tragédienne ; on
dira qu'après avoir joué Dorine en furie grecque ou romaine, vous ne savez plus
faire parler Hermione qu'en servante de théâtre, et que pour avoir aimé sur la
terre , vous y avez perdu vos ailes , comme cette reine des fées. J'avais lu bien des
crimes sur ce pâle front, comme le vieux Ducis le disait de Talma. J'avais lu
dans ce regard une résolution immense. INIais , sur ma foi , son humeur conqué-
rante m'a forcé de me souvenir que c'est là une fille de cette race indomptabie
qui, une fois qu'elle se met en route, ne s'arrête plus qu'au bout du monde.
J'allai donc au théâtre, tremblant pour M""' Rachel, et comme malgré soi
on accompagne un ami dans une aventure périlleuse, après avoir tout fait
pour l'en détourner, s'arrêtant à chaque pas pour le maudire, et le suivant tou-
jours. Clache dans un coin de Irf salle, j'examinais avec inquiétude chaque nou-
velle figure devant qui je voyais s'ouvrir la porte d'une loge ou s'abaisser le
120 REVUE DE PARIS.
siège mobile d'une stalle. Ce n'était plus seulement ces débonnaires habitués
de la Comédie-Française qui, ne sachant pas long-temps résister à ce qui les
charme, ont pris résolument leur parti sur ce talent qui les émeut, et lui ap-
portent chaque soir une bonne volonté vraiment littéraire et intelligente. Ce
soir-là, ceux que la vogue mêle chaque fois au vrai public étaient en nombre for-
midable : c'était dans l'ordre , les places se payant plus cher. Ainsi , au premier
rang de l'ennemi , je comptais ces esclaves de la mode qui pouvaient craindre
<]u'on ne les soupçonnât d'avoir manqué à la fête , s'ils ne disaient le lendemain
quelque sottise qui leur fîit propre ; gens dont la critique tue parce qu'elle est
ordinairement l'écho du grand nombre , et dont l'éloge tient chacun en dé-
fiance, venant d'eux. Arrivaient ensuite ces esprits dédaigneux qui croient ne
pouvoir se distinguer de la foule qu'en attaquant ceux qu'elle encense, et qui
attendent toujours le héros à sa seconde bataille, honteux de s'être laissés sur-
prendre, à la première, par un commencement d'enthousiasme. Pour ceux-là,
un grand artiste n'est jamais qu'une espèce d'équilibriste , et si le pied lui
manque sur la corde, ils ont un mot qui les console de tout : Je vous l'avais
bien dit. Il y avait enfin ces praticiens consommés qui , toujours prêts à oublier
que Corneille a écrit le Menteur après le Cid, et Piacine les Plaideurs au len-
demain (ï Andromaqxie', ne pardonnent pas au talent une transformation qui
dérange leurs calculs et donne à leurs idées absolues le démenti de l'expérience.
Avais-je tort de craindre ?
Mais j'apercevais aussi, dans cette salle, beaucoup de gens qui, décidés à
ne pas laisser périr par le découragement cette rare espérance du théâtre,
arrivaient à la représentation, non pas avec un enthousiasme prêt d'a-
vance, mais avec la meilleure disposition du monde à tout attendre d'une
jeune fille si merveilleusement née à la poésie. .Te reconnaissais également, à
leur visage épanoui , ces belles et jeunes femmes qui ont adopté la gloire de
M"" Rachel, et qui la remercient par leur fraternelle assistance de leur avoir
rendu le sens d'une poésie naturelle, et d'avoir sauvé leurs fraîches pensées de
la contagion du drame moderne. Enfin on pouvait remarquer certaines per-
sonnes qui , n'ayant pu encore s'accoutumer à un talent si éloigné de la tradi-
tion , et sentant toutefois qu'il y avait dans ce regard , dans ce geste, dans cette
voix quelque chose de nouveau et de profondément original , s'étaient demandé
parfois si la langue tragique était bien la vraie langue de IM"'' Rachel , et, pour
accorder les vieilles habitudes de leur esprit et leur involontaire admiration,
ne désespéraient pas de découvrir en M"'^^ Rachel une vraie fille de Molière.
Après avoir ainsi compté les forces et passé en revue Gluckistes et Picci-
nistes. Guelfes et Gibelins, Réalistes et Nominaux, neutralisé tel spectateur
par tel autre, pesé un critique célèbre contre un grand poète, un orateur émi-
nent contre une comédienne un peu dédaigneuse (je pourrais la nommer), que
je me serais contenté de voir, et que j'avais le malheur d'entendre parlant haut
dans sa loge, à moitié rassuré, je commençai à écouter les vers d'Atidromaque.
IMaisil était aisé de voir que là n'était pas l'intérêt de la soirée. ÎM"'' Rachel elle-
même parut un peu froide dans les premiers actes; elle fit moins peur que de cou-
tume, et , comme le public, elle oubliait Pyrrhus pour penser à Tartufe. Cepen-
REVUE DE PARIS. 121
dant vers le troisième acte, la tragédie, un peu appesantie, prit un essor plus vif,
et Hermione retrouva ses plus belles fureurs. On ne l'avait jamais vue si terrible.
IMais raison de plus pour redouter l'épreuve qui se préparaît ; car voyez un
peu, je vous prie, si la témérité pouvait aller plus loin. Le même soir, sur la
même scène , devant le même public, venir, encore toute haletante de ses tragi-
ques émotions, provoquer le rire après avoir fait couler tant de larmes ! Si en-
core, pour cette fois, M"*^ Rachel s'en était tenue à la comédie, elle y pouvait
presque échouer impunément. On aurait dit : J'aime mieux l'autre Rachel ,
celle qui joue la tragédie au Théatre-Francais, et le lendemain on serait allé la
revoir dans Roxane. Mais prendre la peine de constater soi-même son identité,
et cela fait , risquer en une heure jusqu'au triomphe qu'on vient d'obtenir !
Cependant que dirait-on, si la jeune tragédienne, loin de chercher orgueilleu-
sement l'occasion d'une double victoire , épouvantée elle-même de ce qu'elle
allait faire , avait senti le besoin de s'enhardir par un coup d'éclat , et de prendre
dans Racine le courage qui lui manquait pour aller droit à Molière? Avant
d'accuser, on doit aux grands artistes de chercher à les comprendre.
Ce nonobstant le péril ne diminuait pas. N'y avait-il pas d'ailleurs une sorte
de profanation à se jouer soi-même, pour ainsi dire, de sa propre émotion?
Beaucoup de gens ne l'ont pas encore pardonné à IM"'' Rachel , et autour de
moi j'entendais dire que c'était bien tôt avertir le public que tout n'était pas
inspiration naïve dans cette verve de tout à l'heure.
Pendant l'entr'acte, et rarement j'en ai vu d'aussi calme et d'aussi littéraire,
on s'entretenait vivement de Tartufe et de Dorine. Il se disait, à l'orchestre,
de fort bonnes choses, et plus d'un académicien y commentait IMolière avec
profondeur. Que l'on me permette de dire aussi ma pensée sur Dorine.
Toutes les servantes de INIolière n'appartiennent pas au même type, de
même que tous ses valets n'ont pas la mêiue physionomie , et depuis Nicole
jusqu'à Dorine , c'est l'histoire de toute une classe de la société au xvii^ siècle.
Georgette est une petite paysanne un peu curieuse , et qui est comme le reflet
d'Agnès, sotte là où sa maîtresse est seulement naïve. Nicole a déjà quelque
chose du gros sens de M""' Jourdain , et si elle commence par répéter avec ad-
miration la leçon du maître de philosophie , elle finit par s'en moquer. Martine
manque, il est vrai , à parler Vaugelas; mais elle sale convenablement le pot-
au-feu de son maître, et le bon Chrysale ne lui en demande pas davantage.
Toinette, voilà une soubrette de comédie, dévouée à Argant, mais bourrue, et
ne pouvant se résigner à le plaindre d'une maladie qu'il n'a pas , au demeurant
fdle de ressource , et prête au besoin à s'affubler de la perruque du docteur.
Dorine n'a de commun avec toutes ces figures que cet incorrigible bon sens
dont Molière les a douées toutes, sans doute par reconnaissance pour celle qu'il
consultait sur ses ouvrages. Jeune encore, Dorine n'est plus cependant de la
première jeunesse , comme on dit. Elle a grandi dans la maison , et elle est
presque de la famille. Elle n'a vu naître ni Damis ni jMarianne; mais elle les a
portés dans ses bras et menés par la main à l'école; et depuis la mort de leur
■mère, elle remplace un peu pour eux celle qu'ils ont perdue. Dorine a son
TOME V. MAI. 9
122 REVUE DE PAIUS.
franc-parler ; elle eu use, qu'on le permette ou non. Klle donne son avis sur
tout, et d'une rude manière, car elle est forte en (jueule, comme le lui dit
lyjmc pernelle. Le droit, chez elle, date de loin, car Tartufe, qui est depuis
long-temps dans la famille, n'a pas même essayé de l'en faire chasser, ou du
moins n'y a pas réussi. Orgon lui-même, dans sa scène avec Marianne, écoute
long-temps sans se fâcher les dures vérités de Dorine, et lorsqu'à la fin il
s'impatiente, il lève la main , mais ne parle pas de la renvoyer. 11 sait trop bien
qu'elle a pris racine dans sa maison. Molière avait trouvé ce type dans les
familles bourgeoises de son temps , et aujourd'hui encore il se rencontre en
province. Dorine, en province, tutoie le fils de la maison. La Dorine de Mo-
lière a la répartie prompte, mordante, spirituelle. Son bon sens est aiguisé
d'ironie et d'impertinence. Mais cette railleuse rit peu et seulement du bout
des lèvres, et avec une sorte d'amertume. Il fut un temps où Dorine riait;
c'est avant que Tartufe ne fût entré dans cette maison. Mais depuis qu'il a pris
possession du père et de l'aïeule, personne ne rit plus, pas même Dorine. Je
m'assure qu'elle n'a pas toujours parlé par sentences, comme il lui arrive sou-
vent de le faire dans les deux premiers actes. IMais depuis que l'instinct de son
dévouement lui a montré Tartufe tel qu'il est, la peur qu'elle a de voir ces
bonnes gens tomber dans les pièges de l'imposteur, lui ote la meilleure partie
de son enjouement. Elle raisonne comme Cléante, et s'exprime presque aussi
bien que lui-même. Écoutez-la, et vous me direz si c'est là une friponne
comme Frosine , ou une égrillarde comme Toinette. Lorsque l'on écrira la suite
de Tartufe ( Fabre d'Églantine l'a bien osé pour le Misanthrope), que Dorine y
reparaisse , vive , pétulante , railleuse avec grâce , et malicieuse avec bonhomie,
ce sera pour le mieux ; mais , tant que Tartufe sera là , je verrai de la colère
jusque dans le sourire de Dorine, et sa gaieté ne me fera point rire. Voilà , du
moins, comme elle m'apparaît dans le chef-d'œuvre de Molière; la voilà aussi
telle que l'a comprise M"'' Rachel , et l'on m'accordera bien que celle-ci a fait
preuve de goût en choisissant ce personnage de J)orine. Laodice l'y préparait.
Enfin le rideau se lève , et alors commence cette adorable scène de M""' Per-
nelle, où jNIolière se sert de l'humeur quinteuse d'une vieille bavarde pour
faire poser successivement devant nous tous les personnages de sa comédie.
AI"' Mars était là, mais tous les regards cherchaient Dorine. Les jeunes ont
toujours raison. Tour Dorine, elle portait fort lestement, ma foi! sa grande
coiffe à la Maintenon. Cependant quelque embarras se trahissait encore dans sa
démarche, et il a paru qu'elle s'agitait un peu pom- y échapper. Elle avait quelque
j)eu l'air d'une princesse déguisée, se divertissant à jouer la comédie. Mais une
fois le premier trouble surmonté, elle s'est emparée du théâtre avec une har-
diesse et une aisance qui ont étonné tout le monde ; et , à partir de la scène du
pauvre homme, vi\ été bataille gagnée. Cette scène, elle a trouvé, pour en dire
chaque mot , une verve , une finesse , une légèreté surprenantes , passant de Tar-
tufe à iMmire avec cette justesse d'intonation et cette variété d'accent qi^e l'expé-
rience apprend seule. A chaque vers qu'elle disait , il semblait qu'elle le trouvât
sur l'heure. Tout n'a pas été dit d'une manière aussi remarquable. Il arrivait de
REVUE DE PARIS. 123
loin en loin que , le ton s'élevant, M"*' Rachel sortait de la comédie , et éclatait
en moraliste éloquent. Parfois encore son beau et profond regard faisant con-
traste avec sa condition et l'humble simplicité de son costume, on aurait pu
la prendre pour un de ces lutins familiers qui , selon les récits de \\ alter Scott,
prenaient le nom et les traits de la servante du logis pour venir en aide aux
familles , et , tout en les servant , les tourmentaient un peu de leurs secrètes
malices. Mais, à part ces rares momens, qui avaient aussi leur intérêt d'un
autre genre, M"*" Rachel a joué son personnage avec une vivacité singulière et
un entrain remarquable , et cela , je vous prie , à côté de 31"'' Mars , toujours
admirable dans Elmire. On sait comment écoute M""" Rachel ; mais il faut
voir de quel air elle assiste à la querelle des deux amans, à demi couchée sur
le dos d'un fauteuil , et comme tout ce dialogue se réfléchit sur sa physionomie
expressive et mobile. Dans toute cette partie , pour ainsi dire matérielle , de son
rôle, on devait s'attendre à ce quelle emprunterait beaucoup à la tradition.
Elle l'a fait avec bonheur, et au lieu d'émousser son esprit à reproduire servi-
lement la manière des autres , elle s'en est emparée pour la rajeunir, et l'on eût
dit qu'elle inventait encore , quand elle ne faisait que se souvenir. Elle est
arrivée de la sorte jusqu'au dénouement , aussi à l'aise avec Molière qu'on l'a
vue avec Corneille et avec Racine , toujours maîtresse d'elle-même, et ne dai-
gnant pas s'apercevoir du danger qu'elle avait couru.
Mais où Dorine a reparu tout entière, la Dorine d'avant, et telle encore qu'on
la verra maintenant que Louis XIV a fait justice de Tartufe, c'est lorsque , rap-
pelée par une triple salve d'applaudissemens , elle est venue recueillir les cou-
ronnes et les bouquets qui , de toutes les loges, arrivaient sur la scène. Elle a mis
dans sa joie et sa reconnaissance naïve une grâce et une espièglerie toutes char-
mantes, et à lui voir cueillir toutes ces fleurs d'une juain vive et légère, on ne se
souvenait plus de la grande tragédienne. Elle-même l'avait complètement oubliée .
La critique, au contraire, doit s'en souvenir pour la remercier d'avoir ajouté
une espérance nouvelle à toutes celles dont elle a déjà tenu la promesse.
Maintenant serait-ce bien comprendre les véritables intérêts de la Comédie-
Française, et servir utilement la gloire de ai"' Rachel, que de la pousser dès
aujourd'hui dans une voie où son premier pas a été si heureux? Nous croyons
savoir qu'elle-même ne le veut pas , et qu'elle a su résister à ce nouveau triom-
phe , et en sortir aussi modeste, aussi dévouée à son art , que de tous les autres.
Cette excursion sur le domaine de la comédie restera long-temps encore dans
sa carrière di'amatique une exception audacieuse , expliquée par la circonstance
et justifiée par le succès , une promesse ajournée , une perspective montrée et
aussitôt retirée , une espérance qu'il faut soigneusement tenir en réserve pour
d'autres temps. M"' Rachel a voulu prouver à elle-même et aux autres qu'elle
savait tout comprendre , et que cette grande ironie où l'on affectait d'enfermer
tout son talent pouvait se changer dans la comédie en un doux et malin sou-
rire. Enfin , pour tenter cette épreuve , elle a choisi un jour à part, comme ces
gens sages qui se permettent une saillie le jour de leur fête , sages encore jus-
que dans la folle intimité d'une réunion de famille. Et puis le dirai-je, moi,
9.
124. REVUE DE PARIS.
l'historien attentif de ce beau talent dont on croirait la maturité parfaite , si
chaque jour n'y révélait un progrès nouveau? Mais il m'est venu à l'esprit que
M""" Rachel, se souvenant de ses débuts au Conservatoire dans le rôle de Flipote,
pourrait bien avoir voulu prendre, en passant, une revanche sans fiel dans
cette même pièce où tant d'humiliation l'avait d'abord accueillie. Ce sont là
vengeances de grand artiste. Il y eut autrefois un figurant de l'Opéra-Comique
qui aujourd'hui se nomme Duprez. M"" Rachel a peut-être été tentée d'abord
de paraître dans ce rôle même de Flipote et de ressaisir de sa main glorieuse
le flambeau de M"* Pernelle. Mais c'eut été de l'orgueil : elle a mieux aimé se
venger de ses premiers juges en les forçant à l'admirer deux fois.
M"'' Rachel a repris dès le lendemain la coupe et le poignard de Melpomène
(j'ai cité La Harpe en commençant). Il y aurait, selon nous, inconvénient
grave à ce qu'elle les échangeât trop vite contre le tablier de la suivante. Quel
que soit le talent de M"* Rachel et ce qu'elle doit à une étude persévérante et
à de sages conseils qu'elle sait écouter, nul doute qu'elle n'emprunte une
bonne part de sa puissance à l'heureuse faculté qu'elle possède de s'assimiler
ses rôles et de respirer librement dans le grand air de la tragédie. Elle conser-
vera toujours , nous l'espérons , ce don de première illusion qui fait les vrais
talens à la scène. Mais l'art tendra désormais à occuper dans ses créations
une place chaque jour plus grande. L'étude prématurée de la vérité comique
ne pourrait qu'affaiblir encore cette naïveté première. Sans doute, le cœur de
l'homme est le même dans tous les temps et sous tous les masques , mais le
drame et la comédie appartiennent à deux poésies si essentiellement diverses
par la forme et par le ton , qu'il y aurait peut-être danger de mort pour un
talentjeuneet naïf , si, voulant les étudier l'une et l'autre, il ne s'emparait pas,
avant d'aborder la seconde, de tous les secrets de la première. Voilà ce que la
critique aurait à dire à M"" Rachel, si elle ne comptait pas sur la fermeté de
sa raison pour la retrouver plus fidèle que jamais à la muse qui a fait sa gloire.
Mais puisque nous y voici , pourquoi ne dirions-nous pas à M"" Rachel que
peut-être elle a tort de prodiguer les merveilles de son inspiration à la mesquine
et dangereuse curiosité des salons? Il y va , ce nous semble , de sa dignité d'ar-
tiste à ne pas se laisser produire ainsi comme im petit prodige , ou comme un
enfant précoce dont la gentillesse intéresse et à qui l'on croit faire grâce en lui
demandant une fable. M"*" Rachel, nous le savons, n'a rien à perdre à être
bien vue, et plusieurs en s'approchant d'elle ont mieux compris comment un
tel succès n'était pas affaire de mode; qu'elle aille donc à ce monde qui la
recherche , qu'elle aille à lui , non pour l'amuser, mais pour l'observer de plus
près , et apprendre de lui-même conunent un jour elle l'imitera. Qu'elle réserve
tout entier pour la scène ce talent précieux dont elle laisse trop complaisam-
ment tomber les miettes autour d'elle : elle pourrait prendre dans ces réunions
légères la fâcheuse habitude de sacrifier à l'effet d'une tirade l'ensemble d'im
rôle ou la physionomie d'un caractère. Elle doit se souvenir qu'elle est
peintre à sa manière, et que les grands peintres n'aiment pas à dessiner pour
les albums. Antoine de L.vtour.
Critique SitUuxm,
POESIJES NOWJVEIjMjES.
Si Ton en croit La Bruyère , il était déjà difficile, sous Louis XIV, d'arriver
à la réputation , de se créer un nom littéraire , dès l'abord , avec une ode flat-
teuse à quelque gentilhomme , avec un madrigal à quelque grande dame.
L'éminent écrivain ne se rappelait pas sans doute les vers de Racine à la Nymphe
de la Seine. Ce que disait l'auteur des Caractères , durant le grand siècle , par
rapport au règne de Louis XIII , était-il plus vrai que ces plaintes éternelles de
nos jeunes poètes sur la chute de toute grandeur et de tout enthousiasme , sur
l'universel abandon de l'art et de l'inspiration ? N'y a-t-il point là une certaine
illusion d'optique presque inévitable, un idéal de convenance et de facilité
poétiques qu'on est toujours fort disposé à reconnaître dans le passé , pour
mieux grandir les obstacles du présent? Je fais la part des difficultés nouvelles
et plus nombreuses , du désavantage que nous avons à n'être après tout qu'un
troisième siècle littéraire , et à avoir, au fond de la scène , d'un côté Corneille
et Racine , de l'autre Voltaire et Chénier ; j'avouerai même volontiers que le
spectacle rapide et changeant de nos mœurs politiques , que la substitution
lente et prosaïque d'une indifférence égoïste à la vivacité de la foi ou de la né-
gation , favorisent peu un développement littéraire suivi et complet. Il résulte
sans nul doute de ce pêle-mêle moral, de cette cohue d'ambitions vulgaires,
de cette aspiration passionnée et presque universelle vers les sphères de la
haute fortune, une impuissance profonde dans les âmes pour sentir et com-
prendre l'expression naïve des sentimens vrais. iMais, en prenant les choses à
leur point de vue réel , ce mépris pour la poésie , ce discrédit dans lequel sont
126 REVUE DE PARIS.
tombés les vers et dont se plaignent si amèrement les préfaces des recueils
contemporains, ne pourraient-ils pas être attribués plus sérieusement aux
poètes eux-mêmes? Autrefois les versificateurs mécotimis se contentaient d'a-
dresser leurs plaintes aux Muses et de mêler leurs pleurs à cet Hypocrène dont
on ne retrouve plus les flots taris que dans les rimes obscures de quelques inno-
cens collègues de MM. Lormian et Briffant à l'Académie Française. Aujour-
d'hui , le rapsode incompris qui n'a pas trouvé d'éditeur, s'abreuve , en mau-
dissant le siècle , à la coupe frémissante de Manfred et de Faust , ou se berce en
ces vagues harmonies chrétiennes, échos dégénérés et lointains de Klopstock
et de Manzoni. I.a critique est trop courtoise, sans nul doute, envers tous ces
poètes auxquels l'état a le tort de ne point voter la liste civile du génie , et dont
la société a le tort plus impardonnable encore de ne point acheter les volumes ;
la critique est trop courtoise , disons-nous , pour se souvenir du vers impoli de
Boileau qui ramène en des voies plus obscures l'écrivain que n'absout pas le
succès. Mais sans montrer de mauvaise humeur pour cette foule de jeunes
poètes dans laquelle se rencontrent après tout , à côté de ridicules et préten-
tieuses ambitions, à côté de bardes médiocres drapés en Chatterton, tant de
généreux senti mens et de nobles naïvetés de cœur, il est légitime d'affirmer que
l'indifférence du public tient surtout à deux causes, à la décadence momen-
tanée , nous l'espérons , des chefs d'écoles , et à ce fonds de poésie réelle et bien
sentie, mais devenu commun à tous et qui , tombé dans le domaine vulgaire,
n'est plus suffisant désormais pour mettre à part et caractériser un talent.
On peut noter, sans doute, une décroissance singulière, depuis quelques
années, dans la plupart des productions de nos meilleurs poètes. Beaucoup de
gens trouvent qu'il y a aussi loin des Voix intérieures aux Feuilles d'Au-
tomne , que des ïlurmonies aux Recueillemens; et ce n'est pas être pessimiste,
à coup sur, que de préférer les ïambes à Lazare, et, pour tomber en une autre
sphère, la ^irmésis à la traduction de VEnéide. Il est h remarquer de plus que
ceux qui n'ont pas subi cette décadence ont comme laissé passer ce mauvais
simoun poéticfue, en se taisant ou en se détournant habilement vers les régions
les plus intimes et les plus discrètes de la poésie. Voyez plutôt! Le chantre du
Roi d' \ vpiot et du Dieu des bonnes (jnis s'est réfugié dans un silence prudent ;
Éloa a encore épaissi et redoublé sur son chaste front la pudeur mystérieuse
de ses voiles de lin , et pour trouver de nouveau les accens qui vont à l'ame,
la muse aimée et charmante des C.onsohdious a évité les cimes foulées, et age-
nouillre dans l'ombre près des dieux lares toujours chers, elle est restée fidèle
aux traditions secrètes du cœur, à l'étroit foyer domestique.
Mais nous voici bien loin , après tout , de notre sujet , car nous parlions de
grands poètes, et, pour être bref, il nous faut, sans transition, tomber aux
Prières portiques (1) de M. Cistac, recueil précédé d'une préface très chré-
tienne où certaine vertu cardinale, nonunée la charité, nous paraît assez mal
observée. M. Cistac n'a pas non plus l'humilité que prêchait le divin maître,
(IV 1 vol. iii-S", riiez Jouhcrl , nie dos Gros, 14.
REVUE DE PARIS. ISTT
ce qui ne renipèche pas, à ce qu'il paraît, d'éviter avec le plus grand soin les
sept péchés capitaux , puisque les lecteurs sont prévenus que le poète est aussi
p\ir que la pureté même. Je ne doute pas qu'un aussi précieux détail n'in-
téresse à un haut degré le public. On sera encore satisfait d'apprendre qu'il
s'est introduit dans le temple des lettres des spadassins et des marchands qui
traûquent de l'intelligence. Ces gens, inipuissans ù rien produire, inquiets
du mérite réel, jaloux de la sérénité du génie, envieux de tout ce qui s'élève,
ces gens qui ne veulent entendre que les écus sounans et non les purs et
divins chants du poète, sont accroupis au pied du veau d'or, obstruent
toutes les avenues et se montrent arrogans envers le talent timide et mo-
deste auquel ils ne disent que quelques mots et qu'ils ne regardent même
pas sortir de leur présence. Tout ceci est textuel, et je n'invente pas h plaisir.
Si on applique à cette plu-aséologie le procédé mythique du docteur Strauss; si
on dégage l'absolu de ces assertions nuageuses , il pourrait bien ne rester très
prosaïquement que quelque directeur de théâtre refusant de lire les drames de
M. Cistac , si M. Cistac fait des drames , ou quelque éditeur de journal ne vou-
lant pas insérer les vers des Prières poétiques, ce qui me semble pardonnable :
telle me paraît êti-e, sauf erreur, la sumbolique de cette préface. Le poète d'ail-
leurs n'attend pas du public sa récompense ; le dédain et le mépris ne peuvent
l'atteindre (je cite exactement). M. Cistac ne trouvera donc pas mauvais que la
critique se permette de faire descendre des régions divines cette muse qui peut
parler le langage des anges , mais qui , dans sa céleste ascension , semble avoir
oublié le très classique exemplaire de Lhomond qui eut peut-être gêné son
essor. IMe voici donc tout d'abord réduit au triste rôle de professeur de syntaxe,
.le m'y résigne. Les verbes sont surtout maltraités par M. Cistac, et il supprime
sans pitié les prépositions qui doivent souvent les séparer des régimes. Là c'est
Dieu qui pardonne la pécheresse. Ailleurs, par une nouvelle forme de langage,
l'auteur nous apprend qu'un seul baiser de sa maîtresse
Anticiperait dans son ame
Les extases du paradis.
Voilà, j'espère, une évolution que le mot anticijier n'avait jamais faite et à
laquelle il ne s'attendait pas. Ce procédé militaire envei-s la langue meurtrit
beaucoup de pauvres mots qui n'en [ieuvent mais et dont la critique la moins
sensible doit cependant prendi-e le parti. Il y a surtout des substitutions de
personnes pour lesquelles le code grammatical ne peut pas être plus indulgent
que le Code civil. Devant et autour sont à coup sur d'une excellente langue,
mais point quand ils se mettent brutalement à la place d'auparavant et d'alen-
tour. Le cuique suum est une vieille loi de collège que, sans pédantisme,
M. Cistac eût pu ne pas oublier.
Quant au recueil lui-même, il échappe presque à la critique par sa couleur
uniforme et terne. Dieu, l'amour, la nature, voilà sans doute de magnifiques
sujets d'inspiration qui ont suffi à Milton, à Pétrarque et à Lucrèce; mais
M. Cistac, quoiqu'il s'abreuve tour à tour aux sources pu ont puisé ces maîtres,
128 REVUE DE PARIS.
n'est arrivé qu'à l'expression vague de sentiniens devenus vulgaires, mieux
rendus par d'autres, et pour lesquels il n'a guère trouvé de nuances nouvelles.
•Quand il parle de Dieu , ce sont sans fin des astres qui s'inclinent lorsque le
Seigneur passe, et qui me rappellent les poissons de Dubartas se mettant aux
fenêtres; ce sont des promenades peu amusantes du Très-Haut par-dessxts les
étoiles où il foule le^irs tas de diamans. Dans ses hymnes d'amour, le poète
change son rhythme, et croyant rajeunir IMarot, il emprunte la très préten-
tieuse forme des épîtresde .T.-B. Rousseau. Rien qu'il soit fréquemment ques-
tion d'appas dans la terminologie erotique de iM. Cistac, et bien qu'il voie sur
le sein de celle qu'il chante un arsenal d'amonrettses armes, je dois dire que
sa poésie est néanmoins très chaste et que la femme est loin d'être pour lui,
selon son élégant langage, un objet à déhanche. Lorsqu'enfin il décrit la na-
ture, lorsqu'il célèbre V astre des nnits (synonyme de la Phébé de M. IMolle-
vaut), l'auteur me semble manquer comme toujours de ce sentiment instinctif
de l'harmonie qui , avec la pensée , constitue le vrai poète.
M. Jules Michel n'est pas aussi orthodoxe que M. Cistac, mais les allures
libres de sa pensée religieuse n'ont pas rendu son volume meilleur, et je serais
fort embarrassé de choisir entre les Rêves d'Enfant (1) et les Prières poétiques.
Si notre grand poète jM. de Lamartine n'avait pas dans ses derniers écrits traité
la langue française en pays conquis, je ne perdrais pas mon temps à faire de
ces pages l'errata grammatical de quelques recueils dont personne, excepté
les auteurs, ne saura le nom dans six mois. Mais le triste exemple donné par
un homme de génie semble autoriser, chez ceux qui ne savent imiter que ses
fautes, de singulières façons de grand seigneur et de sultan dédaigneux envers
l'idiome de Racine et de Voltaire. Sans être assez grossier pour se rappeler cer-
taine fable de I^a Fontaine, sans se croire même de prétentieuse mission d'of-
fice en faveur de la littérature difficile , on ne doit pas , dans ce sauve-qui-peut
littéraire , abandonner le vieil Anchise. Il y a un chapitre de Cervantes qui ne
donne pas grand courage , il est vrai , pour les entreprises chevaleresques, mais
pourtant les barbarismes ne sont pas des moulins à vent. Noël et Chapsal en
main, le Dictionnaire de l'Académie sous le bras, je reprends donc mon rôle
de régent. On pourrait composer avec le livre de M. .Jules INIichel un supplé-
ment au glossaire de M. Napoléon Landais et à la grammaire de Giraut-Duvi-
vier. Je passerais condamnation , à la rigueur, sur le mot snhlimifier et quel-
ques autres de même jargon dont fauteur enrichit le vocabulaire ; mais je ne
puis être aussi facile pour ce vers :
Et je priais le Christ afin qu'il me console.
Automne hrumeuse me paraît une licence quelque peu hasardée, et je n'aime
guère mieux :
Laisse-J^wr encenser un riche sans vertu ,
(t) 1 vol. in-S", chez Ebrard , rue des Malhurins-Saint-Jacques, 2i.
REVUE DE PARIS. 129
OU cet autre vers :
Feuilles que l'ouragan lève à la terre nue.
M. Cistac avait usé aussi de ces syncopes commodes et créé , à cet effet , le
verhe anniler ; à son exemple, ■M. Jules jNlichel a employé les contractions:
ainsi bien d'esclaves pour bien des esclaves, ou encore :
Le peuple crut un trône et c'était un tombeau.
.l'ai connu un gros docteur de village dont la phrase sacramentelle était, en
entrant : Comment se portez-vous^ Mais le bon médecin n'avait pas de pré-
tention au style et à la poésie. Il est vrai qu'il n'eut pas récusé ce vers des Rêves
d'Enfant à propos de la mort d'un séminariste :
Cessez donc, ses amis, de pleurer son cercueil.
La prosodie est traitée aussi cavalièrement que la syntaxe par M. jMichel ; faire
rimer eau et os, ou le pluriel avec le singulier, est un peu leste; mais la rime
de sainte et de pointe n'est pas plus tolérable que \eciel et le soleil de M. Cistac.
J'avais cru encore jusqu'ici à l'entrelacement nécessaire des rimes masculines
et féminines; mais M. Michel ne se préoccupe pas de si minces détails et il met
imperturbablement monument à la suite d'effacé! c'est ainsi qu'on trouve im-
médiatement flamme et campagne dans les Prières jioétiques. Les hiatus ne
font pas défaut non plus dans le recueil de M. ^lichel , et je ne citerai que
deux vers :
Là le Christ fut chanr/é en hommes en haillons...
Il y avait alors bien des races maudites
J'ai besoin de m'excuser de tout ceci , et j'ai hâte de sortir de ces hiatus et de
ces fautes de français. La critique , qui ne verrait que ces détails, serait méti-
culeuse et puérile sans doute. [Mais vraiment n'est-ce pas une mauvaise plaisan-
terie envers le public , et qu'il faut relever, quand on parle de son génie, quand
on annonce que l'avenir est à soi , quand on se plaint du discrédit de la poésie
et qu'on dit de cet art sublime :
Il lui fallait aussi sa couronne d'épine
Et l'on dit qu'elle meurt! non pas... on l'assassine!
n'est-ce pas se manquer à soi-même , à la plus simple di<rnité d'écrivain, aux
personnes qui veulent bien vous lire, que de faire abstraction complète de la
prosodie et de la grammaire? Pourquoi, après cela, se plaindre toujours?
Pourquoi ces déclamations contre le siècle, brigand qui se cache dans l'ombre?
Il n'est pas prudent de tant maltraiter ceux auxquels on a la prétention de s'a-
dresser.
Au point de vue philosophique et politique, les Rêves d'Enfant de M. Jules
Michel s'annoncent conuue le corollaire des Paroles d'un Croyant. Seulement
le livre de M. de La Mennais ne proclamait pas l'ère des bardes :
1^ REVUE DE PARIS.
L'autre culte est trop vieux , il est temps d'en finir
Et de nous proclamer prêtres de l'avenir.
La voix du poète doit succéder à celle du prêtre, et Dieu lui-même lui donne le
sacerdoce. Il n'y a plus besoin d'évéques pour cela. D'ailleurs l'auteur en veut
beaucoup aux évêques; il transforme la mitre en bonnet de forrnt.Yom de plus
une menace formelle : » Te dévoue ma carrière entière à la lutte... Il faut leur
montrer qu'ils seront obligés de passer sous mes feux quand ils iront demander
des palais, ces hommes qui g^ardent le titre de Monseigneur... » Le simple
clergé n'est pas épargné davantage, et le poète dit à ces iarUifes dUjnes de pen-
daison :
O frappez tout de bon sur vos grasses poitrines ,
Prêtres pulluateiirs des images divines.
Je plains sincèrement nos seigneurs les évêques , et de si terribles foudres pour-
raient bien occasionner un concile de l'église gallicane , qui rendrait incom-
plète la collection d'Hardouin. J'ignore toutefois comment les pauvres desser-
vans de campagne , avec les 750 francs que leur alloue le budget , et aussi les
princes du clergé avec le traitement à peine suffisant que leur donne l'état, ar-
rivent à ce luxe effréné qui scandalise tant l'auteur des Rcves d'Enfant.
Après la satire vient le drame , dans le recueil de M. Jules Michel. Trois per-
sonnages, Missouri, Mélina, Edmond, c'est-à-dire un prêtre jaloux , une prê-
tresse amoureuse, un Français heureux séducteur, voilà les héros. Missouri
finit par tuer Mélina et est tué par Edmond qui se tue lui-même , voilà l'action.
Quant au dialogue, il ressemble plutôt à une conversation du Ranelagh ou du
concert IMusard qu'à une tragédie orientale. Edmond, montrant à Mélina son
sein qui palpite , ajoute sans façon : Tdte-le. Chez un Français égaré aux Indes,
ce peut être là un souvenir du quartier latin; mais chez le brahme qui dit à
la jeune fille : Je veux ic faire vn sort , et qui avoue avoir eu des torta , ce lan-
gage n'est pas , à coup sur, un souvenir des livres sacrés de Viclinou ou de
Bhagavan.
Il y a incontestablement plus de talent dans le Vo/ des Heures (1) , de M. Fer-
dinand Dugué. La forme n'est pas tourmentée connue celle de M. .Iules Michel ,
incolore connue celle de M. Cistac, et il n'est pas besoin de renvoyer l'auteur à
l'étude de la syntaxe. Cela est fort heureux , car je crains vraiment que le
lecteur ne se soit déjà rappelé l'épigranmie de Lebrun sur les grâces du rudi-
ment, ou certains vers cités tout récenunent par un habile critique, à propos
de Xavier de INlaistre. (l'est une licence permise aux poètes que de parler de
leur inniiortalité , et , bien avant la première ode d'Horace , on a toléré leur
libre ascension dans les cieux ; quand le génie se mêle à cette contemplation
bienveillante de soi-même, à ces es.sors célestes , ce n'est plus de l'outrecui-
dance sans doute, c'est le juste sentiment d'une supériorité éminente. Mais
(1) 1 vol. iii-8", chez Eugtùne Rendiicl , rue Cluistine , 3.
REVUE DE PARIS. 131
pour un poète auquel ces fastueuses annonces réussissent , et chez qui cela
devient, avec le vernis du temps, une originalité naïve qu'on admire, combien
en ont été pour leur dédain envers le présent, pour leur conliant appel à
l'avenir ! S'en remettre à nos neveux , est fort conunode : c'est un jury qui a
bien des causes inscrites au rôle , inais qui ne se donne guère la peine de les
entendre, à plus forte raison de les juger; d'ailleurs, l'ude u la l'usUriU' , de
J.-B. -Rousseau, ne tarde pas à revenir à la mémoire, et l'ombre de Voltaire
nous souffle à l'oreille qu'elle n'ira pas à son adresse. A mesure qu'on lit moins
les vers, les poètes semblent se rejeter plus volontiers sur l'avenir; on est sûr
de ne voir point ruinées ces sortes d'illusions. ^I. Dugué n'a pas su résistera
la tentation du baptême personnel, et, sans que ses assertions ambitieuses
aient toutefois rien de blessant pour le lecteur, il ne croit pas avoir choisi lui-
même sa vocation de poète, et il parle des sentiers où Dieu l'envoie. Quand
l'auteur devrait voir là le dernier mot de l'hérésie de Pelage , j'avoue que la
grâce me trouve ici incrédule , et que je suis un peu sceptique a l'égard de ces
missions providentielles que les jeunes poètes se donnent si à l'aise et si volon-
tiers. L'auteur a d'ailleurs un noble désir , rien ne peut combler l'abinie de ses
pensées :
La gloire l'aurait pu , mais la gloire est trop lente
A lui poser au front sa palme étincelante ;
Et d'ailleurs il est las de courir à travers
Mille rêves confus, mille sentiers divers.
De chanter, de voler, lorsque le monde nie
La force du poète et l'aile du génie !
Ce découragement ne dure guère, connue cela est naturel chez ceux qui
aspirent à la gloire, et l'auteur annonce bientùt à un de ses amis que les yeux
un jour se baisseront sous son regard , que les autres voix se tairont devant sa
voix, et que la foule viendra l'applaudir au passage. Je suis fâché de contre-
dire M. Dugué, et, dût-il invoquer les vers de Bvtou sur le critique de VEdin-
burgRev Jei(\ je n'hésite point à lui manifester mesdoutes sur cette ovation future.
Je sais bien que le poète trouvera vite sa réponse, et que, se souvenant sans
doute de certaine pièce allégorique sur le champignon et le chêne , qui dépare
le dernier recueil de M. Victor Hugo , il dira :
Je vais livrer mon œu^Te aux étrangers railleurs
Ou bien à des amis qui ne sont pas meilleurs,
Et souffrir de nouveau la fausse bienveillance,
Le murmure insultant, le dédaigneux silence,
Et les niais conseils de tous ces froids jugeurs
Qui du jeune arbrisseau se font les vers rongeurs.
Cela n'est pas flatteur pour la critique ; et pourtant en quoi , je vous prie , la
critique est-elle si niaise et si froide.' Kiaise quelquefois, je veux bien encore ,
l^mot est trop aimable pour le récuser; mais froide, je n'en crois rien. A-t-on
132 REVUE DE PARIS.
jamais loué plus effrontément que de ce temps-ci ? A-t-on plus prodigué les juge-
niens faciles, les appréciations bienveillantes? Ne devient-il pas de plus en plus
pénible d'exprimer sincèrement une opinion juste et sévère sur un livre , comme
cela se fait au bon temps? Ce carquois de Fréron , dont il est question dans les
épigrammes du xviii" siècle , est devenu une cassolette où fume l'encens, et Le
Batteux aurait grand mal à distinguer l'hymne d'avec la critique. Je sais que
quelques rares écrivains, plus hardis ou plus francs, ont gardé leur libre
arbitre; mais voyez comment les poètes s'expriment sur leur compte! Si encore
on nous disait, sans façon : ce bon critiqve , à la manière de M. de Lamartine
parlant du public, cela serait tolérable ; mais ne trouvez-vous pas que , traité de
spadassin par M. Cistac, def7iam]>i(/noHparM. Hugo, de JuoJsparM. Dugué,
le critique doit regarder la France comme le pays , par excellence , de la poli-
tesse et du bon goût ?
Si je ne me trompe, le premier recueil de M. Dugué, les Horizons de la
Poésie , procédait directement des Orientales , et l'auteur y affectait des allures
qui vont au maître , mais qui , chez l'élève , touchent parfois à la parodie. Dans
son nouveau volume, M. Dugué a abandonné cette voie d'imitation servile,
et il y a progrès évident dans sa facture , désormais plus naturelle et plus facile ,
moins embarrassée d'assimilations bizarres, de métaphores gigantesques. Mais
si cette ampleur factice a disparu , l'absence de pensées suffisantes , l'épuise-
ment de l'image suivie en tout sens et non contenue , la diffusion vague de
l'idée à travers des formes poétiques devenues vulgaires, frappent dès l'abord.
Le vers est assez fermement assis, et ne s'affaisse pas mollement en flocons,
comme celui des imitateurs de M. de Lamartine; mais cependant la pensée
n'est ni arrêtée, ni soutenue. ]\L Dugué poursuit la poésie comme l'oiseau bleu
des Mille et lue ^Suits, à travers des plaines sans fin; mais le site ne change
guère, et, dans son uniformité, le ciel a toujours le même azur et les mêmes
rayons. Plusieurs apparitions de femmes traversent vaguement l'horizon , et
l'auteur annonce dans sa préface que l'amour charnel ouvre son livre et que
l'amour divin le ferme. Par malheur, le champ laissé à la passion est bien plus
étroit qu'on ne le pourrait croire d'après cette assertion. Elle débute et s'en tient
au désir obscur, contenu , peu ardent après tout , pour se terminer à un regret
assez vif, mais qui me paraît se repentir de torts imaginaires. Je ne voudrais
nullement soutenir ici la théorie du Kean de M. Alexandre Dumas, et je ne
crois guère à la nécessité du désordre et des passions violentes dans le déve-
loppement du génie. Racine eut écrit /'/là/rc, même s'il n'eût pas connu la
Champmeslé; Shakspeare ne s'est probablement pas inspiré de l'hôtesse de
l'auberge de la Couronne pour le rôle de Juliette, et on peut prendre ce vers
du grand Corneille pour une exagération :
Ce que j'ai de renom , je le dois à l'amour.
Mais, si honnête et si chaste même qu'on veuille faire le poète, on n'assiste pas
sans ennui au détail d'une passion (|ui meurt à sa source et se consume en des
affections assez peu distinctes, et dont on comprend mal les nuances. L'arf ,
REVUE DE PARIS. 133
pour employer un mot qu'affectionne outre mesure M. Dugué, domine surtout
dans ce recueil , et la nature simple et vraie s'efface sous les images accumulées ,
sous la discipline militaire des strophes. En un mot , l'amant disparaît sous le
poète. Si je n'avais présens les niais avis dont parle M. Dugué, je me hasar-
derais à lui conseiller, en supposant qu'il persiste dans la voie poétique , de
rester fidèle à cette manière simple dont une jolie élégie, la quatrième du
recueil , peut donner la mesure , à ce ton tendre et sensible sans prétention ,
dont voici une note, à propos des pleurs de l'enfant devenu homme :
Il voudrait retrouver pour ses peines amères
Tout ce trésor de pleurs perdus pour des chimères,
Et les mêmes objets qui les firent couler
Dans son malheur nouveau pourraient le consoler.
Il y a beaucoup de candeur et de naïveté dans les Chants et Prières (1)
publiés par aOI. de jNIaricourt et Tourneux. C'est un recueil de pièces reli-
gieuses et intimes, qui paraît être le résultat d'une association poétique. Je ne
crois point faire un éloge aux auteurs en disant qu'il n'est guère possible de
reconnaître la manière personnelle de chacun d'eux , et que les nuances de
leurs vers sont si effacées, qu'elles se confondent vite dans le souvenir. ]N"ulle
prétention d'ailleurs, nulle ambition exagérée dans ce livre. Les deux poètes
ne sont animés que de sentimenstrès moraux, et ils ne parlent nulle part de
Yenvie attachée aux pas souverains du rjènie. La portion religieuse de leur
recueil ne se distingue par aucune qualité notable. Ce sont de vagues et ternes
reflets de la partie biblique des Méditations, des cantiques où se trahit souvent
l'inexpérience diffuse des jeunes écrivains, et qui sont loin d'égaler les beaux
vers de Lamartine, et même les hynmes de ^I. Turquety. Je préfère de beau-
coup à ces banalités sur les cloches, 1" Angélus, le jour des morts, à ces mau-
vaises paraphrases de l'admirable poésie de l'Évangile , à ces lieux communs
qui traînent partout, quelques pièces d'intérieur simples et sans recherche, où
l'on ne rencontre pas, toutefois, la sobriété d'expression, la netteté de touche
désirables, et où les tons laiteux et la couleur molle et pâteuse, le manque de
décision dans \es contours, méritent d'être relevés. Malgré ces défauts, plu-
sieurs morceaux se distinguent et peuvent passer pour des pastiches ingénieux
et agréables, où se mêlent le procédé de Sainte-Beuve et la manière de
Brizeux.
La plus stricte orthodoxie , ]Mabillon lui-même , sa liturgie en main , ne
pourrait rien reprendre dans le volume de M^I. 3Iaricourt et Tourneux. En
revanche, l'ombre de Chompré tressaillirait de joie à la lecture de la brochure
de M. Jouannos, intitulée les Bameites (2;; car M. Jouannos est aussi essen-
tiellement mythologique que classique. La Bamette est une fort agréable pro-
menade d'Angers qu'affectionne le poète ; de là la description des campagnes ,
(1) 1 vol. in-I8 , chez Desessart, rue des Beaux-Arts , 15.
(2) In-S", chez Fournier, rue de Seine , t i.
134. REVUE DE PARIS.
qui , à défaut des rubis de Golconde , produisent d'excellens abricots revêtus
de nanliin, du clianvre et des prunes de mirabelle. Ici Vosgien le dispute à
Clionipré , et pour que les dictionnaires soient au complet, Richelet sans doute
fournit les rimes. Dans ses rêveries sous les ombrages des Baniettes , rêveries
qui se prolongent jusqu'au moment oit l'hébiis délelle dans les bras de Téthys,
M. Jouannos pense souvent à M"'' Lirose, le plus bel ornement des rives du
Maine. M"' Lirose, dont le poète avait obtenu l'amour, bien qu'elle n'eût pas
un nom mytbologique , lui a été ravie par un mirlillor funeste, Dorval, qui
l'a séduite avec
Des navires chargés de sucre et de coton ,
Des effets sur Anvers, Londres , Paris, Boston.
M. Jouannos, on le voit , réussit très agréablement à sauver la tradition clas-
sique; quoiqu'il n'ait pas traduit Homère comme M. Bignan, je ne désespère
pas de le voir concourir avec succès à l'Académie Française, si M. Jay propose
quelque jour pour sujet le Triomphe du goùi contreles novateurs romantiques.
Le poème sur V Éducation (1) nous reporte tout d'un flot aux beaux jours du
collège d'Harcourt, ou des Grassins, à l'âge d'or des pères de l'Oratoire, au
bon Hersan du Traite des Etudes. L'auteur, M. Boyer , est le digne héritier des
traditions de Rollin. Il a passé la meilleure partie de sa vie à enseigner la rhé-
torique, et, toujours préoccupé de ses classiques souvenirs, il chante dans les
tardifs loisirs de la retraite le bonheur que procure l'étude et même la carrière
universitaire , car dans la chaire obscure de son collège de province , IVI. Boyer,
par le dévouement à ses travaux , la conscience de ses devoirs, le désir soutenu
du bien , a su se créer des enchantemens et des joies de chaque jour. Ce calme
profond, cette satisfaction de soi-même après une existence honnêtement
remplie, contrastent d'une remarquable manière avec ces découragemens sans
motif, contre lesquels se brisent dès les premiers pas tant d'ambitieuses et im-
puissantes vanités. A chaque page de ce volume, dans la préface, les vers et
les notes, c'est une effusion , un épanchement de souvenirs, une bonté intime
qui étonne comme une merveille des anciens temps. Le collège du IMans, ses
beaux dortoirs , sa chapelle bien blanchie, voilà l'horizon habituel de M. Boyer.
C'est là qu'il a vécu, c'est là qu'il s'est fait aimer, plus heureux que tant d'au-
tres sur un plus vaste théâtre. Il sait le nombre des joiu's qu'il a passés dans
ses classes, élève ou maître, sur les bancs ou dans la chaire; les distributions
de prix, les visites des inspecteurs, sont les grands points d'arrêt de son exis-
tence. Il compte par vacances plutôt que par années , et la décision du Conseil
royal qui décrète le thème grec a marqué à ses yeux, dans l'histoire du pro-
grès social, comme un notable événement. Élevé à l'abbaye de IMarmoutier, le
4igne professeur a gardé aussi pour le cloître bien des souvenirs aimés. Il
parle encore avec enthousiasme du talent des frères bénédictins à toucher
l'orgue, de leurs belles solennités religieuses. Du reste, le désir le plus sincère
(1) 2 vol. in-8", chez llaclieltc, rue Pierre-Sarra/Jn , 12.
REVUE DE PARIS. 135
du bonheur de la jeuoesfte a dicté ces chants. Quinze mille vers sur les salles
d'asile, la version latine, Tépellation et les pensums, cela est un peu long
sans doute, mais la critique est bientôt désarmée i)ar l'extrême honnêteté de
l'intention. M Boyer est le dernier né de la famille des Jouvency, des San-
lecque, des Lebeau et des Crevier. ('omme eux il croit de toute son ame à la
puissance et à l'avenir de la rhétorique ; il est surtout dévot au culte de la
muse latine, mais il rêve aussi parfois des améliorations radicales. Chez lui , du
moins, le radicalisme n'a rien de subversif; et il ne s'agit pas de l'humanité.
Nous en félicitons I\I. Boyer. Le monde est bien vaste, bien vieux, pour le
changer tout d'un jour, à l'aide d'une brochure ou même d'un in-octavo,
et la réforme est beaucoup plus voisine du possible quand elle va de Lhomond
au Conciones.
Que déduire de ce court bulletin poétique , et faut-il accuser l'indifférence
du public plutôt que le talent des écrivains? Pour ma part, je suis convaincu
que toutes ces préoccupations politiques , cette grande part accordée aux inté-
rêts matériels , dont les préfaces se plaignent avec tant de dédain , n'empêche-
raient nullement un \Tai talent poétique de prendre place, et de se produire
s'il débutait avec éclat. Les hautes sources où les âmes s'abreuvent ne sont pas
taries, et la poésie ne meurt pas ainsi tout à coup chez une grande nation. Ke
reportons donc qu'à la médiocrité de ceux qui chantent , et non à notre époque
elle-même, le discrédit momentané dans lequel sont tombés les vers. Les écoles
poétiques de la restauration , en popularisant le mouvement littéraire com-
mencé par ]\L de Chateaubriand et M""^^ de Staël , ont rendu vulgaire un cer-
tain canevas lyrique, si bien qu'au sortir du collège il n'est guère déjeune homme
d'esprit qui n'ait écrit quelque pièce touchante et harmonieuse, quelque ode
bien nourrie d'images. En rhétorique la forme poétique peut être un bon exer-
cice de stA'le , mais quand on la garde , sans un talent vTaiment original et pro-
fond , quand on s'y obstine et qu'on s'y enferme , que loin d'être un ornement
discret, ou une faiblesse précieuse, la poésie est prise comme centre d'une car-
rière, je crois que cela devient souvent un danger et quelquefois un travers.
Plus que la prose , le rlnthme prête , par l'habitude qui le rend si facile, à l'cner-
venient et à la diffusion de la pensée. Je ne veux point du tout prendre en
pédant le parti exclusif de la prose, et j'avouerai que le mot de Malherbe
sur les poètes me paraît inepte. jMais il faut maintenir néanmoins que le culte
exclusif, absolu de cette poésie molle et allanguie , prépare mal aux vraies luttes
du monde, aux devoirs de la société, à la vie pratique enfin, et que bien des
carrières ont été ainsi faussées et perdues.
/:'■
BULLETIN.
Nous n'hésitons pas à dire que rien ne se termine parce que la coalition
n'est pas suffisamment dissoute. Ainsi , loin de repousser les attaques des
journaux de la gauche , qui appellent la réprobation publique sur ceux qui
tentent de jeter la division dans les rangs de l'ancienne opposition, nous vou-
drions venir en aide à tous ceux qui se sont donné cette tâche vraiment pa-
triotique. Nous avons malheureusement moins de complices que nous ne le
voudrions; et c'est là justement ce qui empcche la France de voir la fin de son
malaise et des cruels embarras qui font tout languir dans le pays depuis deux
mois.
Nous n'avons pas besoin de rappeler ce qu'était la coalition. Nous avons eu
de fréquentes occasions de montrer sur quel étrange amalgame d'opinions elle
s'appuyait. Souvent, il nous est arrivé de déplorer les résultats de cette alliance,
et de montrer combien les partis qui y figuraient étaient opposés entre eux.
Cette opposition de vues , entre gens qui marchaient à un même but , nous
semblait avec raison un malheur. ]Mais aujourd'hui nous avons à signaler
un malheur d'un autre genre ; nous parlons de la difficulté qu'éprouvent quel-
unes de ces opinions, si disparates, à se séparer les unes des autres. Il y a
mieux ou plutôt il y a pire : c'est qu'à force de voir ce pcle-méle politique , la
chambre, comme le public, semblent en quelque sorte s'y être habitués , et
qu'on ne prend plus les opinions au sérieux. A peine si l'on^semble admettre
qu'elles existent encore, et il n'y a que ceux qui parlent en riant des affaires,
comme fait M. Garnier-Pagès, qui aient quelque chance de se faire écouter
dans la chambre. On dirait l'assemblée des Abdérites où les affaires publiques
étaient devenues impossibles à traiter à force de bouffonneries. Nous avons
passé, comme jadis les Abdérites, pour le peuple le plus jovial du monde;
mais, en vérité, c'est pousser trop loin l'esprit et la gaieté.
Nous ne voulons pas dire que les opinions soient entièrement effacées de la
chambre. Chacun garde les siennes, nous le savons bien; mais chacun se trou-
vant lié, par l'effet de la coalition, avec des hommes d'opinions opposées à celles
(|u'on a , on se dédommage de cette tolérance en quelque sorte forcée , en don-
nant libre cours à son antipathie pour les nuances. En un mot , les hommes
REVUE DE PARIS. 137
politiques ménagent leurs éternels ennemis pour attaquer leurs adversaires du
moment. Le centre gauche et le centre droit luttent corps à corps, tandis que
l'extrême gauciie et Textréme droite font cercle, parient comme dans un combat
de coqs, et battent des mains. Or, il n'y aura, selon nous, de paix et de sécurité
que lorsque les combattans actuels se lasseront de se déchirer au grand plaisir V
de ces spectateurs qui n'ont qu'à gagner à la défaite de l'un ou l'autre des
deux partis.
On admire ce qui vient de se passer en Angleterre , et la retraite tout-à-fait
noble ettoute constitutionnelle du ministère de lord Melbourne. Mais, en Angle-
terre, il y a une suite de nuances à parcourir dans les partis parlementaires; et
des whigs aux tories, il y a tout un système à changer, sans être forcé de passer
par les radicaux, dont les opinions mettent tout l'établissement constitutionnel
en question. Ici , au contraire , en quoi les divers partis qui prétendent au pou-
voir, et dont les divisions prolongent cette crise, diffèrent-ils essentielle-
ment.^ Le programme des 221 rend-il inadmissible le programme du centre
gauche? Le parti de M. Cunin-Gridaine, de M. le général Bugeaud, repré-
sente-il une aristocratie altière qui veut tenir dans l'état de soumission la dé-
mocratie représentée par jNIM. Thiers, Dufaure ou Passy? Il n'y a là ni des
lord Melbourne , ni des sir Robert Peel. Les hommes qui ont essayé vainement
de former un ministère, ont été obligés d'exagérer leurs principes pour se trou-
ver en opposition les uns avec les autres. Les doctrinaires, après avoir marché
avec la gauche , se sont jetés à droite pour reprendre bien vite quelque force
contre des alliés qui les abandonnaient ; et si le centre gauche marche avec la
gauche, c'est qu'on ne fait rien pour le retirer de l'opposition. Or, rien ne
finira tant que le centre gauche aura la gauche pour lui et derrière lui; et
c'est justement l'état de choses qu'il faudrait se hâter de finir en ou^Tant le
ministère au centre gauche.
Assurément, la gauche, qui soutient M. ïhiers et ses amis, est plus habile
que la fraction du parti modéré qui semble vouloir encore l'éloigner des af-
faires. La gauche sait bien que M. Thiers et ses amis, M. ïhiers surtout,
donnent à l'opposition un vernis de modération , qui l'aide peu à peu à s'em-
parer des esprits. L'opposition de gauche n'a fait ainsi que trop de progrès
dans l'opinion publique ; et l'on a vu les hommes les plus modérés se laisser en-
traîner dans les élections en disant qu'une coalition où figurent des soutiens
du gouvernement de juillet tels que M. Thiers et d'autres, ne peut avoir rien
de dangereux. La gauche ne manque pas d'habileté dans cette tactique, mais
sérieusement le Courrier Français et les journaux de cette nuance abuseront-
ils jamais personne en soutenant que M. Thiers, M. Dufaure et le centre gau-
che marclient avec eux , et qu'ils ne peuvent entrer au ministère sans leur
appui .^ Y entrer, soit; mais nous les défions de s'y maintenir en marchant
avec la gauche; aussi n'y songent-ils pas, sans doute.
La gauche nous dira-t-elle, s'il lui plaît, ce que le centi-e gauche de la coa-
lition a de commun avec elle depuis la ratification du traité des 24 articles , de-
puis l'évacuation d'Ancône, en un mot depuis la reîi.iifp du iiiinisîprî' du
r(»MK\. Af\r. SI i>t>ï.t-:mk\t. Id
138 REVUE DE PARIS.
15 avril? M. Thiers est-il, par hasard, pour l'abolition des lois de septembre
avec le Courrier Français, pour la réforme électorale avec le Siècle, et ne
serait-il pas, au contraire, pour le maintien des lois de la presse, pour l'ajour-
nement indéfini des réformes politiques, avec les 221 , avec tous les hommes
modérés de la majorité du 15 avril ? Qu'on ne vienne donc pas nous parler d'un
ministère de centre gauche appuyé sur la gauche. Un parti politique n'est rien
que par ses principes ; et si le centre gauche ne réforme pas les lois de sep-
tembre , s'il ne donne pas le suffrage universel , il aura beau ménager la gau-
che , la flatter, être poli et aimable avec elle , il ne s'appuiera pas sur la gauche ,
mais sur le parti modéré, quelque nom qu'on lui donne. La gauche le verra
si bien , qu'elle ne tardera pas à attaquer ce ministère , et à l'attaquer comme
elle attaque , c'est-à-dire violemment. Nous ne croyons donc pas à un ministère
de centre gauche appuyé sur la gauche, comme quelques esprits inquiets
paraissent le craindre. M. Thiers et ses amis pourront vivre de bon accord
avec la gauche tant qu'ils ne manieront pas les affaires , de même que la coali-
tion a pu subsister tant qu'il n'a fallu que détrubre; mais dès que M. Thiers,
dès que les ministres du centre gauche se verront forcés d'agir et de parler
comme ministres, ils ne trouveront dans la gauche que des adversaires. Il
en sera ainsi, nous le disons, à moins que les 221 et l'ancien parti minis-
tériel ne soient décidés à jeter M. Thiers et ses amis du centre gauche dans
l'opposition , ou à le forcer, par leur propre opposition , s'il était ministre , à
demander des secours à la gauche contre ceux qui partagent ses opinions. En
pareil cas, les 221 , s'ils sont en majorité, devront se montrer conséquens et
contribuer à former une administration doctrinaire que le maréchal Soult con-
sentira sans doute à présider. Seuls maîtres des affaires, les doctrinaires repré-
senteront une sorte de ministère tory. Pareille chose se fait en ce moment en
Angleterre , et c'est une expérience qu'on peut tenter.
Le ministère du 15 avril appartenait essentiellement au centre gauche, tel
qu'on l'a toujours entendu jusqu'à ce moment où , grâce à la coalition , les opi-
nions et les nuances sont devenues si difficiles à débrouiller. Tous les actes aux-
quels M. Mole a attaché son nom depuis le 15 avril, portent ce caractère. A
commencer par Tamnistie , début de cette administration , la marche du minis-
tère du 15 avril a toujours eu l'empreinte de cet esprit de conciliation et de libé-
ralisme auquel ses adversaires eux-mêmes commencent à rendre justice. Ce mi-
nistère a été renversé par des élections où domine, nous dit-on , l'élément du
centre gauche, et il sera remplacé par qui? Par le centre droit, modifié peut-
être par quelques hommes les moins avancés de l'ancienne majorité ministé-
rielle! Nous reculerions ainsi du 15 avril au 6 septembre, et au 6 septembre
sans M. Mole! PLst-ce là ce qu'on veut? A la bonne heure! Une telle combi-
naison amènerait bientôt la nécessité d'un 15 avril, du retour de la politique
modérée et rintervention de l'esprit conciliant de M. 3Iolé; sous ce point de
vue, nous ne nous en plaindrions pas.
Toutefois, nous aurons le courage de dire aux 221 qu'ils nous semblent mal
guidés, mal conseillés en ce moment, et qu'ils feront bien d'examiner atten-
UEVUE DE PARIS. 139
tiveraent autour d'eux pour voir s'ils ne sont pas sur le point de s'engager
dans une fausse route. On a beaucoup blâmé les difficultés de personnes qui
se sont élevées dans les nuances modérées de la coalition , quand il a été
question de former un ministère. Les 221 sont à présent sur cette voie, et
depuis quelque temps nous les voyons un peu exclusivement occupés des noms
propres. Après avoir noblement et dignement soutenu une bonne cause , les
221 , trahis par la victoire, ont eu, il faut le dire, une défaite des plus heu-
reuses ; ils sont tombés avec une sorte de grâce , et dans une attitude qui ne
laisse pas que d'avoir ses avantages. Leurs vainqueurs sont divisés, et ils
peuvent se retirer de cette bagarre avec les meilleures conditions; ils peuvent
contribuer puissamment à former un ministère modéré et durable , en état de
résister aux évènemens qui se préparent , et capable de redresser l'esprit public
si faussé depuis quelque temps. Enfin, ils sont à même de rallier au pouvoir des
capacités qui l'avaient affaibli par leur éloignement. C'est encore un beau
rôle que celui des 221. Voudront-ils, au contraire, nous donner un ministère
faible, éphémère, et créer une opposition plus forte, en y clouant les capa-
cités que des circonstances, que nous avons jugées plus sévèrement que per-
sonne , y ont conduites passagèrement.'
Et quel moment choisirait l'intelligente et loyale majorité du 1-5 avril pour
commettre une pareille erreur.' Le ministère de ]\L ]\Iolé a mis fin à de
grandes difficultés. Il a rendu des services méritoires, et il a eu un courage
rare en tous les temps , celui de prendre la responsabilité de mesures qui
devaient le dépopulariser. Peu de ministères ont légué moins d'embarras à
leurs successeurs. A l'époque de la démission de celui-ci, les affaires difficiles
d'Ancône et de Belgique ont été terminées, le budget était présenté aux cham-
bres , la tranquillité intérieure assurée , et la prospérité publique n'avait pas
encore souffert. Mais en deux mois de crise tout a changé, soit par l'effet de
cette crise , soit par l'effet même de la marche du temps. Les affaires sont
suspendues ; sous une apparence tranquille, l'inquiétude est au comble , et les
affaires extérieures sont à la veille de prendre un aspect nouveau. ]\e serait-
il pas bien dangereux de former un cabinet qui ne serait pas durable , et qui
aurait encore un caractère provisoire, ou ( ce qui serait pire ) qui serait défini-
tivement opposé à l'esprit public , quand les états constitutionnels liés par la
quadruple alliance sont tous dépourvus de ministères, et à la veille de modifier
leurs gouvernemens ? La France se meut principalement, dans sa sphère
d'action politique , entre l'Angleterre et l'Espagne. Ici se forme un cabinet
tory, et là un ministère d'extrême gauche. Voulez-vous faire dominer, en
France, dans le pouvoir, l'élément centre droit, et renforcer ainsi l'oppo-
sition d'extrême gauche? Vous créez deux dangers à la fois; vous attisez le
feu aux Pyrénées , et vous associez la monarchie de juillet à la mauvaise for-
tune du cabinet tory, sans vous assurer de son concours. En un mot, vous
prenez toutes les mauvaises chances avec la certitude de ne pas être admis au
partage des bonnes. La France suivrait en pareil cas la politique de l'Angleterre,
sans pouvoir compter sur ses bons offices, car les tories, tout en maintenant les
liO ISEVLIi DE PAUIS.
bases d'une ulliame si iiiii)ortanîe j)()iir les deux nations, sympathiseront par-
tout avec les puissances absolues. Enfin, si le ministère tory tombait lourdement,
le ministère centre droit périrait parla secousse, et nous nous trouverions
brusquement en face de la fatale nécessité d'un ministère de gauche ! Encore une
fois, est-ce le moment d'écarter le centre gauche et de se séparer de lui pour
le jeter dans les bras du parti extrême , qui s'efforce de le retenir en ce mo-
ment? Qu'on y songe, la chute du ministère anglais aggrave singulièrement
la situation. La France doit rester unie à l'Angleterre, mais elle ne doit pas
relléter servilement toutes ses nuances politiques. C'est au contraire un point
important que de maintenir l'alliance anglaise indépendamment de la couleur
du cabinet britannique ; car c'est constater, aux yeux de l'Europe , la solidité
de ces rapports. Un mot que nous avons recueilli de la bouche du prince de
Talleyrand ne sera pas inutile à rappeler. Nous l'avons entendu affirmer plus
d'une fois qu'en 1830 il avait trouvé plus de facilités, en sa qualité de repré-
sentant de la nouvelle monarchie de juillet, à traiter avec le duc de Wellington
qu'avec lord Grey, qui prit plus tard le ministère. Ajoutons, puisque nous
sommes sur ce chapitre , que les gouvernemens absolus s'efforceront de tirer
parti du gouvernement qui se prépare en Angleterre , et que la politique de la
France aura besoin d'un surcroît de ressorts pour qu'on ne dise pas de nous ce
que disait le grand Frédéric : « La France a la force et la puissance; il ne lui
manque que la volonté. »
Pour le centre droit , si nous désirons le voir admis au pouvoir, à petite dose
il est vrai , c'est surtout pour que personne n'ignore que le centre gauche
n'est pas soumis à la gauche, et qu'il ne s'appuiera jamais volontairement sur
elle. Le souhait que nous formons est donc tout-à-fait indépendant de nos sen-
timensà l'égard des doctrinaires-, c'est l'intérêt général qui nous le dicte. Mais
si l'avantage d'un parti y entrait pour quelque chose , ce serait sans nul doute
celui du centre gauche; car .les doctrinaires ont au moins autant d'intérêt que
la gauche à voir M. Thiers allié à M. Odilon Barrot, et défendu par le Cour-
rier Français.
C'est aux 221 à réunir les nuances d'opinions faites pour s'entendre. Ils y
réussiront d'abord en abattant les barrières que quelques-uns d'entre eux sem-
blent élever devant le centre gauche, puis en ne stimulant pas trop l'ambition
des doctrinaires, qui rêvent aujourd'hui la transformation de la majorité du
15 avril en majorité du centre droit. Encore une fois, ce serait revenir du
15 avril au 6 septembre, et y revenir avec des hommes qui formaient l'oppo-
sition dont la volonté a renversé le ministère du 6 septembre, oii les doctri-
naires étaient en majorité.
Les 221 ont un bel exemple sous les yeux. C'est celui que leur donne la cou-
ronne. Le roi semble avoir oublié jusqu'au nom des hommes qui réclament le
pouvoir; il n'a demandé que leur programme, l'exposé de leurs princijies.
Nul, quoi qu'on ait dit, n'a été rebuté; et quand les partis seront d'accord
pour former une majorité, ils trouveront la couronne prête à écouter sa voix.
C'est de ce point de vue seulement qu'il faut envisager l'adresse. La chambre
REVUE DE PAIUS. 141
se tait cette adresse à elle-même eu quelque sorte , et elle y a vu une manière
de constater la majorité par un vote. Ainsi s'explique l'unanimité qui a ac-
taieilli la première partie de la proposition de M. IMauiîuin. ]Vous voyons avec
plaisir que le centre gauche vient d'obtenir une majorité dans la commission
de l'adresse ; car il nous tarde de voir la gauche se séparer du centre gauche ,
et ce dernier parti reprendre sa place dans les rangs des conservateurs. Mais
nous connaissons les nécessités du gouvernement parlementaire , nous dirions
presque ses faiblesses. En se présentant seul et sans soutien à l'ancienne majorité
ministérielle, le centre gauche risquerait de se voir traité avec hauteur, car c'est
surtout dans la guerre parlementaire qu'on ne peut négocier que l'épée à la
main. jMais, nous le répétons, la crise a changé de nature depuis les derniers
évènemens extérieurs. Il y a huit jours, nous disions avec tout le monde qu'il
était urgent d'en finir. INous disons aujourd'hui qu'il y a hâte de bien finir.
Un ministère qui ne parlerait pas à l'opinion ou qui la blesserait , aurait des
conséquences qu'on ne peut prévoir, car les circonstances ont un aspect infi-
niment plus sérieux que sous le ministère du 1.5 a\Til. Alors qu'il était question
de la Belgique et d'Ancône, ces difficultés étaient miires, et par conséquent
près de leur solution. Il en est ainsi de toutes les difficultés politiques exté-
rieures. Quand le public les voit et sait qu'elles existent, elles sont déjà moins
dangereuses. Celles qui naissent renferment le plus de dangers , et ce qui se
passe en Angleterre peut donner , dès ce moment , à réfléchir.
On répondra en prononçant l'illustre nom du maréchal Soult. Nous souhai-
terions plus que personne que le maréchal Soult fût en situation de terminer
nos embarras ; et à nos yeux ce ne serait que justice , car il y a beaucoup con-
tribué. Si , à sou retour d'Angleterre, le maréchal Soult avait secondé la bonne
volonté de jM. Teste et de jM. Humann, qui consentaient à faire partie du mi-
nistère de M. Mole, à qui il devait l'ambassade extraordinaire de Londres, de
grandes inquiétudes eussent été épargnées au pays. Le maréchal avait accepté
la mission de représenter à Londres le ministère du 15 avril; il n'eût été que
conséquent en en faisant partie. Alléguera-t-on le peu d'expérience en matière
de gouvernement représentatif dont se targue , dit-on, M. le maréchal Soult,
et le justifiera-t-on ainsi d'avoir écarté par un refus M. Teste et M. Humann
du cabinet du 15 avril? La même raison pourrait servir à justifier les phases si
diverses de sa conduite dans la crise actuelle ; mais alors de quel secours sera
M. le maréchal Soult au gouvernement représentatif s'il ne l'entend pas
mieux , et quel espoir fonde-t-on sur son épée quand le pays est en paix avec
les factions et avec l'Europe? L'épée du maréchal Soult n'est pas, comme on
l'a dit du poignard de Louvel, une idée politique, et le maréchal qui, après
avoir demandé depuis deux ans un ministère de gauche, penche aujourd'hui
pour un ministère de droite, ne nous semble pas très-propre à faire cesser
l'incertitude qui se glisse de plus en plus dans les esprits.
Les négociations ministérielles se sont terminées en Angleterre avant les
nôtres. On pouvait le prévoir. Un des premiers résultats du changement de ca-
binet est le départ du comte Granville , qui a donné sa démission des fonctions
142 KEVUE DE PARIS.
d'ambassadeur d'Angleterre à Paris, qu'il remplit depuis plusieurs années. Le
caractère simple et noble du comte Granville lui avait concilié beaucoup d'amis
et de partisans , et son éloignement laissera de vifs regrets. Toute la société
française et la diplomatie s'étaient rendues vendredi à la dernière réception de
lord Granville , dont la magniOque hospitalité est connue de toute l'Europe,
On y remarquait M. le comte Mole, qui a retardé son départ pour l'Angle-
terre, et M. Thiers, qui s'est entretenu longuement et amicalement avec lui.
Cette circonstance a paru faire impression sur les personnages politiques qui
assistaient en grand nombre à la réception de lord Granville.
— La reprise du Couite Onj n'a pas trompé nos espérances. Jamais le chef-
d'œuvre de Rossini , jamais cette admirable musique si ingénieuse et si bien en
scène, si parfaitement italienne par la mélodie et le rhythme, si française par
l'esprit et l'intelligence de la situation , ne s'était produite à l'Opéra avec plus
d'honneur et de succès. L'exécution , on peut le dire , en a été ravissante et
complète, tous la chantaient avec amour, tous se sentaient si bien à leur place :
M. de Candia dans le comte, Levasseur dans le gouverneur, M'"" Dorus dans
la comtesse , M""" Stoitz dans le page. M. de Candia et M""' Dorus ont eu le
triomphe de la soirée. Nous l'avions prévu , la voix si charmante et si flexible du
jeune ténor convient à ravir aux tours de cette musique. M. de Candia s'est tiré
avec adresse des nombreuses difficultés du rôle. Son intonation a été constam-
ment irréprochable et sa vocalisation fort habile. Pour la grâce , l'élégance et
le goût , M. de Candia a réalisé tout ce qu'on attendait de lui , et dans le ma-
gnifique trio du second acte , vers les dernières mesures , lorsque le comte , aux
pieds de la jeune châtelaine, éclate en un si beau transport, sur ces paroles :
« Vrai Dieu, madame, peut-on vous aimer assez! » sa voix a révélé une puis-
sance inouie , et dont Duprez ne manquera pas d'être jaloux ; que ceux qui
prétendent que l'art est tout au théâtre , aillent entendre INI. de Candia dans le
Comie Orij, et nous verrons s'ils persistent long-temps dans leur opinion.
Certes, nul ne le conteste , l'art accomplit des merveilles, il transforme, il
étonne, il ravit ; mais, qu'après tant de tours de force pénibles et d'efforts exces-
sifs, une voix naturellement riche et sonore s'élève, et dites-nous si la seule émis-
sion de cette voix juvénile, égale, bien posée, ne vous émeut pas plus profondé-
ment et n'éveille pas en vous de plus vives et de plus agréables sensations que
tous ces ut laborieux qu'un chanteur tire du fond de sa poitrine, à la sueur de
son front. M"'" Dorus chante le rôle de la comtesse avec cette grâce exquise, ce
bon goût, cette perfection qu'on lui connaît. BI"" Dorus est aujourd'hui à l'Opéra
la seule cantatrice qui se préoccupe sérieu.sement de son art et travaille sans
relâche à se concilier les faveurs du public. Avec elle , au moins , jamais on n'a
de doute ou d'inquiétude; elle ne tente jamais que ce qu'elle est sure de bien
faire, et dans sa vocalisation ne laisse rien au hasard. A l'air d'Elisabciia
qu'elle chantait autrefois au premier acte. M'"" Dorus a substitué la cavaline
ûeMathilde di Shabran qu'elle dit en véritable cantatrice italienne, absolu-
REVUE DE PARIS. 14^3
ment comme feraient la Persiani ou la Grisî. M""" Donis n'a qu'un tort vis-à-
vis de notre public, celui d'être Française; heureusement, INI. de Candia , lui,
est Italien ; et dans le ravissant duo du second acte, où ces deux voix se groupent
et se marient avec tant de charme et de bonheur, l'illusion est telle qu'on se
croit à Favart. Il semble qu'on aurait dû profiter de cette occasion pour rache-
ter le congé de M"'" Dorus , pas du tout ; on reprend le Comte Ory pour le lais-
ser là presque aussitôt. A quoi bon le succès si l'on y renonce après trois repré-
sentations? M. de Candia et M""' Dorus partent pour l'Angleterre dans quelques
jours, et voilà le Comie Ory abandonné de nouveau. Passe encore pour le
Comte Ory, mais les autres partitions du répertoire , quelle chance leur reste-
t-il d'être produites dignement? Nous savons que l'administration compte
beaucoup sur les débuts de M"" Nathan; mais, après tout, M"'' Nathan peut
aussi ne pas réussir, et si les espérances qu'on met en elle étaient trompées par
hasard , faudrait-il alors en venir à confier les destinées du premier théâtre
lyrique à M""" Nau? — Nous voudrions bien ne pas voir intervenir Duprez dans
toutes ces querelles; mais le fait est que l'influence du grand chanteur devient de
jour en jour plus exigeante, et finira, si Ton n'y prend garde, par compromettre
gravement les intérêts de l'Opéra. Nous ne voulons pas le moins du monde
contester les droits du talent et du succès , et nous pensons que Duprez les
exerce avec franchise et loyauté. Cependant il est clair que depuis qu'il est à
l'Opéra, tout s'y fait à son avantage , et depuis quelques jours , à l'avantage de
la jeune élève qu'il affectionne, ce qui revient parfaitement au même. Pourquoi
M. de Candia , ce jeune chanteur de tant d'avenir, n'a-t-il aucun rôle dans tous
les opéras qu'on doit mettre en scène d'ici à deux ans au moins ? Pourquoi
lui a-t-on repris le rôle de Polyeucte qu'on lui avait donné d'abord? Pourquoi,
lorsque le Comte Ory vient d'avoir un si beau succès , au lieu de le donner trois
fois de suite, comme cela se fait toujours pour les opéras qui réussissent, se
plaît-on à l'interrompre pour jouer, mercredi, le Lac des Fées, qui fait 4,000 fi*.
de recette? Pourquoi M"" Stoltz, cette cantatrice utile et toujours de bonne
volonté , se retire-t-elle? Pourquoi M'"" Dorus , après avoir répété plusieurs fois
un rôle dans une partition nouvelle , se voit-elle contrainte de s'en départir en
faveur d'une jeune fille encore sans renom? Quelle que soit la confiance qu'il
ait en lui, il est impossible que Duprez pense qu'il va suffire au répertoire,
assisté seulement de M""" Nathan. Il y a des rôles que Duprez ne peut aborder
en aucune façon, Robert-le-Biahle et le Comte Ory, par exemple, et 31"'' Na-
than n'a pas la prétention de vouloir chanter dans la même soirée Alice et
Isabelle , Valentine et ]\Iarguerite de Navarre. Rien n'est plus dangereux, pour
une cantatrice , que de se faire ainsi une si large place à ses débuts. Lorsque
M"" Falcon parut pour la première fois dans Alice , on sait quel succès écla-
tant et mérité l'accueillit sur la scène. On montait alors Gustave, et M. Auber,
cédant comme les autres à l'enthousiasme du moment, reprit à M""" Damoreau
le rôle de la comtesse qu'il lui avait confié, pour le donner à M"" Falcon. Triste
précédent qui ne porta bonheur ni à Gustave ni à M"*" Falcon !
— Le théâtre de la Bourse a donné cette semaine un petit opéra sons impor-
tance. On retrouve çà et là, dans Jr Panier jlevri, certaines qualités d'instru-
IH REVUE DE PARIS.
mentation facile et de mélodie agréable qui distinguent le talent de M. Thomas;
mais à un moins haut degré que dans la Double Echelle, ce qui , du reste , ne
manque jamais d'arriver chez les nmsiciens qui se complaisent dans une ima-
gination au point de la vouloir reproduire sans cesse. IM. Thomas a fait la
Double Échelle, une jolie comédie à ariettes, qui tient sa place entre Adolphe
et Clara et le Prisonnier, c'est bien ; mais pourquoi ne pas en rester là , pour-
quoi revenir toujours aux mêmes sujets, aux mêmes caractères, aux mêmes
combinaisons? M. Tliomas croit-il , par hasard, que la musique soit faite uni-
quement pour mettre en scène des sénéchaux et des greffiers affublés d'énormes
perruques , qui portent des bouquets de roses , et chantent en chevrottant des
refrains auxquels on donne à plaisir un tour suranné ? En fait de musiciens
bouffes, M. Thomas semble donner à Rousseau le pas sur Cimarosa, et pré-
férer l'école du Devin du Villaye à celle du Mariage Secret. Chacun son goût!
Qui sait? peut-être Lubin et Colette sont-ils des personnages fort comiques , et
que Rossini et Meyerbeer ont eu le plus grand tort de négliger. Cet excellent
bailli surtout, qui , dans le Rossignol , chantait un air si bouffon en apportant
une cage à perroquet , pourquoi ne le reproduirait-on pas aujourd'hui ? Après
tout , c'est une vocation comme une autre , que d'être appelé par son talent à
remettre en crédit sur la scène tous ces bons vieux caractères si fort en honneur
du temps de Monsigny ou de Lebrun.
— La séance solennelle qu'a tenue hier l'Académie des sciences morales et
politiques, a été consacrée presque entière à l'audition d'une biographie de
M. de Talleyrand , due au secrétaire perpétuel, M. Mignet,qui avait déjà
tracé d'une manière si élégante et si ferme les éloges de Rœderer et de Sieyès.
Un discours du président de l'Académie, M. Dupin, a ouvert dignement la
séance. M. Dupin a exposé dans ce discours, avec la parole nette et vive qui le
distingue, les sujets de prix adoptés par l'Académie pour les années 1840 et
1841. M. Mignet a succédé à M. Dupin , et son remarquable travail a captivé
aussitôt l'attention de l'assemblée. Aucune des parties de son vaste sujet n'a
été négligée par l'historien; il a suivi M. de Talleyrand depuis ses premières
années, depuis les travaux de la Constituante jusqu'à sa sortie des affaires,
jusqu'au discours prononcé par lui dans le sein même de l'Académie des
sciences morales. Toutes les phases de la vie de l'illustre diplomate ont été
racontées et analysées, chacune selon son importance, avec une élégance,
une finesse , une lucidité , qui ne laissent rien à désirer. Ses fautes et ses erreurs
n'ont d'ailleurs pas trouvé grâce devant M. Mignet, et tout en admirant les
grandes facultés de M. de Talleyrand , il n'a pas négligé de rappeler qu'il était
un des derniers représentans de ce siècle, à la fois grand et téméraire, où l'in-
telligence avait le pas sur la moralité. Malgré sa longueur, le beau travail de
M. TMignet n'a jamais laissé s'affaiblir l'intérêt de l'auditoire. L'épreuve de la
lecture ne lui saurait être moins favorable que l'épreuve de l'audition, et la
biograjjhie de M. de Talleyrand occupera désormais un rang distingué parmi
les travaux de l'auteur.
F. B0\\\TRK.
LA
CLÉ DU PARC.
L'an passé , le premier dimanche du mois de mai , Alfred Didier,
tristement penché à la fenêtre d'un vieil hôtel de la rue Dauphine,
rêvait au ciel de la Provence en regardant le ciel nébuleux de la
Seine, quand on sonna doucement à sa porte. Il tressaillit et mur-
mura : — C'est à coup sûr la main timide d'une femme.
Alfred Didier était un jeune musicien , nouvellement venu de Mar-
seille à Paris en poursuivant la fortune. Pour séduire la divinité
rebelle, suivant le mot de nos aïeux en belles-lettres, il savait
chanter comme un Italien , et joignait à cela une flgure des plus ave-
nantes , une pâle et mélancolique figure, couronnée de cheveux bruns
et doucement éclairée par de beaux yeux bleu de mer, comme en
rêvent les adolescentes. — Ces yeux-là feront leur chemin , avait sou-
vent dit sa marraine. Et en effet ils avaient été fort loin déjà dans
certains cœurs de Marseille ; mais le musicien se souciait bien de ces
succès-là! la plus petite étincelle de gloire eût bien mieux fait son
affaire. A Paris comme à Marseille, il y eut des cœurs qui s'ouvrirent
à ses regards. Le premier, il faut bien le dire, fut tout simplement
celui de sa voisine dans l'hôtel, une belle paysanne de Villers-Cot-
terets , qui cherchait aussi fortune à Paris.
Cependant Alfred, émerveillé du coup de sonnette, — c'était la
TOME V. MAI. Il
146 REVUE DE PARIS.
première visite qui s'annonçait depuis trois semaines, — s'empressa
d'aller ouvrir la porte, après avoir, toutefois, pris le temps de se mirer
un peu, et de pousser sous le rideau de l'alcôve une pantoufle qui
déparait sa chambre. — Hélas! ce n'était que son ancienne voisine,
qu'il n'avait pas vue depuis quelques jours.
— Monsieur Alfred , lui dit-elle en minaudant un peu, voulez-vous
donner des leçons de piano? Je suis devenue femme de chambre
d'une Anglaise qui demande un maître de musique pour sa fdle. J'ai
parlé de vous, et on vous attend. Yiendrez-vous? J'en serais en-
chantée.
Et Lisa caressait de la main une petite croix de jais qu'Alfred lui
avait donnée pendant leur voisinage, et un peu à cause de leur voi-
sinage.
Le lendemain dans l'après-midi , le musicien dépensa son dernier
écu pour acheter des gants , et s'en alla en marchant sur la pointe
des pieds rue de Madame, où demeurait mistressW...
Mistress W..., veuve d'un orfèvre de Londres, était depuis l'au-
tomne à Paris avecLucy, sa blonde et chancelante fille. Les médecins
avaient conseillé pour toutes deux les soleils du Midi, Mistress W...
s'était arrêtée à Paris pour reposer Lucy, et, l'hiver passé, Lucy
qui aimait la solitude de la grande ville et qui se croyait accUmatée à
la France, avait supplié sa mère de ne pas l'emmener plus loin.
Alfred fut introduit dans un petit salon d'un style moderne dont
l'ameublement révélait plus d'orgueil que d'élégance. Après quelques
minutes d'attente , Lucy suivie de sa mère vint nonchalamment s'as-
seoir à côté de lui devant un élégant piano d'Érard. Elle était morne ■
comme de coutume, mais dès que le piano eut résonné sous ses
doigts, elle s'anima tout d'un coup, ses yeux brillèrent d'un doux
éclat, sa charmante figure s'illumina comme par enchantement.
Alfred, qui avait été frappé de sa pâleur de marbre, s'imaginait voir
apparaître la statue de Pygmalion. — Dix-sept ans à peine; des
grâces nonchalantes et des attraits naissans; de la mélancolie dans le
cœur et du roman dans la tête; l'ame encore ingénue, l'esprit déjà
enthousiaste; de la candeur et de la vérité , point de coquetteries et
point de masques : voilà Lucy. Au premier regard, sa blancheur et
sa fragilité rappelaient les plus vaporeuses créations des vieux maîtres
allemands, mais peu à peu l'œil le moins savant découvrait la femme
sous le vêtement de l'archange.
Mistress W..., qui voulait connaître jusqu'au fond du cœur le
maître de musique de sa fille, fut très babillarde ce jour-là, aussi
REVUE DE PARIS. ikl
babillarde qu'en son beau temps de marchande à Londres. Alfred eut
dans ses reparties une candeur et un enjouement qui la charmèrent;.
il raconta d'un air naïf le plus vulgaire chapitre de son histoire. —
Sa mère depuis long-temps veuve d'un pauvre forgeron de Marseille,
lui avait donné à son départ pour Paris quatre-vingt belles pièces de
cinq francs, péniblement et surtout doucement amassées par des
veilles et des privations sans nombre; et, le suivant de ses vœux et
de ses prières dans son pèlerinage d'artiste au beau pays des arts,
elle s'était écriée comme toutes les mères: A la grâce de Dieu! II
avait lu Gil Blas, il aimait follement les aventures, il s'était mis en
route avec une mauvaise troupe de comédiens de province qui, par
la promesse séductrice de jouer ses opéras à Paris, avaient horrible-
ment compromis ses écus. Mais, débarqué dans la grande ville, les
comédiens s'étaient envolés avec ses illusions, et seul dans le désert
de pierres enfumées , regrettant bientôt les soins de sa mère et le
soleil de son pays, il s'abandonnait avec une douloureuse insouciance
aux fantaisies de la destinée, chantant pour se distraire, et, comme
Sterne , pleurant quelquefois pour se consoler.
Ce récit simple et vrai toucha mistressW...; elle n'eut pas de peine
à accorder toute sa confiance à Alfred.
Ce premier jour, Alfred voulut s'assurer de l'intelligence musicale
de son écolière. Lucy ne savait pas grand' chose; mais elle avait les
meilleurs instincts, et bégayait déjà la musique comme un enfant qui
parle sa langue maternelle. Elle chantait mal; mais que de magies
inconnues dans son chant! que de perles et que de larmes dans sa
voix! Alfred en l'écoutant oubliait son rôle et s'enivrait des mélodies
étranges qu'elle jetait sans ordre et sans art. Il voyait flotter devant
ses yeux les confuses espérances, les craintes infinies, les chimères
couronnées de roses , les pâles désenchantemens ; car le chant de
Lucy était l'évocation de ces gais et tristes fantômes.
Après la seconde leçon , mistress W... avertit Alfred qu'elle partait
avec sa fille pour la campagne. Les beaux jours étaient revenus et les
deux exilées devaient attendre l'hiver à Meudon. — Ainsi, dit mis-
tressW..., vous viendrez à notre solitude, qui est charmante; nous
avons un petit parc; nous avons de l'eau, des arbres, du soleil; cela
vous distraira un peu.
C'était un jeudi. Alfred promit d'aller à Meudon le samedi suivant;
mais, le samedi, le pauvre diable, qui n'avait plus un sou, ne voulut
pas se mettre en route, craignant d'être surpris parla faim ou plutôt
craignant d'avoir l'air affamé. A Paris, grâce à ses façons aimables,
11.
148 REVUE DE PARIS.
il dînait depuis quelques jours à l'hôtel en disant qu'il paierait le len-
demain, mais le lendemain ne venait pas.
Vers le soir, son ancienne voisine le surprit tout en larmes ; elle
venait se plaindre de son oubli; sa jeune maîtresse l'avait attendu
deux grandes heures, et mistress W... le priait de ne plus être si
capricieux. Et pour achever de remplir sa mission, la blonde fille
de Villers-Cotterets remit entre les mains du jeune musicien cinq
napoléons en attendant mieux pour les leçons passées et à venir.
A son premier voyage à Meudon , Alfred fut gracieusement ac-
cueilli : « Ah ! c'est vous ! » lui dit Lucy avec un sourire plein de can-
deur. Après la leçon, mistress W.... l'emmena dans le parc et lui fit
admirer toutes les coquettes beautés de cette frivole solitude. On parla
beaucoup de paysages du nord et du midi; à propos d'une fontaine,
on alla jusqu'à la mer : je ne sais où l'on s'arrêta.
Quelques jours après, en chantant avec gaieté la cavatine de la
Norma, Alfred s'arrêta soudain; — il venait de voir, à travers un
fichu de dentelle , sur le sein ému de Lucy, un petit bouquet rus-
tique à demi fané, que, par mégarde, il avait laissé l'avant-veille sur
le piano; — mais, en réfléchissant un peu, il accusa sa vanité. — Je
suis un fat, pensa-t-il, toutes les fleurs ne se ressemblent-elles pas?
— Et il se remit à chanter, sans oser toutefois regarder Lucy, qui
penchait languissamment son front rêveur.
Mistress W... survint et baisa les cheveux brunissansde sa fille; et,
comme par distraction , elle souleva doucement le bouquet qui trou-
blait Alfred.
— Voyez, monsieur, quel enfantillage, dit-elle en effeuillant une
primevère flétrie; ma fille a. Dieu merci! vingt parures de reine.
Quand j'ai vendu ma boutique de James-Square, je lui ai réservé un
magnifique collier de perles. C'était bien la peine, n'est-ce pas?
Voilà ma petite fille qui se pare de fleurs fanées.
— Toutes les femmes ont l'amour des contrastes , murmura Alfred
en tourmentant d'une main tremblante les touches du clavier.
Lucy, muette et immobile, suivait du regard les feuilles éparpillées
de la primevère, et respirait avec un charme infini le parfum vieilli
du bouquet.
— Les fleurs que j'ai cueillies! pensait Alfred. Et comme il n'avait
osé les regarder: — Pourtant c'est impossible! — Et ne pouvant
étouffer son agitation , il se leva , salua et sortit, dévoré par le doute.
Le surlendemain, comme il arrivait plus tôt que de coutume, il
trouva Lucy toute seule au salon. Elle était pâle et sombre; elle avait
REVUE DE PARIS. IW
le front voilé de langueur et de mélancolie. A la vue d'Alfred, elle se
leva avec une vague inquiétude.
— Vous n'avez pas rencontré Lisa , monsieur? Cette fille est folle:
voilà deux heures que je l'attends. A^ous me voyez dans un négligé
impardonnable.
— Vous êtes charmante ainsi, murmura involontairement Alfred.
Lucy rougit, et le jeune musicien eut si peur de l'avoir blessée,
qu'il eut un peu le désir naïf de rétracter ses paroles. Et comme pour
s'excuser : — Depuis hier, reprit-il , me voilà presque fou. Je suis
allé entendre Don Juan; et cette nuit je n'ai pu dormir. J'étais au
milieu d'un concert fantastique; il me semblait que les archanges
m'environnaient avec leurs harpes d'or; et de Paris à Meudon je n'ai
cessé d'entendre ces célestes sérénades.
Alfred secoua la tête pour se délivrer des échos de Mozart; puis ,
se penchant sur le piano, il s'abandonna à tout son délire musical.
Ce fut un magnifique délire, qui jeta des pluies de roses et de dia-
mans. Lucy, qui d'abord écoutait avec distraction , fut bientôt saisie,
enivrée, éblouie. Elle s'avança rapidement près d'Alfred, l'œil bril-
lant, la bouche émue, la gorge palpitante; et, se laissant tomber sur
un fauteuil , elle pencha mollement la tête sur son épaule , comme
une femme qui s'évanouit.
Alfred , qui ne la voyait pas ou peut-être qui faisait semblant de
ne pas la voir, poursuivait avec passion ses charmantes fantaisies.
Enfin , s'étant tourné vers elle , il fut effrayé de sa pâleur et de son
abattement.
— Vous souffrez? dit-il d'une voix tremblante.
Elle essaya vainement de parler et de sourire. Plus effrayé encore,
Alfred ouvrit la fenêtre.
— Vous appelez le ciel à mon secours , dit Lucy en respirant.
Elle tourna la tète vers le parc et poursuivit : — Maman est bien
lente à revenir.
Alfred embarrassé revint au piano et se mit à chanter, sans penser
à ce qu'il chantait, la romance de Chérubin dans le Nozze di Figaro.
Retombée dans l'extase, Lucy regarda le chanteur d'un œil allangui;
et pour cacher son trouble, elle détourna encore la tête et sembla
poursuivre son rêve sous les vertes et frémissantes arcades du parc.
— Un beau soleil de mai, murmura Alfred en finissant de chanter.
Et tout en disant ces mots il songeait au soleil de la Provence, il son-
geait qu'au dernier mois de mai il adorait une grande dame de Mar-
seille qu'il avait rencontrée sous une porte durant une averse. — Que
150 REVEE DE PARIS.
VOUS êtes heureuse , poursuivit-il d'un air rêveur , que vous êtes
heureuse d'avoir ce parc charmant pour vos promenades! des tapis
d'herbe, des rideaux de feuillage, un orchestre céleste, voilà tout ce
que je demande à Dieu pour l'éternité.
— C'est le seul attrait de notre solitude, dit Lucy d'une voix étouffée
et pénible ; il y a tout au fond , en face de la petite porte de sortie ,
une sombre allée de tilleuls où je me promène souvent le soir... pour
rêver à l'Angleterre... Ces heures de tristesse et de solitude sont les
meilleures que j'aie passées. Je regarde les étoiles, j'écoute les feuilles,
et mon ame s'envole avec délices.
— Oh ! oh ! voilà une Anglaise romanesque , pensa Alfred. — Hélas !
dit-il tristement, moi j'ai tout simplement les rues de Paris pour
promenade, et ma fenêtre pour solitude.
En parlant, Lucy avait détaché sa main du fauteuil. Tout d'un
coup, par un mouvement nerveux, elle offrit à Alfred une petite clé
qu'elle venait de prendre à sa ceinture. Le maître de musique regarda
d'un œil effaré la blanche main de Lucy, il voulut la saisir; mais
ayant aperçu la clé et devinant que c'était la clé du parc, il demeura
indécis. La foudre eût passé devant lui sans lui causer une pareille
émotion. Ses lèvres blanchissaient, son cœur battait à se briser.
Cependant Lucy était adorable de candeur, et, en la regardant, il
devina que nulle pensée impure n'avait passé sur la blanche chasteté
de son front. Cette clé qu'elle offrait sans rougir, c'était la clé de son
cœur et non de sa vertu; elle aimait sans doute, mais son amour
n'avait pas touché la terre du bout des ailes; elle voulait rêver à deux
dans la sombre allée où elle avait tant de fois rêvé seule. Voilà tout.
Les anges les plus purs ne l'eussent pas condamnée. Alfred voulut enfin
prendre la clé , mais il était trop tard : comme il avançait une main
craintive, la clé tomba à ses pieds, et Lucy, tout abattue, la tête
courbée sous le repentir, le cœur brisé comme si la clé l'eût frappé
en tombant, jeta au musicien pétrifié un triste regard où il y avait de
la colère , du mépris et de la douleur. Il ramassa la clé et s'enfuit.
Toute cette scène s'était passée en quelques secondes , et Sterne seul
vous l'eût bien racontée.
En franchissant le seuil du vestibule, Alfred eut le cœur déchiré
par un cri sinistre de la pauvre Lucy; tout effrayé, tout éperdu et
tout haletant, il s'élança vers le bois de Meudon où il suivit le sentier
le plus touffu, comme pour se dérober à tous , au soleil même. Du-
rant une heure, il alla devant lui sans dessein et sans pensée, ou
plutôt égaré par des desseins et des pensées sans nombre. Le pre-
REVUE DE PARIS. 151
mier passant qui le rencontra se détourna de lui en pâlissant et le
suivit long-temps du regard avec inquiétude. En effet, Alfred avait
l'oeil hagard, la démarche d'un fou, la mine tragique d'un malheureux
qui cherche un arbre pour se pendre. Le soleil se coucha, et les va-
peurs flottantes de la nuit surprirent le musicien sur la lisière du
bois. Sans qu'il s'en doutât, il avait faim depuis long-temps, et l'in-
stinct le conduisit dans Meudon , au premier cabaret venu, où il prit
un repas assez frugal. Quand il en sortit, la nuit était obscure; au-
dessus des toits , la lune montrait à peine sa corne d'argent au travers
des nuages rapides. Il s'avança lentement vers le logis de mistress W. ..,
se détournant à chaque rencontre , tressaillant à chaque bruit. Quand
il fut dans les champs qui séparent le village du parc, il reprit un
peu de calme et de sérénité , il recueillit les mille pensées qu'il avait
eues depuis midi, il ressaisit toute sa raison, et s'asseyant au pied
d'un arbre, devant un champ de seigle en fleur dont les épis on-
doyaient comme un fleuve, il voulut réfléchir de toutes ses forces; mais
la rêverie revenait sans cesse. Il voyait apparaître Lucy dans le vague
de la nuit, pâlie encore sous les mornes clartés de la lune; la triste
amante venait à lui, la tête penchée, la main tombante; elle venait
avec sa nonchalance accoutumée lui dire sa tendresse, et saisi par le
vertige , il se jetait à ses pieds avec adoration plutôt qu'avec amour.
Car, à ses yeux, la blanche Lucy n'avait rien de terrestre; c'était un
ange qui se trouvait par méprise au milieu des femmes; il n'avait ja-
mais rien vu d'aussi fragile et d'aussi diaphane. — Sa main , murmu-
rait-il, je la briserais en la touchant; ses yeux, je les fermerais à
jamais au premier baiser. Si ce n'est plus un ange, ce n'est pas encore
une femme; c'est un enfant qui n'a pas attendu l'heure d'aimer ; je
n'irai pas dans le parc, ce serait une profanation.
Alfred regarda long-temps la petite clé; il leva la main pour la
jeter dans le seigle, mais la main retomba avec la clé. — Je divague
un peu, reprit-il avec un profond soupir. Miss Lucy est tout simple-
ment une jeune fille de dix-sept ans , qui marche sur la terre comme
toutes les autres ; elle est amoureuse d'un pauvre diable de musicien ;
après tout, c'est une fantaisie assez commune; elle m'a offert la clé
d'un parc où elle se promène , cela prouve sa confiance en moi et
peut-être en elle-même. — Alfred se leva, et avança de quelques pas
vers le parc. — Jen'aimepas miss Lucy.. ..Etréfléchissantunpeu: —
Ma foi , mon cœur n'eût pas dit cela aussi vite que ma bouche.
Il arriva en chancelant à la porte du parc; il s'appuya contre la
muraille, et regarda le ciel comme pour interroger Dieu ; le ciel était
152 REVUE DE PARIS.
redevenu pur. Il écouta de toutes ses oreilles; il n'entendit que le
frémissement du feuillage et le battement de son cœur. Enfin, las
de combattre, il mit d'une main agitée la clé dans la serrure, et,
après avoir doucement et lentement ouvert la petite porte, il
marcha vers l'allée de tilleuls avec des tressaillemens sans nombre.
Lucy n'y était pas; Lucy ne vint pas. Vainement il la chercha sous
les arbres, dans les bosquets. Après une demi-heure d'attente, une
demi-heure toute pleine d'agitations, il sortit presque joyeux ; il
referma la porte en respirant, et jeta la clé par-dessus la muraille,
vers l'allée de tilleuls.
— Ainsi, dit-il en reprenant son insouciance et sa liberté, je me
délivre de cette fatale clé, et je prouve à miss Lucy que je suis venu.
Maintenant je m'en lave les mains.
Quand il eut dépassé Meudon , quand son oppression se fut dissi-
pée, il s'écria avec enthousiasme :
— 0 Lucy ! que vous êtes belle !
Et il se mit à regretter de ne pas l'avoir vue dans l'allée solitaire.
— Insensé! et j'ai dit que je ne l'aimais pas!...
A son retour à Paris , Alfred était devenu éperdument épris de
miss Lucy. Il eut mainte fois le dé^ir de retourner sur ses pas, de
franchir le mur du parc, et de ressaisir la clé. Il succombait sous la
fatigue et l'émotion; il s'endormit dans un coin de sa chambre, il
s'endormit sans perdre les songes caressans de cette aventure si
romanesque et si ravissante.
Le surlendemain, il était pâle comme la mort quand il franchit le
seuil du logis de mistress W... La femme de chambre vint à lui avec
inquiétude.
— Oh! monsieur Alfred , de grâce, allez-vous-en tout de suite, et
gardez-vous bien de revenir. Madame est furieuse; elle vous accuse
d'avoir perdu sa fille; elle m'a presque chassée ce matin.
Et poursuivant d'un air mystérieux :
— Vous ne savez pas? cette pauvre miss Lucy est bien malade; je
la veille de tout mon cœur... Ah ! monsieur, si vous saviez...
Un battement de porte fit bondir Lisa.
— Madame ! dit-elle avec terreur.
Elle fit signe à Alfred de partir, et s'envola à l'autre bout du cor-
ridor. Alfred sortit, à demi brisé par cette secousse; il suivit le pre-
mier chemin venu , et se mit à battre la campagne de l'esprit et des
pieds. Jusqu'au soleil couchant il tourna autour du parc de mis-
tress W..., comme la phalène autour d'une lumière; mais, dès les
REVUE DE PARIS. 153
premières ombres, il alla s'appuyer contre la petite porte, et y de-
mema jusqu'au milieu de la nuit dans une torpeur profonde, regar-
dant par les interstices de cette porte , écoutant sans y rien com-
prendre les rumeurs endormantes des champs. Il passa le reste de la
nuit dans une auberge de Meudon , et le lendemain il erra comme la
veille; mais le lendemain son ame réveillée fut sensible à tous les
déchiremens de la douleur, son cœur ranimé s'alluma aux lèvres
ardentes de l'amour : il aimait Lucy comme on aime sa première
maîtresse, quand elle est noble et belle, et même quand elle n'est ni
noble ni belle, le premier amour a tant d'éblouissemens! Vaine-
ment il essaya de voir la femme de chambre , qui ne sortit pas ce
jour-là ; vainement il envoya sous les fenêtres de Lucy un joueur de
vielle qui joua des airs cliers à la pauvre malade; la fenêtre s'ouvrit,
on jeta quelques sous au joueur, et encore ce ne fut pas Lucy.
Enfin sept grands jours se passèrent pour Alfred , dans tous les
tourmens de l'attente , dans tout le martyre de l'amour, dans toutes
les angoisses du désespoir.
Un soir, la nuit était sombre, le ciel se voilait, l'éclair sillonnait
l'horizon. Alfred s'avançait lentement vers la| petite porte du parc,
conduit par l'habitude plutôt que par l'espérance, quand tout à coup
il fut surpris par l'apparition d'une ombre. Il devina que c'était Lucy,
et courut à sa rencontre. Elle chancelait et s'appuyait à tous les
troncs d'arbres du sentier; elle était pâle comme une mourante, et,
ensevelie dans une grande pelisse de soie, on eût dit qu'elle sortait
du cercueil. Elle respi avec amertume les restes desséchés du
bouquet de primevères. A la vue d'Alfred, elle rejeta son capuchon
sur ses épaules et inclina languissamment la tète. Alfred l'atteignit
bientôt et lui saisit la main avec tendresse; la blanche main de Lucy
n'opposa aucune résistance, mais sembla insensible. Ils entrèrent
silencieusement dans le parc; arrivée sous les tilleuls, Lucy s'arrêta
soudain , plus affaiblie et plus chancelante.
— Mon Dieu! qu'avez-vous donc? dit Alfred avec effroi.
— Vous m'avez tuée ! murmura-t-elle d'une voix éteinte.
Et sa mai[i s'échappa de celle d'Alfred.
— Hélas! je le sens bien , je ne suis déjà plus que l'ombre de moi-
même.
Elle soupira et poursuivit en souriant :
— Comme dit le poète anglais, la mort a soufflé sur moi, je la
respire partout , jusque dai-s ce bouquet que j'ai fané sous mes lèvres.
loi REVUE DE PARIS.
Toute défaillante, Lucy se laissa tomber sur un banc de pierre.
Tout éperdu, Alfred tomba agenouillé devant elle.
— Mourir! dit-il d'une voix sombre; mourir! pourquoi, mon Dieu?
— Pourquoi !... La clé que vous avez laissée tomber m'a frappée au
cœur... On ne guérit pas de ces blessures-là...
Et , après un silence :
— Aujourd'hui , pour la dernière fois, je suis venue sous ces tilleuls
bien aimés, peut-être dans l'espérance de vous y voir... l'amour m'a
conduite par la main, car je vous l'ai trop dit, monsieur, je vous
aime... Mon Dieu! suis-je donc coupable d'aimer? Est-ce pour haïr
que vous m'avez donné une ame ? N'envoyez-vous pas la rosée à toutes
vos fleurs? Suis-je donc une fleur maudite? — Oui , monsieur, je vous
ai trop dévoilé mon cœur; mais tout ce qui passe dans mon cœur
passe aussi sur mes lèvres; et puis, pourquoi vous cacher ce que
j'avais avoué à Dieu : ce n'était pas là un bien grand péché...
Elle sourit encore et reprit avec mélancolie : — Et pourtant c'a été
pour moi un péché mortel... car j'en mourrai , je le sens bien. J'étais
une pauvre fille toute chancelante au milieu du monde , l'amour de-
vait me relever ou m'abattrc, et c'est fini... Quand la vigne ne peut
atteindre à l'ormeau, elle tombe... Ah! si vous aviez tendu la main !
Alfred, accablé, pressait tendrement la main de Lucy sous ses
lèvres émues.
— Je perds la tête , reprit-elle en s'agitant un peu ; mon Dieu ,
pardonnez-moi mon aveuglement; puisque vous m'avez punie, vous
m'avez pardonné.
— Hélas! dit tristement Alfred, c'est à moi de demander pardon.
Lucy le regarda d'un œil éteint; bientôt elle sembla sortir d'un
rêve; et plus abattue encore, elle murmura avec une voix glaciale :
— Pourquoi donc êtes-vous venu , puisque vous ne m'aimez pas?
Alfred la contempla avec une adoration religieuse :
— Mais , je vous aime de toute mon ame!
— Vous m'aimez! dit Lucy en s'animant; n'est-ce pas un men-
songe? De grâce, dites-moi toute la vérité. Vous m'aimez, et vous
me laissez mourir en silence! Mais, votre amour m'eût sauvée!
Déjà je me sens revivre, mon pauvre cœur tressaille d'espérance.
Vous m'aimez! Oh ! si vous saviez comme cela me rend heureuse!
Lucy laissa tomber sa tête sur le sein d'Alfred.
— 0 Lucy ! je me croyais indigne de vous aimer; mais je sens que
l'amour élève les plus petits jusqu'au ciel.
REVUE DE PARIS. 1S3
— Oh! oui, s'écria Lucy qui s'égarait.
Et durant plus d'une minute , ils restèrent chastement appuyés
l'un sur l'autre; immobiles et silencieux, comme s'ils eussent
craint de chasser leur rêve, de voir s'évanouir leur enchantement.
La brise secouait autour d'eux toutes les ivresses du soir; la lune
s'était amoureusement voilée; les branches frémissaient de toutes
leurs feuilles.
Mais cet instant de pures délices passa rapide comme l'éclair,
comme le son de la cloche, comme le parfum de la pervenche.
Alfred ayant parlé de la joie des anges que Dieu leur préparait, le
charme se dissipa soudainement pour Lucy ; car elle se souvint qu'elfe
allait mourir.
Elle se détacha lentement des bras d'Alfred, et dit avec amertume :
— De la joie ! je vais en chercher ailleurs.
Et elle contempla le ciel, et, aux rayons de la lune, Alfred vit
deux larmes déborder ses beaux yeux; la première tomba brûlante
sur sa main , l'autre arrosa la joue de Lucy. Exalté par la poésie de
sa douleur, il sécha rapidement cette larme sous ses lèvres ardentes.
Ce baiser fut léger comme le frôlement d'ailes d'un oiseau ; l'ame
d'Alfred, plutôt que ses lèvres, avait passé sur la joue de Lucy, Elle
fut à peine émue par ce chaste baiser, et, secouant la tète avec une
tristesse inexprimable , elle murmura : — Il est trop tard.
A cet instant, la voix de mistress W... retentit sous les tilleuls.
— C'est maman qui m'appelle, dit Lucy.
Alfred lui ressaisit la main en murmurant : — A demain.
Lucy appuya encore son front sur le sein d'Alfred, et, avec un
soupir : — Adieu , répondit-elle.
Et elle s'éloigna lentement, comme une amante qui fuit à jamais
le lieu du rendez-vous. Alfred la suivit d'un regard désolé; il la perdit
de vue sous une charmille, il la revit sur le perron , puis elle disparut
encore : entre eux, tout était fini.
Il sortit du parc en pleurant. La nuit s'avançait quand il revint à
Paris. Il eut à peine une heure de sommeil , car, aux premières blan-
cheurs de l'aube , il fut réveillé par un de ces rêves terribles que Dieu
nous envoie dans toutes les secousses de notre vie. Il avait retrouvé
Lucy dans un sépulcre, et, détournant les plis du linceul, il avait vu
une clé ardente qui dévorait le cœur de la pauvre enfant.
Dès le soleil levant, il se remit en route pour Meudon en suivaiit
le cours de la Seine : il se décidait à braver tous les obstacles pour
jevoir Lucy. Au-dessus de Grenelle , une troupe de corbeaux lui jeta
156 REVUE DE PARIS.
au cœur de sinistres croassemens ; il était depuis long-temps aguerri
contre les augures; cependant ces croassemens qui ranimaient son
mauvais rêve firent évanouir sa dernière espérance : — Je ne la verrai
plus, dit-il en levant les yeux au ciel.
Vers huit heures du matin, il arriva chez mistress W... avec cette
morne fierté que donne la douleur; il était pâle, il était sombre, il
avait les lèvres blanches et les yeux égarés. Trouvant les portes
ouvertes, il pénétra dans les premières salles en murmurant tout bas
le nom adoré de son amante. La maison semblait déserte; partout
un silence de mort. En passant sous la chambre de Lucy, il entendit
un sanglot; il s'élança sur l'escalier, et dès qu'il fut à la porte de
cette chambre, il revit Lucy; — mais Lucy était morte.
Mistress W... , qui , malgré les prières d'un vieux médecin , voulait
épuiser ses larmes au lit funèbre de sa fille , accourut vers Alfred en
gémissant, se jeta dans ses bras avec égarement, et laissant éclater
tout son désespoir, lui dit d'une voix brisée : — Elle vient de mourir,
ma pauvre Lucy... ma seule enfant... Cette nuit , elle m'a tout con-
fié : vous l'avez tuée, monsieur..., vous l'avez tuée, et pourtant je
vous remercie... Vous remercier!
Mistress W... recula par un mouvement nerveux, saisit dans sa
poche la petite clé du parc qu'elle-même avait ramassée dans l'allée
de tilleuls, et, la jetant aux pieds d'Alfred, avec le délire de la dou-
leur, elle poursuivit ainsi : — Maintenant qu'elle est morte , allez-y ,
vous trouverez sa tombe !
ARSÉiNE HOUSSAYE.
LE PIANO.
OIXïQ^IÈKB AP.TICIjE (•).
L'orgue, le clavecin, le piano, ont exercé une bien grande in-
lluence sur la musique; la découverte de ces instrumens a fait trouver
des choses plus importantes et plus précieuses. C'est à l'orgue que
nous devons la science de l'harmonie. C'est sur ce clavier, qui mettait
à la disposition d'un seul exécutant toutes les richesses musicales,
que l'homme a cherché pour la première fois à s'emparer de ces tré-
sors. Deux flûtistes, deux violonistes, n'auraient jamais pu s'unir
d'intention pour faire des découvertes en harmonie, trouver des ac-
cords , les enchaîner pour en former des suites , et composer peu à
peu un système régulier. La nature de leurs instrumens s'y opposait;
les accords eussent été incomplets, mal construits, ils auraient sou-
vent présenté des successions vicieuses. Si vous admettez qu'un troi-
sième aventurier musical se fût joint aux premiers, les chances de-
venaient alors plus nombreuses; elles augmentaient ainsi la difflculté.
L'organiste , placé devant son clavier, s'est bientôt fatigué de la
monotonie des unissons et des octaves; il a fait sonner quelques
tierces dont le résultat a surpris, charmé son oreille; la note fonda-
mentale, la note de basse, est venue compléter l'accord. Ces premiers
succès obtenus, on marcha vers le but avec des données certaines,
et la science des accords , ignorée des anciens, fut trouvée.
(!) Voir Icï livraisons des 3 et 17 mars, Ou 21 avril et du 5 mai.
158 REVUE DE PARIS.
Beaucoup de personnes prétendent que les Grecs ont connu l'har-
monie; elles se fondent sur certains écrivains, qui affirment que les
musiciens touchaient plusieurs cordes à la fois, et qu'ils formaient,
par conséquent , des accords. Ces accords n'étaient que des unissons
et des octaves. Elles disent encore qu'il est impossible que les an-
ciens, qui se sont élevés à une si grande supériorité dans la poésie,
la sculpture, l'architecture, la peinture, se soient contentés des essais
informes de leurs musiciens; que les documens venus jusqu'à nous
sur ce sujet sont faux ou insuffisans; et que les Grecs devaient être
excellens musiciens, comme ils étaient poètes, sculpteurs excellens,
puisque leur musique produisait des effets aussi merveilleux que
leurs vers et leurs monumens dans les arts du dessin. Concedo conse-
quentiani, j'accorde la conséquence : je crois aux miracles opérés par
la musique grecque; mais cela ne prouve pas qu'elle fût bonne; on
sait d'ailleurs que la poésie était pour une grande part dans ces
effets.
Qu'importent les moyens, si l'on parvient à plaire et à séduire?
En est-il de faibles sur une ame toul-à-fait neuve aux combinaisons
des sons? Faisons une juste compensation de ce que l'art a gagné et
de ce que sa perfection nous a fait perdre en sensibilité, en accoutu-
mant nos organes aux résultats que produit l'union de toutes les
puissances de l'harmonie , et nous pourrons conclure que les effets
de la musique ont été les mêmes à toutes les époques. Ronsard , Des-
portes, Benserade, Chapelain, ont joui, dans leur temps, d'une plus
grande célébrité, ils ont obtenu de plus belles récompenses que Ra-
cine et Jean-Baptiste Rousseau dans le leur. Homère , Virgile , Ho-
race , Boileau, Saint-Évremont, M'"*' de Sévigné, Voltaire, Dorât,
Delille, Millevoye, don Tomaso de Yriarte, M'"'' de Staël, et la troupe
nombreuse des faiseurs de sonnets , ont exalté les compositeurs et les
virtuoses fameux de leur époque : le héros de leurs vers ou de leur
prose était toujours un Orphée, un Apollon, un enchanteur qui aurait
fait danser les lions et les ours, les montagnes et les collines.
« Vous trouverez des personnes qui osent bien vous demander si la
musique des anciens était meilleure que la nôtre! Ah! frère André!
qu'il est des hommes malheureusement nés ! pour eux la magnificence
du déchant ( l'harmonie) n'existe pas. Pour eux n'existent pas les mé-
lodieuses compositions d'Adam de Le Halle et de Guillaume de Ma-
cheau, qu'on entendra encore avec transport dans mille ans d'ici;
car nos plus fameux chantres ne cessent de vous dire qu'il en sera de
la musique actuelle comme du vin qu'ils boivent : Plus elle vieillira ,
REVUE DE PARIS. 159
plus on la trouvera bonne, » Histoire des Français des divers états,
par A.- A. iVonfcil.
Laissons Phémius et Terpandre, Misènc et Tigellius, Albert et
Claudin , Lambert et LuUi, rapprochons-nous de notre siècle, et ne
cherchons des preuves que dans les œuvres de Rameau. Croyez-
vous qu'un opéra de ce maître, bien qu'il renfermât quelques mor-
ceaux dignes d'inspirer de l'intérêt aux artistes, croyez-vous qu'un
opéra de Rameau, exécuté maintenant à l'Académie royale de Mu-
sique par les Jéliotte , les Chassé , les Lemaure , les Fel , ne ferait pas
fuir tous les assistans?
Voici pourtant ce que dit un poète du xviir siècle au sujet de l'au-
teur de Castor et PoUux.
En secret indigné que la scène avilie
Se fût prostituée aux boutYons d'Italie;
Que le Français , trompé par un charme nouveau ,
Eût pour de vains fredons abandonné Rameau.
Apollon , qui n'était plus alors que le dieu de la musique française,
et qui dédaignait sans doute les hommages de Jomelli et de Pergo-
lèse, ne trouva point d'autre moyen d'épurer notre Opéra qu'en le
passant au creuset. Il y mit le feu et le brûla de ses propres mains
en 1763. 0 fiction poétique! où tes licences pourront-elles s'arrêter?
Il ne faut pas s'étonner si les pompiers s'efforcèrent en vain d'éteindre
un incendie que Vulcain lui-même alimentait afin de servir le cour-
roux légitime de l'amant de Daphné.
Euterpe cependant, pour nous dicter des lois,
Trouve un asile heureux dans le palais des rois.
Rameau, le sceptre en main, éclipse Pergolèse;
Le goût a reparu , le dieu du jour s'apaise ,
Et son ressentiment subsisterait encor.
Si la scène à nos yeux n'eût remontré Castor.
Le directeur de l'Opéra fut très bien avisé de redonner Castor H
Pollux. Sans cette adroite restauration , Phébus n'aurait pas manqué
d'incendier encore le château des Tuileries où notre premier spec-
tacle IjTique s'était réfugié en attendant qu'on lui rebâtit la salle du
Palais-Royal.
Après avoir lu ces vers et mille autres que je ne puis citer ici , je
pense que les prodiges de la musique grecque ne doivent plus étonner
personne. Si Dorât vivait de nos jours, il est probable qu'il ne serait
pas rossiniste.
160 REVUE DE PARIS.
Les Grecs ont pu être de très pauvres musiciens sans que le goût
délicat de cette nation ait jamais réclamé contre le peu de talent
d'Antigénide et de ïimothée. On n'avait rien entendu de meilleur,
et la nature ne fournissant pas d'objet de comparaison, on a tou-
jours cru toucher aux bornes extrêmes de l'art. Pour la peinture et
la sculpture , c'était bien différent , puisque le savetier osa critiquer
avec raison la chaussure des personnages d'un tableau. Il n'y a pas
de doute que Phryné, Rhodope, Aspasie, n'eussent accablé de leur
colère l'artiste qui les eût représentées sous les traits d'une guenon.
Le piano est un orgue en abrégé ; son clavier fait résonner des
cordes ; il attaque et met en jeu une harpe métallique , couchée et
fixée sur la table d'harmonie du piano.
Tout instrument à cordes fixes , c'est-à-dire à cordes ne donnant
<îhacune qu'un seul son , à cordes que le doigt de l'exécutant ou
quelque mécanisme ne vient pas raccourcir en les pressant, comme
on le fait pour le violon , la guitare , la vièle ; tout instrument à cordes
fixes doit avoir nécessairement la forme d'un triangle, d'une faux.
La corde la plus grave marque le plus grand côté de ce triangle , la
hampe , le manche de la faux ; la corde qui donne le son le plus aigu
figure au côté, à l'angle opposé. La harpe , le tympanon , le psalté-
rion , sont construits de manière à montrer à l'œil ce triangle , que
l'on retrouve dans le clavecin et le piano à queue. Le piano deviendra
carré, demi-circulaire, ovale, hexagone, selon le caprice du facteur;
ces formes extérieures ne changent rien à la constitution de l'instru-
ment. Ouvrez ces pianos, et le triangle, encadré, déguisé d'une
manière plus ou moins adroite, va reparaître à vos yeux trompés
d'abord par l'artifice du constructeur.
Le mot harpe vient du grec arpé, faux , attendu que la harpe
antique , privée de la colonne, ressemblait parfaitement à une faux,
.î'ai trouvé cette étymologie , c'est mon bien , et je saisis ma faux
pour saper, couper, tondre, faucher, raser toutes les suppositions
faites avant moi sur ce sujet. Je les rapporterai cependant. On doit
compter ses ennemis le lendemain de leur défaite, c'est ainsi que
procédait le troubadour Roland.
Papias et Ducange croient que le nom de harpe fut donné à cet
instrument parce que l'on prétendait qu'il avait été inventé chez les
Arpis, peuple d'Italie. J'aimerais mieux les harpies, cela serait plus
rationnel. Ménage fait dériver ce mot du latin harpa, ce qui n'est pas
bien malin pour un érudit de sa force. D'autres pensent que ce mot
est anglo-saxon, puisque on lit dans la Vie de saint DunstaHj cha-
REVUE DE PARIS. i61
pitre II : Sionpsit sccum ex more citharam suam, quampatcnia lingna
harpam vocamus.
Arpé, faux, croc. Si les Grecs ont ainsi désigné la harpe, Molière
a pris à la même source le nom de son avare , Harpagon. Ts'ous avons
beaucoup d'instrumens dont les noms pittoresques ont de l'analogie,
du moins pour leur étymologie, avec celui de la harpe. Les Grecs et
les Romains jouaient de la tortue , chclis, testudo, espèce de lyre. iN'os
anciens symphonistes jouaient du cervelas (sorte de hautbois] ; nous
jouons maintenant de la corne, du serpent, du triangle, du chapeau,
du pavillon , des châtaignes. Les Allemands et les Italiens jouent des
assiettes ; les Provençaux , des couvre-plats , cabucelles; les Italiens
jouent du fagot. Les cymbales sont de véritables assiettes, teller,
piatti. La ressemblance parfaite que les divers corps du basson, sé-
parés ou réunis, ont avec un faisceau de cotterets, ont fait donner au
basson le nom italien defagoffo.
Le cor, les castagnettes, le chapeau chinois doivent leurs noms à la
figure qu'ils représentent. Bien plus, l'ophicléide, qui a remplacé le
serpent, sans conserver la forme de la couleuvre, en a gardé le nom
grec, ophis.
« Que dites-vous de ce reptile que l'art a su rendre harmonieuse-
ment sonore? » disais-je en entendant une messe. Le mot fut trouvé
fort heureux par quelques romantiques aussi dévots que moi.
La corde pincée par le sautereail du clavecin que l'on armait d'un
bec de plume , de métal ou de cuir , donnait des sons uniformes .
tandis que le marteau du piano est aux ordres de celui qui sait le
gouverner. Le son acquiert plus ou moins d'intensité, selon que la
corde est frappée avec plus ou moins de vigueur. Cette faculté du
marteau fit préférer le piano au clavicorde , à l'épinette , au clavecin.
Le nouvel instrument donnant des moyens d'expression jusqu'alors
inconnus dans les instrumens à cordes et à clavier, et modifiant se>
sons du /j/fl;jo au forte par degrés imperceptibles, reçut d'abord le
nom de piano-forie , ou forte-piano, comme exprimant les deux qua-
lités qui le distinguaient. Les noms qui se présentent souvent dans
la conversation perdent bientôt une partie de leurs syllabes , on les
abrège pour donner au discours plus de vivacité. Plusieurs abrévia-
teurs se servirent du mot/o;-/e pour désigner le nouvel instrument :
le plus grand nombre choisit l'autre moitié du mot primitif : leur
choix a prévalu , maintenant on se sert généralement du nom de
piano.
Lorsqu'un motaété adopté par une nation entière, lorsqu'il figure
TOME y. MAI. I -
162 REVUE I)E PARIS.
dans les dictionnaires, les livres d'art et les écrits les plus frivoles, il
est inutile de courir après ce vocable pour l'arrêter dans sa carrière.
L'usage l'a consacré, l'usage ne veut jamais avoir tort. Il vous est
facile de changer le nom d'une rue en mettant un nouvel écriteau sur
les maisons qui figurent à tous ses coins. Aous ne pouvons avoir re-
cours au même expédient pour rendre au piano le véritable nom
qu'il devrait porter, le nom qu'il n'aurait jamais dû quitter. L'usage
est d'une telle puissance que, malgré les écriteaux les mieux gravés,
les plus élégamment estampés, la rue de Lille sera toujours la rue de
Bourbon pour une infinité de Parisiens : voyez plutôt les cartes de
visite des habitans de cette noble rue.
L'usage, l'impérieux usage, m'oblige, me force de me servir du
mot jnnno pour désigner l'instrument dont j'écris l'histoire; mais
tout en employant ce mot généralement adopté en France , je ne le
renie pas moins, je le proscris hautement, ainsi que piano-forte,
Jorte-inano, forte, comme étant dénués de précision, comme ne
présentant à la pensée rien qui soit particulièrement affecté à l'in-
strument. La flûte, la contre-basse, le trombone, le violon, les tim-
bales, sont des pianos, des forté-pianos , tout aussi bien que l'instru-
ment à marteaux qui a succédé au clavecin. Comme lui ils ont la
faculté de rendre une mélodie , de frapper des notes , des accords
avec vigueur, ou de les exhaler avec tendresse , de les caresser avec
une douceur extrême.
Ce qui caractérise l'instrument dont je vous entretiens, c'est le
clavier. L'ancien nom de claveein, instrument à clavier, était excel-
lent; pourquoi l'avoir abandonné, quand nous le possédions? Qu'im-
porte que ce clavier mette en jeu des becs de plume ou des mar-
teaux, c'est toujours un clavier. Ah! si vous aviez appelé l'instru-
ment/;/?«?? //;/, quand il était garni de plumes; quiroga, lorsque des
becs de cuir le faisaient sonner, je vous accorderais toute licence
pour changer une désignation devenue insignifiante. Les Italiens,
les Allemands, les Anglais , ont adopté comme nous le nouvel instru-
ment, mais ils se sont bien gardés de changer son nom. Ses moyens
(l'attaquer la corde ne sont plus les mômes , il est vrai , mais le cla-
vier est resté; le clavier le distingue, le caractérise parmi les ma-
chines sonores que les musiciens mettent en jeu. Nos voisins ont très
bien fait de conserver les anciens mots de clavicernhalo, Idavicor-
(UiwK clavicord. Ces désignalions parlent clairement à l'esprit; le
mot de piano ne lui dit absolument rien.
Si les chambres ont un jour le loisir de s'occuper de cette impor-
REVUE DE PAUIS. 163
tante affaire, je leur adresserai une pétition dont l'objet sera de ré-
tablir l'usage du mot clavecin. Elles ont bien prescrit par une loi que
les livres tournois, les sous et les liards prendraient les noms de
franc, de décime, de centime. Ma pétition ne sera pas la plus im-
pertinente de celles qu'on lit à la tribune, et je puis en espérer le
succès si le corps législatif a le bon esprit de ne pas la renvoyer à
l'Académie.
Si le piano ne peut se montrer avec avantage au milieu d'une foule
d'instrumens et dans une vaste enceinte, il prend bien sa revanche
dans les salons. Il y forme seul un petit orchestre, soit qu'une main
brillante et légère exécute les œuvres de Beethoven, de Hummel,
de Cramer, d'Onslow, ou qu'un habile accompagnateur soutienne la
mélodie des voix; soit qu'un virtuose de bonne volonté se dévoue à
jouer des quadrilles, des valses, des galops, pour inviter à la danse
une foule d'amateurs. Si le violon est le souverain des concerts, le
piano est le trésor de l'harmoniste, du chanteur, la ressource pré-
cieuse des bals improvisés. A la ville, à la campagne surtout, que de
soirées dérobées à l'ennui pour être embellies par les charmes de la
musique! On chercherait vainement à réunir un quatuor d'instru-
mens à archet, le piano est là; c'est le point de ralliement. Deux ou
trois voix exercées, une partition de Gluck ou de Cimarosa, de Mo-
zart, de Weber ou de Rossini, voilà tout de suite un concert déli-
cieux.
Les jeux brillans et variés de cet instrument, les licences que la
main droite a pu se permettre à la faveur des groupes harmonieux
exécutés par la main gauche , se sont introduits peu à peu dans l'or-
chestre dont ils ont augmenté la puissance. Les appoggiatures ou
retards d'un quart , d'une demi-mesure , les notes de passage que l'on
fait arriver bon gré mal gré sur des harpéges de violoncelle, en ayant
soin de les accompagner de leur tierce; ces accords , tenus dans leur
plénitude ou battus par les seconds violons et les violes , les cors et
les bassons , tandis que le premier violon exécute des traits dont la
plupart des notes frappent à faux sur le groupe harmonieux de
l'accompagnement, auraient fait reculer d'horreur les Lulli, les
Handel, les Scarlatti, les Bach, les Durante. Ces jeux nouveaux,
adoptés pour l'orchestre, ces traits en crescendo qui partent du mi-
lieu du diapason pour arriver jusqu'aux sons les plus aigus, nous
viennent du piano. L'oreille s'est accoutumée à beaucoup de résul-
tats qui d'abord lui semblaient durs, et qu'un œil exercé ne pouvait
regarder sur la partition sans éprouver une sensation désagréable. La
12.
164^ REVUE DE PARIS,
force du son générateur placé au grave couvre toutes ces irrégularités;
la puissance d'une harmonie bien assise entraîne tout. Les jeux du
piano ont poussé les violons hors des bornes qui semblaient leur être
assignées dans l'orchestre. Si l'on ajoute encore une octave au cla-
vier, les violonistes demanderont une cinquième corde pour s'élancer
au troisième ciel , et suivre encore l'audacieux instrument qui leur
sert de régulateur.
Le piano a rendu de grands services à la musique ; mais il a porté
un préjudice notable à plusieurs parties de cet art. Le piano est trop
généralement cultivé : on délaisse le violon, le violoncelle. Le qua-
tuor, le quintette d'instrumens à cordes, genre de musique du plus
grand intérêt , compositions d'une admirable clarté, dans lesquelles
toutes les parties sont disposées avec une égalité parfaite de force et
de pondération ; le quatuor, le quintette que Haydn , Mozart, Bocche-
rini , Pleyel, Beethoven , Fesca , Onslow, Krommer, L. Aimon , Sporh
ont illustré , disparaît peu à peu des salons. Les soirées de M. Baillot,
les matinées de M. ïilmant protestent encore d'une manière aussi bril-
lante que persuasive contre un abandon si nuisible pour l'art musical.
Ces habiles professeurs entretiennent le feu sacré. Malheureusement
les amateurs ne les imitent point , et l'on n'en trouve qu'un petit
nombre qui se plaisent encore à jouer des quatuors, des quintettes,
à goûter le charme d'une musique limpide, et dont les effets sont
dépouillés des prestiges du charlatanisme. Il est rare qu'un amateur
qui exécute souvent le magnifique répertoire de quatuors que nous
possédons, n'acquière pas un sentiment profond de l'harmonie, et la
connaissance de l'artifice que l'on emploie dans la marche des par-
ties concertantes. Le piano embrouille tout dans ses masses plaquées,
il affronte les quintes et les octaves ; le quatuor, disposé par une
habile main , procède avec autant de régularité que d'élégance : il
réunit plusieurs dessins dont les contours restent purs, et ses parties
se mêlent, se croisent, sans se confondre.
C'est la musique instrumentale de chambre la plus parfaite; je
n'en ai pourtant jamais approuvé le système dans la distribution des
moyens sonores. Ils pourraient être échelonnés avec plus d'avantage
pour l'harmonie. Je voudrais que la viole succédât immédiatement
au premier violon, et qu'une seconde viole plus grosse, un demi-
violoncelle, jouât la troisième partie. Cette seconde viole serait
montée comme le violon dont elle sonnerait l'octave basse. Le sys-
tème harmonique serait rempli convenablement dans toute l'étendue
(le l'échello, et les c!);tntM.hi violoncelle tronvi-raiowt un acco;r,;-a-
REVDE DE PARIS. 165
gnement grave que l'on ne peut obtenir de la viole et du second
violon. Cette partie de second violon , supprimée dans le quatuor,
reparaîtrait dans le quintette.
Nous voyons dans beaucoup de tableaux les dames de la cour de
Louis XIII et de Louis XIV tenir sur leurs genoux le pardessus de
viole, la viole d'amour; d'autres attaquent gracieusement la basse
de viole, et tiennent l'archet en arrondissant le bras d'une manière
tout-à-fait séduisante. Maintenant que l'on s'efforce de faire du nou-
veau en revenant aux choses anciennes, pourquoi nos jolies musi-
ciennes n'adopteraient-elles pas la viole, la viole d'amour surtout,
qu'elles gouverneraient si bien? Cet instrument à archet romprait
l'uniformité des concerts. La harpe est peu cultivée; la guitare ne
mérite pas les soins que l'on se donne pour lui faire articuler de bi-
zarres et faibles accords. La viole d'amour, reparaissant entre les
mains des Grâces, fournirait aux beaux esprits une foule de madri-
gaux aussi ingénieux que piquans. Le piano est une bonne chose ,
sans doute, mais on le trouve partout, et les moindres élèves du Con-
servatoire, des enfans, des petites fllles de dix ans, touchent le
piano d'une manière foudroyante. Ces virtuoses bambins éclipsent,
désespèrent les amateurs, et les forcent trop souvent à garder le
silence.
Le violon du ménétrier, dont l'archet ferme , quelquefois acerbe
et criard , marquait le rhythme , la cadence, et mettait en mouvement
une joyeuse troupe de danseurs qui voltigeaient rapidement dans la
valse , après avoir signalé leur grâce et leur talent dans la gavotte , la
provençale , le boléro, la contredanse , le violon régulateur souverain
des bals, est exilé des salons. Il se console à la Courtille, ou bien
sous la châtaigneraie de Montmorency, des dédains de la brillante
société. On danse aux sons du piano , et l'on s'applaudit d'avoir sub-
stitué les mélodies indéterminées, l'insipide placage de la touche, à
l'archet énergique du ménestrel. On dira qu'il est bien plus facile de
trouver un pianiste à contredanses que des violonistes de bal, et que
les danseurs, les danseuses peuvent tour à tour passer à l'orchestre.
Cette raison serait admissible s'il était prouvé que l'on pût danser
aux sons du piano , et c'est ce que je n'admets point.
Je dirai plus : la danse a disparu des salons en même temps que les
violons qui donnaient la vie à ses figures , à ses pas. On lui a substitué
une sorte d'action monotone et sérieuse, une tranquille promenade
(|ui seconde toujours, il est vrai , les projets galans de ceux qui s'y
livrent, mais où l'op chercherait vainement la gaieté, le talent et
166 REVUE DE PARIS.
même la grâce. Le singulier exercice des danseurs de salons d'au-
jourd'hui me rappelle un jeu de l'enfance , qui consiste à faire deviner
le métier dont on présente l'imitation au moyen de divers gestes. Il
me semble que nos danseurs s'accordent pour nous faire deviner
qu'ils imitent les scieurs de bois ou les frotteurs de parquet. Cette
marche terre à terre ne marque aucune cadence ; les figures n'étant
mesurées par aucune suite de pas, ne sont jamais exactes, et chacun
se remet en place plus tôt ou plus tard, peu importe. Le piano joue
toujours, il sonne pour des danseurs immobiles.
Le violon triomphait du bruit des pas, du caquetage de la tapisse-
rie, et même des élans de gaieté des danseurs. Le silence le plus
triste règne maintenant dans les salons où l'on donne le bal; des
danseurs noirs, de blanches nymphes circulent sans bruit sur le par-
quet , sur un tapis même , et ressemblent assez à des ombres errantes
aux champs élyséens. On se tait pour ne pas trop couvrir, étouffer
les sons de l'asthmatique piano.
Markette , ô toi dont l'aigre violon ,
De discordante et gothique mémoire ,
faisait retentir l'écho romantique du Léberon ! toi qui , sous les mû-
riers de Cavaillon, de Maubec, des Taillades, faisais trémousser une
troupe rustique et joyeuse ! muse des fêtes champêtres , pourquoi
faut-il que tu aies échappé aux pinceaux de Charlet , de Biard , de
Orandville? Je te vois encore perchée sur un tonneau, en jupon
rouge, en blanc corset, le grand chapeau noir sur l'oreille, exciter
par ta voix et tes accords sauvages les transports bruyans des villa-
geois qui venaient déposer dans ta sébile ou tire-lire le sou, tribut
ordinaire versé pour chaque quadrille. Cette sébile était une ci-
trouille , coucourde. Tu crois peut-être que je vais emprunter les
couleurs du style fleuri , que je vais profiter des licences poétiques
pour exalter ici les charmes de ta personne, ta peau blanche, tes noirs
cheveux, la fraîcheur printanière de tes joues de rose , l'attrait irré-
sistible de tes yeux scintillans, l'élégance de ta taille, la pose gra-
cieuse de tes bras gouvernant l'archet et le rebec , les séductions de
ta jambe déliée, de ton pied mignon, exposés avec coquetterie sur
le bord du tréteau bachique. Tu penses que je vais offrir à mes lec-
teurs le portrait de la Provençale la plus ravissante qu'on puisse ima-
giner. Non, le mensonge ne saurait couler de ma plume candide, et,
dût ma franchise exciter ta colère , je dirai que tu étais la virtuose la
plus laide que j'aie jamais applaudie; tu étais laide à faire reculer une
REVUE DE PARIS. 167
procession de pénitens noirs. Mais quelle énergie de style ! quelle
main ferme et sûre ! quelle exécution foudroyante !
Elle eut, d'un coup d'archet, renversé dix pianistes.
Ta manière se perd; aussi nos plaisirs deviennent-ils de jour en
jour plus sérieux! Ton répertoire était borné, le Tocsin, la Monaco,
la Trompeuse, le Départ du ballon, le Com/o, telles étaient les con-
tredanses que tu te plaisais à répéter. Fidèle au ton de 50/ que tes
confrères chérissent , tu savais lui donner un caractère vraiment ori-
ginal en faisant tous les fa naturels. Les voyageurs qui viennent de
parcourir la Suisse parlent avec plaisir de la belle batelière de
Brienz ; un musicien qui a dansé sous l'archet de Markette doit en
garder le souvenir. Si son cœur est resté dans le repos le plus pai-
sible, son oreille a reçu de furieuses atteintes.
J'ai présenté le piano comme instrument de dommage, il est de
mon devoir de dire toute la vérité ; cet écrit n'est point une oraison
funèbre ou bien un feuilleton sur une pièce nouvelle, dicté par l'ad-
ministration du théâtre où les claqueurs l'ont applaudie en dépit du
public. Nous allons revenir aux triomphes éclatans du piano; nous
allons célébrer les bienfaits qu'il répand dans les réunions musicales.
Le piano à forme de clavecin, vulgairement appelé piano à queue,
est celui que l'on doit préférer : c'est le type du piano , le piano par
excellence. Les cordes étant frappées dans le sens de leur longueur,
on obtient des vibrations plus fortes et plus prolongées. La forme
de ce piano est élégante et pittoresque : elle représente une harpe
couchée horizontalement, le triangle rectangle produit, par la réunion
d'un grand nombre de cordes fixes , composant une échelle de six
octaves et demie, de sept octaves même. Le pianiste, les accompa-
gnateurs , les chanteurs , sont placés de la manière la plus avanta-
geuse auprès de ce piano.
Les personnes qui recherchent l'exactitude de la symétrie préfèrent
la forme des pianos carrés, et se persuadent qu'ils figurent plus agréa-
blement dans un salon. C'est une erreur que les œuvres des peintres
auraient dû faire abandonner depuis long-temps, 11 faut qu'un instru-
ment ressemble à un instrument, et non pas à un meuble. Si l'on
donnait à lai harpe la forme d'un métier de tapisserie, si l'on redres-
sait le cor ainsi qu'on fait un entonnoir, un porte-voix de marin , et
le basson comme le bâton d'une chaise à porteurs ; si la guitare offrait
168 REVUE DE PARIS.
le fidèle portrait d'une boîte à perruque, les peintres, les sculpteurs,
ne s'empareraient plus de ces objets communs et déplaisans pour les
grouper avec art dans des trophées.
Les anciens pianos à queue avaient un défaut essentiel : les notes
graves paraissaient trop sonores relativement à la faiblesse des dessus.
On a porté remède à cet inconvénient, en donnant plus d'étendue
aux cordes aiguës; leur son a maintenant plus d'intensité, les dessus
balancent parfaitement l'énergie des basses. Il existe encore un pré-
jugé que l'expérience aurait dû détruire; cetle expérience peut se
renouveler tous les jours. IS'imporle , on a fait autrefois ce juste re-
proche aux grands pianos ; on continue à le faire aujourd'hui sans
fondement. Les personnes qui ne sont pas en état d'apprécier un
instrument répètent ce qu'elles ont ouï dire , et c'est ordinairement
leur premier propos lorsque l'on vient à parler du grand piano. L'élé-
vation de son prix, l'espace qu'il occupe dans un salon, paraissent
encore des inconvéniens. L'économie ne doit jamais entrer en consi-
dération lorsqu'il s'agit d'acquérir un objet d'art. Si l'on veut bien
prendre la peine de mesurer un piano carré grand patron et un piano
à queue, on verra que celui-ci cause moins d'embarras, et permet à
l'exécutant de faire face à son auditoire sans jamais être obligé de
déplacer l'instrument. Le piano à queue est au piano carré, au petit
piano à deux cordes, ce que le brillant landau, la berline somp-
tueuse, sont au cabriolet modeste, à la vulgaire patache. Il faut des
instrumens pour la grande et la petite propriété ; mais on rencontre
trop rarement le grand piano aux lieux où il devrait se trouver.
Quand j'aperçois un piano carré dans un vaste et magnifique salon,
il me semble voir un ministre se rendant à la cour en désobligeante,
n'ayant pour attelage qu'un vigoureux normand.
Le grand piano donnant un volume de son plus considérable et
prolongeant ses vibrations, on peut réellement exécuter des mélodies
larges sur cet instrument. Ses moyens sonores et la moindre facilité
que présentent les touches de son clavier donnent plus de solidité,
d'artifice, aux jeux de l'exécutant, et le forcent en quelque manière
d'acquérir un beau style, tandis que les petits piailos, dont le méca-
nisme est si léger que la touche s'abaisserait en soufflant dessus,
frappent la note sèchement, et l'on ne peut intéresser qu'en multi-
pliant les notes à l'infini. De là viennent ces déluges de notes, ces
variations insignifiantes, ces tours de force fastidieux que prodiguent
certains pianistes français et allemands. Un nain étonnera par la vi-
REVUE DE PARIS. 169
vacité, la pétulance de ses mouvemens; la danse noble ne peut être
exécutée que par une personne d'une taille élevée. On sait que la
noblesse n'exclut pas la grâce et la légèreté.
Les clavecins étaient souvent ornés de la manière la plus brillante
et la plus précieuse. On les dorait sur tranche et quelquefois en entier.
Les peintures des plus grands maîtres figuraient sur les côtés de cet
instrument ; un tableau complet se déployait sur la partie intérieure du
couvercle , et , quand on ouvrait le clavecin pour donner plus d'éclat
à ses résultats sonores, on voyait Apollon et les Muses, Orphée ra-
menant Eurydice après avoir charmé les divinités infernales , Am-
phion relevant les murs de Thèbes au son de sa lyre, ou tout autre
sujet de mythologie musicale représenté par d'habiles mains. Beau-
coup de ces couvercles enlevés à des clavecins livrés aux flammes sont
encadrés aujourd'hui , et tiennent une place honorable parmi les
tableaux qui décorent les galeries de peinture. Pourquoi ce luxe pré-
cieux et de très bon goût, pourquoi ces faveurs accordées parla
peinture à la musique dans la personne du clavecin sont-ils mainte-
nant refusés au piano, qui lui a succédé? D'où vient que le nouvel
instrument, dont la forme permettrait les mêmes additions et la
même parure , ne nous montre jamais que la nudité de ses plateaux
en bois poli? Je vais vous en dire les raisons.
Le clavecin, construit entièrement en bois de sapin , ne pouvait se
passer d'une couche de couleur jetée sur sa caisse dont l'aepect eût
été pauvre et désagréable à la vue. Les clavecins ordinaires étaient
peints en bleu comme la boutique de Figaro; d'autres avaient un
manteau noir ou gris de lin avec un galon d'or. Les princes, les heu-
reux du siècle voulurent que leurs clavecins fussent dorés, ornés de
tableaux précieux; la peinture était nécessaire, on désira qu'elle fût
admirée. D'ailleurs, le clavecin avait le privilège de ne pas vieillir; il
suffisait de renouveler ses becs de plume ou de cuir pour en faire un
instrument neuf, et plus estimé que ceux qui sortaient de l'atelier
du facteur, puisqu'un long exercice en avait augmenté la sonorité.
Le clavecin ne subissait plus de changement, il était arrivé à son
point de perfection ; ses défauts, bien que reconnus, paraissaient ne
pouvoir point être corrigés. Le clavecin, admis dans une maison, y
restait pendant un siècle; ce n'était donc pas une folie de l'orner avec
toute la richesse que l'on déployait sur les trumeaux , les dessus de
porte du salon dans lequel il devait figurer. Un clavecin qui sonnait
bien sonnait si long-temps, qu'il finissait par être connu à cinquante
lieues à la ronde; on le citait sans cesse, on faisait un voyage pour
170 REVUE DE PARIS.
aller le toucher. Le clavecin dn marquis de l'Espine à Avignon, celui
du théologal à Apt, étaient des merveilles que toute la Provence con-
naissait, admirait. Telle serait une très jolie femme qui, pendant un
siècle, s'arrêterait à l'âge de dix-huit ans : on pourrait la vêtir des
tissus les plus précieux , d'une robe étincelante de riches broderies
où brilleraient l'or et les diamans; ce serait de l'argent bien placé,
La vie du piano le mieux constitué n'est pas si longue à beau-
coup près. Dix ans suffisent pour amener son âge mûr , que la vieil-
lesse et la caducité suivent de bien près; aussi les facteurs se gardent-
ils bien de marquer l'année où ces instrumens ont vu le jour. Cet
acte de naissance était consigné sur la tablette du clavier ; elle y sui-
vait le nom et l'adresse du facteur. On a soin maintenant de ne pas
commettre une semblable indiscrétion. Comme les chevaux ou les
coquettes , le piano reste muet quand on lui demande quel est son
âge. Les connaisseurs le devinent pourtant en examinant ses dents,
ses pieds, ses hanches pointues ou bien arrondies, sa taille et sur-
tout sa voix , dont les sons aigres et criards sont un signe certain de
vieillesse réelle, quand môme les délais ordinaires ne seraient pas
encore expirés. L'existence du piano est toute dans son mécanisme,
qui ne résiste point à un exercice constant , à la fatigue que lui font
éprouver des études suivies, des concerts fréquens , et surtout les
terribles assauts que lui livrent les joueurs de contredanses. Ces pia-
nistes ménétriers travaillent dans l'intérêt du facteur, en détruisant
son ouvrage. Pourquoi prodiguer l'or et les peintures à un instrument
que l'on sera obligé d'échanger bientôt, si l'on n'aime mieux le re-
léguer à la campagne? Pourquoi voudrait-on courir les chances d'une
révolution dans la forme et le mécanisme d'un instrument pour le
perfectionnement duquel on prend tous les jours de nouveaux brevets
d'invention? Les riches amateurs gardent leurs pianos tels que le
facteur les leur cède. Ils sont vêtus de bois précieux, bien poli , bien
verni ; l'habit paraît assez riche , on doit s'en contenter. On a pu voir
chez Érard un grand piano doré en entier; Pape en a fait un couvert
en ivoire pour la duchesse de IJerri, Ces deux pianos sont les plus
riches que j'aie vus. Les plaques d'ivoire de ce dernier piano sont
larges comme un mouchoir; aucune dent d'éléphant n'a jamais pré-
senté celle surface prodigieuse. C'est par un moyen fort ingénieux
que le facteur a pu obtenir des lames d'ivoire aussi étendues. Il a
inventé une scie qui tourne autour de la dent au lieu de la diviser
d'une manière horizontale. Cette scie manœuvre comme le couteau
que l'on tient en main pour peler une orange, une pomme. C'est
REVUE DE PARIS. 171
par le même procédé que Pape nous donne ces dessus plaqués sur
lesquels on voit un dessin régulier comme un manteau d'hermine.
Les nœuds du bois y sont répétés à distances égales, un peu sinor-
zando. Ce placage est un long ruban déroulé sur une branche , une
racine d'acajou, de peuplier, d'orme, sur un fragment de deux ou
trois pouces de diamètre, et qu'il eût fallu jeter au feu, malgré la ri-
chesse de ses accidens, avant que Pape eût trouvé le moyen de le
dérouler comme on fait une carte de géographie.
Quelques Parisiens disent : Partir à la cauipayne, nous deux ma
sœur, il fallait que je passe' chez le blanchisseux , etc.; les nantilleSj
le caneçon de lanlcin, la caslonnade, la casferole, et bien d'autres
manières aussi vicieusesdc parler, se font remarquer seulement dans
les colloques des gens du peuple. Je ne critiquerai point ces barba-
rismes, je n'aime pas à m'occuper des choses qui ne sont pas de mon
diocèse; mais s'il s'agit de termes de musique et de la manière de les
associer, il faut se conformer au langage des musiciens, et ne pas
dire, ne pas imprimer, toucher du inano, toucher de Vorgue, pincer
de la harpe, pincer de la ynitarc. On ne touche pas, on ne pince pas
de quelque chose. Le plus singulier, c'est que la même personne qui
viendra d'employer ces locutions condamnées vous répondra correc-
tement, si vous la heurtez ou si vous la pressez avec les doigts:
« Vous m'avez touché l'épaule, vous m'avez pincé le bras. »
Vous avez vu que Bruéis et Palaprat ont fait dire à M. Grichard,
dans le Grotideur : « Je t'ai défendu cent fois de racler ton maudit
violon. » Ils se sont bien gardés d'écrire racler de ton violon; car on
ne racle pas plus du violon qu'on ne touche du piano.
Jouer des instrumens, c'est exécuter sur ces instrumens des airs
de musique, surtout ceux qui leur sont propres, ou les chants notés
pour eux. Le mot jouer étant devenu générique, s'applique mainte-
nant à tous les instrumens.
On disait autrefois 70?/?/' du violon, pincer la harpe, toucher Vorr/ue,
le clavecin, donner du cor, sonrier de la trompette, blouser les tim-
bales, battre le tambour, etc. Le moi jouer a remplacé tous ces termes
propres, et il en résulte un double avantage :
1° De simplifier le langage et de prévenir toute fausse application ,
telle que donner de la harpe, toucher la trompette.
2° De pouvoir consacrer ces mêmes termes propres à des actions
tout-à-fait étrangères à l'art musical , quoiqu'elles s'opèrent par les
moyens qu'il fournit. Ainsi nous dirons sonner de la trompette, donner
172 REVUE DE PARIS.
du cor, battre le tambour, lorsqu'il s'agira d'une manœuvre de cava-
lerie, d'une chasse à courre, ou de l'appel d'un régiment.
L'Académie pourtant, mais faut-il se fier à l'Académie, on sait que
son dictionnaire présente les contradictions les plus révoltantes, cette
demoiselle est vieille et se permet souvent de radoter, en musique
surtout, j'en ai déjà donné plus d'une preuve, l'Académie nous dit,
dans sa dernière édition , que le verbe pincer est ordinairement
neutre quand il s'agit d'instrumens dont on ne joue que de cette
façon ; et que l'on peut dire à la rigueur pincer de la harpe, sans être
trop ridicule aux yeux des personnes qui ne sont pas musiciennes.
Mais si le verbe actif pincer a la licence de devenir neutre quand il
passe à travers des cordes d'une harpe , pourquoi le verbe toucher,
dont l'activité n'est point contestée, n'a-t-il pas la même faculté
quand on l'applique au clavier d'un piano? Souffle-t-on , pince-t-on,
racle-t-on du piano? Vomi du tout. On en joue en le touchant, et
jamais d'une autre manière. L'Académie défend de toucher dit piano,
l'Académie permet de pincer de la liarpe; l'Académie a-t-elle sérieu-
sement pensé à toute la bouffonnerie de son antithèse grammaticale?
Nous proscrivons les quintes en mouvement direct en fa comme en
î(t; trois dièses ou six bémols à la clé ne changent rien à notre déci-
sion. Les quintes sont toujours quintes, soit que deux flûtes ou
deux trombones les attaquent; la loi n'admet aucun prétexte, aucun
amendement; notre règle est sans exceptions.
Qui Bavium non odit aniet tua carmina, Blacvi.
Lorsqu'un théoricien s'avise de souffler le froid et le chaud , il souffle
toujours une bêtise. Quand on se constitue en cour suprême, on ne
doit pas juger sur des ouï-dire. Il faut rendre de bons arrêts, dicter
des lois fermes et précises, les motiver par d'excellentes raisons. Le
Dictionnaire de r Académie ressemble trop souvent aux feuilletons
de ces littérateurs qui écrivent sur la musique, le chant, l'harmonie,
sans y rien comprendre. Quoi qu'on fasse, qu'on dise, qu'on chante,
ils sont toujours de l'avis du public. Vous savez très bien que le pu-
blic d'une première représentation se compose uniquement d'amis et
de claqueurs.
Castil-Blaze.
SOUVENIRS DE VOYAGE.
SIIEDE ET NORVEGE.
III.<
A Jerkind , je laissai mes compagnons de voyage partir pour Drontheim , et
je restai là avec M. Angles, qui était séduit par le désir de chasser dans les
marécages, comme moi je Tétais par celui de voir ces paysages étranges. La
maison où nous fûmes installés est bâtie au sein d'une vallée humide dont le
maigre gazon n'a pas encore reverdi. Sur les coteaux qui la dominent, on ne
trouve que de chétives tiges de bouleau et de larges touffes de lichen dont les
légères ramifications ressemblent à celles des arbres, comme si la nature, en
refusant à ces campagnes la magnifique végétation des forêts, avait voulu leur
en donner au moins l'image. A travers ces bandes de lichen jaune et cendré ,
je n'ai pas \-u d'autre fleur que la violette sauvage et Vaneviona vernalis, avec
ses six pétales roses et blancs, ouverts comme un calice et revêtus en dehors
d'un léger duvet gris, comme pour les garantir du froid. Autour de ces collines
s'élèvent des montagnes couvertes de neige , et quand du haut d'un de ces
rochers nus, où j'allais parfois m'asseoir, je regardais ces sommités lointaines,
toutes blanches comme au milieu de l'hiver, ces collines arides, cette vallée
marécageuse et cette maison en bois au milieu d'un gazon jaune , il me sem-
blait voir encore l'Islande.
(1) Voir la livraison du 12 mal 1839.
iVp REVUE DE PARIS.
Ici Ton est au milieu de la chaîne de Dovre-Field, dont les deux points les
plus élevés sont le Skagstlos-Fiend et le Snœhatten (chapeau de neige), quia
sept mille huit cent cinquante pieds au-dessus du niveau de la mer. Jusqu'à la
Ihi du siècle dernier, il passait pour inaccessible. M. Esmark fut le premier
qui le gravit en 1797. Depuis ce temps, on y a fait de fréquentes ascensions, et
peu de voyageurs s'arrêtent à Jerkind sans vouloir visiter ce pic de neige si
peu redoutable et si long-temps redouté. Dès notre arrivée en ÎSorvége, nous
entendions parler du Snœhatten , comme en Suisse on parle de la .Tungfrau ou
du ]Mont-Blanc. INous résolûmes de faire aussi cette excursion. Nous partîmes
le matin de .Terkind avec ini guide qui retournait au Snœhatten pour la dixième
fois de sa vie, mais qui , dans son humeur curieuse de guide , se réjouissait d'y
aller pour la première fois avec des Français.
A une demi-lieue de Jerkind, on aperçoit le Snœhatten, qui ne parait pas
très imposant. Sa pente inclinée, sa base qui s'étend fort avant dans la plaine,
diminuent considérablement l'effet qu'il produirait, s'il s'élevait en ligne per-
pendiculaire. Il est entouré de plusieurs autres montagnes dont les flancs cre-
vassés et les pics aigus lui nuisent encore en faisant ressortir la rondeur de ses
formes. Le chemin qui y conduit est assez curieux : tantôt on passe à travers
des tourbières vacillantes comme celles de l'Islande, où le cheval intelligent
s'arrête et tâtonne long-temps avant que de traverser la motte de terre sur la-
quelle il peut poser le pied; tantôt on galope le long d'un sentier étroit, sur
des bruyères desséchées; puis il faut franchir de larges ravins couverts de
neige et des torrens grossis par l'hiver et à moitié cachés sous une voûte de
glace. On laisse les chevaux dans une petite plaine, où ils trouvent un peu
d'herbe , et l'on continue à marcher à travers les ravins , la neige et les marais.
Là , nul arbre n'élève sur le sol ses verts rameaux , nulle plante fleurie ne sourit
aux regards, et l'on n'entend que le soupir mélancolique du pluvier ou le cri
de la perdrix blanche qui se cache dans la mousse. Tout est désert , silencieux ,
sauvage, et, à mesure que l'on avance, on cesse de rencontrer le pluvier aux
ailes dorées, la perdrix aux pattes blanches, garnies de plumes. On n'aperçoit
plus que les traces des rennes imprimées dans la neige et l'aigle qui plane dans
les airs en cherchant une proie.
La partie inférieure du Snœhatten est couverte de grands blocs de mica, de
talk et de granit, noircis par les siècles, entassés confusément, et tellement
serrés, qu'il n'y a d'autre moyen de gravir la montagne qu'en sautant de roc
en roc, ce qui ressemble à un véritable exercice d'équilibriste. Le trajet est
plus facile quand on arrke à la ligne des neiges, auxfiuelles le froid a presque
donné la consistance de la glace. Mais à certains endroits elles commencent à
s'amollir aux rayons du soleil, et nous y restons quelquefois plongés jusqu'à
la ceinture. Pendant ce temps, notre guide, soutenu par ses larges souliers,
s'en va philosophi((uement en avant avec son llegme norvégien , sans détourner
la tête et sans |)araitre se soucier de ce que nous devenons. Quand nous lui
crions de s'arrêter, il nous montre le bout de son nez, surmonté de deux mor-
ceaux de verre incrustés dans un morceau de cuir; sa face rubiconde, recou-
REVUE DE PARIS. 175
verte d'une calotte grise; et l'air avec lequel il nous regarde à travers ses deux
vitres cassées , qu'il appelle pompeusement des lunettes , est si comique , qu'au
lieu de nous fâcher de son insouciance , nous nous mettons à rire.
Après deux heures de marche à partir de la base , nous arrivons au dessus
du Snœhatten. Autour de nous apparaît un horizon immense, une plaine nue,
sillonnée par des rubans de neige, et une longue chaîne de montagnes , dont les
sommités blanches touchent à l'azur du ciel. Les unes sont couvertes de nuages
qui projettent sur elles de grandes ombres ; les autres , exposées au soleil , reflè-
tent ou loin une lumière éblouissante. Du haut du pic où nous sommes placés,
nous planons sur cette vaste étendue ; les pics les plus élevés s'inclinent devant
celui que nous avons gravi , et les collines semblent s'affaisser dans la plaine.
Et l'on n'entrevoit pas une habitation humaine, et l'on n'entend pas un bruit ,
pas un souffle , hors le souffle du vent , qui gémit dans les fentes du rocher et
qui soulève dans l'air des flocons de glace. Tout cela n'a pas l'aspect terrible
des volcans de l'Islande, ni l'aspect sublime des montagnes de la Suisse; mais
cela est beau et solennel. ]Sous restâmes long-temps à regarder ces plaines
solitaires, ces ceintures de montagnes, la neige à nos pieds, le ciel bleu sur
notre tête, et alors nous oubliâmes que le Snœhatten nous avait paru si petit
et d'un aspect si peu imposant.
IV.
Les quatre stations de poste situées dans le Dovi-eOeld : Fogstuen , Jerkind ,
Kongsvold , Drivstuen , étaient autrefois entretenues aux frais du gouverne-
ment pour servir d'asile aux voyageurs. Depuis que les connnunications entre
Christiania et Drontlieim sont devenues plus fréquentes et les ressources de
ces stations par-là même mieux assurées , le gouvernement ne leur fait plus de
subsides; mais il leur abandonne encore un impôt en grains à percevoir sur
certaines fermes du Guldbrandsdal ; cet impôt est de toute nécessité pour les
malheureux qui habitent ces terres incuhes. Autour de Fogstuen, tout présente
l'aspect d'une aridité désolante. Autour de Jerkind, il ne croît ni seigle, ni
orge , ni avoine. Le propriétaire essaya , il y a quelques années , de planter des
pommes-de-terre; il lui arriva une fois d'en récolter un peu plus qu'il n'en
avait mis dans le sillon; puis l'année suivante il perdit tout. On ne sait pas
ici ce que c'est qu'un arbre à fruits ou une plante potagère. C'est pire qu'en
Islande. On remarque encore quelque culture dans les jardins des babitans de
Reykiavik. Ici il n'y a rien, rien qu'un peu d'herbe que l'on ne parvient pas
toujours à récolter. Les habitans de cette ferme élèvent des bestiaux qu'ils vont
vendre en automne à la foire de Drontlieim; l'été ils tirent aussi quelque proGt
du passage des voyageurs; mais l'hiver, ils ne voient personne. Avec si peu de
ressources, ils sont pourtant parvenus à faire de leur maison une des meil-
leures auberges qui existent sur toute la route de Christiania à Drontlieim, une
auberge dont le comfort, dans ces montagnes sauvages, ressemble presque à
du luxe.
îsous avions pour hôtesse une très bonne femme qui nous prit en affection
176 REVUE DE PARIS.
du moment où elle sut que nous venions de si loin visiter son pays. Un jour elle
entra dans ma chambre pour m'offrir une jatte de lait qu'elle venait de traire.
Je la fis asseoir, et la priai de me raconter sa vie; une vie bien simple, bien
ignorante de toutes les choses qui nous préoccupent le plus, et pleine de
calme, de bonheur, dans son ignorance et sa simplicité. Elle est née dans un
chalet des montagnes , à quelques lieues d'ici. A dix-neuf ans elle se maria
avec le propriétaire de cette ferme , honnête et laborieux paysan que je voyais
tout le jour occupé de ses chariots, de ses chevaux et de sa grange. Jusque-là
elle n'avait encore vu que l'humble cabane de son père, et les champs rocail-
leux où elle menait paître ses génisses. Son mari la conduisit un jour à Dron-
theim. Ce fut pour elle un grand événement. L'aspect de ces élégantes maisons,
rangées symétriquement, l'aspect de la vieille cathédrale, le mouvement d'une
ville de douze mille âmes, lui causèrent une surprise dont elle n'était pas encore
bien revenue. Depuis ce temps , il y aura de cela vingt-et-une années l'automne
prochain , elle est rentrée dans sa paisible maison de Jerkind , prenant soin
des bestiaux, dirigeant les ouvriers et servant les voyageurs. Ses plus proches
voisins sont à trois lieues d'elle , ses parens à peu près à la même distance.
Elle les voit une ou deux fois par an ; elle va tous les deux mois à l'église de
Dovre entendre le sermon d'un vieux prêtre qui ne peut pas venir prêcher
plus souvent dans cette succursale. Ce sont là tous ses voyages. Le dimanche
dans l'après midi , elle lit un chapitre de la Bible ou un sermon. C'est là toute
sa littérature. Elle a autour d'elle huit domestiques dont elle est la mère plutôt
que la maîtresse. Quatre fois par jour une petite cloche, suspendue au-dessus
du toit, appelle les laitiers, les garçons de ferme à la cuisine; et maîtres et
valets s'asseoient à la même table, et se tutoient l'un l'autre selon la coutume
des paysans norvégiens qui tutoient leurs hôtes, leurs gouverneurs, et leur roi.
Le repas de ces pauvres gens qui travaillent du matin au soir est d'une fruga-
lité remarquable; le matin, du pain noir avec du beurre; à midi, la soupe
au lait; à quatre heures, du jlat brœd et du fromage, le soir de la bouillie;
un morceau de lard aux jours de fête , et de temps en temps un verre d'eau-
de-vie, quand ils ont été chercher bien loin les poutres de sapins. Ils ne boi-
vent ordinairement que du lait mêlé avec de l'eau, et de la bière une fois par
an, à Noël. Leurs gages sont aussi exigus que leur entretien. On donne ici à
un garçon de ferme 8 spècies par an ( 40 fr.) , un habit en vadmel , deux che-
mises et une paire de souliers; à une servante 3 spècies. Et tous les membres
de cette petite colonie, si pauvrement nourris et si pauvrement rétribués, ont
l'air content et vivent ensemble dans une parfaite harmonie. Chaque matin ,
de bonne heure , ils s'en vont gaiement à leur travail , ils reviennent gaie-
ment le soir s'endormir sur leur couche de paille, et le dimanche, quand ils
revêtent leur belle chemise de toile neuve et leur habit neuf, pour faire quel-
([ue course aux environs, ils semblent si heureux qu'en les voyant passer on
pourra*it envier leur sort.
Avant de quitter le Dovre, je devais apprendre une nouvelle manière de
voyager en Norvège; cette manière consiste à s'en aller de station en station dans
REVUE DE PARIS. 177
la charrette du paysan. SI par hasard ce chapitre tombe entre les mauis de
quelque lecteur prêt à pai'tir pour ces lointaines contrées , je le prie , au nom
de son salut , de profiter de mon expérience et d'acheter, coûte que coûte , une
de ces légères voitures qu'on iippelie luirioles; car la charrette des stations, la
siolluera, est certainement le véhicule le plus rude et le plus perfide qui existe
au monde. Pour qu'on ne m'accuse pas de calomnier la poste de JXorvége , voici
la description exacte de notre équipage au moment où nous partions de Jerkind.
Une charrette à deux brancards, taillés à la hache comme des pièces de char-
pente; au milieu une planche servant de siège, posée sur deux leviers en bois
qui , par leur balancement, tiennent lieu de ressort. Cette planche, un peu plus
large que les deux mains, est munie d'un dossier qui parait fort peu empressé
de nous soutenir et fait mine de s'en aller avec les derniers clous qui le retien-
nent chaque fois que nous le serrons un peu trop amicalement. Les roues ont
subi tant de chocs meurtriers sur les grandes routes , qu'elles ressemblent à
du vieux bois dégénéré en amadou, et les bandes de fer qui les recouM*ent, à
des lames de couteau. Quant aux chevilles de l'essieu , il ne faut pas y regarder
de trop près si l'on veut conserver quelque repos d'esprit; l'une est une espèce
de clou soudé à diverses reprises ; l'autre est en bois , et à les voir l'une et l'autre
plier à chaque effort et danser à chaque secousse , je ne sais laquelle des deux
est la meilleure.
Entre les deux brancards, on amène un cheval si amaigri et si débile, qu'il
n'a plus la force de résister à la main d'enfant qui le guide. L'équipement de
cette pauvre béte est en parfaite harmonie avec l'état délabré de la voiture ; un
harnais moitié cuir et moitié ficelle , usé et rapiéceté ; une sous-ventrière faite
avec de l'écorce de bouleau , et deux lanières amincies pour rênes ; voilà tout.
Dire qu'avec cet attirail on joue sa vie à chaque pas , c'est ce qui arrive souvent
en voyage ; mais dire qu'on la joue d'une façon aussi misérable , c'est fort triste.
Au premier coup de fouet , notre cheval , qui depuis long-temps avait perdu
l'hsbitude de trotter, fait un soubresaut, et son harnais se rompt. IN'ous voilà
obligés de descendre et de le renouer tant bien que mal a\ec tous les bouts de
corde qu'une heureuse prévoyance nous avait fait mettre dans notre poche. Un
peu plus loin , nous entendons un craquement sinistre suivi d'une secousse qui
nous jette sur la roue. C'est le ressort qui se brise. Désormais il n'y a plus de
place sur le banc que pour une seule personne. L'un de nous s'en va à pied,
tandis que l'autre tâche de tenir d'une main prudente les rênes fragiles qui me-
nacent de nous abandonner au moindre mouvement. A force de patience, de
réserve et de temporisation , nous arrivons enfin de gîte en gîte sans nous casser
ni bras ni jambes. A chaque relais nous changeons d'équipage , hélas ! et à cha-
que relais l'équipage apparaît avec quelque misère d'un autre genre. Bientôt ce
qui devait être pour nous une consolation devient une cause perpétuelle d'inquié*
tude. En approchant du (jaard, nous savions bien ce que nous allions quitter,
mais qui pouvait dire ce qu'on nous donnerait.^ Si impitoyable que fût le siège
de notre voiture , nous finissions cependant par y découvrir quelque bonne
TOME Y. MAI. 13
178 REVUE DE PARIS.
qualité. Il y avait çà e là certaines rainures où , après deux ou trois essais in-
l'iiictueux, nos os et nos muscles parvenaient à s'emboîter. ]\ous faisions une
connaissance plus intime avec le dossier, et en lui sacrifiant une partie de nos
membres , le reste du corps pouvait rester dans un état de repos qui ressemblait
à une véritable béatitude. IMais au relais suivant, il fallait renoncer a cette sé-
curité conquise par une étude minutieuse de toutes les parties de la cbarrette.
Il fallait recommencer une nouvelle expérience , chercber un nouveau joint et
se résigner à de nouvelles meurtrissures.
C'est ainsi que nous avons gravi les dernières sonuuités du DovreGeld pour
redescendre ensuite dans l'Opcla!. C'était la partie la plus difficile , mais la plus
grandiose de notre voyage. De hautes montages serrées l'une contre l'autre;
des masses de roc gigantesque debout comme une forteresse à la cime des mon-
tagnes, des pics de neige fermant de tout côté Tliorizon , des gorges profondes
où les rayons de soleil descendent à peine, un chemin qui monte droit sur la
pointe des rocs , une cascade qui se précipite par bonds impétueux jusqu'au
sein de la vallée, une rivière qui mugit comme un torrent; tel est l'aspect d'un
des défilés qui entourent Kongsvold. Là toute végétation est en quelque sorte
anéantie. Si l'on aperçoit encore quelques plantes, c'est un tronc de bouleau
qui élève timidement, à la surface de la terre, ses branches languissantes;
c'est une tige de saxifrage, favorisée par une goutte de pluie et un rayon de
soieil. Mais l'on n'entrevoit pas une fleur et l'on n'entend pas un chant d'oi-
seau. Jusque-là nous n'avions encore rencontré aucun point de vue aussi
étrange, aussi imposant, et nous abandonnions avec empressement notre voi-
ture au paysan qui nous servait de guide pour gravir à pied les pointes de roc
les plus escarpées et saluer avec des cris d'enthousiasme ces magnifiques scènes
d'une nature sauvage.
A peine a-t-on dépassé cette large chaîne du Dnvre qu'on remarque peu à
peu un grand changement. La température s'adoucit; la neige disparaît; la
végétation recommence. C'est d'abord le bouleau qui apparaît, plus fort et
plus développé à chaque pas, puis le pin aux rameaux arrondis comme ceux
du chêne, puis le sapin, et bientôt on voit toutes les collines couvertes de forêts
et les campagnes parsemées d'habitations. Après ce douloureux aspect d'une
nature dépouillée de végétation et déserte, on éprouve une grande joie à
revoir les beaux bois qui revêtent le flanc de la montagne , les vertes vallées
qui les traversent, et les champs de seigle éclairés par un beau soleil; et
quand nous voyons la porte du chalet s'ouvrir au bord du cb.emin, et quand la
renoncule des prairies s'épanouit à nos pieds, quand tout autour de nous re-
prend un air de vie et de gaieté, si notre pensée se reporte vers les sombres
défdés de Kongsvold, il nous semble (pie nous avons passé par un drame ter-
rible pour arriver à mie fraîche et riante idylle.
Toutes ces provinces de Norvège sont peuplées de traditions anciennes que
les habitans du (jnnrd rustique se racontent encore l'hiver dans la cabane
chauffée par un urand poêle; l'été, dans les pâturages où ils conduisent leurs
troupeaux. Lecbristiuni-smen'a point aboli, parmi ces populations à la mémoire
REVUE DE PARIS. 179
tenace, tous les vestiges de rancienne religion païenne. Le nom de ïlior, le
dieu de la force ; de Loki , le dieu de la ruse et de la iiiéclianceté , s'est perpétué
dans le souvenir du peuple, malgré le sermon du missionnaire et la défense du
clergé. Seulement ces deux redoutables personnages de l'ancienne Scandinavie
ont perdu, dans le conflit des deux religions, leur auréole de dieux. On les a
fait descendre au niveau de la vie humaine. ïlior n'est plus qu'un être brutal
qui se bat comme un pâtre et s'enivre de bière comme un paysan. Loki est
malicieux et railleur comme un écolier, habile et rusé comme un plaideur nor-
mand.
Le paganisme qui a légué à la iXorvége ces mythes de Tiior et de Loki , lui a
donné aussi ces myriades de divinités qui habitent la terre et les eaux, divinités
grossières qui ne rappellent que par quelques-unes de leurs attributions , les
sylphes de l'Orient et les nymplies gracieuses de la Grèce, panthéisme sauvage,
façonné aux mœurs d'un peuple primitif, ignorant et superstitieux. Dans les
montagnes sont les géans, les premiers habitans du monde, ennemis des dieux
qui les ont subjugués et de la lumière. Ils se cachent pendant le jour dans leurs
cavernes sombres, et se montrent la nuit debout sur les masses de rocs qu'ils
ont lancées auti*efois contre les fils d'Odin et dont ils ne s'arment plus depuis
leur défaite que pour ravager la demeure des honuues.
Dans les enti-ailles de la terre sont les nains actifs et industrieux qui fabri-
quent les armures de fer et cisèlent les glaives d'acier, les ïrolles, magiciens
habiles qui s'en vont parfois dans la demeure du paysan exercer leurs sorcelle-
ries. LesTrolles ont le pouvoir de se rendre invisibles. Ils assistent aux banquets
de noces et dérobent d'iuie main inaperçue les mets posés sur la table. Quel-
quefois aussi ils sont tendres et généreux. Ils recherchent les filles des hommes,
et tâchent de les emmener dans leurs grottes solitaires. Si le pauvre les invoque,
ils viennent à son secours et lui distribuent les trésors qu'ils tiennent eiifouis
dans le sein de la terre; mais si on les irrite, il faut se hâter de fuir, car rien
n'apaise leur esprit vindicatif.
Dans les pâturages est la nymphe Hulda, jeune fille aux cheveux blonds,
douce et mélancolique figure que l'on voit passer le soir dans les ombres des
taillis, pauvre ame qui erre dans la solitude, condanniée à un éternel veuvage,
qui parfois s'approche du chalet où la famille du pâtre est réunie, jette un re-
gard sur les joies du foyer domestique, et s'éloigne en murmurant un chant
plaintif.
Dans les eaux est le ZS'œk (1), divinité cruelle qui garde l'entrée des golfes
et à qui il faut cîiaque année une victime humaine; la sirène ou Uavfrue^ qui
vient comme les sirènes d'autrefois montrer sa belle tète à la surface des (lots ,
et chanter pour séduire les passans; le (J/Jmm, musicien magique qui habite
les torrens, les cascades, et surprend par ses étranges mélodies l'oreille et l'ame
des passans. Le Grimm ne craint pas d'enseigner aux hommes les secrets de
son art. Il faut pour gagner son affection lui offrir un bouc. Si la victime est
(1) Suédois, Nek; allemand, yisse.
13.
180 REVUE DE PARIS.
maigre et eliétive, il ne donne au sacrificateur que des leçons incomplètes. Si ,
au contraire, elle est grasse et bien choisie, il lui révèle tout le charme de
son archet. Aux accords de son instrument les arbres dansent et les cascades
suspendent leurs cours.
A côté de ces traditions païennes , voici les clironiques implantées dans le
pays par le christianisme; voici la croyance au purgatoire exprimée par le
mythe des Varslunde. Les Varslunde sont ceux qui , n'ayant fait ni assez de
bonnes œuvres pour être admis au ciel immédiatement après leur mort, ni
assez de mal pour être livrés aux tortures de Tenfer, sont condamnés à errer
jusqu'à la fin du monde. Ils montent des chevaux noirs comme le charbon ,
qui galopent sur les cimes des montagnes, francliissent les abîmes, et mar-
chent sur l'eau comme sur la terre. La nuit, on entend résonner au loin leur
harnais de fer, et lorsqu'il y a dans le voisinage une maison qui doit être pro-
chainement visitée par la mort ou désolée par un crime, les Varslunde se ras-
semblent autour de cette demeure et poussent des cris sinistres.
L'une des légendes les plus populaires de la jN'orvége est celle de saint Olai.
Ce fut lui qui raffermit dans la contrée l'enseignement du christianisme , qui ,
depuis la mort d'Olaf Tryggeveson , tombait dans l'abandon. Ce fut lui qui
imposa le baptême à ses sujets, et convertit par la force ceux qu'il ne pouvait
séduire par la persuasion. Son ardeur de prosélytisme et sa rude manière
d'enseigner révoltèrent ses sujets. Trop faible pour leur résister, il fut obligé
de fuir, et revint quelques années après pour tenter de reconquérir sa couronne.
Mais dix mille paysans s'étaient réunis contre lui dans la plaine de Stikklestad.
II leur livra bataille, et mourut les armes 5 la main. A peine était-il mort, que
les prêtres le firent canoniser, et ceux qui n'avaient pu le supporter comme
roi, l'adorèrent comme martyr. L'histoire de sa vie, de ses miracles, se ré-
pandit dans toute la contrée et dans les contrées étrangères. Maintenant il
n'est pas une province de la Norvège où le nom de saint Olaf ne se soit per-
pétué avec le souvenir d'un fait merveilleux. Ici il a vu fuir devant lui un cerf
qui portait entre ses cornes une petite église d'or, et cette église lui a servi de
modèle pour en bâtir une sur le sol païen; là il a frappé du pied le roc dessé-
ché, et il en a fait jaillir, comme Moïse, une source pure et rafraîchissante.
Un jour, il devait s'emljarquer pour Drontheim en même temps que son frère;
il s'arrêta pendant trois jours pour entendre le sermon du prêtre , et lorsqu'il
se )nit en route, les anges eux-mêmes poussèrent son navire, et il arriva le
premier dans le port. Une autre fois , il lui sembla que le chemin habituel pour
parcourir ime partie de ses états était trop long; il s'en alla en droite ligne; la
terre s'ouvrit devant lui et forma un détroit, que l'on appelle encore aujour-
d'hui le détroit de la croix {Korsstmd). Dans certains lieux, on montre sur la
pierre la trace de ses pas; dans d'autres, l'empreinte du pied de son cheval.
Auprès de Drivstuen s'élève un rocher taillé à pic, droit comme une nuiraille,
haut de cinquante à soixante pieds. On dit que, lorsque saint Olaf était pour-
suivi par ses ennemis , il s'élança du haut de ce roc , et personne n'osa le suivre.
On voit encore en cet endroit l'échancrure faite par le fer de son cheval , et les
REVUE DE PARIS. 181
paysans du hameau le montrent avec respect au voyageur. Le protestantisme
avec ses dogmes rigoureux n'a pu détruire ces naïves croyances. Les apôtres,
les martyrs, ont perdu à la réforme leur palme et leur autel : saint Olaf est
resté le héros populaire, le héros chrétien de la Norvège.
D'autres hommes ont pris place dans ce cycle héroïque; non pas comme ce-
lui-ci, avec une auréole de saint, mais avec le prestige de la bravoure guer-
rière. La Norvège est comme la Suède et le Danemark ])arsemée de tumulus,
ou monumens en terre recouverts de gazon, qui s'élèvent dans les vallées
comme autant de petites collines. Chacun de ces tumulus a son nom et son
histoire. C'est un vieux guerrier qui est venu mourir là après avoir long-temps
parcouru les cités étrangères. C'est un fds de Yiking, trop hardi, qui a suc-
combé à la fleur de l'Age en luttant contre les géans. Lorsque l'on vient à ren-
contrer un de ces monumens funèbres plus grand et plus élevé que les autres,
c'est immanquablement la tombe d'un roi , et lorsqu'il y en a deux l'un auprès
de l'autre, c'est que, conune dans les sagas islandaises, deux guerriers célèbres
ont eu en ce lieu un duel fameux ; tous deux sont tombés morts en même temps,
et le même sol les a reçus dans ses entrailles.
Dans une petite vallée de l'Opland , il existe un de ces monumens consacrés
à un chien. Les paysans racontent là-dessus l'histoire suivante : le roi Eystein
avait été chassé de son pays par ses sujets. Il y revint avec une armée nom-
breuse , subjugua les rebelles et , pour les punir de l'offense commise envers
lui, les condamna à reconnaître pour souverain légitime un esclave ou un
chien. Les pauvres gens préférèrent le chien. On leur donna donc un dogue
qui s'appelait Saur, et qui, dès son avènement au trône, prit le titre de majesté.
Le nouveau roi eut une cour, des officiers, des hommes d'armes, une maison
et des flatteurs. Un philosophe démontra, par les lois de la métempsycose, que
l'ame d'un grand honuiie avait passé dans ce corps de dogue-, un grammairien
Ht voir que ce noble animal pouvait prononcer distinctement deux mots de la
langue norvégienne et en aboyer un troisième. Lorqu'il sortait pour se mon-
trer au peuple, il était toujours escorté d'une garde nombreuse, et lorsque le
temps était mauvais, des valets en livrée le portaient sur leurs bras pour l'em-
pêcher de se mouiller les pattes. Ce chien régna près de trois années. Il rendit
plusieurs ordonnances, et scella, du bout de son ongle, des jugemens et des
édits. Au moment où les habitans de la contrée commençaient à s'habituer à
ce singulier roi , et à reconnaître ses bonnes qualités de chien , il mourut vic-
time de son dévouement et de son héroïsme. Un jour, il était assis dans un
pâturage, auprès d'un de ces troupeaux de moutons qu'il avait gardés jadis et
qu'il aimait toujours à revoir. Tout à coup un loup furieux sort de la forêt et
s'élance sur un agneau. Le roi, touché de commisération à la vue de cet at-
tentat, veut courir au secours de l'innocente victime. Des conseillers perfides,
au lieu de modérer l'ardeur de son courage , l'excitent à braver le danger. II
se lève, il s'avance sur le champ de bataille, et meurt sous la dent impitoyable
•de son adversaire. On lui fit des obsèques magnifiques et on l'enterra près
d'une colline qui porte encore le nom de Colline de la Douleur.
182 REVUE DE PARIS.
C'est là un de ces récits sardoniques comme il en existe peu dans le souvenir
des populations norvégiennes. La plupart des traditions répandues au moyen-
age dans cette contrée ont un caractère grave, rude et imposant. D'autres qui
reposent sur un fond historique, mais qui ont été évidemment embellies par
l'imagination des poètes, sont d'une nature si tendre et si chevaleresque,
qu'on les prendrait pour des chapitres de romans. Telle est la tradition de la
pauvre Signe, qui se brûle dans sa demeure au moment où elle apprend que son
amant va mourir. Telle est celle d'Axel et Valborg, qui a donné à Oehlens-
chlseger le sujet d'une de ses plus belles tragédies.
Valborg était une belle et douce jeune fille , adorée dès l'enfance par Axel,
(jui s'était fiancé avec elle et favait mise dans un couvent jusqu'à ce qu'elle fût
en âge de porter la couronne nuptiale. Plusieurs nobles chevaliers et le roi lui-
même devinrent amoureux d'elle, mais ni les soins les plus assidus, ni les offres
les plus brillantes , ne purent lui faire oublier celui qu'elle aimait , celui qui de-
vait l'épouser un jour. Cependant le roi llagen , après avoir en vain employé
tous les moyens de séduction, la menace et la violence, eut recours à une au-
torité plus forte que la sienne, à celle de l'église. Les deux jeunes fiancés étaient
trop proches parens pour qu'il leur fut permis de se marier. Hagen convoqua
une assemblée de théologiens , qui jetèrent à tout jamais l'interdit sur le ma-
riage projeté. ]\Iais , en écoutant cette fatale sentence , Axel jurait de ne jamais
aimer une autre femme que Valborg, et la jeune fille, dans le langage poétique
que les traditions lui ont prêté, se comparait à la tourterelle qui s'en va à l'é-
cart, baissant la tête et rappelant, dans un soupir mélancolique, le compagnon
chéri qu'elle a perdu.
Tout à coup la guerre éclate en rsorvége. Le roi appelle à son secours ses
vassaux et ses chevaliers. Il n'osait compter sur l'appui d'Axel, dont il venait
de dissiper toutes les espérances , dont il avait anéanti le bonheur. Mais Axel
n'entend que la voix de rhonneur, qui lui dit de défendre son pays. Il revêt une
armure, s'élance sur le champ de bataille, combat pour défendre son roi, et
meurt à coté de lui. Un soir, on vient annoncer cette nouvelle à Valborg. Elle
tomba prosternée au pied du sanctuaire, invoqua en pleurant le nom de Dieu;
|)uis , le lendemain , elle revêtit la robe de religieuse et , peu de temps après , les
cloches du cloître annonçaient à ceux qui l'avaient aimée, que la fiancée d'Axel
n'était plus.
Dans tous les chalets de la ÎS'orvége, les femmes racontent encore la doulou-
reuse histoire des deux amans, et lorsque nous entrâmes dans la cathédrale de
Drontlieim, le gardien nous dit: « C'est là qu'ils s'étaient réunis au pied de
l'autel , c'est là qu'ils avaient promis c'e s'aimer sans cesse. »
X. Makmier.
Critique iTittcntire.
RECUEUE^IjEJIEXS IROMl TIQ ZIES,
PAR M. DE LAMARTINE.
La préface du nouveau volume de 31. de Lamartine mérite une attention
toute particulière, car il s'y trouve certains passages au sujet desquels le poète
et la critique ne sauraient être d'accord. 3L de Lamartine qui , jusqu'à ce jour,
n'avait laissé percer que de temps à autre, rarement toutefois, l'indifférence
pour ses propres œuvres, M. de Lamartine ne prend plus la peine, aujourd'hui,
de déguiser cette indifférence ; il la formule en termes nets et catégoriques ,
il l'explique même, et il tente de la légitimer. !Nous, qui ne tenons pas pour
sérieux ce sentiment par trop modeste , qui ne consentons à y voir, tout au plus,
que l'expression de ce découragement momentané auquel succombent les
grands artistes, quand ils comparent l'œuvre rêvée à l'œuvre sortie de leurs
mains; nous qui comprenons, mieux que lui-même peut-être, toute la valeur
poétique de l'auteur de la Chute d'un Ange, nous voulons le protéger contre
ses propres coups , le défendre de ses propres outrages , de crainte qu'une
foule servile ne le prît au mot.
Qu'est-ce qui a poussé M. de Lamartine au dédain, apparent ou réel, de ses
facultés poétiques.' le désir de jouer un rôle actif dans les affaires de l'état.
Dès les premières lignes de la préface des Recueillemens , l'ambition nouvelle
du poète se montre. Le poète combat, et très énergiquement, l'opinion qui le
fait consacrer les douze mois de l'année au culte de la muse; il s'indigne à la
pensée qu'on ait pu douter à ce point de son énergie et de son courage. Un
mois par an, pour la muse,. et encore le mois le plus triste, celui qu'aucune
occupation importante n'utilise , c'est bien assez ! La poésie , est-ce donc autre
chose qu'une prière, un chant intérieur? et serait-il convenable de psalmo-
dier du matin au soir.^ Tels sont les premiers argumens du poète, auxquels il
ajoute : qu'en un temps d'élaborations douloureuses comme le nôtre, l'égoïste
seul peut aimer le loisir et la solitude ; que tout passager, dans un moment de
184 REVUE DE PARIS.
péril pour le navire , doit travailler à la manœuvre , au lieu de rester mollement
étendu sur le pont; et enfin, qu'il serait honteux de s'abstenir d'une participa-
tion directe aux labeurs de la grande famille humaine , sous le sceptique pré-
texte que Von ne sait pas.
Oh ! nous approuvons de grand cœur ces généreuses idées de jM. de I-aniar-
tine, nous sympathisons on ne peut davantage avec le poète, quand il fait une
loi aux hommes de la fraternité et du travail; mais, en vérité, bien que par-
tant du même point que lui , nous ne saurions arriver aux mêmes conséquences.
Oui , l'égoïsme est un vice haïssable, et dont les cœurs honnêtes font bien de se
préserver; oui, tout homme doit aide et secours à ses frères en détresse; oui,
honte à celui qui, sachant un remède au mal dont la société souffre, ne vou-
drait pas se donner la peine de l'appliquer ! ]Mais cependant , que le poète nous
permette de le lui dire , car voici le point où ses principes diffèrent des nôtres,
il nous paraît mal comprendre la solidarité sociale dont il fait un devoir; et de
ceci, nous voulons pour preuve unique les images qu'il emploie. Comparant,
comme M. de Lamartine , la société à un navire, nous ne pensons pas qu'en
un moment de péril grave, il fût prudent de laisser l'équipage, nous ne disons
même pas les passagers, courir en foule au gouvernail. Plus le péril est grave,
au contraire, et plus il importe que chacun reste à son poste, timonier,
pilote, matelots, également appliqués à la manœuvre; plus il importe, surtout,
qu'un bras inexpérimenté ou irréfléchi ne touche ni aux mats, ni aux voiles,
ni aux cordages; le salut du navire est à ce prix. Et, franchement, en pareil
cas, le passager ne serait point répréhensible, qui, incapable de comprendre
les paroles du pilote ou d'exécuter les ordres du capitaine , se tiendrait prudem-
ment, pour avoir au moins le mérite de n'être point un obstacle, en quelque
coin où il se contenterait de prier.
Passant de l'image, où nous trouvons 'SI. de Lamartine en défaut, à la réa-
lité, nous trouvons M. de Lamartine plus vulnérable encore; car, cette fois,
il ne résulte pas seulement de ses paroles que les poètes, passagers sur le grand
navire humain, comme il les appelle, doivent prendre une part active aux tra-
vaux de l'équipage, quelle que soit, du reste, la nature du travail qu'ils s'im-
posent; il en résulte positivement qu'ils doivent mettre la main au gouvernail,
c'est-à-dire, pour rentrer plus à fond dans la réalité, qu'ils doivent jouer un
rôle politique. Pour tout lecteur attentif de la nouvelle préface de M. de La-
martine , il est clair que M. de Lamartine voit dans la coopération aux travaux
parlementaires la seule preuve évidente de dévouement que l'on puisse donner
à la société. En conscience, nous ne croyons pas que M. de Lamartine eût ré-
fléchi mûrement à ce qu'il allait dire, quand il énonça une telle opinion.
Comment le poète, en effet, après quelques minutes de réflexion, n'eût-il pas
compris de quelle injustice il se rendait coupable, en niant ainsi l'importance
sociale , non-seulement des savans et des artistes, mais encore des philosophes
et des penseurs? Quel que soit le respect que l'on porte à la représentation na-
tionale telle qu'elle est constituée, on ne peut cependant point admettre qu'elle
résume toute la force et tout le génie de la France , ni que ses œuvres soient
REVUE DE PARIS. 185
seules méritantes aux yeux de riiumanité. Certes , M. de Lamartine lui-même,
la question étant ainsi posée, n'hésiterait pas à la résoudre dans un sens tout-
à-fait contraire à celui qu'indique sa préface. M. de Lamartine s'écrierait, lui
tout le premier, que nul homme n'a droit à un brevet de capacité , par ce fait
seul qu'il est éligible, et que bien des intelligences supérieures et généreuses
sont destinées à graviter, pour un motif ou pour un autre , en dehors du cercle
restreint de la représentation. Lui tout le premier, il prendrait la défense de
l'historien , du moraliste , du poète , qui , chacun d'eux dans sa sphère , con-
courent à l'émancipation de la raison humaine et à son développement- et
s'apercevant alors , sans doute , de son erreur de la veille , il ferait amende ho-
norable aux nobles individualités dont il a implicitement nié les mérites; il se
réhabiliterait à ses propres yeux , en songeant qu'il eut pu naître avec assez de
génie pour écrire les Harmonies jmciiqves et /« Chute d'un ange , et, en même
temps, avec une fortune assez médiocre pour n'être ni éligible, ni électeur. Et
nous applaudirions d'autant plus à cette réfutation du poète par le poète lui-
même, qu'elle le ramènerait inévitablement dans la voie qu'il semble vouloir
abandonner. M. de Lamartine comprendrait alors que les choses doivent rester
ce qu'elles sont, et qu'il ne faut pas renouveler la confusion des langues. Il ne
verrait plus le salut du monde dans la réédification de Babel.
Nous n'avons pas besoin de le dire, toutefois, ce n'est point sur le côté
exceptionnel , mais sur le coté absolu et systématique de l'opinion exprimée
par M. de Lamartine , que porte notre blâme. JN'ous sommes très éloigné de
refuser aux hommes éminens le privilège d'appliquer tour à tour leurs facultés
à diverses études , à divers travaux, ^ous reconnaissons volontiers qu'au do-
maine de l'esprit il serait difficile d'assigner des bornes , et nous applaudirons
toujours aux efforts qui auront pour but son agrandissement ; n'oubliant ja-
mais, cependant, qu'il doit y avoir, ici comme en toute chose raisonnable,
une mesure. Tout en approuvant que tel ou tel homme, voué à l'étude des
sciences morales ou des sciences exactes , entre un beau jour dans l'arène par-
lementaire, s'il croit pouvoir y jouer un rôle utile , nous protesterons de toutes
nos forces contre la convocation générale des intelligences sur ce terrain. Car,
admise la supposition que l'accès de l'arène parlementaire fût facile à toutes
les intelligences reconnues supérieures , supposée complètement absente toute
pensée d'égoïsme , toute ambition personnelle , resterait , comme nous venons
de le donner à entendre , l'inconvénient énorme de former un assemblage d'é-
lémens hétérogènes qui , tout en ayant , chacun dans les conditions de sa na-
ture particulière, une valeur positive et précieuse, réunis, ne donneraient
plus que le spectacle de l'impuissance produisant l'anarchie. Oui, qu'il soit
rendu facile à une renommée quelconque d'intervenir activement dans les luttes
politiques , mais que cette intervention ne soit point obligatoire , et surtout
qu'elle ne soit point regardée comme nécessaire et indispensable ; car , nous
ne nous lasserons pas de le redire , non seulement , en fait , cette intervention
n'est point possible à tout le monde , non seulement le droit n'en est accordé
qu'à un très petit nombre de privilégiés de la fortune , mais encore , en prin-
186 REVUE DE PARIS.
cîpe , elle est loin de constituer cette grande preuve de dévouement social que
dit 31. de Lamartine. 3Iille intelligences très différentes entre elles , en suivant
les voies diverses où les pousse leur énergie instinctive, rendent à la société
plus de véritables services qu'elles ne le feraient en s' exerrant dans le champ ,
aride pour elles , où se débattent les questions d'état.
Et puisque M. de Lamartine désigne spécialement la poésie dans la préface
des RecueiUemens , nous lui dirons , envisageant enfin la question au point de
vue où il la place , que , loin de trouver bon qu'un poète , renonçant à ses incli-
nations les plus chères, abjurant , pour ainsi dire, sa foi de la veille , désavouant
presque la muse, prodigue aux exigences de la politique militante les meilleurs
mois de ses années , les plus belles heures de ses jours , sauf à retourner vers la
poésie pendant les rares instans de distraction qu'il s'accorde; loin de partager
son avis sur ce régime de double et inégale activité auquel il veut soumettre le
cerveau des poètes , les travaux politiques nous semblent , au contraire , de
tous les travaux relevant du domaine moral , les plus radicalement incompa-
tibles avec la culture de la poésie. TSotre dessein n'est aucunement d'entamer
une discussion , pour établir l'impossibilité absolue d'être à la fois un grand
poète et un grand homme politique ; encore une fois , nous admettons l'excep-
tion pour ce cas, comme pour tous les cas où il s'agit d'une règle , bien que ce-
pendant nous pussions peut-être ici nous refuser à l'admettre , au moins en ce
qui regarde le passé, sans courir grand risque d'être démenti. Sophocle , en
effet, quoiqu'il ait concouru de sa personne à la gloire militaire d'Athènes,
n'est pas demeuré , que nous sachions, un rival de Périclès. Dante Alighieri ,
quoiqu'il ait été appelé un instant au gouvernement de Florence , ne serait
guère connu du siècle présent, s'il n'eût écrit son admirable poème. Et ainsi
de Milton , à qui ses vers ont assuré une gloire durable , et que le rôle qu'il
joua comme secrétaire du conseil d'état institué par le parlement de 1649,
non plus que son Arropafjitka, n'eut sûrement pas suffi à placer à côté de
Cromwell. Et ce n'est pas sans intention que nous choisissons , entre cent
autres , les trois noms si populaires de Sophocle , de Dante et de jMilton ; c'est
que , tout en autorisant noti-e opinion au moins dubitative sur la question
soulevée par la préface des Ueciœillemens , ils sont une réponse directe et élo-
quente au dédain de la poésie professé par ]\L de Lamartine , et témoignent par
le rang qu'ils occupent , de niveau avec les plus grands noms politiques de tous
les siècles, contre l'infériorité que M. de Lamartine assigne à la poésie. Con-
sidérée comme simple moyen de délassement pour l'esprit , réduite aux vul-
gaires proportions d'un instrvunent de plaisirs frivoles , la poésie ne mériterait
sans doute pas d'occuper les hommes sérieux. Mais, pour servir parfois aux
distractions de l'oisiveté profane, la lyre est-elle moins l'instrument divin,
source inépuisable de mélodie, dont les cordes peuvent rendre des sons im-
mortels? Rebelle ou muette entre des mains sacrilèges, ses vibrations en se-
raient-elles moins magnifiques, touchée par quelque héritier d'Orphée? C'est
à quoi IM. de Lamartine n'a pas songé, lorsqu'il a confondu dans une même
réprobation la poésie et les poètes, rendant ainsi la lyre responsable de l'im-
REVUE DE PARIS. f^
puissance des musiciens. Que M. de Lamartine s'élève contre les profanateiu's
des cordes saintes , à la bonne heure ! mais , dans l'intérêt même de la société,
qu'il ne proscrive plus tous les poètes. Qu'il se souvienne que l'harmonie d'Ho-
mère inspira le génie militaire d'Alexandre et le génie philosophique de Platon.
Car, pour reprendre une dernière fois , et pousser à bout la comparaison de
M. de Lamartine, le vrai poète n'est point le passager du navire, l'homme
sans mission spéciale, et de qui l'on peut indifféremment exiger, selon les
besoins du moment , divers travaux , divers offices. Le ^Tai poète a sa fonction
solennelle , la plus importante peut-être de toutes celles qui s'exercent autour
de lui. Il est le pilote auquel les destinées de l'équipage sont confiées. C'est lui
qui, les yeux levés vers le ciel , pendant que ses compagnons attachent leurs
mornes regards à l'horizon brumeux , doit interroger les nuages et les étoiles ;
c'est lui dont la pensée, veillant pour les corps fatigués qui sommeillent, doit
chercher, au milieu des vagues tumultueuses et à travers les ténèbres , le che-
min qui mène au port. Certes, un pareil rôle, si glorieux et si périlleux tout
ensemble, n'est pas moins utile que celui qui consiste à gouverner le timon;
une pareille tâche n'est pas tellement aisée et simple , que l'homme qui s'en
acquitte puisse déplorer l'inaction de ses bras et regretter la fuite des heures.
M. de Lamartine , s'il se laissait gagner à nos convictions , ne regarderait sûre-
ment plus comme perdu le temps employé à l'accomplissement de ses poèmes;
loin de là , acceptant la poésie comme un sacerdoce , il se croirait coupable de
ne s'y point consacrer tout entier. A supposer qu'il ne se soit pas involontaire-
ment abusé lui-même, dans sa préface, il gémirait sincèrement de n'avoir
donné que trente mois à peine , des plus belles années de sa vie , à la noble
fonction qu'il ne traiterait plus de métier puéril. Comparant ce qu'il a fait avec
ce qu'il aurait pu faire, ce ne sont plus les jours passés jadis à chanter, mais les
autres jours, qu'il trouverait vides, et c'est là le temps qu'il se montrerait jaloux
de réparer.
Que le poète nous pardonne d'insister aussi opiniâtrement sur les paradoxes
contenus dans sa préface. iN'ous le lui avons déjà dit, notre excuse est dans
l'admiration même que nous inspire son génie , dans l'intérêt que nous pre-
nons à sa gloire. Loin de nous la pensée qu'il soit tout-à-fait impropre au
métier parlementaire; nous désavouerions hautement cette interprétation de
nos paroles, s'il arrivait qu'on la leur donnât. ]Nous sommes heureux de
l'avouer, notre approbation est pleinement acquise à l'élévation désintéressée,
sinon à l'utilité pratique, des opinions émises par M. de Lamartine à la cham-
bre des députés. Sans contredit , la politique poétique de l'auteur des Harmo-
nies est supérieure , en vue de l'avenir, à la politique proprement dite , à la
politique du jour le jour. Mais convient-elle aussi bien que l'autre aux besoins
quotidiens de la société? force nous est, ici , d'opter pour la négative, autorisé
que nous y sommes, d'ailleurs, par M. de Lamartine lui-même. L'auteur des
Recueillemens ne parle-t-il pas , dans sa préface , de certaine loi sur les chemins
vicinaux , à rérection de laquelle il a travaillé , sur laquelle on lui demande des
explications, et qu'il ne comprend pas mieux que celui qui iinteiToge? Com-
188 REVUE DE PARIS.
ment, après une confidence aussi naïve, eussions-nous pu ne pas tenter de
ramener le poète à sa véritable vocation ; surtout quand les chants nouveaux
(ju il nous donne, quoique écrits à la hâte, quoique improvisés entre deux ses-
sions , s'il faut l'en croire , contiennent assez de haute philosophie , assez d'idées
fécondes, pour nous faire regretter qu'il n'ait réservé à la poésie qu'une partie
de son intelligence? Nous arrivons enfin aux Recueillemens.
Le nouveau volume de M. de Lamartine a d'abord ce remarquable mérite,
de se rattacher parfaitement aux précédens recueils lyriques de l'auteur. L'in-
dividualité du poète des Méditatious , moins apparente déjà dans les Harmu-
nies, s'efface presque complètement aujourd'hui. Et non-seulement elle s'ef-
face, mais le poète n'hésite pas à la condanuier dans le passé. C'est avec dou-
leur, bien plus, c'est avec un sévère et ironique mépris, qu'il rappelle les
hymnes consacrées par lui , autrefois , à la peinture unique de ses sentimens
personnels. Au lieu de se mêler aux autres hommes, au lieu de vivre de la vie
commune, au lieu de se faire l'interprète des passions générales, il se com-
plaisait dans les impressions d'une source toute intérieure , dans les épanche-
inens d'un enthousiasme privé. Comme si lui seul, ici-bas, eût reçu du ciel la
faculté d'aimer et le don des larmes harmonieuses, il ne s'inspirait que de ses
|)ropres amours, de ses propres gémissemens; obstinément enfermé dans le
cercle étroit de ses émotions solitaires, comment aurait-il accordé quelque
sympathie, joyeuse ou compatissante, aux félicités ou aux angoisses qu'il
ignorait.^ Sans s'inquiéter de savoir si, à ses cotés, il ne se pouvait point ren-
contrer d'autres âmes eu fête ou en détresse , dont les destinées mystérieuses
valaient la peine d'être révélées aussi ; sans se demander si toute humaine
créature n'a pas, à quelques différences près, tôt ou tard, son lumineux Tha-
bor ou sou douloureux Calvaire , il convoquait hardiment la foule autour du
[)iédestal où il se posait à la fois en triomphateur et en victime ; il appelait sur
lui seul l'œil des hommes et l'oeil de Dieu. Et voilà de quoi il rougit, à cette
heure! Honteux de l'importance donnée aux moindres accidens d'une exis-
tence vulgaire, il jure de dépouiller dès à présent le vieil homme orgueilleux
et égoïste; et, en attendant qu'il répare la faute dont il s'accuse , il proclame
tout haut son repentir.
Il ne faut pas prendre trop à la lettre , pourtant , la colère du poète contre
ses productions de la veille; outre que cette colère exagère singulièrement
le mal causé par le prétendu vice auquel elle s'attaque , acceptée connue rétrac-
tation définitive, elle constituerait le poète en état flagrant de contradiction,
puisque l'on trouve, dans le nouveau recueil, plusieurs pièces où le poète se
met encore personnellement en scène. Le mérite de l'énergique protestation de
\[. de Lamartine, il importe donc de le reconnaître, consiste moins en ce
qu'elle condamne les œuvres anciennes de l'auteur, qu'en ce qu'elle est une
sorte de barrière opposée aux envahissemens de la poésie individualiste. Quoi
((ue puisse dire le chantre des Recueillemens, il ne persuadera jamais à per-
sonne, il ne se persuadera jamais à lui-même, nous l'espérons, que l'esprit qui
a présidé à la conception iks Méditations et des Harmonies soit conipictfuii'nl
REVUE DE PARIS. 189
blâmable, et qu'il convienne d"v renoncer désormais; aussi doit-on voir sim-
plement, au fond de Topinion qu'il exprime, ce noble désir du mieux qui
tourmente les grandes natures, cette généreuse et perpétuelle tendance des
génies de premier ordre vers un but plus difficile et plus élevé. Les quelques
pièces du nouveau volume qui pourraient montrer l'auteur en contradiction
avec ses récens principes poétiques , si l'on poussait ces principes jusqu'au radi-
calisme, prouvent, sans même invoquer leur rareté comme un témoignage, la
vérité de notre double assertion : bien qu'écrites sous l'influence de préoccu-
pations personnelles, ainsi que les odes et les élégies réprouvées en masse tout
à l'heure, la conclusion qu'elles offrent leur assure néanmoins une superioriît^
incontestable sur le plus grand nombre de leurs aînées.
Dans la Réponse à un curé de campagne, par exemple, si l'auteur prend la
parole en son nom, ce n'est point, comme il l'eût fait autrefois peut-être, à
l'époque des Méditations surtout, pour raconter verbeusement ses doutes et
ses espérances, pour appeler un de ses frères au secours de sa foi défaillante,
ou pour se glorifier du calme de son esprit. Il n'y a pas ici prétexte au déve-
loppement d'un thème égoïste ; c'est une réponse claire et simple à une inter-
rogation. On a douté que le toit du poète fût hospitalier à un représentant de
l'orthodoxie catholique, et le poète répond, avec une onction touchante, que la
différence des symboles n'implique pas la répulsion des croyaus les uns pour
les autres, d'après la loi même du divin pasteur. Ailleurs, s'il donne carrière
aux élans d'une tendresse exclusive et jalouse, ce n'est pas qu'il veuille faire
preuve de sensibilité, ni qu'il tienne à mettre le public dans la confidence de se.s
affections domestiques. Un motif plus avouable et plus désintéressé l'inspire ,
le besoin de remercier une muse amie qui a répandu des larmes sur le tom-
beau de l'enfant dont il pleure la perte récente, rsaturellement, l'aflliction du
père se montre, à cette occasion, dans toute la solennité que le douloureux
sujet comporte, mais tempérée, et à demi consolée déjà, par la ferme attente
d'une autre vie. La Cloche du village donne lieu aux mêmes remarques sur le
peu de penchant qu'a maintenant le poète pour l'analyse des sentimens intimes.
En prêtant une oreille émue aux sons mélancoliques de la cloche, la pensée
qui vient au poète n'est pas un retour sur son existence, ou une comparaison
puérile entre sa voix et la voix du pieux insti'ument, ou un orgueilleux dédain
pour ceux que son génie lyrique et les battemens de l'airain sonore trouvent
également insensibles. Non. Il songe aux morts, il fait la sainte aumône du
souvenir aux pau\Tes âmes oubliées; et s'il intervient ostensiblement, vers les
dernières strophes, c'est uniquement pour demander à la cloche des chants de
joie, au lieu de sanglots funèbres, quand s'ouvrira pour lui le cercueil.
Avant de poursuivre, et tout en approuvant la tendance plus humaine des
inspirations lyriques de M. de Lamartine, et précisément parce que nous l'ap-
prouvons, nous devons reprocher à ^l. de Lamartine d'avoir troublé Iharn.o-
nie de son livre par l'introduction d'une demi-douzaine de pièces insignifiantes.
Nous ne songerions sûrement pas à réclamer contre les Vers à une jeune Mol-
dcivc: s'ils n'avaient que le défaut d'être un cliapitre énigmatique de la vie de
100 REVUE DE PARIS.
l'auteur ; mais le peu d'importance évidemment attachée par l'auteur à la cir-
constance qui nous a valu ces quatre ou cinq strophes, devait être un motif
souverain pour qu'elles ne fussent pas publiées. Quelque plaisir qu'éprouve la
jeune Moldave à l'idée d'occuper une place dans les l\ecneiUemens poétiques.
ne pourrait-elle pas cependant, sans craindre le reproche de coquetterie,
s'étonner que le poète, cette fois, ait eu l'haleine si courte, et trouver qu'il y
avait à tirer iheiileur parti du sujet? Les vers écrits sur l'album de jM"" la du-
chesse de R... , les vers adressés à M""' L... , les stances à une jeune fdle qxù
me demandait de mes cheveux, méritent la même critique. Non que les mor-
ceaux nous paraissent absolument mauvais, ni que nous reprochions a l'auteur
d'avoir médiocrement développé des thèmes aussi frivoles; la publicité donnée
à ces pièces, voilà tout ce que nous blâmons. Dans un recueil moins grave,
ces pièces ne seraient certes pas tout-à-fait déplacées. Elles figureraient avan-
tageusement, il est permis de le croire, parmi ces poésies pour le genre des-
quelles on a choisi l'épithète de légères, de fugitives; en attendant, elles eussent
dû demeurer au fond du portefeuille, ou sur l'album. Offertes au lecteur entre
deux odes où les pensées abondent , elles paraissent plus pâles encore qu'elles
ne le sont réellement, et projètent un reflet d'autant plus terne sur les pages
qu'elles avoisinent. Elles troublent l'harmonie du livre, nous y insistons.
Au reste, la faiblesse des pièces que nous désignons, sinon leur i)résence dans
le volume, est justifiée par la Variauieà l'cpilo(jue deJocehjn. Dans cet admi-
rable fragment, le poète des Harmonies religieuses, celui que nous avons en-
tendu autrefois, sur la tombe d'une fenuîie aimée, interroger Dieu et la nature,
fermement attaché aujourd'hui à ses croyances nouvelles, se montre à nous ne
connaissant plus de l'amour que le côté de l'amour qui est divin. Il ne se sou-
vient plus des fougueux délires où se consuma sa jeunesse; il a oublié les hymnes
profanes dont il saluait le réveil d'Elvire, quand Elvire habitait ce monde; tout
ce qu'il y a de périssable dans la passion est à jamais sorti de sa mémoire, tout,
jusqu'au nom mortel si souvent ciianté. Ainsi épurées et agrandies , ses facul-
tés aimantes, au point de vue de la jjassion, n'en ont pas moins d'ardeur ni
moins de force ; seulemeat, leur mobile n'est plus sur la terre, il est dans le ciel.
Et comme pour déjouer la curiosité ironique ou importune, comme pour jouir
plus complètement de sa félicité céleste, il a donné, dans la Variante, des
f )rmes symboliques à sa pensée : deux amans devenus par lui célèbres , Jocelyn
et Laurence, prêtent leurs noms au saint hymen qu'il contracte en présence
des anges, sous l'œil de Dieu. Sublime réponse qu'adresse M. de Lamartine,
en passant, à ceux qui, ne comprenant pas son poème, ont si étourdiment
dénaturé le sens philosophique de Jocelyn! Après la lecture de la ]'aria)dc.
on s'explique à merveille comment IM. de Lamartine, pour qui l'amour
est aujourd'hui à l'état de vision lumineuse, ne trouve rien à dire devant
les divinités de cliair ; ef en s'expli(iuai!t la froideur actuelle qu'il leur montre,
on s'explique également la pitié profonde qu'éveille en lui la douleur sous tous
ses aspects. Après s'être élevé des inspirations personnelles aux inspirations
passionnées, le poète a élargi et divinisé la passion. De la tendresse pour une
REVUE DE PAUIS. 191
femme, il est arrivé à la tendresse pour toutes les créatures. Dar.s le désert de
son cœur, sous des cendres encore tièdes, il a semé l'amour de l'humanité.
Le nouveau recueil contient quatre remarquables preuves, et très diverses,
de la transformation de sentimens subie par famé du |;oète. Le C.aniiqve
inspiré par la mort de M""' la duchesse de Broglie, plein d'une sensi!)ilité si
vivement touchante et éloquente, ouvrage de longue haleine, justiGe pleine-
ment notre opinion par le singulier contraste qu'il offre avec la galanterie un
peu auindée et mal ii l'aise des strophes écrites sur l'album de 31"" la duciiesse
de R... Évidemment, la préférence de M. de Lamartine est déterminée ici par
sa s\nîipathie pour le malheur. Vivante , heureuse , entourée de tous les objets
qui rendent l'existence agréable et enviée, la duch.esse de Broglie n'aurait
obtenu sans doute, comme la duchesse de R..., et encore à force de sollicita-
tions pressantes , qu'une vingtaine de vers d'album ; tombée jeune encore sous
les coups d'une fatalité inexorable , arrachée san? pitié, par la mort, à une
famille dont elle était la joie et la gloire, à des amis qui se la proposaient
comme inimitable modèle, aux malheureux dont l'affliction va être doublée
par cette perte irréparable; frappée en pleine jeunesse, au milieu des félicités
maternelles, un poétique tribut de larmes lui sera payé. Comment douter du
motif que nous assignons aux préférences de M. de Lamartine, quand nous
l'entendons, quelques pages plus loin, plaindre et consoler tout ensemble,
avec une intarissable effusion , une jeune fille poète , simple enfant du peuple ,
vivant à peine de l'ingrat travail de ses mains.' La pièce adressée à un ami
malade, eî à laquelle nous einpruntions tout à l'heure l'expression du mouve-
ment accompli dans les idées de 'SI. de Lamartine, ne continue-t-elle pas \ic-
torieusement encore la défense de notre interprétation ? J.'LjAlre a >I. Adolpiie
Dumas, tirée de la même source que les trois pièces précédentes, donne lieu,
cependant, à une restriction assez gi-ave. En consolant M. Adolphe Dumas
d'une douleur morale , dont la cause , bien qu'imparfaitement précisée par
VÉpiire, n'est pas autre, on le devine, qu'un mécompte littéraire, !M. de
Lamartine a trop écouté, nous le croyoïîs, l'indulgence de son creur. Que
M. de Lamartine ait tenté de ranimer le courage d'un jeune frère en poésie ,
c'était là une noble tàcb.e , et ({ue nous le félicitons de n'avoir pas hésité à entre-
prendre; mais qu'il ait poussé la complaisance jusqu'à prendre parti, en faveur
du jeune homme, contre l'opinion publique, ceci est inin-atitude et impru-
dence tout à la fois : ingratitude pour l'opinion publique, dont la conipétence
ne saurait être sérieusement niée par 3L de Lamartine , qui lui doit une gloire
populaire; imprudence à l'éirard du jeune homme, qu'une approbation aussi
éclatante et complète poussera peut-être à s'exagérer son mérite, tandis qu'il
aurait besoin d'être mis en sarde, au contraire, avec toute la jeunesse du
siècle , contre la maladie terrible qui étouffe dans lem'S germes tant de radieuses
espérances, la maladie de l'orgueil. Il est clair pour nous que, si la bonté de
M. de Lamartine l'a emporté, en cette occasion, sur sa prévoyance, l'exhor-
tatinn salr.iaire n'en est pas moins sous-entendue par lui aa milieu des éloges.
Uissi M. Adolphe Dumas, en suppléant au s; ence de son consolateur iiius-
192 REVUE DE PARIS.
tre, en acceptant la conclusion que nous proposons pour les vers de M. de La-
martine, se montrerait digne de l'honneur que M. de Lamartine lui a fait.
Parmi les pièces dont nous n'avons pas parlé encore , il en est trois que nous
réservions à dessein; placées ici, en dépit du rang qu'elles occupent dans le
volume, elles révèlent toute l'intention de M. de Lamartine, et donnent la
complète intelligence des Recueillemens. Prodiguer éternellement la consola-
tion à des souffrances toujours renaissantes, c'est le fait d'un esprit, bien-
veillant sans doute, mais borné dans ses vues, et stérile. Ne passe contente)'
de verser le baume sur la plaie ouverte, chercher à produire une guérison pro-
chaine et à prévenir toute rechute, voilà l'œuvre d'un esprit puissant et lo-
gique, et c'est l'œuvre tentée par M. de Lamartine dans les vers à M. de Ge-
noude sur son ordinati in, dans Utopie et dans le Toast. C'est-à-dire qu'après
ies soins accordés par M. de Lamartine au présent, ces trois pièces nous in-
struisent de sa sollicitude pour l'avenir. Les vers adressés à M. de Genoude sont
une rupture courageuse et définitive avec le catholicisme, rupture dont
VHijmne ait Christ, des Harmonies religieuses , était le signe irrécusable, et
après laquelle le poète doit se mettre en quête d'autels nouveaux. Le titre
même de la pièce où M. de Lamartine interroge l'avenir, témoigne de l'incerti-
tude dans laquelle le poète flotte encore; baptiser du nom d'utopie les idées
qu'il expose sur les futures destinées humaines, c'est, de la part du poète,
confesser clairement que la question qu'il agite n'est pas encore un problème
résolu pour lui. Mais le Toast, qu'il porte à l'union indissoluble de toutes les
nations du globe sous une même loi providentielle, ne laisse aucun doute sur
l'inébranlable fermeté, non plus que sur la nature de ses espérances. Le poète
ignore encore la longueur de la route qui lui reste à parcourir, les dangers
et les obstacles qui s'offriront sur cette route ; mais le but est visible à l'œil de
sa foi.
On reproche à M. de Lamartine, nous ne l'ignorons pas, le caractère indécis
de ses révélations sociales; pour notre compte , nous pensons qu'il y a injustice
à rendre le poète responsable de cette indécision. En un siècle orageux et tour-
menté comme le nôtre , n'est-ce point assez faire que ne pas perdre courage et
de chercher résolument un chemin ? La seule condition que mette l'Évangile
aux conquêtes spirituelles, c'est le désir de trouver. Or, ce noble désir, M. de
Lamartine en étant animé plus que personne , le vague de ses idées philosophi-
ques ne saurait lui être imputé à crime raisonnablement. Faut-il en conclure
que l'auteur des Reciœillemens échappe à toute espèce de blâme? non, certes!
M. de Lamartine est blâmable, si , malheureusement fidèle aux principes de sa
nouvelle préface , il emploie son temps le moins précieux à l'approfondissement
des questions importantes qu'il se propose. Quel que soit le mérite de l'œuvre que
nous venons d'examiner, l'auteur n'en est pas moins blâmable si, pouvant faire
mieux encore , il n'a pas fait mieux. Mais l'idée de cette imperfection volontaire
ne se concilie pas, dans notre esprit, avec la juste importance qu'attribue M. de
î^amartine aux cantiques du prophète-roi. L'hynme admirable chantée par
M. de Lamartine sur le tombeau de David, et qui fait partie du nouveau volume,
REVUE DE PARIS. 193
nous répond que jM. de Lamartine n'a pas sur la poésie les opinions un peu
légèrement émises dans sa préface. Non, le poète qui demande avec larmes,
pour sa lyre, quelques-uns de ces accords, pareils aux accords de la harpe de
David , dont la vibration se perpétue de siècle en siècle ; non , celui-là ne pré-
fère pas sérieusement le torrent bruyant et fangeux à la source calme et
sainte, la politique inconstante à Timmortelle poésie.
J. Ch.vudes-Aigues.
CtotUiMe,
Le nouveau roman de ^l. Karr se rattache à une série de publications ou-
verte avec succès par le joli roman de Gcuevièvc. Ce premier portrait de femme
doit être suivi de quelques autres , et , dans cette galerie fort agréablement
commencée , Cloiilde occupe le second rang. A Geneviève , la jeune fille tendre
et dévouée, succède iM'"' Clotilde de Sommery, type de coquetterie et d'ar-
dente ambition. Le contraste de ces deux esquisses est d'un effet heureux, et
il n'y a pas lieu d'adresser à M. Karr, au sujet du classement de ses portraits
de femmes, le reproche d'insouciance qu'il mérite si souvent. Il est à regretter
que cet éloge nécessite en même temps un biànie , car il n'est pas douteux que
le choix du sujet n'ait gêné, dans Clotilde, l'essor des facultés de l'auteur. Les
caractères exigeaient , cette fois , une fermeté de touche qui n'est guère dans la
nature de son talent. M. Karr n'est vraiment à l'aise que dans ce genre demi-
sérieux, demi-enjoué, qu'il affectionne, auquel appartient Une heure trop tard,
auquel appartient aussi Geneviève. L'insouciance est 'alors presque de mise;
les couleurs vives et fraîches ont beau être jetées comme au hasard sur un dessin
ébauché : la légèreté de la conception demande grâce pour l'abandon de la
forme. Dans Clotilde, il n'en est plus de même; les figures de M"'" de Som-
mery et de Tony Vatinel ne s'accommodaient pas de cette facile peinture vers
laquelle M. Karr est entraîné d'instinct. Aussi n'est-ce plus, cette fois, dans
le développement de la donnée choisie par l'auteur, que réside l'intérêt du
roman; l'intérêt se trouve dans les excursions en tous sens que iNI. Karr ne se
refuse jamais, à quelque sujet qu'il s'applique. C'est aux jolies descriptions
jetées à travers le cours du récit, c'est aux intermèdes placés entre les scènes
du drame , que les plus sages appréciateurs du talent de M. Karr accorderont ,
nous n'en doutons pas , leur attention et leurs éloges.
Il y a sans doute aussi des éloges à donner à la partie dramatique de Clotilde.
La passion de Tony Vatinel est décrite dans les derniers chapitres avec une re-
marquable énergie. Pourtant , dans cette partie du livre , la manière brusque
et insouciante de l'auteur nuit singulièrement à l'effet qu'il veut produire , et
le goût des digressions bizarres qui ne l'abandonne pas, même dans les plus so-
lennels momens du drame, suffit pour enlever au récit toute couleur sérieuse.
On accorde assez généralement une grande sensibilité à l'auteur de Sons les
TOME V. MAI. 14
194 REVUE DE PAIIIS.
iill vis. Ce que nous venons de dire, relativement à !a partie dramatique de
CloiUde, est-il en contradiction avec l'opinion reçue? Nous ne le pensons pas.
Il V a deux espèces de sensibilité : l'une grave et contenue, l'autre vive et tou-
jours prête à s'épancher; mais, par cela même, moins profonde que la pre-
mière. Telle est la sensibilité qui distingue Vue heure trop tard et ileucvlnei
et on ne jieut le nier, elle convient à merveille à ces récits qui flottent entre les
larmes et le rire, à ces tableaux dont on admire plus la fraîcheur et la verve
(|ue l'exécution élevée et savante. Mais quand 31. Karr rencontre des situations
profondes, quand il veut tracer des figures sévères, involontaireinent il les ra-
mène aux proportions d'une esquisse folâtre. S'il s'élève parfois à la hauteur du
sujet, c'est pour redescendre bien vite à la causerie, à la peinture rn|)ide et
abandoiuiée , et l'émotion sérieuse s'efface aussitôt. En lisant le second volume
de CAotilde, on est frappé du contraste qui existe entre la légèreté de l'exécu-
tion et l'importance du sujet. La passion de Tony exaltée ju.squ'au meurtre,
l'ardente coquetterie de Clotilde, sont décrites dans un récit vif et coquet oi^i il
est impossible de ne pas se plaire, mais où l'on cherche en vain mieux qu'une
distraction frivole. On se souvient d'un joli passage du livre de la Fiance, où
^î. Heine raconte qu'étant entré au théâtre de la Porte-Saint-Martin , xni soir où
l'on jouait /« Tour de yesle, il vit toutes les scènes du sanglant mélodrame à
travers le voile rose d'une dame placée devant lui. Nous ne saurions mieux dé-
linir que par cette comparaison l'impression que fait éprouver la lecture de
CloiiJde. Il semble qu'entre le lecteur et le monde évoqué par le romancier, un
crêpe rose se joue , qui répand sa joyeuse couleur sur les plus sombres tableaux .
L'esprit n'ose jamais s'abandonner avec sécurité aux impressions sérieuses; il
tremble de rencontrer le badinage au revers du feuillet le plus reiupli d'émo-
tion, et presque toujours, malheureusement, le badinage arrive. Aussi préfé-
rons-nous Geneviève h Clotilde. Dans le premier de ces romans, du badinage
;i la mélancolie , la transition est concevable ; dans le second , des ardens en-
tretiens de Tony et de Clotilde aux scènes bouffonnes, aux diuressions rail-
leuses, il y a un abîme à franchir. Le défaut d'harmonie auquel l'auteur pour-
rait remédier dans Ccnpr (ère , est, en quelque sorte, inhérent à ChtiUle. Il
i-ésulte dans ce roman du sujet même , et on ne saurait espérer de l'eu voir dis-
païaître.
Nous n'essaierons pas d'analyser dotildr, car la fable n'est pas la [)artie de ce
livre qui mérite le plus de fixer l'attention. Nous nous contenterons d'exposer
lapidement les caractères principaux. Dans Clotilde M. Karr a personnifié la
coquetterie, non pas la coquetterie innocente, superficielle, que l'amour finit
jiar dominer, mais celle qui triomphe de l'amoiu- et qui jjourrait niieux s'ap-
peler égoïsme , insensibilité. Il suffit de définir ce caractère pour que le lecteiu'
s'attende à ne pas le trouver dépeint d'une manière .satisfaisante dans le roman
de M. Karr. Des conceptions aussi sévères réclament la main la plus ferme, le
marbre le plus solide . et Clotilde n'est tracée que d'une main nonchalante sur
une page fugitive. Nous en dirons autant de 'i'ony Yatinel, nature sauvage et
mélancolique, dont quelques parties sont analysées avec talent, et qui, dans
REVUE DE PARIS. 195
l'ensemble, n'est qu'une ébauclie, moins imparfaite que Clotilde, mais non
moins dépourvue d'une valeur sérieuse. Restent les figures secondaires. Robert
Dimeux , Cbarles Reynold , 31. de Sommery, sont des portraits qui plaisent par
leur exécution spirituelle et gaie. Nous regrettons d'avoir à ranger l'abbé \ov-
lèze dans ce groupe im peu frivole. Cette lionnéte et grave figure était digne
d'une exécution plus soigneuse. On peut citer comme une fort lieureuse inven-
tion la scène où l'humble abbé vient balayer lui-même le seuil de la maison de
M. de Sommery, la veille de la Fête-Dieu. Avec un peu plus d'efforts, le per-
sonnage de l'abbé Vorlèze serait devenu vraiment digne d'intérêt. L'auteur s'est
borné à des indications , et ce n'est pas une des moindres fautes qu'on doive
reprocher à son insouciance.
Quelques lecteurs blâmeront 31. Karr d'avoir peint avec des couleurs trop
sensuelles l'amour de Tony pour Clotilde. Il y a, au début du second volume,
une scène qu'ils voudront voir supprimer au plus vite. Nous ne chercherons
point à défendre M. Karr sur ce dernier point; car rien ne peut l'excuser
d'avoir cherché à divertir ses lecteurs par une grossière énigme. Mais nous
croyons que l'auteur de Cloiilde a bien fait, en insistant dans son lin-e sur le
côté sensuel plutôt que sur le côté idéal de l'amour Les caractères comme
ceux de ïouy et de Clotilde ne comprennent , en effet , de l'amour, que les em-
portemens et le délire; ils en ignorent les régions sereines, les aspects chastes,
les nuances délicates. En peignant Tony et Clotilde dominés par leur passion
fougueuse, 3L Karr n'a donc fait qu'accepter les conséquences de sa propre
invention.
Outre la partie dramatique, outre la partie railleuse, Cloiilde contient une
partie descriptive; et ici le talent de fauteur se révèle sous un jour plus favo-
rable que dans la satire et dans le récit passionné. On ne remarque aucune
prétention , aucun effort dans les paysages qui se mêlent çà et là au cours de
l'action. M. Karr, qui, pour écrire le roman, ne consulte pas assez sa voca-
tion, est toujours fidèle, dans ces petites esquisses, à la nature de son ta-
lent. Il ne lui faut ni les grandes lignes, ni les horizons majestueux; il se
complaît dans les cadres bornés ; il préfère les riantes échappées aux vastes
perspectives. Il attrape à la haïe de charmans détails, et ne songe pas à sou-
mettre à l'épreuve du travail ce que l'impression du moment lui a dicté; mais
son but est atteint, car il fait passer cette impression dans l'ame du lecteur.
Il y a , vers le milieu du second volume de Clotilde, deux lettres de Tony Va-
tinel à Robert Dimeux , où la verve pittoresque de 31. Karr se montre dans
toute sa fraîcheur et sa légèreté. Si l'on joint à ces lettres une page du premier
volume que nous citons ici , on aura bien vite l'idée nette du talent descriptif
que révèle Clotilde.
« Il était tombé au point du jour une petite pluie fine et tiède On était
alors au mois de mai.... Cette petite pluie douce, c'était le printemps qui tom-
bait du ciel; un beau soleil vint après, et sous ses rayons s'ouvrirent dans
l'herbe les petites pâquerettes blanciies avec des gouttes de pluie qui brillaient
de couleurs changeantes comme des opales. Les pommiers, en boutons l;i
14.
196 REVUE DE PARIS.
veille, ouvraient leurs fleurs blanches bordées de rose. Il semblait que tout
cela était tombé du ciel avec la pluie; la nature avait sa robe de noces. Sous
nos pieds les marguerites , sur nos têtes les fleurs des pommiers : il me sem-
blait que l'ame aussi s'épanouissait. Une foule de petites sensations, de petits
bonheurs, fleurissaient dans nos cœurs. Nous étions joyeux sur le chemin
comme les fauvettes qui chantaient dans les haies, conuue les abeilles qui
bourdonnaient dans les pommiers , comme le lézard qui faisait frémir l'herbe. »
Il est inutile de chercher quel rang on peut assigner à des livres conuue
Clolilde dans la littérature actuelle. Le mieux est de ne les repousser ni de les
admettre sérieusement, c'est-à-dire de les accepter au même titre qu'on accepte,
en musique , les jolies valses des musiciens viennois. En un autre temps que le
nôtre , on pourrait blâmer avec insistance un tel emploi donné à des facultés heu-
reuses. Aujourd'hui l'abondance des œuvres qui ne révèlent que la médiocrité
sous une forme orgueilleuse dispose les juges les plus sévères à se montrer
indulgens pour l'insouciance spirituelle. iMais il faut bien se rappeler que ce
n'est là qu'une cause de succès passagers , et , tout en reconnaissant le mérite
d'à-propos de ces compositions folâtres, la critique ne peut, sans manquer à
sa mission, donner à ceux qui les écrivent de plus sérieux encouragemens.
D. M.
X«? Eiffs «l'JfsB'fsfft, — JLff Etivi'e tles liois
et ttes Pewtptes.
L'.'IiiiP cxiUe est certainement un des livres les plus purs de notre siècle;
conception heureuse, inspiration suave, revêtue de toute la limpidité de la
poésie virgilienne et de toute la profondeur du sentiment chrétien. L'auteur
de ce livre présente aujourd'hui une œuvre de même nature dictée par le même
sentiment, mais plus développée. Nous ne l'avons pas ouverte sans quelque
crainte. Il nous paraissait difficile que dans le cours de deux volumes le même
bonheur d'inspiration se soutînt, et qu'au lieu de ce jet si égal , si pur, il n'y
eût pas des chances diverses d'admiration et de regret , des momens de lassi-
tude, des inégalités sur la route.
Il ne pouvait guère en être autrement. Nulle ame d'écrivain ne s'est sou-
tenue, dans toutes les parties d'un poème, à la même hauteur. Il ne faut donc
pas demander au Lys d'Israël une pensée toujours également haute et des clartés
également transparentes. D'ailleurs, ici le sujet était tout tracé, et le plus dif-
ficile de tous, puisqu'il s'agissait de compléter les évangélistes, et de remplir
les intervalles qu'ils ont laissés ouverts à l'imagination , en gardant poin- la
lettre de leurs récits un respect continuel et scrupuleux. Il s'agissait en outre
de plier à la vérité historique et aux exigences de l'érudition , si vétilleuse
aujourd'hui, les écarts, toujours réservés et contenus, d'une imagination reli-
gieuse. Celle espèce de mythologie chrétienne, dominée d'un coté \y:v v.v.
REVUE DE PARIS. 197
lettre sacrée dont on ne voulait en rien dévier, de l'autre par un travail histo-
rique qui donnait sans doute des secours, mais aussi des entraves, était pour
la foi une œuvre séduisante encore , mais laborieuse , je dirais même alarmante,
souvent essayée , rarement accomplie avec bonheur.
Malgré les inégalités dont nous parlions tout à l'heure, le Lijx d'Israël nous
paraît une réalisation de cette pensée plus heureuse que tout ce qu'il nous était
possible d'attendre, et, nous osons le croire, que tout ce qui a été fait. Dans
ce travail où il était si facile de dévier, où s'offraient à l'imagination tant de
séductions apparentes qui menaient à des difficultés réelles, l'auteur a répandu,
et souvent à pleines mains, ce charme que présente l'Ame exilée, ces conceptions
radieuses sans manquer jamais de simplicité, ces élans de cœur qui ne se per-
dent jamais en trop longues effusions , et deux sentimens surtout qui, parmi
tous, me semblent se dégager de toutes les œuvres de cet écrivain ; dans l'ordre
moral le sentiment maternel, dans l'ordre extérieur le sentiment de l'associa-
tion de la nature muette à toutes les impressions humaines comme à toutes
les révélations divines. Si le premier, caressé avec trop d'amour, amène parfois
quelques traits un peu recherchés ; si le second , trop approfondi , enfante
quelques-unes de ces pensées où il semble qu'on ait pris l'esprit pour de l'ima-
gination , on peut dire que l'un et l'autre y deviennent souvent admirables ; et
surtout le sentiment moral de la nature, cette vivification des choses du dehors,
cette sorte de panthéisme idéal, spiritualiste et chrétien, amène ici des images
et des impressions qui me semblent toutes neuves.
L'histoire, autre élément de ce travail, n'a pas non plus été employée sans
un \Tai bonheur, et si j'avais un reproche à faire à l'écrivain , ce serait plutôt
d'avoir négligé un élément de même nature , la ti-adition. Ce ne peut être en
vain que dix-huit siècles de foi savante ou populaire , poétique ou naïve , ont
médité sur les récits sacrés, et il s'est formé par le concours de toutes les puis-
sances de l'homme, par les arts , par la poésie , par la méditation extatique ,
par le récit populaire , par le souvenir des lieux, comme un corps de traditions
presque consacrées, que l'auteur a connu, mais où peut-être il n'a pas assez
puisé. Ainsi la peinture a ses souvenirs traditionnels, auxquels elle donne
comme une foi d'artiste. A un degré inférieur, les évangiles apocryphes
souvent insipides et puérils, sont cependant une mine précieuse et inexplorée;
c'est la tradition toujours un peu enfantine de l'Orient. Je n'eusse pas voulu
rompre cette chaîne dont Raphaël est le dernier anneau , et qui se rattache à
l'Écriture comme un poétique commentaire écrit par le genre humain.
Le Livre des peuples ei des rois appartient à la même nature de pensées, je
ne dirai pas d'opinion, que le Livre du peuple et les Paroles d'un croyant,
œuvres dont la forme, tant de fois et si péniblement imitée, a presque fini par
devenir fatigante. Ici cependant, cette imitation ou plutôt cette ressemblance
n'est pas un pur jeu de l'esprit, comme elle l'a été si souvent : on comprend
([ue la pensée a amené la forme avec elle , et que le style, qui au premier coup
ti'œii, semble d'emprunt, est le style sous lequel la pensée est née. On peut le
198 REVUE DE PARIS.
méconnaître si on se borne à lire quelques pages ; mais , si ou avance, on dis-
tingue bientôt, dans ces chapitres qui semblent sans liaison, la pensée une,
dogmatique et supérieure, qui a imposé sa forme à l'écrivain.
Et cependant j'hésite encore à approuver l'usage perpétuel de cette forme.
M. de Lamennais, envisageant deux ou trois grandes questions, a pu l'employer
avec bonheur. Mais, quoique vraie, je viens de le dire, elle devient parfois
contrainte et même fausse, lorsque, comme M. Sainte-Foi, on tourne et re-
tourne tous les côtés de la question sociale ; lorsque souvent on fouille jusque
dans ses détails et qu'on arrive jusqu'à la partie la plus technique de ce grand
sujet. Le langage d'Isaïe ou de la Sagesse, appliqué à des rélîexions sur les
devoirs des notaires ou sur la composition des listes de jurés, devient d'une
affectation pénible, et les circonlocutions, si laborieuses qu'elles soient, ne peu-
vent empêcher de singuliers contrastes entre la pensée et le style. Et pour
passer à une critique plus grave, lorsque l'écrivain descend avec une hardiesse
qui effraie dans les plaies les plus déshonorantes et les plus cachées, je ne dirai
pas de la société, mais des consciences, alors peut-être, plus que jamais, tout
ce qui sent sa rhétorique , tout ce qui peut passer pour un sacrifice à la méta-
phore, tout ce qu'il y a de cherché dans la forme du langage , tout ce qui n'est
pas l'expression la plus grave, la plus sérieuse, mais en même temps la plus
naturelle et, si je puis le dire , la plus consanguine de la pensée de l'honnête
homme , me paraît devoir être écarté. .Tuvénal , parlant en style de rhéteur des
vices de son temps, nous paraît plus hyperbolique que son siècle ne nous pa-
raît corrompu. Saint Paul au contraire, gardien de la tradition biblique, parle
sur ce sujet avec une simplicité d'expression bien remarquable , et , par cela
même, il est d'une toute autre éloquence. Voudriez-vous que l'honnête Parent-
Duchâteli't eût écrit son livre avec le style de Rousseau?
Voilà pf)ur la forme de cet écrit. Quant au fond , il nous sera aisé de faire
comprendie que de questions il soulève, inabordables pour nous en ce moment,
•en répétant ce que nous venons de dire, que nulle part peut-être plus qu'en ce
petit nombre de pages, toutes les faces de l'ordre social sont mises au jour.
Certes, sur bien des points, l'examen est triste; nous ne sommes pourtant pas
de ceux qui aimeraient mieux qu'on ne le fit pas. L'auteur obéit à cette ten-
dance, commune à des hommes d'opinions différentes, qui écarte non-seule-
ment les théories dont le vide est à peu près démontré pour tous, mais même,
comme accessoires et secondaires, toutes les questions purement politiques,
et qui, après avoir soulevé toutes ces écorccs, arrivera d'ici à |)eu de temps, on
peut le prédire, à ne voir, sous le nom un peu vague de questions sociales,
que des questions morales au cœur de toutes choses. Cette solution, ou plutôt
cette manière de poser le problème , la plus positive , la plus nette, et, j'en suis
intimement convaincu, la plus féctuule et la seule vraie , sera notablemeiU
avancée, si ce livre est lu et s'il est compris. Non pas cependant que l'auteur
ne me semble en certains points ioiidèle au principe que je reconnais avec
lui, et que la partie technique de la politique et de la législation n'ait parfois
à ses yeux un? iinportance que je ne lui donnerais pas. Mais ces quelqiies
REVUE DE PARIS. 199
passages n'empêchent pas qu'en réduisant, plus hardiment et plus philoso-
phiquement qu'on ne l'a fait encore, toutes les questions publiques à des
questions de conscience personnelle, il n'ait fait une bonne chose, action
d'honnête homme, de sérieux penseur, je puis ajouter d'écrivain éloquent et
grave. C.
Essfsi SBSf les Mic»'i/s ftnlitiQktes
elc C'fifisfiBte fie M^isata. ;1)
Gabriel Naudé, qui aimait les vieux livres, avait songé, il le dit dans une
de ses lettres, à donner une édition de Christine de Pisan. Mais ce projet du
bibliothécaire de Mazarin n'eut point de suite, et les écrits de Christine
sont à peine connus de nos jours de quelques rares érudits, curieux avant
tout des livres oubliés. ^I. Thomassy a voulu venger du dédain de la
science moderne une des grandes renommées littéraires du moyen-age, et
sans partager l'admiration quelque peu exagérée qu'il semble vouer, comme
une sorte de culte, aux écrits et au caractère de Christine, la critique doit
néanmoins lui tenir compte de ses exactes et scrupuleuses recherches. Chris-
tine, en effet, a marqué d'une manière distincte et notable dans le mouve-
ment littéraire et les luttes intellectuelles du xv"^ siècle. Italienne d'origine,
elle appartient à la France par ses opinions constantes et ses travaux. Elle
paya l'hospitalité que Charles V avait donnée à son père , en écrivant la vie
de ce roi et des traités pleins de sages conseils, destinés aux princes qui de-
vaient régner après lui. Triste de toutes les misères du royaume, elle se jeta
courageusement dans les luttes politiques pour en calmer l'ardeur, et, au
milieu de la vie active du monde, des séductions de toute sorte, des exem-
ples corrupteurs, elle resta fidèle aux devoirs austères de la femme. Ses
nombreux écrits attestent, par leur extrême variété, la souplesse de son ta-
lent. Ce sont des romans, des allégories pieuses, moitié en ver?, moitié en
prose, des ballades, des pastorales, des traités moraux, politiques, philoso-
phiques, stratégiques même ; car son esprit, facile mais peu contenu, se
pliait à toutes les formes, et souvent, à défaut d'inspiration propre et indi-
viduelle, elle translatait en rhétorique polie les livres de l'antiquité, qui re-
prenaient chaque jour plus défaveur. Christine savait le latin, s'inspirait
d'Aristote, et laissait déjà pressentir, par l'érudition et peut-être un peu par
le pédaptisme, Cassandre Fidèle, cette rivale directe de M""" de Schurman
et de M"*' Dacier, ce prodige fémin'n, qui devait un siècle plus tard dispu-
ter la souveraineté de l'érudition classique à Pic de la Mirandole , soutenir
des thèses sur les bancs de l'école, et professer dans les cours publics. Du
reste les malheurs de sa vie, sa pauvreté, font excuser dans Christine les
(1) 1 vol, in-8o chez Debècourt, rue des Saiuts-Pères.
200 REVUE DE PARIS.
prodigalités de plume. Elle écrivait pour vivre, comme les trouvères avaient
chanté pour gagner le pain du jour; et c'était un trésor qui tombait dans sa
bourse, quand le duc de Berry payait son roman d'Othon 50 sols tournois,
ou ses ballades bien historiées, 40 liv. parisis. Avec cela, elle élevait ses en-
fans; car elle était bonne mère comme elle avait été épouse dévouée , et dans
sa position difficile, dans les arides études des langues et des textes, elle gar-
dait encore, avec la fraîcheur des instincts poétiques , un vif élan de cœur.
Cette nature enthousiaste et vertueuse se révéla surtout dans les luttes lit-
téraires qu'elle engagea, d'accord avec Gerson, au sujet du roman de la Rose.
Le chancelier, on le sait , défendait contre .Tean de IMeungla morale et la fot,
Christine, la pureté de la femme; mais le mysticisme du docteur, l'amour
épuré qui avait gardé tous les élans chevaleresques, succombèrent devant le
cynisme et l'ironie du romancier. Cette alliance de Christine et de Gerson
contre un livre qui réunissait d'unanimes suffrages, offrait un curieux rap-
prochement, qui paraît avoir échappé à j\I. Thomassy. Christine, en effet,
en attaquant le lloman de la Rose, se constituait l'apologiste des femmes, et
travaillait à sa manière « l'émancipation de son sexe amoindri par Jean de
Meung. Il est donc assez bizarre de la voir choisir pour auxiliaire , en cette
circonstance, Gerson, l'inflexible héritier des traditions scholastiques, qui se
demandait encore, avec l'inquiétude exagérée d'un casuiste toujours défiant
contre les femmes : Est-il permis de leur apprendre à lire.^
jM. Thomassy a résumé, dans une introduction générale, les jugemens di-
vers qui ont été portés sur Christine de Pisan ; il a donné l'analyse de ses
écrits les plus remarquables, en indiquant avec soin les manuscrits qui sont
restés inédits, et les a jugés en appuyant toujours ses propres jugemens de
fragmens de textes, prose ou poésie. Ce mode intelligent de publication mé-
rite d'être encouragé; il suppose, avec l'habitude des textes, une certaine
critique historique ; et d'ailleurs, il satisfait pleinement la curiosité, car nous
sommes loin de penser que la science ait un profit réel à tirer d'une édition
complète de Christine. Nous croyons peu d'ailleurs aux livres méconnus :
l'oubli est venu sans retour pour les vers, la philosophie et la politique de
cette femme bel esprit, parce qu'il ne se rencontre vraiment en elle aucune
de ces qualités éminentes qui font durer, bien au-delà de l'époque pour la-
quelle elles ont été écrites, les œuvres de l'intelligence. Christine ne peut
être étudiée de notre temps qu'au point de vue de la simple érudition. On
pourra feuilleter ses livres, on ne les lira jamais. Il faudrait engager peut-
être M. Thomassy à se défier un peu de son admiration pour cette littéra-
ture, toujours diffuse et souvent vide, du xv*^ siècle, à se montrer surtout
moins sévère à l'égard des travaux antérieurs ; car il croit trop facilement
aux découvertes historiques, aux documens inconnus, aux hommes et aux
siècles ma! étudiés et mal compris. L.
BULLETIN.
Le ministère, qui n'a fait encore, à cette heure, aucun acte naiment poli-
tique, est déjà en butte aux attaques de tous les partis. Il nous suffira, pour
donner une idée de ces attaques, de dire que ses adversaires les plus modérés se
contentent de le comparer au ministère du 15 avril; et Ton n'a pas encore
oublié sans doute de quelle manière k ministère du 1.5 avril a été traité par
l'opposition parlementaire, et par les journaux de la coalition. Voilà donc ce
qui attendait, cinq jours après sa formation, le ministère produit par la coa-
lition qui devait nous rendre, dans son intégrité, le gouvernement parlemen-
taire !
Pour notre part , nous regarderions comme d'un bon augure pour le minis-
tère actuel cette comparaison avec le ministère du 15 avril , si elle avait l'ombre
de la justesse. Malheureusement pour le pays et pour la stabilité comme pour la
force du pouvoir que nous désirons ardemment , il n'en est rien -, seulement en
repassant dans notre mémoire tous les reproches qui ont été adressés au minis-
tère de M. jMolé, nous n'en voyons pas un qui ne puisse être tourné contre la
présente administration. iSous n'en exceptons pas cette fameuse accusation
de ministère non parlementaire basée sur l'absence des sommités qui , disait-
on, ne figuraient pas dans le pouvoir. Nous nous entendrons toujours mal
avec ceux qui emploient ce mot de sommité dans un sens absolu ; mais enfin ,
si on entend par-là les chefs avoués des partis politiques dans la chambre, il
est certain que pas un d'eux ne figure dans la combinaison actuelle , d'oiî l'on
pourrait conclure , en adoptant les principes de la coalition , que le ministère
actuel est peut-être encore moins parlementaire que celui du 15 avril.
]Nous avons eu beau dire à la coalition qui se servait de ce genre d'at-
taque, qu'un ministère est toujours assez parlementaire quand il a la ma-
202 REVUE DE PAlllS.
jorité; M. Guizot, M. de Rémusat, M. Duvergier de Hauranne et tous les
membres inlUiCMis de la coalition répoiulirent, par leurs écrits, qu'un minis-
tère qui ne compte pas dans son sein les sommités de la chambre, ne remplit
pas les conditions du gouvernement représentatif et n'offre pas une respon-
sabilité réelle. C'est ainsi que maintenant chacun des argumens employés
contre le ministère du 15 avril est retourné contre le ministère actuel. Nous
voudrions y opposer les raisons par lesquelles nous les combatthues, mais le
désavantage est plus grand aujourd'hui ; et c'est avec un effroi bien motivé
pour les principes que nous tentions d'établir, que nous songeons combien
nos armes défensives furent alors insuffisantes.
Le ministère du 15 avril, attaqué d'une manière formidable par les som-
mités de tous les partis, avait, en effet, un moyen de défense dont nous ne
croyons pas le ministère actuel aussi bien pourvu. Il était uni. Durant deux ans,
pas un seul indice de discorde ne s'est laissé voir dans ce ministère aux yeux
si vigilans qui s'efforçaient d'en découvrir. Tous les efforts qu'on a tentés de
main de maître, pour le diviser, ont été inutiles, et les liens qui formaient
son unité étaient si forts, que la majorité qui le soutenait est restée unie après
sa chute, par la seule force de ces liens. Exemple unique, qui fait à la fois
l'éloge du ministère et de ceux qui le soutenaient ; car il n'y a que les principes
qui unissent ainsi les hommes après une défaite. JN 'avons-nous pas vu que la
victoire même ne peut les lier, quand les intérêts seuls les avaient rapprochés?
Ces deux ans d'union dans le pouvoir ont donné deux années de calme et de
prospérité à la France. La longue crise qui avait suspendu cette prospérité, et
l'émeute qui vient de la terminer comme par un coup de foudre, ont nécessité la
prompte formation d'un ministère. Nous nous efforçons d'espérer que les dé-
vouemens qui ont concouru à ce résultat si vainement désiré pendant deux
mois, parviendront aussi à rendre au pays le bien-être et la confiance qu'il a si
subitement et si cruellement perdus. C'est pourquoi nous voudrions voir chan-
ger la nature d'une opposition dont nous avons reconnu tous les dangers; sur-
tout voudrions-nous, si l'opposition ne change pas, ce qui est probable, voir
un rempart mieux cimenté et plus solide s'élever au-devant de ses coups. Nous
conîprenons qu'on reste sur la brèche contre les ennemis éternels du gouverne-
ment ; mais il nous eiit paru plus prudent de réparer d'abord cette brèche. On
y combattrait avec plus de sûreté.
]Mais que voyons-nous dans le camp où se trouve maintenant établi le pou-
voir? Plusieurs partis opposés qui viennent de faire une campagne ensemble,
et qui, au moment de se partager le terrain qu'ils ont conquis, semblent em-
barrassés de l'absence de leurs chefs. Nous qui ne regardons pas comme un
léger inconvénient l'accord de la presse contre le pouvoir, depuis que les der-
nières élections nous ont montré le mal (|ue cet accord peut produire, nous
avions espéré (pie les organes de la coalition ménageraient les représentans des
partis réunis dans le ministère. Il n'en est rien ; et nous désirons sincèrement
que d'autres embarras ne se joignent pas à celui-ci.
REVUE DE PARIS. 203
A en juger par les nominations qni se font dans chaque ministère, et par
le renouvellement du personnel des employés supérieurs, on dirait que chaque
parti se cantonne dans le département ministériel qui lui est échu, comme
dans un bastion, et si ce manège continue, ce seront autant de forts déta-
chés, luais détachés les uns des autres, oii s'organisera une sorte de guerre qui
ne tom-nera pas au profit du pays. C'est ainsi seulement que s'explique le petii
nombre des actes ministériels qui ont eu lieu cette semaine, et ceux qu'on nous
annonce encore. Le parti doctrinaire a appelé une partie des siens au minis-
tère de l'intérieur, et le seul membre de la nuance des 221 qui y ait pris place
touche de bien près par ses opinions à celles qui dominent niaintenant dans ce
département. On a même choisi les honuues les plus avancés dans le parti
doctrinaire pour leur confier les postes importans de l'intérieur, comme pour
montrer que c'est la pensée politique du parti qui est entrée aux affaires, et
pour compenser, par cette manifestation, l'absence de M. Guizot. Privé de son
chef aux affaires, le parti doctrinaire s'est cru obligé de faire acte de puis-
sance, afin qu'il n'y eût pas de doute sur l'éloignement volontaire de iM. Gui-
zot. De son côté, le centre gauche n'a pas voulu rester en ai'rière. Il a tendu la
main à M. Odilon Barrot dans la personne de son frère , et s'il est vrai qu'il ait
exigé la nomination de M. Dupont de l'Eure à la cour de cassation, ainsi que
la réintégration de M. Mottet, on peut craindre que la lutte ne soit ouverte
entre les deux nuances du cabinet. S'il en était ainsi, au lieu de se modérer
l'une par l'autre, comme c'est le but de tout ministère de coalition , les deux
parties du cabinet s'exciteraient, au contraire, et nous finirions par avoir, en
résultat, une administration composée de membres de l'extrême droite et de
l'extrême gauche. Or , le pouvoir est fait pour modérer la société , et non pour
être une arène ouverte aux opinions exagérées! Est-ce là le but où nous ten-
dons, et notre situation s'est-elle, en effet, bien améliorée depuis la chute du
ministère du lo avril.'
Nous dissimulons d'autant moins les alarmes que nous causent ces ten-
dances, qu'il est encore temps de s'arrêter et de réparer le mal. Le désordre
matériel qui a hâté la formation du ministère n'a pas permis de bien se recon-
naître. Peut-être les partis qui figurent au pouvoir s'arrêteront-ils dans leur
impulsion, et verront-ils eux-mêmes que le résultat bien prompt de cet état
de choses serait la dissolution de toute autorité, dans un moment où une
autorité bien établie et bien unie peut seule rassurer la France. Les nomina-
tions effectuées et les nominations annoncées, toutes significatives qu'elles sont
de part et d'autre, pourront faire réfiéchir ceux-là même qui les ont laites,
lorsqu'ils verront l'effet qu'elles produisent. D'ailleurs, nous l'avons dit sou-
vent, un ministère a droit de n'être jugé que par ses actes politiques, et le
ministère n'en a encore fait qu'un seul qui avait depuis long-temps notre ap-
probation.
Nous parlons de la diminution des fonds secrets, que le ministère vient de
proposer à la chamhre, après avoir annoncé -que ces fonds seront dans ses
mains des moyens de sûreté et d'ordre, et non des moyens de séductidi.
204 REVUE DE PARIS.
Après cette déclaration à laquelle on sera sans doute fidèle , les journaux qui
veulent l'ordre et le maintien des véritables principes du gouvernement , pour-
ront soutenir les ministres qui leur sembleront utiles au pays , sans essuyer
les attaques et les injures qui les ont quelquefois arrêtés dans cette tache.
Ce n'est là qu'un espoir, toutefois, et nous craignons bien que les attaques et
les reproches de vénalité survivront aux fonds secrets , et s'élèveront chaque
fois qu'un journal défendra le gouvernement Aux yeux de l'opposition , un
journal ministériel sera toujours un journal subventionné, de même que les
ministres seront toujours, pour leurs adversaires, des ambitieux uniquement
occupés de l'avancement de leur famille ou de leur fortune. Au reste, quel
que soit l'effet de ce projet de loi, nous l'approuvons. La réduction qui
doit avoir lieu en conséquence de ce projet, était déjà demandée dans ce
recueil, trois mois avant la dernière convocation de la chambre dissoute,
et il est juste de dire que la diminution de 300,000 francs sur les fonds
secrets, avait été arrêtée par le ministère de M. Mole. Le projet était déjà
préparé, nous l'annonçâmes avant les élections, en désignant ce chiffre,
et il avait été même question d'opérer une diminution de 500,000 francs.
C'était l'avis de M. Mole et de M. de Montalivet; mais quelques considé-
rations de police et de sûreté publique prévalurent. Les ministres du 15 avTil
sont donc les auteurs véritables de la mesure qui a lieu aujourd'hui , et le
ministère actuel n'a fait que la confirmer. iNous ne l'en félicitons pas moins;
mais nous doutons qu'on lui épargne les accusations dont ses prédéces-
seurs du 15 avril eussent continué d'être l'objet, même après l'adoption
de la mesure qu'ils avaient unanimement résolue dès le début de la dernière
session.
Tout en demandant, tout en approuvant cette résolution, nous n'avons ja-
mais espéré qu'elle adoucirait cette partie de la presse qui combat irrévocable-
ment le gouvernement. Tvous le répétons, les accusations seront toujours les
mêmes; car on ne se privera pas d'une façon si commode de répondre au.\
raisons et aux argumens de ses adversaires. IN'importe, la presse qui soutient
les principes de l'ordre public, aura ainsi quelques moyens de plus de se
faire rendre justice. Mais, encore une fois, l'opposition radicale et systéma-
tique n'accordera jamais qu'il puisse exister hors d'elle des journaux indépen-
dans et désintéressés.
Nous avons fait preuve de quelque courage et de quelque persistance en
montrant quels maux cause la presse en sortant des limites de la modération;
mais nous n'avons pas accusé toute la presse de faire sciemment le mal auquel
elle contribue quelquefois. Disons d'abord qu'il serait déraisonnable d'exiger
de toute la presse un même langage, et de vouloir que des hommes qui s'op-
posent ouvertement à l'ordre de choses actuel , que ceux qui ont renoncé à se
rapprocher du gouvernement, parlent et agissent comme ceux qui demandent
leur part de pouvoir au nom de leurs principes. Les lois de septembre ont été
faites contre la presse dont nous parlons. Qu'on les applique, et elle se trouvera
réprimée dans chacun de ses écarts. C'est là justement ce qui nous fait désirer le
REVUE DE PARIS. 205
maintien des lois de septembre. C'est une législation de sécurité, qui atteste,
par sa rigueur même, l'existence du mal. Pourquoi donc s'en étonner?
Quant à la presse qui admet le principe du gouvernement et qui prétend
vouloir le conserver, il est évident que l'aigreur l'égaré souvent au-delà des
limites qu'elle devrait se prescrire, et la jette dans une fausse route. Elle ne
veut, dit-elle, que changer les ministres et réformer l'administration. Mais
elle arriverait bien plus sûrement à son but en n'attaquant que les ministres.
A quoi bon ces mots de gouvernement personnel et d'empiétement sur la res-
ponsabilité ministérielle? Faites prévaloir vos principes; et s'ils trouvent une
majorité , elle mettra bientôt au pouvoir des hommes qui vous paraîtront des
garanties suffisantes. Mais dans l'état actuel des choses, devant l'efferves-
cence qui anime tant d'esprits, c'est toucher à la base même de l'ordre social
que se livrer à de telles attaques. Pour nous, il n'y a de personnel que les
ministres. S'ils font le bien, nous n'en ferons pas honneur à la couronne. S'ils
font mal , ce n'est pas non plus à la couronne que nous nous en prendrons.
Depuis quelques jours, on essaie d'un autre genre d'attaque qui ne nous
semble pas plus constitutionnel. Ainsi, selon quelques feuilles , c'est M. Guizot
qui mène le cabinet de 31. Duchàtel , lequel n'est déjà qu'un simulacre de mi-
nistre placé devant 31. Guizot ; de même que le maréchal Soult n'est qu'un autre
simulacre placé devant un autre pouvoir occulte. Ainsi voilà deux influences
I)ersonnelles , extra-parlementaires , qui se combattent dans le gouvernement !
C'est M. Guizot, dit-on , qui a placé 31. Benjamin Dejean à la direction de la
police générale dans le ministère de l'intérieur; c'est 31. Guizot qui a placé
M. 3Iallac dans le cabinet de 31. Duchàtel; 31. Duvergier de Hauranne,
M. de Piémusat, etc. , sont également placés, sans fonctions apparentes, près
de 31. Duchàtel , pour être les agens de 31. Guizot. ]N"ous ignorons la valeur de
ces allégations, et nous voulons les ignorer; car, après tout , 31. Duchàtel est
le ministre, et si ses actes politiques font chavirer le ministère en le privant
de la majorité, 31. Duchàtel en sera responsable aux yeux de l'opinion, et
non 31. Guizot. Il en est de même de 31. le maréchal Soult et du général
Schneider , les actes qu'ils feront seront bien les leurs , et les intérêts de l'op-
position pas plus que ceux du pays ne gagneront à ce qu'on les désigne comme
les lieutenans et les instrumeiis passifs d'une puissance occulte.
IN'ous déplorons ce genre d'attaques , et notre sincérité ne saurait être mise
en doute , car ce sont les armes dont s'est servi la coalition pour abattre une
administration qui nous semblait utile au pays. Ses adversaires avouent au-
jourd'hui qu'elle a été heureuse. Bien heureuse, en effet, car dès qu'elle s'est
formée , les attentats qui effrayaient le pays et l'Europe , ont cessé comme par
enchantement , et tant qu'elle a été debout , les partis exaspérés ont laissé dormir
leurs armes. A force d'écrits et de paroles , la coalition est parvenue à persuader
à la masse des électeurs que 31. 3Iolé et ses collègues n'étaient pas des minis-
tres, mais des simulacres de ministres. Presque toutes les feuilles qui ont servi
la coalition, un grand nombre des hommes capables qui y figuraient, se trou-
20G REVUE DE PARIS.
vent encore opposes au pouvoir. Nous voudrions voir au cabinet du 12 mai assez
de force pour résister à des coups qui ont détruit un ministère plus uni que ne
sera jamais celui-ci; et c'est dans l'intérêt de leur avenir que nous eni2;ageons
ceux qui sont destinés à devenir ministres à ne pas prolonger une lutte de
cette nature. Qu'ils songent qu'à leur tour on les traitera de simulacres , comme,
à leur tour, les journaux qui servent d'organe aux partis, se verront décorés
du nom de feuilles vendues, quand leur jour viendra de défendre l'ordre.
Nous savons la valeur de ces accusations; mais, malheureusement, nous sa-
vons aussi quel crédit elles trouvent. C'est poiu'quoi nous eussions voulu voir
M. le maréchal Soult à la tête d'un ministère composé de chefs des partis. Les
transactions eussent été plus faciles dans l'intérieur du cabinet, qu'en l'absence
de ces chefs, et l'influence réelle, le prestige du nom du maréchal, n'eussent
pas été dissipés dans une combinaison qui péchera , nous le craignons bien ,
du côté de l'union et de la force.
Il y avait de grandes difficultés, nous le savons. Le ministère a été fait
devant l'émeute, devant l'émeute qui bouleverse toutes les combinaisons, et
((ui suspend toutes les pensées politiques, hors une seule, la nécessité de ré-
primer le désordre. Peut-être demandons-nous l'impossible, en voulant donner
à ce ministère un caractère de durée et de permanence. Le Juurnal Gênerai,
organe actuel d'un parti aux affaires, dit qu'il est des momens où rien que de
transitoire ne peut avoir lieu , et M. Fonfrède , l'un des soutiens les plus absolus
de l'unité du pouvoir, déclare que le cabinet du 12 mai n'a qu'un caractère
|)rovisoire. iSous entendons avec peine ces aveux de la part d'hommes re-
connus pour vouloir la stabilité du gouvernement; car nous le répétons, ce
serait une combinaison funeste que celle qui tendrait à user la force de
médiation et de résistance du maréchal Soult dans un ministère qui n'au-
rait i)as un caractère définitif aux yeux même de ceux qui l'ont formé et de
.ses partisans. Kt ce qui ajouterait à notre déplaisir, ce serait de penser que le
ministère de ]M. ]\Iolé aurait été renversé de gaieté de cœur par la coalition
pour lui substituer une administration en butte aux mêmes accusations, moins
unie de sa nature, qui ne pourrait rien faire de plus que le cabinet du 15 avril,
ou qu'accomplir seulement ce qu'il avait décidé, comme, par exemple, cette
mesure dont on fait grand bruit, et qui est de lui , la réduction de 300,000 fr.
sur les fonds secrets.
THÉATur.s. — Gymnase. — Le Diamant , comédie mêlée de couplets, par
M. Théaulon. La Maîtresse et la Fiancée, comédie en deux actes, par 31. Emile
Souvestre. — Le Diamant de M. Théauîon est Une petite comédie qui ne serait
pas trop déplacée au théAtre de I\r. Comte. Il s'agit d'un jeune Allemand, du
IIEVUE DE PAIUS. 207
nom de Breslaw , qui , tourmenté du désir de faire fortune, anandonne un beau
jour son tuteur et sa cousine et s'embarque pour les Grandes-Indes. Il en re-
vient au bout de quelques années avec un diamant de trois millions. De retour
au pays , il n'a rien de plus pressé que de ne pas aller voir son vieux tuteur
Millier et sa cousine \\ ilhelmine. En Allemagne, tous les tuteurs s'appellent
Millier, toutes les cousines se noimnent AVilhelmine. Breslaw se soucie bien ,
^"raiment, de sa cousine et de son tuteur! Il épousera la fllle d'un riche ban-
quier de Vienne. Toutefois, avant d'unir les deux amans, le beau-père pense
qu'il serait prudent de faire estimer le diamant par le joaillier de la couronne.
Rien n'est plus simple; le joaillier est ap[)eié. Mais, o surprise! c'est l'honnête
Millier lui-même qui tire de sa poche sa loupe de joaillier et déclare sans s'émou-
voir que le diamant de trois millions est faux. Breslaw s'évanouit; le beau-
père fait une horrible grimace, la fiancée s'esquive; Wilhelmine reste seule
auprès de l'ingrat qui l'avait délaissée et qui se préparait à la trahir.
Au deuxième acte, Breslaw est à peu près fou. Il refuse de voir son tuteur
et ne se laisse approcher que par sa cousine. Cependant, il sUjiwre Zambu-
lanti , juif vénitien , la pire espèce de juifs qui soit au monde , rôde depuis
long-temps autour de la maison oii s'est retiré Breslaw. Un jour que Breslaw
se promène tristement dans sa chambre, rêvant aux trois millions que lui a
ravis la loupe de son tuteur, Zambulanti ouvre la porte et se présente avec
force révérences. Il connaît le diamant de Breslaw : c'est un diamant faux, il
!e sait, mais tout faux qu'il soit, Zambulanti en offre trois mille ducats. Bres-
law hésite long-temps, puis il cède, car trois mille ducats, c'est la fortune
d'un honnête ouvrier, et Breslaw s'est décidé à épouser sa cousine et à vivTe
modestement avec elle. Il se dit que sa cousine est un diamant qui ne redoute
la loupe d'aucun joaillier. Breslaw peut être heureux encore. Mais voilà bien
une autre affaire ! le pendu ressuscite; le diamant n'est pas faux. Que devient
le vieux Miiller, quand il apprend que "Wilhelmine l'a porté chez Zambulanti,
de la part de Breslaw ! Que devient Breslaw , lorsqu'il sait que pour trois mille
ducats il vient de livrer trois millions. Heureusement, "Wilhelmine n'a pas
voulu se dessaisir du diamant sans avoir consulté préalablement 31. Miiller.
Breslaw retrouve ses trois millions qu'il partage avec sa cousine. Telle est cette
pièce qui ne serait qu'un enfantillage , s'il ne s'y trouvait un frénétique amour
de l'argent, qui révolte les coeurs les plus épris des réalités de la vie. Le lâche
désespoir de Breslaw , puis sa joie de cannibale en ressaisissant son trésor,
forment un spectacle qui , bien que vraisemblable , est médiocrement édifiant.
jM. Bocage a joué le rôle de Breslaw avec une grâce souffrante et résignée.
Maiircsse et fiancée, par M. Emile Souvestre, est une touchante histoire
d'amour qui, telle qu'elle est, nous fait regretter que M. Souvestre n'ait pas
donné à sa pensée plus de déveioppemens. C'est moins un tableau qu'une es-
quisse, où se retrouvent d'ailleurs le talent, l'esprit et la moralité de l'auteur de
Heurtj llaindin. M""' Dorval a joué le rôle de Caroline Allard , comme M. Bo-
cage le rôle de Breslaw , avec une résignation touchante II y a long-temps que
208 REVUE DE PARIS.
nous avons exprimé notre opinion sur l'engagement de ces deux artistes au
théâtre du Gymnase.
— Depuis quelque temps la situation de l'Irlande attire l'attention de nos
écrivains. Tout récemment, un de nos premiers publicistes, M. de Carné,
membre de la chambre des députés, a publié dans la Revue des Deux Mondes
un travail fort remarquable sur cet important sujet. L'un des auteurs du
Sysième i)i'niieniiaire aux Etats-L'nis, M. de Beaumont, vient à son tour de
publier, à la librairie de Ch. Gosselin, un livre intitulé : L'Irlande sociale,
politique et relicjieuse. Il n'y a qu'un regret à exprimer au sujet de cet ou-
vrage, c'est qu'il vienne un peu tard. M. de Beaumont s'adresse à un public
déjà éclairé par des publications nombreuses; il doit s'attendre à trouver des
lecteurs exigeans; l'épreuve est difficile, on le voit, mais nous ne doutons pas
qu'il n'en sorte victorieux et qu'on ne rende justice , malgré le retard qu'a
éprouvé la publication de son travail , à l'élévation et à la netteté qui le dis-
tinguent. Au reste, nous reviendrons prochainement sur l'ouvrage de M. de
Beaumont.
— Nous avons annoncé, il y a peu de temps, les succès de Mademoiselle
de Belle-Isle , et déjà nous avons à entretenir nos lecteurs d'une nouvelle pu-
blication de M. Alexandre Dumas. Dans la Comtesse de Salisburij, qui vient
de paraître chez le libraire Dumont, M. Dumas a su, comme dans Isabelle de
Bavière, donner à l'histoire tout l'intérêt du drame, sans y rien changer ce-
pendant. La couleur seule est à lui; tout le reste est aux chroniques anglaises
et françaises. Une traduction du beau roman d'Ugo Foscolo, Jacob Ortis , ac-
compagne cette esquisse historique. Jacob Ortis peut former le pendant du
livre de Silvio Pellico ; l'oeuvre d'Ugo Foscolo est dictée par le désespoir, celle
deSilvio par la résignation. Chacun de ces livres offre ainsi une des faces de
l'Italie moderne
F. BOKNAIRE.
UN
HOMME ARRIVÉ
I.
— Oui! comme tu le dis, mon cher gendre, je dois renoncer, le
moment est enfin venu , à travailler et à me fatiguer. On n'est pas
riche pour ne pas s'en apercevoir, j'ai cinquante-trois ans ; quarante
ans bien comptés que je suis dans la droguerie; je ne m'en plains pas.
Si j'ai commencé à treize ans à faire mes preuves dans ce magasin
même où j'étais entré en qualité de commis de recette, sur la re-
commandation de M. Barillier, l'ami de mon père, j'ai gagné une
fortune assez ronde; nous pouvons en parler entre nous. Quatre cent
mille francs en biens fonds sur le pavé de Paris; autant d'inscrits au
trésor; avec cela, on peut vivre honnêtement sans rien demandera
personne.
Et, quand j'y pense , ce n'est encore là que la moitié de mon con-
tentement , puisque je t'ai mariée , ma Lucette , avec un brave homme
et un homme de talent, j'espère.
— Mon cher monsieur Richomme, répondit le jeune homme à
qui le riche droguiste s'était adressé , vous n'avez plus qu'à penser à
vous maintenant, à votre repos si bien mérité. Profitons du moment
où nous sommes seuls pour causer des arrangemens que ma femme
et moi avons pris dans l'intérêt de votre avenir à l'abri pour toujours
des embarras du commerce , des tracasseries de ventes et d'achats,
et des dégoûtans ennuis de l'industrie.
TOME V. MAI. is
210 REVUE DE PARIS.
— Voyons- ce que vous avez imaginé, mes chers enfans, dit le
droguiste en arrondissant son bras autour du cou de sa flUe Lucette ,
et en souriant à son gendre.
Les trois sièges se rapprochèrent plus étroitement de la cheminée.
— Tu peux aller te coucher, Fournisseaux, dit, sans changer de
position, le père de Lucette. Voilà onze heures, Fournisseaux,
régale-toi encore d'une tasse de café froid pour t'empèchcr de dormir,
et gagne ton lit, entends-tu?
— Oui , monsieur Hichorame ! je n'ai plus qu'à boucher le tafia.
— Fournisseaux!
— Monsieur.
— N'oublie pas de descendre au magasin cependant et de voir si
les cruches de vitriol sont bien bouchées : prenons garde au feu.
Jette aussi un coup-d'œil chemin faisant sur les ballots qui doivent
partir demain matin pour le roulage, et assure-toi que l'emballage
est bien conditionné. Le samedi soir les commis ne font rien qui
vaille ; ils ont la tête pleine de Musard. Il n'y avait pas de Musard
dans mon temps; diable de Paris! je n'ai pas besoin de te recom-
mander, Fournisseaux, de voir si la souricière est placée où sont les
barriques de sucre : trois souris valent un protêt. Va , Fournisseaux !
et ne t'amuse pas à balayer, libertin! et à ramasser les bouts de
ficelle. C'est encore dimanche; il ne sera lundi que dans une heure;
dors comme un Turc jusqu'à demain.
Reprenant le propos comme s'il n'avait pas été interrompu , le dro-
guiste dit à son gendre et à sa fille de lui faire part des projets qu'ils
avaient sur lui , pour le bonheur du reste de ses jours.
— Vous aviez toujours désiré avoir une maison de campagne où
vous retirer.
— Oui, ma fille, et je t'en parlais encore l'autre jour; une cam-
pagne, loin du bruit, loin de Paris; bien loin de la rue des Lom-
bards.
— Nous vous en avons acheté une à Montcreau dans un canton
presque montagneux. On appelle l'endroit 1rs Petits-Déserts.
— Je te reconnais bien là, chère Lucette, Tu as fini par com-
prendre mes goûts. Mon cher Flcuriot , vous avez une femme qui
vaut son pesant d'essence de rose. L'essence de rose est cotée haut
sur les derniers prix courans! C'est bien trouvé, les Petits-Déserts !
Qu'on vienne me relancer là-bas : monsieur Richomme , j'ai une
partie d'huile de colza! monsieur Richomme, j'ai de la manne, su-
perbe choix ! monsieur Richomme , j'ai du campêche ! monsieur Ri-
REVUE DE PARIS. 211
chomme, j'ai de l'adragant! Plus de M. Ricliomme! Il est aux Petits-
Déserts. Comme ils seront attrapés, quand ils me sauront dans ma
grotte, tranquille comme un capucin.
— Cependant , mon cher monsieur Ricliomme , vous ne serez pas
privé de l'agrément de la société. J'ai pris quelques informations
auprès d'un notaire de Montereau. Le curé des Petits-Déserts est un
homme charmant.
— Tant mieux! j'aime les vieux curés; ils sont tolérans ceux-là.
Tu te souviens, Lucette, du beau mélodrame de la Cure et V Arche-
vêché, à la Porte-Saint-Martin. Voilà un honnête curé. Pleurais-tu!
pleurais-tu !
— Le curé des Petits-Déserts a vingt-cinq ans.
— Rien que vingt-cinq ans! Je l'aurais désiré moins jeune; enfin!
— Il y a aussi un percepteur aux Petits-Déserts.
— Et que perçoit-il , là-bas?
— Ses appointemens.
— Mon gendre , c'est plus fort que toi, tu fais toujours de l'oppo-
sition. Tu ne seras pas nommé député, Fleuriot. Prends garde! Xous
disons un curé et un percepteur, voilà un joli commencement; et
puis encore?
— Quelques familles anglaises dont les chefs ont établi des manu-
factures de poteries aux environs.
— Quelle simple et charmante réunion! Voilà le bonheur; le véri-
table bonheur. Et j'y aspire depuis plus de vingt ans! Je renvoyais
toujours; enfin, l'échéance est venue. Total : un homme arrivé, un
homme heureux. Fleuriot, tu as donc mi la propriété?
— Je l'ai visitée trois fois avant de rien conclure.
— Puisque tu la connais si bien, dis-moi, Fleuriot, y a-t-il des
arbres , mais de vrais arbres , comme sur le boulevart Bonne-Nou-
velle?
— Elle renferme un petit bois clos de murs.
— Tu dis un petit bois, avec des lapins et des sangliers. Un bois!
moi qui n'ai jamais connu que celui de Romainville!
— Peu de sangliers, monsieur Richomme, mais beaucoup de
lièvres.
— Donc je chasserai; c'est forcé. Voilà encore du bonheur, ou je
ne m'y connais pas.
— Sans doute, vous chasserez et vous pécherez aussi; il y a de
l'eau dans votre propriété.
— De l'eau comme la Seine ! et des poissons, des ablêtes, des soles.
15.
212 REVUE DE PARIS.
Tous mes souhaits s'accomplissent; la pêche le matin, depuis le
lever du soleil jusqu'à dix heures ; au retour de la pêche , on déjeune
avec quelques amis ; le déjeuner à onze heures ; ensuite la chasse
dans mon bois jusqu'au dîner; on se rend au salon au bruit de la
cloche; après dîner, les jeux, le tric-trac, le billard, les échecs, le
whist avec M. le curé. Et parfois on va passer la soirée chez les voi-
sins, les manufacturiers étrangers. A propos, Fleuriot, je te recom-
mande essentiellement , et ne va pas l'oublier, de ne m'envoyer aux
Petits-Déserts aucun journal quelconque, soit politique, soit litté-
raire, soit de théâtre. A quoi bon? Je ne m'intéresserai plus à aucun
des évènemens de ce monde de bruit et de dissipation, auquel j'ai
donné une assez belle part, j'espère, d'attention et d'activité. Mais
continue, Fleuriot, à me peindre les nombreux agrémens de ma
propriété. Tu m'as mis en goût ; tu m'as presque rendu ambitieux.
— Vous avez encore un pré magniflque, et d'un excellent rapport;
un immense verger.
— Vraiment! Et je mangerai des fruits de ma propriété?
— Oui , papa , affirma Lucette ; et même vous nous en enverrez
toutes les semaines un panier; car vous en auriez trop pour vous et
maman.
— Oui! oui! je t'en enverrai, intéressée.
— Et vous nous enverrez aussi des fleurs, des œufs, du beurre, des
poules quelquefois, des lapins souvent.
— Nous verrons cela ; mais , Fleuriot , tu ne me parles pas de
mon vin?
— Vous en récolterez beaucoup , seulement je ne vous réponds
pas de la qualité. Le vin de Montereau n'est pas encore à la mode
dans les restaurans de Paris.
— Dire que je boirai de mon vin! Vous en boirez pareillement.
Chaque fois que je viendrai à Paris, j'en porterai en contrebande
quelques bouteilles sous ma redingote. C'est si bon le vin passé en
fraude; ça lui vaut deux ans de bouteille. De son côté, ta mère, ma
Lucette, en fourrera dans ses poches. C'est ta mère, je ne vous le
cache pas, qui me préoccupe un peu. Elle aime moins la solitude que
moi ; mais le goût lui viendra avec l'usage. Que je vous embrasse
encore une fois, Fleuriot, et toi, Lucette, d'avoir pensé à moi.
Gageons que vous ne me reconnaîtrez plus au retour, si je reste seu-
lement six mois absent. J'aurai l'air d'un capitaine de vaisseau, d'un
loup de mer; je serai bronzé par le soleil, vigoureux et alerte. Ah!
ça , vous m'écrirez le plus souvent possible.
REVUE DE PARIS. 213
— Mon cher monsieur Richomme , je vous tiendrai au courant des
raouvemens électoraux , afin que vous me ménagiez toujours , quoi-
que éloigné, des intimités avec vos amis les électeurs influens de
l'arrondissement. Il faut que vous emportiez ce souci avec vous dans
la retraite ; mais c'est le dernier dont vous serez affligé après avoir
rompu avec les agitations du monde. Et, au fond, je m'en veux moins
de vous causer cet ennui, quand je me dis que je suis devenu votre
fils en épousant votre Lucette chérie. Vous avez honorablement en-
richi votre famille ; pourquoi ne pas chercher à l'illustrer en lui don-
nant un relief politique?
— Illustre , mon cher Fleuriot, illustre; c'est ton idée. Je ne m'y
oppose pas. Sois aussi heureux que moi dans ta partie; c'est mon
souhait parfaitement sincère. Oui! je t'en prie, dispose de moi, do
mon crédit auprès des électeurs de l'arrondissement. Je les ai tous
dans la manche. Les riches sont mes égaux; les petits détaillans sont
mes obligés, et mes très obhgés; car je leur ai sauvé plus d'une ban-
queroute aux mauvais jours de l'empire et des émeutes de 1831 et de
1832. Tu auras une lettre de moi pour chacun d'eux ; par exemple, tu
seras obligé d'aller de boutique en boutique, d'étage en étage, do
porte en porte, chapeau à la main , recueillir les suffrages. Il faut parer
la marchandise, mon gendre. Que les beaux grains de café soient
au-dessus du tonneau; sinon, c'est le voisin qui vend et chez qui l'on
va. Présente-leur ta politique dans le meilleur jour et près de la
croisée.
— Je ferai mieux.
— Il n'y a pas mieux, mon gendre.
— Je ne sais, monsieur Richomme, si je vous ai dit dans le temps
que j'avais le projet de publier une brochure dont je soignerai les
idées et le style, et où je persuaderai aux électeurs de notre arron-
dissement qu'il est dangereux pour eux de choisir un député qui n'en
soit pas. Je suis de l'arrondissement par mon domicile, qui est le
vôtre, et j'en suis encore par le sang, puisque j'ai épousé la fille du
plus estimable commerçant de la rue Saint-Merri.
— Je te remercie, Fleuriot , de ton éloge, mais je te dirai la vérité
tout entière. Tu ne passes pas pour un fort habile commerçant dans
l'arrondissement. On t'y estime pour tes talons; tu as fait brillam-
ment ton droit; tu écris avec goût, avec clarté; tu jouis d'une re-
nommée de probité incontestée; on désirerait cependant que tu te
montrasses plus souvent à la Rourse , que tu n'allasses pas toujours
en cabriolet chez tes confrères en droguerie, que tu ne portasses pas
214 REVUE DE PARIS.
constamment des bottes vernies et des gants blancs. — Au surplus
ceci n'a été remarqué que du moment où tu as affiché des prétentions
politiques.
— Mon cher monsieur Richomme, je ne vois pas le rapport qu'il y
a entre mes opinions et mes gants. Si je suis digne de représenter
l'arrondissement, mon cabriolet, que j'ai depuis dix ans, ne peut
m'ôter l'estime des électeurs. Mes moyens et les vôtres réunis sont
assez satisfaisans pour permettre ce luxe , dont il me serait pénible
de me priver. D'ailleurs , dans ma brochure , je démontrerai qu'il est
temps de ne pas exclure l'élégance des manières, de l'indépendance
même la plus absolue en matière d'opinions.
— Tu tiens à ta façon de penser, mais je crains que tu ne par-
viennes pas à changer celle des électeurs. Ils tirent des conséquences
de tout. Puisque nous sommes en train de causer en famille , je te
dirai également que ta femme est trop parée pour eux. Ils l'ont dit.
Fais-en ton profit , mon cher Fleuriot. Attends-toi surtout à leurs
observations si tu changes, comme tu en as la pensée, notre vieille et
noire enseigne : Au Balai cVor.
— Changer l'enseigne ! s'écria d'une voix tremblante et presque
indignée Fournisseaux , qui était remonté de la boutique en roulant
dans sa bouche un gros morceau de sucre trempé dans du cognac;
vous n'y pensez pas. Mais le Balai d'or est connu dans toute l'Europe
et au fin fond de Paris, comme le Mortier d'or de la rue des Lom-
bards, la Truie qui file de la pointe Saint-Eustache, la Barbe d^or
de la rue de la Ferronnerie. Changer le Balai d'or! Mais nous aurons
perdu toute confiance, nous ne vendrons pas pour deux sous d'ama-
dou. Les Russes et les Cosaques, de fiers conquérans pourtant , n'ont
pas touché à notre vieille enseigne. Et vous voudriez la changer! Ce
n'est pas moi qui me chargerai de la déclouer; je me donnerais plutôt
des coups de marteau sur les doigts à me les briser.
— Fournisseaux, dit M. Richomme, fais-moi l'amitié d'aller te
coucher; on ne t'a pas demandé ton avis dans la question. Contente-
toi de boire mon vieux cognac et de manger mon sucre.
— On y va , monsieur Richomme; quant au cognac et au sucre,
c'est un petit punch que je faisais dans ma bouche, répondit Fournis-
seaux en grognant comme un dogue qui reçoit un coup de la main d'un
maître chéri. On y va. Ce serait beau! murmura-t-il encore tout en
gagnant le haut de l'escalier, de changer l'enseigne.
— Vous avez entendu Fournisseaux , reprit M. Richomme; eh bien I
îl n'y a pas un marchand qui ne voie la chose comme lui. On ne saura
REVDK DE PARTS. 215
que penser de cette révolution dans le quartier. Ma fortune s'est faite
sous le Balai (Vor; c'est mon drapeau de victoire. Et vous le déchirez
avant d'entrer en campagne.
— Mais, papa, interrompit Lucette, nous remplacerons l'enseigne
du Balai par une belle enseigne en lettres tremblées dans une bor-
dure d'or, et on y lira : Maison de droguerie en gros de Fleiiriot,
gendre. Voyez si tous les établissemens de Paris ne se rajeunissent
pas depuis quelques années.
— Il ne s'agit pas de rajeunir, ma Lucette, mais de vivre. Les
grandes fortunes de Paris se sont faites sans tous ces diadèmes de
papier doré; elles se sont faites dans des caves. Vois les Gouriet, an-
ciens peaussiers de la rue Mauconseil, riches à galions. Entre chez
eux. Qu'y trouveras-tu? Trois vieilles chaises mal rempaillées, un
banc près du bureau, et pour bureau un billot sur lequel on a cloué
une planche; des murs de pierre, pour parquet les pavés de la rue,
et deux ou trois peaux de chevreau et de cheval dans un coin. Les
Gouriet ont trente maisons dans les cinquième et sixième arrondis-
semens, et douze vaisseaux sur mer. Voilà les Gouriet. Et les Chau-
miers, ces fabricans de chandelles à Ménilmontant, les connais-tu
encore, ceux-là? Ètes-vous passés l'un ou l'autre devant leur dépôt
à Paris, dans la rue de Berry, au Marais? Chaumier est assis sur le
fond d'un tonneau vide, près de la porte; et quand on vient le voir,
il vous fait la politesse de coucher le tonneau pour qu'il y ait deux
places. Je vous garantis, moi, qu'il fait pour trois millions d'affaires
par an sur ce tonneau. Vous lui donneriez deux liards. Je n'en fini-
rais plus si je te disais , mon gendre, tous les millions et les mille qu'il
y a dans la rue des Cinq Diamans, au fond de ses mauvaises cours
pleines de boue et de fumée, couleur garance, gluantes comme des
bonbons, rouillées comme de vieux couteaux. Je ne te nommerai
pas les Flochard, les Chamy, les Mauduits. C'est de l'or en barre.
Vois-tu, Fleuriot, quand l'or est sur l'enseigne, c'est qu'il n'est pas
dans la caisse.
— Mais, papa! répéta Lucette , Fleuriot entend mieux le gros que
le détail; s'il est nommé député, il aura des relations avec les plus
riches négocians expéditionnaires du Havre et de Bordeaux , et il
traitera directement avec le Brésil, le Mexique , les États-Unis et les
Indes.
— Soit, dit Richomme en regardant philosophiquement ses pan-
touffles; que chacun cède à sa vocation; au reste, ce que j'en ai dit,
ce n'est que par pure et bonne amitié pour vous , mes enfans. Je suis
216 REVUE DE PARIS.
le vieux sage des Petits-Déserts qui vous endoctrine avant de vous
quitter; il ne veut pas que ceux qu'il aime ne profitent pas de sou
expérience.
— Je vous remercie , mon cher monsieur Richomme , dit Fleuriot »
fort peu convaincu au fond des raisons de son beau-père; je me
représenterai sans cesse vos excellens conseils , et dans les occasions
difficiles j'aurai toujours recours à vous pour me conduire.
— Et tu ne me dis pas , mon gendre , l'époque à laquelle j'entrerai
en possession de mon château des Petits-Déserts.
— Mais quand il vous plaira, beau-père; le traité de vente est
rédigé , vous n'aurez plus qu'à le signer. Je pense cependant qu'il
serait convenable d'attendre jusqu'au milieu du printemps pour entrer
en jouissance; nous voilà arrivés en mars ; vous partiriez vers la fin de
mai ou le commencement de juin.
— Fin de mai ! commencement de juin ! tu n'as pas pitié de mon
impatience, Fleuriot; mais tout de suite! songe, songe que je sou-
pire après la retraite depuis plus de vingt ans. Et lorsque mon parti
est pris , lorsque j'ai liquidé toutes mes affaires jusqu'au dernier cen-
time , lorsque ma maison de droguerie est passée à ton nom , lors-
qu'enfin , mon gendre , j'ai des arbres, une maison de campagne , de
l'eau, des fruits, des poules, un bois, tu me dis froidement d'attendre
jusqu'au commencement de juin! Pas de délais; la marchandise est
vendue et payée : livrons-la. Je partirai , s'il vous plaît , mes bons amis,
dans huit jours; je dirai à M""^ Richomme de préparer ses paquets et
d'aller faire ses visites d'adieu au quartier. Ces devoirs remplis, en
route, Richomme! bon voyage aux Petits-Déserts.
J'ai une prière à vous adresser à tous deux, mes enfans, et vous
y aurez égard, j'en suis sûr. Fournisseaux est depuis trente-neuf ans
dans la maison du Balai d'Or. Lorsque j'allai le prendre à l'hospice
des orphelins , car ce pauvre Fournisseaux est bâtard, il n'avait que
six ans. Ce n'est pas un esprit merveilleux , mais c'est un fidèle ser-
viteur, et ils deviennent de plus en plus rares, un bon cœur d'homme.
Traitez-le bien, et quoi qu'il fasse, ne le renvoyez jamais sans m'avertir.
Tu dois l'aimer particulièrement, toi, ma Lucette, car un jour que
le feu avait pris aux mansardes où étaient déposées les essences et
les huiles, la chambre de ta nourrice, qui était tout auprès, fut
envahie par les flammes. Fournisseaux seul eut le courage de monter,
de marcher sur l'huile embrasée et de t'emporter dans ses bras avec
ta nourrice; ses deux pieds furent brûlés. On se souvient de pareil
service; je compte donc sur vos bons procédés pour Fournisseaux^
REVUE DE PARIS. 217
qui sera toujours un lion pour la défense de vos intérêts. J'ai pour
habitude , tu le sais , Lucette , de l'inviter à ma table le jour de Pâques
et le soir de Noël; mon père en usait ainsi envers ses commis, quand
ils avaient plusieurs années de service.
Le ton de profonde honnêteté avec lequel M. Richomme s'aban-
donnait à ces recommandations cordiales avec ses enfans, toucha et
attendrit Lucette , sa charmante fille. Elle s'enlaça au cou de son
père et l'embrassa avec force.
— Ah ça! s'écria tout à coup une voix du fond d'une alcôve, vou-
dras-tu bientôt te coucher, monsieur Richomme, j'ai les pieds glacés?
— On obéit, madame Richomme, répondit le droguiste en se
levant. Il dit bonsoir à sa fille par un gros baiser sur les deux joues,
et il serra la main à son gendre.
IL
Qui ne devinera la fin d'une soirée de dimanche, passée en famille,
à cette causerie bourgeoise , auprès du feu , entre onze heures et mi-
nuit? La maison Richomme avait reçu, et tout l'attestait dans la
chambre de réunion. La disposition des chaises indiquait encore les
petites agrégations qui s'étaient formées autour des tables d'écarté.
On eût dit aisément le sujet des conversations ou des petits jeux, rien
qu'à examiner la position respective des sièges. Ici un cercle indi-
quait qu'on avait joué au furet; là un fauteuil et deux chaises appre-
naient qu'une mère s'était placée entre sa fille et un premier commis
du quartier, afin d'encourager des aveux honnêtes , et pour en ré-
primer les trop chaleureux élans ; plus loin , une longue rangée de
chaises adossées exactement à la tapisserie disait hautement qu'à cette
place avaient figuré les mères invalides, les belles-mères, les vieilles
filles, les grosses demoiselles de comptoir, les antiques teneurs de
livres, qui ont des taches dans l'œil à force de tracer des accolades
aux profits et pertes; tous silencieux , impassibles, prisant de quart-
d'heure en quart-d'heure , jusqu'au moment où ils se prennent à rire
comme des bienheureux pour s'être rencontré cinq ou six dans un
même éternument. Il y avait eu soirée d'hiver chez M. Richomme,
le droguiste qui recevait le mieux à partir du passage du Grand-Cerf
jusqu'au passage Saint-Antoine; le seul droguiste qui s'élevait à la
prodigalité du punch. Son père s'était arrêté à l'orgeat. La transition
s'était faite par le thé, qui , du reste , est encore un peu demeuré à
l'état de médicament dans les rues Sainte-Avoye, d'Anjou et Sainte-
218 REVUE DE PARIS.
Croix-de-la-Breloiinerie. On parle encore de la profusion d'argenterie
en circulation aux soirées de M. Richomme. C'est à s'y noyer, disait
quelquefois Fournisseaux en emportant dans ses bras des douzaines
de timbales, des poignées de cuillères et des monceaux de cafetières.
Et cafetières , cuillères , timbales , bols , tout portait sur le manche
ou sur la panse ces mots gravés : Richomme, dror/uiste, au Balai
d'or. Aux grandes fêtes, on dansait jusqu'à trois heures; dans ces
nuits solennelles, les aiguilles des pendules étaient enlevées, pré-
cautions hiéroglyphiques dont Fournisseaux n'avait jamais osé de-
mander l'explication à M. Richomme. Pourquoi enlever les aiguilles?
Est-ce qu'on avait peur que quelqu'un ne les volât? Mystère resté
insoluble pour ce brave Fournisseaux, qui rayonnait comme une
bougie au milieu de ces fêtes de famille.
Fournisseaux avait quarante-cinq ans, mais il ne paraissait guère
en avoir que vingt-quatre, si toutefois il paraissait avoir quelque chose.
Car, ainsi que les professeurs , les commis épiciers et droguistes n'ont
pas d'âge; les professeurs, à force de vivre avec les enfans, leur pren-
nent leurs petites voix criardes, leurs petits gestes, leurs mignonnes
manies de sautiller, de courir toujours. Tels senties commis épiciers,
qui tiennent et de l'enfant par la confiture , et de la cuisinière par le
sel. La barbe leur pousse mal , ils ne savent ni marcher, ni tenir en
place , et l'habitude de tourner, de se heurter sans cesse dans la cage
de leur boutique , les réduit, les presse, les amincit; ils vieillissent
sans changer de forme. Et de môme qu'il y a des choux de Bruxelles,
parodie gracieuse mais un peu risible des choux ordinaires, il y a
également, et les commis droguistes et les professeurs sont du nom-
bre , des hommes de Bruxelles.
M. Richomme avait été d'une sincérité généreuse en recomman-
dant Fournisseaux à sa fille et à son gendre. Fournisseaux, qui
n'avait jamais su lire pourtant, connaissait la droguerie aussi bien
que son maître. Il en aurait remontré sur quelques [points au fa-
meux Émery lui-même, ce A^oltaire de la droguerie. Nul n'était
assez habile pour le tromper sur la qualité ou sur le prix d'une mar-
chandise, vînt-elle du fond des Indes. Il la palpait, la flairait, la goû-
tait, et il disait: c'est telle chose, et cela vaut tant. Une fois, il
couronna sa science par un fait qui mérite d'être cité. Un étranger
avait présenté aux plus fiers droguistes de Paris une poudre grise dont
il prétendait avoir vingt ballots en grenier. Qu'était cette poudre?
voilà ce que ne put dire aucun d'entre eux, et ce qu'ignorait le ven-
deur lui-môme, qui tenait la marchandise d'un parent, mort sans avoir
REVUE DE PARIS. 219
révélé le nom de son étrange legs. M. Richomme y laissa sa pénétra-
tion ; il renonça à deviner après avoir étudié, comparé, analysé l'em-
barrassante poudre. Qu'est-ce que cela? demanda-t-il à Fournisseaux.
Fournisseaux prend la poudre, la regarde, la sent, la met dans la
bouche, la savoure, et il dit en riant : C'est de la fiente de pigeon,
monsieur Richomme; nous pouvons la prendre à trois francs la livre.
Fournisseaux était un génie , Richomme l'embrassa.
Outre sa perspicacité , Fournisseaux possédait la force d'un bœuf;
Il remuait des ballots de six cents livres, roulait les pipes de rum
comme on le ferait d'un simple cerceau ; et il servait encore au ma-
gasin où l'on vendait aussi en détail. Levé à cinq heures, été ou hiver,
il ne se couchait qu'à minuit, long-temps après que les commis
étaient partis et que le teneur de livres avait méthodiquement es-
suyé toutes ses plumes , pris son parapluie et passé sous l'auvent du
magasin. Il avait vu marier M. Richomme , naître et marier Lucette,
et cela sans que sa position fût notablement changée. Trente-cinq
francs par mois étaient ses appointemens qui s'étaient élevés à ce
chiffre au bout de trente-neuf ans de service sans interruption. Mais
qu'aurait-il désiré de plus? Il laissait son argent dans la maison où
M. Richomme le faisait valoir, et il jouissait de toutes les paires de
bottes, de tous les pantalons, de tous les gilets de son excellent
maître , regrettant seulement parfois de n'être pas assez gros pour
porter sans y faire des plis ces dépouilles de famille. S'il eût eu de la
vanité, Fournisseaux aurait pu s'avouer que la fortune de son maître
provenait en grande partie de ses conseils et de son activité. D'un
mot, mais d'un mot plein de sens et de calcul, il fit un jour gagner cent
vingt mille francs à M. Richomme. Pendant les cent jours, une pa-
nique entraîna tous les droguistes de la place de Paris à se défaire de
leurs sucres. M. Richomme se disposait à les imiter; il y avait déjà
une parole presque donnée. Du haut d'une échelle où il était juché,
Fournisseaux , témoin du marché sur le point de se conclure , dit à
voix basse, et comme à part lui : monsieur Richomme, gardez! — Je
garderai, répondit M. Richomme, je suivrai ton avis, Fournisseaux.
— Trois jours après, les Rourbons rentrent; révolution dans le com-
merce; Richomme réalise cent vingt mille francs de bénéfice. Que
veux-tu pour récompense, Fournisseaux? lui dit son maître. — Une
cravate rouge, monsieur Richomme. — Cherchez un dévouement plus
beau chez les Grecs.
Ce qui est plus beau, c'est ceci :
Après la révolution de juillet, il y eut , chacun s'en souvient , une
220 REVUE DE PARIS.
effrayante crise dans le commerce; suspension de paiement partout.
M. Richomme avait 40,000 fr. à payer le 23 novembre, et il n'avait la
veille que 1,500 fr. en caisse : il était fou. Dans la nuit, il voulait se
tuer. Fournisseaux met son habit gris, son plus beau gilet, et il sort;
il va tout droit chez M. L Étonné, le banquier lui demande ce
qui lui vaut la faveur de cette visite. Voilà les clés de nos magasins,
répond Fournisseaux; je vous demande à emprunter 40,000 fr. là-
dessus. Je suis Fournisseaux , homme de peine de M. Richomme, le
droguiste. — Cette conûance sublime frappe le généreux banquier. —
Attendez un instant, monsieur Fournisseaux , lui répond M. L ;
je reviens. — Dix minutes après, Fournisseaux descendait l'escalier de
l'hôtel avec quarante billets de banque dans le chapeau. M. L
le rappela pour lui rendre les clés.
III.
Le gendre de M. Richomme était aussi d'une famille dont s'hono-
rait le commerce de la droguerie. Son père avait été le fondateur
d'une maison en grande renommée, non seulement à Paris où était
son comptoir principal, son centre commercial d'action , mais encore
à l'étranger. Esprit vaste, il ne confondait pas le petit négoce avec
l'industrie. Plusieurs voyages aux Indes et en Amérique , des études
en chimie, des connaissances variées en botanique lui avaient donné
des avantages extraordinaires sur ses concurrens, gens de boutique,
laçons d'épiciers et de pharmaciens de village. Quoique savant, il
avait réussi dans presque toutes ses opérations pendant plus de qua-
rante ans d'exercice. Sa mort légua à son fils, Alexandre Fleuriot, le
gendre de M. Richomme , près de 30,000 livres de revenu , indépen-
damment d'un nom en crédit et de l'établissement de droguerie du
faubourg Saint-Antoine. Celui-ci s'éloigna encore plus que son père
des traditions routinières de la spécialité; peut-être s'en éloigna-t-il
trop. Après avoir fait son droit, non pour être avocat, mais pour con-
naître à fond et savoir expliquer au besoin la législation commerciale,
Alexandre Fleuriot prit en dégoût la profession de son père qui de-
vait être la sienne. Au lieu de s'occuper, dans l'étude des lois, des
rapports du commerce avec l'administration du pays, il ne s'attacha
iiu'ù examiner la valeur, la portée et enfin la justice de la législation
en elle-même. La politique l'entraîna , et il négligea pour elle les in-
térêts positifs de la maison qu'il était appelé à diriger au moment où
son père se retirerait. Veim à une époque facile à l'ambition io^;
REVUE DE PARIS. 221
jeunes gens riches, il rêva , comme tant d'autres , celle de la tribune.
Selon lui , il était mille fois préférable de tirer ce glorieux bénéfice
de l'opulence de sa famille, que de chercher, au prix d'une foule de
risques, à en grossir le chiffre. D'ailleurs il voulait être député, et on
comprend qu'il se posât les plus spécieux raisonnemens du monde
pour avoir raison avec lui-même. Cette obstination fut un grave cha-
grin pour son père , enthousiaste de sa profession , et de vingt ans
trop vieux pour comprendre l'indifférence de la jeunesse pour cette
industrie qui commence au minéral le plus caché et ne finit pas aux
plus hautes branches du cèdre. Son espérance s'était flétrie. Comme
les Richorame, les Fleuriot, tous les Fleuriot avaient marqué dans
la droguerie; et le dernier rejeton mentait à l'arbre tout entier. Il
portait un fruit inconnu : la politique. D'année en année le chagrin
de cette déception s'aggrava au fond du cœur du vieux droguiste, et
le jour où son fils eut l'honneur de se faire nommer président du co-
mité électoral de l'arrondissement, il tomba malade. Son agonie ne
fut adoucie, car il alla promptement aux extrémités du mal, qu'en
apprenant que son fils allait se marier avec la fille de M. Richomme,
un bon et vieux droguiste comme lui. Il mourut presque consolé; il
pensa qu'un petit-fils à venir vengerait ce moment de faiblesse et de
désertion aux principes. Peut-être son fils lui-même y était déjà re-
venu puisqu'il s'alliait aux Richomme. Cette dernière opinion de feu
M. Fleuriot n'était pas bien fondée. Alexandre Fleuriot était entré
dans la famille des Richomme, moins par un retour aux doctrines
commerciales de sa race, moins, il faut aussi l'indiquer, par suite
d'un amour profond pour Lucette, moins surtout pour augmenter sa
fortune que pour profiter de l'influence de son beau-père sur les
coramerçans, les fabricans et les industriels de tout genre, enclavés
dans l'arrondissement dont il briguait la députation. M. Richomme
le recommanderait, l'accréditerait auprès des douteux (et il y en a
toujours tant), le raffermirait auprès des bien-intentionnés; enfin il
obtiendrait partout pour lui ce qu'il n'acquerrait jamais seul. Avant
la dernière soirée où il venait d'être encore question de ces démar-
ches à faire auprès des électeurs, Fleuriot avait déclaré ses intentions
à son beau-père , tout porté , comme on l'a vu, à se mettre à la dis-
position du mari de sa fille unique, Lucette; considération plus puis-
sante auprès de lui que celle d'avoir un gendre député. Le bonheur
de M. Richomme était moins difficile à réaliser; d'ailleurs, il était à
peu près atteint : vivre obscurément à la campagne avec sa femme le
reste de ses jours; et il avait déjà un pied dans cette retraite «i ar-
222 REVUE DE PARIS.
demment souhaitée. Dans huit jours il aura laissé pour toujours,
derrière lui , les tours Notre-Dame , la rue Saint-Merri et l'enseigne
du Balai d'or, triple souvenir, doux à évoquer à distance, au miUeu
des foins et au bruit du feuillage des grands marronniers.
Lucette et Fleuriot étaient restés seuls auprès du feu depuis que
M. Richomme et Fournisseaux avaient, à une heure bien indue pour
l'un et pour l'autre, regagné le lit où le sommeil ne les faisait jamais
attendre.
— Ne penses-tu pas , dit Fleuriot à Lucette , que cet appartement
est fort ridicule auprès de celui de ton amie de pension , M"^ Desro-
bert? qu'il y a du goût dans l'arrangement de ses tentures et dans le
choix de ses meubles? On peut recevoir, quand on est ainsi logé! et
si l'on ne reçoit pas, quelle figure fait-on dans le monde? de qui
est-on connu? comment se faire apprécier? On est toujours gêné
chez les autres. Peut-on môme aller chez les autres, si l'on n'est pas
en position de rendre les politesses qu'on vous fait?
— Il est bien difficile, répondit Lucette, d'établir une maison sur
un pied convenable dans le quartier où nous sommes , quelque désir
qu'on en ait. C'est à peine si les fiacres veulent s'y rendre. Pas de
trottoirs, pas de porte coclîère.
— Pas de cour où faire tourner un équipage, ajouta Fleuriot, On
ne peut guère se permettre que des soirées comme celle dont ton
père a régalé ses amis, ce soir. Quels amusans personnages! Il est
vrai, se reprit Fleuriot, que j'ai aperçu trois électeurs parmi eux,
hommes nécessaires; il faut les ménager. Oui! mais une fois député!
— Quand tu seras député , Alexandre , nous habiterons une belle
rue, large, bien éclairée. La rue Saint-Louis, au Marais, par exemple.
— Non pas la rue Saint-Louis, mon amie, mais plutôt la rue de la
Ferme des Mathurins, près de la Magdelaine. C'est riche; c'est au
bout du monde. On n'y peut aller qu'en voiture.
— C'est bien loin du marché Saint-Martin.
— Il y a des marchés partout à présent , fille de ta mère , dit Fleu-
riot en souriant de la naïveté , mais un peu dépité de voir sa femme
n'être qu'à moitié encore de son éducation du monde.
— Et nous irons souvent au spectacle, n'est-ce pas, Alexandre,
quand papa et maman seront partis?
— Oui , sans doute. Le foyer est un lieu où l'on rencontre les no-
tabilités littéraires et politiques, les députés au sortir de la chambre.
— Ainsi, Fleuriot, nous aurons une loge à la Gaîté. C'est un bien
joli théâtre.
REVUE DE PARIS. 223
— A l'Opéra, tu veux dire, ma bonne amie.
— A la Gaîté ou à l'Opéra, je n'y tiens pas; mais pour cela, comme
tu le disais , mon ami , il faut changer de quartier et habiter une autre
maison. Comme Stéphanie et Adèle seront surprises quand nous les
inviterons à dîner dans nos salons et qu'elles marcheront sur des car-
reaux tellement cirés qu'elles auront peur de tomber.
— On a des tapis dans les salons où l'on reçoit , ma bonne Lucette.
Penses-tu ensuite que tes bonnes amies Stéphanie et Adèle seront à
leur aise au milieu des personnes d'un autre rang que nous serons
obligés d'inviter? On doit toujours craindre de déplacer les gens
simples qui sont une curiosité pour les autres et une gêne pour eux-
mêmes, là où ils n'ont pas leur liberté.
— Je ne voudrais pas cependant me brouiller avec elles, mon ami,
dit Lucette , et ne plus les voir.
— Tu les verras toujours, mais plus souvent chez elles. Est-ce que
je veux te déplaire, te tyranniser? Je croyais que tu me comprendrais
mieux, toi qui as été élevée chez M™^ d'Aubray, toi qui, dans un salon,
ne dois rester étrangère à aucun sujet de conversation , car tu sais
l'anglais, l'italien, un peu l'allemand, et tu as eu les premiers prix
dans toutes les classes. Je ne pensais qu'aux occasions de faire valoir
ton mérite, en te choisissant une société nouvelle.
— Tu es bon et tu as raison, Alexandre. Je serai comme tu vou-
dras que je sois, pourvu que tu m'aimes.
Fleuriot prit la main de sa femme.
— Elle n'est pas encore ainsi que je le désirerais, pensa Fleuriot.
Richomme a déteint sur sa fille.
Les droguistes, Fleuriot avait raison , sont un peu comme l'outre-
mer : un grain écrasé par mégarde envahit les mains, le linge et jus-
qu'aux cheveux. On est bleu pour long-temps.
— Mais patience! ajouta Fleuriot, une fois le beau-père parti, je
la façonnerai à ma fantaisie. Bon cœur, esprit franc et doux, mais
habitudes de comptoir.
Et, en effet, Lucette était cela. Son mari la jugeait bien. Elle était
le type des filles de la bourgeoisie commerçante. A la pension , elles
ne diffèrent pas des demoiselles de l'aristocratie ; même visage frais,
plus frais souvent, même simplicité d'écolière, même degré au moins
d'intelligence et d'aptitude. Voyez passer une ronde de ces jeunes
filles dans le jardin d'une pension, sur le gazon anglais, et dites
quelles sont celles qui descendent des comtesses et qui le seront dans
224. REVUE DE PARIS.
un an , et celles dont les mères vendent des homards au marché des
Innocens.
Tant que Lucette était à la pension , elle n'était qu'une jeune fille
brune, aux yeux brillans, aux pieds un peu forts, car elle avait à
grandir beaucoup ; mais dès qu'elle était chez elle , dès qu'elle res-
pirait l'odeur du café ou du poivre , la métamorphose s'opérait. Ve-
nant en aide, aux jours de sorties, les vacances de septembre l'ache-
vaient. Pendant les vacances , son père lui faisait copier des factures,
avec force agrémens de plume , accolades et traits de toutes façons;
sa mère lui fourrait les bras dans des bouts de manches en serge
noire; son père lui disait : Copie-moi cette lettre! Sa mère lui
donnait des sacs de papier à étiqueter ; enfin elle avait presque la
valeur d'un commis. Et la chose lui plaisant de plus en plus, elle y
mettait toujours un peu plus d'amour-propre ; si bien qu'après huit
ans de pension , balancés par seize mois au moins de vacances , elle
avait acquis les connaissances variées d'une jeune demoiselle de la
Chaussée-d'Antin et pris les goûts de son excellent père, M.Richomme;
goûts qui étaient aussi ceux de Fournisseaux.
— Une fois ton père parti , nous commencerons par faire peindre
le magasin en bleu, dit Fleuriot en se levant.
— J'aimerais mieux que ce fût en vert, dit Lucette. Cela tient
mieux. Le vert résiste à l'éponge.
— Nous verrons , ma Lucette ; il est temps de nous retirer. J'ai à
revoir, demain de bonne heure, les derniers feuillets de ma brochure
aux électeurs de l'arrondissement.
IV.
On s'agitait beaucoup dans le magasin et autour du magasin de
M. Richomme. Attroupés devant leurs portes, les commis des maga-
sins environnans avaient quitté le comptoir, l'aune et la plume, pour
être témoins de deux évènemens qui exerçaient leurs langues mati-
nales comme ne l'eût pas fait un orage d'automne qui eût enlevé les
tours Notre-Dame pour les déposer dans la plaine des Sablons. L'un
de ces deux évènemens était le départ de M. Richomme pour sa
terre des Petits-Déserts, l'autre l'enlèvement de la vieille enseigne
du Balai d'or.
M. Richomme courait comme un cerf du magasin au premier
étage , d'où il descendait des paquets , des porte-manteaux , des pa-
REVUE DE PARIS.
niers et des sacs de nuit, et du magasin encore à la grande voiture
de déménagemens stationnée le long du trottoir. En suspens entre
deux idées, il demeurait quelquefois cinq minutes à la même place,
tenant un carton à chapeau d'une main et une cage de l'autre. Puis
il reprenait son activité brouillonne, sans remarquer que ses vieux
voisins, marchands de nouveautés, clincaillers et droguistes, riaient
entre eux de son costume inusité. Sa grosse tête de dogue, mais de
dogue honnête, se voyait à peine sous un chapeau d'une dimension
outrée, comme en portent les Brésiliens dans les pampas de l'Ura-
guay. C'était un feutre sans proportion avec le soleil de Paris. Il y
entrait au moins la toison de dix castors. Aussi paraissait-il éprouver
quelque difficulté à regarder devant lui sous un rebord avancé en
manière de toit. Mais un homme qui renonce au monde pour vivre
aux champs doit s'habituer à ces inconvéniens , comme à porter des
guêtres de cuir boutonnées tout le long de la jambe jusqu'au dessus
des genoux, supplice réalisé par M. Richomme, qui, emprisonné
dans ce fourreau inflexible , marchait tout d'une pièce , ou plutôt ne
marchait pas; il avançait. Ses épaules étaient chargées de tout le
mouvement de son corps : elles étaient prises dans un habit de
chasse , semé de boutons a tête de sanglier, symbole de l'exercice
violent auquel il se préparait et dont il se réjouissait en idée.
— C'est un autre homme, disaient les voisins, qui ajoutaient avec
un peu d'envie : Voilà ce que c'est que d'être riche; on se retire au
bel âge, on va vivre à la campagne. Mais les Richomme ont toujours
été heureux : c'est connu. Son père se retira à cinquante-cinq ans.
Après tout, c'est mérité; souhaitons-nous-en autant, voisin.
Attentif au moindre mouvement de son maître, Fournisseaux
touchait à tout ce que touchait M. Richomme; il marchait dans ses
pas, regardait par ses yeux, parlait par sa voix; en sorte qu'ils
étaient deux , qu'il y avait quatre mains pour soulever un panier
d'osier à porter au bout du doigt. Comment Fournisseaux aurait-il
été moins dévoué à son maître à l'heure suprême de la séparation ,
lui, l'ombre portée de M. Richomme, le mur qui lui avait fait écho,
le miroir où il s'était réfléchi pendant plus de trente ans? Au fond de
son cœur, il était désolé; il perdait, le même jour, père, mère, pa-
trie, en se séparant, en se disjoignant plutôt du droguiste de la rue
Saint-Merri. On lui enlevait la moitié de lui-même, le drap fort et
ample dont il était l'humble et fidèle doublure. De son côté, M. Ri-
chomme ressentait un chagrin réel de s'éloigner de ce front étroit,
mais où il lisait toutes les étiquettes de ses marchandises; de ce nez
TOME V. MAI. 16
226 REVUE DE PARIS.
retroussé et taché comme une fraise de l'arrière-saison, mais si vif,
si sûr à distinguer la bonne de la mauvaise marchandise cachée;
de ce visage sans virilité , sans caractère , mais de la nullité la plus
loyale de France. Depuis trois jours, il ne l'appelait plus que mon
bon, mon petit, mon vieux Fournisseaux. Chaque fois qu'ils pas-
saient ensemble sous la porte du magasin pour déposer dans la
tapissière quelques piles d'assiettes ou quelques douzaines de draps,
ils relevaient la tète et regardaient, avec une confusion, avec une
douleur communes, l'échelle destinée à l'ouvrier qui allait déclouer
l'enseigne du. Balai cTor. Ce n'était pas moins pour tous les deux que
l'exécution en place publique de leur meilleur ami. Que d'éloquens
regrets dans leurs regards et dans leurs soupirs dérobés aux autres!
sans se communiquer leurs pensées, ils semblaient se dire : enfin le
jour est venu ; le crime va se consommer , pleurons ! A force de passer
et de repasser sous cette enseigne , ils s'attendrirent tant , que s'étant
trouvés seuls un moment au fond du magasin , Fournisseaux exprima
à son maître un désir que celui-ci avait déjà lu dans ses yeux. « Je
vous la demande ! s'écria Fournisseaux. — Tu l'auras, répondit M. Ri-
chomme. — Et je la mettrai dans ma chambre, dit Fournisseaux, en
travers, derrière mon lit; et là, personnelle viendra l'enlever! — Je
te remercie, Fournisseaux, répondit M. lUchomme; mais silence!
voici mon gendre et ma fille. »
Fleuriot mettait tout l'empressement dont il était capable à con-
vaincre M. Richomme du regret qu'il éprouvait de son départ,
glissant à travers ses phrases filiales des sollicitations nombreuses
pour que ses espérances électorales n'eussent pas à souffrir de cet
éloignement. Comme pour prendre date de ses dernières instances,
il offrit à son beau-père un superbe fusil de Lefaucheux , à deux
coups, incrusté de nacre à la crosse. Radieuse surprise de M. Ri-
chomme qui , dans ses rêves de chasse où il se voyait déjà dépeuplant
sans pitié le ciel et la campagne, n'avait oublié qu'une chose, c'était
de se procurer un fusil. Rien ne se compare à sa joie, semblable à
celle d'un enfant qui reçoit pour la première fois un tambour; il
retourne l'arme dans tous les sens , l'admire , la fait admirer à Four*-
nisseaux, qui, dans son étonnement béatifique et timoré, dit à son
maître :
— Prenez bien garde au moins de ne pas vous brûler la cervelle
l)ar imprudence.
Confiant dans son adresse, Richomme sourit de la naïveté de Four-
nisseaux, et coucha en joue sa fille et sa femme, la bonne M"'' Ri-
REVUE DE PARIS.
chomme, toute attendrie, toute contrite d'entendre au moment
même sonner dix heures au clocher fêlé de Saint-Merri.
— Tu parais triste, femme, lui dit Richomme; nous n'allons pas
au fin fond de la Cochinchine. Elle t'a remué le cœur, cette vieille
cloche de la paroisse.
— Elle a sonné la mort de ma pauvre mère , notre mariage , le
baptême de notre Lucette et son mariage aussi. On n'est pas indif-
férent à ces souvenirs ; c'est plus fort que soi , Richomme.
— Bonne madame Richomme, dit tout bas Fournisseaux ; voilà un
véritable cœur d'agneau, elle vous regrette celle-là. Y a-t-il du boa
sens à s'expatrier de sa rue , et de la plus belle rue de Paris , encore ,
quand on est si riche?
— Voyons, ne pleure pas, madame Richomme; je ne suis pas déjà
trop brave , moi.
— C'est que c'est bien triste, mon ami, répéta la femme du dro-
guiste , de perdre de vue ce qu'on a toujours eu sous les yeux pendant
tant d'années.
— Je n'en disconviens pas, ma femme.
— Quand l'été nous nous mettions sur la porte, toi , en veste de
nankin piqué; moi, en robe de bazin rayé; nous nous plaisions, tu
t'en souviens, monsieur Richomme, à voir le marchand de nou-
veautés du coin , et tout le monde qui entre chez lui : c'est un petit
Palais-Royal. Et M""' Javiron , la mercière, qui venait nous dire bon-
jour; et M. Nouëtte, le chapelier, ce bon M. Nouëtte que nous ne
reverrons plus, qui t'offrait toujours l'étrenne de sa tabatière.
— Et la rue des Lombards, dit tout à coup Fournisseaux en jetant
sa tête entre celle de W"" Richomme et celle de son mari.
— Et la rue des Lombards! répéta avec amertume M""' Richomme.
— On ne te demande pas ici pour que tu viennes distiller ton mot ,
répliqua M. Richomme en frottant ses deux mains contre la crinière
hérissée de Fournisseaux, moitié en maître fâché de tant de liberté,
moitié en ami touché de la licence.
— Zoé , ne te monte pas ainsi l'imagination , s'efforça-t-il d'ajouter
avec plus de calme; si nous changions une ville pour une autre, je
n'essaierais pas de te consoler; mais nous quittons l'arrondissement
et le quartier pour aller vivre à la campagne, aux champs, aux Petits-
Déserts, où nous trouverons le repos. Ne désirais-tu pas le repos?
— Sans doute, monsieur Richomme, sans doute.
— Nous fréquenterons des bourgeois retirés comme nous. N'as-tu
pas dit cent fois : Toujours travailler! pas de trêve à nos vieux jours!
16.
228 REVUE DE PARIS.
— Je ne dis pas non.
— Sois donc raisonnable; veux ce que tu as voulu.
— Et moi, je vous écrirai toutes les semaines, maman, pour vous
donner des nouvelles de vos amis du quartier, de M"* Farge, de
M"* Blessois et de votre ami M. Burdin.
— Oui! ne manque pas, entends-tu, Lucette? Mais est-on bien
sûr, Richomme , que les lettres ne s'égarent pas d'ici aux Petits Dé-
serts? C'est si loin!
— Tu n'y penses pas, M"^ Richomme; je suis en correspondance
réglée avec les négocians de Pondichéry.
— Alors, c'est différent, mon ami. Oui, écris-moi, Lucette; mais
forme bien tes lettres surtout , ma mignonne.
— Oui, maman.
Ici le dialogue auquel participaient M. et M"" Richomme, Fleuriot,
sa femme et Fournisseaux , fut brisé comme par un coup de hache.
On déclouait l'enseigne ! Fournisseaux eut un irrésistible mouvement
d'indignation; il se jeta comme un fou sur le fusil de M. Richomme.
On eût tiré à bout portant sur son maître qu'il ne se fût pas senti
emporté avec tant de violence. Richomme le retint ; mais il tremblait
en le retenant. Sa poitrine se soulevait à chaque coup de marteau
de l'ouvrier ; non moins agitée , M""* Richomme laissa tomber sa tête
sur l'épaule de sa fille. Fleuriot était impassible. Les ambitieux n'ont
pas de cœur. Dans le pauvre Fournisseaux, l'indignation comprimée
se changea en larmes. Il pleura comme un enfant. Cet homme de
rien, qui n'avait ni père, ni mère, ni parens, ni amis, éprouva tous
les sentimens humains à la fois , et tous les sentimens de douleur,
quand il vit descendre , couverte de toiles d'araignées , noircie , indé-
chiffrable, à demi brisée, la vieille, la vénérable enseigne du Balai
d'Or. A peine toucha-t-elle la terre, qu'il s'y précipita , la chargea sur
ses épaules émues et traversa le magasin en criant : « Elle est à moi ! »
Fournisseaux avait sauvé le drapeau, honneur de la maison. Il
monta l'enseigne à sa chambre.
— C'est fini! dit stoïquement Richomme : partons!
V.
Après avoir pressé la main à tous ses confrères les marchands du
voisinage , après avoir distribué et reçu des adieux sur le seuil de
chaque boutique, après avoir embrassé sa fille Lucette, son gendre
Fleuriot , et frappé amicalement sur l'épaule de Fournisseaux , que
REVUE DE PARIS. 229
le dévouement et la tristesse avaient rehaussé à la plus noble expres-
sion de la fidélité domestique ; après avoir placé sa femme dans la
carriole de voyage, M. Richomme, le cœur abattu, mais délibéré,
s'appuya sur le marche-pied pour partir.
Un homme le retient par les pans de son habit. Il reste suspendu
sur le marche-pied.
— Que me veut-on?
— C'est moi , monsieur Richomme ; Versolois.
— C'est vous, monsieur Versolois; j'en suis bien fâché, mais
vous le voyez , je pars pour ma terre.
— Je n'ai qu'un mot à vous dire; un simple mot. J'ai une partie
de cannelle.
— Il est trop tard. Je me suis retiré des affaires. Adieu, monsieur
Versolois.
— Cent quintaux , pour Ceylan. Une belle affaire.
— Impossible de vous entendre.
— Cinquante pour cent de bénéfice' à réaliser dans trois mois.
— C'est beau, dit Richomme en abandonnant le marche-pied et en
touchant la terre.
— C'est superbe , monsieur Richomme ; voyez les échantillons.
Et M. Richomme prit la cannelle, la brisa, la sentit et la goûta
en s'écriant :
— C'est du fin , c'est du relevé. Vous dites cent quintaux. La place
de Paris en manque.
— Cent quintaux, monsieur Richomme. Vousles prenez, n'est-ce pas?
— C'est que je ne suis plus dans le commerce; je suis rentier, je
suis bourgeois, je suis un ermite.
— On est toujours dans le commerce pour d'aussi belles affaires.
Quand faut-il livrer?
— Puisque vous m'y forcez , livrez tout de suite. Mais je ne mets
point de signature. Tout au comptant , rien qu'au comptant.
— Comme il vous plaira.
— Fleuriot, cria Richomme à son gendre , tu régleras au comptant
avec M. Versolois cent quintaux de cannelle. Adieu , monsieur Ver-
solois ! c'est ma dernière affaire dans ce monde.
Cette affaire avait retardé d'une heure le départ de M. Richomme.
Comme il remontait pour la seconde fois en carriole , un homme
plus fort que lui le prit par le milieu du corps et le remit à terre.
— Tiens ! c'est toi , Demarrois.
— C'est moi , Richomme.
230 REVUE DE PARISi
— Tu arrives à temps, Demarrois, pour ra'embrasser. Je pars pour
les Petits-Déserts. Je ne suis plus dans le commerce. Souhaite-moi
un bon voyage.
— Un moment. J'attends de notre vieille amitié que tu m'endosses
ces huit lettres de change que j'ai souscrites à Bruny. Tu sais que je
suis d'une exactitude éprouvée.
— Je le sais, mais j'ai rompu avec les affaires....
— Mais pas avec l'amitié , Richomme. Nous avons fait nos cam-
pagnes ensemble; tu as été plus heureux, Dieu soit béni! Ce n'est
pas une raison pour me désobliger.
— Moi, te désobliger I
— Signe donc vite !
— Allons! ce sera ma dernière signature.
— Fournisscaux , une plume et de l'encre.
— J'en étais sur, Richomme; tu es un ami rare.
Sur son chapeau, Richomme signa une à une les huit lettres de
change et les rendit à Demarrois, qui s'en alla content après avoir
encore enlevé une heure au bonheur rural de son ami.
— Pour cette fois , je partirai , dit Richomme en courant à la car-
riole au fond de laquelle sa femme s'était endormie.
— Monsieur, je suis votre huissier, lui dit un homme qui s'interposa
entre lui et la carriole.
— Je vous reconnais bien, monsieur Rameau, mais laissez-moi
passer. Je monte en voiture pour ma terre des Petits-Déserts. Adres-
sez-vous à mon gendre Fleuriot qui me remplace. Adieu.
— Ceci ne concerne que vous. M. Jérumin a fait banqueroute.
— Banqueroute !
— Vous êtes pour vingt-deux mille francs dans la faillite.
— N'en parlons plus. C'est un malheur ; mais permettez-moi de
monter.
— Encore un mot. M. Jérumin laisse quelques milliers de char-
bon....
— Que m'importe? J'ai déjà fait mon deuil de cet argent.
— Quelques barriques de goudron....
— J'abandonne tout.
— Deux immeubles , rue de V Homme armé.
— Laissez-moi tranquille! Monsieur Rameau, je vous le répète:
abandon complel de tout. Je l'ai assez répété.
— Vous ne le pouvez pas, monsieur Richomme.
— Comment cela?
REVUE DE PARIS. 231
— Comme vous êtes le plus fort créancier, vous avez été nommé
syndic de la faillite.
— Syndic! syndic! Il faudra que j'assiste à toutes les assemblées
de créanciers tous les huit jours. Mais ma terre! mon repos!
— J'en suis désolé! c'est indispensable.
— Ah ! c'est ce que nous verrons , s'écria M. Richomme , en pous-
sant M. Rameau , en s'élançant dans la carriole et en fouettant le
cheval de toute la longueur de son bras.
Il fut bientôt sur les quais , et alors laissant la conduite de la car-
riole au conducteur, il s'enfonça dans un coin , la tête cachée sous
son chapeau cyclopéen , de peur d'être aperçu par quelque négociant,
courtier ou commis en rapport avec sa maison de droguerie.
— Enfin je suis heureux! je suis libre! murmura-t-il quand il eut
aperçu les arbres plantés au-delà de Bercy. Je n'ai plus aucun lien
avec Paris !
Cependant M. Richomme , malgré son exclamation , pensait à son
achat des cent quintaux de cannelle, à sa signature apposée au bas de
huit lettres de change, à sa nomination de syndic dans la faillite de
M. Jérumin. Si la cannelle allait baisser tout à coup, si Versolois ne
payait pas; soucis, remboursemens ; si le tribunal de commerce le
forçait à être syndic?
Voilà cet homme retiré des affaires. Debout sur le marche-pied , il
avait contracté trois préoccupations chagrines qu'il emportait dans
saretraite. Mais lacarrioletraversaitCharenton. Jamais M. Richomme
n'avait vu la jonction de la Marne et de la Seine. Il admira.
VI.
Pressé de rajeunir l'établissement de la rue Saint-Merri, malgré
les remarques si sensées de son beau-père, Fleuriot appela les archi-
tectes, les maçons , les menuisiers et les peintres , et les restaurations
locales commencèrent avec une effroyable activité. Comme les
hommes politiques , les maçons ne reconstituent qu'après avoir tout
démoli autour d'eux ; sous la pioche de fer et le levier, les murs de la
maison de droguerie furent renversés ; les plafonds s'écroulèrent ; des
ruisseaux de poussière sortaient des croisées et des portes, des
poutres monstrueuses barraient l'entrée. La besogne fut longue,
Fournisseaux en maigrissait à vue d'oeil : chaque coup de marteau
tuait une de ses habitudes , pulvérisait un de ses souvenirs ; où il
cherchait un mur, il heurtait un escalier; où il croyait trouver l'esca-
232 REVDE DE PARIS.
lier, il rencontrait le vide; où il se figurait pouvoir penser, il se
cognait le front. Sa chambre même ne fut pas respectée; on en
troua la cloison pour ménager une ouverture à une bouche de chaleur,
et on démolit l'étroite bande de plomb qu'il ornait de pots de réséda,
afin de laisser l'espace libre à une chaîne électrique, car la maison
s'arma d'un paratonnerre , autre douleur pour Fournisseaux.
Après l'invasion des maçons eut lieu l'invasion des peintres : portes,
volets, corniches, reçurent un vernis élégant et frais; on imita le
marbre et le granit aux soubassemens : la maison , de la tête aux pieds,
fut magnifique et empestée; mais que ne souffre-t-on pas pour être
beau? L'amour-propre de Lucette s'enivrait à l'odeur de l'essence
comme l'esprit d'un buveur à l'aspect d'une cave de Bercy, remplie
de Champagne et de xérès. Dans le travail des embellissemens, elle
avait été chargée par Fleuriot du choix des tapisseries; honneur dont
ses prédilections bourgeoises eurent un peu à souffrir. Elle n'acheta
chez son marchand que des tapisseries à sujets historiques ; elle s'en-
goua pour la Fête du soleil chez les Incas, Ventrée des Français à
Madrid, et rétablissement des braves de Varmée de la Loire au champ
d'asile. Grand Dieu! avait dit Fleuriot envoyant ces tapisseries; mais
ma chère amie, ce sont là des tapisseries de restaurant; c'est d'un
goût suranné , permets-moi de te le dire. Rapporte au marchand ces
vieilleries de vingt ans et demande-lui un papier uni, gris tendre,
ondulé et jouant le satin. — Un peu blessée de la leçon, Lucette avait
corrigé son erreur, tout en regrettant et les Incas avec de si ébourif-
fantes plumes sur la tête , et le temple du soleil d'un si magique effet
entre deux trumeaux. Aux grands applaudissemens de Fleuriot, elle
fit couvrir les murs d'une tapisserie exquise, si exquise, que Four-
nisseaux, chaque fois qu'il entrait dans les appartemens, ôtait ses
souliers, son chapeau, et faisait par mégarde le signe de la croix.
Son émotion était celle qu'il éprouvait en entrant dans l'église de
Saint-Merri , sa paroisse. Mais son respect devint de la tristesse et
presque de la mélancolie , lorsque les peintres enlevèrent aux boîtes
du magasin leur croûte de couleur de boue pour les habiller d'une
couche de bleu , ainsi que l'avait arrêté Fleuriot dans son système
d'améliorations; et, profanation indicible aux yeux de Fournisseaux ,
lorsqu'ils effacèrent les anciennes dénominations des marchandises
enfermées comme échantillon dans ces boîtes , pour les remplacer
par les désignations prises dans la nouvelle nomenclature chimique.
Le bi-carbonate de soude le mettait au désespoir: bi-carbonate!
le deutoxide le crispait. Jamais il n'apprendrait ces mots-là , il était
REVUE DE PARIS. 233
trop vieux; il se respectait trop. Il lui paraissait odieux d'appeler la
pierre infernale, nitrate d'argent. Pierre, parce que c'est une pierre,
disait-il, infernale, parce qu'elle brûle; nitrate d'argent! les misé-
rables.
Le mauvais vouloir de Fournisseaux devint à la fin trop visible aux
yeux de son maître qui le traita fort mal un certain jour. Fleuriot
imagina de donner à Fournisseaux une espèce de livrée obscure ,
indéterminée, sans aiguillettes ; un habit-veste à boutons d'or ornés
d'un filet. La transition à la livrée complète était adroite; l'essai fut
cependant vivement rejeté par le commis, trop habitué à aller en
manches de chemises et à porter dans les grandes occasions un bonnet
de papier gris; c'était pour lui changer de religion; il refusa. Fleuriot le
regarda avec un air qui voulait dire : Vous êtes libre, monsieur Four-
nisseaux, de vous vêtir comme vous l'entendez; mais je suis libre
aussi de vous renvoyer. Ce regard fut un saumon de plomb sur la
poitrine de Fournisseaux. Ce n'est pas ainsi, pensa-t-il, que M. Ri-
chomme se conduisait avec moi; il m'eût battu plutôt, mais il ne
m'eût pas regardé. Est-ce que je saurais jamais porter ce bel habit,
moi ! cela m'irait comme une soutane d'archevêque à un loup. Mais
comme il m'a regardé! ton compte est fait, se dit Fournisseaux; je
ne digérerai jamais ce regard !
Pourtant , trois jours après, Fournisseaux était au magasin en su-
perbe livrée brou de noix et en cravate blanche. Il avait cédé. Mais
qu'il était honteux dans cet habit! Il se cachait tant qu'il pouvait; il
se fourrait dans les coins; et pour cinq cents francs, il ne se fût pas
mis sur la porte. Douleur nouvelle , le soir, le gaz , dont il était l'en-
nemi personnel, illumina le magasin. C'est à faire périr toutes les
marchandises, murmurait-il; en trois jours de temps nos sucres
seront cuits. Mais que leur a fait l'huile? Pour peu que cela dure,
ajoutait-il , ils changeront la manière de parler.
Ce même soir d'éclairage au gaz , c'est-à-dire d'inauguration pour
le magasin, ou, pour mieux s'exprimer, d'inauguration pour la mai-
son, Stéphanie et Adèle vinrent rendre visite à Lucette, qu'elles
n'avaient pas vue pendant le remue-ménage des réparations. Elles
furent reçues avec joie par Lucette , empressée , on le suppose , de
leur montrer le résultat brillant des changemens opérés.
— Oh! que c'est beau! s'écrièrent-elles toutes deux ensemble en
montant au premier étage par l'escalier éclairé au gaz. C'est comme
aux Tuileries.
234 REVUE DE PARIS.
— Tu trouves? dit Lucette à Stéphanie qui n'avait jamais vu que
l'Intérieur de riIôtel-de-Ville en plein jour.
— J'aurais peur de salir ce joli bois, si j'y appuyais ma main, ajou-
tait Adèle.
— Et quand elles verront le salon, pensait Lucette, que diront-
elles?
Les deux amies ne dirent rien en voyant le salon. L'éblouissement
fut si vif, si profond, qu'elles se turent et qu'elles furent obligées de
s'asseoir. Elles étaient pétrifiées d'admiration. Les lampes brûlaient,
le feu des deux foyers rougissait sous le marbre, et solennisait
l'acajou et le palissandre de chaque meuble. Les grappes du lustre
en cristal les fascinèrent.
— Approchons-nous du feu , dit Lucette à ses amies pour les en-
courager. Il ne fait pas très chaud ce soir.
C'est à peine si Stéphanie et Adèle osèrent s'asseoir près du feu,
tant leurs petits bonnets de tulle, leurs robes simples, les humihaient
devant tant de richesses mobilières.
Elles auraient été muettes tout le temps de l'entrevue, si Adèle,
qui s'était laissée tomber dans un vaste fauteuil à roulettes, n'eût, en
cherchant un point d'appui à terre, fait rouler le fauteuil loin de la
cheminée. Confusion naïve, plus elle voulait l'arrêter, plus elle rou-
lait avec lui ; en sorte qu'en prolongeant cette lutte , elle fut bientôt
au bout du salon , toute honteuse et toute riante de sa gaucherie.
Comme Luceltc et Stéphanie riaient également de leur côté avec la
même franchise, la timidité générale s'envola, et les bonnes amies
s'épanchèrent.
— Comme on donnerait un beau bal, ici, dit Stéphanie.
— On pourrait aisément former six quadrilles, ajouta Adèle.
— Et nous danserons , je l'espère , avant la lin de l'hiver, dit Lu-
cette. Et si vous valsiez un peu! — J'ai là mon piano.
— Je veux bien !
— Et moi aussi!
— As-tu quelques airs de Musard, là, Lucette?
— J'ai toutes les contredanses et les valses de Musard ; mais je les
cache; mon mari prétend que ce n'est pas assez sérieux. Mais en
place, mesdemoiselles, en place!
Au son du piano, Adèle et Stéphanie, si timorées d'abord, val-
sèrent comme deux folles, autour des tables chargées de porcelaines,
sous le beau lustre à girandoles , faisant voler à grandes bouffées
REVUE DE PARIS. 235
sur leur passage les tentures des rideaux. Et Lucette était aux anges;
elle s'épanouissait; elle riait; elle était si heureuse et si gaie, qu'elle
sonna pour que Fournisseaux montât du cassis et trois petits verres.
Après la danse , les rafraîchissemens.
— Vous n'aviez pas besoin de sonner, mademoiselle , j'étais là , je
regardais danser entre les deux batlans de la porte. Ah! vous êtes
une bonne petite bourgeoise, vous! Le sang de M. Richomme ne peut
mentir. Pas fière !
— Va donc chercher ce cassis , bavard!
— A la bonne heure , elle me maltraite celle-là! Il n'y a plus qu'elle
pour m'appeler gourmand , paresseux , bavard , et encore !
Fournisseaux monta le cassis, et les trois amies allaient boire à
leur fraîche santé et au bonheur d'avoir bientôt un bal dans les beaux
salons.
Les trois petits verres restèrent en l'air.
Fleuriot entrait au salon.
— Mais, continuez, mesdemoiselles, je vous en prie, dit-il; mais
d'un ton qui figea l'hilarité des trois amies. Ma présence n'est pas
celle d'un étranger; que je n'interrompe pas le plaisir que vous avez
à être réunies. Je vous remercie de venir tenir compagnie à ma
femme. Je te charge, Lucette, de rappeler ces demoiselles à leur
gaîté, et je vous demande pardon de ne pas rester avec vous. Un
travail m'appelle dans mon cabinet. Bonsoir, mesdemoiselles.
— Adieu, Lucette! s'écrièrent Stéphanie et Adèle dès que Fleuriot
ne fut plus là; adieu, amie. Viens nous voir le plus souvent que tu
pourras. — Recommandation qui, à peu près, voulait dire: nous ne
reviendrons pas tous les jours.
— Mon mari vous paraît peut-être un peu froid. C'est de la poli-
tesse chez lui. Il voit beaucoup le grand monde , où il faut être froid,
m'a-t-il dit, pour paraître bien élevé. Fleuriot est bon.
— Nous le trouvons charmant, dit Adèle qui, ainsi que Stéphanie,
était déjà dans l'escalier; nous nous en allons, parce qu'il est tard.
Adieu, bonne!
— Serez-vous chez M™^ Canillon , dimanche? leur demanda Lucette
à voix basse du haut de la rampe.
— Oui!
— Eh bien! j'irai. Jouera-t-on au loto?
— On jouera au loto et au furet.
— Bon! Je n'y manquerai pas.
— Nous t'attendrons.
236 REVUE DE PARIS.
— Oui.
— Adieu !
— Adieu!
VII.
Quand Fleuriot sortit de son cabinet pour passer dans le salon , sa
figure exprimait un contentement dont il ne tarda pas à confier la
cause à sa femme. Glissant son bras sous celui de Lucette, il la sou-
leva doucement de la place qu'elle occupait près du feu , et ils se
promenèrent à petits pas. Il y a des momens où les hommes pren-
nent la joie de leur ambition pour de la tendresse; et parce qu'ils ont
besoin de livrer passage à la lave de l'orgueil qui les tourmente et les
brûle, ils s'imaginent avoir de l'amour ou de l'amitié. Fleuriot sou-
riait au joli visage de sa femme en s'inclinant sur elle; et, par mo-
mens, il quittait son appui docile, pour se frotter les mains avec la
trivialité du parvenu. Au bout de vingt ans de grandeur et de prospé-
rité , un parvenu se frotte encore les mains.
— Sais-tu d'où je viens, Lucette?
— Du cercle des droguistes, sans doute?
— Tu plaisantes. Moi, au cercle! J'ai fait ma première visite aux
électeurs de l'arrondissement.
— Mais tu avais promis d'attendre les lettres d'introduction que
devait t'écrire mon père.
— J'ai brusqué la partie. D'ailleurs, je suis justifié de ma hardiesse.
J'ai réussi.
— Ah ! tant mieux , mon ami. Bien vrai ?
— Pleinement réussi. On se fait des montagnes de tout, quand on
est à distance. Et crois-tu que j'aie suivi à la lettre les leçons de ton
père; que j'aie fait mes visites à pied; que j'aie ôté mes gants blancs
avant d'entrer; que je me sois fait petit peuple, boutiquier détaillant,
pour manger les votes dans la main des électeurs. Comme tu me vois.
Tout en noir, en gants blancs ; mon cabriolet à la porte.
— Raconte-moi cela, dit aussitôt Lucette en soufflant sur les
deux bougies placées sur son piano.
— Pourquoi éteins-tu ces bougies, mon amie?
— Mais, par économie, mon ami : puisque la lampe est allumée,
à quoi bon les bougies? nous y voyons assez pour causer.
— Soit! dit Fleuriot en se mordant les lèvres. Il reprit : J'ai d'a-
bord rendu visite aux électeurs de la rue des Lombards. Quelles
excellentes gens ! Heureusement je me suis présenté le premier ;
REVUE DE PARIS. 237
car, entre nous, je crois qu'ils sont pour le premier venu. Leurs
femmes, surtout, m'ont parfaitement accueilli. Notre maison les
émerveille. Ils sont au courant des embellissemens, qu'ils louent
outre mesure, pour être invités à dîner, sans doute. Je ne saurais
te dire celui que j'ai trouvé le plus facile à ma proposition de les repré-
senter. Ils adhéraient à tout ce que je disais. « Mais, comment, mon-
sieur Fleuriot , je te répète ici leurs propres expressions , nous sommes
tout à vous. Vous nous faites vraiment trop d'honneur en prenant la
peine de passer chez nous pour si peu. Vous n'aviez qu'à nous
écrire deux mots, et votre but aurait été rempli. » Là-dessus , je re-
merciais, et je sortais accompagné de leurs politesses et de leurs saints
jusqu'au milieu de la rue. Voilà l'histoire de presque tous les mar-
chands en boutique. Les troisièmes et quatrièmes étages étaient
plus rudes, non à cause de la résistance des locataires, mais au con-
traire à cause des monstrueuses et fastidieuses avances dont ils
m'accablaient, eux, leurs femmes, leurs enfans et leurs petits-enfans.
Assis au milieu de l'atelier, j'étais comme un spectacle , comme une
lanterne magique en plein jour. Les marteaux et les limes restaient
suspendus dans la main des ouvriers ébahis de me voir; les femmes
tournaient autour de moi sous différens prétextes ; les enfans s'ap-
privoisaient jusqu'à sauter sur mes genoux ; ils m'embrassaient avec
leurs doigts noirs et leurs lèvres barbouillées de confiture, tandis que
le chef de la maison, le bonnet à la main, les lunettes au front, le
tablier sur la poitrine , m'assurait de son dévouement politique. Mais
pourquoi es-tu ainsi gênée en marchant, ma Lucette; te serais-tu
blessée au pied?
— Non, mon ami, c'est que je m'applique à ne jamais poser les
pieds sur les roses du tapis de peur de les faner; je ne marche que
sur le fond.
Autre innocence , pensa Fleuriot , qui , après avoir dit à sa femme
que les tapis étaient faits pour être usés , reprit ainsi :
— Moins pour m'attirer des suffrages dont j'étais sûr, que pour
répondre à tant de preuves d'amitié, j'ai acheté aux uns des che-
nets, aux autres des pendules ; j'ai pris des garnitures de boutons,
des ressorts de montres, des bobines de soie , des boîtes de dragées,
et jusqu'à de la gelée de coings. On ne tardera pas à t'apporter ces
divers objets qui témoignent de ma sollicitude pour le commerce de
l'arrondissement. Ainsi, sauf des accidens impossibles à prévoir, je
serai élu à l'unanimité.
238 REVUE DE PARIS.
— Que je serai heureuse le jour où tu seras nommé , mon ami ! Ne
donnerons-nous pas un bal ce soir-là?
— Plus tard, nous aurons une soirée; tu en composeras le per-
sonnel avec moi. Je suis sûr que le choix des dames fera honneur à
ton discernement exquis. Tu ne peux pas me laisser toute la charge
de représenter la maison dans les occasions importantes. Tu t'acquit-
teras à merveille de ton emploi , le plus brillant , le plus doux , le plus
aimé, dès que tu auras consenti à comprendre notre nouvelle posi-
tion et les petites gênes qu'elle impose à côté de tant de compensa-
tions. J'ai eu aussi des amis de collège, bons compagnons, toujours
revus avec plaisir; je m'en souviens; je les sers quand je le peux,
mais j'obéis, tout en les aimant, à la nécessité de ne pas les fréquenter
trop intimement. Je te demanderai de ne pas les déranger de leurs
habitudes faites, pour les inviter à cette soirée que je projette.
— Je comprends pourquoi Fleuriot me dit cela. Il ne veut pas
décidément chez lui de Stéphanie, d'Adèle et de mes autres amies;
comme c'est injuste pourtant ! — Mon ami , répondit-elle avec le bon
sens le plus naïf et parfaitement dans la question , quoiqu'elle parût
en être à cent mille lieues : c'est donc bien mal que de boire du
cassis avec ses amies?
Toutes les paroles du monde n'auraient pas mieux résumé le fond
des pensées de Fleuriot qui, avec toutes ses circonlocutions polies, ses
détours et ses comparaisons, n'avait pas voulu dire autre chose :
blâmer sévèrement Lucette d'avoir reçu ses amies , trop au-dessous
d'elle maintenant, et de s'être montrée trop familière dans ce rap-
prochement irréfléchi. Fleuriot n'osa pas soutenir que telle n'avait
pas été son intention.
Pour terminer une si belle journée politique, Fleuriot proposa à sa
femme de lui lire la première partie de sa brochure, déjà tirée en
épreuves.
Ils s'assirent auprès de la cheminée : Fleuriot commença la lecture.
A la première page , Lucette ouvrit de grands yeux pour prouver
qu'elle était bien attentive. Elle crut comprendre.
Dès la troisième page, elle s'avoua que c'était trop beau pour elle.
Elle admira son mari.
Vers le quart de la brochure, elle s'imagina que de la cendre lui
était volée dans les yeux. Elle se les frotta.
Cette cendre était encore de l'admiration , mais sous les traits du
sommeil. Malheureusement Lucette ignorait que c'est une faute im^
REVUE DE PAIIIS. 539
pardonnable de céder à cette espèce d'estime pour un auteur, fût-on
sa femme.
De page en page , la léthargie fut plus pressante , et Lucette n'y
résistait pas, soit en se pinçant les côtes, soit en se mordant les
lèvres, soit en retenant long-temps sa respiration. Bref elle s'en-
dormit.
Lorsqu'on relevant la tête , Fleuriot s'aperçut que sa femme dor-
mait, il fut douloureusement blessé dans son orgueil de mari et de
candidat à la députation. Quel avant-goût du succès ! Il n'était pas
possible que des phrases si éloquentes, des pensées si justes pro-
duisissent cet effet-là. Sa femme, à coup sûr, manquait d'élévation
dans l'esprit ; la condition du père Richomme avait à jamais perdu le
goût de Lucette. C'est ce que pensa Fleuriot de sa pauvre femme,
qu'il laissa, pour la punir, endormie au coin du feu.
Sous tout écrivain blessé , quel qu'il soit , il y a un Néron.
Vin.
Enfin, après bien de pénibles soubresauts et de longues haltes,
la carriole atteignit la propriété des Petifs-Déserts, dans les parages
de Montereau. Comme il était fort tard lorsque M. Richomme et sa
femme mirent pied à terre chez eux , ils travaillèrent une partie de
la nuit, aidés de leurs nouveaux domestiques , à rentrer les meubles
indispensables. Les murs du plain-pied étaient humides, mais c'est
tout naturel, pensa M. Richomme, les appartemens n'ont pas été
occupés depuis l'arrière-saison , et d'ailleurs le dernier locataire
manquait de soins, — ce qu'on dit toujours des derniers locataires.
En frissonnant, il mit du bois dans tous les foyers, dans le double but
de chauffer la maison et de se chauffer lui-même. Un quart d'heure
après, la maison était noire de fumée; on y étouffait. Je n'avais pas
prévu ce léger inconvénient, pensa encore l'heureux propriétaire
qui toussait à tous les coins; après tout, le temps est à la neige, et
il est également possible que le dernier locataire n'ait pas fait ra-
moner les cheminées. Quels vices n'ont pas les derniers locataires?
Cependant les meilleures explications n'ayant pas la vertu de dissiper
la fumée , Richomme ouvrit toutes les croisées , et il jouit aussitôt
d'un air parfaitement glacial ; sa pauvre femme grelottait , sans avoir
autant de philosophie que lui. Quand le bois fut consumé, la fumée
cessa, et la maison ne fut pas plus chaude. Loin d'être entamé par
ce petit acccident, dont un homme décidé à vivre de la vie des
2^0 REVUE DE PARIS.
champs ne doit pas s'effaroucher, Richorame proposa à sa femme de
visiter en détail les appartemens de la maison où ils étaient destinés
à passer le reste de leurs jours. M"^ Richomme aurait désiré remettre
cette jouissance au lendemain ; son mari n'y consentit jamais. Les
propriétaires sont comme les amans , pour eux demain n'existe pas.
Un flambeau à la main , son manteau de voyage sur les épaules , pré-
cédant M""' Richomme , l'ex-droguiste de la rue Saint-Merri com-
mença la promenade à travers les pièces de son Escurial. Le premier
salon où ils pénétrèrent était assez remarquable dans ses proportions ,
mais rien n'en égalait la tristesse : les rideaux des fenêtres étaient
noirs, le parquet sombre, les fauteuils étaient en crin, ainsi que le
canapé; les tables en ébène , sans incrustation.
— C'est peu gai pour nous, murmura Richomme; toi qui aimes le
vert , madame Richomme , et moi le ponccau. Assurément le dernier
locataire n'avait pas de goût, ajouta-t-il.
Par malheur, le dernier locataire avait vendu son mobilier en ven-
dant sa propriété à M. Richomme.
— Voyons l'autre pièce, dit M. Richomme; tout ne se ressemble
pas peut-être.
A beaucoup d'égards , l'autre pièce pouvait passer pour un salon
de campagne : beaucoup d'espace, des tentures riches, un plafond à
corniches , un tapis , des tableaux , de beaux meubles. Cependant
M. Richomme recula sur sa femme qui le suivait pas à pas. Déplo-
rable similitude! Ainsi que l'appartement précédent, le salon de
compagnie , tout tendu de noir, était lugubre comme une chapelle
ardente.
— Décidément, le propriétaire qui nous a vendu sa maison était
fou, dit Richorame.
— Peut-être, mon bon ami, était-il en grand deuil , répliqua plus
sagement sa femme.
L'on verra bientôt que M"* Richomme ne se trompait pas.
— Fleuriot aurait dû m'avertir, pensa Richomme; je n'aurais pas
acheté les meubles meublans. C'est à vous donner du noir dans
l'ame, n'est-ce pas , ma femme?
Résigné pourtant à ce funèbre mobilier, il poursuivit son inspec-
tion , et il ouvrit la porte de l'appartement du fond , lieu retiré ,
espèce de cabinet d'étude, orné d'une bibliothèque. Ici le pro-
priétaire avait mis un terme raisonnable aux témoignages de sa déso-
lation morale; mais si ce cabinet n'était pas en grand deuil , les livres
de la bibliothèque n'étaient pas faits pour égayer l'ame. Richomme
REVUE DE PARIS. 241
frémit en lisant de pareils titres : Nuits iVYoung ; la lente Prépa-
ration à la Mort, poème traduit de l'anglais ; Choix de Tristesses, ou
collection des meilleurs morceaux élégiaques. Il n'alla pas plus loin,
le cœur lui faillit; en tournant le dos à ces épitaphes , il se promit
de renouveler le mobilier de fond en comble. Las de ces petites con-
trariétés locales , dont pourtant il ne s'exagérait pas l'importance, il
alla se coucher plein de la joie, si longuement attendue, de se mettre
au lit, libre de tout souci d'affaires pour le lendemain, dégagé de
toute préoccupation, comme le laboureur de Virgile. Heureuse indif-
férence si propice au sommeil !
Soit que les draps fussent trop froids, soit qu'il n'eût pas l'habi-
tude du nouveau lit, Richomme, glacé, perdu, dépaysé dans celui
où il s'étendit, ne ferma pas l'œil de la nuit. Aucune attitude ne
vainquit l'insomnie. Plongé dans le silence compacte qui règne au-
tour des campagnes pendant l'hiver, les heures lui furent d'une lon-
gueur de poème. Au moins , pensa-t-il sans oser le confier à sa femme
qui ne dormait pas plus que lui , on entend toujours rouler quelques
fiacres, la nuit, dans le quartier des Lombards, et on sent qu'on est
parmi les vivans; mais ici , rien. Et puis ces salons noirs, ces meubles
noirs, cette bibliothèque sinistre, lui revenaient à la mémoire; sou-
venir désagréable. Cependant sa raison lui conseillait de ne pas juger
le caractère des nuits qu'on goûte à la campagne par celle dont il
désirait la fin. Chaque innovation a ses surprises. Le lendemain, il
dormirait mieux ; le lendemain , compensation à ces légers ennuis, il
verrait, dans tout son éclat, sa belle propriété des Petits-Déserts.
Quand le jour fut venu et que Richomme, un peu brisé du mau-
vais dormir, s'approcha de la croisée, il aperçut la campagne cou-
verte de neige; aucune verdure ne teignait cette couche monotone.
Il frissonna. Mais la réflexion lui ayant aussitôt démontré qu'on doit
accepter les saisons avec leurs bons et leurs mauvais jours, il dit à sa
femme, dont il redoutait le découragement à un si beau début de la
vie champêtre :
— Voilà un superbe temps pour la chasse. On chasse abondamment
certain gibier par la neige. Allons! mes guêtres, ma carnassière et
mon fusil. La chasse! la chasse!
— Mais tu vas gagner un gros rhume, monsieur Richomme, y
songes- tu?
— Bah! ce froid ragaillardit. L'exercice est bon : je ne suis pas
venu ici pour dormir..
TOME V. MAI. 17
242 REVUE DE PARIS.
— Tu dis plus vrai que tu ne le supposes, Richomme, si toutes les
nuits doivent ressembler à la première.
— Gela n'est rien : nous avons payé la bien-venue. N'en parlons
plus. Je donnerais volontiers cent francs pour envoyer à Fleuriot un
lièvre tué de ma main , dans mon parc; un lièvre ou autre chose.
— C'est imprudent à toi, Richomme, de sortir si matin sans prendre
ton café à la crème.
— Un verre de vin blanc me suffira. Voilà la vie champêtre, ma-
dame Richomme! béni soit Dieu ! nous la tenons enfin.
— Mais ne reste pas long-temps dehors, entends-tu?
— Cela dépendra du gibier. A ta santé, ma femme, dit Richomme
en avalant d'un trait un verre de vin blanc, pour sacrifier aux bons
usages rustiques.
— Eh! prends garde de tuer quelqu'un, mon ami... Un malheur
est bientôt arrivé.
Cette réflexion de sa femme entraîna Richomme à se souvenir de
Fournisseaux qui , la veille , lui avait d'i/i aussi de ne pas se brûler la
cervelle dans un mouvement d'inexpérience.
Voilà le bon droguiste courant le gibier dans son parc , où il n'y
avait, à vrai dire, ni parc ni gibier, mais une mer de neige. Il ne
voyait pas une plume d'oiseau. Patience! dit-il , j'entre en fonctions.
Allons plus loin. Sobre par habitude, Richomme fut bientôt ravagé
par le verre de vin blanc qu'il avait si fièrement avalé avant de partir.
Ses tempes et ses oreilles sifllaient; parfois la neige lui paraissait
rouge, et il tremblait. Au bout de trois heures il rentra à la maison,
les jambes raides , le nez bleu , les lèvres gercées et les cils cristallisés.
Un grand feu qu'on alluma bien vite au salon , un bouillon succulent,
une côtelette et du café, relevèrent graduellement la vitalité si com-
promise de notre heureux propriétaire. Sa femme se garda bien de
lui demander si la chasse avait été productive. De lui-même il s'im-
posa la poignante modestie d'avouer qu'il n'avait pas même déchargé
son fusil pendant cinq heures de marche. Et pour être juste il fallait
dire qu'il n'y avait pas trace de gibier dans l'air à cause de l'excessive
rigueur du temps. Ce jour là , Richomme ne quitta pas son bon fau-
teuil près de la cheminée. A son attitude pensive on voyait qu'il
revenait déjà sur quelques-unes des erreurs où tombent d'ordinaire
les gens de la ville en se peignant avec trop d'avantages les voluptés
champêtres. INéanmoins Richomme, en esprit éprouvé, se mettait
au-dessus de beaucoup de petites déceptions, inséparables après tout
REVUE DE PARIS. 243'
du chapitre des illusions humaines. L'hiver est rude partout, se
disait-il , tout en ne repoussant pas le souvenir de sa chambre à
coucher de la rue Saint-Merri, d'une température si bonne et si'
égale que des oranges y auraient mûri. Toutefois, comme on tou-
chait au printemps, l'air, au bout de quelques jours, se détendit, la
neige fondit; sans être ardent le soleil commençait à agir d'une ma-
nière sensible sur la végétation. Richomme sortit pour visiter en
détail sa propriété des Petits-Déserts , qui offrait , il s'en convain-
quit, les avantages dont Fleuriot , son gendre, lui avait fait l'énumé-
ration. Chaque partie eut de lui son mot d'admiration ; il ne lui res-
tait plus qu'à gravir un tertre boisé de sapins et de petits cèdres ,
placé au milieu du parc et si bien situé , qu'on découvrait de son
sommet fleuri une vaste étendue de campagnes et le cours du fleuve.
Il faut voir cela , se dit Richomme , quoique un peu las de ses explo-
rations. Là serait son belvédère; il y bâtirait un pavillon chinois où
les amis trouveraient, l'été , au milieu de la chasse, de l'eau de seltz,
du vin blanc, de la bière, de l'ombre, de la fraîcheur, d'excellentes
lunettes d'approche pour s'amuser à voir naviguer les bateaux à
vapeur, des livres , un peu plus gais s'entend que ceux du dernier
locataire, et un divan tout autour du charmant asile. Ainsi raison-
nait M. Richomme en escaladant, à l'aide de sa canne et de tous les
troncs d'arbres possibles , le monticule dont il s'inspirait. Enfin il
atteignit au sommet, et que voit-il? Une tombe! quatre cyprès! une
épitaphe! une tombe! Cette découverte l'anéantit! Son belvédère
était un cimetière! Quelle sinistre surprise! Dès-lors il s'expliqua
avec une douloureuse facilité pourquoi le dernier locataire avait affi-
ché les signes non équivoques d'un deuil profond aux murs , aux
meubles, aux tentures de sa demeure. Que faire de cette tombe sur
laquelle il lut, aux derniers rayons du jour : Ci-gît, sous cette humble
pierre, une épouse adorée, morte au printemps de son âge : louange à
ses vertus, respect à sa tombe. Respect à sa tombe, murmura Ri-
chomme; il faut donc qu'on n'y touche pas! Comprend-on un tel
embarras? Et moi, ajouta-t-il , qui suis venu chercher ici des idées
dégagées de tristesse ! ceci m'oblige à ne pas négliger d'inviter à mes
soirées le curé de la commune , et, par la même occasion , mes voi-
sins , les manufacturiers anglais. Je prendrai conseil de ces braves
gens.
IVavré de ce qu'il avait vu , il descendit à la maison , où il trouva
un petit paquet à son adresse. — Ce sont mes enfans qui nous écri-
vent, pensa-t-il en déchirant l'enveloppe; j'ai besoin de cette com-
17.
2H REVUE DE PARIS.
pensalion , dans l'état où je suis. On vit comme des loups , ici , se dit-il
sans pouvoir retenir ce cri qui trahissait l'espèce de découragement
où il venait d'être jeté. — Mais ce ne sont pas des lettres , ma femme.
Ah! je le reconnais bien là, c'est Fournisseaux , tiens! regarde!
c'est Fournisseaux qui m'envoie tous les prix-courans des marchan-
dises depuis notre départ. — Richomrae palpitait de joie en touchant
à ces poésies du commerce; il froissait les prix courans , les étalait
sur la table; il les aurait embrassés, s'il l'eût osé. — Bravo, Four-
nisseaux ! tu as deviné les désirs de ton maître , sois remercié de
ta bonne inspiration. Et Richomme lisait à haute voix : — Prix cou-
rant des marchandises; sucre bourbon, tant! sucre brut, tant! café
martinique , tant ! café moka , tant ! Enfoncés les accapareurs.
Cannelle ceylan, tant! J'ai gagné vingt mille francs en vingt jours.
— Femme, viens que je t'embrasse — Arsenic, tant! cacao de-
mandé, bien! maragnon, en souffrance ! ^/owi6 , en hausse; bon!
Chalamel est sauvé. — Il en avait trois mille quintaux. — Gomme
vermiculée, rare! — C'est cela! je l'avais dit à la Bourse; tant pis
pour qui ne m'a pas écouté. — Soufre, en baisse ! — Je l'avais
encore dit. — Poivre de Bombay, très recherché. — Quel bien lu
me fais, Fournisseaux! Il ne sait pas écrire, lui, mais il a un cœur
d'or. Par la première occasion je lui enverrai cette redingote. —
Et Richomme, après les avoir parcourus, savourés, mit les prix cou-
rans dans la poche, se proposant de renouveler sa lecture au dessert,
car le dîner était servi.
LÉON GOZLAN.
[La fin au prochain numéro. )
MALTE.
€eHvi à M. le ^0fteur pariset.
Je vous ai promis de mes nouvelles, mon cher docteur, et je profite
de mon premier séjour pour vous^en donner; cela doit vous promettre
quelque régularité dans ma correspondance.
Je suis à Athènes ; d'après mon itinéraire que vous connaissez, je
n'ai donc pas encore posé le pied sur la terre d'Egypte , terre vers
laquelle vos souvenirs se reportent sans cesse. Ce que j'ai à vous dire
n'aura peut-être pas pour vous tout l'intérêt de ce que je vous écrirai
du Caire ; mais vous serez assez bon pour vous contenter, en atten-
dant mieux , du récit de ce qui m'est advenu depuis mon départ de
Marseille.
Nous étions près de cent embarqués sur le paquebot à vapeur de
l'état, le Scamandre. Parmi nous se trouvaient quelques jeunes têtes
parisiennes, que de prétendus romans maritimes ont remplies d'admi-
ration pour l'art nautique; aussi, pendant que les matelots levaient
l'ancre et après que, l'ancre étant levée , nous courions sur les eaux
tranquilles du port, ce n'étaient que cris d'enthousiasme et de ravisse-
ment , qu'expressions de pitié pour ceux que la crainte empêche d'af-
fronter la mer et ses orages. A peine les contre-maîtres parvenaient-ils
à entendre la voix du capitaine et à répéter son commandement.
Toutes ces belles dames , tous ces jeunes élégans que vous voyez l'été,
de vos fenêtres d'Enghien, vêtus de chemises de laine rouge, hissant
216 REVUE DE PARIS.
des voiles , puis les carguant sans rime ni raison , sont presque autant
d'apprentis voyageurs, qui , l'hiver arrivé, s'en vont achever leur édu-
cation maritime sur la mer Méditerranée, dans une traversée de trente-
six à quarante-huit heures. Au retoun, cesont des Jean-Bart , des loups
de mer.
— Quoi? monsieur, vous allez en Egypte, en Grèce, à Constan-
tinople, dans la mer Noire? Que vous êtes heureux! me disaient-ils.
— Mon dieu , messieurs , mon bonheur serait plus grand encore si
j'étais de retour, car la mer me fatigue beaucoup,
— Malade à la mer, à bord d'un bateau à vapeur de la force de cent
soixante chevaux , c'est incompréhensible !
Pendant ce colloque, nous doublions la pointe des Catalans, et
nous entrions dans la rade de Marseille où se faisait sentir une houle
encore assez faible.
— Bon soir, messieurs, je vais rejoindre ma cabine; la position
horizontale est ce que j'ai pu trouver de mieux contre le mal de mer.
Ce pauvre homme, devaient-ils se dire, après mon départ, que
ne s'est-il essayé d'abord sur le lac d'Enghien ! Dans les premiers
temps j'avais aussi des nausées; mais aujourd'hui, c'est fini, je suis
amariné.
Au bout d'une heure, il faisait chaud dans la chambre , et je montai
pour prendre un peu l'air. Personne sur le pont que l'équipage qui
courait aux manœuvres; car le vent augmentait , le baromètre bais-
sait, tout annonçait un coup de vent, et l'on se mettait en mesure
de lutter contre une mer plus grosse. Nos marins improvisés avaient
disparu; par précaution ou par nécessité, ils étaient allés chercher la
position horizontale. Le silence régnait sur le pont, et le commande-
ment de l'officier de quart n'avait plus à traverser de verbeuses cau-
series pour parvenir jusqu'aux matelots.
Trois jours durant, nous eûmes une très grosse mer; trois jours
durant, le silence régna à bord; il n'était troublé qu'aux heures du
repas et par quelques passagers anglais , que rien ne pouvait empê-
cher de manger du rosbeef et de boire du vin de Bordeaux.
Enfin, nous mouillûmcs dans le port de Livourne, où la mer est
aussi calme que dans le port de Marseille. Je quittai ma cabine, chacun
en fit bravement autant. Plusieurs, une fois débarqués, ne voulurent
plus s'exposer au mal de mer; d'autres osèrent continuer jusqu'à
Civita-Vecchia , ce qui leur doima l'occasion de vérifier pendant
quinze heures de plus l'efficacité du procédé que je leur avais indiqué.
De Civita-Vecchia à Malte, la traversée fut douce et calme. Après
REVUE DE PARIS. ^
quarante-huit heures de marche , nous aperçûmes les rochers de l'île
de Gozzo; bientôt nous vîmes les terres plus basses de l'ancienne
Melita ; et à huit heures et demie du soir, par une lune admirable, par
un temps d'une pureté merveilleuse, nous mouillâmes entre les innom-
brables lignes de batteries qui défendent le port des anciens cheva-
liers. Là, nous trouvâmes une escadre anglaise de cinq vaisseaux de
ligne, purgeant, à contre-cœur, une quarantaine de vingt-un jours;
comme nous venions de France, nous fûmes autorisés à communi-
quer immédiatement avec la terre , et nous mîmes à profit cette au-
torisation. C'est chose assez singulière qu'une ville vue, pour la pre-
mière fois, au clair de la lune; tout y prend un aspect vaguement
gigantesque; les proportions des édifices augmentent sans qu'on
puisse juger de combien ; les ombres sont d'une vigueur extraor-
dinaire , et les parties éclairées ne le sont pas assez pour qu'il soit
facile de découvrir tous les détails d'architecture qui les décorent.
Il y a des villes faites pour être vues en plein soleil , et d'autres qu'il
convient mieux de voir la nuit. La cité Valette , capitale de l'île de
Malte, nous parut d'abord devoir gagner à être contemplée à l'heure où
nous la visitions : ses grands palais, ses rues qui montent et qui des-
cendent, les rochers percés qui servent de passage, les ponts-levis
et les voûtes sombres des portes, les lanternes des bateliers se por-
tant à la rencontre des gens qui ont à aller de Lavalette à la cité
victorieuse, située de l'autre côté du port, les chants de quelques
hommes attardésqui parcourent les rues solitaires, les pas cadencés
des patrouilles écossaises, feraient supposer qu'on parcourt un séjour
fantastique, une ville de somptueux sépulcres, où errent çà et là quel-
ques âmes en peine, qui simulent des habitudes de la vie. Vue au
jour, Lavalette ne perd , pour ainsi dire , rien de son caractère ; elle
est pleine de palais; c'est Venise sans les canaux. Lavalette est placée
en double amphithéâtre sur une colline dont elle couvre les deux
revers. Au sommet de la colline est l'église des chevaliers, les au-
berges, ou plutôt les palais de Castille, de Provence, etc.; car chaque
langue de l'ordre avait son palais pour loger ses chevaliers sans for-
tune; les autres tenaient maison. Sur cette partie élevée se trouve
aussi le palais du grand-maître, où réside aujourd'hui un gouverneur
anglais, et en face du palais une superbe caserne, sur la façade de
laquelle on lit une inscription qui prouverait que la gravité, que le
bon sens anglais ne résistent pas toujours à l'enivrement produit par
la conquête.
Le cœur bat à un Français , quand il arrive à Malte : partout des
2S^ REVUE DE PARIS.
raonumens de triomphe et presque partout des noms français inscrits
au front de ces monumens. Si l'on vous montre une épée ancienne
qui fut fatale à l'ennemi , c'est une épée que mania une main fran-
çaise; si l'on vous montre une riche et illustre armure, c'est l'ar-
mure d'un Lavalette, d'un l'Ile-Adam; si vous pénétrez dans l'église
Saint-Jean , église belle à voir après les plus belles églises d'Italie ,
église qu'ornent les chefs-d'œuvre de Michel-Ange, de Carravagio
et du Garrache , vous marchez sur un pavé de marbre dont les mille
couleurs habilement combinées représentent les armoiries des che-
valiers ; au bas de chaque blason se lit une épitaphe , mort en com-
battant, tnort après avoir vaincu, mort en chargeant les infidèles.
Vous avancez avec anxiété , vous craignez de profaner les marbres
funéraires, de gêner sous vos pieds les squelettes héroïques et de les
voir se dresser devant vous du même air qu'ils se dressaient devant
l'ennemi. Mais la moitié de ces héros au moins appartenaient aux
langues d'Auvergne , de France et de Provence , et s'il est donné à
leurs débris d'éprouver quelque émotion , ils tressaillent sans doute
de bonheur quand de loin en loin des Français font retentir du bruit
de leurs pas les voûtes de leur vieille église.
Malgré l'immensité des revenus de l'ordre, on ne comprend pas,
au premier abord , comment les chevaliers ont pu élever tant de
palais et tant de fortifications. Partout, dans l'île, ce sont des batte-
ries, des forts, des redoutes, avec fossés et chemins couverts, et dont
les feux sont on ne peut mieux combinés. Il fallait une artillerie
immense pour armer tant d'ouvrages et des ouvrages si considérables.
J'avais été émerveillé de ce que les Espagnols ont fait à Oran et les
Anglais à Gibraltar ; mais tout cela , je ne crains pas de le dire , n'ap-
proche pas de ce que les chevaliers ont fait à Malte. Il faut convenir
aussi que la misère qui règne et qui a toujours régné dans le pays a
permis d'élever, à moins de frais que partout ailleurs, tous ces bas-
tions, tous ces édifices, de percer des rues sous des montagnes, de
créer un arsenal pour une armée de terre et un autre pour une armée
de mer. Deux cent mille bras inactifs et qui ont toujours demandé
du travail, de l'activité, devaient rendre, en effet, la main-d'œuvre
moins chère à Malte que partout ailleurs. Du reste , ce n'est pas
seulement à Malte que s'est montré l'esprit actif et éclairé des che-
valiers. Lorsqu'ils prirent Rhodes, en 1319, ils la trouvèrent ruinée;
mais le grand-maître Foulques de Villaret fit rebûtir la ville et l'ar-
senal des vaisseaux. Les fortifications furent si bien disposées, les
ouvrages si nombreux et les chevaliers si braves, qu'il fallut aux
REVUE DE PARIS. 249
Turcs quarante ans et des armées de cent mille hommes pour prendre
cette île, qu'ils n'obtinrent encore qu'en signant une des capitulations
les plus honorables pour le vaincu.
L'ordre de Malte, comme tous les ordres religieux, a été l'objet de
dérisoires plaisanteries. L'homme est toujours ainsi; un passé utile
ne peut sauver du mépris ce qui ne sert plus. Il y a des peuples sau-
vages qui tuent les vieillards , parce que , ne pouvant plus faire la
guerre , ils deviennent un embarras pour la tribu ; mais, du moins,
avant de les tuer ils ne leur crachent pas au visage! Cependant, sans
l'ordre de Malte, que serait devenu à l'époque dont nous parlons le
commerce de la Méditerranée? Supposez un gouvernement turc, une
régence barbaresque , établie à Malte au xvi'' siècle; Malte devenait
alors le plus redoutable nid de corsaires qui se put voir. Quand l'ordre
usé tomba, comme tout tombe , de la virilité dans la décrépitude ,
quand une sorte de sybarisme monastique remplaça l'ardeur des pre-
miers chevaliers, l'ordre rendait encore service à l'humanité, en con-
servant intact le dépôt qu'il s'était chargé de défendre; les victoires
passées préoccupaient les Turcs et les détournaient de l'idée de sur-
prendre le vieux lion qui , s'il avait usé ses jambes à courir pour atta-
quer, avait au moins conservé ses dents pour se défendre.
Lorsque les chevaliers furent obligés d'évacuer Rhodes, ils se réfu-
gièrent dans l'île de Candie qui appartenait à la répubhque de Venise,
et où dès-lors ils ne pouvaient former un établissement permanent.
D'ailleurs Candie était trop vaste et par conséquent trop difficile à
défendre avec les forces dont l'ordre pouvait disposer. Ils jetèrent les
yeux sur Malte et la demandèrent à Charles-Quint qui la leur ac-
corda , les plaçant ainsi comme une avant-garde chargée de surveiller
l'ennemi que la Sicile avait en face d'elle. A cette époque, Charles-
Quint avait formé le projet de s'emparer de tous les ports de la côte
d'Afrique et d'empêcher par là l'armement des corsaires. Cette idée
était belle, grande et généreuse, réduite à ce point de vue; mais
Charles-Quint voulait surtout faire de la Méditerranée un lac enclavé
dans des terres de la domination impériale ; il occupa successivement
la plupart des ports de la côte de Barbarie et vint échouer devant
Alger. On conçoit que, dans un tel état de choses, les princes, dans
les domaines desquels l'ordre de Saint -Jean de Jérusalem avait des
possessions, aient consenti à ce que cet ordre acceptât la cession que
lui faisait Charles-Quint, puisqu'ils pouvaient mettre pour condition
à leur consentement la neutraUté des chevahers à l'égard des puis-
sances chrétiennes.
2SÔ REVUE DE PARIS.
Ce fut surtout de 1530 à 1571, c'est-à-dire pendant les quarante
premières années de son établissement, que l'ordre de Malte eut le
plus à lutter contre les Turcs. Après 1571, il y eut un moment de
repos pour la chrétienté, car « don Juan avait livré la grande bataille
d'Élépantho qui fut telle que depuis la grande bataille actiaque don-
née entre Marc-Antoine et César-Auguste, jamais il n'en avait été
donné une telle : encore celle-ci fut-elle mieux débattue et com-
battue que la leur, dit Brantôme. » Les Turcs y avaient perdu plus
de deux cents galères, plus de trente mille hommes, et douze mille
esclaves chrétiens avaient été délivrés de leurs chaînes, ce qui fit
dire, comme vous savez, de don Juan d'Autriche, ce qu'on a dit de-
puis de Jean Sobieski : Fuit homo missus a Deo cui nomen erat
Joannes.
Plus tard la politique matérielle l'emporta sur la politique religieuse;
Venise avait déjà fait des alliances avec les Turcs. Elle avait sagement
pensé qu'il valait mieux gagner de l'argent en temps de paix qu'en
dépenser en temps de guerre; François I" l'imita, les rois d'Angle-
terre imitèrent François I"; des relations s'établirent entre l'Orient
constitué sous la domination turque et les nations de l'Occident.
L'ordre, à partir de ce moment, fut paralysé : son énergie pouvait,
en frappant les Turcs , offenser la France ou l'Angleterre. Quand les
nations de l'Europe eurent fondé leurs colonies de l'Inde et de l'Amé-
rique, les chances de guerre, entre ces nations, devinrent plus nom-
breuses, et les coups de canon tirés sur l'Océan retentirent jusque
dans la Méditerranée, où des coups de canon leur répondirent.
L'Angleterre , la France , la Hollande cherchèrent des alliances offen-
sives et défensives jusque parmi les puissances barbaresques. Sou-
vent nous donnâmes des navires et des canons aux pachas d'Alger,
de Tunis et de Tripoli ; souvent l'Angleterre et la Hollande donnèrent
à ces mômes pachas des moyens d'attaque et de défense. Fatale poli-
tique du moment! Ces canons et ces vaisseaux servaient à courir peu
de temps après contre des navires appartenant aux pays qui les
avaient fournis. Les choses arrivèrent à tel point que l'Angleterre
et la France ont dû, tour à tour, faire des armemens contre les ré-
gences, et qu'à Alger, en 1830, nous n'avons, pour ainsi dire, conquis
que des canons français!
Je vous ai parlé des souvenirs français qu'on trouve à Malte , mon
cher docteur, mais je n'ai parlé qui; des Français engagés dans l'ordre.
Cependant d'autres de nos compatriotes y ont aussi acquis de l'hon-
neur; je veux parler de la division laissée à la garde de l'île par le
RENTE DE PARIS. 251
général Bonaparte, quand il allait conquérir l'Egypte. Cette division
de quatre mille hommes seulement, fut obligée d'abandonner toute
la position de l'île, qu'elle ne pouvait pas suffire à défendre, et de se
retrancher dans un fort qui commande l'entrée du port. Là elle
soutint un long siège, mais ne recevant pas de secours, elle se vit
obhgée de capituler et ne le fit pas sans gloire. La même chose arri-
verait aux six mille Anglais qui tiennent garnison dans l'île, si les An-
glais n'étaient pas maîtres de la mer. Toutefois l'invention des bateaux
à vapeur peut compromettre quelque jour cette souveraineté.
A l'époque où je suis arrivé à Malte, on attendait la reine douairière
d'Angleterre qui venait y demander l'hospitalité à un climat plus
doux que celui de Londres. Beaucoup d'Anglais viennent passer
l'hiver à Malte. Malte, en effet , vaut mieux que Nice sous le rapport
de la température ; mais Malte est bien éloignée du continent. Il est
impossible de s'y rendre en moins de cinq jours de navigation. Dans
cet état de choses j'en suis à me demander comment il se fait que
notre Corse n'ait pas encore fixé l'attention des médecins. Il y a dans
cette île un beau golfe que je connais ; il est entouré de montagnes
aux formes les plus singulières; les figuiers de Barbarie, les aloës
croissent là comme en Afrique et donnent à ce pays un air de nou-
veauté qui plaît et séduit. Au bord du golfe, bien entourée, bien
enveloppée , bien préservée des vents par un épais rideau de hautes
collines, repose doucement , au bruit léger de la mer, la ville d'Ajaccio .
ville charmante, ville aux larges rues , aux belles places, aux fontaines
limpides. C'est à grand'peine que le thermomètre y descend quelque-
fois au degré de la glace fondante , et cela de très grand matin et pen-
dant une heure ou deux seulement. Jamais les pluies n'y durent plus
de quelques heures. On peut, malgré l'opinion contraire, parcourir
la campagne sans crainte d'aucune nature, quand on ne joue en
Corse que le rôle d'étranger, et qu'on ne se mêle pas aux vendetk
des gens du pays; on peut, en huit heures de marche à cheval, aller
visiter les gigantesques forêts d'Aj tonne et de Vizzavone qui sont des
colonnades de dix à vingt heues carrées, formées par de hauts sapins
dont la peau est lisse et la forme élancée. On peut en six heures
aller aux sources de la Gravone , qui, dans six lieues de cours, se
précipite de raille mètres de hauteur, comme une cascade conti-
nuelle; on peut en un peu plus de temps aller visiter BasteUca, la
Suisse de la Corse, admirer ses énormes cliàtaigniers contempo-
rains de l'île. On peut enfin chasser et pêcher, car la pêche et la
chasse sont abondantes en Corse.
252 RETUE DE PARIS.
A Ajaccio la chère est délicieuse; on y trouve de jolies maisons ,
un grand et immortel souvenir; mais , ce qui me paraît plus heureux
pour l'humanité , il y a à trois quarts de lieue de la ville une source
sulfureuse chaude dont l'usage est recommandé dans une foule d'af-
fections. Cette source a fait ses preuves depuis quelques années, et il
serait important de la faire connaître. Quand un pauvre malade vient
vous consulter, l'hiver, si les bains sulfureux lui sont utiles , vous l'en-
voyez aux eaux thermales factices qu'on trouve à Paris , mais tout en
regrettant que la saison s'oppose à ce qu'il puisse aller, soit dans les
Pyrénées, soit ailleurs. Eh bien! envoyez-le à Ajaccio, ordonnez-lui
les bains de Caldaniccia ; il s'y fera porter chaque jour en voiture,
par une route superbe , longeant le golfe; il ira par un beau soleil ,
par une douce température , sous laquelle croissent et la canne à
sucre, cette puissance détrônée, et le cafeyer, et l'arbre à thé.
Nice n'offre pas la moitié des avantages que présente Ajaccio. Mais
pour y aller on n'a pas besoin de faire vingt-quatre heures de navi-
gation. Malte, d'un autre côté, n'a ni les vues pittoresques, ni les
sources thermales de la Corse , mais présentât-elle plus d'avantages
qu'elle n'en présente, elle aurait toujours l'inconvénient d'être à cinq
jours de navigation de Marseille ; et la Corse serait encore un juste
milieu auquel on devrait donner la préférence. Que la médecine en-
voie donc en Corse mille à deux mille malades par hiver, elle civilisera
rîle en l'enrichissant et en procurant aux malades des soulagemens
qu'ils n'auraient pu trouver autre part, qu'au mois de juin, c'est-à-dire
après cinq ou six mois de souffrances.
De Ségur-Dupeyron.
EXPOSITION
DE L'INDUSTRIE.
PREjVIIER ARTICIiE.
C'est une malheureuse idée d'avoir choisi , pour l'inauguration de
cette fête de l'industrie , une époque de crise commerciale. Les
fabricans ont exposé des chefs-d'œuvre, selon leur habitude en
pareilles occasions; mais ils n'ont pas le loisir de stationner auprès
de leurs produits, si longuement élaborés, pour les expliquer,
comme en 183i, avec une complaisance toujours renaissante, à la
foule incessamment renouvelée ; ils n'ont pas , peut-être , assez de
liberté d'esprit pour cela. Il y a sans doute plus d'un exposant qui ,
au milieu de ses merveilles , est préoccupé des échéances de la fin du
mois , préoccupation grave , dont ne peuvent le distraire même les
jouissances de la vanité. Et voilà que, pour mieux démontrer com-
bien sont inopportunes et tristes les circonstances où l'on est venu de-
mander maladroitement à l'industrie d'étaler toutes ses richesses, une
émeute éclate tout à coup, dans un jour de fête et de repos , au mi-
lieu d'une population résignée qui se contentait de la plainte , mais
dont les souffrances sont grandes depuis long-temps, et l'inquiétude
encore plus vive que les souffrances. Pendant que les coups de fusil
retentissaient à un autre bout de la ville , on assure que plusieurs de
254 REVUE DE PARIS.
ces hôtes temporaires des galeries improvisées aux Champs-Elysées
se demandaient s'ils n'auraient pas à plier bagage et à reprendre le
chemin de leurs ateliers. A ces provinciaux trop vite intimidés , qui
ne peuvent pas être ceux que Lyon nous a envoyés , car ils sauraient
comme nous que les émeutes sont , depuis huit ans , les accès pério-
diques de la fièvre intermittente qui nous consume; à ces industriels
fourvoyés qui comprennent , mais un peu tard , que l'exhibition de
1839 ne pourra sous aucun point de vue essentiel , ni par l'enthou-
siasme des exposans eux-mêmes, ni par le naïf entraînement des
visiteurs , ni surtout par la confiance de tous dans l'avenir, entrer en
parallèle avec la magnifique solennité de 1834 , on a fait entendre
aisément que le péril ne deviendrait pas assez sérieux pour leur
faire déserter leur poste.
Ils s'y sont tenus , fidèles jusqu'au bout à leur engagement; mais
l'exhibition va continuer à travers les plaidoiries bruyantes de l'émeute
en cour des pairs et les révélations sinistres. Au moment où le jury
central distribuera des récompenses, le public n'accordera son atten-
tion qu'au jugement prononcé sur l'insurrection par la plus haute
justice du pays. Le ministère nouveau portera la peine de l'impré-
voyante décision qui a convoqué à Paris l'éUte des manufacturiers
de France , et leur a fourni ainsi le moyen de faire entendre un con-
cert de doléances trop justifiées par leur détresse. Il eût été sage de
laisser les lamentations de l'industrie s'exhaler isolément de chaque
centre de travail , au lieu de réunir en un faisceau déplorable , au
siège du gouvernement , tous ces mécontcntemens partiels qui doi-
vent s'aigrir par le contact, aggraver leurs maux en se les commu-
niquant, et rendre plus difficile la tache des hommes d'état appelés
aujourd'hui à relever le crédit industriel.
Certes , nous ne prétendons pas que Ton ait dû prévoir, au mo-
ment où Ton annonçait au pays f exposition de 1839 , une prise d'ar-
mes aussi insensée que celle dont nos rues viennent d'être ensan-
glantées. Mais le mauvais état des affaires commerciales suffisait
bien , et au-delà , pour ajourner l'acte ministériel qui est venu mal
à propos convier la France à cette fête équivoque. La crise indus-
trielle, à laquelle le pouvoir assiste depuis plusieurs mois, était
déjà imminente, et se déclarait par des présages infaiUibles, alors
qu'on s'aventurait à donner le signal d'un concours qui devrait
être réservé toujours pour des temps de prospérité. En vain vou-
drait-on se couvrir aujourd'iiui de fordonnance du V octobre 1833,
qui, en indiquant pour 183'i. la première exposition ouverte à fin-
REVUE DE PARIS." 2S5
dustrie française par la révolution de juillet, stipulait que les exposi-
tions périodiques auraient lieu de cinq en cinq ans à l'avenir. Il n'y
avait là rien d'aussi impératif qu'on l'a supposé, et jamais ordonnance
ne fut plus conditionnelle et révocable que celle-là. On ne s'est pas
fait faute plusieurs fois de laisser sommeiller et tomber en désuétude
des décisions plus obligatoires. Nul doute que, si les deux ministres
d'une habileté éprouvée qui sont intervenus dans l'exposition de
1831., l'un pour l'ordonner, l'autre pour la conduire à terme sous
d'heureux auspices , avaient eu à statuer sur le môme objet , dans
une année comme celle-ci , ils auraient renvoyé à des temps meilleurs
une cérémonie dont l'éclat trompeur est indigne de satisfaire des
esprits sérieux.
Au reste , il sortira , nous l'espérons , un enseignement salutaire de
cette indifférence fâcheuse qui accueille l'exposition actuelle faite à
contre-temps; ce qu'il y a de vide et de vague au fond de ces dé-
monstrations apparentes de progrès industriel , n'étant plus déguisé
par l'illusion qui naturellement s'établit entre les exposans et le
public dans les jours prospères, il deviendra plus facile à tout le
monde de se désabuser maintenant : rien n'éclaire comme un peu
d'adversité. Les expositions de l'industrie, telles qu'on les a prati-
quées jusqu'ici, n'ont jamais pu produire qu'une idée incomplète,
et souvent fausse , de l'état d'avancement de la fabrication française :
elles ont été une parade où toute une nation grande et laborieuse se
donnait rendez-vous pour s'adresser à elle-même des complimens, à
la face des étrangers exclus de cette réunion de famille. Mais, enfin ,
voici que l'on se met à réfléchir plus profondément en 1839 qu'en
aucune autre année, sur la puérilité de cet usage; car le malheur
porte à la réflexion ; et désormais si le gouvernement veut sauver le
principe des exhibitions industrielles, il est tenu d'en faire une insti-
tution, par les formes sévères dont il l'environnera, et non plus une
revue frivole et superficielle; un travail et une étude pratiques, et
non plus un amusement pour l'amour-propre national.
Les expositions ont trop long-temps gardé le caractère et la cou-
leur dont elles furent empreintes à leur origine. La première qui ait
eu lieu en France date de 1798 , sous le ministère de François de
Neufchàteau ; époque de cette lutte acharnée de \Yilliam Pitt contre
nous, qui tendait à nous fermer toutes les mers , les îles opulentes et
les rivages de l'Asie et de l'Amérique , à nous isoler même du con-
tinent européen. Dans cette situation extrême, où la haine de cet
austère génie breton fut sur le point de prévaloir contre la fortune
256 REVUE DE PARIS.
de la France , l'idée vint à un ministre du directoire d'exposer tout
d'un coup aux yeux du monde le tableau des ressources intérieures
qui nous restaient encore; il fit un appel au patriotisme des manu-
facturiers et des artistes, pour montrer que notre pays était inépui-
sable et saurait au besoin se suffire long-temps avec ses seules forces,
si la fatalité le voulait ainsi. On nous permettra d'emprunter ici
quelques lignes d'un écrivain industriel , qui font bien comprendre
sous quelle influence d'enthousiasme exclusif et de sentimens géné-
reux sans doute, mais un peu fanfarons, cet usage des expositions
publiques de l'industrie a pris naissance en 1798. « Alors un noble
élan fut donné par toutes les classes de la société ; l'indignation se
mêla à l'orgueil national , et l'on éleva en toute hâte , au Charap-de-
Mars , des portiques pour recevoir les produits des manufactures et
des ateliers. Le temple de Vlndustrie fut placé au milieu comme un
gage certain que ces Français , qu'on voulait faire tomber dans la
barbarie , viendraient en foule , sous peu d'années , y apporter les
plus riches offrandes de tous les arts industriels, et les présenter
même d'une main généreuse à ces insulaires , etc. »
Il est bon de noter que cette première exposition, ouverte le 11)
septembre, fut fermée le 21 , et que sur quatre-vingt-dix-huit dépar-
temens composant alors le territoire français, seize seulement envoyè-
rent des produits et fournirent un contingent de cent onze exposans.
Le but qu'on s'était proposé évidemment n'était pas tant d'éclairer
l'intelligence des manufacturiers que d'exalter l'esprit public; on
avait voulu étaler sous un point de vue avantageux nos richesses pro-
ductives, comme on eût passé une revue de nos troupes , pour impo-
ser la crainte ou le respect à une puissance ennemie. Cette mani-
festation accomplie , on abaissa le rideau de cette lanterne magique ,
et les trompettes de la renommée se chargèrent de grossir les mer-
veilles qui venaient de briller d'un éclat si fugitif, sans être sérieu-
sement jugées.
C'était toutefois une bonne pensée que celle des expositions , annon-
cées dès-lors comme devant être périodiques ; c'était du moins un
germe qui valait la peine d'être fécondé, soyons juste envers le
ministre du directoire. Cependant il omit de s'enquérir de doux
points essentiels : 1" quel pouvait être le prix courant et ordinaire des
divers produits exposés; et 2" s'ils étaient des produits d'une con-
sommation usuelle, plus ou moins étendue, ou des échantillons
façonnés exprès pour conquérir la palme d'un concours exceptionnel.
Ces deux questions n'ont pas manqué d'être posées dans les pro-
REVUE DE PARIS. 257
grammes des expositions suivantes ; mais on n'a pas rigoureusement
exigé des réponses précises et appuyées de preuves ; on s'est contenté
d'indications arbitraires sur lesquelles le gouvernement n'exerçait
aucun contrôle efficace.
Il y a eu trois expositions sous le consulat et l'empire : en 1801 , en
1802 et en 1806. Dès la première , les vrais principes qui devraient
présider toujours à ces grandes épreuves de l'industrie furent établis
en quelques paroles , où l'on reconnaît tout d'abord la ferme impulsion
et l'esprit éminemment pratique du nouveau maître de la France.
Voici des prescriptions qui ont dû être écrites sous sa dictée :
«Déclarer le prix courant de chaque objet destiné à l'exposition ,
et le faire affirmer par des experts que les magistrats locaux nom-
meront ad hoc, parce que le jugement apporté sur le mérite des
fabrications dépend du prix autant que des qualités matérielles.
« Exiger que chaque chose présentée soit accompagnée d'une dé-
claration authentique,"^ qui apprendra si cette chose est le produit
d'une fabrication courante, si elle est un objet de commerce, ou si
elle est simplement une de ces productions isolées, auxquelles on
donne le nom de chef-d'œuvre, attendu que les résultats d'une fa-
brication habituelle, qui alimentent un commerce, méritent plus de
faveur que des tours de force , qui n'attestent souvent que l'adresse
et la patience d'un individu et n'apprennent rien sur l'industrie d'une
contrée. »
Voilà trente-huit ans que les conditions vitales d'une exposition
raisonnée et efficace ont été signalées avec ce bon sens instinctif qui
va tout de suite au fond des choses et qui n'est autre que le génie
des affaires; mais l'on est aujourd'hui aussi peu avancé qu'en 1801
dans la réalisation de ce plan si sévèrement tracé. A vrai dire, la dif-
ficulté consiste surtout à trouver les moyens d'application et à les
faire accepter des industries qui , en se mettant au concours , veu-
lent prendre de la publicité ce qui leur convient , et en rejeter ce qui
les gêne. Il est vraisemblable que l'intelligence féconde qui présidait
alors au gouvernement de notre pays eût imaginé des procédés
d'exécution pour faire passer dans la pratique les principes salutaires
qui avaient été posés sous son inspiration; mais la guerre ne lui laissa
pas le loisir d'y songer, et les expositions, sous son règne, n'étant
que des intermèdes entre deux campagnes, on ne chercha pas à en
faire jaillir les lumières qu'aurait pu produire un système général
d'investigations, pénétrant toutes les parties du territoire.
Du moins, si une exposition, en ce temps-là, n'était qu'une fête
TOME Y. MAI. 18
258 REVUE DE PARIS.
et presque un accessoire de ces grandes revues du Carrousel et du
Champ-de-Mars, c'était une fête à laquelle ne manquait ni l'enivre-
ment populaire, ni la foi dans les destinées de la France, ni l'admi-
ration pour son chef. Reportez-vous par l'imagination, ou par le
souvenir, à cette année 1806, un peu après l'étonnante campagne
d'Austerlitz , et dites si l'on avait besoin de poursuivre un but utile
derrière cette solennité industrielle, pour donner de l'intérêt et de
la vie à une réunion d'hommes qui était à la veille de célébrer un tel
anniversaire. Cependant l'empereur était absent; mais il faut avoir
vécu au début glorieux de ce siècle pour comprendre tout l'effet que
le jury central était sûr de produire en faisant allusion à son absence
tant regrettée , par ces simples paroles : « Rien n'aurait manqué à
l'intérêt de cette exposition et à l'encouragement des fabricans qui
y ont concouru , si des circonstances d'un ordre supérieur ne l'avaient
privée de la présence de celui dont le regard vivifie tout. »
Depuis lors, on a vu passer quatre exhibitions qui ont été forcé-
ment privées de ce prestige d'une gloire immense, celles de 1819, de
1823, de 18-27 et de 183'i.. Si l'on excepte la première, qui venait
après une interruption de treize années, et la dernière, qui offrait à
l'industrie la récompense de sept ans d'activité, et toutes deux d'ail-
leurs au milieu des flatteuses espérances qui accompagnent d'ordi-
naire les commencemens de tout règne nouveau, les autres exhibi-
tions ont contribué de plus en plus à prouver que, pour peu qu'elles
restent ce qu'elles ont été jusqu'à présent , des fêtes mensongères et
rien davantage , elles n'auront pas devant elles un long avenir. Celle
de 1839 achèvera la démonstration déjà bien avancée de cette triste
vérité. Elle n'est pas même une fête, comme celles qui l'ont précé-
dée, ni un temps de relâche et de félicitations mutuelles pour les
coryphées de l'industrie , et si elle prétendait à cela dans d'aussi mau-
vais jours, ce serait une dérision amère. D'autre part, elle est aussi
loin que jamais d'être une institution d'utilité générale. Ce n'est pas
encore de ce parallélogramme de planches des Champs-Elysées que
l'on verra poindre la lumière invoquée par le programme impérial
de 1801, et qui ne s'est pas faite à la parole du maître. Le jury cen-
tral , il est vrai , s'est empressé récemment de déclarer que chaque
fabricant serait tenu d'inscrire sur chacun de ses produits exposés le
prix auquel ils peuvent être livrés aux consommateurs. Il n'a fait,
en cela, que se référer à une circulaire de M. Martin (du Nord) , le-
quel, en imposant celte règle banale aux fabricans réunis si mal à
propos, s'est conformé aux principes théoriquement proclamés par
REVUE DE PARIS. 259
tous ses prédécesseurs. On a fait grand bruit de la déclaration du
jury central.
Qu'en résultera-t-il? Les exposans s'y soumettent avec plus ou
moins de lenteur, et insensiblement les pièces d'étoffes diverses et
innombrables, étalées dans les pavillons, se couvrent d'une infinité
de petites cartes où les prix sont numérotés en cbiffrcs illisibles. Je
m'étonne que la plupart des concurrens ne s'exécutent pas de meil-
leure grâce, en répondant au jury par des professions de foi commer-
ciales plus ou moins franches , mais en caractères énormes , comme
l'ont fait quelques tapis audacieux. A quoi cela engage-t-il , en effet"?
Uniquement , ce nous semble , à livrer les échantillons exposés , s'il y
avait lieu, au prix modéré où l'on se flatte d'être descendu. Et en-
core c'est pousser l'hypothèse à l'extrême , à l'absurde. Mais y a-t-il
une puissance au monde qui puisse forcer une fabrique à produire
des milliers d'autres objets identiquement pareils, et aux mêmes
conditions de vente? N'est-il pas manifeste qu'avec l'inscription des
prix sur tous les articles, le jury n'aura encore rien obtenu de ce qu'il
doit rechercher? Ce qui serait nécessaire et tout-à-fait nouveau, c'est
qu'on se mît , par une enquête préalable , en mesure de nous dire si
les échantillons proposés à l'aveugle admiration du public repré-
sentent avec fidélité d'autres pièces parfaitement semblables qui déjà ,
avant l'exposition, étaient livrées aux mêmes prix et sur la demande
du premier venu. Ce n'est pas tout : il faudrait encore , et ce serait peut-
être le premier point, qu'on pût nous apprendre si les articles ainsi
marqués à une cote authentique sont des produits usuels , et jusqu'à
quel degré ils sont usuels , comparativement à d'autres ; c'est-à -dire
que nous saurions d'avance quelle place doit avoir chaque genre de
travail dans notre attention, et, plus tard, quelle part dans notre
estime la qualité même et le fini des produits devraient leur mériter.
Pour une mission si haute, le jury central des récompenses, tout
composé qu'il est de praticiens consommés dans les arts, de person-
nages éminens dans les sciences , et d'écrivains industriels habitués à
déduire tout ce que contiennent les problèmes économiques , le jury
n'a pas la force dont on le voudrait voir armé. Il n'a que les pouvoirs
qui lui sont délégués ; son rôle se borne presque à distribuer des
médailles avec toute l'équité qui lui est permise dans les ténèbres
épaissies autour de lui comme à plaisir, et à travers les pièges que
lui tend l'égoïsme mercantile. Ce ne serait pas trop de toute la puis-
sance du gouvernement , aidé du mécanisme administratif dont il
dispose dans les provinces, pour voir clair dans les élémens d'une
18.
260 REVUE DE PARIS.
exposition variée à l'infini, et pour estimer à sa juste valeur le per-
l'ectionnement manufacturier du pays , qui se résume dans le bon
marché relatif.
Et puis, quand le gouvernement se serait éclairé lui-même, ou
l'aurait été par l'intervention d'un jury, investi de toute l'autorité
qui lui manque aujourd'hui , ne serait-il pas convenable d'ordonner
que la lumière se fasse aussi au profit du public ? Cela nous ramène
à stipuler que toutes les informations requises aient lieu avant l'ou-
verture de l'exposition générale, qui deviendrait ainsi, avec beau-
coup plus de logique , le couronnement , et non pas le début de ce
grave examen de conscience appliqué à l'industrie. De cette façon,
l'on ne verrait pas ce que l'on voit actuellement, des produits ridi-
cules se glisser au grand jour d'une publicité payée par l'état, sans
avoir été judicieusement examinés, et sauf à être déclarés indignes
et conspués après leur intrusion téméraire. Il ne résulte pas de
notre système que toutes les palmes à décerner seraient d'avance
connues, et leur répartition irrévocablement décidée avant l'appari-
tion simultanée des produits dans les galeries publiques. La foule des
visiteurs sans titre et sans mission trouverait bien moyen , par les
organes de la presse , et même sans autre organe que le murmure
quotidien de ses éloges ou de ses censures , de faire pénétrer l'in-
lluence de son opinion toute ^puissante dans les jugemens déjà ébau-
chés par le jury. Seulement, le simple fait de l'admission resterait
toujours un honneur qui n'aurait pas été prodigué au hasard.
Par quel procédé d'information préalable le gouvernement prépa-
rerait-il les voies à une exposition raisonnable , utile , pouvant servir
de type mémorable et de colonne milliaire dans l'histoire progressive
des arts? On peut lui recommander l'idée de ces experts spéciaux,
nommés par les administrations locales, et dont il est parlé dans les
instructions de 1801. En fouillant dans les circulaires de cette époque,
et compulsant les procès-verbaux des jurys particuliers d'admission
pour chaque localité, il découvrirait probablement les directions
bonnes à suivre, les écueils à éviter, les obstacles insurmontables. H
dépendrait de lui d'ajouter à ses ressources d'exploration l'enquête
parmi les fabricans eux-mêmes, l'enquête qui n'était pas en faveur
vers 1801 , mais dont il n'est pas possible de nier aujourd'hui l'in-
lluence toujours croissante , et qu'on fera bien d'employer quelque-
fois avec discrétion.
Ne nous laissons pas alarmer par le peu de succès de l'enquête
commerciale ouverte, en 1834-, par M. Tanneguy Duchûtel. Il s'aiiis-
REVUE DE PARIS. 261
sait alors d'une enquête générale; celle que nous conseillons serait
partielle, disséminée dans quatre-vingt-six départemens, et peut-être
subdivisée, en outre, dans quelques arrondissemens d'activé produc-
tion, tels que Saint-Étienne, Tarare, Saint-Quentin, Mulhouse, El-
beuf, Louviers, Bolbec, etc. L'enquête de 183i, hasardeuse comme
un coup d'essai , s'annonçait résolument comme ayant pour but la
réforme des tarifs , et la vérité nous force de convenir que les résul-
tats ont été bien contraires au but qu'elle se proposait. Mais, malgré
tant d'intérêts commerciaux ligués contre le jeune ministre d'alors,
et qui accomplissaient journellement devant lui cet oracle rendu,
dans un autre ordre d'idées , par l'aïeul des doctrinaires : « Ne les
interrogez pas, car ils vous mentiraient! » malgré les réticences, les
contradictions , les menaces qui jetaient la confusion dans ces inter-
rogatoires , que de révélations franches , libérales , ont été arrachées
à la loyauté de quelques hommes! Noble contraste avec l'égoïsme du
plus grand nombre ! Il en serait de même , à plus forte raison , dans
une enquête qui ne se proposerait pas le but direct de la révision
des tarifs , et qui , s'exerçant isolément sur tous les points du terri-
toire , laisserait dormir cette arrière-pensée générale.
Si l'enquête, même réduite à ces proportions, semblait devoir
exciter encore une assez vive agitation dans le pays, rien ne dit
qu'on serait forcé de la renouveler, ainsi que l'exposition , tous les
cinq ans? Pourquoi ne déclarerait-on pas l'exposition septennale, ou
même décennale, en rétablissant, au moins pour l'industrie, cette
institution des prix décennaux de l'empire, dont nos devanciers peu-
vent nous dire quelle était la valeur à leurs yeux!
Je reviens à l'exposition de 1839, mais à contre-cœur, et trop
assuré de n'y avoir rencontré que bien peu d'indications positives,
irrécusables , dignes d'une confiance absolue et de l'attention d'un
observateur réfléchi. Quand on ne permet pas à son approbation de
s'égarer à l'aventure, où peut-on la fixer dans ce dédale inextricable?
Cependant on aperçoit çà et là de rares fabricans qui auraient le
droit d'être distingués par la nouveauté ou la perfection de leurs
produits , et par la désignation de leurs prix réels , sans aucune res-
triction mentale. Nous voudrions avoir le courage et le temps d'ex-
traire leurs noms de ce pêle-mêle d'objets bizarres , fantastiques ,
stérilement splendides, dont le voisinage les étouffe.
On devra remarquer, par exemple , un modeste étalage qui s'est
contenté d'envahir deux pieds et demi de largeur, au bas bout de la
galerie des tissus où se pavanent les cachemires français dans leur
262 REVUE DE PARIS.
gloire; je veux parler de l'étalage de M. Eugène GrioUet , filateur de
laine , qui expose un certain nombre de fuseaux avec leur laine filée
à divers degrés de finesse. Ce n'est pas le mérite de ces filés que le
public peut apprécier, car ils sont sous verre , on ne fait que remar-
quer la ténuité de fils, et il faut s'en rapporter pour le reste à la juste
renommée de l'habile fabricant ; mais au-dessous , et en dehors de
cette cage vitrée , il abandonne , à qui veut la voir et la toucher»
une belle couverture de laine grise, longueur environ deux mètres
trente centimètres, et largeur un mètre et demi; poids, environ
trois kilogrammes. Il en indique le prix, 15 francs ; et, afin qu'on
ne suppose pas que c'est là un prix arrangé pour la circonstance, car
tout le monde n'est pas obligé de savoir que M. GrioUet n'a plus
rien à demander aux distributeurs de médailles , qu'il est hors de
concours , comme membre du jury central des récompenses , et qu'il
est entré récemment dans le conseil général des manufactures, il
ajoute ces mots que l'on voudrait pouvoir lire au dessous des plus
somptueuses fantaisies de l'exposition : — S'adresser, pour une ou
plusieurs, rue n" — Ainsi voilà l'ouvrier de Paris averti, dès
le premier jour de l'exposition , qu'il aura deux mois pour économiser
quinze francs et s'approvisionner d'une chaude couverture d'hiver.
D'autres exposans annoncent des progrès , en fait de bon marché
ou d'invention, qui seraient méritoires, s'ils étaient prouvés; mais
leur contrôle n'est pas aussi facile au public qu'il l'est pour le simple
produit cité tout à l'heure. A chaque pas, on est arrêté par la même
lacune, le défaut d'une information authentique et rigoureuse, qui
ait vérifié l'application en grand des chiffres ou des faits allégués à
propos de quelques échantillons choisis. Voici des exemples :
Un ingénieur civil, déjà connu d'ailleurs par la création d'appareils
propres aux usines à sucre , expose une petite fiole contenant de
l'eau douce , provenant d'eau de mer, potable dès son extraction , et
obtenue par des procédés nouveaux. Quels sont ces procédés? Sont-ils
applicables sur une grande échelle, à bord des navires eux-mêmes,
en cours de navigation? L'eau, obtenue avec toutes ces conditions
de rigueur, serait-elle d'aussi bonne qualité qu'on l'assure? Toutes
questions qui demandent à être résolues, et qui, ne l'ayant pas été
par des épreuves antérieures et officielles telles que nous les recom-
mandons pour toute chose, font que l'on passe avec indifférence à
côté de ce prodige. Et pourtant il s'agit là d'une découverte long -
temps cherchée vainement, qui , si elle était enfin avérée , compte-
rait au nombre des plus grandes et des plus utiles ; nous la tenons
REVUE DE PARIS.' 263
d'avance pour supérieure au miracle des noces de Cana. Au surplus ,
le môme inventeur présente de la viande de bœuf conservée depuis
dix-sept et dix-neuf ans.
En un autre endroit sont exposés, par MM. Renodierpère et fils,
de Saint-Étienne, d'humbles couteaux, connus vulgairement sous le
nom d'eusiaches, et cotés à 3 cent, et demi , à 3 cent, trois quart , à 4 ,
à 6 et demi , à 7 cent, la pièce, suivant le luxe de la monture. De plus,
un couteau de table à manche noir, orné sur chaque côté de trois vi-
roles de laiton qu'on dirait d'argent, pour 5 cent. ; et un couteau de
poche, à manche de corne, qui ne vous coûtera que IV cent. Enfin ,
l'on vous offre, pour 18 cent., un couteau espagnol à manche de bois
noirci, façon eiistache, et aussi long, aussi large, ma foi! que le
poignard d'un officier de marine. Il est écrit au bas d'une pancarte :
« Les lames sont en acier. » C'est bien; mais nous aurions voulu
qu'avant de présenter ces chefs-d'œuvre du bon marché à l'admira-
tion universelle, l'enquête eût éclairci trois points : 1" Si les lames
sont en acier, et quel acier; 2° si, pour les prix indiqués, dont per-
sonne ne doute, on trouverait constamment en fabrique des articles
aussi bien travaillés et finis, et d'aussi belle apparence, que ceux de
l'exposition; en un mot, si l'échantillon ne flatte pas la fabrication
courante; 3° si ces prix sont ceux de la consommation au détail , ou
de la vente en gros aux marchands intermédiaires entre le produc-
teur et le consommateur. Or, on sait que les prix dont la cote est
exigible dans une exposition publique ont toujours été ceux qui se
réfèrent à la vente au détail , article par article. Il eût été bien d'avoir
réponse toute prête à ces questions, qu'on ne s'avise de faire, du
reste, que pour des objets qui intéressent vivement, ce qui est déjà
un hommage aux estimables manufacturiers de Saint-Étienne.
Deux tapis, dits tapis médaillons, en soie brochée , tous deux sem-
blables par le tracé du dessin , et diversifiés seulement par les cou-
leurs , tous deux de même grandeur, onze pieds sur quinze , ont été
faits en quatre jours , d'après l'affirmation de l'exposant , l'un par un
homme et deux enfans , l'autre par un homme seul, plus grand tra-
vailleur que son camarade, apparemment? Il s'en suit que le prix de
ce genre de tapis ne dépend guère que de la valeur de la matière
première. En résumé , quel est ce prix? L'exposant ne l'a point écrit
sur ses tapis médaillons. Si l'admission était précédée d'une enquête,
on le saurait , et , de plus , on ne conserverait aucun doute sur le
temps nécessaire à une fabrication courante, sans tours de force.
264 REVUE DE PARIS.
En industrie on ne peut pas dire : « Le temps ne fait rien à l'affaire. »
Mais un jury d'admission, dans l'organisation nouvelle que nous ap-
pelons de tous nos vœux , se rendrait compte du temps employé ,
ferait travailler devant lui dans sa localité, et si le prodige était déjà
réalisé avant son arrivée, il dirait comme cet amateur d'éclipsés :
«On me fera bien le plaisir de recommencer pour moi. »
Il serait fastidieux d'énumérer tous les industriels admis dans les
galeries des Champs-Elysées , avec le sauf-conduit d'une assertion
non vérifiée, à laquelle toutefois la présence d'un produit quelconque
semble donner gain de cause : c'est une pièce à l'appui, sans certificat
d'origine.
D'après cela, comment blâmerions-nous d'ingénieux spéculateurs,
qui ont fait de l'exposition ce qu'il est tout simple d'en faire; un
bazar, le plus fréquenté de tous , pour la mise en montre de leurs
produits, et cela avec location gratuite pendant trois mois; le carre-
four le plus commode pour s'embusquer à rencontre des promeneurs
et leur faire accepter des cartes, des adresses, des prospectus, bon
gré mal gré ; en un mot , un supplément aux annonces qu'en d'autres
temps on porte au Journal des Débats.
Tel marchand de tapis , qui n'a jamais peut-être fabriqué un
chausson de lisière, fait des commandes à quatre ou cinq manufac-
tures et les expose sous son nom qui passe en première ligne; mais il
réserve une modeste place pour les noms des fabricans avec lesquels
il a traité, et il faut lui en savoir gré, car ces tapis sont à lui , il les a
payés, il en est le maître, et il expose!
Tout ce que j'ai vu depuis plus de vingt jours, dans ce grand goût
de charlatanisme que ne dédaignent pas les plus renommés indus-
triels, m'a pénétré d'une profonde indulgence pour tous les brim-
borions ridicules qui ont tant fâché le journahsme quotidien, et onl
été déclarés par lui incompatibles avec la dignité de l'exposition !
Moi , je n'éprouve aucune colère contre les corsets, je m'habitue aux
cols de chemise, je reste calme enfin devant l'invasion de tant de
perruques blondes , blanches , grisonnantes , brunes , rousses et môni{>
chauves , car il y a des perruques qui consentent à paraître chauves :
ô altitudo! profondeur de dissimulation!
Je ne m'étonne pas qu'on ait admis ces bustes de coiffeurs que
vous savez, qui tournent lentement sur eux-mêmes pour attrouper
les passans ébahis sur les trottoirs et entraver la voie publique. L'au-
teur d'un de ces bustes, M. Assuérus, a été couronné d'un plein
REVUE DE PARIS. 265
succès , dit-il , de l'avis d'un grand nombre d'artistes, dans son imi-
tation de la nature , tant sous le rapport des tons de carnation que
sous celui de V implantation des cheveux avec raie de chair.
Pourtant je préfère ce fabricateur d'instrumens de pêche, cet ama-
teur de la pêche à la ligne , plus amateur cent fois que manufactu-
rier, qui ne s'est mis à fabriquer pour le public qu'après avoir acquis
son expérience de l'art de la pêche dans les quatre parties du monde
qu'il a parcourues. J'aime surtout sa mécanique à prendre le poisson
seul (comprenez-vous?), à laquelle est joint un petit carillon aver-
tisseur, par lequel le poisson victime sonne lui-même sa défaite.
Dans un prochain article nous parlerons sérieusement, mais briè-
vement, de quelques produits, choisis dans le nombre assez grand
de ceux qui , malgré le vice inhérent au système de l'exposition ,
contribuent à la relever, et honorent l'industrie française aux yeux
de l'étranger.
Victor Gharlier.
Critique fittcntirc.
Le trouvère Rutebeuf, peu connu ou mal apprécié jusqu'ici , appartient,
par ses habitudes et ses inspirations, à celte classe de poètes qu'on pourrait,
avec quelque raison , nommer les truands littéraires du xiii" siècle. C'est le
même cynisme, la même dévotion, la même pauvreté. Comme les cordeliers,
ses ennemis, Rutebeuf courait le monde, avec la sébile et la besace, chantant
aux noces et aux tournois , et implorant de la charité des bonnes gens le denier
de l'aumône. Mais le poète, moins heureux que les moines, n'avait que trop
souvent occasion d'accuser l'avarice des chevaliers ou des comtes, ruinés par
la croisade , et peu s'en faut qu'il n'ait été réduit à faire danser des ours au
milieu des rues. Tristement préoccupé du pain de chaque jour, Rutebeuf
raconte avec une naïveté singulière les misères qui usaient sa vie. « .Te n'ai pas,
dit-il, deux huches de chêne dans mon foyer. Tous mes pots sont cassés. Je
tousse de froid , je baille de faim. Je me couche dans un lit sans paille , et quand
mes amis me demandent où je demeure, je me garde bien de le dire. L'argent
est de jour en jour plus rare. Ceux qui se plaisaient aux histoires des anciens
temps sont allés mourir outre-mer, et nous qui restons au royaume de
France, nous avons grand' peine à payer le terme et la nourrice de nos en-
fans. » Ces plaintes, du reste, sont familières aux poètes du xiii" siècle.
Colin Muset, le jongleur, n'était ni plus heureux, ni plus résigné, et, comme
Rutebeuf, il trace de sa vie affamée un bizarre tableau. « Merci de votre
compagnie, » lui disait sa femme lorsqu'il rentrait la besace vide et affaissée
sur le dos. Puis c'étaient des reproches sans mesure, d'invincibles froideurs.
Mais quand la quête avait été bonne, la fenune quittait vite sa quenouille,
sautait au cou de son mari, et courait chercher deux poulets qu'on man-
geait à la sauce à l'ail. Cette misère avait cependant d'autres causes encore
que la vilenie des seigneurs ou l'indifférence des manans pour les chansons et
les belles histoires. Précurseur de Mllon et des héros de Rabelais, Rutebeuf
aimait, comme il le dit en son trivial langage, à oujressicr sa jmnce; il
aimait surtout les plats abondans, bien saturés de poivre fort, et plus d'une
(1) Publiées par M. Achille Jubinal , 2 vol. in-8", 1839, chez Paniiicr, rue de Seine , 23.
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fois il perdit au jeu de dés son cheval, ses livres et sa cotte; car il cherchait
à se consoler par le désordre des chagrins de son ménage. Sa femme était
laide, vieille et maigre. La peine était née de cette union, et le poète se prit
souvent à maudire ses enfans, qui pleuraient toujours lorsqu'il voulait
chanter. A ces douloureuses préoccupations se joignit bientôt le mal physi-
que. Rutebeuf perdit un oeil, et il adressa à cet œil tant regretté, et qui était
le mieux voyant, une complainte singulièrement triste et naïve, la Cum-
plainie l'œul llustehevf. S'il devient aveugle, quelle main le guidera dans ses
quêtes? Ses protecteurs sont morts. Le comte de Poitiers, si charitable, qui
donnait aux pauvres huit cents livres tournois, le lundi de la semaine sainte^,
et pratiquait toutes les vertus chrétiennes de saint Louis, le comte de Poitiers
n'est plus. Les rares amis du trouvère ont oublié vite le cht min de sa mai-
son, dit-il comme Ovide, quand ils ont vu la misère assise sur le seuil, et le
vent de l'adversité , qui soufflait devant sa porte, a glace tous les cœurs. Que
faire alors? Pleurer les souillures du passé, chanter les saints, et se réfugier
en Dieu; car celui qui aime Dieu ne craint ni la maladie, ni la mort. Ces
retours à la foi qui console sont fréquens dans les poésies de Rutebeuf.
Riche et puissant, il eût , pour faire pénitence , fondé des couvens et doté
des églises; mais, pauvre et poète, il cherche, à défaut de pieuses largesses,
à s'acquitter envers le ciel par de saintes inspirations.
Ainsi tout se mêle et se confond dans les chants comme dans la vie du
trouvère : soucis du foyer domestique , désordre et repentir, haine ardente du
clergé, respect des choses saintes, contes obscènes , flatteries prodiguées aux
seigneurs, sarcasmes et prières. Rutebeuf garde encore en lui quelques mysti-
ques rayons de la poésie du \iV siècle , mais affaiblis déjà et voiles en bien des
points sous les traditions des Vaudois. L'impatience du pouvoir temporel de
l'église se traduit dans ses strophes en attaques brutales contre les moines
qui prêchent la paix, quoique vivant en éternelles disputes, et qui dépouillent
les familles de la succession légitime , en montrant aux mourans le diable et
l'enfer, hypocrites souillés de tous les vices, blancs au dehors, noirs au de-
dans, qui devraient porter, bien serrés au cou, les cordons qui pendent à
leur ceinture. Les plaies de l'église et du monde sont larges et profondes. On
oublie ceux qui sont en terre sainte. Chevaliers, bourgeois et prélats, donnent
à peine aux choses du ciel un jour de chaque mois, et le temps n'est plus oii
les pauvres auraient engagé volontiers leur part de paradis pour acheter une
lance et une dague et courir chez les Sarrasins. Bien qu'il pousse encore avec
une sorte de foi le cri de guerre des croisades, R^utebeuf a cependant perdu,
pour sa part, l'enthousiasme des expéditions lointaines; et, s"il montre les
joies du ciel comme prix du voyage, il sait aussi compter tous les dangers de
la route.
Les allusions aux évènemens contemporains sont vives et fréquentes dans
ce livre. Les querelles de l'Université et de Guillaume de Saint -Amour
occupent le poète , comme elles occupaient son siècle tout entier. Le pape
Alexandre, qui persécute les docteurs, n'est guère plus ménagé que le roi de
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France , qui obéit lâchement aux bulles de Rome , bien qu'il soit maître chez
lui. Rutebeuf déploie même à ce propos une ardeur de gallicanisme et de ré-
forme qui dépasse de bien loin les plus incisives hardiesses de Clémangis. Le
couvent, avec ses scandales hypocrites et cachés, ses vices qui ne font pas
irruption au dehors, est attaqué plus rudement encore que la cour de Rome,
dont l'ambition du moins se révèle au grand jour. Rutebeuf, dans ses fa-
bliaux, fait agir et parler des moines perdus, qui n'usent du ministère saint
que pour tromper et corrompre. Ainsi, dans la pièce de Frère Denise (sorte
de proverbe qu'on pourrait nommer, de son premier vers même, Vhabit ne
fait pas l'ermite), un cordelier, père Simon, après avoir séduit une jeune
femme, lui fait prendre l'habit de Saint-François, et la conduit dans son cou-
vent. Chacun est édifié de la candeur de frère Denise; c'est le nom de la femme.
Sa voix est si douce, elle a si bonne grâce à faire la quête, qu'elle rentre
toujours le bissac bien garni. Aussi l'envoie-t-on quêter souvent, et le père
Simon ne manque jamais de l'accompagner dans ses courses. Un jour ils se
présentent ensemble dans un château ; mais à peine frère Denise a-t-il pro-
noncé quelques mots, que la châtelaine reconnaît son sexe, et lui dit : « Mon
frère , je voudrais bien me confesser à vous. » Grand embarras de frère De-
nise et du père Simon. La dame insiste. On passe dans une chambre voisine.
Frère Denise se voit reconnue, avoue son sexe, sa faute et ses malheurs. La
dame alors, qui sait compatir aux tendres faiblesses, excuse la pauvre jeune
fille , la console , et garde toute sa colère pour le frère Simon ; car elle ne par-
donne pas aux séducteurs, surtout quand ils portent l'habit de Saint-Fran-
çois. Ah! papelard, lui dit-elle, vous défendez aux bonnes gens les déduits
des ménestrels et vous perdez les femmes; votre patron faisait-il ainsi .-^ On
aurait bien raison de vous étrangler par le cou. Le frère Simon ne sait que
répondre , et la dame , qui lui fait la leçon sévère, donne un libre cours à sa
haine contre les moines, leur licence et leur hypocrisie.
Le Testament de l'âne est une allégorie plus mordante encore ; la dame qui
fit trois fois le tour du moustier, la femme du chevalier et le sacristain font
déjà présager, mais avec plus de cynisme et moins de verve , et surtout avec
une fastidieuse diffusion de détails, Roccace et La Fontaine. Dans ces
pièces licencieuses, l'impiété se mêle souvent à la satire. La Vierge y joue
un rôle que le roi des ribauds n'eût pas toujours avoué; et par un bizarre
contraste , tandis qu'on punissait par le fer rouge toute parole contraire à
l'honneur de la benoîte mère de Dieu, ces blasphèmes rimes étaient répétés
aux fidèles dans les assemblées pieuses, les fêtes solennelles, et toujours ac-
cueillis avec applaudissemens. Rutebeuf pourtant était dévot, surtout au culte
de la Vierge. Comme Robert Wace , Guyon de Sardière et Gauthier de Coinsy,
il mit en strophes VAve Maria et les miracles de Notre-Dame, et comme eux
il prodigue à la mère de Dieu toutes les fleurs , tous les parfums de la plus
fraîche poésie. Marie, c'est le vitrail éblouissant qu'un rayon de soleil a tra-
versé sans le ternir; c'est la branche d'églantier, sur laquelle s'est posé le
Sauveur; c'est cette étoile qui va bientôt se lever pour Dante aux plus pures
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régions du ciel. Mais Rutebeuf ne se soutient qu'avec peine dans cette sphère
virginale. Le trouvère sceptique, le ribaud joueur de dés qui sait par expérience
tous les vices et toutes les misères de son temps , reprend vite ses allures cy-
niques et brisées. Il tentera bien encore cà et là, comme le poète florentin,
de s'élever par la vision au paradis lumineux , ou d'explorer les cercles de
l'abîme. Mais ce ne sera pour lui qu'une simple occasion de satire. Dans le
Miracle de Thèoi)hilus, dans cette légende célèbre, rêvée aux premiers jours
de l'église par Eutychien,et transmise au xiii" siècle par Siméon le Méta-
phraste et la nonne inspirée de Gandersheim, la Vierge intervient encore,
avec son auréole de grâce et de charité, pour pardonner et pour bénir; mais
le poète lui prête parfois sans scrupule des paroles fort peu mesurées ; on
croirait entendre ce dialogue du mystère de sainte Geneviève, où la pieuse
bergère, se querellant avec une de ses compagnes, lui adresse ce trivial re-
proche :
Au jardin Gauthier Chantelou ,
Vous souffrîtes que son berchier
Vous déflourast sous un péchier.
Rutebeuf, du reste , s'entend mieux à faire parler les charlatans que les
saints. La place publique sied plus au talent du coitereau que le monde invi-
sible; et le dit de l'erberie est un curieux et quelquefois spirituel pastiche,
moitié en prose, moitié en vers, des annonces de carrefour. Un médecin qui
a parcouru l'Espagne, la Brie et les Ardennes, qui sait toutes les merveilles
des royaumes du prêtre Jean , et les vertus cachées des pierres, débite au pu-
blic assemblé force remèdes et quolibets. Approchez , dit-il , pauvres et riches !
bien des gens n'ont pas cinq livres dans leur bourse.^ Qu'importe! je ne vends
pas ma marchandise, je la donne. Souffrez-vous.^ prenez un peu de cette
herbe. Sa force est telle, qu'en en plaçant sur la langue d'un bœuf , gros
comme un pois, on le tuerait du coup ; faites-la infuser dans de bon vin blanc ,
ajoutez-y cinq feuilles de sauge et dix feuilles de plantain , buvez pendant
treize jours chaque matin cette infusion salutaire, et je vous promets prompte
guérison. A la bizarrerie des drogues, à l'incohérence de leurs combinaisons,
à la dégoûtante turpitude de certains détails, il est facile de voir que Rute-
beuf veut tenter à sa manière, à l'égard des médecins de son temps, et dans
une langue imparfaite comme leur science, ce que Molière accomplira contre
eux quatre siècles plus tard.
M. Jubinal a donné beaucoup de soins à cette louable et curieuse publi-
cation que le savant helléniste M. de Sinner a enrichie d'un texte grec du
miracle de Théophilus. Mais l'éditeur nous paraît avoir exagéré la valeur
esthétique du trouvère. Rutebeuf, comme la plupart des poètes de la langue
d'Oil, représente avant tout cet esprit d'opposition, cette impatience inquiète
du pouvoir spirituel et de toute inégalité sociale qui se trahit au xiii" siècle
par des luttes sans cesse renaissantes entre les municipalités et l'église, par
un besoin plus senti de garanties individuelles , quelquefois même par la
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violence de l'émeute; mais hors de là, et à part quelques curieux détails de
mœurs, Rutebeuf, au seul pointde vue de l'art, n'est qu'un rimeur sans élé-
vation qui méconnaît , comme presque tous les trouvères contemporains , les
éternelles sources de la poésie. IN'ous engageons donc M. Jubinal à se défier
de cette admiration trop vite prodiguée à des œuvres incomplètes et bar-
bares. ISous l'engageons aussi, tout en appréciant l'exactitude de ses recher-
ches, à se défier de cette prodigalité d'annotations faciles, qui ne saurait
constituer la science , et qui indique seulement une habitude exercée des index
et des tables alphabétiques.
Eté Hoi»êft»t tte Jff/'tfff ,
PAR WACE (l).
Ce roman fut écrit en l'année 1155, à la cour d'Angleterre. L'auteur,
né dans l'île de Jersey, avait été conduit jeune à Caen, et son origine,
sa vie tout entière, dirigèrent ses instincts poétiques vers l'étude de l'his-
toire anglo-normande. Wace recueillit, pour les traduire, en chroniques
rimées, les traditions celtiques et bretonnes, traditions multiples, bizarre-
ment accouplées et qui se divisent, ainsi que l'a démontré dans la Revue
des Deux Mondes M. Fauriel, en deux séries distinctes, l'une se composant
de la poésie des bardes, des triades, depuis le vi'" siècle jusqu'au xii*';
l'autre consistant en épopées qui embrassent toute l'histoire de la Grande-
Bretagne depuis ses sources les plus éloignées jusqu'aux temps'voisins du
règne de Henri II. C'est à cette seconde série qu'est emprunté le sujet de
Brut, œuvre bizarre, où se confondent, comme dans tous les poèmes du
même genre, les mythes païens, les courses aventureuses des barbares, les
souvenirs du christianisme et la chevalerie. Les personnages de ce roman
appartiennent au cycle de la Table-Ronde, à la famille du roi Arthur. Au
début de son poème , début fort simple et qui n'a rien des solennelles for-
mules de l'épopée, le trouvère annonce qu'il va remonter de règne en règne
jusqu'aux premiers monarques de l'Angleterre, et retracer l'histoire des
peuples primitifs de cette île, que les Gallois nommaient la ceinture de la
mer. Vile de miel. Les traditions des temps héroïques de l'antiquité, la Grèce
d'abord, et plus tard Rome et l'Italie, dominent, dans le poème du cha-
noine anglo-normand , toutes les traditions du nord. Les mythes antiques se
sauvent, par leur poésie, de la barbarie du moyen-ûge, comme le droit
romain par sa haute raison. Brut, ou Brutus, le héros du roman, le fonda-
teur de Londres, selon Robert Wace, était l'arrière-petit-fils d'Énée. Forcé
de quitter le Latium, il court la mer pour chercher une nouvelle patrie, et
aborde en Angleterre avec une colonie de Troyens. Les souvenirs de l'anti-
quité sont partout présens au début du poème. Le dogme de la fatalité y
reparaît dans son indexible rigueur, et Brut proscrit pour avoir causé par sa
naissance la mort de sa mère, et tué, sans le savoir, son père d'un coup de
(\) Publié par M. Le Roux de Lincy. Rouen , chez Edouard Frère, 2 vol. in-S», 1838.
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flèche , c'est OEdipe expiant par une vie errante des crimes involontaires ,
même avant de les avoir commis. La lignée de Brut règne sur l'Angleterre;
ses fils se battent entre eux, courent à la conquête des royaumes lointains,
et se montrent, du reste, constamment fidèles aux habitudes les plus barbares.
César paraît à son tour sur la scène. Le héros romain , en vrai chevalier du
moyen-âge, court volontiers au-devant des périlleuses rencontres; il aime
les combats corps à corps, et brise plus d'une épée sur les boucliers des
chefs bretons. L'invasion des missionnaires chrétiens suit de près l'invasion
des armées romaines. La foi nouvelle, annoncée dans les prophéties des
devins, a bientôt des croyans. L'Église bretonne est fondée sur le modèle
des églises continentales. ÏMais Wace, toujours peu soucieux de la vérité
historique , transforme les apôtres de l'Angleterre et ses premiers évêques
en abbés du xii'' siècle, riches et bien dotés de rentes féodales. Le poète,
après avoir suivi dans tous leurs détails les diverses phases de la résistance
et de la conquête , raconte comment Sévère fit bâtir un fossé et un palis qui
allait d'une mer à l'autre pour s'opposer aux invasions des Pietés , et com-
ment les Romains quittèrent la Grande-Bretagne, attendu qu'il en coûtait
trop cher pour aller et venir de Londres en Italie. Les Saxons succèdent aux
Romains. Wace n'a plus à raconter que d'impitoyables ravages, des traités
sans foi , des repas où les filles des rois versent elles-mêmes à boire aux étran-
gers et les embrassent en leur présentant la coupe. Le massacre des onze
mille vierges, les expéditions des pirates du nord, se mêlent et se confon-
dent avec le récit des enchantemens de Merlin. Le puissant sorcier, l'homme
né sans père, l'enfant mystérieux d'un démon incube , fait mouvoir d'un mot
les pierres gigantesques des plaines de Salysbury qu'une armée tout entière
ne pouvait ébranler. Il prédit la naissance , les exploits d'Arthur , et ce roi des
preux justifie en tous points ses prophéties inspirées. Armé de son épée esca-
libur, de son bouclier, où est peinte l'image de la Vierge, Arthur disperse
les Saxons, et arrive rapidement par son courage et sa piété au plus haut
degré de puissance. Il bâtit des églises, dote des monastères, et fonde cet
ordre fameux de la Table-Ronde , à laquelle devaient s'asseoir, au moins une
fois dans leur vie, tous les chevaliers de l'Europe. Les Romains rassemblent
vainement, pour le détrôner, les troupes de la Grèce, de la Turquie et de
l'Afrique, au nombre de cinq cent quatre-vingt mille hommes. Arthur, à la
tête des Bretons , des Islandais, des habitans des îles Orcades et des hommes
du Poitou, de la Flandre et de Boulogne, remporte une victoire éclatante. Il
va combattre ensuite au mont Saint-Michel , le géant Dinabuc , et cette nou-
velle et périlleuse expédition est encore pour lui une nouvelle occasion de
gloire. Mais de si longues prospérités devaient enfin rencontrer leur terme.
Pendant l'absence d'Arthur, Genièvre , sa femme, l'avait oublié pour un autre.
Mordret, le séducteur, s'était même emparé de la couronne d'Angleterre.
Arthur, irrité de cette félonie, rassemble une armée pour la punir. IMordret,
de son côté, appelle à son secours Childric, roi des Saxons. Les deux partis
se rencontrent auprès de Cambelan dans la Cornouaille; Mordret est vaincu;
mais Arthur, mortellement blessé , disparaît sans qu'il soit possible de re-
272 REVUE DE PARIS.
trouver ses traces. Suivant une tradition long-temps admise, Wace assure
qu'il fut porté dans l'île d'Avalon où la fée Mourgue et ses sœurs pansèrent
ses blessures , et qu'un jour il reparaîtra dans le monde pour y courir encore
les aventures des batailles.
Wace fixe l'enlèvement d'Arthur par les fées à l'an 642 avant Jésus-Christ,
ce qui ne l'empêche pas, quelques années plus tard, de faire arriver saint
Augustin en Angleterre. Le pieux évéque rétablit le culte catholique menacé
par Pelage, et signale par un grand miracle la toute-puissance qu'il a reçue
de Dieu. Les habitans de Dorcestre l'avaient grossièrement insulté en atta-
chant à sa robe des queues de poissons, et le saint , pour les punir, les con-
damne, ainsi que leurs descendans, à porter une queue. C'est là un des plus
saillans épisodes du roman; il appartient entièrement à Wace, et donne la
juste mesure de sa puissance d'invention poétique. Mais saint Augustin est
vite oublié pour Cadwallan , que son neveu , dans un temps de famine , nour-
rissait de sa propre chair; et le trouvère, après avoir raconté les grandes mi-
sères du pays sous les derniers rois bretons, termine brusquement son poème
en annonçant le triomphe définitif des Saxons et l'adoption par les vaincus
de leur langage et de leurs mœurs.
L'histoire a-t-elle des lumières nouvelles , des enseignemens inattendus à
demander à cette chronique.^ On ne doit, je pense, y recourir qu'avec une
extrême réserve; car il me paraît difficile de dégager un fait positif, une date
précise, dans ce mélange de mythes païens, de légendes saxonnes ou de tra-
ditions monastiques. Les principaux évènemens racontés par Wace se lient
toujours, il est vrai , d'une manière plus ou moins directe aux souvenirs réels
et incontestés de l'histoire d'Angleterre; mais toute vérité s'altère et se con-
fond rapidement dans l'étroite imagination du trouvère. Wace croit aux
géans , aux syrènes , aux pierres qu'on remue avec des mots , aux dragons rou-
ges et blancs, à tous les monstres de l'enfer antique ou de l'enfer chrétien. II
prend cela pour de la poésie : je doute que ses lecteurs soient du même avis.
Il met en scène des archevêques et des chanoines six cents ans avant la venue
du Christ, et si le roman de Brut mérite d'être étudié par les curieux, c'est
avant tout parce qu'il montre comment l'histoire était comprise au xii* siècle.
Wace ne paraît jamais soupçonner une cause ou une conséquence à tous les
évènemens qu'il raconte. Il y a en lui absence complète de sympathie et d'in-
térêt pour les hommes, et sa pensée , dans son expression la plus élevée, ne
va jamais au-delà du proverbe pratique et populaire. Au point de vue de l'his-
toire littéraire , le Brut a bien aussi quelque valeur. C'est l'un des types les plus
bizarres de celte poésie chevaleresque, essentiellement française d'origine, qui
fut, au moyen-âge, adoptée de l'Europe entière, poésie aventureuse, et qui
devait inspirer tour à tour les ménestrels de l'Angleterre, les minnesingers de
l'Allemagne, se substituer même en bien des lieux aux traditions nationales,
mais que la France , qui l'avait créée, allait abandonner tout à l'heure, impar-
faite et barbare, pour laisser à l'Italie, au Tasse et plus tard à l'Arioste, la
gloire de l'élever à la grandeur durable de l'épopée.
C'est donc comme œuvre de linguistique que le roman de Brul doit surtout
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prendre place, et les partisans de la philologie romane y pourront puiser d'uti-
les renseignemens. A ne considérer exclusivement cette composition singulière
qu'en vue de la langue et de la grammaire , j'eusse préféré de beaucoup, sans
doute , la publication d'un document en prose. L'idiome en serait nécessaire-
ment plus contenu, 'plus régulier; on y véritierait plus à l'aise les règles indi-
quées par Raynouard. Néanmoins la date reculée de 1155 donneaccès au Brut
parmi les plus anciens monumens de notre langue. Sans pouvoir ajouter, je
le crois , à l'engouement de quelques modernes pour les mauvaises compi-
lations rimées des trouvères, la publication désintéressée de cette épopée
chevaleresque est louable. Avec le roman de Rou, imprimé en 1827, par
M. Pluquet, le Brut complète les principales œuvres qui nous restent de
Wace. On trouvera la liste de celles qui sont encore inédites dans le livre de
l'abbé de Larue , et dans les notices de ^I. de Lincy. Ce dernier éditeur a fait
preuve de zèle , et a essayé , par d'estimables efforts d'érudition , d'entourer
le Brut de tous les éclaircissemens désirables. La très complète et très exacte
analyse qu'il a donnée du poème de Wace, sera d'autant plus utile qu'elle
peut à la rigueur dispenser du texte , ce qui n'est pas un médiocre service
rendu au lecteur. J'y aurais voulu seulement plus de netteté , plus d'ordre et
de précision. Pourquoi ne pas marcher franchement au but, ne pas se dé-
gager de ces détours sans fin, de ces explications superflues, de ces énumé-
rations bibliographiques , qui embarrassent l'auteur comme le lecteur ? Quant
à la longue description des manuscrits, donnée par M. de Lincy, je n'y vois,
malgré l'usage analogue adopté par quelques éditeurs, que l'abus exagéré
de scrupules paléographiques qui sentent trop leur École des Chartes. Lors-
qu'un livre mérite d'être imprimé, qu'importe que les manuscrits qui le con-
tiennent aient quelques pouces de plus ou de moins, qu'ils se composent de
cent ou de mille feuillets, qu'ils soient couverts en veau fauve ou en maro-
quin, qu'ils soient reliés avec le Perceval ou le Lo h ce/ot.'' C'est là de l'éru-
dition minutieuse et puérile. Les notes de M. de Lincy attestent un long
travail et des recherches consciencieuses qui méritent souvent éloge. J'enga-
gerai cependant l'auteur à relire plus attentivement ses épreuves et à ne pas
laisser des lapsus valami, comme un certain eos habet sccutus (tome II,
page 9), qui eût fait dresser les cheveux à Lhomond, et comme la date de
1303 assignée aux derniers temps du règne d'Edouard III {Analyse, page 40),
ce qui ne rendrait guère possible la bataille de Crécy, où ce roi combattait, si
j'ai bonne mémoire, en 1346. .Te pourrais bien encore chercher querelle à
M. de Lincy sur certaines ponctuations de son texte , sur l'orthographe elle
sens de certaines expressions de Wace ; mais il faut se garder de ce procédé
méticuleux de détails , dont je reprochais tout à l'heure l'abus fatigant à
nos modernes pubijcateurs. Le rôle d'éditeur, d'ailleurs, est assez pénible
et méritoire, pour qu'il ait droit aux bîenveillans encouragemens de la cri-
tique. Ch. L.
TOUIE ^. M\T. — SIPPLKMKNT. 19
BULLETIN,
Le ministère actuel n'est pas seulement , comme on Ta dit , le résultat de
l'émeute. Il est aussi le résultat des dernières élections , et , si nous pouvons
nous servir de ce terme , l'expression de l'impossibilité où l'on s'est trouvé de
former une majorité ministérielle. Il a donc fallu prendre les représentans de
l'opinion publique dans tous les partis qui pouvaient prétendre à la direction
des affaires, et leur adjoindre des membres du parti vaincu. Sans la déplorable
journée du 12 mai , ce ministère aurait sans doute compté parmi ses membres
les chefs de ces différens partis dans la chambre ; mais les nuances eussent été
les mêmes , car un ministère doctrinaire était aussi impossible qu'un ministère
de la gauche , aussi impossible que la formation d'un cabinet pris dans les
221. C'est donc un ministère de concessions mutuelles que celui du 12 mai; et
sa mission comme son but seraient complètement manques, s'il n'était, au
contraire , qu'un ministère d'exigences réciproques.
Nous ne doutons pas de l'union du cabinet. A la longue , on apprend à vivre
unis , et quand l'expérience a tant de fois démontré que les cabinets périssent
le plus souvent par les divisions intestines , la concorde s'établit malgré quel-
ques divergences d'opinion. Mais il y a union et union, et si, par une fatale
condescendance des uns envers les autres ; si , par ménagement réciproque pour
les faiblesses de ses membres, une administration devait affaiblir le pouvoir
qui lui est confié, il vaudrait mieux mille fois qu'elle périt par la mésintelligence
et les divisions intestines, que de se maintenir aux dépens de sa propre auto-
rité. Ces réflexions nous sont suggérées non pas précisément par les actes en-
core peu nombreux du ministère , mais par la portée de sa conduite vis-à-vis
de la chambre ; et connue ce n'est encore là qu'une tendance , il n'y a rien
d'hostile à en signaler les dangers.
Disons d'abord qu'il n'y a pas de petits dangers pour le ministère du 12 mai,
composé de fractions de partis politiques privées de leurs chefs. On a beau
médire depuis quelque temps du talent de la parole, on a beau même ne plus
parler; les hommes qui possèdent au plus haut degré cette faculté de bien dire
seront toujours les plus influens dans un gouvernement représentatif, et
quelques fautes passagères ne les priveront pas long-temps de leur crédit. C'est
pourquoi nous eussions voulu voir I\I. Guizot encore plus près du gouverne-
ment qu'il n'est à cette heure, puisque son parti a un pied dans les affaires.
C'est aussi ce ([ui nous a iaii déplorer la faute que la majorité de la cham-
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bre a commise en écartant M. Thiers de la présidence, honneur qui lui
était bien du, s'il s'accorde à la droiture du caractère et à l'éminence du
talent. On nous dira que M. Guizot est décidé à appuyer le gouvernement,
et que, dans cette session, il se fera bénévolement l'orateur du ministère.
Nous en félicitons le gouvernement , mais nous n'avons pas oublié que lors
de la formation du cabinet du 15 avril, M. Guizot prit la même résolution,
et que plus tard M. Thiers se déclara, sans enthousiasme, il est vrai, le
défenseur de ce cabinet où il pensait trouver la pratique de ses principes.
Ainsi fera sans doute M. Guizot , jusqu'au jour où il s'aperce\Ta qu'on ne suit
pas ses conseils, et si ce jour-là M. Thiers, qui paraît différer souvent d'avis
avec M. Passy et ^I. Dufaure, se croit obligé de blâmer la marche du minis-
tère, nous nous retrouverons en pleine coalition.
Il est parfaitement juste d'accorder au centre gauche l'influence qui lui
revient dans une combinaison où il figure par quelques-uns de ses membres;
mais puisque cette partie du cabinet est la plus attaquée par les journaux du
tiers-parti et de la gauche , et qu'elle a apporté par conséquent peu de force au
ministère, est-il bien habile d'adopter toutes ses idées, et de se plier aux
formes qu'elle affecte et qu'elle veut transporter de l'opposition dans le gou-
vernement? Compte-t-on, par exemple, affermir l'autorité et la dignité du
pouvoir par ces comptes-rendus , par ces méticuleux interrogatoires sur les
moindres affaires, subis par les ministres dans les bureaux des chambres,
et qui nous ont été révélés par les journaux? Les ministres doivent-ils oublier
qu'ils représentent la couronne, et ne savent-ils pas que la majorité de la
chambre applaudirait , si , bravant quelques petits orages , ils montraient la
réserve et la fermeté qui conviennent en certaines circonstances? ]Vous ne par-
lons que sur des ouï-dire ; mais , dans ce qui a été rapporté des dernières
séances des bureaux , il nous semble que les ministres se sont mis plutôt au
point de vue de leur situation de députés et de pairs de la dernière opposition ,
qu'en leur place de conseillers et de représentans du pouvoir roval.
Il y a eu déjà assez d'abdications, comme a dit ^I. Odilon Barrot. Les mi-
nistres du centt-e gauche sont des hommes de talent , leurs intentions sont par-
faites , nous n'en doutons pas ; mais il leur manque peut-être l'autorité d'une
influence déjà ancienne et incontestée dans leur parti , pour avoir le cou-
rage de rejeter quelques faiblesses qui sont incompatibles avec le pouvoir.
On s'est plaint , et nous nous sommes plaints nous-mêmes souvent, de l'énergie
avec laquelle M. Thiers et M. Guizot ont attaqué le ministère du 15 avril ; mais
cette énergie, M. Guizot, ainsi que INI. Thiers, savent l'employer au profit du
pouvoir quand ils en sont dépositaires , et ni l'un ni l'autre n'approuveraient
cette dépense de la dignité du gouvernement qui se fait dans les bureaux , ces
mesquines explications , ces protestations et ces promesses qui semblent re-
doubler la défiance de ceux à qui elles sont prodiguées. Le ministère ne craint-il
pas que cette condescendance par trop extrênîe , dont il a fait preuve à l'occa-
sion des fonds secrets, ne devienne un antécédent consacré, et qu'on ne s'en
fasse une arme contre lui dans l'examen de tous les chapitt-es du budget et de
ses autres projets de loi ? Les fonds secrets ne sont qiie l'occasion de ces en-
270 KEVLE DE PARIS.
quêtes , et nous ne nous y arrêterons pas particulièrement ; mais eniiu ces
fonds sont secrets ou non , et en pareil cas il y a quelque chose à supprimer,
ou les fonds ou l'enquête.
Tsous pensons que le gouvernement doit user de toute son influence , et non
des fonds secrets , pour maintenir la presse , et particulièrement la presse des
départemens, dans une ligne modérée. Il y a quelques années, la presse des
départemens était toute républicaine ou légitimiste. On ne comptait que des
Ctazettes de province et des Amis du Peuple qui entretenaient soigneusement
l'esprit de parti dans chaque localité. Des journaux modérés se sont établis
depuis dans les départemens , et si le gouvernement a encouragé l'établisse-
ment de ces feuilles , le gouvernement a rendu au pays un service véritable.
En traitant ces feuilles qui défendent l'ordre de feuilles subventionnées, l'op-
position sait bien qu'elle les rend impuissantes, et qu'elle les arrête souvent
dans la mission qu'elles se sont donnée. Nous pourrions citer un grand nom-
bre de ces feuilles dont l'indépendance est parfaitement avérée , et qui sont
rédigées par des écrivains que leur position ou la modération de leurs goûts
met à l'abri de tout reproche de vénalité. Ont-ils trouvé, nous le demandons,
dans le pouvoir actuel, les défenseurs qu'ils étaient en droit d'attendre, ne fut-ce
qu'à titre de réciprocité? Est-ce que, par hasard, ceux qui plaident en faveur du
respect de l'autorité et de l'ordre légal ne méritent pas la reconnaissance et les
égards de tous les ministres, n'importe de quel parti sortent les ministres ! Si les
ministi-es n'avaient rien trouvé à répondre aux vagues accusations de vénalité
lancées par l'opposition à toute la presse, quelle qu'elle soit, qui défend les prin-
cipes éternels du gouvernement contre ceux qui veulent aveuglément la ruine
de toute autorité, ce serait assurément une grande faiblesse et une grande
faute. Ce serait un tribut payé à l'opposition par le ministère, et une sorte
d'abandon de lui-même , que le pouvoir paierait cher un jour Autant vau-
drait tout de suite user un ministère de quelque parti avancé, que de laisser
le centre gauche courtiser la gauche , aux dépens du pouvoir qu'il a pris la
mission, non pas seulement de maintenir, mais de fortiQer.
En France, le gouvernement représentatif ne s'est pas établi dans un champ
de l'Arcadie, mais dans un pays labouré par les immoralités de vingt révolu-
tions successives. Toutes les affaires y sont cependant devenues publiques. Il
n'est pas une administration où se fasse le moindre mouvement, la plus insi-
gnifiante promotion, sans que la presse n'en soit instruite , souvent avant que
Facte même ne soit consommé. Les agens du gouvernement eux-mêmes,
plus imbus de ce principe de publicité que de leurs obligations, y obéissent
trop souvent, et chaque année la chambre s'inunisce de plus en plus dans le
détail des affaires, et porte ses regards dans leurs moindres replis. Et tandis
que le gouvernement est ainsi à jour, les factions s'organisent en secret ; les
associations républicaines, légitimistes et napoléoniennes se concertent dans
l'ombre. Est-ce le moment de restreindre les moyens secrets qui restent au
gouvernement pour combattre ces secrètes attaques, car c'est les restreindre
que d'en vouloir préciser l'emploi. A notre avis, le ministère n'a qu'un moyen
de maintenir dans leur ligne les feuilles qui plaident la couse de l'ordre, c'est
RE VIE DE PARIS. 277
de les défeudre dans les chambres contre les imputations dont elles sont
l'objet ; et quant aux crédits qui lui sont nécessaires pour déjouer les complots
et surveiller les perturbateurs , il doit les obtenir de la conflance sans réserve
de la chambre, ou se retirer. Subir les déflances de chaque bureau, et s'ef-
forcer timidement de les dissiper, c'est affaiblir le pouvoir, et le diminuer de
telle sorte que tous les crédits possibles ne pourraient le restaurer. Or, les mi-
nistres doivent défendre l'autorité qui est en leurs mains, non-seulement dans
la rue , mais dans les chambres ; et il ne suffit pas de dépenser les crédits avec
honneur et conscience, il faut encore les demander avec dignité.
ÎS'ous ne voudrions pas qu'on pût se tromper à nos paroles. Il ne s'agit ni
des fonds secrets , ni de la presse , qui , après tout , a les moyens de se défendre
et de se faire respecter, même quand elle soutient le gouvernement; il s'agit
d'une force qui se perd chaque jour davantage. Le grand mérite de Casimir
Périer a été de n'avoir pas honte du pouvoir. Jusqu'au 13 mars, les ministres
de juillet semblaient vouloir se faire pardonner à force de concessions. M. Guizot
lui-même, pendant son ministère de l'intérieur, fléchissait chaque jour devant
l'opposition radicale. Il semblait que l'autorité légale, instituée par la con-
stitution, ne pût vivre désormais en France qu'en se dissimulant, en se fai-
sant humble et petite. Voudrait-on nous faire revenir à ce triste temps signalé
par tant de désordres, à ces déplorables idées.' INous croyons qu'il suffit de
signaler cette tendance avant qu'elle se manifeste réellement , pour la faire
cesser. En s'y livrant de plus en plus, au contraire, les membres du centre
gauche qui figurent aux affaires, diminueraient la force du pouvoir sans lui
apporter l'approbation du parti qu'ils prétendent représenter. Il est à souhaiter
que le désir de se distinguer du reste du ministère , et de marquer entre les
doctrinaires et les 221 , ne les entraîne pas trop loin. En pareil cas, un minis-
tère de la gauche serait préférable. Il diminuerait, il est vrai, le pouvoir, il
l'affaiblirait; mais au moins il servirait d'exemple au pays, et amènerait bientôt
une salutaire réaction. Au contraire, la présence d'une fraction du centre
gauche aux affaires , quelques concessions qu'elle fasse aux idées de l'oppo-
sition , permettra toujours à la gauche de dire qu'on n'a pas essayé d'elle , et
de demander qu'on la mette à l'essai.
S'il s'agissait de principes , on aurait mauvaise grâce à en demander le sa-
crifice. Si le centre gauche, entré aux affaires, voulait l'abolition des lois de
septembre, le suffrage universel ou la conversion immédiate de la rente, la
nuance doctrinaire et la nuance des 221 se trouveraient forcées de lutter pour
leurs principes, ou de céder. 3Iais il ne s'agit que de formes. Les formes sont
importantes, il est M-ai. Celles qu'on veut faire prédominer, iraient droit à
donner à la chambre élective , non pas seulement la prépondérance absolue ,
mais le gouvernement de fait , et le gouvernement dans ses plus petits détails.
A quoi serviraient alors des ministres.' Il suffirait de nommer des commis-
saires dans chaque bureau de la chambre pour gérer les affaires. Nous n'ad-
mettons pas l'indépendance et la réalité du pouvoir royal , si ceux qui le repré-
sentent ne se réservent de ne pas obtempérer aux demandes qui blessent leur
dignité. Encore une fois , nous n'assistions pas aux discussions des bureaux où
278 REVUE DE PARIS.
des explications ont été données par les ministres; mais si elles ont été telles
qu'on les rapporte, nous ne saurions les approuver.
Nous ajouterons un mot tiré du même ordre d'idées. A notre avis, si les
ministres veulent que l'on croie à leur indépendance du côté de la couronne ,
ils doivent montrer d'abord de l'indépendance et une fermeté digne en face de
la chambre. On sait combien nous blâmons l'opposition qui s'est faite , qui se
fait encore à présent , qui se fera toujours au nom de la réalité du gouverne-
ment représentatif, et contre ce qu'on appelle l'influence personnelle. M. Du-
faure sortant il y a quelques jours du conseil , disait hautement que le roi est
l'homme le plus capable et le plus constitutionnel qu'il ait connu. Ce témoi-
gnage serait encore plus éclatant, si les ministres entrés pour la première fois
au pouvoir le portaient à la chambre , en montrant que là comme au conseil ,
ils connaissent toute l'étendue et toute la rigueur de leurs droits. Il ne suffit pas
d'être indépendant au conseil : il faut encore ne pas faiblir dans les bureaux ,
car un député de l'opposition qui voit vm cabinet fléchir devant la crainte
de sa censure , peut bien se croire en droit de penser qu'on est très porté à
céder ailleurs. Le ministère du 13 mars et celui du 11 octobre ont conquis
une majorité en défendant les prérogatives du pouvoir dans la chambre , et
en donnant eux-mêmes la direction au lieu de la recevoir. Nous n'avons pas
oublié non plus que les adversaires du ministère du 15 avril l'accusaient surtout
d'être un petit ministère, en ce qu'il subissait les vo^ontés de la chambre, au
lieu de faire prévaloir les siennes; cependant jamais le ministère du 15 avril
n'a transigé avec les formes qui doivent accompagner un vote de confiance.
En pareil cas, on discute les principes généraux d'un ministère, sa politique
intérieure et extérieure , on le renverse ou on le maintient ; mais lui faire subir
des examens de conscience, et des défiances en quelque sorte personnelles,
c'est l'annuler. Or, peu importe que ce soit devant la chambre ou devant la
royauté que le ministère ne soit qu'un simulacre ; dans l'un et l'autre cas , le
gouvernement représentatif n'est pas moins faussé.
On a parlé de quelques propositions qui doivent être faites dans la chambre,
et qui nous semblent aussi devoir nuire à la dignité du pouvoir. C'est ce que
nous pensons du projet d'affranchir les journaux des droits de timbre et de
poste , en leur imposant la condition de réserver une ou deux de leurs colonnes
aux articles qui leur seraient envoyés par le gouvernement. C'est bien mal con-
naître l'action de la presse, qui n'a de force que par sa continuité. Douze co-
lonnes de journal acquises à l'opposition l'emporteront toujours sur deux co-
lonnes d'argumens ministériels. C'est bien alors que le gouvernement se verrait
obligé de tenir des écrivains à sa solde, et d'avoir recours aux fonds secrets. Se
figure-t-on un gouvernement faisant chaque jour, en son propre nom , de la
polémique avec les journaux ! Et comme le nombre des journaux augmentera
infailliblement, le gouvernement aura sans doute une multitude d'écrivains à
son service, tous assez honorables et assez habiles pour défendre le pouvoir
comme il convient, avec mesure et en termes qui contrasteront avec le langage
violent de la presse! En vérité, c'est pousser trop loin le gouvernement de
discussion !
REVUE DE PARIS. 279
Quant au journal officiel que le ministère se propose de faire , dit-on , et de
confier à un fonctionnaire arf hoc qui sera changé à chaque avènement minis-
tériel , c'est une idée qui ne soutient pas même l'examen. Tant qu'un ministère
soutiendra sa propre autorité ; tant qu'il se défendra avec dignité contre l'op-
position dans les chambres , et qu'il ne quêtera pas l'approbation de ceux qui ne
tendent qu'à désarmer le pouvoir ; tant que, pour gagner quelques voix , il ne
fera pas bon marché de la presse modérée , qui n'est pas à lui , mais aux idées
d'ordre et de conservation; tant qu'il repoussera, comme il le doit, les accu-
sations injustes et intéressées qui s'élèvent contre elle , il n'aura besoin , ni
d'une légion d'écrivains enrôlés et stipendiés , ni d'un journal de polémique
officielle. Dans le cas contraire, il aura beau s'ouvrir des colonnes dans les
journaux de l'opposition , et créer un secrétaire-d'état journaliste , il n'en suc-
combera pas moins. îsous faisons des vœux pour qu'en pareil cas toute auto-
rité ne succombe pas avec lui.
— Le gouvernement a reçu la nouvelle de la reprise des hostilités entre le
sultan ISIahmoud et ]\Iéhémet-Ali. Un crédit de dix millions, pour renforcer
notre flotte du Levant, a été demandé aujourd'hui à la chambre. Cette mena-
çante question d'Orient peut devenir une nouvelle source d'embarras pour le
cabinet du 12 mai; plus que jamais il faudra dans les affaires diplomatiques
une direction ferme , habile et sûre.
— Le Théâtre-Français a joué , cette semaine , une comédie en vers de
M. Amédée de Beauplan. Il est à regretter que l'auteur n'ait pas cru devoir
s'en tenir aux succès de salon que lui ont valu de gracieuses romances , deve-
nues populaires. Le Susceptible est une pièce sans valeur littéraire , que n'ont
pu sauver quelques détails spirituels. Il faut dire, pour justifier le Théâtre-
Français, que le Susceptible était reçu depuis dix ans , et faisait partie de ce
vieux fonds de pièces que la Comédie-Française se voit , de temps à autre ,
forcée de jouer par crainte des huissiers ou par autorité de justice. Du reste ,
on raconte une petite scène d'intérieur que l'auteur aurait su se ménager avec
beaucoup d'adresse pour arriver à la représentation du Susceptible, et qui vaut
certainement mieux que sa petite comédie. En cela du moins, il s'est montré
plus ingénieux que ceux de ses confrères qui ne savent que recourir au tribunal
de commerce pour faire exhiber, sur notre première scène , des drames et des
tragédies qui ne sont pas de meilleure famille que le Susceptible. Si l'auteur
avait fait de cette scène d'intérieur dont nous parlons le prologue de sa pièce,
il eut peut-être trouvé grâce devant le public pour son petit acte. Quoi qu'il en
soit, nous félicitons M. de Beauplan d'avoir parfaitement joué la comédie avec
d'excellens comédiens, comme nous féliciterons le Théâtre-Français d'avoir
repris , par compensation sans doute , une pièce pleine de gaieté et de verve ,
qui avait disparu du répertoire depuis le départ de M'"" Volnys. Nous voulons
parler de la Camaraderie de M. Scribe, qui a été joué dimanche dernier, avec
un ensemble remarquable, par I\DI. jMonrose, Samson et Régnier; M"'' Anaïs
surtout a été charmante dans son rôle, et IM"'' Plessy a rempli avec bonheur
celui de Césarine.
F. BONNAIRE.
TABLE DES MATIERES
CONTENUES DANS LE CINQUIÈME VOLUME
( me SÉRIB )
DE LA REVUE DE PARIS.
L'Innocence d'un Forçat, première partie, par M. Ch. de Bernard. 5
Le Piano. — Quatrième article , par M. Castil-Blaze 32
Critique littéraire. — La Chartretise de Parme , de l'auteur de Rotuje et
Noir, par M. Arnould Fbémy 51
Bulletin 64
L'Innocence d'un Forçat. — Dernière partie, par M. Ch. de Ber-
nard 73
Souvenirs de Voyage. — Suède et Norvège, premier article, par
M. X. Marmier 101
Mademoiselle Rachel dans la comédie, par M. A. DE Latour. . . 118
Bulletin 136
LaClé duParc, par M. Arsène HoussAVE 14&
Le Piano. — Cinquième article , par M. Castil-Blaze 157
Souvenirs de Voyage. — Suède et Norvège, dernier article, par
M. X. Marmier 173
Critique littéraire. — Hecueillemens poétiques, de M. A. de Lamartine,
par M. J. Chaudes-Aigues 183
Bulletin 201
Un Homme arrivé, première partie, par M. LÉON GozLAN. . . . 209
Malte. — Lettre à M. le docteur Pariset , par M. De Ségur-Dupeyro^n . 24.5
Exposition de l'Industrie. — Premier article, par M. Victor Char-
LIER 253
Critique littéraire. — Œuvres complètes de Ruieheuf. — Le Roman de
Brut, par M. Ch.L. . 266
Bulletin 274
REVUE
DE PARIS.
VI.
IMPRIMERIE DE H. FOURNIER ET C'^ ,
BUE DE SEINE, U BIS.
REVUE
DE PARIS.
^%oiweHe t/ef'te. — ty^^i7tee -/SJn,
T03IE SIXIEME.
PARIS.
AU BUREAU DE LA REVUE DE PARIS ,
QUAI jMALAQUÀIS, 17.
1839.
UN
HOMME ARRIVÉ.
BERIVIERE PARTIE, i
IX.
Ainsi qu'il se l'était judicieusement promis, M. Ricliomme réunit
dans sa première soirée à la campagne et autour de son foyer rustique
les fabricans de porcelaine établis aux Petits-Déserts , deux graves
familles de Limerick , et le personnel religieux de l'église de l'en-
droit , le curé et son vicaire. Cette assemblée modeste était la réa-
lisation tardive des doux projets d'existence rurale calculés avec
le plus d'amour par l'ancien droguiste pendant ses rêves d'avenir.
Ses mille et une nuits n'avaient pas été l'Orient, les palmiers et le
caravanséraï où les chameaux chargés d'étoffes et de parfums dorment
à genoux, les naseaux dans le sable; ses désirs avaient beaucoup moins
d'imagination; il ne quintessenciait pas si théologiquement le bon-
heur. Son Orient était à la distance d'un département : aussi l'avait-il
atteint non pas en un jour, toute volupté a besoin d'avoir été une
peine, mais au bout de trente ou quarante ans de sollicitations se-
(1) Voyez la livraison du 2{- mai.
6 REVUE DE PARIS.
crêtes, attisées en silence, nourries sans cesse. Que de fois s'était-il
surpris à penser aux voisins de campagne attirés par son hospitalité!
C'est si vrai , si proverbial , les voisins de campagne; il se les était figu-
rés tous bons, tous officieux, tous gais, tous grands parleurs, mais
francs d'esprit, tels qu'ils sont, en un mot, dans les meilleures pein-
tures des livres fameux. Qu'ils sont attrayans sous des formes di-
verses dans Cervantes, La Fontaine, Bernardin de Saint-Pierre,
philosophes consolans dont il faut croire les paroles sensées, puis-
qu'ils ont l'autorité du génie et de la renommée. Et M. Richomme
y croyait de toute la puissance de ses lectures. Cependant, comme
les temps ont marché depuis qu'on s'assemblait à la veillée , sous le
chaume, à la lueur tremblotante d'une mèche nageant dans le suif et
en face d'un pot de cidre , le propriétaire des Petits-Déserts n'avait
pas reculé devant les nécessités du progrès. La pièce de réception
était agréablement meublée ; les voisins de campagne allaient trouver
chez lui des tables de jeu, des gâteaux eu abondance , des rafraîchis-
semens, un bon feu, un luxe convenable de lumières, des fauteuils
pour la mollesse; et qui ne l'aime pas à la campagne? des tapis et
même un piano pour complaire aux musiciennes naïves invitées à ces
soirées cordiales. Heureuses attentions, récompensées cent et cent
fois par la joie qu'elles donnent à ceux qui en sont l'objet! Comment
dessiner dans le sable d'or des soirées un cours plus tranquille aux
heures de la maturité et de la retraite? Que la parole des anciens
sages de l'antiquité était noblement justifiée : Je commence à vivre,
je vieillis.
A huit heures, l'un des deux manufacturiers anglais , accompagné
de ses deux neveux , s'était déjà rendu à l'invitation de M. Richomme
qui avait déployé dans la réception les plus prolixes formules de po-
litesse. Austères sous leurs habits de dimanche, M. Thompsay et
ses neveux s'étaient rangés d'un côté de la cheminée , l'un étroite-
ment près de l'autre sur une même ligne. M'"" Richomme ne pouvait
se lasser de regarder ces trois habits bleus clair, ces trois pantalons
gris tendus le long de la jambe, ces trois cravates blanches, ces trois
têtes blondes d'une ressemblance comique. M. Thompsay, au nez
busqué, aux larges oreilles toutes laineuses de sa chevelure bouclée,
avait l'air d'un béher; Noll, l'aîné de ses deux neveux, ressemblait à
un mouton, et Lewis, le plus jeune, également blond et busqué, à
un agneau. Leurs trois jambes droites tombèrent en croix sur leurs
trois jambes gauches; leurs six pouces se glissèrent sous l'entour-
nure de leurs gilets rouges, et à tous les efforts de M. et de M""* Ri-
REVUE DE PARIS. T
cliomme, ils répondaient tous les trois par un salut de tête dont l'in-
clinaison s'arrêtait au bord supérieur de la cravate. Comment entamer
ces rochers? Richomme avait beau rire pour les faire rire , leur parler
de toutes sortes d'objets pour les faire parler, leur offrir du tabac
pour les obliger à éternuer au moins , tourner autour d'eux , préparer
les fiches du jeu, déplacer les flambeaux ; rien n'était une diversion à
leur sérieux laconisme. Ils ne sont pas tous les jours aimables, pen-
sait-il; cependant j'aurais tort, ajoutait-il, de les juger si vite. Les
Anglais ne se livrent pas à la première entrevue. — M. Richomme
comptait beaucoup en ce moment sur l'arrivée de l'autre manufac-
turier anglais pour animer la soirée. Ses deux filles y apporteraient
le charme de leur jeunesse et l'entrain de leur gaieté; la musique et
le jeu feraient le reste; le thé et le punch couronneraient joyeuse-
ment une première réunion assez décolorée à son début. Ce ne fut
pas M. Green, l'autre manufacturier, qui se présenta le premier,
mais le curé accompagné de son vicaire, un homme gigantesque,
surtout à côté de son supérieur, délicat, chûtain-clair, frêle comme
un épi de l'arrière-saison. En les voyant entrer, Richomme faillit
renverser deux tables de jeu , tant il s'élança vite vers eux. Autre ac-
complissement de ses espérances d'autrefois : recevoir chez lui,
admettre à son foyer la personnification de tous les bons prêtres
connus au théâtre et dans les livres ; d'abord le bon pasteur de l'évan-
gile avec un mouton sur le dos, les anciens pères de l'église qui avaient
une croix de bois, Fénelon, le cygne de Cambrai, Vincent de Paule,
les moines du mont Saint-Rernard , le bon prêtre de Paul et Virginie,
le Vicaire Savoyard, le père Aubry, Las Cases, et le curé si atten-
drissant dans la Cure et V Archevêché de la Porte-Saint-Martin. Quoi-
que la tradition n'ait pas encore exaUé au même degré l'humanité
des vicaires , Richomme eut autant d'égards pour celui de son curé
que pour le curé même qui s'assit après quelques complimens froids,
mais assez bien tournés , entre M""* Richomme et le plus jeune des
Thompsay. Trop occupé de cette dernière réception , l'heureux dro-
guiste ne remarqua pas l'indifférence presque impolie avec laquelle
M. de la Gàtinière avait répondu aux salutations respectueuses des
Anglais. Le vicaire avait imité cette réserve , mais en y mettant une
intention beaucoup moins directe.
Ce vicaire, qui se nommait Troussier, était bien le plus bel honmae
du. clergé français depuis Rossuet et le cardinal Fleury; mais il était
aussi l'homme le plus malheureux de sa beauté , à cause de son curé
dont, malgré lui, par son voisinage, il abaissait encore la taille et
8 REVUE DE PARIS.
anéantissait, pour ainsi dire, tout l'individu. Troussier, non pas en
homme d'esprit, il était trop bel homme pour avoir de l'esprit, mais
en garçon de sens , avait deviné dès le premier jour tout le danger
de sa position auprès d'un curé trop petit et trop chétif pour n'être
pas l'ennemi d'une haute taille et d'un beau visage; car l'église a des
mouvemens d'orgueil dont les femmes seules connaissent les analo-
gies. Quelle puissance a le beau prêtre en chaire, quand il parle, à
l'autel quand il prie, à la procession lorsqu'il marche! avantages in-
terdits à M. de La Gâtinière, et permis à Troussier, si Troussier y avait
aspiré. Mais Troussier s'en gardait comme du feu, sachant que M. de
La Gâtinière était bien en cour, et pouvait, d'un mot, le réduire au
néant ou l'élever bien haut. Pour s'effacer, au contraire, Troussier
marchait très courbé ; il disait avoir la vue mauvaise, se tenait mal
en chaire, portait toujours du linge douteux, précautions qui n'em-
pêchaient pas les paroissiennes de dire que M. Troussier ferait un
beau morceau d'archevêque; et l'éloge comprend tant d'éloges!
Elles veulent me perdre, murmurait alors Troussier qui n'avait
jamais consenti à être le confesseur des jeunes femmes.
Dans tous les livres qu'il avait lus, M. Richomme, et ceci l'inquié-
tait malgré lui, n'avait jamais trouvé de curé aussi jeune que M. de
La Gâtinière. Son imagination, jusqu'ici, se serait autant refusée à
concevoir un Turc sans barbe qu'un curé sans rides et sans cheveux
gris. Un curé qui n'avait que vingt-cinq ans ! c'est peut-être un phé-
nomène d'expérience et de sagesse , pensait-il ; et le bon sens vaut
l'âge.
En homme jaloux de son rôle de maître de maison , et , au fond ,
pour essayer de mettre le feu à la conversation , il vanta beaucoup
l'un à l'autre les invités des deux catégories bien distinctes , rangées
près de lui. M. Thompsay devait être fier d'avoir pour directeur spi-
rituel un curé aussi éloquent; l'abbé de La Gâtinière était sans doute
édifié de compter parmi ses paroissiens un homme aussi probe que
M. Thompsay; pour lui , il se félicitait d'avoir à passer le reste de ses
jours au milieu de si honnêtes gens.
Loin de répondre aux avances polies de M. Richomme, l'abbé de
La Gâtinière prétendit qu'il ne connaissait pas de commune plus in-
différente au culte que celle dont il avait la conduite religieuse. Les
mariages ne rapportaient rien ; les baptêmes se réduisaient à quel-
ques aumônes insignifiantes. C'était une avarice sordide. D'ailleurs la
population se composant d'ouvriers, plus portés à boire qu'à entendre
les sermons, il n'avait pas môme la consolation d'être écouté en
REVUE DE PARIS. 9
chaire. A cette occasion, il se livra à des allusions dont le sens au-
rait paru moins voilé à M. Richomme, s'il avait connu pourquoi
l'abbé se les permettait en face des MM. Thompsay. Ceux-ci , de leur
côté , répliquèrent par la bouche de l'oncle Thompsay, mais avec un
flegme magnifique, que, dans les états modernes, la liberté de con-
science, établie désormais comme une vérité expérimentale, autori-
sait chacun à remplir ses devoirs religieux comme il l'entendait.
— Ceci est du pur matérialisme, riposta l'abbé de La Gâtinière.
— Ceci est du matérialisme pur, répondit en manière d'écho l'abbé
Troussier.
M. Thompsay écarquilla ses doigts sur le basin de son gilet où ses
deux pouces faisaient l'office de deux charnières , et il reprit :
— Le règne de la raison est enfin venu.
— Oui , l'autel de la raison , la déesse de la raison , Marat , inter-
rompit le curé , 93 , le hideux athéisme , le tombereau des victimes ,
Quiberon.
Le mur et la voûte, qui avaient nom Troussier, répercutèrent les
mêmes mots, mais en les commençant par la queue : Quiberon , vic-
times dans les tombereaux, athéisme hideux, 93.
Bien! se dit Richomme, cela s'anime, cela s'échauffe; la conversa-
tion se noue. Jetons notre avis afin d'activer la discussion.
— Rien ne s'oppose , dit Richomme, à ce qu'on ait de la rehgion
et du bon sens , qu'on soit homme de piété et de travail. Il y a du
temps et de la place pour tout.
Derrière cette opinion si inoffensive, M. Thompsay ayant cru voir
l'intention chez M. Richomme d'être de l'avis du curé sans vouloir
blesser l'opinion opposée , et le curé ayant cru distinguer un senti-
ment ennemi du sien , mais contenu cependant par la politesse , tous
deux se turent après les deux bordées qu'ils s'étaient envoyées.
Tel fut le résultat de la malencontreuse participation que M. Ri-
chomme avait essayé de prendre à la conversation : le retour du
silence glacial si difficilement rompu. Les Thompsay tirèrent le
verrou sur leurs lèvres; le curé , dédaignant de renouer le fil du dia-
logue , se pencha vers M"^ Richomme, et il lui demanda si le chapitre
de Saint-Merry était dans un état satisfaisant, au moment de son
départ.
On ne pouvait choisir un objet qui fût plus du goût de M"' Ri-
chomme. Elle regrettait, dit-elle, sa bonne et noire paroisse, sa place
près du chœur, les belles voix qu'elle entendait aux vêpres, et surtout
10 REVUE DE PARIS.
son vieux confesseur, un digne , un excellent homme : elle ne le
remplacerait jamais.
— Nous n'avons pas , c'est vrai , répondit l'abbé de la Gâtinière ,
piqué à l'endroit de l'amour-propre , des voix aussi belles qu'à Paris
où on les recrute à l'Opéra. Et je conviens aussi que, si les confesseurs
ne sont bons qu'avec l'âge, je ne suis pas encore tout-à-fait digne
d'être celui de M"" Richomme.
— Eh ! oui ! dit M""' Richomme sans deviner ce qull y avait d'ai-
greur jalouse dans la voix du curé, eh! oui! j'aime mon vieux confes-
seur; j'y tiens, quoiqu'il soit un peu sourd.
— Vous ne prétendez pas, cependant, madame, que ce soit là un
avantage.
— Non; d'ailleurs , il était jeune comme vous quand il fut nommé
à Saint-Merry. C'était un bel homme, un œil à veus ravir, un teint
blanc comme du lait , une taille d'ofûcier de la garde; il ressemblait
un peu , ma foi ! à votre vicaire , à M. Troussier.
— Encore une qui me perd , pensa Troussier. Voilà que je res-
semble à son confesseur maintenant. Tout le monde me trouvera
donc beau ! — Et comme il regarda en dessous le curé pour voir l'effet
produit sur lui par ce déplorable compliment :
— Je ne vous gênerai point, madame , dans vos sympathies , reprit
ce dernier; vous continuerez à vous adresser au prêtre de votre choix
et de vos habitudes. Je suis loin de le trouver mauvais. Et M. Ri-
chomme? poursuivit-il, mettant dans sa voix le sens mielleusement
interrogatif de sa phrase suspendue...
— Monsieur Richomme, répondit M. Richomme lui-même, a plus
fréquenté la Rourse que l'église jusqu'ici. J'aime ma religion cepen-
dant, la religion de mes pères.
— Fort bien! remarqua le jeune curé, et il ajouta mentalement :
Comme tant d'autres , il aime la religion pour se dispenser d'aller à
l'église.
— Le bon prêtre des Incas est de mon goût, par exemple, ajouta
M. Richomme.
— Je ne connais pas le prêtre des Incas, fut la réponse du curé,
que suivit cette autre réponse du naïf Troussier ;
— Le prêtre des Incas ne nous est pas connu : nous ignorons sur
quelle paroisse il se trouve.
— Ou bien, continua M. Richomme, le curé de Réranger. Mais
puisque nous traitons de ce sujet intéressant , ajouta-t-il, permettez»
REVUE DE PARIS. H
moi, monsieur le curé, de vous confier l'embarras où je suis. M. Tliomp-
say peut aussi m'éclairer de ses lumières. En visitant ma nouvelle pro-
priété, j'ai découvert hier, au sommet d'un bouquet de bois, au
centre de mon parc, sur un tertre...
— Vous avez découvert un tombeau , celui que M. Troussier et
moi avons béni il y a deux ans. La femme de votre prédécesseur y est
inhumée : une ame sainte !
— Je n'en disconviens pas, monsieur le curé; mais vous comprenez
aussi bien que moi ce qu'il y a de gênant à avoir un tombeau dans un
parc.On n'ose pas trop se Uvrer à la joie dans le voisinage d'une sé-
pulture. D'ailleurs, les morts me semblent beaucoup mieux en terre
sainte.
— Vos scrupules sont fort sensés, monsieur Richomme, fort sensés,
affirma M. Thompsay , qui ne savait pas le tort qu'il portait à M. Ri-
chomme en l'appuyant ainsi.
— Je désirerais donc obtenir de vous, monsieur le curé, la permis-
sion de transporter en terre sainte , avec tous les respects possibles ,
les restes auxquels on a élevé ce tombeau au milieu de ma propriété
des Petits-Déserts.
— Oh! s'écria le curé en se levant et en élevant les bras; oh! mais
c'est un sacrilège !
^- Mais c'est un sacrilège! Oh ! s'écria pareillement l'abbé Trous-
sier qui, s'apercevant , une fois debout, combien il était plus grand
et combien il avait plus d'envergure que son curé , se raccourcit sur-
le-champ, remboîta ses bras, et se fit petit et rechigné.
— En ce cas , dites-moi, monsieur le curé, ce que j'ai à faire pour
n'avoir pas ce tombeau chez moi.
— Il n'y a rien à faire : vous le garderez.
Bonne Vierge! pensa M""" Richomme, la maison n'était pas déjà
si gaie ! Nous voilà avec un tombeau sur les bras. Ces jeunes curés
sont tous les mêmes; ah! celui de Saint-Merry !
Je m'adresserai au maire, se dit Richomme, et j'arriverai à mon but.
C'était fort sage; mais que devenaient les bons rapports qu'il pen-
sait établir avec le curé, ce tj^e de bonté, de clémence et d'hu-
manité? Si le bon curé n'était que dans les romances? osa penser,
dans l'exagération de son regret, l'ancien droguiste. Sa réflexion
l'eût mené loin si, au moment môme, on n'eût annoncé M. Green et
ses deux filles.
Enfin ma première soirée est au complet , se dit-il en allant au-
devant de M. Green pour le présenter à sa femme. Les deux demoi-
12 REVUE DE PARIS.
selles firent une longue révérence aux neveux de M. Thompsay et
se plantèrent ensuite comme deux pieux jumeaux à la plus grande
distance possible de la cheminée.
— Ces demoiselles craignent-elles de s'approcher du feu? dit le
droguiste après une pause silencieuse qui commençait à l'effrayer,
instruit par l'exemple.
— Cependant, reprit précieusement M. Thompsay, c'est le feu qui
dore nos belles porcelaines.
— Et qui les durcit, ajouta M. Green, tenant à honneur de conti-
nuer une plaisanterie issue de la profession.
— Par le feu elles sont dignes d'être présentées aux rois et aux
empereurs , dit M. Thompsay.
— L'or ne les égale pas, dit à son tour M. Green.
L'allégorie suivait un vol si élevé , qu'on ne savait plus s'il s'agis-
sait au bout du compte des assiettes de porcelaine ou des deux de-
moiselles Green parfaitement indifférentes sur l'un ou l'autre sens.
Avec un admirable sang froid , l'abbé Troussier, tombant sur le
côté prosaïque de la chose , intervint pour dire :
— Peut-on , sans les casser , faire cuire de la bouillie dans vos por-
celaines? — Adieu l'allégorie !
— Je réponds des miennes , dit Thompsay. Elles portent d'ailleurs
ma marque : John Thompsay.
— Les miennes ont aussi mon chiffre, riposta M. Green, Dick
Green; et elles supporteraient le feu de l'enfer pendant un an. Ceci
soit dit sans déprécier les produits de M. Thompsay.
— Mes produits, objecta celui-ci, sont au-dessus des critiques, et
surtout des allusions. Ils se rient de toutes les concurrences. Conune
je ne connais pas l'enfer et que je n'y crois pas beaucoup , je ne par-
lerai pas d'y exposer mes porcelaines. Mais je défie le Japon.
— Il ne croit pas à l'enfer, murmuraTabbé de la Gâtinière. Voilà
bien un luthérien !
— Puisque M. Thompsay se fâche , reprit M. Green , je me borne-
rai à dire que ma supériorité bien connue dans la fabrication provient
d'un secret et non de mon habileté.
— Votre habileté, voilà votre secret, s'écria tout rouge M. Thomp-
say. Habileté de charlatan.
— Allons, messieurs, ne vous aigrissez pas ainsi, intervint M. Ri-
chomme. Vous êtes deux grands manufacturiers, deux grands indus-
triels, deux braves négocians, deux honnêtes Anglais, deux savans
chimistes, deux...
REVUE DE PARIS. 13
Richomme aurait poursuivi son double éloge encore long-temps
s'il ne se fût aperçu que M. Green et M. Thompsay s'étaient ren-
lermés tous deux dans le plus grave silence , et si bien qu'ils parais-
saient ne s'être jamais parlé de leur vie. Calme parfait. — J'aurai de la
peine, se dit-il, à me créer une société paisible, amusante, ici. Mais
profitons de la trêve pour proposer une partie de bouillotte ou
d'écarté : le jeu rapproche les opinions et les caractères les plus anti-
pathiques.
Il s'adressa à l'un des neveux de M. Thompsay :
— Si monsieur désirait faire une partie d'écarté avec M. Green?
Les tables vous attendent.
— Dans notre vénérée religion , répondit l'aîné des deux neveux
Thompsay , on ne se livre à aucun jeu dans la soirée du dimanche.
Me voilà bien entrepris , pensa Richomme , si les autres ont les
mêmes scrupules.
— Quelle idolâtrie ! murmura l'abbé de la Gâtinière.
— Quelle idolâtrie, répéta l'écho Troussier.
— J'offrirai à M. Green et à M. Thompsay un whist.
— Dans notre sainte religion , répondit Green , le dimanche est un
jour consacré au Seigneur et non au whist.
Allons! c'est un parti pris, se dit Richomme; aucun d'eux ne
voudra jouer. Et qu'allons-nous devenir jusqu'à onze heures?
Je suis sauvé, réfléchit Richomme; les demoiselles Green seront
assez complaisantes pour nous faire un peu de musique. — 11 pria
sa femme de les engager à se mettre au piano.
— Dans notre pure religion , répondirent-elles toutes deux à la
fois, le dimanche appartient au Seigneur, et c'est un péché mortel de
faire de la musique , de chanter ou de danser.
— Sombre ignorance , dit tout bas de la Gâtinière.
— Ignorance sombre, redit Troussier.
— Je ne sais plus que leur proposer, dit Richomme à sa femme; ils
ne jouent pas , ils ne chantent pas.
— Monsieur Thompsay, dit-il avec désespoir, vous avez voyagé
beaucoup dans votre jeunesse; vous auriez à raconter une foule
d'aventures curieuses , si l'on vous priait de faire quelques efforts de
mémoire.
— Dans notre sainte rehgion , répliqua M. Thompsay, le divin jour
du dimanche est dévolu au Seigneur ; les causeries familières sont
un péché. On doit penser, réfléchir et parler fort peu.
— Et à quelle heure se couche-t-on le dimanche, dans votre sainte
religion? demanda avec une ironie bête le naïf Troussier.
tk REVUE DE PARIS.
— Tout de suite , répliqua M. Green qui crut voir un propos imper-
tinent dans la question de l'abbé, et il se leva ainsi que ses deux
filles.
Quelque effort que tentèrent le droguiste et sa femme pour les
retenir, ils ne purent empêcher M. Green et ses filles, M. Thompsay
et ses neveux de se retirer. Ils se sentaient blessés dans leur religion,
endroit où l'on blesse toujours un Anglais, lui parlât-on du soleil,
de la lune ou du cours du Gange.
A neuf heures , le curé et son vicaire s'étant retirés , M. Richomme
et sa femme restèrent dans la plus complète solitude , en dépit de
leur commun désir d'inaugurer leur première soirée qui fut la der-
nière : ils n'eurent pas le courage de risquer un nouvel essai. Désen-
chanté sur ce point comme sur tant d'autres , Richomme se prit à
douter de la siraphcité des curés et de la sociabilité des voisins de
campagne.
Cependant, se dit-il dans sa robuste croyance en l'âge d'or des
communes rurales, j'ai eu tort de vouloir tout rencontrer dans un seul
endroit. Les voluptés champêtres ne sont pas seulement dans la con-
versation d'un curé de village; aux champs on laboure , on sème , on
greffe , on plante : je planterai , je sèmerai , je grefferai , c'est dans
quelques jours le printemps. L'agriculture m'occupera tout entier.
En prenant un flambeau pour se retirer dans sa chambre à coucher,
Richomme, distrait de son philosophique monologue, se tourna vers
sa femme et lui dit :
— Fais-moi souvenir, bonne, que j'ai à livrer demain matin cent
quintaux de bois de campêche.
— Est-ce que ta tête déménage , Richomme; te croirais-tu encore
droguiste ?
— Qu'est-ce que j'ai dit ! — Voilà en effet que j'oublie que je suis
retiré des affaires; ces voisins ont dérangé tous mes projets, toutes
mes espérances. On est plus aimable dans le commerce.
— Tu as voulu venir ici , Richomme.
— Je n'en suis pas fâché! je n'en suis pas fâché! Nous n'avons pas
encore pris nos habitudes.
— Mon doux Jésus ! ce sera long, murmura M"'^ Richomme,
Richomme fit semblant de n'avoir pas entendu, et il alla se cou-
cher. Dans son premier sommeil , fort agité , il eut un rêve qu'il
raconta le lendemain à sa femme. Dans ce rêve il voyait une barrique
qui roulait sans être poussée , et du fond de laquelle s'échappaient
des cris lamentables; un homme y était enfermé. Ensuite les douelles
tj'écartaicnt, et de la barrique ouverte Fournisseaux sortait, tout
REVUE DE PARÏS. fS
vêtu de papier d'enveloppe; il était jaune comme du safran , et dans
sa main droite il soulevait un pain de sucre tronqué au sommet.
— Assurément, dit Richomme, après avoir raconté son rêve à sa
femme, il est arrivé quelque malheur à Fournisseaux. Je n'ai pas de
préjugés, mais je ne puis m'empêcher de croire à ce rêve; il nous
faudra écrire demain à nos enfans.
X. '''
Le rêve de M. Richomme n'était pas un jeu de son imagination.
Dix jours après sa nuit prophétique, il reçut une lettre dont l'écriture
n'était ni de la main de sa fille , ni de celle de son gendre Fleuriot.
Un écrivain public en avait enrichi le fond, d'ailleurs très laconique,
de majuscules sans nombre. Fournisseaux, avec toutes les réserves
de sa timidité naturelle, assignait dans ce billet un rendez-vous à
l'ex-droguiste. Yilleneuve-Saint-George était la ville choisie pour la
conférence; un hôtel bien désigné, l'endroit où l'entrevue se passerait.
Rien de plus; aucun motif n'expliquait le but de l'invitation, si la
signature en justifiait pleinement l'utilité. Fournisseaux, qui n'avait
jamais écrit de sa vie à personne, n'était pas homme à entrer dans la
voie épistolaire pour l'unique plaisir de dépenser du style et de dé-
ranger un maître aussi respecté que M. Richomme. Aussi M. Ri-
chomme ne balança pas un instant à se rendre au désir de son ancien
commis. Le jour venu, il monta dans sa carriole, et dès six heures
du matin , afin d'être de retour aux Petits-Déserts peu avant dans la
nuit. Une ponctualité rare les caractérisa tous deux. A Yilleneuve-
Saint-George , à l'hôtel indiqué , à l'heure dite, M. Richomme fut reçu
par Fournisseaux, qui, à l'aspect de son ancien maître, ne put maî-
triser un mouvement spontané de tendresse. Il lui sauta au cou , le
pressa comme pour le ficeler, et ne le lâcha qu'après avoir pris son
chapeau, afin d'enlever avec son mouchoir toute la poussière amassée
pendant la route. Commencé avec l'effusion de l'ami , son bon mou-
vement se termina avec le zèle du valet de chambre. Pylade tourna
immédiatement au Caleb. Richomme partagea cet élan sans se con-
traindre, heureux en lui-même de montrer à Fournisseaux qu'il était
toujours pour lui le patron des anciens jours, et de plus l'ami dont
l'affection s'était accrue par l'absence.
Un bon déjeuner ayant été commandé et servi, Richomme indiqua
à Fournisseaux la place qu'il devait prendre. Le courage manqua à
Fournisseaux ; il n'osait pas accepter tant d'honneur. Debout , l'œil
16 REVUE DE PARIS.
baissé, il effleurait à peine de ses doigts timides le dos de la chaise,
ébloui des verres, des assiettes, des nappes blanches étalées sous son
regard.
— Voyons, Fournisseaux , quand je t'en prie.
— Autant dire, remarqua Fournisseaux en s'asseyant, que nous
sommes à Noël ou à Pâques.
— Soit! Mais approche-toi davantage. On dirait que ce beurre te
fait peur?
— C'est du beurre de Gournay, dit Fournisseaux , qui ne manquait
jamais d'indiquer le pays des denrées. Savez-vous bien , monsieur,
dit-il sans transition, que les pays étrangers ne vous vont pas?
— Comment ça, Fournisseaux?
— Je vous trouve maigri.
— L'air est bon, pourtant, à Montereau.
— Vous êtes jaune comme je ne vous ai jamais vu chez nous.
— Cependant je prends de l'exercice , beaucoup d'exercice , aux
Petits-Déserts. Je chasse, je vais aux champs, je pêche.
— Alors , c'est que la pêche et la chasse jaunissent. Est-ce que cela
ferait aussi blanchir les cheveux, monsieur Richomme?
— J'ai donc bien grisonné? Ah ça! tu me trouves donc considéra-
blement changé, vieilli?
— Oui, monsieur, beaucoup.
— Je n'ai pourtant pas de soucis dans ma retraite. Je me lève quand
je veux, je me couche quand j'ai sommeil , je mange sans être dé-
rangé; pas de Bourse, pas d'échéance, pas de paiemens dans la tête.
Ce n'est pas comme à Paris. Et que fait-on , Fournisseaux , à Paris ,
depuis que je n'y suis plus?
— Beaucoup de faillites ; les Dermoy ont manqué.
— Je l'avais dit : les Dermoy, c'est de l'écume, et rien dessous. Les
huiles les ont entraînés.
— Oui , monsieur, les huiles. Les Charvin ont suspendu.
— Je l'avais encore dit. Ils ont péri dans les indigos.
— Oui , monsieur, dans les indigos. Mais les ilafin ont fait de belles
affaires dans le noir animal.
— J'en étais sûr! J'avais cette spéculation dans la tête; là, Four-
nisseaux. C'est cent mille francs que j'ai tenus dans ce pli du front.
J'ai dit : Le noir animal enrichira celui qui y mettra une bonne fois
les mains. Quelle belle affaire j'ai manquée! Nous eussions acheté
discrètement, sans bruit, avec des souliers de lisière. Puis nous gar-
dions six mois ; nous affamions la place. Un beau jour nous lâchions
REVUE DE PARIS. 17
les courtiers , et nous enlevions cent mille francs. Voilà le commerce.
Savoir attendre, savoir livrer! Bois, Fournisseaux !
— A votre santé! monsieur. Vous rajeunissez à vue d'oeil, mon-
sieur Richomme, depuis que nous causons. C'est si beau, le com-
merce de la droguerie.
— Oui, Fournisseaux ; quand on le fait avec réflexion , avec probité.
— Et vous le faisiez comme un roi , vous , monsieur.
— Tu me flattes, Fournisseaux.
— Comme vous parliez aux uns, aux autres, sans vous troubler,
sans vous tromper de fiole. Assis sur un baUot de marchandises, pas
plus fier que ça , vous répondiez : J'achète ! je prends pour vingt mille
francs; j'achète à livrer; je garde; et tous les courtiers vous saluaient
jusqu'à la porte. A vos ordres, disaient-ils, monsieur Richomme.
— Tu as bonne mémoire, Fournisseaux.
— Comme vous manipuliez les affaires.
— Oui, j'avais quelque habitude.
— Vous les regrettez un peu , n'est-ce pas?
— Fournisseaux!
— Ça vous remue quand vous pensez à notre Balai d'or.
— Fournisseaux!
— Non , ni vos arbres, ni vos laitues ne vous ont fait oublier notre
rue Saint-Merri , toujours pleine de belles charrettes de marchan-
dises; là des tas de sucre, là des monceaux de café, là du poivre, là
des drogues.
— Fournisseaux! Fournisseaux! Eh bien! oui, Fournisseaux,
malgré le bonheur que je goûte dans ma propriété, où je mène une
vie long-temps enviée, je me prends à regretter comme un enfant les
belles journées que nous avons passées ensemble dans le magasin. Je
songe aux ballots que nous ouvrions, aux caisses déclouées, à nos
ventes, à nos rentrées. Nous fourrions les mains dans tout en un
seul jour; dans les suifs, dans les huiles, dans les essences. En fai-
sions-nous de l'ouvrage, depuis cinq heures du matin jusqu'à minuit 1
Sans compter que j'allais à la Bourse, quelquefois au tribunal, que
je faisais la moitié de la correspondance. Assez ! N'éveillons pas d'in-
justes regrets, Fournisseaux; puisque j'ai obtenu enfin ce que je
souhaitais , il est mal de se plaindre. Dis-moi pourquoi tu m'as fait
venir ici.
— Voici pourquoi : la vieille maison du Balai (TOr est perdue.
— Perdue! s'écria M. Richomme à cette nouvelle si peu adroite-
ment ménagée par Fournisseaux ; perdue ! Sais-tu bien ce que tu dis
TOME VI. JUIN. 2
18 revuï; de paris.
là? perdue! Mais perdue signifie sans crédit, sans confiance , sans....
je n'ose pas dire le mot. Qui te fait croire cela, Fournisseaux?
— Votre gendre veut me renvoyer. Est-ce qu'on renvoie un homme
comme moi ? on le tue plutôt ; on retire, sans qu'il le sache , l'échelle
par où il doit descendre; on lui laisse rouler une barrique sur les
jambes; mais le renvoyer! ce n'est pas avoir de cœur! Et où irais-je,
moi, dans Paris? Je n'y connais personne; je n'y ai pas d'amis; quand
j'ai dépassé la rue des Lombards, la tête me tourne comme si j'étais
sur mer. Vous voyez, monsieur Richomme, que puisqu'on me ren-
voie, c'est que la maison est perdue.
Au lieu de douter de la conséquence si grave que Fournisseaux
tirait de son renvoi de la maison , Richomme se prit à penser pro-
fondément, la tête appuyée sur ses mains qui s'épanouissaient sur
ses joues.
Son recueillement fut long; on eût dit que le chagrin, comme une
trombe, grossissait et montait dans sa tète , qui semblait s'alourdh: à
vue d'œil entre ses dix doigts écarquillés sous ses cheveux gris.
Effrayé de ce silence et de cette immobilité où il n'avnit jamais
vu son maître, Fournisseaux regretta d'avoir parlé, d'avoir mis un
chagrin si amer à ce cœur d'honnête homme. Il aurait bien mieux
fait d'accepter son congé sans compromettre la tranquillité de l'an-
cien droguiste, heureux au fond de sa propriété, heureux surtout de
l'ignorance où il vivait de l'état des affaires de son gendre.
Enfin le droguiste releva le front où était empreinte en lignes
rouges la longue application des doigts, fronça les lèvres et renfla les
narines, comme lorsqu'il apprenait qu'un de ses amis avait fait ban-
queroute; et en tendant la main à Fournisseaux de plus en plus dé-
solé d'avoir apporté tant de soucis, il dit :
— Fournisseaux, je te jure sur l'honneur que tu ne sortiras de la
maison du Balai d'Or que volontairement. Maintenant, dis-moi le
reste ; tu peux parler.
Après avoir essuyé une larme avec le coin de la serviette d'une
manière à la fois grotesque et touchante , Fournisseaux reprit ainsi :
— A dater du jour où vous avez quitté la maison, votre gendre a
commencé à tout changer, à tout gAter, mieux vaut dire. Vous ne
reconnaîtriez plus votre maison , tant ils l'ont défigurée en prétendant
la faire belle, comme si elle ne l'était pas auparavant, parce qu'elle
n'était pas pimpante et dorée. L'escalier, notre bon escalier, si noir,
mais si solide, a été refait, les cloisons ont disparu; la maison, c'est
à ne pas y croire, a des balcons à chaque étage, et les balcons lui
REVUE DE PARIS. J9
vont comme une cocarde à un chat. Le résultat de tous ces change-
mens, dont vous avez été heureux de n'être pas témoin, a été l'éloigne-
ment de vos meilleurs amis, de vos plus vieux voisins.
— Tu m'attristes, Fournisseaux ; mais continue.
— De ce moment, nous n'avons plus eu le dimanche de ces soi-
rées où nous nous amusions tant au nain-jaune et au vingt-un, où,
quand je bâillais , vous me mettiez un grain de sel dans la bouche.
Mais si nous n'avons plus de soirées , nous donnons de grands dîners
maintenant. Vous n'avez pas d'idée, monsieur Richomme, de la quan-
tité de vivres qui entrent dans la maison ; vous qui régaliez si bien
votre monde autrefois avec un dinde rôti , farci de marrons , un plat
de crème au chocolat et des mendians sans excès. C'est une morta-
lité. J'apporte du Palais-Royal des bêtes dont le bon Dieu seul sait le
nom; des espèces d'ours qui me font peur.
— Ce sont des chevreuils , Fournisseaux.
— A ce que j'imagine.
— On mange du chevreuil chez moi! murmura M. Richomme.
Fournisseaux reprit :
— Et des poissons si gros et si longs qu'on les sert sur des planches
et que nous les portons à quatre, comme un lustre.
— Des truites saumonnées, indiqua Richomme dans son triste
commentaire.
— Et enfin , continua Fournisseaux, ça n'a pas de fin; ils ne ces-
sent pas de banqueter. Viennent les liqueurs après le café; les glaces
après les hqueurs; le thé par-dessus.
— Ruine! ruine, disait tout bas Richomme.
— Ensuite le punch !
— Ruine! ruine, ajoutait encore le vieux droguiste.
— Et encore si tous ces mangeurs nous faisaient rire pour notre ar-
gent; mais ils n'ont pas l'air de se connaître. Dès qu'il n'y a plus rien
au fond des bouteilles , ils prennent leurs chapeaux, et s'en vont sans
même dire bonsoir la compagnie.
— Je devine quelles sont les personnes invitées par mon gendre,
pensa Richomme. As-tu quelquefois remarqué, Fournisseaux, le sujet
de leur conversation?
— Pas trop. Mais il est rare qu'il ne soit pas un peu question entre
eux des grands personnages de l'état. Il y a un petit monsieur qui a
des lunettes d'or, bossu autant dire, qui dit toujours à votre gendre :
Vous serez ceci , vous serez cela ; mettez-vous en avant , monsieur
Fleuriot; je vous réponds de l'affaire; votre affaire est au sac.
2.
20 REVUE DE PARIS.
— Mon gendre traite les électeurs de l'arrondissement, afin de s'as-
surer leurs voix. Ambition ! ambition ! voilà le fruit de plus de trente
ans de veilles et de soucis. Je n'ose pas te demander ce que devient
le commerce de la maison au milieu de ces festins.
— Nous n'avons plus de commerce , à proprement parler. M. Fleu-
riot ne va jamais à la Bourse, et il n'a pas le temps de recevoir les
courtiers. Sans le détail , nous n'aurions aucun prétexte d'ouvrir cha-
que jour les portes du magasin.
— Et ma fille? demanda Richomme qui ne laissait pas voir la moitié
de la douleur dont il était affecté.
— Celle-là ne dément pas votre sang, monsieur Richomme. Docile
à son mari, elle se pare comme une déesse; quand il l'exige, elle
monte en voiture pour aller au spectacle ; dès qu'il le désire , elle
reçoit sans bouder des personnes qu'elle n'aurait guère voulu con-
naître ; mais au fond , voyez-vous , monsieur Richomme , votre fille
a plus d'un ennui. Il est évident que son mari lui a ordonné de ne
plus voir ses amies , parce qu'elles n'étaient pas assez huppées pour
venir dans nos beaux salons , pour marcher sur nos tapis et s'asseoir
à notre table.
— Pauvre Lucette ! dit M. Richomme. C'est pourtant un droguiste
que je croyais te donner pour mari. Chère enfant, elle n'a rien écrit
de ses chagrins ni à sa mère ni à moi. Encore si nous étions là pour
l'encourager, pour lui rendre plus faciles ces changemens d'habitude,
et enfin pour apprendre à ce M. Fleuriot, dit M. Richomme en éle-
vant la voix , qu'on ne rend pas une femme victime des ennuis de
l'orgueil d'un mari. Sa femme n'est que la fille d'un droguiste de la
rue Saint-Merri. Quand sa mère et moi l'avons élevée dans notre
simplicité , ce n'était pas pour qu'un Fleuriot lui mît tant de tapis
sous les pieds et tant de panaches sur la tête ; c'était pour qu'il la
rendît heureuse, et rien de plus.
— Et rien de plus! répéta Fournisseaux , superbe de l'énergie qui
revenait au cœur de son maître.
— Ma fille doit suivre ses goûts, puisqu'ils sont irréprochables, et,
certes, fort peu coûteux, quand son mari suit les siens. Ma Lucette
s'ennuie; ma Lucette est donc malheureuse. Je ne veux pas cela!
— Nous ne voulons pas cela , redit Fournisseaux.
— Je te remercie, Fournisseaux, d'avoir eu le courage de rae
mettre au courant des fâcheux changemens survenus dans ma maison
depuis mon successeur. Oui, je t'en remercie. Ta peine ne sera pas
REVUE DE PARIS. 21
perdue, crois-moi; mais dis-moi maintenant pourquoi Fleuriot a
voulu te renvoyer.
— La semaine dernière c'était Pâques; j'avais mis votre pantalon
bleu, si fin et si lustré, qui me va comme à un prince du sang; si
bien que je me prenais pour vous ; vous vous seriez trompé vous-
même. J'avais aussi le dernier gilet que vous me jetâtes un jour au
visage avec tant de bonté , en me disant : Trouve ta vie là-dedans ,
Fournisseaux ! Et , outre ces deux ornemens, j'avais ma cravate rouge
sang de bœuf et mon habit de fête; enfin j'étais beau, j'étais com-
plet. Après vêpres, je rentre à la maison et, sans me déshabiller,
j'aide les domestiques à mettre le couvert dans le grand salon. Quand
tout est prêt , on va avertir votre gendre et sa femme que le dîner
est servi. Pourquoi ce couvert de plus, ce troisième couvert? de-
mande M. Fleuriot ; nous n'avons invité , nous n'attendons personne
aujourd'hui.
L'invité , c'est moi , je réponds en tremblant.
— C'est toi! me dit votre gendre d'un air moqueur; et depuis
quand es-tu invité?
— Depuis plus de vingt-cinq ans, je lui réponds.
Votre fille pâlissait en me regardant; donc je devais être pâle
aussi.
— Ah! depuis vingt-cinq ans! et par qui, monsieur Fournisseaux?
— Par M. Richomme; pour honorer mes services, à Noël , à Pâques,
au jour de l'an, il m'accordait la faveur de m'asseoir à sa table, et
cela voulait dire : Fournisseaux , tu as bien travaillé , je suis content
de toi ; tu es un brave garçon !
— Cette habitude ne me convient pas, à moi, dit votre gendre;
je ne suis pas d'humeur à la continuer. Veuillez ôter ce couvert et
nous servir au plus vite, car le potage doit être froid depuis que je
discute avec M. Fournisseaux.
— Et ce couvert restera et je m'asseoirai à cette table , auprès de
la fille de mon maître! je m'écriai; c'est mon droit; oui, c'est mon
droit! Je suis un pauvre orpheUn, moi ! mon père, c'est le Balai d'or;
mon pays, c'est cette maison. Je n'ai pas de bonheur hors d'ici.
Toute l'année je travaille comme un cheval de meule; mais je re-
prends courage en me disant : Il y a un jour de l'année où tu t'as-
sieds à la table du maître, qui te sert à boire 1 Je resterai à cette place,
oui, j'y resterai!
Votre fille me priait cependant de ne pas irriter son mari qui n'était
déjà que trop monté comme vous allez voir. Avec le grand couteau
22 REVUE DE PARIS.
à découper, il poussa mon couvert , et tout se brisa à terre, en tom-
bant , les assiettes et le verre.
— Vous m'avez déshonoré! dis-je alors à votre gendre» je ne veux
plus demeurer chez vous.
— C'est ce que je voulais vous faire dire, me répondit-il; sortez!
— Tu as eu tort, dit Richomme à Fournisseaux , ne voulant pas
d'abord justifier la conduite révolutionnaire de son ancien commis;
mais je n'approuve pas non plus mon gendre d'avoir été si fier avec
toi. Pour ma fille qui, j'en suis sûr, a été affligée de cette scène, tu
aurais dû te contenir, Fournisseaux ; ce n'est pas elle qui aurait voulu
te faire cet affront.
— Vous la connaissez bien , monsieur Richomme; et je ne vous ai
pas tout dit. Savez-vous ce que j'ai trouvé le soir, en rentrant dans
ma chambre , le cœur encore tout gros de ma honte?
Fournisseaux enfonça la main dans son gousset.
— J'ai vu reluire ceci sur ma table : une montre en or, qui sonne
les heures comme un ange , avec ce compliment gravé sur la boîte.
M. Richomme lut à haute voix et avec une vénération tendre :
Offerte par Vancietme maison du Balai d'or à M. Fournisseaux : té-
moigrhaye de reconnaissayice.
— Je t'aime , ma fille ! je t'aime ! s'écria Richomme en rendant à
Fournisseaux sa montre d'honneur. Voilà le sang! le bon, le vrai
sang des Richomme. Avoue, vieux Fournisseaux, que la réparation
a été complète. Le cadeau de ma fille veut dire qu'elle me remplace
auprès de toi , comme amitié , comme générosité et comme justice.
Tu n'as plus rien à dire, tu n'as plus le droit de te plaindre, et je te
répète maintenant, avec plus de force encore que tout à l'heure, que
tu ne sortiras que de ton propre gré de la maison du Balai d'or y
malgré monsieur mon gendre et ses grands airs. Écoute-moi encore.
Je ne puis prendre tout seul l'engagement d'aller à Paris; il faut que
je consulte M""' Richomme. IS'en déplaise au jeune commerce , le
vieux ne s'en trouvait pas mal de cette déférence envers nos femmes.
J'espère cependant la décider à me laisser partir. Alors compte sur
l'effet de ma présence. j\Ion gendre , qui n'est pas un méchant garçon
au fond, m'entendra. J'ai aussi mes projets. Mais ne gâtons rien par
trop de précipitation. Il est déjà tard, j'ai du chemin à faire pour
me rendre aux Petits-Déserts ; quittons-nous.
Dans mes bras, Fournisseaux!
REVUE DE PAUIg. 23
XL
Dans sa conférence avec son maître , Fournisseaux n'avait pas exa-
géré les fâcheuses altérations que l'ancienne maison du Balai d'or avait
éprouvées depuis quelques mois. Il avait même laissé dans l'ombre
les faits qui auraient trop blessé au vif la sensibilité paternelle de
M. Richomme, l'ayant déjà vu si affligé de la conduite de Fleuriot,
son successeur commercial. Il ne lui avait pas dit combien son
gendre, par son ambition despotique, ses nouvelles amitiés prises
dans une sphère élevée, par ses préoccupations politiques si mor-
telles à son activité industrielle, rendait sa femme plus triste de jour
en jour. S'il lui avait loué une loge à l'Opéra, c'était moins pour
qu'elle y goûtât le plaisir d'entendre de la bonne musique que pour
avoir l'occasion de réunir des hommes dont il caressait le suffrage
dans la prévision d'une prochaine crise électorale. Elle expiait un
avantage dont elle ne s'était jamais montrée fort jalouse par d'éter-
nelles discussions sur la conversion de la rente et l'abaissement du
cens. Chez elle point d'indépendance. De recommandations en re-
commandations graduellement moins détournées, Fleuriot avait enfin
ouvertement exigé qu'elle rompît avec ses intimités de pensionnat et
surtout de quartier, oubliant qu'il ne faut jamais ôter à une femme
ses habitudes sans se charger de remplir aussitôt par une amabilité
presque impossible le vide profond qu'on a creusé autour de sa vie.
Sa femme avait obéi, mais elle périssait d'ennui. Elle ne devait ja-
mais descendre au magasin, jamais se mettre au balcon, jamais
sortir à pied; et comme elle avait, malgré une éducation assez dis-
tinguée , conservé des familiarités de langage innées au commerce ,
son mari l'avait engagée à participer le moins possible aux conver-
sations qui avaient lieu à ses grands dîners du jeudi. Qu'on juge du
bonheur d'une jeune femme ainsi emprisonnée dans les convenances.
Malgré son désir de se plaindre à sa mère , elle avait toujours eu le
bon sens de comprimer ses chagrins et de pleurer en secret. Elle ne
trouvait que dans Fournisseaux un écho à sa douleur. C'est Four-
nisseaux qui lui donnait en secret des nouvelles de ses amies : chaque
soir, quand Fleuriot était à ses réunions politiques, le fidèle commis
racontait à la fille de M. Richomme les nouvelles du quartier. Celle-ci
allait se marier avec un marchand de quincaillerie; celle-là lui bro-
dait des pantoufles qu'elle lui enverrait pour sa fête. Et elle était
heureuse d'entendre Fournisseaux, jusqu'au moment où son mari, de
24. REVUE DE PARIS.
retour et plein de pensées soucieuses , s'asseyait près d'elle , et lui
disait avec cette ennuyeuse joie qui ne cause du plaisir qu'à celui qui
la ressent : J'ai gagné une voix de plus pour ma prochaine candi-
dature.
C'est encore Fournisseaux et elle qui réparaient les désordres
apportés par un grand dîner au vieux régime d'économie et aux
usages méthodiques de la maison. Le lendemain d'un banquet, ils
profitaient de l'absence ou du sommeil de Fleuriot pour se hâter de
ranger les porcelaines, de renfermer l'argenterie et de remplir les
flacons de liqueur à demi vidés, afin qu'aucun objet ne fût égaré,
qu'aucun liquide ne s'éventât, principes d'or, professés avec religion
par M. Richomme, mis en pratique constante par sa femme. C'est
ainsi que se font les bonnes maisons de la rue de la Verrerie et de la
rue des Cinq-Diamans. Il y a dans ces angles ténébreux de rues , au
fond de ces maisons enfumées, des trésors de femme qui décuple-
raient en trois ans la fortune d'un état si elles étaient à la tête des
finances. Ce sont des miracles de chiffres et de spéculations ; ces pe-
tites mains qui passent sous ces bouts de manche en toile grise ou en
serge verte ont une activité réfléchie digne des plus hauts emplois ;
mais le monde ne connaît pas ces femmes qui rapportent plus à leurs
maris que six vaisseaux sur les mers, et qui n'exigent rien d'eux, si
ce n'est de les conduire trois fois par an à l'Opéra-Comique et à la
Gaieté, et qui ne souhaitent un peu vivement encore , quand le prin-
temps se fait sentir dans le quartier des Arcis , que d'aller quelque-
fois, le dimanche, dîner au restaurant, et l'été à Montmorency.
Tiennent trente ans , elles ne sont plus qu'à leurs enfans qu'elles
échelonnent si bien que, lorsqu'elles en retirent un de nourrice, l'autre
vient au monde ; et ainsi de môme jusqu'au septième ou huitième
rejeton.
La fille de M. Richomme était née et élevée pour augmenter le
nombre de ces femmes; malheureusement Fleuriot faussa la vocation.
XIL
Dans sa sagesse, M"" Richomme décida que son mari ne devait pas
se mêler des affaires, bonnes ou mauvaises, de son gendre, pour
deux raisons : la première, parce qu'à la rigueur, son gendre n'était
pas son associé; la seconde, parce que l'on ne quittait pas à chaque
instant son repos sur le moindre bruit venu de Paris. Leurs biens ne
pouvaient pas courir do chances mauvaises , ajouta-t-cUe , puisqu'ils
REVUE DE PARIS. 25
avaient eu la prudence de les réaliser en revenus sur les caisses de
l'état; et si leur fille s'ennuyait de la contrainte où, selon Fournis-
seaux , elle était tenue , elle viendrait passer l'automne auprès d'eux
aux Petits-Déserts.
Soumis, comme il a déjà été dit, à l'autorité de sa femme, tou-
jours consultée dans les grandes occasions, Richomme renonça,
d'après elle , à son projet d'aller à Paris porter des conseils sévères à
son gendre. Il se borna à lui dire, dans une lettre pleine de bonnes
raisons tirées de sa solide intelligence et de son cœur, qu'il était peu
généreux, peu reconnaissant de méconnaître les longs services de
son ancien commis. Non-seulement il ne voulait pas qu'il fût ren-
voyé, mais il exigeait, au nom de la générosité la plus simple, la
plus naturelle, que Fournisseaux fût traité avec affection dans une
maison dont il avait augmenté la prospérité et le crédit
Ayant ainsi calmé les inquiétudes de sa pensée, Richomme se
proposa , pour la centième fois , de se vouer tout entier aux travaux
agricoles de sa propriété des Petits-Déserts sur laquelle allait luire le
soleil d'un premier printemps. Le printemps! saison magique pour
un propriétaire! époque fortunée où il lui était enfin permis de faire
usage des nombreux instrumens aratoires dont il s'était muni en
rompant avec la vie commerciale pour entrer dans la vie des champs :
couteaux pour tailler les arbres, scies de toutes formes, râteaux,
serpettes, arrosoirs.
Enfin l'astre du printemps dora un matin la cime des arbres , et
Richomme sortit aussitôt en guêtres et en blouse pour ouvrir ses
travaux rustiques. C'était vers la mi-avril. Les premiers coups de
bêche lui réjouirent tout le corps; il était heureux de penser que de
cette terre remuée par lui sortiraient du froment , des fruits , des
fleurs en abondance. Au bout d'une heure , les bras furent moins
actifs; une heure après, malgré l'espoir des fruits et du froment, ils
allaient moins ; une heure après ils n'allaient plus. Le déjeuner ré-
tablira mes forces, se dit Richomme, plus moulu que le terrain qu'il
avait retourné : allons déjeuner. Richomme ignorait qu'à son âge
tout changement d'existence ébranle, et que l'agriculture est un
métier aussi dur, aussi difficile que la guerre et la navigation. En
poésie, la culture des champs est une chose riante et facile, un passe-
temps des plus doux; mais, en réalité, c'est un exercice qui de-
mande, sinon la jeunesse , du moins une habitude prise avec la jeu-
nesse. Après son déjeuner, il fut impossible à Richomme de se lever
de son fauteuil; ses pieds pesaient cent Uvres, et ses mains étaient
^ REVDE DE PARIS.
bouffies d'ampoules d'avoir trop long-temps tenu le manche de la
bêche. Sa femme fut obligée de lui frotter les reins avec de la graisse
d'ours. Il passa une bien mauvaise nuit.
Une autre erreur de M. Richomme fut de croire que le printemps
et l'été représentaient deux époques absolues : k première résenée
à la culture, la seconde aux profits qu'elle donne. En avril, par
exemple, on semait tout et partout, les fleurs , les légumes, les choux
et les melons; en juillet et en août, on récoltait. C'est à peu près là
l'idée des poètes, des enfans et des propriétaires parisiens qui rêvent
au bonheur de se retirer , sur leurs vieux jours , dans quelque cam-
pagne.
Or, M, Richomme ayant semé en avril les fèves et les pois hâtifs
qu'il faut semer en janvier, il n'eut ni pois ni fèves; il eut des herbes
magnifiques; ayant aussi taillé ses pommiers et ses poiriers en avril,
lorsqu'ils étaient en fleurs , il en perdit un grand nombre ; enfin là où
il avait semé à propos , il l'avait fait avec tant de surabondance, qu'il
y eut étouffement dans la germination et par conséquent stériHté,
sans parler des places où il poussa des fleurs au lieu de légumes et
où il vint des tomates pour des navets attendus.
Ces contretemps révélèrent à Richomme une vérité assez mécon-
nue ; c'est que l'agriculture est un art des plus difficiles et des pl«s
compliqués. De tout temps il s'était imaginé avec la foule qu'un mor-
ceau de terrain étant donné, on n'a, pour remplir au bout de quel-
ques mois ses caves et ses greniers , qu'à acheter un sac de grains et
à le vider sur ce terrain. Son mécontentement fut vif : sa propriété
ne lui rapporterait rien que des feuiUes, à cause de l'inopportunité
de ses semailles et de ses plantations; et l'année suivante il serait
obligé de prendre des vignerons, des jardiniers à son service, et de
ne presque plus participer aux travaux sur lesquels il avait tant compté
pour charmer les si pesantes années de la vieillesse. Ainsi Ri-
chomme n'avait pas rencontré une seule joie qui ne fût factice de-
puis son installation à la campagne. Il avait voulu l'aimer, y trouver
une compensation aux commotions si vivifiantes du commerce, et il
avait été constamment trompé. Quelle déception que le jeune curé
tolérant, que les voisins de campagne si agréables à lire dans les ro-
mans d'Auguste Lafontaine, que les plaisirs purs et sans étude de la
culture! Quand même Richomme aurait menti à sa conscience en se
disant heureux de sa nouvelle existence , il n'aurait pas caché le dé-
périssement de sa santé si florissante autrefois dans la rue Saint-
Merri où l'air natal du commerce souffle toujours. Il avait des heures
REVUE DE PARIS. 2t
de mélancolie qu'il cachait à sa femme, de peur de l'attrister et de lui
faire partager son dégoût. Que devient ma fille? se disait-il en prome-
nant d'une main ennuyée le râteau sur ses allées; que fait mon gendre?
de mauvaises affaires, sans doute; et je lui avais laissé un si beau
nom à continuer! Que fait aussi, que devient Fournisseaux, mon
fidèle Fournisseaux? Assis sous un ciel tout radieux des chaudes
clartés de juin, le regard vague, triste, balancé sur la campagne,
Toreille charmée par le doux murmure de l'eau courant près de lui,
Richomme répétait : Quelle belle chose que le commerce !
Une fois dans le chemin du découragement, il s'affaissa, il fut
atteint de langueur; son appétit fut inégal, son sommeil perdu, et
ses idées s'assombrirent en proportion de ses ennuis. Sa iille ne l'ai-
mait pas; son gendre le reniait par sa conduite; ses anciens amis
l'avaient déjà oublié. ^I""" Richomme exigea enfin qu'il consultât un
médecin , tant elle fut effrayée de l'altération progressive de sa santé.
Un médecin ! je suis donc un homme perdu , se dit Richomme. Encore
un effort sur moi-même! Allons à Paris faire mon testament, puis je
reviendrai mourir ici !
XIII.
Quelle différence entre ce voyage funèbre de M. Richomme et ce-
lui qui l'avait conduit, il y a trois mois, aux Petits-Déserts! On se
souvient de son épanouissement lorsqu'il aperçut la Marne, de sa joie
d'enfant à voir des murs couverts de Uerre , des arbres qui semblaient
lui dire en balançant leurs têtes : Venez à nous, monsieur Richomme !
Nous vous donnerons à profusion de l'ombre et des fruits. Maintenant
il se tenait caché dans un coin de la voiture, le front plissé , les mains
traînantes sur ses genoux, le regard enfoncé dans sa tête soucieuse.
Il rentrait dans Paris à l'heure triste du soir, quand il n'y a encore
que quelques pâles réverbères allumés au milieu d'une corde mouillée.
On le descendit au bout de la rue Saint-Martin. Puissance de la boue
natale sur le Parisien! à la première goutte d'eau (car il pleut tou-
jours quand on arrive à Paris) , Richomme se découvrit pour recevoir
la rosée sur la tête. A peine fut-il entré dans la rue Saint-Martin,
qu'il se sentit déjà mieux. Joie vraie et sentie! Un fiacre couvrit de
boue son pantalon. Richomme sourit et se dit : « Elle et moi nous
nous connaissons; » et son visage resplendit d'un bonheur où il en-
trait un peu de jalousie, en apercevant, derrière les carreaux d'un
confiseur de ses amis, toute la famille à table. Le confiseur était assis
au milieu de ses enfans et petits-enfans. Celui-là n'a rien à envier à
28 REVUE DE PARIS.
personne, se dit-il. La journée a porté son gain ; il a vendu , il a com-
mercé , il est content : Dieu soit béni !
Arrivé au coin de la rue Saint-Merri, Richomme manqua de force
dans les jambes : il y a tant d'électricité dans la joie ! Comment ne
pas faiblir? De l'endroit où il était il distinguait tout ce qu'il y a de
grandes renommées en drogueries dans Paris ; le Mortier d'Or entre
autres ! D'ailleurs ne pénétrait-il pas dans la rue Saint-Merri , cor-
ridor sacré des denrées les plus riches du monde, dans la rue Saint-
Merri , parvis de sa maison du Balai d'Or! Vingt fois il s'appuya
contre le mur pour ne pas fléchir. Ses yeux s'emplirent de larmes ,
ses joues palpitèrent quand il vit projetée sur le pavé de la rue la
clarté des lampes de son magasin. Il va, il avance, encore un effort!
encore un ! Dieu n'a pas accordé tant de forces à l'homme. Richomme
s'évanouit sur le seuil de son magasin.
Quand il revint à lui , il était dans les bras de Fournisseaux , qui ,
de son côté , avait besoin de toute sa volonté pour ne pas tomber en
défaillance.
Ce que ces deux hommes se dirent ne s'écrit pas. C'étaient des
paroles confuses, mêlées, troubles, quoique accentuées par le cœur;
c'étaient des signes comme ceux des sauvages , des mouvemens sans
but. Le bonheur de Richomme éclata à la fin d'une manière où il se
révéla tout entier. Un courtier en marchandises était entré pour de-
mander à Fournisseaux si la maison pourrait lui céder le lendemain
quarante quintaux de gomme du Sénégal.
Richomme s'écria :
— Oui!
Il fut solennel et grand comme quand Luther dit : « Non !» à la
diète de Worms.
— Peut-elle entrer avec avantage dans les compositions pharma-
ceutiques? demanda encore le courtier; n'est-elle pas terreuse?
— Elle est excellente, répondit Richomme ; vous allez en juger.
Et il courut, par un instinct de divination , au fond de la boutique
où était la gomme, en remplit ses deux mains, les vida dans un
mortier.
Fournisseaux sentait son cœur se fondre de joie et d'adoration
contemplative.
Son maître ôta ensuite son habit, saisit un pilon de fer, et broya
la gomme afin d'en démontrer la supériorité au courtier.
Sur-le-champ l'affaire fut faite. Ainsi il n'y avait pas une demi-
RE\TE DE PARIS. 29
heure que Richomrae était de retour dans sa boutique, qu'il avait
déjà conclu un marché.
Quand l'acquéreur fut parti, Richomme dit à Fournisseaux :
— Vieux, que crois-tu que j'aie pilé dans ce mortier?
— Dame! c'est de la gomme.
— C'est la goutte , la jaunisse et la mort que j'ai broyées d'un seul
coup sous mon pilon. Fournisseaux! voilà ma guérison trouvée! Voilà
ma santé revenue ! Maintenant allons voir ma fille ! Et retiens tou-
jours ceci, Fournisseaux : Le bonheur pour nous autres, gens de peine
et de travail , ce n'est pas le changement , c'est encore le travail et
la peine.
— Je m'en avais toujours douté, monsieur Richomme.
Quelle sagesse modeste dans ce stupide et admirable Fournisseaux !
XIV.
Richomme était rentré sous le toit domestique à un des momens
les plus propres à exercer cette activité dont il avait depuis si long-
temps perdu l'usage pour le malheur de sa santé. Son gendre devait
le lendemain même répondre aux questions que lui adresseraient,
dans un grand local , les électeurs réunis en assemblée préparatoire,
car une dissolution avait eu lieu et la chambre élective allait de nou-
veau se constituer. Quoiqu'il y fût préparé, Fleuriot subirait une
pénible épreuve. Heureusement le résultat ne lui semblait pas dou-
teux après les promesses de tant d'électeurs dont il avait fasciné la
simplicité par le faste de ses visites. Sa brochure achèverait d'entraîner
les opinions douteuses s'il en restait encore. De l'aveu de ses amis
les plus sévères, cet écrit ne le pousserait pas seulement au banc de
député ; on rêvait pour lui un poste plus élevé dans l'état. Quoique
dans sa position il eût pu négliger de recourir à toute protection
étrangère , il pria cependant son beau-père de l'accompagner à l'as-
semblée. Peut-être n'était-il pas fâché de le rendre témoin de son
triomphe. Quand tous les électeurs furent réunis, Fleuriot monta à
la tribune en faisant doucement craquer ses bottes vernies sur le
parquet. Les électeurs n'eurent pas l'air de lui tenir compte, et vrai-
ment c'était de l'injustice , de sa chevelure bouclée , de son gilet de
satin, supérieurement taillé, et de la fraîcheur de ses gants jaunes.
Ils brûlaient de l'entendre parler. Leur impatience fut bientôt satis-
faite. Fleuriot toucha, pour commencer, à toutes les questions de
l'ordre social ; mais son abondance parut sans chaleur; il semblait
30 REVUE DE PARIS.
réciter un thème long-temps étudié , et où il avait fait entrer le plus
de concessions possibles à tous les systèmes. Vous voyez que je suis
ministériel en ceci , disaient «es phrases émoussées , monarchique en
ceci encore, radical en cela, et même un peu carliste , si l'on y re-
garde de près. S'étant aperçu du pauvre effet du début de son gen-
dre, Richomme demanda la parole, et il n'est personne qui ne fût
heureux de l'accorder à l'ancien droguiste , salué , ce que nous avons
omis de dire , fêté, complimenté à son entrée comme s'il eût été de
retour d'un voyage autour du monde.
— Je crois que mon gendre, dit Richomme, eût mieux fait de nous
entretenir de nos intérêts commerciaux en souffrance, que de
l'alliance avec l'Angleterre , de la probabilité d'une invasion russe et
des assassinats de don Carlos. Je suis sûr cependant que, s'il a l'hon-
neur de vous représenter, il s'occupera beaucoup de la question des
sucres et des améliorations à apporter à la loi des douanes.
— Fort bien! dirent les électeurs, à la bonne heure.
— Je l'engagerai toujours à rester sur le terrain du commerce,
qui est le nôtre. Pourquoi nommons-nous un député? Pour vendre et
acheter avec le plus de profit et de facilité. Passez-moi le mot, le
député que nomment des électeurs commerçans n'est que leur pre-
mier commi«.
— Très vrai ! très vrai ! dirent les électeurs.
— Eh! mon Dieu! dit-il en fourrant sa main dans son large gilet
ûe cuir-laine , il y aura toujours à la chambre assez de députés qui
parleront de la Pologne et du Caucase. Mon gendre ne tombera pas,
je vous le garantis, dans ces brillantes aberrations. Il a du vieux sang
de droguiste dans les veines : je lui ai donné ma fille et ma maison.
Ceci vous répond de sa probité.
— M. Fleuriot, demanda un électeur, accepterait-il une place dn
gouvernement?
De son banc Fleuriot répondit :
— La question me semble inopportune en matière électorale, au-
jourd'hui que tout député qui accepte une fonction est immédiate-
ment soumis à une réélection.
— Mon gendre , reprit Richomme qui , pas plus que les électeurs , ne
fut satisfait de la réponse de Fleuriot, mon gendre n'a pas besoin
d'emploi, puisqu'il est riche et qu'il se bornera à l'ambition de vous
représenter. Sa modestie l'empêche de vous dire qu'il a des habitudes
tout-à-fait bourgeoises, des goûts casaniers, de solides principes
d'économie.
REVUE DE PARIS. ^
— Cependant, intervint un autre électeur, M. Fleuriot ne va
jamais à pied dans Paris , et sa mise n'est pas simple comme les goûts
que lui prête son honorable beau-père, M. Richomme.
— Il me semble , répliqua Fleuriot un peu ému, que l'on descend
beaucoup trop avant dans ma vie privée. Mes revenus, messieurs,
me permettent d'avoir des chevaux et une voiture ; je ne suis pas de
ceux qui ne conçoivent la probité qu'en compagnie de la misère.
Le mouvement oratoire fut beau ; mais il ne rallia pas tous les suf-
frages.
— Si mon gendre va souvent en voiture , reprit Richomme , c'est
que sa santé exige de l'activité dans les organes. A trente-deux ans
on prend de l'embonpoint; ceci est plus facile à voir qu'agréable à
avouer. Au surplus, la dépense de deux chevaux, puisque nous cau-
sons ici entre braves gens qui s'estiment , est largement couverte par
le plus grand nombre d'affaires qu'il est permis de traiter en allant en
cabriolet.
— Oui ! oui ! murmurèrent les électeurs en gens convaincus par
l'explication.
Un d'entre eux , toutefois, osa encore dire : — Pourquoi M. Fleuriot
ne s'est-il pas contenté d'exercer la droguerie dans le modeste ma-
gasin où vous , monsieur Richomme , avez fait peu à peu , avec len-
teur, patience et difficulté, votre fortune et votre réputation? Il y a
bien des dorures maintenant dans le magasin de l'ancien Balai d'Or.
D'un geste , Richomme empêcha son gendre de répondre.
— C'est moi, messieurs, qui ai exigé ces changemens, répliqua-
t-il ; je ne voulais pas imposer un mobilier suranné à ma fille qui ,
comme toutes les jeunes femmes d'aujourd'hui, n'aime pas à se
montrer dans un magasin où le gaz n'a pas remplacé l'huile, à la
clarté de laquelle nous avons pourtant réalisé de si solides capitaux,
et où les peintures, les dorures et les glaces ne font pas pardonner
l'odeur de la cire en pain et la poussière du cacao. Consultez vos
femmes et vos filles , et vous serez ensuite plus indulgens pour mon
gendre.
— Où vous asseoirez-vous, si vous nous représentez à la chambre?
s'informa un électeur fort acharné à reproduire sa question.
Comme Fleuriot avait , non pas la modestie de relever d'un chef
d'opinion , mais l'orgueil d'en être un , et de vouloir qu'on se dirigeât
d'après lui, il fut obscur, prétentieux, inintelligible dans ses ré-
ponses. Sans son beau-père , il perdait du coup la partie.
— Où s'asseoira mon gendre, demandez-vous?
— Oui! oui!
32 REVUE DE PARIS.
— Il s'asseoira sur un ballot de marchandises.
— Bravo ! bravo ! crièrent les électeurs dont la position était tour-
née , et qui ne s'apercevaient pas qu'un mot heureux les payait du
mot précis qu'ils attendaient.
— La série des questions étant épuisées , dit le président , la séance
est levée. Demain on votera ; à six heures du soir le dépouillement.
— Tu seras nommé , dit tout bas Richomme à son gendre; sais-tu
pourquoi ?
— Parce que vous avez bien voulu prendre la parole pour me jus-
tifier; pour...
— Ce n'est pas cela ; c'est parce que tu es seul candidat. Net'avais-
je pas dit que la disparition de l'enseigne te porterait malheur?
Demain tu me feras l'amitié, mon gendre, de mettre des gants
violets, et de venir voter à pied.
— Mais , monsieur Richomme...
— Je serai aussi à pied et je n'aurai pas de gants.
XV.
Il était avéré pour tout le monde, pour tous les électeurs, que,
sans l'intervention de M. Richomme, son gendre aurait complète-
ment échoué devant l'assemblée préparatoire des électeurs, et sa
nomination ne semblait assurée que parce qu'il était, comme l'avait
dit aussi M. Richomme, le seul candidat sérieux. La maison se dis-
posa à de grandes fêtes, à des dîners de reconnaissance, à des bals
où seraient invitées les femmes et les filles d'électeurs. Richomme
ne trouvait pas encore trop à redire à ces projets bruyans, à cause du
bonheur de se sentir renaître et vivre au milieu du mouvement qui
se faisait autour de lui. Et puis, il avait une pensée cachée. Si son
gendre était nommé député , lui alors reprenait le timon des affaires,
redevenait droguiste, comme auparavant; le Balai d'or remontait
sur l'enseigne. Fournisseaux avait comme deviné cet espoir derrière
la discrétion de son maître, qu'il admirait plus que jamais. Ils passè-
rent une belle nuit ensemble , celle qui réunit le jour de l'assemblée
préparatoire au jour de l'élection définitive. Profitant du trouble où
flottaient les idées de Fleuriot, ils étendirent sur toutes les couleurs
éclatantes du magasin une composition qui les altéra, les vieillit et
leur rendit leur effet terne, insignifiant et pAlc. Sous l'action du pro-
cédé chimique, les dorures s'éclipsèrent; enfin, il ne resta bientôt
plus que l'enseigne du Balai d'or à recloucr au fronton de la porte
pour que la restauration fût complète. Deux antiquaires enfouis dans
REVUE DE PARIS. 33
les catacombes d'IIerculanum ne s'entendraient pas avec plus d'ac-
cord et de mystère pour lire dans les lambeaux à demi consumés
d'un manuscrit, que Richomme et Fournisseaux pour rendre au ma-
gasin de drogueries sa physionomie de vétusté.
Ce fut pendant l'œuvre de cette nuit de bonheur que Fournisseaux,
enhardi par l'égalité d'une commune joie, dit à son maître :
— Il y a beaucoup de gens qui seraient heureux de subir le sort
de ces boiseries.
— Que veux-tu dire, Fournisseaux?
— Qui ne demanderaient pas mieux, je veux dire, de redevenir
tels qu'ils étaient avant d'être peints et dorés.
— C'est grave ce que tu penses-là , Fournisseaux.
— Alors vous, m'avez compris , reprit le commis en regardant
autour de lui , comme s'il eût laissé tomber des paroles blessantes
pour l'état.
De peur que l'allusion ne fût pas assez transparente, il ajouta :
— M. Fleuriot, votre gendre, ne me paraît pas excessivement
aimer le commerce de la droguerie. Il ne serait peut-être pas fâché
de vendre le fonds, s'il en trouvait un bon prix.
— Vendre le fonds! s'écria Richomme, vendre le fonds! Il ne
nous faudrait plus que cela pour nous achever! Il le vendrait à quel-
que misérable successeur, qui effacerait dans le souvenir du quartier
le passé de notre maison , connue partout , dans la province comme
à l'étranger. Oh! non! il ne vendra pas le fonds!... J'ai d'autres
projets.
Richomme se trahissait.
— D'autres projets! s'écria Fournisseaux, qui, de son côté aussi,
laissait trop voir qu'il avait compris Richomme. — D'autres projets!
Vous voudriez peut-être rentrer dans le commerce de drogueries ,
vous remettre à la tête du Balai d'or?
— J'ai mieux que cela en tête, Fournisseaux : tu verras.
Et la nuit s'était écoulée dans ces propos délicieux échangés entre
M. Richomme et Fournisseaux.
Enfin le grand jour se leva sur la vie de Fleuriot. Avant la fin de ce
jour précédé de tant de vœux, de tant d'espérances, il serait un re-
présentant de la France, un des députés de Paris. Ainsi que la veille,
M. Richomme l'accompagna au comité électoral, où ils virent défiler
solennellement , un à un , les électeurs , qui déjà venaient jeter leur
vote dans le scrutin. Que de battemens de cœur n'éprouvait pas
Fleuriot à ce spectacle, où se décidait en silence le fait le plus im-
TGME YI. JUIN. 3
34. REVUE DE PARIS.
portant de sa vie. Il croyait lire sur chaque visage, dans chaque trait
de plume, le nom qu'il tenait tant à voir écrire sur les bulletins. Son
beau-père l'encourageait , tout en se levant à chaque instant pour
offrir du tabac aux électeurs ou leur demander des nouvelles de leur
famille. Vers cinq heures le scrutin fut fermé , et le dépouillement
commença.
Surprise renversante ! Le président lit le premier bulletin , et il
proclame le nom de M. Richomme.
— Pure fantaisie électorale , murmura Richomme; écoutons le
second bulletin.
Encore le nom de M. Richomme!
— Politesse électorale, dit encore celui-ci.
Fleuriot était étonné, confondu!
Troisième , quatrième bulletin , toujours M. Richomme. Jusqu'au
centième bulletin le même nom sortit de l'urne. Quelle singularité,
disait Richomme. Rien n'égalait le profond , l'amer désappointement
de son gendre.
Au bout d'une demi-heure, la majorité des suffrages était acquise
au vieux droguiste, qui se vit complimenté et embrassé par les élec-
teurs présens.
Enfin le président le proclama député de Paris , honneur qui le
surprit autant que s'il eût été nommé empereur des Turcs , lui qui
s'était donné une peine si grande pour faire élire son gendre. Fleu-
riot, rouge de honte, s'était esquivé. . ,
Quand son beau-père le revit chez lui, il lui dit en lui serrant la
main :
— Tu vois, mon gendre, que le commerce et l'enseigne du Balai
d'or n'empêchent pas d'être nommé député. Mais rassure-toi ; je n'ac-
cepte pas tant d'honneur; j'ai déjà écrit au président que je refusais.
Mets-toi encore sur les rangs et tâche d'être plus heureux cette fois.
Quant à moi, je suis né droguiste, et je veux mourir droguiste. Je
reprends ma maison. Approche, Fournisseaux , et écoute-moi. Dès ce
moment tu es mon associé. Demain tu remettras l'enseigne du Balai
d'or à son ancienne place, et désormais tous nos effets de commerce
seront signés Uichomtne et Fournisseaux, droguistes, rue Saint-Merri ,
au Balai d'or.
Enfin cette fois je suis arrivé. Je reste à la môme place.
LÉON GOZLAN.
LE
DERISIER ECRIVAIN PAÏEN
DE LA GALTLE.
RUTILIUS NUMATIA^LS.»
Quand on a assisté à tous les grands débats de l'église au iv^ siècle,
quand on a vu les hautes questions de métaphysique et de théologie
soulevées et approfondies par les auteurs ou par les adversaires des
hérésies, quand on s'est enfoncé dans les solitudes de la Thébaïde
avec Cassien , et qu'on y a découvert un nouvel ordre de pensées et
de sentimens se révélant à l'intelligence et au cœur de l'homme , on
est tenté d'oublier qu'il existe encore des païens dans le monde. Le
paganisme semble quelque chose de passé , d'anéanti ; on croit qu'a-
(1) Le morceau sur Rutilius que nous donnons ici est tiré d'un ouvrage important,
que M. Ampère est au moment de publier, et dont le cours tju'il a professé au Col-
lège de France lui a fourni les matériaux : VHistoire littéraire de la France avant
le douzième siècle. On retrouve dans cette appréciation to.ites les qualités qui ont
valu depuis long-temps au savant professeur un rang si élevé parmi les critiques
érudits. Par la ricliesse des docuniens, par la liuesse et l'élévation des aperçus,
VHistoire littéraire de la France ne peut manquer d'être placée dès son apparition
à côté des travaux les plus justement estimés de M. Ampère.
3.
36 RE\XE DE PARIS.
près les querelles du gnosticisme , de l'arianisme et du pélagianisme ,
on n'entendra plus parler de Jupiter et de Vénus. Cependant il n'en
est point ainsi; quatre siècles ne suffisent pas pour extirper une
croyance âgée de quinze ou vingt siècles.
Le paganisme se retranchait dans trois classes de la société : d'abord,
chez les paysans plus constamment et plus opiniâtrement attachés à
leurs vieilles superstitions que les habitans des villes; ces Vendéens
du paganisme lui ont donné le nom qu'il a gardé. On sait que les
mots paysan et païen dérivent également de pagus ; la foi païenne
voulait dire la foi rustique. Ausone appelle les divinités champêtres
paganica ninnina. Dans Rutilius, l'auteur qui est le sujet de cette
étude, on trouve que, vers l'an 430, les paysans de la Toscane célé-
braient encore, au solstice d'hiver, la fête du renaissant Osiris , c'est-
à-dire du soleil qui commence alors à remonter au-dessus de l'éclip-
tique. Le fait de l'existence du paganisme chez les populations rurales
€st incontestable, non-seulement à l'époque dont il s'agit, mais bien
plus tard , on pourrait presque dire jusqu'à nos jours , en tenant
compte de certains usages dont l'origine païenne peut eiscore être
avérée.
A l'autre extrémité de l'échelle sociale, la haute aristocratie du
monde romain conservait également une longue fidélité aux tradi-
tions païennes. C'est encore comme dans la Vendée, où le noble et le
paysan se donnaient la main. On a vu le sénat romain lutter contre
saint Ambroise par la voix de Symmaque , pour défendre les dieux
du Capitole. Probablement l'influence de l'aristocratie romaine fut
•grande sur la portion inférieure de la société. Les grands proprié-
taires durent employer leur ascendant pour perpétuer, parmi les po-
pulations qui dépendaient d'eux, une prédilection qu'eux-mêmes
partageaient. La classe moyenne était complètement pénétrée par le
christianisme; les deux extrémités du corps social lui résistaient au
moins partiellement.
Il y avait encore une classe d'hommes que leurs études et leurs
goûts enchaînaient au paganisme; c'étaient les littérateurs; tous
ceux qui n'avaient pas embrassé la cause du christianisme, et ils
étaient fort nombreux , soutenaient la vieille religion liée à la vieille
littérature , avec l'attachement du métier et la passion de l'habitude.
On est frappé d'un singulier contraste; les lois des empereurs sont de
plus en plus sévères contre le paganisme, et Théodose, en 391 , dé-
fend de sacrifier aux dieux , sous peine de mort. Ainsi , à la fin du
IV' siècle, l'exercice public du paganisme est interdit par une loi
REVUE DE PARIS. 3T
terrible; cependant, on trouve long-temps encore des auteurs , non-
seulement soutiens déclarés de l'ancienne religion, mais adversaires
décidés , et souvent adversaires acharnés de la nouvelle; ces hommes
arrivent aux premières dignités, comme Symmaque qui fut consul,
et ils jouissent de la bienveillance particulière de l'empereur, comme
le sophiste Libanius, bien qu'ils attaquent le christianisme avec une
violence qui va jusqu'à l'outrage , comme Eunape et Sozime; ils l'at-
taquent en toute liberté, sans perdre rien ou de la faveur publique,
ou même de la faveur impériale. Il éemble que , fidèles à l'esprit de
l'ancienne législation romaine, les empereurs considéraient le culte
et la religion plutôt comme un fait politique, un ressort de gouver-
nement, une base de la société civile, que comme un objet de dogme
et de foi. On s'explique ainsi comment ils toléraient une liberté
d'opinions assez grande , et même de très vives agressions contre une
croyance qui était la leur; en un mot, les successeurs de Constantin
paraissent tenir infiniment à ce que la religion chrétienne soit la reli-
gion de l'état, à ce que le culte proscrit ne soit pas exercé publique-
ment; mais il leur importe assez peu que les littérateurs pensent ou
écrivent dans un sens ou dans un autre. Cette situation du christia-
nisme , religion consacrée par l'autorité impériale , et en même temps
abondonnée à une libre controverse, cette situation explique com-
ment , au V* siècle , on peut trouver un homme franchement païen
et qui, cependant, a rempli les fonctions les plus élevées, puisque
après avoir été d'abord maître des sacrés offices, il fut préfet de
Rome; on comprendra comment le petit ouvrage dont je vais parler,
ouvrage tout païen , et qui contient un persiflage assez vif des opi-
nions chrétiennes , a pu être écrit par Rutilius Numatianus , de Poi-
tiers, vers i20, un siècle après la conversion de Constantin.
Même à cette époque , ceux des païens qui restaient fidèles à leurs
doctrines, à leurs traditions, ne transigeaient nullement avec le
christianisme. On voit bien çà et là se glisser dans leur langage et,
jusqu'à un certain point, dans leurs opinions, quelques emprunts
déguisés qu'ils ont faits , sans le savoir, aux idées chrétiennes ; mais,
sauf ces légères exceptions, ils sont complètement étrangers à l'in-
fluence de ces idées ; ils ne discutent même pas avec le christianisme,
ils l'ignorent, ils ne veulent pas se donner la peine de l'étudier, et la
peine eût été grande , après les nombreuses difficultés qu'avaient sou-
levées les hérésies ; ils se contentent de le mépriser profondément,
ils se renferment dans un dédain et dans une insouciance superbes ;
ils ne doutent pas que cette espèce de foUe ne passe bientôt et que,
38 REVUE DE PARIS.
dans peu, il n'en soit plus question. C'est ce que l'ami de Julien, le
rhéteur Salluste, disait en ces] termes: «L'impiété qui se répand
dans quelques lieux ne doit pas inquiéter les hommes sages, elle pas-
sera de mode et l'on reviendra à l'ancienne religion. » A toutes les
époques il est certains esprits , et même de beaux esprits , comme le
rhéteur Salluste , qui ignorent complètement le mouvement de leur
siècle; quand surgit une religion qui doit changer le monde, ils la
regardent comme une folie momentanée , comme une mode passa-
gère; quand commence une grande révolution qui, elle aussi, va
changer le monde , ils la prennent pour une révolte ; c'est la même
légèreté, la même ignorance des temps.
Rutilius Numatianus , né à Poitiers dans les dernières années du
IV* siècle, était un hommefde ce caractère. On ne sait presque rien
de sa vie, sinon que, vers l'an 413, il fut préfet de Rome, et, quel-
ques années plus tard , partit de cette ville pour retourner par mer
en Gaule. Il a écrit sur son voyage un petit poëme intitulé Uinera-
riu7n, dont, malheureusement, la seconde partie est perdue. Ce frag-
ment peint très-naïvement et confidentiellement, si je puis parler
ainsi , ce qu'il y avait alors dans l'àme et dans la pensée de ces païens
opiniâtres, dont Rutilius est un type si piquant. Du reste, on ne s'é-
tonnera pas qu'il en soit ainsi; Rutilius venait de Rome, il avait passé
plusieurs années dans ce vieux foyer où le paganisme ne pouvait par-
venir à s'éteindre; il avait vécu au milieu et à la tête de ce sénat ro-
main qui restait attaché aux croyances païennes comme à un vieux
titre de noblesse; en outre , il était Gaulois: c'est dire que son édu-
cation littéraire s'était faite dans le pays qui, après Rome , conser-
vait le plus de la culture païenne.
Ainsi s'explique par ces deux causes la situation d'âme et d'esprit
dans laquelle nous allons trouver Rutilius.
L'usage d'écrire des impressions de voyage, comme l'on dit mainte-
nant, n'était pas étranger à l'antiquité, et un grand nombre d'hommes
célèbres avaient composé des Itinéraires.
Jules César avait fait un itinéraire espagnol , Trajan un itinéraire
dacique, Alexandre Sévère un itinéraire persique, Ovide un itiné-
raire milésien, Horace le récit do sa course à Brindes. Dans l'itiné-
raire de Rutilius , comme dans celui d'Horace , on assiste à tous les
incidcns du voyage; ils sont présentés avec beaucoup de vérité, ra-
contés avec beaucoup de détails. On voit exactement comment l'on
voyageait à cette époque ; Rutilius revient par mer en côtoyant l'ItaHe»
il suit la route que. suivent maintenant les bateaux à vapeur. 11 fait le
REVUE DE PARIS. W
trajet dans une petite barque qui , chaque nuit , revient à terre et
repart chaque matin : système de navigation encore très-usité dans
ces parages et en générai sur les côtes de la Méditerranée. Sur son
chemin , comme pourrait faire un voyageur moderne , un touriste
actuel , il rend compte des objets curieux qu'il rencontre : il va voir
des salines, il décrit des ruines, il exprime à leur sujet ces sentimens
mélancoliques sur la fragilité des choses humaines qui ont été tant de
fois et trop de fois répétés. En présence d'une statue qui porte sur
son front des caractères demi-effacés par le temps , près d'un vieux
fort abandonné au bord de la mer, il trouve des vers empreints d'une
mélancolie toute moderne, comme ceux-ci :
Cernimus antiquas nuUu custode minas.
JSon indUjnemur moriulia corpora solvi ,
Cernimus exemplis oppida passe mori.
Le Tasse , dans deux beaux vers de la Jérusalem délivrée, a traduit ,
pour ainsi dire, Rutilius qu'il ne connaissait pas : « Les cités meu-
rent, les empires meurent , et l'homme s'indigne d'être mortel. »
Muojono le città , inuojono i regni ,
E rimom desser inortal par che si sdegni !
Rutilius se montre à nous , dans certains passages de son Itinéraire,
sous un aspect qui lui est assez honorable comme homme et comme
citoyen ; il a pour sa patrie une affection touchante. Au moment de
quitter Rome, cette Rome qui , comme on le verra tout à l'heure , lui
est si chère, il exprime, en vers pleins d'émotion, qu'il obéit avec
bonheur à l'appel de son pays, de sa Gaule natale, toute dévastée,
toute désolée qu'elle est parles Rarbares Il ajoute : « Tes champs
sont ravagés par de longues guerres! mais plus ils sont tristes, plus
ils méritent d'amour! C'est un moindre crime de négliger ses conci-
toyens au jour de la sécurité; mais le malheur public réclame la foi
de tous. » Le sentiment qui a dicté ces vers est noble, il y a un pa-
triotisme délicat, une compassion généreuse dans ce souvenir envoyé
des portes de la magnifique Rome à la triste Gaule. Rutilius , trouvant
sur sa route un de ses amis, s'écrie en l'embrassant : « Il me semble
jouir déjà d'une portion de ma patrie. »
A part ces traits isolés de mélancolie et de tendresse , Rutilius est
surtout un bel esprit ; c'est un homme lettré , savant , qui a été pro-
40 REVUE DE PARIS.
bablement rhéteur, comme tous ceux qui arrivaient aux grands em-
plois, qui a cultivé la philosophie, si , comme je le pense, la dédicace
du Queroliis est adressée à ce Rutilius
Un certain Messala , autre bel esprit du temps , avait affiché des
vers de sa composition à l'entrée d'une maison d'eaux thermales. Ru-
tilius a soin de recueillir ces vers; il rapporte aussi avec beaucoup de
détails une conversation qu'il eut avec ses compagnons de voyage sur
un point d'histoire romaine : sur les quatre hommes qui portèrent le
nom de Lepidus. On ne verrait pas trop pourquoi il s'est souvenu de
cette conversation , n'était qu'elle se termine par un jeu de mots de
sa façon dont il n'a pas voulu priver la postérité. A propos des mines
de fer de l'île d'Elbe, il déploie une grande érudition métallurgique;
il parle des mines de la Sardaigne, de l'Andalousie et se jette dans
une déclamation contre l'or en faveur du fer , à laquelle il consacre
douze vers antithétiques qui devaient lui sembler fort beaux. Au sujet
des marées, il met en avant une hypothèse d'une détestable physique
et l'expose avec une certaine complaisance; de même , à propos de
l'évaporation du sel , il s'émerveille que les mêmes effets soient pro-
duits par la chaleur et le froid, le froid qui congèle l'eau et la chaleur
qui la solidifie.
Je cite ces passages afin de montrer la tournure d'esprit d'un litté-
rateur un peu pédant du V siècle; il n'y a pas jusqu'à l'emphase des
souvenirs classiques, appliqués à tous propos, qui ne se rencontre
déjà dans Rutilius. Ainsi, il compare un magistrat fort obscur de ses
amis à Cincinnatus, à Fabricius.
Quand la poésie de Rutilius n'est pas gâtée par une obscurité vo-
lontaire, elle est d'une singulière élégance. L'auteur se plaît surtout
à ces effets descriptifs qu'on remarque dans le poème d'Ausone sur la
Moselle, à ces accidens fugitifs, indécis, presque insaisissables et que
s'efforce à rendre la poésie industrieuse des Ages vieillis; soit qu'il
peigne l'ombre des pins flottante à la marge des flots :
Pineaque cxiremis lluctiiat umbra frctis.
Soit qu'il montre au loin les cimes des montagnes entrevues et
agrandies dans la brume matinale.
Incipit obscuros osiendere rorsica manies ,
ISubiferumqve caput concolor umbra levai.
Ce qui donne surtout un intérêt historique au poème de Rutilius,
REVUE DE PARIS. 41
ce sont les passages où se révèle sa pensée intime sur le paganisme
et sur l'avenir de cette religion.
Quoique trop courts, les fragmens de V Itinéraire que nous possé-
dons contiennent assez de traits remarquables pour nous faire con-
naître ce mélange de scepticisme, de théisme et d'allégorie qui com-
posaient la croyance fort confuse d'un païen d'alors. On voit que
Rutilius hésite entre divers points de vue. Parfois il parle comme un
croyant zélé qui recueille avec soin les traditions pieuses et défend
l'authenticité des miracles païens ; entre autres, en rapportant qu'un
courant d'eau bouillante sortit du temple de Janus pendant la guerre
contre les Sabins, phénomène assez peu surprenant dans un pays
volcanique, Rutilius a soin de dire que, si cette éruption était per-
pétuelle, elle ne prouverait rien; il tient à établir que, n'ayant eu
lieu qu'une fois, l'événement devait se rapporter à une intervention
spéciale des dieux. Il adresse une dévote prière à Vénus pour qu'elle
dirige sa navigation , un peu d'après Horace implorant les dieux pour
le vaisseau de Virgile. Puis, à côté du dévot, perce l'esprit fort, le
philosophe qui ne voudrait pas sembler croire à la manière du peuple,
et qui , sentant bien qu'il y a beaucoup à dire contre le polythéisme,
cherche à le présenter sous un jour qui puisse le faire agréer à la
raison. Il énumère les dieux ntilcs; il insiste sur les services qu'ils
ont rendus au genre humain, comme pour les défendre contre l'in-
crédulité d'un siècle sceptique et contre la sienne : « Nous honorons
celle qui a découvert l'olivier, celui qui a inventé l'art de faire le
vin, l'enfant qui, le premier, a ouvert le sol avec la charrue. La
gloire a fait un dieu d'Hercule , la médecine a obtenu des autels. »
Rutilius incline au système de l'évhéraérisme ou de l'allégorie histo-
rique, ressource désespérée d'une foi réduite à se justifier en s'in-
terprétant.
D'autres passages offrent un curieux mélange de déisme et de
scepticisme. L'emploi du nom de dieu au singulier se rencontre en
deux endroits dans le poème de Rutilius , car l'idée du dieu unique
s'introduisait chez les auteurs païens par l'influence indirecte du
christianisme. Dans un de ces deux endroits, ce déisme philosophique
placé ainsi entre la dévotion païenne et l'allégorie païenne, ce déisme
incertain se produit avec la forme dubitative si habituelle aux anciens
quand ils proclament l'action de la divinité sur le monde. A^oici ce
que dit Rutilius :
« Si nous convenons que l'univers a été formé selon un plan régu-
lier, que cette grande machine est une pensée de Dieu... »
42 REVUE DE PARIS.
L'expression serait belle, n'était ce malheureux 5* qui la glace de
scepticisme.
Parmi cet alliage de crédulité superstitieuse , de raffinement allé-
gorique , de déisme flottant , on trouve avec surprise chez Rutilius un
mouvement de fanatisme; il lui est inspiré par Stilicon , celui que
(libbon a appelé le dernier général romain , grand homme égorgé par
Honorius pour l'avoir servi 1 Cette illustre victime d'un empereur
chrétien eut le malheur d'être exécrée par les païens. Stilicon ne
paraît pas avoir été un chrétien bien zélé; cependant, Sozime et Ruti-
lius se déchaînent contre lui avec une extrême violence, parce que»
dans plusieurs circonstances, il fit exécuter les édits des empereurs
contre les païens , et parce qu'il fut accusé d'avoir brûlé les livres
sibyllins. Or, brûler les livres sibyllins c'était, pour un fanatique du
paganisme et de Rome comme Rutilius , avoir commis le plus grand
des crimes, car c'était avoir fait tout ce qui se pouvait faire pour
anéantir les destinées de Rome et du paganisme. Sous l'impression
de la haine que lui inspire ce prétendu crime , l'ame douce de Ruti-
lius trouve des imprécations véhémentes. Le dévot païen damne Sti-
licon, comme un moine du moyen-âge damnerait un Sarrazin qui
aurait brûlé l'Évangile.
« Que les tourmens de l'infernal Néron soient suspendus , s'écrie-
t-il, qu'une ombre plus funeste épuise les feux du Styx! »
De pareilles malédictions pourraient s'excuser chez saint Prosper,
chez un partisan farouche de la prédestination , chez un homme ayant
une foi absolue au dogme terrible de l'enfer; chez un bel-esprit incer-
tain comme l'était Rutilius, on ne comprend pas, on n'excuse pas
une pareille violence. Mais cette violence exagérée d'une foi qui
chancelé achève d'en accuser la faiblesse.
On découvre aussi dans le poème de Rutilius une des raisons de
l'attachemerit de la noblesse romaine aux traditions de la mythologie
et de la poésie païennes: c'est que les héros de ces traditions étaient
les aïeux prétendus des grandes familles et faisaient partie, pour ainsi
dire , de la vanité aristocratique du patriciat romain. Parlant d'un de
ses amis nommé Rufius, Rutilius dit qu'il avait des rois rutules pour
aïeux; il ajoute : comme Vattcstc Vin/ile, On sent que \ Enéide devait
être chère aux anciennes familles romaines, car elle contenait jus-
qu'à un certain point leur blason mythologique.
Dans la disposition d'esprit et d'imagination où est Rutilius, on ne
doit pas s'étonner de son enthousiasme pour Rome, de son adora-
tion de Rome. Rome était, pour les païens, l'asile et le dernier sanc-
REVUE DE PARIS. '$3
tuaire du paganisme; le paganisme y résista mieux qu'ailleurs aux
lois des empereurs , qui ne s'y observèrent que long-temps après
l'époque où elles furent portées.
Théodose, en 391 , avait défendu, sous peine de mort, les sacri-
fices païens ; d'autres édits prescrivaient que les temples fussent fer-
més. Mais ces dernières mesures ne furent pas d'abord adoptées à
Rome; Rome continua d'avoir, sinon des sacrifices publics qui étaient
interdits , au moins tous ses temples , tous ses monumens; les tro-
phées du paganisme étaient encore debout en 420, et le petit poème
dont je parle serait de quelque importance quand il n'aurait que le
mérite d'attester ce fait. Rome était pour les païens la ville sacrée,
la ville divine; Rome, par la môme raison , était pour les chrétiens la
ville abominable, la Rabylone, la Sodome; c'est à cette cité maudite
que saint Augustin la compare , et s'il a donné quelques larmes à la
prise de Rome par Alaric , d'autres pères , plus inflexibles , comme
saint Jérôme, se sont réjouis de ce désastre. Rutilius a consacré un
grand nombre de vers qui sont au nombre des plus remarquables, des
plus expressifs, quelquefois des plus beaux de son poème, à célébrer
Rome avec idolâtrie. Les païens s'applaudissaient de voir tous les
temples encore si brillans, si étincelans d'or; il y a sur ce sujet des
vers de Claudien antérieurs de quelques années au siège de Rome
par Alaric; on pourrait croire que tout avait bien changé dans une
ville deux fois prise par les barbares; mais le poème de Rutilius atteste
la même splendeur que peignent les vers de Claudien... Supposons
qu'il y ait un peu d'exagération dans les tableaux , il reste toujours
établi que Rome avait encore un grand lustre quand écrivait Rutilius.
Il disait dans son ravissement :
« Grâce à l'or qui couvre les temples, le ciel de Rome surpasse en
éclat tout autre ciel. Rome se fait à elle-même son propre jour, un
jour plus pur. »
Cette Rome encore si magnifique par ses monumens, cette Rome
qu'admirait Rutilius, de laquelle Symmaque, cet autre fidèle du pa-
ganisme, disait vers le même temps ce que devaient redire tant d'au-
tres après lui , qu'il était difficile de s'en éloigner lorsqu'on y était
venu; cette Rome allait cependant faire place à la Rome nouvelle
que déjà chantait saint Prosper; celle qui tiendrait par la religion le
monde que l'ancienne possédait par les armes, et qui, à son tour,
devait dire : C'est moi qui suis la ville éternelle. Pour Rutilius, il
croyait à l'éternité de sa Rome païenne , et , en la voyant encore si
44 REVUE DE PARIS.
belle, si brillante, il l'aimait; il la quittait avec larmes comme une
personne adorée; il lui adressait de tendres adieux :
Crebra rellnquendis infigiimis oscxila poriis ,
Inviti superant Ihnina sacra pedes.
« Nous attachons de nombreux baisers aux portes qu'il faut quitter; nos pas
franchissent à regret le seuil sacré. »
Après cette émotion des adieux , vient un hymne de Rutilius à la
gloire de Rome, pour lui reine encore du monde; son enthousiasme
a devancé le mot de Philippe II : « Le soleil ne se couche pas dans
mes états. » Puis il la loue avec raison d'un grand fait accompli par
elle, de l'unité du monde, de YunificaUon des peuples, si je puis
parler ainsi. Plusieurs auteurs païens ont exprimé cette pensée, qui
n'est pas sans vérité et sans profondeur historique. Les chrétiens,
qui acceptaient et complétaient celte idée par celle de la Providence,
ont montré la main de Dieu réunissant toutes les nations sous le joug
de Rome, pour ne faire du genre humain qu'un grand peuple, et
préparer par l'unité du monde romain l'universalité de l'église chré-
tienne.
Prudence, après saint Jérôme, a exprimé cette pensée dans un
hymne et dans des vers contre Symmaque, et Orose avait déjà dit:
« En quelque lieu que je porte mes pas, je suis un Romain parmi des
Romains, un chrétien parmi des chrétiens, un homme parmi des
hommes. » Cette grande idée que les païens et les chrétiens s'accor-
daient à célébrer dans un but différent, est la base nécessaire de
l'unité historique que la philosophie de l'histoire a depuis cherché à
établir dans la destinée du genre humain. Parmi les modernes, le
premier qui, long-temps avant Vico, ait proclamé cette unité, c'est
Dante. Dante , qui pouvait bien en avoir puisé l'idée chez les pères
dont il était nourri , a aussi le mérite de l'avoir rendue avec une
étrange énergie : il y a fait d'éloquentes allusions dans quelques pas-
sages de son poème , entre autres dans le magnifique morceau du
Paradis, où il raconte l'histoire et le voyage de l'aigle impériale;
mais c'est dans le traité de la Monarchie qu'il a discuté ce point ex
professa avec une certaine solennité dramatique qui parle vivement à
l'imagination. Là, il nous apprend que d'abord il s'était indigné en
voyant tous les peuples tomber tour à tour victimes de l'ambition
romaine; il avait maudit les oppresseurs du monde, mais, en y regar-
REVUE DE PARIS. ko
dant de plus près, il avait vu la raison de leurs conquêtes; alors il
avait compris que la terre leur avait été donnée par Dieu dans ses des-
seins et il s'était écrié avec le Psalmiste : « Pourquoi les nations se
sont-elles soulevées? pourquoi ont-elles formé des projets insensés?»
Quare fremuerunt (/entes et populi meditati sunt inania.
Cette grande vue de l'unité sociale , imposée au monde par les
Romains, est en germe dans quelques vers du dernier auteur païen
de la Gaule. « En appelant les peuples vaincus au partage de tes
droits , tu as fait une cité de ce qui était auparavant le monde. »
Cumque offeis victis popidis consoriia juris ,
Urbenifecistt quodprius orbis erat.
Ce jeu de mots n'est pas sans grandeur dans la bouche du pape bé-
nissant, du balcon de Saint- Jean-de-Latran ou de Saint-Pierre , la
ville et le monde , nrbi et orbi.
Le sentiment passionné de Rutilius pour Rome l'entraîne à de sin-
gulières exagérations et à de curieux anachronismes.
Il lui dit : « 0 déesse , chaque coin du monde romain te célèbre;
ton joug pacifique repose sur des têtes libres. » Or, il y avait au
Y* siècle bien des coins du monde romain où l'on respectait très peu
Rome; son joug pacifique qui repose sur des tètes libres est une,
étrange expression pour un temps de guerre et de servitude. Il n'y
avait de paix ni de liberté nulle part, et le joug allait être brisé.
La splendeur matérielle de Rome, le grand nombre de ses moriu-
mens, de ses aqueducs, de ses fontaines, le luxe de ses habitations
privées, inspirent à Rutilius cette pompeuse description.
« Tes temples éblouissent les regards, on croirait voir les habita-
tions des dieux ; que dirai-je des ruisseaux suspendus sur des voûtes
aériennes, à une hauteur où Iris porterait à peine ses eaux pluviales...
Des fleuves dont tu t'es emparé sont enfermés dans l'intérieur de tes
murailles, tes hauts réservoirs contiennent des lacs entiers. Tes de-
meures sont aussi traversées par les eaux , de ton sein jaillissent des
sources, en tous lieux murmurantes.... Dirai-je sous les lambris
splendides ces forêts perpétuellement vertes où chante l'oiseau ap-
privoisé?... »
C'est ainsi que parlait Rutilius entre Alaric déjà venu et Genseric
qui allait venir. Il adresse ensuite à Rome personnifiée une invocation
prophétique dans laquelle, s'exaltant et s'abusant par ses souvenirs,
il lui promet une résurrection glorieuse et une puissance éternelle.
46 REVUE DE PARIS.
« Redresse ton front chargé de lauriers ; cache la vieillesse de ta
tête sacrée sous une jeune chevelure ; que tes diadèmes d'or rayon-
nent sur ton cimier de tours ; que ton bouclier d'or jette un éclat
éternel ; que la vengeance efface l'injure de tes revers....»
Le poète rappelle Brennus, Pyrrhus, Annibal, vaincus après de pas-
sagers triomphes ; il compare la fortune de Rome à un flambeau qui ,
incliné, brille d'un plus vif éclat ; il lui promet d'impérissables desti-
nées.
« Va donc! Qu'une nation sacrilège te soit immolée! que les Goths
tremblants courbent sous ton joug leurs têtes perfides ! »
Telle était l'illusion profonde de cet esprit arriéré, de cet immobile
et , si on osait le dire, de ce voltigeur de la grandeur romaine ; il
n'avait pas la moindre inquiétude sur l'éternité de Rome la veille du
jour où Rome devait périr. Il se cramponnait au paganisme, et le pa-
ganisme s'enfonçait dans le néant.
On ne sera pas surpris que le même homme soit injuste pour le
christianisme et , traitant légèrement la seule chose sérieuse, parle
avec dédain de ce qui devait rester debout sur tant de ruines. La voix
qui adressait des hymnes au passé devait lancer des épigrammes
contre l'avenir. Mais les hymnes ne réveillent pas les morts, et les
épigrammes ne tuent pas ce qui doit vivre.... Rutilius en veut égale-
ment aux juifs et aux chrétiens : les juifs et les chrétiens étaient sou-
vent confondus dans la haine du monde païen. L'ex-préfet de Rome,
par un ménagement tout politique, ne désigne pas d'abord ouverte-
ment les chrétiens et commence par les juifs; mais plusieurs des
traits qu'il décoche aux seconds sont fort applicables aux premiers ;
bientôt il ne se contient plus, et il attaque les chrétiens sous leur
propre nom.
Ses épigrammes contre les juifs lui sont inspirées par un homme
de cette nation , qu'il rencontre sur son chemin , et qui était fermier
de la pêche d'un lac appartenant à l'empereur : déjà à cette époque
les juifs exerçaient le métier de traitans comme au moyen-Age. Cet
homme, avec une âpreié tout-à-fait judaïque, accuse brutalement
Rutilius et ses amis d'avoir froissé les arbrisseaux qui bordaient son
lac, et leur reproche aussi le grand dommage de l'eau qu'ils ont bue.
Une telle ladrerie indigne Rutilius qui, s'emporlant contre lui et
contre sa race impie, appelle cette race radix stultitiœ [racine de
folie), injure qui pourrait bien, dans l'intention de l'auteur, arriver
aux chrétiens en passant par les juifs; du reste les premiers accep-
taient cette imputation de folie et s'en honoraient, proclamant avec
REVUE DE PARIS. kl
saint Paul la glorieuse folie du Christ cruciGé. Rutilius raille le sabat
des juifs, jour consacré à la paresse en commémoration du repos qu'a
pris leur Dieu fatigué d'avoir créé le monde; il s'écrie : « Plût au
ciel que jamais la Judée n'eût été soumise par les armes de Pompée
et de Titus, car la nation vaincue opprime ses vainqueurs. » L'im-
précation contre la nation vaincue qui opprime ses vainqueurs
semble, dans la bouche du païen incorrigible, être une plainte non
contre les juifs, mais contre le christianisme maître de l'empire.
Il y a dans Y Itinéraire de Rutilius des attaques plus directes contre
les chrétiens : ce sont les plaisanteries qui ont les moines pour objet.
Dans les auteurs ecclésiastiques de la même époque, on peut trouver
des railleries de ce genre; à plus forte raison , les ennemis déclarés
du christianisme ne devaient pas s'en abstenir, surtout les rhéteurs
et les sophistes. Libanius compare la voracité des moines en robe
noire à la voracité des éléphans, comparaison repoussée par Gibbon
dans l'intérêt des éléphans ; Eunape les assimile à des pourceaux ,
Sozime leur reproche de ne servir en rien la société. Rutilius, enfin,
décoche ses sarcasmes à ceux qu'il rencontre dans les petites îles de
la mer Thyrrhénienne, la Gorgone et Capraia. Il dit de la première :
« Cette île est infestée d'une race d'hommes qui fuient la lumière, et
que, d'un mot grec, on appelle moines. » Il raconte avec indignation
qu'un jeune et riche citoyen a quitté sa brillante existence, son
épouse, sa famille, pour aller, crédule, s'exiler avec eux dans les ca-
vernes. Rutilius était trop complètement dominé par ses préjugés
païens pour comprendre que certains sentimens peuvent porter à
quitter la société et à embrasser la vie solitaire et contemplative.
Quand l'écrivain gaulois se moque de la malpropreté des moines,,
de leurs austérités, qu'il juge inutiles, ses plaisanteries sont tout-à-
fait semblables à celles de Voltaire , qu'elles ont précédées de dix
siècles.
Tel était Rutilius, type parfait de cette portion de la société ro-
maine qui , les yeux attachés sur le passé, ne comprenait ni le présent
ni l'avenir.
J.-J. Ampère.
EXPOSITION
DE L'INDUSTRIE
DEUXIEME ARTieiiEJ
Avant de parler, comme nous l'avons annoncé dans notre précédent
article, des produits qui méritent une attention sérieuse et ne doi-
vent pas être confondus avec les puériles innovations de la pêche à
la ligne, les billards dressés sur des bocaux de poissons rouges, tout-
à-fait dignes de Schaabaam , les armures à pointes de hérissons pour
chasser aux lions, dans le département de la Seine; avant de faire un
choix parmi les œuvres exposées par la véritable industrie , on nous
permettra une réflexion qui s'api)lique aux industriels eux-mêmes , et
qui, dans la personne de quelques-uns, les honore tous à nos yeux, en
répondant d'ailleurs à une accusation universellement répandue et
trop absolue dans sa formule. Il y a, et nous dirons pourquoi , des excep-
tions éclatantes qui protestent contre la générahtéde ce reproche.
On entend dire, chaque jour, que ce mouvement d'émulation
excessive qui caractérise notre siècle, le besoin de monter, ne laisse
(i) Voyez la livraison du 20 mai 1839.
REVUE DE PARIS. " 49
personne aujourd'hui à la place qu'occupait son père; on reproche
aux familles enrichies dans le commerce ou le travail manufacturier,
de ne pas vouloir, ou de ne pas savoir retenir leurs fils dans cette
carrière utile , qui assure toujours un exercice satisfaisant aux facul-
tés de l'intelligence, qui leur permet quelquefois, en des circon-
stances privilégiées , l'essor le plus hardi , et ne leur interdit d'ailleurs
aucune des ambitions plus élevées , aucune des distinctions sociales
mises au concours dans le temps où nous vivons. Certes, il y a du
vrai dans cette observation critique que tous s'adressent mutuelle-
ment et que personne ne prend pour soi ; mais nous avons ouvert le
compte rendu officiel de l'exposition de 1806, ce type impérial, ce
modèle des expositions sobres et sévères auquel nous aimons à re-
venir souvent. Et que de noms couronnés alors nous avons trouvés,
qui se rencontrent encore , sinon tous dans les pavillons des Champs-
Elysées , du moins dans l'industrie de nos jours ; des noms qu'on peut
lire encore aujourd'hui, ou qu'on lisait hier, comme principal orne-
ment, sur la porte des plus grandes usines ou des plus renommés
ateUers.
Dans la fabrication des draps, des couvertures et autres lainages,
nous citons confusément, et au hasard, les noms de Decretot, Dela-
rue, Petou, Grandin, Guibal, Albinet (de Paris), mis en lumière au
concours de 1806 , et qui datent de plus loin , et qui ne sont pas
perdus pour l'industrie en 1839.
En 1806 , nous voyons les frères Dugas, de Saint-Chamond , de cette
même famille à laquelle appartenait un défectionnaire de l'indus-
trie, le savant Dugas -Montbel, traducteur d'Homère et député,
exposer des rubans qui leur obtiennent la médaille d'or, avec cette
observation particulière du jury, où perce , à travers l'appréciation
d'un pacifique travail de manufacture, l'esprit guerrier de l'époque :
« Ces rubans ont paru faits pour effacer ceux que l'Angleterre a été
en possession de fournir jusqu'ici. » — Aujourd'hui un autre Dugas,
de Saint-Chamond , expose des rubans façonnés et se prévaut de ce
souvenir avec raison.
Les Gros-Davilliers , de Wesserling, qui avaient fait remarquer,
dès 1806 , leurs toiles de coton et leurs impressions déclarées par-
faites par le jury, sont représentées, cette année, par Gros-Odicr,
Roman et compagnie, qui exposent diverses étoffes imprimées , tou-
jours dignes de la médaille d'or obtenue par eux en 1819. Cette
maison , pour le dire en passant, n'avait retiré de la grande exposi-
tion de l'empire, malgré toute l'estime que lui accordait lejur;>,
TOME VI. JUIN. 4
50 REVUE DE PARIS.
(ju'une simple mention honorable dont ne se contenteraient pas , de
nos jours , les plus humbles fabricans. Mais c'est qu'alors on ne
prodiguait les rekompenses en aucun genre ; c'est que l'on n'avait
pas encore avih , comme elle l'est aujourd'hui, toute cette monnaie
d'honneur dont les gouvernemens habiles et populaires savent user
sobrement pour payer les beaux travaux comme les belles actions. Il
est curieux de comparer, sous ce point de vue, l'exposition de 1806
et celle de 183^1- , la dernière dont nous ayons les résultats complets
sous les yeux. En 1806, on décerna vingt-sept médailles d'or; en
183i, on a distribué aux expo^ans vingt-huit croix, et quant aux
médailles, on ne comptait plus. M. le baron Charles Dupin argu-
mentera, tant qu'il voudra, sur des différences si tranchées; il ne
nous persuadera jamais qu'elles s'expliquent naturellement par le
plus grand nombre des exposans et les progrès des arts industriels.
Parmi les fabricans de 180G, dont les fils n'ont pas cru devoir
répudier les exemples paternels , nous remarquons , en première
ligne, MM. Sallandrouze et Rogier, deux noms alors associés,
aujourd'hui concurrens dans la môme carrière de la fabrication des
lapis, où le premier ne connaît point de rivaux ; Haussmann, Dolfus
Mieg et Oberkampf , dont le nom seul adisparu, mais dont la famille
survit , dans la plus active et la plus féconde industrie , par les Feray
(d'Essonne et de Chantemale).
Les noms de Calla , dans le travail du fer et de la fonte , ceux de
Thomire et de Ravrio, dans les bronzes ciselés, d'Odiot, dans l'or-
fèvrerie , qui datent de l'empire et de plus loin , sont encore actuelle-
ment voués aux mômes branches de fabrication d'où ils ont tiré leur
célébrité : ce sont autant d'exemples de la transmission héréditaire
d'une industrie dans des familles qui ne dégénèrent point. Enfin,
pour clore cette énumération qu'il serait facile de prolonger par les
Kœchlin, les Hartmann, les Gunin-(iridainc, et vingt autres, nous
ne citerons que le nom d'Utzschneider, de Sarreguemines , auquel,
dès 1801, était décernée, pour de belles poteries de grès et de terre
de pipe , une médaille d'or , perpétuellement confirmée depuis lors ,
en 1802 , 1806, 1819 , 1823 , iM'^ et 183i. Aujourd'hui , sous le même
nom , continuée du père au fils, la même industrie se présente, un
peu plus variée seulement, et toujours de plus en plus parfaite , peu
remarquée toutefois de la foule des promeneurs, mais justement ad-
mirée par tous les observateurs attentifs pour la modicité presque in-
croyable de ses tarifs, qui ne sont pas des tarifs menteurs accommodés
à la circonstance.
REVUE DE PARIS. H
De tout ceci il faut conclure que les enfans des familles manufac-
turières, sans avoir de parti pris, comme on le dit, pour repousser
l'héritage paternel , l'acceptent le plus souvent sous bénéfice d'inven-
taire. S'ils trouvent une œuvre médiocrement avancée , une raison
sociale qui, malgré d'honnêtes succès, n'a pas dépassé certaines limites
de notoriété vulgaire , c'est un prétexte qu'ils saisissent trop avide-
ment peut-être pour chercher dans d'autres professions , appelées
libérales on ne sait pourquoi , et quelquefois bien ingrates , la fortune
et la renommée sans lesquelles il semble , au début de la vie , qu'on
ne pourra jamais vivre. Mais s'ils reconnaissent qu'une grande posi-
tion industrielle leur est échue , ils s'y tiennent plus volontiers qu'au-
trefois, et l'orgueil humain n'y perd rien; car l'industrie de nos jours
touche par ses sommités à toutes les autres grandeurs de ce monde,
ou il s'en faut de bien peu ; et quand on se trouve déjà monté sur ce
faîte , ce n'est pas la peine d'emprunter ailleurs des échasses pour
s'élever jusqu'au ridicule.
Qu'on nous pardonne ces observations qui touchent aux personnes,
et nous reprenons notre tâche réelle, la revue sommaire de quelques
produits de l'exposition.
Un mot, d'abord, de l'agriculture. Certes nous concevons qu'elle
doive, elle aussi, avoir ses fêtes comme les manufactures, et nous
souhaiterions qu'on imaginât des moyens sûrs de constater périodi-
quement ses progrès. Il va sans dire que cela ne dispenserait pas
d'aider à son développement, en créant enfin le crédit agricole, sans
lequel tout examen qu'on voudrait lui faire subir avec sévérité serait
une dérision ou un hypocrite témoignage d'intérêt. Mais, en atten-
dant que se réalise le vœu de quelques économistes qui réclament
depuis long-temps pour elle des institutions de crédit avec autant de
persévérance que de talent, il est bon, et surtout il est plus facile de
la convier à des fêtes qui la reposent et l'encouragent tout à la fois.
Nous commençons par dire que des solennités comme l'exposition ne
lui conviennent nullement. Ses réunions d'apparat, ce sont les co-
mices agricoles, avec le caractère local et l'esprit de famille qui les
distinguent. Et encore y a-t-il trop de pompe et de bruit dans les co-
mices tels qu'ils sont généralement constitués par département ; il
faudra , plus tard , les démembrer par arrondissemens , et peut-être
même les réduire chacun aux bornes d'un canton. La vie de l'agri-
culteur est toujours attachée à la glèbe, seulement elle l'est de nos
jours en vertu du libre exercice de sa volonté : dans ses heures de
loisir et de réjouissance, il ne sied pas à l'agriculteur de se donner
4.
52 REVUE DE PARIS.
en spectacle à une multitude d'oisifs; les applaudissemens tumultueux
ne peuvent que le troubler, et les suffrages d'un petit cercle de pro-
priétaires renommés dans son voisinage doivent lui suffire, de môme
qu'ils lui sont nécessaires, chaque jour, pour le soulagement de ses
labeurs continus.
Ce serait donc, à pics forte raison, un étrange expédient, pour
contrôler la situation plus ou moins progressive de l'agriculture, que
de faire comparaître ses produits devant le tribunal bruyant et incom-
pétent de l'exposition. Imaginc-t-on , d'ailleurs, quelle figure ferait,
au sein d'une immense cité, sous tant de regards curieux et mo-
queurs, et loin des véritables juges, qui sont les cultivateurs eux-
mêmes, une exhibition de beaux grains de froment, de colza, de
betteraves, ou de pommes de terre phénoménales? Un journal nous
a appris que, dans je ne sais quel coin retiré des pavillons des
Champs-Elysées, vivaient tristement depuis un mois trois moutons
mérinos, exposés par un éleveur qui veut avoir sa part de médailles.
Ce n'est point là leur place, et ils n'y ont point de concurrens ; c'est
ailleurs qu'ils en trouveront, et, dans le lieu où on les a conduits,
ils ont l'air de fuir, au contraire, des rivalités dangereuses. Les seules
choses que l'agriculture puisse décemment exposer sur un pareil
théâtre sont les instrumens dont elle fait usage et les laines qu elle
produit: les instrumens, parce qu'ils ont des procédés peut-être à
emprunter aux combinaisons des machines de l'industrie; les laines,
parce qu'elles se lient intimement au travail manufacturier.
Et encore les instrumens agricoles , si perfectionnés qu'on les ima-
gine dans l'avenir, n'ayant à exécuter que des travaux simples, uni-
formes, et pour ainsi dire rectilignes, dont la répétition incessante
est le grand obstacle qu'il s'agit de vaincre avec économie , n'auront
jamais à usurper sur le domaine du génie des fabriques que les mé-
canismes les moins compliqués. Aussi, nous nous étonnons qu'on ait
prétendu voir dernièrement une preuve de notre infériorité agricole
dans le petit nombre et la configuration monotone des outils exposés
parles humbles mécaniciens de nos campagnes. L'agriculture souffre,
elle est délaissée , les divers gouvernemens de la France n'ont jamais
eu pour elle une bienveillance active et incessante comme ses be-
soins, infatigable comme elle-même. Mais pourquoi chercher les
indices de sa souffrance oii ils ne sont pas, quand on sait si bien les
découvrir où ils existent réellement? Quant à nous, en voyant l'exhi-
bition des instrumens aratoires, notre étonncment a été que l'on en
ait admis un si grand nombre, qui ne diffèrent entre eux quo par
REVUE DE PARIS. 53
l'addition ou la transformation de quelques pièces, les unes sans ré-
sultat utile, les autres, qui sait? embarrassantes dans la pratique.
S'il y a cinquante modèles de charrues, par exemple, nous offririons
de parier qu'il suffirait du tiers de ces modèles pour répondre ample-
ment à toutes les nécessités des terres les plus différentes et des
genres de culture les plus variés. Le reste est donc là sous nos yeux ,
parce que le succès de la charrue-Granyé a échauffé les cervelles les
moins inventives; succès prodigieux, en effet, et que tous les mi-
nistres ont accru à l'cnvi l'un de l'autre, se croyant pour cela de
grands patrons de l'agriculture, et imitant Sully comme ils peuvent.
Des laines, provenant de diverses origines, maintenues dans leur
caractère primitif ou modifiées par des croisemens , sont présentées
à l'examen du jury par une vingtaine d'éleveurs. Les connaisseurs
font surtout l'éloge des toisons du troupeau de Yillotte , près Chàtil-
loM-sur-Seine (Côte-d'Or), appartenant à M. Joseph Maître. Ce
troupeau , nous assure-t-on , est de pure race électorale , de cette
race qui nous vient , comme chacun sait , de la Saxe. Après lui , on
cite avec estime les laines du troupeau de Mauchamp près Berry-au-
Bac ( Aisne), nouvelle race mérinos, dont le propriétaire est M. Graux;
puis, le troupeau de 3,200 bêtes de M. Maurice Bazille, à Chàtillon-
sur-Seine; celui de M. le comte Héracle de Polignac, dans le Cal-
vados, qui se distingue principalement par le nombre, 7,000 mérinos
d'origine espagnole, maintenue jusqu'ici pure de tout croisement;
celui de M. Ganneronfils, à Bussy-Saint-George (Seine-et-Marne); et
enfin , le troupeau de Vandepart ( Aube) , appartenant à M. Massin ,
ancien chef d'institution à Paris, qui élève maintenant des moutons
avec succès.
A l'occasion de ce genre de produits, il se présente une observation
qui montre de nouveau combien , en l'absence des enquêtes locales
et du contrôle rigoureux que nous réclamons, l'exposition de l'in-
dustrie est loin d'être une épreuve certaine de la valeur productive
du pays. Ainsi d'autres troupeaux ont fourni à l'exposition de la laine
plus blanche que toutes celles dont nous venons de parler ; mais on
accuse les propriétaires de ces troupeaux d'avoir préparé leur laine ,
et de conjecture en conjecture, on en est venu, devant nous, à dé-
clarer que c'est de la laine habillée. Il faut savoir que parfois , pour
recueillir des toisons plus belles et plus nettes, des propriétaires ont
couvert leurs bêtes d'un sarreau de toile pendant toute une année.
Le duc de Raguse, dans ses fastueuses fantaisies d'agronome et d'in-
dustriel à Chàiilloa-sur-Seine, n'avait pas manqué celle-là. Il est
54 REVUE DE TARIS.
vrai que ses moutons , trop nombreux pour être individuellement
surveillés, usaient plus d'un habit par an : le procédé, appliqué sur
une grande échelle, fût devenu ruineux à l'excès ; le duc y renonça.
Mais qui empêcherait un amateur d'exposition , coureur de médailles
et de croix , d'habiller douze bêtes choisies entre mille , puis de les
lâcher dans les pâturages, en leur donnant un berger spécial , chargé
de préserver le paletot de toile qui protège la pureté de la robe de
laine ? Qui nous dira à quel degré dans le fantastique on s'arrêtera
sous le système actuel des expositions?
Après les laines, l'ordre naturel amène les tissus. Nous en dirons
peu de chose, quelles que soient les matières qui les composent , laine,
soie, coton , lin ou cachemire. Ils ont mille attraits qui attirent les
regards, et il est équitable de réserver la publicité dont on dispose
pour des objets qui risqueraient de rester dans l'ombre, tristement
négligés en dépit de leur importance.
Nous signalerons seulement , à propos des étoffes de laine drapées
et foulées, un fait déjà maintes fois signalé, mais qui doit l'être en-
core plus positivement : c'est que la prééminence, dont jouissait Lou-
viers jadis, achève de se déplacer, et, sauf quelques exceptions, ap-
partient désormais à Elbeuf, ville entreprenante, active, envahis-
sante, qui couvre le marché national de ses produits diversifiés à l'in-
fini , et trouve encore de quoi fournir à une large exportation ; ville
jeune qui essaie de tout, hasarde un peu et ne doute de rien. Que
Sedan même , après Louviers , se tienne sur ses gardes malgré son
éloignement , qui semble devoir être quelque temps encore une ga-
rantie contre les excursions des aventureux fabricans d'Elbeuf.
Sur les châles il n'y a pour nous rien à dire, sinon que ceux ap-
pelés, par un audacieux accouplement de mots, cachemires français,
dégénérescence méritoire et patriotique du cachemire indien, ont
produit à leur tour une seconde génération adultérine de châles infé-
rieurs, mais presque semblables, qui sortent de Lyon. Ceux-ci vont
servir de types à une troisième dégradation de châles , dont Nîmes
se charge d'inonder à bas prix et par centaines de mille la France,
le continent européen et les pays d'outre-mer. Personne plus que
nous ne rend justice à cette conquête utile sur le cachemire indien ,
conquête pourtant qui, comme beaucoup d'autres, s'est emparée
de tout en apparence , mais a négligé une partie cachée , où l'étran-
ger domine encore. Nous admirons, si l'on veut, quoiqu'il y ait.
Dieu merci ! assez d'autres choses plus admirables dans l'industrie
française, les prix raisonnables ou tout-à-fait modiques auxquels
REVUE DE PARIS. ^,
Paris, Lyon, iSîmes, peuvent draper de ce tissu de convention, la
bourgeoisie du second étage , la petite propriété, la petite élégance
et le peuple endimanché. Mais nous voudrions que les estimables
spéculateurs , voués à cette industrie , ne se figurassent pas qu'ils cul-
tivent un art : la complication de leurs dessins n'y fait rien , et l'on
citerait des manufactures qui ne font pas autant travailler M. Amédée
Couder, l'ingénieux dessinateur des tentures du château d'Eu, et qui
n'en ont pas moins de valeur pour cela.
Ce qu'il y a de plus remarquable dans la fabrication des cachemires
français, c'est un homme, un vieillard à cheveux blancs, M. Girard,
qui depuis vingt ans travaille à reproduire en France le cachemire
indien dans sa rigoureuse exactitude , avec la même matière et les
mêmes procédés d'exécution; du moins il le croit, bien que per-
sonne n'ait jamais vu les Indiens tisser leurs châles. Il fait usage d'une
infinité de petits fuseaux manœuvres à la main, et non pas de la na-
vette et du métier mécanique de Jacquart, comme les autres fabri-
cans français. 11 peut se tromper au point de vue de la spéculation ;
mais son erreur ne fera tort qu'à lui. Un sentiment généreux l'anime,
c'est de donner aux femmes et aux enfans , les seuls ouvriers qu'il
emploie , un peu de travail manuel , un refuge contre le pêle-mêle
corrupteur des ateliers , dans cette invasion des machines qui nous
gagne déjà de toutes parts et qui ne s'arrêtera plus. Sur ce point en-
core il peut se tromper, mais en bonne compagnie , avec M. de Sis-
mondi, l'adversaire des machines. Au reste, le jury de 1834 déclare que
M. Girard a résolu le problème commercial de faire aussi bien que les
Indiens et même mieux, car ses cachemires sont d'une seule pièce sans
couture, et de vendre à meilleur marché. Le meilleur marché! ce
n'est pas un motif pour que la mode ratifie l'arrêt du jury. En atten-
dant le bon plaisir de la mode , cet homme à idée fixe s'en va cher-
cher une main-d'œuure à vil prix jusque dans la Lozère, et poursuit
son but avec la conviction d'un illuminé. C'est un spectacle singulier,
je vous assure! Un homme se rencontre qui croit encore à quelque
chose , de notre temps, avec cette foi vive qui transporte les mon-
tagnes , et sa foi, son dogme, la base de sa croyance, c'est un châle !
Passons à d'autres tissus , qui sont des prodiges de dessin et de cou-
leur, je veux dire les tapis et les tapisseries de M. Salkndrouze. Deux
tapis entre autres vont accroître encore la réputation ancienne et nou-
velle de sa fabrique d'Aubusson. L'un est un tapis ras, où l'on a heu-
reusement combiné des dessins empruntés à trois écoles bien diver-
56 REVUE DE PARIS.
ses : des fantaisies arabes, prises de l'Alhambra ; des ornemens clioîsîs
avec art parmi ceux des loges de Raphaël ; et un dessin sévère qui nous
reporte au siècle de Louis XIV. L'or se mêle à tout cela en profusion,
avec un art qui a su vaincre toutes les difficultés inhérentes à l'enni-
ploi de ce métal dans le tissage ; et les couleurs de la laine n'ont point
à souffrir du voisinage de l'or , tant elles sont vives , et tant il y a de
relief dans tout ce tableau. L'autre tapis est velouté, de trente-cinq
pieds sur vingt-huit , et d'an pouce d'épaisseur. Les ornemens, dont
la majeure partie remonte au temps de Louis XIV, sont relevés par
quelques détails qui rappellent la renaissance. On peut donner une
idée de sa magnificence, en disant que beaucoup de personnes le pré-
fèrent même au précédent. Parmi les tapisseries , il y a un fond et
deux panneaux, copiés d'après Boucher, et qu'on croirait dérobés
aux petits appartemens de Choisy-le-Roi , si leur fraîcheur n'attestait
qu'ils sont d'hier. Pour les tapisseries ordinaires, destinées aux ten-
tures ou aux portières d'appartemens, une nouvelle manufacture a
été fondée ri3cemment à Felletin par le même fabricant, et elle est
consacrée exclusivement à ce genre , dont le goût se propage parmi
les fortunes môme médiocres.
Ici il est juste de citer le nom d'un fabricant à bon marché, M. Por-
tier, qui vise à satisfaire le même goût , en mettant à la portée d'un
plus grand nombre de bourses des imitations , en soie et laine , des
tapisseries pour ameublemens et pour portières : ce sont des étoffes
qu'il donne à 20 fr. l'aune. Il n'est pas le seul qui soit entré dans
cette voie , mais il s'y distingue par une modération de prix qui n'ex-
clut pas la qualité du tissu, le choix du dessin et l'éclat des couleurs.
Il tend à suppléer, à plus forte raison, les riches soieries pour ameu-
blemens et tentures que continue de fabriquer, pour de rares et opu-
lentes maisons, Lyon, la nouvelle Gênes, plus magnifique cent fois
et plus agitée, aujourd'hui sans rivale dans le monde.
Xousne quitterons pas les tissus, sans noter un échange qui, depuis
quelques années déjà, semble s'opérer entre les deux genres de pro-
duction précédemment si distincts de l'Alsace et de la Normandie. En
effet, Mulhouse et ses succursales voisines, adonnées à la fabrication
d'élégantes étoffes imprimées pour l'usage des classes moyennes, ne
descendaient guère aux indiennes communes et aux cotonnades dites
roiienneries, destinées aux derniers rangs du peuple ou à l'exporta-
tion d'outre-mcr; celles-ci, d'un autre côté, étaient exclusivement
fabriquées à Darnolal, à Déville, à Bapaume, en un mot, dans toutes
REVTE DE PARIS. 57
les usines qui enrichissent les vallées dont Rouen est le centre. Là,
on ne songeait pas à empiéter sur le travail plus relevé, admis depuis
long-temps comme l'apanage de l'Alsace ou de quelques colonies
qu'elle avait envoyées au loin , à Jouy , à Claye , par exemple , et l'on
se contentait de la perfection compatible avec le plus modique prix
de vente. A l'exposition de cette année, une confusion de deux
genres, déjà observée auparavant çà et là dans quelques rares et
capricieuses tentatives, se laisse apercevoir avec plus d'évidence;
d'un côté comme de l'autre, on respecte chaque jour un peu moins
les bornes anciennes des deux spécialités. A Sainte-Marie, à Ribeau-
ville, et dans d'autres ateliers du Haut-Rhin, nous voyons qu'on a
imité quelques-uns des produits de la fabrique rouennaise, qui, en
revanche s'essaie à sortir de sa sphère, mais plus timidement. II n'est
pas certain que les deux provinces, si riches de leur propre fond,
aient beaucoup à gagner à ces emprunts mutuels, s'ils prenaient de
l'extension; et il est probable qu'elles y perdraient, en déroutant,
au moins pour un temps, les habitudes des populations ouvrières et
les demandes du commerce.
Les industries qui se montrent au pays telles qu'elles sont , sans
s'être fardées, occupent à l'exposition un nombre de travées que l'on
compterait aisément; le charlatanisme mercantile remplit tout le
reste, hormis deux ou trois places dédaignées, où s'est glissé l'art
véritable qui se respecte et ne s'alfichc pas. L'orfèvrerie ciselée et
émaillée de M. Marrel attire tous les regards et les repose , c'est un
nom nouveau qui vient de se révéler par de petits ouvrages d'une
délicatesse et d'une grâce que rien n'égale dans toute l'exposition.
On admire, entre autres, une coupe évasée comme les patères an-
tiques destinées aux libations, et deux vases de la forme et de la gran-
deur ordinaire des calices, mais que leurs ornemens profanes écarte-
ront nécessairement même de l'autel de Saint-Roch, Autour de l'un
de ces cahces, qui est sans contredit le plus beau, on a ciselé l'une
au-dessus de l'autre, deux rangées de figurines. La rangée inférieure
se compose de jeunes faunes assis, les jambes pendantes, et qui jouent
de la flûte , du cor, des cymbales , du tambour de basque , de la flûte
de Pan; au-dessus d'eux, des enfans se glissent en dansant le long
des parois extérieures du vase, avec les poses les plus variées, toutes
naturelles et légères. Au nombre des qualités éminentes de ce travail
d'art, la variété n'est pas ce qui étonne le moins ; rien de symétrique,
pas un ornement qui en répète un autre , pas un enfant ou un faune
58 BEVUE DE PARIS.
qui ressemble à ceux dont il est accompagné. Et c'est dans des figu-
rines d'un pouce de hauteur, tout au plus, qu'éclate cette fécondité
de formes et de détails si bien finis. On annonce du même artiste
des théières , un vase d'après Benvenuto Cellini , et enfin , une aiguière,
qui sera, dit-on, le morceau capital de M. Marrel.
Les conditions de l'art sont remplies aussi à un degré remarquable
dans les peintures sur verre de l'établissement de Choisy-le-Iloi. In-
dépendamment de ses cristaux usuels , blancs ou de couleur, M. Bon-
temps, l'habile directeur de cette fabrique, expose des ogives garnies
de leurs vitraux colorés, et deux évangélistes de grandeur naturelle,
saint Luc et saint Jean. Ce sont deux beaux produits de la peinture
sur verre, dont on a long-temps supposé que le secret était perdu,
quoiqu'il eût toujours été conservé en Angleterre et appliqué même
assez souvent. Depuis plusieurs années, ce procédé d'art est revenu
en France, et aujourd'hui il est suivi, à l'étabhssement de Choisy,
avec une supériorité toujours progressive, sous les auspices de
M. Bontemps et la surveillance plus immédiate d'un Anglais, M. Jones.
Les dessins du saint Luc et du saint Jean sont de M. Adolphe Pries,
jeune Allemand, connu déjà par d'intéressantes lithographies sur des
sujets religieux ou mystiques, qu'on peut voir chez Goupil et Rittner.
Il s'est chargé de livrer à Choisy les modèles dessinés des quatre
évangélistes.
Ce qui manquait jusqu'à présent à l'atelier de peinture sur verre
de Choisy, c'était de bons et irréprochables dessins, ou plutôt c'était
la liberté de mettre en œuvre des dessins qu'il pût choisir lui-môme.
Aussi on trouvait bien souvent quelque chose à reprendre dans ses
travaux , mais il eût été juste de faire retomber le blâme jusqu'à ceux
qui lui envoyaient des modèles imparfaits, en lui imposant la loi
d'une fidélité scrvile dans l'exécution. Nous venons de voirie dessin
colorié d'un saint, que l'église Saint-Pierre, de Troyes, a envoyé
comme type invariable à l'appui d'une commande faite à Choisy ; c'est
une fort laide portraiture de saint, qu'il faudra bien copier telle
quelle et qui ne flattera pas le goût et l'imagination des amateurs de
gothique, comme les mélancoliques images des évangélistes par
M. Fries. Mais enfin les églises sont averties que Choisy a maintenant
son dessinateur, et qu'on fera bien de commander désormais le des-
sin avec la peinture. Je ne voudrais pas proférer un blasphème contre
Jes vieux vitraux; mais il me semble que la nouvelle peinture sur
verre les égale pour l'éclat ; et à coup sûr elle les surpasse par le soin
REVUE DE PARIS. 59'
que l'on prend de dissimuler les points de suture de tous ses ouvra-
ges. Les anciens composaient une figure en pied avec quatre mor-
ceaux de verre coloré, qu'ils rajustaient par des plombs appliqués
sur les trois joints parallèles de gauche à droite , au risque de traver-
ser ainsi par un trait noir le bras , la main , la jambe du saint person-
nage. Aujourd'hui, on fait serpenter les plombs dans les ombres de
la peinture, et on assure à l'assemblage de fragmens de verre plus
nombreux autant de solidité qu'autrefois , mais sans couper par une
ligne malencontreuse les parties où doit se jouer la lumière. — il nous
reste à peine le temps d'ajouter que M. Bontemps, outre les produits
déjà cités, expose des croivn-ylass et dn/lint-glass dont la renommée
est grande et le débouché considérable chez les opticiens en France
et même au dehors.
L'espace va nous manquer pour les machines, et toutefois il est
impossible de n'en pas dire un mot. Non qu'il y en ait beaucoup de
nouvelles, surtout parmi celles qui s'appliquent à d'importans tra-
vaux; mais les plus anciennes môme, si elles sont bien exécutées,
ont droit à la faveur publique.
M. André Kœchlin, de Mulhouse, expose une machine àfdersans
fileur, ni bien nouvelle, «ni ancienne non plus, qui supprime un
homme, et permet de ne laisser que des enfans auprès de la Mull-
Jenny. La bobine, dans ce système , se couvre de fds de coton qui
viennent d'eux-mêmes s'enrouler d'une façon régulière sur toutes
ses parties; elle se passe du concours de l'ouvrier intelligent appelé
spécialement /</<?wr, qui gagnait 2 fr. 50 cent, à 3 fr. par jour, et n'a-
vait pas trop de l'attention la plus active pour surveiller le travail
mécanique. Peu à peu, comme on voit, les machines tendent à
s'émanciper entièrement.
11 y a, des mêmes constructeurs, une belle machine à fabriquer le
papier continu. Le chiffon, réduit en pète liquide, arrive sur cette
machine, s'y étend, s'évapore et se sèche peu à peu, devient plus
consistant jusqu'à mériter enfin le nom de papier, et alors, se sépa-
rant du feutre qui l'avait soutenu dans ses évolutions, vase faire
couper par des cisailles dans une largeur convenable, pour s'enrouler
ensuite sur des tambours, d'où il est enfin emporté par masses à
l'atelier : là seulement il est réduit en rames.
M. Nicolas Schlumberger, de Guebwiller (Haut-Rhin), expose un
métier à filer le lin. Ce constructeur, qui est d'ailleurs le premier de
nos filateurs de colon , ne fait pas , comme ses voisins de Mulhouse,
toutes les machines imaginables; il se renferme presque absolument
GO REVUE DE PARIS.
dans la fabrication de celles qui ont pour objet la filature. Personne
n'a plus de respect que lui pour le grand principe industriel de la
spécialité; mais aussi personne n'atteint à une semblable perfection ,
comme constructeur.
Un long et large cylindre creux , dans lequel on peut mettre un
amas de blé comme dans un grenier, est offert pour la première fois
en public par M. Vallery. Ce cylindre , à l'aide d'une roue facile à
manœuvrer, peut être mis en mouvement; première condition pour
la conservation des blés. Il est d'ailleurs percé d'une foule de petites
fenêtres, toutes garnies de toiles métalliques; il est, en outre, muni
d'un ventilateur, et rien de plus simple que le mécanisme par lequel
on aspire ou l'on refoule l'air, à volonté , dans l'intérieur de ce gre-
nier mobile; or, le renouvellement de l'air est une seconde condition,
aussi favorable aux grains que le mouvement. La seule question pour
nous est de savoir combien cela coûtera.
Une machine, nouvelle pour l'exposition, et qui n'est pas ancienne,
au moins dans sa forme actuelle, sous laquelle elle a été rendue
enfin applicable en grand à l'industrie, c'est la turbine de M. Four-
neyron. Les turbines sont connues de nom depuis long-temps; il en
est parlé dans un vieux livre, celui de Bélidor, que les hommes d'art
eux-mêmes ne lisent plus guère; M. Burdin, ingénieur des mines,
s'en était occupé pratiquement. Mais M. Fourneyron , par ses inno-
vations radicales , en est devenu le véritable créateur. Telles qu'elles
existent présentement , grâce à lui , nous essaierons de les définir,
en langage vulgaire, des rours hydrauliques à axe vertical, et tour-
nant horizontalement , pouvant fonctionner sons l'eau, et susceptibles
2}ar cela même et par cFautres co7idi lions spéciales, d'être à l'abri des
gelées, des variations de niveau et d'autres inconvénicns plus ou moins
graves. On conçoit, d'après cela , quelle peut être leur utilité.
En 1833 , le système des turbines de M. Fourneyron a obtenu de
la société d'encouragement le prix de 6,000 francs, qu'elle avait mis
et remis plusieurs fois au concours, sur ce même sujet, depuis plus
de sept ans. L'habile ingénieur n'avait encore exécuté, à cette
époque, que trois turbines , la première, dans de faibles dimensions,
pour son usage, les deux autres pour le service des forges de Dam-
pierre et de Fraisans ( Jura). Depuis lors, plus de soixante turbines,
de la force ensemble d'environ deux mille chevaux-vapeur, ont été
ou sont sur le point d'être mises en activité par lui , tant en France
qu'à l'étranger. Dans le nombre on en compte plusieurs de soixante à
cent chevaux chacune.
REVUE DE PARIS. 61
Les chûtes d'eau , sous lesquelles ces turbines fonctionnent , sont
comprises entre 8 pouces et 333 pieds ( 0"" 22 à 108 mètres).
Le conseil municipal de la ville de Paris, sur la proposition de
M. Arago , ne peut manquer d'adopter prochainement les turbines-
fourneyron , pour élever l'eau nécessaire à tous les quartiers, môme
jusqu'aux points les plus élevés. L'établissement, d'après les pro-
jets qu'on a en vue , serait construit de manière que les turbines
jetassent quatre mille pouces de fontainier à la hauteur voulue pour
que de là il pût se faire une distribution convenable dans toute la
ville. C'est près de dix fois autant d'eau qu'on en élève en ce moment.
Une des plus extraordinaires machines qui ait été construite depuis
long-temps, est sans contredit la turbine que M. Fourneyron a éta-
blie à Saint-Biaise, dans la Forêt-Noire. Sa force est de soixante
chevaux, son poids est de f rente-cinq livres, et elle fait deux mille
trois cents tours par minute !
On nous permettra de clore , par le simple énoncéfde ce fait mer-
veilleux, notre pénible revue de l'exposition.
Victor Ciiarlier.
BULLETIN.
La session marche en quelque sorte en dehors du cabinet. La chambre des
pairs a discuté et adopté le projet de loi sur la propriété littéraire , la chambre
des députés a discuté et adopté le projet de loi sur les fonds secrets ; mais -ni
dans l'une ni dans Tautre chambre, le ministère n'a encore exposé ses prin-
cipes politiques et son système. On ne peut, en effet, regarder comme des dé-
clarations politiques les paroles de M. Dufaure, qui s'est borné à protester de
son dévouement au liouvernement parlementaire, et celles de M. Passy, qui a
annoncé qu'il ne reste plus aux membres du cabinet qu'à effacer quelques
préventions personnelles qu'ils avaient conçues les uns contre les autres. Kous
faisons des vœux pour que ces préventions s'effacent très vite, afin que le
ministère puisse établir un système et le faire connaître aux chambres avant la
fin de la session.
En attendant, les actes du cabinet se bornent à une demande de crédit de
10 millions faite par IM. le ministre de la marine, à une demande de
1,200,000 francs accordée à M. le ministre de l'intérieur, outre un crédit pour
des pensions, à une demande de crédit de 0,185,000 francs pour les caisses de
retraite, faite par M. le ministre des finances, et à ime demande de crédit de
0,515,090 francs pour des pensions, faite par IM. le ministre de la guerre. On
annonce encore une demande de crédit de 5 millions , de M. le ministre des
travaux publics, pour une entreprise particulière de chemins de fer, et quelques
autres demandes de ce genre. Nous ne pouvons voir tout au plus, dans cet
ensemble de propositions, que l'exposé d'un système financier, et non d'un
système politique.
IMais puisque deux de ces crédits touchent de plus près que les autres à des
questions politiques, ils nous serviront peut-être à sortir de l'incertitude où
nous sommes jetés en ce qui est des vues et de la direction du ministère. La
discussion du crédit des 1,200,000 francs de fonds secrets a cependant déjà eu
lieu sans avoir marqué le caractère de la nouvelle administration, malgré les
efforts qui ont été tentés par (juelques députés de l'opposition. On doit re-
gretter que les réponses du ministère à ces attaques aient été vagues et faibles,
REVUE DE PARIS. "63
et qu'il ait laissé le soin de le défendre à un ministre du 15 avril , à M. de Sal-
vandy. Qui eût dit, il y a quelques mois, à M. Villemain , à M. Dufaure et à
M. Passy, quand ils attaquaient si vivement M. de Salvandy et ses collègues,
qu'ils seraient bientôt heureux d'accepter son secours contre leurs amis de la
coalition? Ce secours, M. de Salvandy l'a] donné au ministère du 12 mai avec
la franchise et la verve qui le distinguent , et ce sont encore les paroles les plus
efficaces qui aient été dites en faveur du gouvernement depuis la formation du
nouveau cabinet !
Remarquons d'abord combien est défavorable la situation du cabinet actuel
quand il se voit forcé de remplir sa tâche de tous les jours , qui est de défendre
le pouvoir, et de repousser les reproches de servilité et de dépendance qui ne
lui sont pas plus épargnés qu'à ses prédécesseurs. Comment veut-on empêcher
ceux qui ont fait partie de la coalition où figuraient la plupart des membres de
l'administration , ceux qui ont tonné avec eux contre les prétendus empiétemens
du pouvoir royal , de continuer les mêmes déclamations , et de se refuser,
comme par le passé, à ajouter foi aux protestations d'indépendance qu'on leur
oppose? M. Gauguier n'a-t-il pas pour lui les autorités et les textes de toute l'an-
cienne coalition, quand il attaque le ministère actuel? Et quand il dit que la
situation politique lui paraît trop grave pour qu'il garde le silence, ses paroles
ne sont-elles pas l'écho fidèle de celles qui retentissaient à la tribune , il y a deux
mois? Comment prouver à M. Gauguier que la situation politique a changé? Que
lui dire quand il continue de s'écrierque le gouvernement représentatif n'est pas
établi en France, et que le pouvoir parlementaire lui semble anéanti , détruit par
le pouvoir royal? Faut-il s'étonner s'il ne se trouve qu'un ministre du 15 avril
pour répondre avec] quelque portée à ces paroles , et s'il ne peut les réfuter
qu'en déclarant que le ministère actuel lui semble se trouver dans les mêmes
conditions que le ministère du 15 avril, ni plus ni moins parlementaire, ni
plus ni moins indépendant? C'est, en effet, tout ce qu'il y avait à dire, et de
long-temps il n'y aura autre chose à répondre à ceux qui sont restés fidèles à
l'esprit de la coalition. Mais ce ne sont pas ceux qui en faisaient partie qui ré-
futeront avec succès de pareilles attaques. C'est une grande leçon , et il n'a pas
dépendu de nous qu'elle ne fût épargnée aux hommes qui figurent aujourd'hui
à la tête des affaires. Nous leur avons signalé assez souvent les dangers de l'op-
position qu'ils faisaient ; et, malheureusement, les embarras qu'ils ont ainsi
suscités au pouvoir qu'ils représentent maintenant, ne touchent pas à leur fin.
Les orateurs auxquels a répondu M. de Salvandy n'ont toutefois beau jeu,
avec leurs argumens surannés, que vis-à-vis de leurs anciens collègues de la
coalition. Ceux qui n'ont pas abandonné pendant toute cette lutte les véritables
principes du gouvernement, ne sont pas embarrassés de leur répondre. Les
meralires de la coalition ne savent-ils donc pas que c'est à eux-mêmes qu'il faut
s'en prendre des perturbations dont ils se plaignent , et veulent-ils qu'on leur
montre les résultats de tous ces reproches d'envahissement dont ils ont rempli
la France? Quand cette lutte commença, il y avait en France trois pouvoirs
64- REVUE DE PARIS.
qui s'exerçaient librement , des ministres qui réclamaient et qui voulaient la
responsabilité de leurs actes. Depuis la formation de la coalition , une grande
partie de la chambre s' étant laissée entraîner par les déclamations qui se fai-
saient en faveur de l'omnipotence parlementaire , on vit s'élever une opposition
qui voulait s'interposer entre le roi et ses ministres, au lieu de s'en tenir à
l'examen des actes ministériels. On prit, pour renverser le ministère, des armes
qui semblaient plutôt faites pour renverser un trône ; on alarma tout le pays ,
qui était en pleine paix, et qui était satisfait de sa prospérité. Qu'en est-il ré-
sulté ? Une affreuse crise , où , après de longs débats , les partis coalisés s'étant
divisés, ont fait admettre au pouvoir quelques faibles débris de leurs nuances.
Cette partie de la coalition qui est entrée aux affaires a-t-elle au moins apporté
des forces au gouvernement.^ ]N'a-t-eile pas, au contraire, paralysé les forces
de ceux qui étaient restés fidèles aux principes de l'ordre, et qui se trouvent
chaque jour embarrassés des attaques trop faciles qui se font contre leurs col-
lègues.^
iS'e les voit-on pas , à leur tour, exposés aux enquêtes qu'ils avaient provo-
quées.' et maintenant l'opposition use, à leur égard, du droit qu'ils ont établi,
de s'assurer si les ministres ont réellement l'usage de leur volonté et la liberté
de leurs principes. On se sert de leurs armes. On vient inspecter chaque jour la
chambre du conseil. On demande combien de fois les ministres du roi se sont
rendus aux Tuileries. On tire des conséquences d'un conseil tenu en présence
du chef de l'état; et s'ils protestent de leur indépendance, on ne s'arrête pas
à leurs paroles. M. Mole, M. de Montalivet, M. de Salvandy, tenaient aussi,
leur dit-on, le même langage. Vous avez refusé de les croire, pourquoi ajou-
terions-nous foi à ce que vous dites, maintenant que vous les avez remplacés.^
Voilà ce qui se passe entre la presse et les nouveaux ministres. Aussi ne savent-
ils quels moyens employer pour réduire un adversaire qu'ils ont eux-mêmes
rendu si redoutable et si exigeant. On s'assemble , on délibère sur les moyens
d'en finir avec la presse , comme on a toujours fait à la veille ou au lendemain
de grandes perturbations. Tantôt c'est un projet qui consiste à ouvrir au mi-
nistère les colonnes des journaux de l'opposition , tantôt on propose d'entre-
prendre un journal de discussion officielle; moyens dangereux et insuffisans,
car ce journal otTutiel obligerait à développer un système, et ces colonnes que
se réserveraient les ministres , on n'aurait qu'à les remplir de leurs propres
œuvres, qu'à y réimprimer leurs discours de la session passée et les pamphlets
de leurs amis de la coalition, pour combattre leurs actes et leurs paroles d'au-
jourd'hui.
Dans la chambre, l'embarras n'est pas moins grand, quoique d'une autre
nature. La tribune est muette; on n'y voit du moins que quelques orateurs
dont la parole est aventureuse, comme dit le Constitutionnel. M. Thiers,
M. Barrot, les chefs de partis, sentent tout le danger qu'il y aurait à attaquer
le pouvoir dans la diambre, et de son côté M. Guizot et ses amis restés hors
des affaires, ont l'air de penser qu'il y a un danger égal à le défendre. On dirait
REVUE DE PARIS. 65
que le souffle de quelques paroles suffirait pour tout ébranler, et les hommes de
sens gardent le silence. La vérité est que pour avoir voulu être trop, la chambre
craint , avec raison, d'être quelque chose à cette heure. Personne n'a voulu em-
piéter sur ses pouvoirs ; mais l'exagération de l'opposition qui s'y est faite a si
bien entravé les autres pouvoirs et la chambre elle-même, qu'elle craint de faire
naître de nouvelles impossibilités. Voilà ce qu'est la chambre. Elle s'est laissée
entraîner hors de ses limites; on lui a dit qu'elle devait être tout dans le pays,
et les perturbations qui sont résultées de ces doctrines font qu'elle redoute
d'être quelque chose, qu'elle n'est en ce moment presque rien.
Cette nullité, cette abnégation volontaire de la chambre, nous alarment. Elles
peuvent avoir deux graves inconvéniens. Le ministère peut d'abord se figurer
que la chambre est satisfaite, et que la marche indécise du cabinet sympathise ,
on ne peut mieux , avec l'esprit d'une chambre qui craint de savoir et d'agir.
En pareil cas , la réaction ne serait que plus prompte, et nous verrions dans la
session prochaine s'élever une opposition plus violente que jamais. INous qui ne
sommes pas plus pour les empiètemens que pour l'abandon de soi-même, nous
appelons de tous nos désirs le rétablissement de l'état normal , c'est-à-dire une
chambre qui s'informe des principes du cabinet , qui ne lui donne ses votes
qu'après avoir apprécié et approuvé son système, et un cabinet qui satisfasse à
ces exigences légitimes. Les votes de complaisance et de ménagemens ne font
pas exister une administration, ou lui donnent une existence précaire et embar-
rassée; car, en politique aussi , ce n'est pas en vivant de charités qu'on sou-
tient son état et son train dans le monde.
Ne sachant à qui s'en prendre de cet état de malaise , qui vient de la chambre
elle-même et en partie de ceux que la coalition a envoyés aux affaires , nos
députés s'escriment contre la corruption. Si les principes d'ordre et de gou-
vernement n'ont pas été assez rigoureusement défendus , c'est sans doute la
presse favorable au gouvernement qui en est cause ! C'est cette presse qui a
ameuté toutes les minorités contre le pouvoir , et qui les a poussées pêle-mêle
dans le ministère , où elles sont occupées en ce moment à se dépouiller de leurs
préventions réciproques , quand il y aurait autre chose à faire , ne fût-ce que
gouverner ! Et que fait le ministère ? Il se hâte d'adhérer à tout , et de répondre
que la presse qui défend l'ordre est, en effet, corrompue, servile, d'où il ré-
sulte que la presse qui a attaqué les vrais principes du pouvoir, l'ordre et la
politique modérée, est la seule qui mérite l'estime et la considération. Ainsi
désormais, aucune feuille ne pourra défendre le gouvernement sans craindre de
lui nuire et de se nuire à elle-même. La presse conservatrice devra craindre de
se nuire, car les ministres, par faiblesse ou par tout auti'e sentiment, n'ont pas
jugé à propos de répondre à ceux qui accusent de vénalité toute feuille qui
n'attaque pas le gouvernement. Elle devra craindre de nuire au gouvernement,
car, après le langage tenu par les ministres auprès de l'opposition , dès qu'ils
trouveront des défenseurs , on ne manquera pas de dire que le ministère est
corrupteur, corrompu, et qu'il a acquis ces organes par des voies illicites et
TOME VT. .TIITIN. - SUPPI.KMEAT. 5
66 REVUE DE PARIS.
secrètes. Voilà le défilé où les trois hommes d'état du tiers-parti , entrés aux
affaires, ont placé le gouvernement. Nous ne nous étonnons pas qu'ils songent
à faire eux-mêmes un journal ; ils ont rendu trop difficile la tâche, déjà pénible
et délicate , de défendre le gouvernement.
Passons au second acte politique du ministère, au crédit de dix millions. Les
nouvelles d'Orient qui annonçaient la reprise des hostilités entre l'armée tur-
que et l'armée égyptienne , obligeaient le cabinet à faire une démonstration.
Un crédit de dix millions a été demandé pour que la France soit en mesure
d'exercer une influence réelle, dit l'exposé de motifs du ministre, pour qu'elle
puisse se concerter avec ses alliés, afin de rétablir la paix , ou faire face aux
embarras de la guerre. Ce crédit de dix millions, a ajouté le ministre, est
demandé pour que le gouvernement soit prêt à maintenir partout les droits ,
l'honneur et la dignité de notre pavillon. Ce crédit ne sera pas refusé sans
doute , et nous ne voulons pas anticiper sur la discussion ; mais les paroles
que nous venons de citer sont-elles assez rassurantes dans des circonstances
qui sont bien graves, ou qui peuvent le devenir prochainement? Dix millions
forment un crédit à peine suffisant pour les premiers besoins de notre marine;
et comme faute de données plus claires , c'est d'après la quotité du crédit
qu'on peut seulement juger de la portée des intentions de ceux qui le deman-
dent , nous ne devons pas nous attendre à des démonstrations bien efficaces
de la part de notre gouvernement. Malheureusement, c'est aussi sur l'étendue
des crédits , en matière d'arméniens , que se règle l'opinion des puissances ,
et ce crédit de dix millions ne nous semble pas de nature à faire grande im-
pression sur elles. Dans une éventualité de guerre pareille , quoique moins
menaçante que celle-ci, Casimir Périer, qui n'était cependant que le chef d'un
cabinet de résistance , et fort en arrière des grandes ^aies politiques du tiers-
parti , Casimir Périer demandait aux chambres un crédit de cent millions. Il
n'en fit pas usage; mais ces cent millions restés en caisse nous valurent
peut-être plus d'influence en Europe que ne nous en donnera ce crédit de
dix millions qui sera sans doute dépensé.
Une loi pour la réduction du tarif des sucres a été présentée à la chambre.
Un projet de loi , préparé par M. Martin du Nord, réduisait les droits établis
sur le sucre colonial d'une manière notable. La réduction que demande
M. Cunin-Gridaine ne sera pas d'un grand secours aux colonies. Nous aurons
à revenir sur ce sujet ; mais nous nous bornerons à remarquer aujourd'hui
que, s'il y a nécessité à réduire le droit sur le sucre colonial, cette modifica-
tion est bien insignifiante. C'est montrer moins de décision que le cabinet du
15 avril, et c'est suivre bien timidement la ligne qu'il a tracée. Le cabinet du
1-5 avril était cependant souvent accusé d'indécision par les honunes du tiers-
parti. Que dira-t-on du cabinet du 12 mai?
Quant au projet de loi qu'on va présenter, dit-on , relativement au chemin
de fer entre Paris et Versailles, sur la rive gauche, qui se trouve dans l'impos-
sibilité d'être acliové sans le secours du gouvernement, on a déjà remarqué
KEVUE DE PARIS. 67
que ce fut sur la proposition de IM. Passy que la chambre , pressée d'opter
entre les compagnies des deux rives, autorisa l'un et l'autre chemin, mesure
qui a déjà causé la ruine des deux entreprises. La compagnie de la rive droite
a cependant terminé ses travaux à l'aide de ses seules ressources et d'un em-
prunt de 2 millions à 5 un quart pour 100. Le ministère se propose de faire
prêter, par le gouvernement , à la compagnie de la rive gauche , 5 millions à
4 pour 100. Le gouvernement se mettra ainsi en rivalité avec la compagnie
qui a rempli les conditions de sa concession , et il viendra en aide à celle qui
n'a pas su se créer des ressources. Sans doute, la chambre a causé ces embarras
en accordant deux concessions, sur la proposition du ministre des linances
actuel ; mais la chambre doit-elle se croire obligée de faire réparer par les con-
tribuables toutes les fautes que lui a fait faire la dernière opposition ? C'est une
question importante dont la proposition qui va lui être soumise fait partie, et
nous aurons occasion d'y revenir.
La prétendue insulte qui avait été faite au pavillon anglais arboré sur le ba-
teau à vapeur anglais la Mèdée, par le capitaine du brick le Griffon , donne lieu
aux réflexions des journaux anglais. Le Mornimj-Heralcl remarque que, bien
que la conduite du commandant français ait été sans aucun doute « répréhen-
sible et injustiflable, » les procédés du commandant anglais ont été d'une
excessive grossièreté. Le navire anglais a couru droit au navire français, et
celui-ci a pu, en effet, le prendre pour un pirate. Le capitaine français ne
donna cependant que Tordre de tirer un seul coup de canon ; mais dans le tu-
multe causé par cet incident au milieu de la nuit, ce fut une bordée qu'on lâ-
cha. De tels faits s'expliquent d'eux-mêmes. Le Sun les rapporte d'une ma-
nière encore plus favorable au commandant français. D'où vient donc que les
feuilles anglaises veulent que le gouvernement britannique parle haut et ferme
au gouvernement français? Si le commandant du navire français n'est pas dans
son tort ( et les feuilles anglaises le disent en citant le fait même qui a occa-
sionné la méprise), que signifierait un langage haut et ferme, et que serait-ce
sinon une hostilité , et une hostilité non motivée ? Le cas paraît ici tout diffé-
rent de celui qui eut lieu dans le golfe du Mexique , si les faits sont tels que les
journaux anglais les rapportent. Il n'y aurait donc à peine lieu qu'à une
simple explication , et cette explication est toute donnée par la presse anglaise.
Que voudrait-elle de plus? Des excuses ou la punition d'un officier qui, de
l'aveu même des Anglais, n'a fait que son devoir? De pareilles prétentions
seraient inadmissibles , et si la presse anglaise trouve qu'il soit nécessaire de
jeter quelque pâture à la vanité de John Bull, qui n'a pas été flattée depuis quel-
que temps , ce n'est pas à la France, tout alliée qu'elle est de l'Angleterre , de
montrer cette complaisance. On parle de l'honneur de l'Angleterre qui veut être
sans tache, et ne doit pas souffrir même d'accidens fortuits. Le Horiiing-Hérald
pense-t-il que la France n'a pas aussi son honneur à soutenir , et qu'il ne soit
pas aussi précieux que celui de l'Angleterre? Or, si l'un veut qu'on parle haut
et ferme sans raison , l'autre exige qu'on réponde sur le même ton , quand on
G8 KEVLJE i>E PARIS.
est dans son droit. Be quel côté serait, en pareil cas, l'esprit de convenance et
de justice? Du nôtre assurément, et nous espérons bien, le cas échéant, que
le ministère actuel , qui vient de demander 10 millions pour soutenir l'honneur
du pavillon français , sera de cet avis. Au reste le langage à la fois honorable
et conciliant tenu par lord Minto, dans la séance du parlement du 30, paraît
devoir mettre fin à ce débat, et fera cesser, nous l'espérons, les récriminations
de la presse anglaise.
— L'Académie française a tenu jeudi dernier sa séance annuelle, devant
un auditoire élégant et nombreux , qu'attirait surtout le désir de voir si le mi-
nistre de l'instruction publique n'avait perdu aucune des qualités du secré-
taire perpétuel. Il a été constaté, par d'unanimes applaudissemens, que M. 'Vil-
lemain à l'Académie était toujours éloquent et spirituel. M. Villemain a très
légèrement glissé , dans son rapport , sur de médiocres ouvTages que l'Aca-
démie seule avait remarqués ; mais il a donné un soin particulier à l'apprécia-
tion d'un livre moral et éminemment pratique , publié par M'"'' INecker de
Saussure. li' Académie a cruellement expié l'imprudence qu'elle avait eue de
provoquer la fécondité des versificateurs sur le Mtisée de Versailles. Le prix
a été long-temps disputé entre M. Fouinet et M""" Colet, et il est probable
que si les suffrages se pesaient au lieu de se compter, Clorinde n'eût pas
vaincu Tancrède. M. Villemain a laissé percer ses préférences pour le vaincu,
et la lecture du dithyrambe couronné a donné une nouvelle autorité à sa
maligne protestation. Il est vrai que cette lecture a été faite de la plus rauque
des voix de M. Viennet. Mais, de bonne foi, est-ce l'enrouement de M. Viennet
qui a produit toutes ces épitbètes parasites, ces mots frisant le barbarisme,
ces lieux communs de flagornerie et d'emphase, enfin ces métaphores effron-
tées qui livrent Versailles comme une prostituée aux chauds embrassemens de
la royauté et aux violemens populaires? Félicitons l'Académie de n'avoir pas
permis à une jeune et belle femme de lire publiquement certains vers qu'elle
n'aurait pas dû écrire. C'est bien assez qu'on les ait couronnés. M. Etienne
a fait avec simplicité et bon goût le récit d'actions vertueuses , qui n'avaient
pas, comme les années précédentes, leur coté dramatique. Depuis l'établis-
sement de ces récompenses, l'Académie a soldé un long arriéré de vertus
et de dévouemens; maintenant elle n'a plus à recueillir que la moisson
d'une année. Il faut tenir compte de cette situation nouvelle, et ne pas con-
clure d'une décroissance apparente à la décadence de la vertu. On a applaudi
ensuite à deux ou trois fables spirituellement tournées, et composées en l'hon-
neur de M. Viennet par M. Viennet lui-même. Ces fables ont été dites par
l'auteur avec une voix de rechange, qu'on a trouvée moins mauvaise que la
voix qui avait lu l'interminable dithyrambe de M""" Colet.
REVUE UË PAKIS. 69
THÉÂTRES. — OPÉRA.
Les débuts de IM"" ISathan n'ont pas réalisé les espérances de ses amis. Il est
vrai que ces espérances étaient singulières et telles que le public, étourdi par
tant de beaux discours et de panégyriques anticipés, s'attendait à quelque
merveille de la race des Malibran et des Sontag. ]N"ous l'avons dit, rien n'est
plus dangereux pour une jeune fille, à ses premiers pas dans la carrière, que
ces protestations maladroites qui s'emparent d'elle au sortir de l'école , se font
une affaire de lui conquérir à toute force la sympathie des gens, et travaillent
à son succès bien avant que les lustres de ses débuts ne soient allumés. Qu'ar-
rive-t-il ? Le public alors hausse ses exigences au niveau des éloges qu'on donne
chaque matin à la cantatrice, car le public ne manque jamais de vous suivre
pied à pied sur le terrain où vous vous mettez. Lorsque vous n'avez que des
prétentions modestes , il vous encourage volontiers et vous tient compte de
tout, d'une note sonore, d'un geste vrai, d'un mouvement heureux; mais
lorsque les fanfares ont sonné d'avance , lorsqu'on a prononcé à votre sujet les
plus beaux noms qu'on cite au théâtre , il prétend qu'on lui montre des pro-
diges, et certes il en a le droit. Il écoute, il observe, il critique; il va du talent
à la personne; et s'il ne s'informe pas seulement du timbre et de l'étendue de
votre voix, s'il veut encore que vous soyez belle, et demande quel est votre
âge , ce n'est pas à son exigence rigoureuse qu'il faut s'en prendre , mais à la
fougue malencontreuse de vos amis qui se sont faits les avocats imprudens de
votre jeunesse et de votre beauté. Si INI"'' ]Nathan , ou plutôt si les amis de
M"^ jNathan n'eussent point affiché de si hautes ambitions, si la cantatrice,
élève de Duprez, n'eût voulu que tendre au premier rang, au lieu de s'en em-
parer du premier coup; si ses prétentions n'eussent pas été au-delà de celles
de jM"'" Stoltz, par exemple, les débuts honorables qu'elle vient de faire auraient
pu répondre à ses espérances, sinon les combler tout-à-fait. ÏMais quant à la
grande cantatrice dont on avait tant parlé , il faut n'y plus penser pour le mo-
ment. ^M""" >athan n'a pas échoué devant le public, qui l'a accueillie avec faveur
à plusieurs reprises; elle a seulement manqué son but. Dans tout cela, il n'y a
guère que des illusions perdues. La voix de 31"^ Nathan est un soprano aigu ,
qui n'a de vibration, de limpidité, de puissance que dans les notes élevées; le
médium sonne mal, et, pour les cordes basses, elles n'existent pas. Il en est,
sur ce point, absolument de 31""^ Nathan comme de Duprez, de l'élève comme
du maître. On prévoit, d'après cela, quels rudes effets de contraste résultent de
cette inégalité des registres. Ainsi , lorsque M^'" Nathan chante , il arrive sou-
vent que deux ou trois mesures se passent sans que vous l'entendiez; puis
tout à coup un son aigu vous frappe. Ce son a de la richesse et de l'ampleur,
je l'avoue; mais il a aussi le tort de vous saisir l'oreilie à l'improviste, et de
vous faire bondir d'étonnement. C'est surtout dans le finale du premier acte
de la Juive que le contraste dont nous parlons se produit avec un éclat singu-
lier, dans cette phrase que Rachel et le vieux juif chantent à tour de rôle,
chaque fois que le cortège cesse de défiler. Duprez fait de même de l'autre côté
du théâtre. Pendant cinq mesures, vous n'entendez que l'orchestre; puis
tout à coup une masse de sons vous arrive comme par une soupape. C'est là
un effet sinon agréable , du moins curieux , et qui rappelle aux vieillards qui
fréquentent l'Opéra les beaux jours de M. Lays dans Anacréon. M"^ Nathan
70 UEVUE DE PARIS.
ne manque pas de caractère dans la physionomie et d'expression dans la pan-
tomime ; elle dit avec chaleur et véhémence la partie dramatique du second
acte; malheureusement sa voix, qui, par un instinct bien naturel du reste,
semble tendre sans cesse vers ses belles cordes élevées , sa voix se trouve pres-
que toujours au-dessus du ton. Il est fâcheux que Duprez n'ait pu donner à
son élève plus de sûreté d'intonation qu'il n'en a lui-même. M"'' Nathan
chante haut comme son maître. On a beaucoup parlé aussi de l'agilité de
M"*" Nathan; en ce cas, pourquoi ne pas avoir débuté par Guilhmme TeH?En
choisissant la Juive, M"" Nathan obéissait-elle à quelque enthousiasme divin ,
ou bien ne cédait-elle pas plutôt au terrestre désir de flatter l'amour-propre de
M. Halévy, dont l'influence est, comme on le sait, toute puissante à l'Opéra?
Nous serions, pour notre part, assez enclins à le croire, d'autant plus que
nous n'avons pas surpris chez M"'' Nathan beaucoup plus d'inspiration reli-
gieuse et d'enthousiasme mosaïque qu'il n'y en avait cliez ÎM"'" Falcon.
Quoi qu'il en soit , le public de l'Opéra a dû entendre deux fois dans la même
semaine le chef-d'œuvre de M. Halévy. Deux fois en huit jours! c'est beau-
coup. Il faudrait maintenant se hâter de passer à quelques opéras catholiques,
ou tout au moins protestans, Robert le Diable ou les Huguenots, par exemple,
ou bien encore Guillaume Tell; tous y gagneraient. M"'' Nathan la pre-
mière, qui n'aurait plus dès-lors à lutter contre l'ennui profond et solennel
dont cette musique remplit la salle. La voix de Duprez s'altère; outre que son
intonation devient de jour en jour moins juste, il est impossible de ne pas être
frappé du travail excessif que lui coûte la simple émission du son. lin cher-
chant à diminuer, à force d'art , cette fatigue de son organe, Duprez exagère
son style, et son ampleur d'autrefois dégénère en emphase. C'est surtout dans
la scène de la pâque, au second acte de la Juive, que le pédantisme singulier
du grand chanteur atteint son plus haut degré. A le voir ainsi étendre les
bras pompeusement , enfler sa voix en s'écoutant lui-même avec une admi-
rable complaisance, on dirait qu'il se croit au Conservatoire, et prend les spec-
tateurs pour des élèves.
Que va faire l'administration en pareille circonstance? Les premiers succès
de M"'^^ Nathan n'ont point été assez brillans pour qu'on puisse songer à lais-
ser peser sur elle seule la responsabilité du répertoire; et c'est d'une toute
autre manière, on s'en souvient , que l'élève de Nourrit, M"'' Falcon, s'em-
para autrefois de la scène et du public à ses débuts; et M"*" Falcon avait
avec elle M""" Damoreau, aujourd'hui à l'Opéra-Comique, et M'"" Dorus. On
dit que M""' Stoltz, mécontente sans doute de la part qu'on lui fait dans
le répertoire, quitte l'Opéra, ce qui, soit dit en passant, n'est pas plus fait
pour réjouir les compositeurs que le public; car nous savons que Meyerbeer
avait conunencé à écrire dans les cordes basses de la voix de cette cantatrice
une partie assez importante, qu'il sera nécessairement obligé de refaire. A ors
qui vont se tourner maintenant les espérances de l'administration? Vers
M""' Rieux peut-être, une jeune fille venue aussi de IMarseille, et dont les
débuts doivent être fort brillans. Le i)ublic sait désormais à quoi s'en tenir sur
ces fastueuses promesses. On avait parlé de M"'' Loewe de Berlin; IM""' Loewe
est une grande cantatrice qui a fait ses preuves , toute jeune qu'elle est , et
dont l'engagement ne pourrait avoir que de magnifiques résultats pour l'Aca-
démie royale de Musique. Aujourd'hui que M"'' Falcon a perdu tout espoir
de recouvrer sa voix , ^I"*^ Loewe est la seule cantatrice qui puisse noblement
REVUE DE PARIS. 71
tenir le premier rôle dans une partition de M. Meyerbeer; mais M"'' Loewe, si
fêtée partout en Allemagne , si libre dans ses allures de prima donna , voudra-
t-elle entrer dans la hiérarchie de l'Opéra et reconnaître l'infaillibilité de
Duprez? Là est toute la question. En attendant, on produit IM"'^ Lebrun, qui
depuis tantôt six mois n'avait pas reparu , et que la gravité du temps fait sortir
de la retraite et du silence où le public aime tant à la voir s'enfermer, et Ton
répète un opéra de M. de Ruolz, la Vendetta, cette fameuse partition dont
l'auteur a retiré le premier rôle des mains de M'"" Dorus pour le confier à
M"'' ]Nathan. M. de Ruolz se recommande à l'intérêt du public de l'Opéra
par une partition de Lara , que personne en France ne connaît , et surtout par
l'amitié de l'auteur de la Juive. Après fa Vendetta de M. de Ruolz viendra
le Drapier de M. Halé\y.
Théâtre de la Renaissance. —Le yaiifrage de la Méduse, opéra en
quatre actes , paroles de ]\DL Cogniard frères , musique de j\OL de Flotteaux et
Pilati. — Je ne sache pas qu'il y ait au monde un sujet qui se prête moins que
celui-là à l'art du musicien et à la fantaisie du poète. Géricault , ce grand peintre,
mort à la fleur de l'âge et du génie , a fait le seul di'ame que pût inspirer un
semblable désastre; il l'a reproduit sur la toile. Savez-vous, en effet, un drame
plus terrible que ces hommes entassés sur un radeau , perdus dans l'immensité
des flots, rongés par la faim, brûlés par la soif, attendant depuis quinze jours
qu'une voile blanchisse à l'horizon ? Quel drame , je vous prie , le poète pourra-
t-il créer dans ce drame? Quel intérêt saura-t-il ajouter à cet intérêt? et quels
accens le musicien donnera-t-il à ces tortures qui n'ont pas un cri , à ces muettes
angoisses, à ces lèvres desséchées , à ces poitrines que la faim déchire et que la
soif embrase? Nous n'avons pas besoin du musicien et du poète pour nous
exprimer ces douleurs : elles se racontent assez énergiquement elles-mêmes.
Voyez ces cadavres livides , ces visages flétris , ces regards ardens où s'est ré-
fugié un reste de vie; est-il besoin de chant et de paroles pour nous raconter
ce lamentable poème, que la faim et la soif ont écrit sur toutes ces figures?
Non certes, et cela est si \Tai, que dans le drame de MM. Cogniard, dans la
musique de 3IM. de Flotteaux et Pilati , nous n'avons pas entendu de musique,
et nous n'avons vu qu'un seul drame, le tableau de Géricault. Mais quel drame,
celui-là , et qu'il a bien remué tous les cœurs !
Nous serons brefs dans notre analyse. Au premier acte, le départ. Le vent
enfle la voile ; le port retentit de cris d'adieux ; les mains amies se cherchent ;
les fils embrassent leurs mères , les amans leurs fiancées ; le canon tonne; adieu
la France ! Au deuxième acte, en pleine mer, sous l'équateur. Le ciel est pur,
la mer est belle. L'équipage s'amuse au baptême du tropique, ce baptême
dont la littérature maritime a si étrangement abusé. Tout ceci forme un ta-
bleau assez joyeux et passablement animé. Mais voilà qu'un cri d'alarme re-
tentit au milieu de toute cette joie ! le bâtiment est près de toucher un banc de
rescifs. A ce cri, les mousses grimpent aux cordages, le capitaine saisit son
porte-voix et commande la manœuvre; chacun est à son poste; mais , vains
efforts! le navire a touché : il craque, s'entr'ouvre et s'abîme. Au troisième
acte , le plus beau spectacle que nous ayons encore vu au théâtre , la plus mer-
veilleuse chose qu'ait produite jusqu'à ce jour l'art du machiniste et du déco-
rateur. A l'heure où nous écrivons, quoiqu'une nuit ait passé sur nos impres-
sions, nous en sommes encore tout ému. C'est bien la toile de Géricault, mais
vivante, en chair et en os. L'illusion est si près de la réalité, qu'au lever du
7â REVUE DE PARIS.
rideau, l'effroi et la terreur ont un instant paralysé, dans la salle , l'admira-
tion et renthousiasine. C'est la nier, immense, infinie. lies étoiles luisent au
ciel; la lune, qui éparpille les nuages, argenté la cime des vagues. Rien que
la mer et le ciel : seulement, dans cette immensité, un radeau chargé de
mourans et de cadavres, dont les membres raidis trempent dans l'onde
amère. La lame est forte; le vent siffle; à chaque instant le radeau menace de
s'enfoncer dans l'abîme.
En présence de ce grand désastre , devant cette mer écumante , en face de
cette lente agonie, qui se préoccupe, je vous le demande, des paroles de
MM. Cogniard frères, de la musique de MINI, de Flotteaux et Pilati? Ne nous
suffit-il pas de lavoir, de la toucher du doigt, cette immense infortune? Est-il
donc besoin de l'entendre , et pensez- vous que tout ceci ne parle pas assez haut?
Et quelle musique , dites-moi , fût-elle de Meyerbeer ou de Rossini , pourrait
lutter contre cette solennelle harmonie des vents déchaînés et des flots mugis-
sans? Encore une fois, de semblables catastrophes ne sont pas du ressort de
l'art dramatique et musical, et nous regrettons sincèrement que M. de Flot-
teaux ait choisi un pareil sujet pour inaugurer son talent sur la scène. Quant
au drame imaginé par MM. Cogniard frères, nous ne saurions qu'en dire;
d'ailleurs, il serait moins mauvais qu'il n'en vaudrait pas mieux. Au milieu
des applaudissemens frénétiques qui l'ont couvert, il nous a été impossible
de saisir le nom du décorateur : c'est le seul que nous aimerions à citer.
Disons toutefois que quelques motifs gracieux ont été applaudis au premier et
au second acte , et que M. de Flotteaux , tout en ne réalisant pas les espérances
que ses amis et ses succès de salon avaient fait concevoir, a cependant obtenu
une espèce de triomphe qui est bien loin de ressembler à une chute. La musique
du quatrième acte n'est pas non plus sans quelque facilité , ni sans quelque
grâce. Ce quatrième acte est bien d'ailleurs la plus détestable invention qui se
puisse voir au théâtre, et il faut que MM. Cogniard frères soient bien osés pour
venir, après ce troisième acte, si plein d'émotions et de terreurs, suspendre
des guirlandes de roses à l'église du hameau, jouer de la cornemuse, et nous
servir du fromage à la crème.
Nous ne terminerons pas sans rendre à César ce qui appartient à César. Voici
tantôt un mois que le ^laufrmje de la Méduse a été représenté au tliéâtre de
l'Ambigu-Comique, où tous les soirs il attire une foule nombreuse. On ne parle
pas mieux dans ce naufrage que dans celui de la Renaissance; mais, du moins,
on n'y chante pas. Les décorations de l'Ambigu-Comique ne le cèdent en rien
à celles de la pièce nouvelle, et si la scène du radeau est d'un plus bel en-
semble au théâtre de la Renaissance, il est juste de dire qu'à l'Ambigu elle est
plus riche de détails.
— Le théâtre des Variétés a donné un vaudeville en deux actes , intitulé Ge-
neviève la Blonde. C'est un rôle créé tout exprès pour les blonds cheveux de
M"'' Louise Mayer. Cette pièce n'a de commun que le titre avec le roman de
M. Karr, qui est un livre plein d'esprit.
— Au Vaudeville, nous avons eu /a Famille des Hlanc in i , drame en trois
actes, de M. Ancelot. Ce drame n'a de commun que le sujet avec un roman de
M""" Reybaud , le Château de Saint-Germain , qui est m\ livre plein de talent.
F. B0NN4TBT:.
UN REGARD.
Si le plus solide argument contre l'athéisme consiste dans la
croyance universelle des peuples de tous les temps en la divinité,
n'avons-nous pas les mêmes raisons de croire au monde fantastique?
Comment se fait-ilqu'il n'y ait pas une nation , pas une province , qui
ne possède des traditions populaires où le surnaturel joue un grand
rôle? Pourquoi, dès que la conversation roule sur ce sujet, chacun
a-t-il quelque histoire à conter, soit un pressentiment, soit une ap-
parition, un rêve prophétique ou quelque autre fait merveilleux
arrivé à lui-même, à un ami ou à un parent? Qui aurait pu inventer
ce monde en dehors de la vie positive , s'il n'était pas? Qui en a mis
l'instinct et la crainte dans tous les esprits? Pour moi, il me semble
que c'était une chose aussi impossible à imaginer qu'un sixième
sens. Dans ce que nous appelons réalité , on trouve déjà tant de mys-
tères! Est-il vraisemblable que la nature se soit joué de nous au point
de nous donner le sentiment de ce qui n'existe pas?
Ce qu'on va Ure me fut raconté un soir de cet hiver. Nous étions
plusieurs jeunes gens , étendus devant un grand feu dans une dispo-
sition d'esprit mélancolique, un lendemain de carnaval. Nous par-
lions de mariage , comme font souvent les garçons dans les momens
où la bourse est vide, le fournisseur importun et la tête fatiguée.
— Je gage bien, nous dit le jeune comte de S. .. , que jamais mariage
ne fut rompu d'une manière plus bizarre que celui que j'ai manqué
l'année dernière. Apprenez qu'un revenant est sorti de la tombe pour
s'opposer à mon établissement.
TOME VI. JUIN. 6
74 REVUE DE PARIS.
— Un revenant! s'écrièrent les assistans, et tu ne nous a pas en-
core dit cela!
— L'aventure m'avait laissé une impression si triste , que je n'osais
pas vous en parler; mais, aujourd'hui, je vais en essayer le récit.
— Tu as la parole.
— Je me trouvais, au mois de septembre dernier, reprit le comte
de S..., dans une maison de campagne à Savigny-sur-Bray, près de
Vendôme. J'étais venu là pour embrasser une grand'tante et manger
du raisin. Je songeais déjà au retour, lorsque ma vieille tante me fit
appeler dans sa chambre, et me tint le discours suivant :
— Il faut que je vous apprenne, mon cher neveu, pourquoi je vous ai
prié de venir passer une semaine avec moi. Je désire vous marier. Vous
n'ignorez pas que nous avons, à dix lieues d'ici , une cousine, veuve
depuis six ans, jeune et belle , et qui jouit d'une fortune considérable.
J'ai jeté les yeux sur elle, et je veux vous la donner pour femme.
— La marquise de S..., m'écriai-je ! Il a couru, sur cette femme, des
bruits étranges. On ne parlait d'elle qu'à mots couverts autour de moi ,
et jamais mon père ne prononçait son nom qu'en fronçant le sourcil.
— Vous allez en savoir la raison. La marquise était d'une très
bonne famille de ce pays. Elle avait, dès l'âge de quinze ans, une
inclination pour un gentilhomme de ses voisins, mais son père ne
voulut point donner les mains à cette alliance. On fit voyager le jeune
homme en Italie, et pendant ce temps-là on maria la demoiselle à
notre vieux cousin , le marquis de S.... Si votre mère vous a parlé du
marquis , elle vous aura dit que c'était un homme d'une humeur ty-
rannique et d'une violence extrême. On l'a faussement accusé d'avoir
tué un de ses gens dans un moment de colère; mais s'il ne l'a pas
fait, il en était capable. Sa jeune femme vécut avec lui en bonne in-
telligence pendant six mois. Au bout de ce temps , le gentilhomme
qu'elle avait aimé revint de ses voyages ; il noua , je ne sais comment,
un commerce de lettres avec elle. Ces lettres tombèrent dans les
mains du marquis, et quoique l'innocence de la jeune dame fût dé-
montrée par la correspondance même , notre vieux cousin entra dans
un accès de fureur si terrible , qu'il en devint malade. Une jaunisse
gangreneuse l'emporta en huit jours. Il rendit l'ame en accablant sa
femme de malédictions. La plupart des gens ne veulent plus voir dans
la marquise qu'une personne qui a causé la mort de son mari. Ce-
pendant, tout le monde sait bien ici que ses torts n'étaient pas
grands. J'ai surveillé la jeune dame depuis cinq ans avec soin. Sa
conduite a été sans reproche; elle n'a point revu celui qu'elle avait
REVUE DE PARIS. TS
aimé. Elle vit retirée dans son château de S..., consacrant les plus
belles années de sa jeunesse à élever un fils dont son mari l'a laissée
enceinte. Moi seule, dans la famille, j'ai conservé des relations avec
elle , et puisque je souhaite l'avoir pour ma nièce, vous devez penser
qu'elle est digne de vous. Voici, du reste, quelques-unes des lettres
qu'elle m'a écrites. Lisez-les et jugez par vous-même de son esprit
et de sa douceur de caractère. Faites ensuite vos réflexions, et si
vous n'éprouvez aucune répugnance , j'enverrai un exprès à S... pour
annoncer à la marquise votre prochaine visite.
Ma vieille tante me remit un paquet de lettres dont quelques-unes
étaient de fraîche date. J'eus bientôt acquis la certitude que la dame
avait , en effet, un esprit doux et enjoué qui ne pouvait manquer de
me plaire. J'appris encore qu'elle était grande et bien faite; que ses
yeux bleus étaient fort expressifs , ses cheveux d'un blond magni-
fique, et ses mains d'une beauté remarquable. Je donnai mon consen-
tement à l'envoi du courrier. Un garçon de ferme enfourcha aussitôt
un cheval pour aller au château de S.... îs'ous étions à déjeuner le
lendemain quand revint notre exprès. Il était porteur d'une lettre
pour ma vieille tante et d'un billet à mon adresse.
« Monsieur et cher cousin, me disait-on, je ne me serais pas fâchée
si vous étiez venu si près de moi sans me faire une visite; mais ce
sera pour moi un grand plaisir que de vous recevoir. Vous le com-
prendrez en songeant que depuis bien long-temps je n'ai pas vu un
visage de la famille. Venez me parler de ce pays fabuleux qu'on
nomme Paris, et ne vous scandalisez pas si je vous semble provin-
ciale. Nous avons ici des chiens et du gibier à votre service. Je vous
présenterai mon fils, qui est un beau garçon de cinq ans, l'espoir de
sa mère. Nous ne recevons pas de journaux politiques, mais j'ai un
piano d'Érard et les mélodies de Schubert. J'envoie une carriole vous
attendre à Saint-Calais. a Votre affectionnée cousine,
Marie de S.... »
— Vous voyez, dit ma vieille tante, que la jeune veuve ne de-
mande qu'à s'égayer. J'ai fait ce qui était en mon pouvoir; le reste
vous regarde. Vous êtes assez beau cavalier pour plaire à une recluse
si l'envie vous en vient. Quant aux arrangemens de fortune , je m'en
chargerai. Il faut partir à l'instant môme.
J'embrassai ma vieille tante en lui promettant de repasser par Sa-
vigny à mon retour, et je montai à cheval. A sept heures du soir,
j'étais à Saint-Calais. Il restait encore deux grandes lieues à faire
6.
76 REVUE DE PARIS.
pour gagner le château de S.... Le garde-chasse Benoit m'ouvrit la
carriole et nous nous enfonçâmes par un chemin de traverse dans les
sombres bois de sapins dont cette partie du Maine est couverte.
— Êtes-Yous dans la maison de M"'' de S... depuis long-temps?
demandai-je au garde-chasse.
— Il y a plus de quinze ans, répondit-il. J'étais valel de chambre
de M. le marquis.
— Vous avez donc été témoin de la mort de mon cousin?
— Oui, monsieur. C'est une diable d'histoire. M. le marquis était
bien portant un matin. Il avait fait sa partie de chasse et mangé de
bon appétit. Tout d'un coup, nous l'avons entendu se disputer avec
M"^ la marquise, et quand j'ai reconnu sa mauvaise voix, j'ai dit en
moi-même : Ça va tourner mal pour l'un ou pour l'autre. Au bout
d'une heure, le pauvre homme était devenu jaune comme un citron.
La bile lui avait passé dans le sang. Il ne s'en est pas relevé ; mais
quelle vie nous avons menée pendant sa maladie ! C'était un rude
homme que M. le marquis. Un jour il me mit son fusil sur l'estomac
en me menaçant de tirer, parce que j'avais la bêtise de le contredire.
Heureusement je me tus à propos. Ce soir-là, en se couchant, il me
donna trois louis : Tiens , imbécile , me dit-il , une autre fois ne t'avise
pas de me tenir tête.
— Vous disiez que pendant sa maladie....
— Je vous disais donc , monsieur , que , dans ses derniers jours ,
M. le marquis avait des idées extraordinaires. Il faut avouer aussi
qu'il se passait des choses étonnantes dans la maison. Il y avait dans
ce temps-là un grand cyprès devant le château où une dizaine de
chouettes s'en vinrent beugler toute une nuit. Notre maître nous
commanda de tirer des coups de fusil dans cet arbre; mais ces chiens
d'animaux se plantèrent sur le toit, et on entendait leur ramage par
les cheminées. C'était fièrement lugubre. Ils y ont chanté jusqu'à
l'accès qui a emporté monsieur.
— Madame la marquise a-t-elle pleuré son mari?
— Elle l'a soigné jusqu'au dernier moment comme un vrai ange,
et ce n'était pas agréable , car M. le marquis lui disait des injures. Il
a même été jusqu'à lui jeter sa sonnette de nuit à la tête. Il faisait
des yeux si atroces que je ne les oublierai de ma vie. La femme du
fermier, qui était grosse de son troisième, en a reçu un regard.
— Comment , un regard !
— Oui , monsieur. Elle est accouchée huit mois après d'un enfant
qui avait une tête d'animal.
REVUE DE PARIS. 77
— Vous me faites un conte , Benoît.
— C'est la vérité , monsieur. La preuve, c'est que le médecin lui-
même appelait cela un bec de lièvre.
— Le bec de lièvre est une difformité à laquelle les regards ne font
rien.
— Qu'est-ce qu'on en sait? Moi je soutiens que la femme du fer-
mier avait reçu un regard de monsieur. J'ai vu le moment. Notre
maîtresse a un fier bonheur d'avoir fait un garçon beau comme un
astre; mais jusqu'à ce qu'il ait vingt ans, je ne serai pas tranquille.
Je crains bien qu'il ne lui pousse un sixième doigt ou une bosse au
dos. Le pire de l'affaire, c'est que M. le marquis est mort sans vouloir se
confesser, de manière que le diable a mis le pied dans le château, et
depuis ce temps-là il y revient tous les ans faire quelque fredaine.
— Oui-dà! et quelles sont ces fredaines?
— Il ne faut pas avoir l'air d'en rire. L'année dernière, c'était
dans la cuisine qu'il venait. Le feu a pris quatre fois dans la cheminée
sans qu'on pût cependant y trouver un brin de suie. Cette année,
c'était dans l'écurie que se faisait le sabbat. Nous avions un cheval
possédé qui ne voulait aller ni à la voiture ni à la selle. On ne pou-
vait pas l'approcher. Jamais on ne lui donnait un coup d'étrillé, et
tous les matins on le trouvait bien propre et bien peigné, ce qui prouve
qu'un lutin venait le panser la nuit.
— C'est évident. Et comment avez-vous chassé le lutin?
— Par un moyen connu. Vous savez que le diable est obligé de
replacer les choses en ordre avant de s'en aller. Un soir, nous avons
mis sur le bord du râtelier un panier plein de chenevis. Le coup n'a
pas manqué. Le diable a jeté le panier par terre; il s'est tant ennuyé
à ramasser chaque grain de chenevis pour le poser comme il était,
que ça l'a dégoûté. Il n'est plus revenu.
— Et le cheval s'est-il dépossédé?
— C'est la bête que vous voyez à cette carriole. Il n'y en a pas une
plus tranquille dans le canton.
Benoît me raconta encore d'autres fredaines du diable, et sa pro-
fonde crédulité finit par agir sur mon esprit. La lumière pâle de la lune
glissait à travers les branches des sapins sans parvenir jusqu'à terre.
La voilure roulait sans bruit sur un sable gris et fin comme de la cen-
dre. Des colonnes de fumée noire s'élevaient des charbonnières et
prenaient lentement des formes bizarres. Ce pays désert avait une
apparence sauvage et diabolique. Je m'enveloppai dans mon manteau
jusqu'aux yeux et je laissai tomber la conversation. Nous arrivâmes.
78 REVUE DE PARIS.
après une heure et demie de route, en face d'une grille ouverte ;
j'aperçus le château à l'extrémité d'une cour immense garnie d'herbe
rampante. Le silence le plus morne régnait dans ce manoir.
Le château de S... est une construction du xiv^ siècle , ornée de
tourelles et de donjons. A l'exception d'une aile seulement, qui est
en pierres de taille , les bâtimens ont cette couleur de terre brûlée
des briques dites romaines. Les arbres séculaires d'une garenne fort
belle touchaient aux murailles , et des branches énormes s'étaient
même allongées jusqu'aux fenêtres de l'une des tourelles.
Un domestique arriva sur le perron , une lumière à la main , pour
m'introduire dans le château. Je traversai une succession de pièces,
dont pas une n'était de niveau avec la précédente. On sentait par-
tout cette odeur fraîche que les pierres et l'éloignement du plein air
donnent aux caves ou aux églises. Nous nous arrêtâmes enfin dans
un immense salon lambrissé en bois noir et garni de meubles an-
ciens. ÎS^os ombres projetées au loin sur les murailles avaient une
apparence gigantesque.
— Je ne m'étonne plus , pensais-je , que la superstition habite ce
logis. Si j'y demeurais longtemps, j'en viendrais bientôt à croire aux
regards et aux lutins.
Le domestique frappa du doigt sur une porte basse, puis il m'an-
nonça. Je me trouvai alors comme transporté dans un autre séjour. Le
petit salon où se tenait la marquise était fraîchement décoré , tendu
en soie verte, et muni d'un tapis épais. Un feu brillant et deux grandes
lampes éclairaient l'appartement. La marquise fit quelques pas au-
devant de moi. Sa voix me parut une musique charmante.
— Soyez le bien venu, monsieur, dit la jeune veuve.
— Il me semble, madame, que vous m'appelez votre cher cousin
dans le billet de ce matin ?
— Pardon , mon cher cousin, je mettrai volontiers la cérémonie de
côté. Vous êtes ici sur une terre hospitalière, puisque vous en portez
le nom; mais permettez , avant tout, que je demande le souper; le
voyage et le froid de la nuit vous ont donné, j'espère , de l'appétit.
— Un appétit barbare, ma chère cousine.
— Nous ferons donc connaissance à table.
La marquise sonna. On apporta devant la cheminée une table où
six personnes eussent été à l'aise , et sur laquelle étaient servis des
mets de campagne avec la profusion usitée en province.
— Commencez par apaiser votre faim, reprit mon hôtesse; le temps
n'est pas ce qui nous manquera, et la conversation n'a rien qui presse.
RETUE DE PARIS. 19
Je m'emparai d'un poulet et d'une bouteille de Bordeaux , auxquels
je fis honneur. Cette occupation ne m'empêcha point de remarquer
la jolie figure, l'air ouvert et gracieux , et les manières excellentes de
la marquise. II n'était pas besoin de m'y reprendre à deux fois pour
m'assurer que sa personne me plaisait extrêmement. Elle paraissait
avoir vingt ans au plus , quoiqu'elle en eût vingt-quatre, et jouissait
de tout ce que la santé, l'embonpoint et la vie régulière peuvent
ajouter aux charmes d'une jeune femme déjà belle.
— Il faut , me dit-elle en souriant , que je vous ôte de l'esprit
une inquiétude que vous avez certainement. Vous êtes venu me voir
pour rerapUr un devoir de famille, parce qu'il eût été mal de passer
si près de S... sans me rendre une visite. A présent que vous êtes
en règle, ne vous faites aucun scrupule de partir aussitôt que l'envie
vous en prendra. Je ne suis pas susceptible, quoique provinciale , et
je conçois très bien qu'un jeune homme regarde comme du temps
perdu celui qu'il passe dans un vieux château, Non seulement je ne
veux pas vous retenir, mais je vous saurais mauvais gré de vous con-
traindre ; ainsi ne vous demandez pas sous quel prétexte vous sor-
tirez d'ici.
— L'inquiétude que vous me supposez, répondis-je, est si loin
de ma pensée, que dans l'instant je songeais avec plaisir au calme et
au bien-être qu'on goûte ici , près de vous. Si cela dure, c'est vous
qui serez obligée de me renvoyer.
— Et que deviendront l'Opéra , les bals , les concerts et la vie
animée de Paris , si vous tournez ainsi au campagnard ?
— Je ne m'en embarrasse guère. J'ai pour règle de conduite de
rester le plus longtemps possible là où je me trouve bien , et je
prévois que le séjour de S... me plaira. Je vous rends donc votre
avertissement . en vous priant de me congédier lorsque vous aurez
assez de ma présence.
— C'est vous tirer d'affaire galamment. Nous verrons dans trois ou
quatre jours où vous en serez. Si vous allez jusqu'à la huitaine sans
avoir le mal du pays , je me tiendrai pour fort honorée. Je vous avertis
encore d'une chose, c'est que vous me divertirez beaucoup en me di-
sant tout ce qui choquera vos yeux parisiens dans nos usages de pro-
vince. Je m'en amuserai en m'instruisant.
— Jusqu'à présent je n'ai rien vu ici dont le coup d'œil d'une élé-
gante pût s'effaroucher.
— Nous avons cependant les heures des repas qui diffèrent ; le dîner
à trois heures et le souper à neuf. Cela doit vous sembler patriarcal.
80 REVUE DE PARIS.
— Point du tout. Prenez garde plutôt que je ne finisse par trouver
du provincial dans l'idée qu'un Parisien doive se choquer de toutes
les habitudes de la vie de campagne.
— Ah! je suis prise, s'écria la marquise en riant. J'ai cru en effet
que vous verriez dans tout cela des affaires capitales. Afin de réparer
ma faute , je me hâte de vous dire que je suis une vraie Parisienne par
la manie de veiller jusqu'à une heure après minuit. Pour une femme
qui n'a ni voisins ni compagnie, c'est assez méritoire.
— Je vous en félicite. Ce que je craignais le plus était justement
de me coucher de bonne heure.
Quand on eut enlevé la table , nous causâmes longuement au coin
du feu. La marquise se plaignit à moi de l'abandon où ma famille
l'avait laissée; mais avec mesure et sans amertume. Je m'empressai
de lui dire que je ne partageais aucune des préventions qu'on pouvait
avoir contre elle et que je ferais tout au monde pour les détruire; puis
la conversation retourna d'elle-même sur un terrain plus agréable.
Un piano était ouvert dans un coin. Je priai la marquise de faire un
peu de musique. Elle joua d'une manière fort satisfaisante les der-
nières valses de Strauss et chanta quelques mélodies allemandes, avec
plus de goût que je n'osais l'espérer. Notre parenté, quoique fort éloi-
gnée, jointe à son enjouement naturel et au plaisir qu'elle trouvait à
voir une interruption dans son isolement, avaient brisé la glace. Ce-
pendant , comme nous nous connaissions depuis à peine deux heures ,
nous étions balancés entre un reste de cérémonie et l'intimité qui ten-
dait à s'établir. La singularité même de cette position avait son prix.
Tandis que la belle veuve était au piano, je m'abandonnai com-
plaisamment à la pensée d'entrer en possession de sa personne et de
sa fortune par le mariage. Il me sembla que ma vieille tante avait
reçu d'en haut une inspiration providentielle qui devait décider de
mon sort. Je me créais en imagination une existence paisible et con-
jugale. Nous passions l'hiver à Paris et la belle saison dans ce vieux
manoir. Les six mois de solitude par an ne m'effrayaient point, et je
voyais dans l'avenir une chaîne sans fin d'heureux jours. Quand la
marquise revint s'asseoir en face de moi, soit qu'elle fût intimidée
ou qu'elle devinât ce qui se passait dans mon esprit, je m'aperçus
qu'elle rougissait. Sans doute elle comprit à mes regards qu'elle n'a-
vait pas à redouter mes critiques pour son talent sur le piano; mais
(ille en devint plus rouge encore et demeura silencieuse. C'était , selon
toute vraisemblance, dans l'instant même où j'éprouvais le désir de
lui plaire, qu'elle réfléchissait aux dangers d'un tête à tête de huit
REVUE DE PARIS. 81
jours avec un homme à qui la parenté ne pouvait donner que des
armes sans être un sujet de scrupules.
Une femme en costume de paysanne mit fin à notre embarras , en
ouvrant la porte brusquement.
— Qu'y a-t-il , nourrice? demanda la marquise. Comment êtes-vous
débouta cette heure?
— Je viens vous chercher, madame , dit la paysanne. Voilà ce qui
arrive : M. Arthur a fait un rêve, tout éveillé.
— Vous êtes folle , nourrice.
— Non, madame. Ce pauvre petit est tout en larmes. Je n'oserais
pas vous dire ce qu'il a vu; mais c'est bien cela, madame.
— C'est bien cela! quoi donc?
— Il a vu son père , M. le marquis.
— Taisez-vous, nourrice! Si j'apprends que vous fassiez à mon fils
des contes de revenant, je vous chasserai.
— Dieu me préserve de vouloir lui faire peur, à ce cher enfant ! Je
ne lui ai jamais parlé de monsieur.
— Mon cousin , me dit la marquise avec agitation , permettez que
j'aille donner le coup d'œil d'une mère.
La belle veuve sortit un moment et revint bientôt, tenant son en-
fant entre ses bras.
— Ne pleurez plus, Arthur, lui disait-elle; voilà votre cousin qui va
se moquer de vous, si vous avez peur des fantômes.
— Comment ! dis-je à l'enfant, un si grand garçon croit aux fantômes !
allons donc! c'est bon pour les petites filles. Il n'y a pas de fantômes,
mon ami. Si vous en voyez un, appelez-moi; je lui tordrai le cou.
— Ce n'est pas un fantôme que j'ai vu, dit l'enfant. Je sais bien
comment sont les fantômes , ils sont habillés avec des draps blancs ;
j'ai vu un vrai homme.
— Un vrai homme ! repris-je. Eh bien ! il n'y a pas de quoi pleurer ;
cet homme ne vous mangera pas ; je me charge de le jeter par la
fenêtre , moi qui vous parle.
— Entendez-vous, Arthur? dit la mère; votre cousin jettera
l'homme par la fenêtre.
L'enfant se mit à sourire à travers ses larmes, et me tendit les
bras. Je le posai sur mes genoux.
— Voyons, lui dis-je, quel est cet homme que vous avez vu?
— C'est un vieux, reprit l'enfant. Il s'est mis debout au pied do
mon lit et il m'a fait des grimaces; il avait des yeux qui brillaient; il
tenait dans sa main une sonnette et il voulait me la jeter à la tête.
— Une sonnette! s'écria la marquise. Voilà qui est singulier.
82 REVUE DE PARIS.
— Oui, une sonnette, répéta l'enfant. Je n'entendais pas ce qu'il
disait, mais je voyais bien qu'il voulait me gronder et me battre.
— Et comment était sa figure?
— II avait un nez recourbé , une grande bouche , des petits cheveux
gris , un air en colère et la peau toute jaune.
Je me rappelai aussitôt la maladie du marquis.
— Il était, poursuivit l'enfant, dans une grande robe rouge avec
un collet noir.
— C'est lui ! murmura la mère.
Nous nous regardâmes avec stupéfaction.
— Pour empêcher cette vision de revenir, dis-je à la marquise, il
faut tenir votre enfant auprès de vous.
— C'est ce que je ferai. Venez , Arthur ; je vais vous coucher dans
mon lit, et j'espère que vous n'aurez pas peur à côté de moi.
— Je n'aurai pas peur si vous ne laissez pas entrer le vieux.
La jeune mère porta l'enfant dans sa chambre à coucher dont elle
laissa la porte ouverte.
— Vous m'excuserez, monsieur, dit-elle en rentrant, si je ne vous
tiens pas compagnie plus long-temps. Cette vision de mon fils me
trouble extrêmement.
— J'en sais la raison, madame. Vous avez cru reconnaître dans le
portrait que vous a fait votre enfant...
— C'était d'une épouvantable exactitude.
— Il est possible qu'une impression vive reçue pendant votre gros-
sesse ait gravé cette image dans une cervelle à peine formée. Ce n'est
là qu'un phénomène de physiologie.
— Les regards ne sont donc pas une superstition populaire?
— II faut bien le croire, puisqu'en voici un exemple; je ne vois
d'ailleurs rien de surnaturel dans tout cela.
— Mais pourquoi est-ce arrivé aujourd'hui, ce soir?...
La marquise leva sur moi des yeux effrayés où je lus clairement le
reste de sa pensée. Elle allait ajouter:
— Dans le moment où vous alliez peut-être me parler d'amour et
de mariage.
— Je ne crois pas, lui dis-je, que les morts s'irritent de la visite
'*' d'un cousin, ni que l'envie leur prenne de sortir du tombeau pour
me chasser de votre maison. Vous êtes chez vous, et libre de me
recevoir; je compterais sur votre force de caractère pour repousser
cette tyrannie. Le vieux jaloux de l'autre monde ferait mieux de
s'adresser à moi plutôt ([u'à un faible enfant.
— C'est à moi qu'il en veut.
REVUE DE PARIS. SES
— Ne prenez pas au sérieux ce que je vous dis, ma cousine. Parce
que votre enfant a fait un mauvais rêve , il ne s'ensuit pas que l'ame
de votre mari soit revenue ce soir dans votre maison. Certes, cette
ame trépassée n'a pas à se plaindre de vous ; voilà cinq ans que vous
demeurez dans la retraite. La providence ne doit pas vouloir qu'à
votre âge et belle comme vous êtes, vous viviez dans un éternel veu-
vage; elle ne souffrira pas que ce vieillard qu'elle a renvoyé à la terre
en sorte pour vous tourmenter. Les droits conjugaux et paternels sont
rompus par la mort ; puisque l'étrange incident qui vient de se passer
nous a mis sur ce sujet, je vous dirai toute ma pensée : Depuis le
premier instant que je vous ai vue , je songe au bonheur de remplacer
le mari que vous avez perdu.
— N'en doutez pas alors , s'écria la marquise, c'est là ce qui a rap-
pelé son ame irritée. Cet homme-là m'a aimée avec un emportement
incroyable; s'il est vrai que les morts puissent se mêler encore des
choses de ce monde, nous allons le savoir, car, je vous le jure, jamais
ame défunte n'a eu plus d'envie de briser ses liens que celle-ci.
— Eh bien! nous allons le savoir. Je mets votre mari au défi; ne
vous pressez pas , je vous prie, de croire aux revenans. Ma cause est
juste d'ailleurs; mes intentions sont loyales; le ciel est pour moi. Ma
cousine , je vous demande formellement votre main.
— Vous me faites frémir avec vos badinages.
— Je ne badine pas , et s'il faut tout vous dire, ma vieille tante
n'attend que mon autorisation pour vous supplier de devenir sa
nièce. Je n'exige pas une réponse aujourd'hui ; dites-moi seulement
qu'un second mariage n'est pas impossible pour vous , et plus tard ,
quand le revenant de ce soir sera rentré dans sa tombe, et que vous
me connaîtrez davantage....
— Monsieur, un galant homme a toujours bonne grâce à faire une
demande comme celle que vous m'adressez. Je suis trop troublée dans
ce moment pour vous répondre. Demain nous verrons où en seront
les choses. Le rêve de mon fils n'aura pas, j'espère, de suites fâ-
cheuses. Je dois vous avouer pourtant que je n'hésiterais pas à me
condamner à un veuvage éternel, si je croyais mettre sa vie en
danger par un second mariage.
— La nature voit toujours d'un bon œil le mariage d'une jolie femme.
Elle ne laissera pas bouleverser ses lois en cette occasion. A demain,
madame; dormez paisible. Le revenant a servi mes intérêts en m'épar-
gnant l'embarras de la première déclaration; s'il daigne m'apparaître
cette nuit , je lui ferai entendre raison en lui parlant avec politesse.
84 REVUE DE PARIS.
Je baisai respectueusement la main de la marquise , et je gagnai
la chambre qu'on me destinait, sous, la conduite du garde-chasse.
— Si c'était moi qui l'eusse vu , disait Benoît , on m'appellerait
imbécile ; mais la vérité sort de la bouche des enfans. // est dans la
maison , pour sûr.
— De qui parlez-vous? demandai-je.
— De monsieur le marquis. Il rôde par ici , j'en réponds.
— Priez-le de venir me parler si vous le rencontrez , Benoît.
— Je le ferais tout de même. Il m'aimait assez , monsieur le mar-
quis ; je n'en aurais pas peur.
Nous montions par un large escalier de pierre , dont j'admirais la
construction , lorsque Benoît s'arrêta d'un air effrayé.
— Entendez-vous ? me dit-il.
— Quoi donc?
— La chouette qui chantait le jour de la mort de monsieur.
— J'entends une chouette : mais écoutez-la bien , Benoît, et vous
reconnaîtrez que ce n'est pas celle qui chantait le jour où mourut
mon vieux cousin.
— C'est égal , il est dans la maison.
Lorsque nous entrâmes dans ma chambre, la fenêtre s'ouvrit
d'elle-même à grand bruit.
— Tenez! s'écria Benoît , le voilà qui vient de s'envoler. Il était ici.
— Vous ne voyez pas que c'est le vent , et que vous avez fait un
courant d'air en ouvrant la porte ?
— Le vent ! une autre chouette ! murmura Benoît ; c'est toujours
facile d'arranger les choses. Moi , je sais à quoi m'en tenir. Voici
votre malle , votre manteau et toutes vos affaires. Je m'en vais faire
le tour du parc avec mon fusil.
Quand le garde-chasse fut parti, je m'assis dans un antique fau-
teuil pour rêver aux évènemens de cette soirée. J'étais forcé de con-
venir que la vision du fils de la marquise avait quelque chose de pro-
fondément mystérieux dont mon incrédulité ne pouvait triompher.
L'enfant n'avait jamais connu son père, et il venait d'en donner une
description si exacte que la marquise elle-même en avait pâU de
terreur. Que ce fût une impression transmise par la mère, ou que le
défunt eût échappé à la tombe pour un instant, le fait n'en était pas
moins aussi bizarre qu'impossible à nier. Au milieu de ces réflexions,
les charmes de la jeune veuve me revenaient à l'esprit, et je sentais
ces premiers frissons de l'amour naissant qu'on prendrait volontiers
pour une influence surnaturelle , si chacun n'avait pas éprouvé cette
REVUE DE PARIS. 85
fièvre une fois au moins dans sa vie. Plus le désir de plaire est vif,
plus on croit aisément aux difficultés.
— S'il est vrai , pensais-je , que ce vieux trépassé vienne se placer
entre sa veuve et moi , il est certain qu'il peut réussir à empêcher
mon mariage. Peut-être vais-je apprendre à mes dépens ce dont les
morts sont capables.
J'aurais donné tout au monde pour être tiré d'incertitude. Cepen-
dant la raison reprenant le dessus par momens, je me figurais que le
hasard pouvait avoir organisé ce concours de circonstances. L'imagi-
nation d'une jeune femme enfermée depuis cinq ans dans ce château
pouvait bien avoir mis de la complaisance à reconnaître ce mari dont
elle osait à peine se croire débarrassée. Quant au témoignage de la
nourrice , il n'avait aucune valeur. Le jour du lendemain ramènerait
sans doute au bon sens ces têtes exaltées. L'enfant lui-même s'était
peut-être amusé à mentir pour obtenir d'être conduit à sa mère. Tout
cela ne supportait pas un examen sérieux et ne valait pas la peine
d'être mis en ligne de compte dans mes projets.
— Non, dis-je tout haut, mon cher cousin le marquis de S... ne
reviendra pas se montrer à son fils. Il voudrait en vain se placer au-
devant de moi.
Comme je m'apprêtais à prendre mes ustensiles de toilette , je re-
marquai près de la cheminée une porte d'armoire qui n'avait point de
clé. Je fis entrer machinalement dans la serrure la clé de ma malle,
que je tenais à la main. Il se trouva qu'elle ouvrait. Au milieu de la
poussière et des toiles d'araignées, j'aperçus une vieille robe de cham-
bre suspendue à la muraille. On l'avait sans doute reléguée dans ce
coin depuis la mort du marquis. Elle était de drap rouge et avait un
collet noir. Je trouvai encore un mauvais portrait que je reconnus
facilement pour être celui du vieillard. Il était parfaitement conforme
à tout ce qu'avait dit l'enfant. Le nez était recourbé comme un bec
d'oiseau, les yeux petits et vifs. De grosses veines gonflées qui ser-
pentaient sur le front comme des racines d'arbre donnaient à la phy-
sionomie une expression méchante et colérique. Il ne m'était plus
permis de douter. Les esprits les plus positifs deviennent les plus
crédules une fois que l'évidence les a frappés. On ne m'ôtera jamais
de la cervelle la persuasion que mon arrivée dans le château de S...
avait agité l'ombre du vieux marquis. Je m'étais souvent figuré que
la preuve d'un fait surnaturel serait pour moi un sujet d'épouvante
à me jeter à la renverse ; mais la vérité ne s'étant présentée que gra-
duellement, mon imagination l'admit sans effort et sans répugnance.
86 REVUE DE PARIS.
Je plaçai le portrait sur une chaise pour le regarder à mon aise, et je
l'apostrophai comme s'il eût pu m'enteudre.
— Vieillard chagrin, lui dis-je , je me moque de ta colère, et j'é-
pouserai ta femme. Si tu ne retournes pas tranquillement dans le
tombeau, je t'en ferai arracher quand je serai maître ici, et je t'en-
verrai jeter à la mer comme un chien.
Malgré cette brave allocution, je n'osai pas éteindre ma lumière,
et je tressaillais au moindre craquement des boiseries. Au milieu de
la nuit, je crus entendre un bruit de pas et des voix confuses. Je me
levai précipitamment et j'entr'ouvris la porte de ma chambre.
— Qu'y a-t-il donc? demandai-je à la nourrice qui passait.
— Le petit garçon a des convulsions, répondit-elle. Le revenant
ne le quitte pas. Si cela dure , c'est un enfant perdu.
— Marquis, dis-je au portrait , aurez-vous donc le courage de faire
mourir votre fils? Ne vous irritez pas à ce point. Je préfère, s'il le
faut, renoncer à la main de votre veuve. Apaisez-vous, je quitterai
le château demain.
Le jour commençait à paraître, lorsque je m'endormis accablé
par la fatigue. Toutes les sinistres images de la nuit étaient loin de
mon esprit quand je me réveillai. Le soleil éclairait les vieilles ta-
pisseries dont ma chambre était tendue et ravivait leurs couleurs
effacées. Des hirondelles babillaient sur les gouttières. Un peuplier
se balançait devant la fenêtre , et les parfums de la campagne arri-
vaient jusqu'à mes narines. 11 n'est rien de tel que la lumière du
grand jour et l'aspect d'une nature animée pour dissiper les craintes
fantastiques. On mettrait alors volontiers en doute l'existence de la
nuit elle-même. Je me levai en fredonnant les valses qu'avait jouées
ma belle cousine , et résolu à lui faire ma cour en dépit du revenant.
La robe de chambre du défunt ne me sembla plus qu'une loque pou-
dreuse , et le terrible portrait une caricature.
Je ne trouvai pas mon hôtesse dans les mêmes dispositions que
moi. Elle me parut plus grave que la veille, et m'accueillit avec plus
de cérémonie. Son enfant, tout-à-fait malade, était enveloppé de
couvertures devant le feu; la nourrice cherchait à le distraire en lui
faisant des contes. On attendait un médecin. Des fioles et des potions
encombraient la cheminée. La jeune mère regardait étemellemenl
son fils sans vouloir détourner les yeux; j'étais devenu un sujet de
contrainte. La marquise consentit pourtant à faire avec moi le tour
du jardin. Je lui parlai des plaisirs du monde. Elle m'écoutait d'un
air rêveur ; je ne tardai pas à reconnaître que je luttais contre une
REVUE DE PARIS. 8T
puissance plus forte que moi. La maladie de l'enfant et la vision de
la nuit avaient laissé une impression que rien ne pouvait effacer.
IN'ous fûmes interrompus par l'arrivée du médecin.
Cet homme secoua la tète en déclarant que le danger était grand.
Il prononça le mot de fièvre syncopale , et ne parla point de ma-
nière à donner des espérances. Un profond sentiment de crainte se
lisait sur les traits de la jeune mère.
La journée fut mortellement ennuyeuse pour moi. Toutes les cer-
velles étaient bouleversées dans le château ; je ne rencontrais plus
que des visages décomposés. On attribuait sans doute l'apparition à
mon arrivée, car Benoît lui-même me regardait de travers. La
marquise seule faisait encore bonne contenance; elle me permit
d'entrer dans sa chambre à coucher au moment où le jour baissait;
je fus témoin d'une scène si étrange, que je laisse aux esprits forts
le soin de l'expliquer. Un dialogue paraissait engagé entre un être
invisible et l'enfant, dont nous entendions seulement les réponses :
— Pourquoi voulez-vous m'emporter? disait le malade; je ne veux
pas aller avec vous.
Puis il se jetait au cou de sa mère, en criant :
— Le vieux ! Le vieux va me prendre dans ses bras!
Et il tombait dans les convulsions.
Je m'étais retiré par discrétion dans ma chambre, où je commen-
çais à regretter d'avoir entrepris ce voyage, lorsqu'on vint me prier
de descendre auprès de la marquise.
— Monsieur, me dit-elle avec autant de froideur que d'embarras ,
vous allez me trouver sans doute ridicule et malhonnête. Je suis ac-
cablée d'un pressentiment funeste que je ne puis vous dissimuler.
L'approche de la nuit m'épouvante au dernier point.
— Je devine votre inquiétude, madame; vous croyez que le mal
de votre enfant tient à ma présence dans votre maison.
— Il m'en coûte beaucoup de vous l'avouer.
— La superstition est excusable dans ce moment, madame, je
tâcherai de n'y rien voir de désobligeant pour moi. Je respecte vos
frayeurs de mère. Ma retraite apaisera l'ame courroucée de mon
vieux cousin , et vous conserverez votre fils ; mais je ne puis consentir
à abandonner les projets dont je vous ai parlé. Permettez-moi de les
traiter avec vous par des tiers ou par correspondance.
— Pour aujourd'hui , je ne songe qu'à la vie de mon fils. Plus
tard, monsieur, lorsque mes inquiétudes seront dissipées...
— Je n'en demande paj plus, madame; faites-moi donner un
cheval et je pars à l'instant.
88 REVUE DE PARIS.
La carriole qui m'avait amené la veille , fut attelée de nouveau.
Vers sept heures du soir, j'y montai avec Benoît. La marquise me
reconduisit jusque dans la cour.
— Mon cousin , me dit-elle avec un sourire gracieux , si vous dési-
rez me revoir, obtenez de votre famille qu'elle me fasse une avance ,
et je visiterai Paris cet hiver.
— Voilà au moins une idée raisonnable , répondis-je. Comptez sur
mon zèle; je vous promets qu'avant un mois ma famille vous suppliera
de venir. Le défunt marquis ne sera plus là sur son terrain ; les grands
parens et les notaires ne s'effrayent pas des trépassés, et les revenans
sont rares à Paris.
La marquise me tendit une main que je pressai sur mes lèvres et
je partis.
Le lendemain, j'étais de retour à Savigny. Je contais à ma vieille
tante le résultat de mon expédition , lorsqu'un exprès arriva du châ-
teau de S... ; il apportait la nouvelle de la mort de l'enfant.
Après mon départ, Benoît avait vu le portrait du défunt, et s'ima-
ginant faire une trouvaille précieuse , il l'avait descendu triomphale-
ment dans la chambre de la marquise. La vue de cette figure avait
donné à l'enfant une crise qui l'avait emporté.
Il y a de cela six mois, et je n'ai point revu la marquise; on la dit
inconsolable; mais elle doit pourtant bientôt venir à Paris , et je ne
désespère pas d'être un jour son mari.
Le récit du comte de S... étant achevé , nous causâmes long-temps
sur les regards. Un jeune peintre qui avait gardé jusqu'alors le
silence, prit la parole et déclara que toutes les histoires de revenans
et de pressentimens n'étaient rien auprès de ce qui lui était arrivé à
lui-même.
— Je vais essayer, ajouta-t-il, de vous raconter cette horrible
aventure.
Toutes les bouches étaient closes et les oreilles attentives ; mais
une pâleur mortelle se répandit tout à coup sur le visage du narra-
teur. Il murmura quelques mots entrecoupés, et retomba sur sa
chaise en s'écriant :
— Il m'est impossible de dire une pareille chose !
La réunion se dispersa dans une consternation profonde.
J'ignore encore l'aventure du jeune peintre, et vraisemblablement
je ne la saurai jamais.
Paul de Musset.
UN
DINER CHEZ BARRAS
ou
LA SOIRÉE DES DUPES.
PERSONNAGES.
BA.RRAS, directeur. SANCY, officier.
BLOIN , banquier. M-^^ LA COMTESSE DE CHAULIEU.
PETIT-PONT, maître d'hôtel de M-^^ SANCY, actrice, connue au
Barras. théâtre sous le nom de Laurette.
BRION , incroyable. Convives muets.
( La scène est à Paris , au Luxembourg. )
SCEIVE PREMIERE.
(Uue antichambre. Porte au fond, porte latérale. Table chargée de papiers.
BARRAS, PETIT-PONT.
BARRAS.
Viens ça , tout marche-t-il ? a-t-on bien ordonné
Les choses?
PETIT-PONT, long, sec, humble et inquiet.
Oui, monsieur.
BARRAS, lui mettant gravement la main sur l'épaule.
Il faut que ce dîné
T'illustre , Petit-Pont.
TOME VI. JUIN. 7
90 REVUE DE PARIS.
PETIT-PONT.
Eh ! mais , monsieur, je pense
Qu'à dresser un menu l'on a quelque science.
BARRAS.
Tout estomac te rend justice sur ce point,
Tâche donc que ton art ne se démente point ,
Et qu'à l'instant voulu toute chose soit prête.
PETIT-PONT.
C'est mon devoir, monsieur. ( ii sort. )
• scÈafE lï.
BARRAS seul, se frottant les mains.
Une bruyante fête !
Et de bruyans amis ! Cercle de bons vivans
Merveilleusement faits pour réjouir les gens.
(Se rembrunissant tout à coup. )
Pourvu qu'ils n'aillent pas me parler politique.
Bah ! leur emportement pour la chose publique
Doit un peu se calmer devant un bon repas.
Ainsi, maître Bloin : un coquin des plus gras:
Oui , mais la main au plat qu'on appelle finance.
Fort bien, mais la Chaulieu , que l'amour et la danse
Firent ensemble éclore! Et Crion , le doré:
Incroyable entre tous; toujours musqué, poudré.
Frisé, cadenetté; complet de ridicule.
De prononcer les r monsieur s'est fait scrupule ,
Et précieusement penché , l'œil demi- clos,
Et bégaie, et grassaie, et distille ses mots,
Un total des plus gais. En outre, un astronome.
Un académicien, un vieux garçon En somme.
C'est fort bien ; c'est au mieux ; un seul point excepté ,
Cependant. — Oui, Barras; et votre fatuité
Comptait sans un démon de grâce et de caprice;
Sans la vertu de qui? Dieux justes! d'une actrice.
C'est jouer de malheur. Que diront mes amis?
Eh bien! l'astre d'amour qu'on nous avait promis?
Ce soleil de beauté, d'esprit? cette Laurette?
Eli bien ! j'en suis , messieurs , pour mes frais de conquête ,
Battu!
REVCE DE PARIS. 3H
SCÈ^E OI.
BARRAS, PETIT-PONT, BRION.
PETIT-PONT, annonçant.
Monsieur Brion.
Entre Brion. Costume d'incroyable , queue d'habit battant sur le» talons; revers
en ailes de moulins; culottes des plus collantes; force rubans, cheveux en cade-
nette, souliers en aiguille , bâton court à la main, clac sous le bras, flgure à
l'avenant.
BARRAS, allant vers lui-
Eh ! c'est vous , mon très cher.
Entrez donc. Enchanté de vous voir si bon air.
Voilà donc , aujourd'lmi , le costume à la mode;
Il est galant.
31. BRION.
Hé! hé! vous t-ouvez;
BARRAS.
Fort commode
Surtout.
M. BRIOX.
Ce chè- Ba-as !
BARRAS.
Fantasque, quelque peu,
Mais vous le portez bien.
SCÈXE IV.
Les précédens, MADAME DE CHAULIEU.
PETIT-PONT, annonçant.
Madame de Chaulieu.
( Riche costume grec, pieds nus, chargés de bagues , des sandales pour chau ssures. )
BARRAS, allant vers elle.
Mes lèvres sur les mains de la reine des belles.
Jamais les gais amours ne battirent des ailes
Sur bouche plus charmante , et la blonde Vénus
N'a jamais dans les flots baigné plus beaux pieds nus.
MADAME DE CHACLIEC.
Oh! sans doute, cher comte , on est Vénus la blonde ,
On a de beaux pieds nus, de peur qu'on ne vous gronde.
7.
92 REVUE DE PARIS.
BARRAS.
Me gronder? Depuis quand gronde-t-on ses amis?
MADAME DE CHACLIEU.
Mais , quand pour un placet qu'on leur avait remis ,
On reste sans réponse une longue semaine
Comme un solliciteur qu'à son gré l'on promène ,
Et lorsqu'il faut qu'un autre enfin fasse pour nous
Ce qu'on aurait voulu ne tenir que de vous.
BARRAS.
Un autre! et qui vous dit, madame, en cette affaire
Que l'on n'ait pas agi comme il convient de faire.
Et qu'on n'attende pas réponse là dessus?
SCÈIVE V.
Les précédens, MM. TOUQUET, NOYON, convives muets;
PUIS APRÈS BLOIN.
PETIT-PONT, annonçant.
Messieurs Touquet , Noyon.
(Ils entrent, suivis d'autres convives. )
BARRAS , en les saluant et en prenant la main à plusieurs.
Qu'ils soient les bien venus!
PETIT-PONT.
Monsieur Gaspard Bloin.
(Gros, court, bouffi et satisfait. )
BARRAS, à Bloin.
Toi , roi des gastronomes ,
Bonsoir.
( Petit-Pont sort. )
SCÈIVE VI.
Les précédens, moins PETIT-PONT.
BARRAS.
( A tous. )
Et maintenant, messieurs, puisque nous sommes
En nombre, écoutez bien. Moi, votre amphitryon,
Je réglemente ainsi notre réunion :
Libre à chacun d'avoir de l'esprit et de boire;
REVUE DE PARIS. 93
BLOIN.
Liberté qui , du moins , n'aura rien d'illusoire.
BARRAS.
Libre enfin de parler de tout, hors d'un seul point,
De politique.
MADAME DE CHAULIEU.
Oh! moi, je ne conteste point.
BARRAS , s'adressant aux autres convives.
Vous voyez. Et de fait est-il peste publique ,
Est-il pire fléau que cette politique
Qui , sans vous demander si la chose vous plaît ,
Au lit, à table, au bal, vous vient prendre au collet?
Ainsi ,
( S'adressant à madame de Chaulieu. )
Que l'on ait fait, madame, une conquête;
Tout homme là-dessus de se monter la tête,
De rêver rendez-vous, amour; qu'est-ce que c'est?
On cherchait une femme , et l'on trouve un placet.
Ou bien on vous demande avec grande insistance ,
Si l'Autriche ou la Prusse est mal avec la France.
Se tournant vers Bloin et lui frappant sur l'épaule. )
Un ami? Pis encor : c'est un bruit, un fracas,
lu bouleversement de tous les potentats ;
La patrie en danger, et , Dieu lui soit en aide ,
Le pathos des journaux proposé pour remède.
Enfin , c'est à ne plus savoir où se fourrer.
Partout la poUtique! Et l'on ne peut entrer
Dans si chétif recoin, sans la voir là qui braille,
Se déchaînant auprès d'un pauvre homme qui bâille.
(Vest pourquoi , cette nuit , du moins , n'en parlons plus.
TOUS.
De grand cœur.
BARRAS.
Le conseil me semblant là-dessus...
TOUS, l'interrompant.
Unanime.
BARRAS.
Voici ce que je lui propose :
Amende contre qui transgressera la chose :
]\iiUc écus.
9i REVUE DE PARIS.
TOUS.
Décrété.
BARRAS.
Le conseil est d'accord?
BLOIN , d'un ton peu parlemenlaire.
Le conseil veut dîner.
BARRAS.
Le conseil n'a pas tort.
( En ce fflomenl entre Petit-Pont par la porte du fond. )
SCÈIVE VII.
Les précédens , PETIï-PONT.
BARRAS.
Petit-Pont, le dîner est-il servi?
PETIT-PONT.
Sans doute ,
Monsieur, et je venais vous dire....
BARRAS.
Bon , écoute :
Si l'on me demandait, je n'y suis pas.
PETIT-PONT , d'un air fin.
Ah ! oui.
Mais, si la jeune dame.... Est-ce pas aujourd'hui
Qu'elle doit
BARRAS , l'interrompant d'un ton digne.
Petit-Pont S'il vient quelque message
De l'état , tu m'entends , barre-lui le passage.
Rosse même au besoin , si tu veux , le porteur.
Sinon, je me déclare ici ton débiteur
De plusieurs coups de canne , à très courte échéance.
(Se tournant vers les convives et présentant la main à M"^^ deChaulieu.)
Et maintenant, messieurs, souffrez qu'on vous devance.
( Ils sortent. )
SCÉIVE VIII.
PETIT-PONT , seul , se grattant la tête.
Cet ordre de monsieur ne me plaît pas du tout.
D'autant que pour mener ma l'arque jusqu'au bout,
REVUE DE PARIS. 9B
Moi, j'ai toujours tâché de ne lieurter personne.
On ne sait pas qui vit ni qui meurt. Tel ordonne
Qui n'ordonnera plus peut-être. D'où je croi
Que le mieux est d'abord de se conserver soi ,
Et pour vivre en des temps aussi durs que les nôtres,
De savoir finement se ménager les autres.
Si donc un messager venait, je lui dirai
Que monsieur est absent; oui, mais je lui ferai
Boire d'un bon vin vieux quelque bon petit verre.
Décidément, voilà, je crois, ce qu'il faut faire.
On entend le bruit d'une sonnette.
PETIT-PONT.
Hein? On vient de sonner. On sonne encor, ma foi.
Si je laissais sonner. Je ne sais si je doi
Répondre. Si pourtant c'était quelque visite ,
Quelque dame ! Tant pis , je vais ouvrir. Ensuite ,
Nous verrons.
( Il va ouvrir avec de grandes précautions. Entre Mme Sancy, jeune , jolie , coquette. )
Justement.
SCE^E IX.
PETIT-POXT, MADAME SANCY.
MADAME SAXCY.
Le citoyen Barras...
PETIT-PONT.
Madame....
MADAME SANCY.
Est-il visible?
PETIT-PONT , à part.
Ah! diantre! autre embarras.
(Haut.)
II est absent.
MADAME SANCY.
Absent!
PETIT-PONT.
Oui. Mais il se peut être
Qu'il y soit. Je vais voir, (il son.)
96 REVUE DE PARIS.
s€e:ve X.
MADAME SANCY, seule.
Il est clair que son maître
Est ici. Seulement, y sera-t-il pour moi?
Pour une jeune femme on est toujours chez soi.
Oui; mais m'entendra-t-il ? La semaine dernière
Nous l'avons accueilli d'une étrange manière ,
Et Dieu sait quel visage , et quel air consterné
Lorsque je lui fermai ma porte sur le né!
N'importe! nous l'aurons. Il se croit fort habile,
Lovelace profond; soit, d'autant plus facile
A tromper. Triple fat , et partant triple sot.
Aussi , mon beau seigneur, combien triste et penaud !
La bonne occasion de maudire les femmes,
Et sur vous, en retour, quel torrent d'épigrammes!
Lorsque , tout terminé , nous vous dirons : Eh bien?
Vous vous êtes donné beaucoup de mal pour rien.
C'est mon mari , Barras , et chose plus étrange ,
Un mari bien-aimé.
SCÈjIVE XI.
BARRAS, MADAME SANCY.
BARRAS , paraissant à la porte du fond et à demi tourné vers Peiit-Ponl qn i
s'esquive.
Qu'ainsi l'on vous dérange !
Je t'avais dit pourtant que je ne voulais pas
Recevoir aujourd'hui.
MADAME SANCY.
Je m'en vais dans ce cas.
BARRAS.
Hein? vous ici, Laurette!
MADAME SANCY.
Eh bien? sans doute. Ensuite?
BARRAS , d'un ton piqué.
Eh bien! je comptais peu sur pareille visite ,
Et je n'espérais pas l'honneur que je reçoi ,
Madame , après l'accueil que vous savez.
REVUE DE PARIS. 97
MADAME SANCY.
Pourquoi?
J'ai grand besoin de vous; je viens.
BARRAS, à part.
Elle est sans gêne.
(Haut.)
Enfin , expliquez-vous , quel sujet vous amène?
MADAME SANCY.
Vous êtes fâché?
BARRAS.
Non.
BIADAME SANCY.
Vous m'en voulez encor
De l'autre fois.
BARRAS.
Du tout.
MADAME SANCY.
Ce serait bien à tort
Que vous m'en voudriez. J'avais mal à la tête;
Puis, j'attendais quelqu'un ce soir-là.
BARRAS, furieux.
C'est honnête.
MADAME SANCY.
Vous voyez bien : voilà que vous vous emportez !
Si l'on n'avait encor pour vous quelques bontés...
( Lui tendant la main. )
Allons , faisons la paix.
BARRAS.
Oh! serpent qui me tente!
MADAME SANCY.
Vous refusez?
BARRAS.
Je dis que vous êtes charmante;
Que je suis fou de vous, que j'en perdrai l'esprit.
MADAME SANCY.
Je le sais; tout cela, vous me l'avez écrit.
BARRAS.
Alors , pourquoi douter, cruelle, de ma flamme?
98 REVUE DE PARIS.
MADAME SANCY.
Mais, on n'en doute pas, puisque l'on en réclame
Une preuve.
BARRAS.
Une preuve? et c'est?...
MADAME SANCY.
Oh! rien , mon Dieu ,
Rien , sinon de vouloir vous employer un peu
Pour quelqu'un, un jeune homme à qui je m'intéresse.
BARRAS , ébouriffé.
Hein?
MADAME SANCY.
Oui. Très bien d'ailleurs; plein d'ame, de noblesse.
De belles qualités, un jeune homme charmant.
BARRAS.
J'en suis fort réjoui.
MADAME SANCY.
Je conçois, et vraiment,
J'ai pensé vous devoir, en cette circonstance ,
De venir m'adresser à vous par préférence.
BARRAS.
A moi? Je vous sais gré de cette attention.
MADAME SANCY.
Du tout, vous auriez tort. La chose en question
Est si peu comphquée: une folle algarade
De ce jeune homme. Ainsi , près d'obtenir le grade
De major, on le fit arrêter ; et pourquoi?
Pour un rien , pour un fait bien naturel en soi ,
Pour avoir dit tout haut, étant un jour à boire
Avec quelques amis : A bas le directoire!
Voilà pourquoi l'on met ce jeune homme en prison ,
Pourquoi l'on nous l'enlève.
BARRAS, éclatant.
Et c'est avec raison.
Puisque d'argumenter votre galant se pique ,
Qu'on lui fasse à loisir cuver sa politique.
Qu'il apprenne parla, ce jeune homme charmant,
A boire désormais un peu plus sobrement.
Et vous, ma belle dame, en vérité, j'admire
REVUE DE PARIS. 99
Que l'on me dise au nez ce que vous m'osez dire ,
Qu'on vienne sans pudeur implorer mon appui :
c Mon bon monsieur, veuillez vous employer pour lui.
Pour mon amant. »
MADAME SANCY , d'un air candide.
Comment, mon amant? c'est mon frère.
Est-ce que j'ai rien dit qui marque le contraire?
BARRAS.
Hum! son frère!
MADAME SANCY.
Oui, mon frère.
BARRAS.
Et son nom?
MADAME SANCY.
Mais , Sancy.
BARRAS.
Ah! l'on vous ignorait ce nom-là jusqu'ici.
MADAME SANCY.
Sans doute , j'ai mon nom de théâtre.
BARRAS.
Oui. L'histoire
Me semble un peu bien louche et difûcile à croire.
MADAME SANCY.
En quoi donc, louche?
BARRAS.
En quoi? Tenez, là, franchement,
Vous vouliez que Barras courût pour votre amant.
MADAME SANCY , jouant la surprise.
( Avec gravité. )
Oh! bien! vous avez cru.. Mais, c'est un fort beau rôle.
( Éclatant de rire. )
Protéger l'innocence! Ah! mon amant! Très drôle !
BARRAS.
Quoi donc là de si drôle?
MADAME SANCY.
Eh! vous probablement.
Qui vous croyez si fin, d'un si sûr jugement,
Et qui, dans la candeur antique de votre ame.
100 REVUE DE PARIS.
Pouvez vous figurer qu'on soit assez peu femme
Pour s'en venir ici tout droit , naïvement
Prier monsieur Barras, pour qui? pour un amant.
Avouez qu'on a vu mainte étrange merveille ,
I^Iais que l'on n'en voit plus d'une force pareille.
BARRAS, contrit.
Il est vrai que j'étais...
MADAME S ANC Y, souriant.
Assez fou, n'est-ce pas?
BARRAS.
Eh ! qui ne le serait devant autant d'appas ,
Près de beauté si douce en son espièglerie?
Mais vous me pardonnez. Oh! dites , je vous prie.
Que vous me pardonnez.
BIADAME SANCY , chattement.
Et le méritez-vous?
BARRAS.
Je veux le mériter, Laurette, à vos genoux.
VOIX LOINTAINE DE PETIT-PONT.
Il est absent.
AUTRE VOIX.
Non.
PETIT-PONT , la voix approche.
Si.
SCÈIVE XII.
Les précédens , PETIT-PONT.
PETIT - PONT débouclie sur la scène par la porte du fond , et apercevant Barras
aux genoux de M'^^ Sancy, se précipite vers quelqu'un dont on n'aperçoit que
le bâton levé.
Monsieur est en affaire.
barras , se relevant brusquement.
Hein?
PETIT-PONT, qu'on voit confusément se débattre contre lebiton.
Monsieur est absent et nous n'avons que faire
Ici devotre canne.
la VOIX DU MESSAGER.
Il doit être à dîner.
REVUE DE PARIS. 101
seÈivE XIII.
Les précédens, un messager.
BARRAS , s'adressant à Petit-Pout qui lâche pied.
Qu'est-ce donc?
PETIT-PONT , montrant le messager qui entre.
C'est monsieur qui vient de me donner
Ce que vous n'aviez fait tantôt que me promettre.
BARRAS.
Comment cela ?
LE MESSAGER.
Pardon, citoyen, une lettre.
BARRAS , la prenant.
De qui?
LE MESSAGER.
( Montrant Petit-Pont. )
Du citoyen Schérer. Et ce butor
Prétendait m'empêcher...
BARRAS , à Petit-Pont.
Hein ! voilà donc encor
De vos coups, Petit-Pont! D'où vous vient tant d'audace?
Sachez qu'en ce qui touche aux devoirs de ma place ,
J'y suis toujours. C'est bien ; sortez tous deux.
PETIT-PONT , timidement au messager en se dirigeant avec lui vers la porte.
J'ai là
D'un certain bon vin vieux , et puisque vous voilà ,
Si nous en allions boire ensemble un petit verre?
LE MESSAGER, faisant le moulinet avec son bâton.
Volontiers; d'autant plus que l'exercice altère ,
Citoyen Petit-Pont.
{ U sort suivi de Petit-Pont. )
SCÈ]VE XIV.
BARRAS, MADAME SANCY.
BARRAS , qui vient d'achever de lire la lettre , se tourne vers M°*^ Sancy .
On l'appelle Sancy,
Votre frère?
10^^ REVUE DE PARIS.
MADAME SANCY.
Oui. Pourquoi?
BARRAS.
C'est qu'on m'en parle ici
Justement. Écoutez.
(Lisant.)
« Mon cheb Barras ,
« Un jeune officier du nom de Sancy allait être promu au grade de major.
11 devait partir le lendemain pour l'armée d'Italie. Mais, s'étant permis , la
veille , dans un café , de folles déclamations contre le directoire , il nous a paru
bon de rafraîchir cette tête chaude par quelque six mois de prison. Le grade
que nous lui réservions , nous sommes donc en mesure de le donner à votre
protégé , qui d'ailleurs nous est également recommandé d'autre part. Ainsi ,
quelques renseignemens encore à prendre et tout sera dit.
« Signé, Schérer, ministre de la guerre. »
3IADAME SANCY.
Hélas ! mon pauvre frère !
Six grands mois de prison !
BARRAS , se promenant de long en large.
Que voulez-vous? L'affaire
Est grave.
MADA3IE SANCY , le suivant.
Vous croyez?
BARRAS , poursuivant sa promenade.
Je ne me doutais point,
Moi , qu'il avait poussé les choses à ce point.
MADAME SANCY, l'accompagnant toujours.
Mon bon monsieur Barras.
BARRAS.
Je VOUS ai lu la lettre
De Schérer. Et qu'ainsi j'aille me compromettre !
(S'arrèlant.)
Que diraient les journaux?
MADAME SANCY.
Est-ce qu'ils y pourraient
Trouver du mal?
BARRAS.
Trouver? Ils en inventeraient.
REVUE DE PARIS. 103
MADAME SANCY, d'un air piqué et faisant mine de se retirer.
Bref, vous me refusez?
BARRAS, la retenant par la main.
Un peu de patience.
Je ne refuse rien. Mais , j'ai l'expérience
Du monde; et l'on y voit, Laurette, tant d'ingrats.
Le seriez-vous ?
MADAME SANCY.
Qui , moi? Vous ne le pensez pas.
C'est un devoir si doux que la reconnaissance.
BARRAS , lui baisant les mains.
Divine ! nous ferons tout pour la délivrance
De notre cher Sancy.
(Allant s'asseoir près d'une table où se trouvent del'enere et des plumes.)
Je vous le rends ce soir.
Eh bien ! Est-on contente ?
( Il se met à écrire.
MADAME SANCY, s'appuyant légèrement sur le dossier du fauteuil où est assis
Barras.
Oui. Mais il faut ravoir
Son brevet de major, maintenant.
BARRAS , se détournant brusquement.
Hein?
3IADAME SANCY.
Sans doute.
Ne faut-il pas qu'il l'ait pour se remettre en route?
BARRAS , se levant.
Diable ! Et mon protégé?
MADAME SANCY.
Quel besoin avons-nous
De votre protégé ?
BARRAS.
Fort bien à dire à vous.
Mais , moi, Barras, m' aller rétracter de la sorte !
J'aurais l'air d'un cerveau fêlé.
MADAME SANCY.
Que vous importe?
Une fois par hasard pouvez-vous pas pour moi
Faire quelque folie ?
104 REVUE DE PARIS.
BARRAS , se rasseyant.
Allons , soit ! Je le voi ,
Tout ce que femme veut...
MADAME SANCY , l'interrompant.
Homme le veut.
BARRAS , lui baisant de nouveau la main.
Charmante !
( Il se met à écrire. )
MADAME SANCY.
De plus , quelque autre chose encore me tourmente.
BARRAS, écrivant toujours.
Quoi donc?
MADAME SANCY.
C'est que mon frère a l'énorme défaut
De n'avoir pas toujours tout l'argent qu'il lui faut.
BARRAS.
Ouais!
MADAME SANCY.
Et j'ai cru devoir, en cette circonstance...
BARRAS , se levant.
Vous adresser encore à moi , par préférence.
MADAME SANCY , très sérieusement.
Du tout, vous vous trompez. On ne plaisante pas
Sur ces choses , monsieur.
BARRAS , allant tirer un cordon de sonnette.
Soit. Quepuis-jeen ce cas?
MADAME SANCY.
M'indiquer seulement un banquier honnête homme.
BARRAS.
Si le ciel en créait.
MADAME SANCY.
Qui m'avance la somme
Dont mon frère a besoin.
SCÉWE XV.
Les précédens, PETIT-PONT.
PETIT-PONT , entrant.
Que veut monsieur?
REVUE DE PARIS. 105
BARRAS , lui donnant les lettres.
Voilà
Deux lettres : celle-ci pour Schérer, celle-là
Est pour le commandant en chef de l'abbaye.
{ Petit-Pont sort.)
SCÈXE XVI.
BARRAS, MADAME SANCY.
BARRAS, galamment à M'^^ Sancy.
Eh bien ! plus promptement peut-on être obéie?
Me remerciera-t-on , ce soir, quand on verra
Ce cher frère ici même , et qu'on lui remettra
Son brevet de major?
MADAME SANCY.
Vous êtes admirable.
Mais, le banquier?...
BARRAS.
Honnête!...
SCÈXE XVII.
Les précédées, BLOIN.
BLOIN , paraissant sur le seuil de la porte du fond , un verre dans une main et sa
serviette dans l'autre.
Ah! ça, c'est incroyable!...
BARRAS , se retournant.
Qu'un banquier soit honnête , est-ce pas ? Viens ici.
{ A M-ns Sancy. )
Et vous, vous demandez de l'argent?
( Indiquant Bloin.)
En voici.
MADAME SAXCY, àBloin.
Monsieur serait banquier?
BLOIN , s'inclinant.
Pour vous servir, madame.
(Basa Barras.)
Dis-moi donc, j'ai déjà vu cette jeune femme.
BARRAS , bas.
Oui. Laurette.
TOME VI. JUIN. 8
106 REVUE DE PARIS.
BLOIN, de même.
Ah! très bien.
( Haut à M"^" Sancy en s'inclinant profondément. )
Je ne m'étonne plus...
Que négligeant... Cornus et... Bacchus pour Vénus,
Barras, madame, ait pu... dans... le plaisir... extrême...
De vous voir... s'oublier; et... si j'eusse eu... moi-même...
L'avantage charmant... si... j'eusse eu... le talent...
De pouvoir... en avoir...
MADA3IE SANCY , rinterronipant,
Monsieur est fort galant.
BARRAS.
S'il est galant , madame ? Tl est bien mieux encore,
Il est banquier; de plus , un ami que j'honore ,
Un homme serviable !
BLOIN , s'inclinant avec modestie.
Ah !
BARRAS, àBloin.
Madame , de toi
Me parlait quand tu vins.
BLOIN , s'inclinant de nouveau devant M™^ Sancy.
C'est trop d'honneur pour moi.
BARRAS.
Oui. C'était pour un prêt, une excellente affaire...
(Apart. ) (Haut.)
Surtout pour l'emprunteur. Un officier.
( Indiquant du geste M'"^ Sancy.)
Son frère,
Très solvable, qui part pour l'Italie.
BLOIN , se grattant la tète.
Ah! oui.
BARRAS.
Avec qui tu pourrais terminer aujourd'hui.
BLOIN , inquiet.
Terminer aujourd'hui?
MADAME SANCY, qui se tient de l'autre côté de Bloin.
Que de reconnaissance
Nous vous aurions, monsieur, d'une telle obhgeance!
REVUE DE PARIS. 107
BLOIN , s'inclinant, puis tirant Barras à part.
Barras !
BARRAS.
Hein?
BLOIN.
Quel profit vois-tu donc là-dedans
Pour moi?
BARRAS.
Comment, pour toi? C'est d'obliger les gens.
, , BLOO.
Le beau profit!
BARRAS.
J'entends. Tu voudrais quelque chose
De moins métaphysique. Et si je te propose
Une fourniture?
BLOIN.
Oui.
BARRAS.
Pour caution du prêt.
BLOIN.
Il est clair qu'en ce cas l'affaire se pourrait.
Dès-lors que je fournis, tout devient acceptable.
Et cette fourniture?...
BARRAS.
Est pour l'armée.
BLOIN.
Ah! diable r
Mais si la paix allait se conclure?
BARRAS.
Du tout.
^ BLOIN.
Tu crois?
BARRAS.
Parbleu !
BLOIN.
C'est juste au fait. Guerre partout!
Voilà ce que je dis , moi ! La guerre !
MADAME SANCY.
Sentence
Digne d'un fournisseur!
8.
108 REVUE DE PARIS.
BLOIN.
La guerre, c'est la France,
Et la France a besoin de la guerre. Les rois
Voudraient, dans l'esclavage , ensevelir nos droits.
— Je l'ai lu dans Chénier. —
BARRAS.
Bah?
BLOIN.
— Oui. — Si donc la guerre
N'existait pas, comment nos droits pourraient-ils faire
Pour triompher des rois?
BARRAS.
C'est vrai.
BLOIN.
D'où je conclus
Que, d'après ce Voilà mon avis là-dessus.
— Je l'ai lu ce matin dans les feuilles.
BARRAS.
Grand homme !
MADAME SANCY.
Parlant comme un journal.
BLOIN , s'inclinant.
Ah!
BARRAS.
Ça, réglons la somme.
Combien vous faudrait-il, madame?
MADAME SANCY.
Mille écus.
BLOIN, rapitlemcnt.
Mille écus, soit, alors, et qu'on n'en parle plus.
(A pari.)
Peste! une fourniture à ce prix !
BARRAS , le retenant.
Pas si vite.
Quelle soif de prùter !
( A M"^^ Sancy. )
Je suis à vous de suite ,
Madame.
REVUE DE PARIS. 109
( A Bloin , en le tirant à part. )
Bloin.
BLOIN , le suivant d'un air inquiet.
Quoi?
BARRAS.
Je te dois, n'est-ce pas?
BLOIN, hésitant.
Oui.
BARRAS.
Si nous réglions notre compte , en ce cas?
BLOIN, au comble de rinquiétude.
Régler ici! comment?
BARRAS.
Oh! très bien, je t'assure.
— Je ne te dois plus rien, ou pas de fourniture.
BLOIN, ébaubi.
Barras !
BARRAS.
C'est dit?
BLOIN , avec un profond soupir.
C'est dit.
BARRAS.
J'y perds beaucoup. Mais quoi?
Entre amis.
( Allant vers M"^'^ Sancy qui s'est assise. )
Maintenant, à madame.
(A Bloin.)
Sur toi, .^
As-tu quelques valeurs?
BLOIN.
Une lettre de change
Sur Milan.
BARRAS.
Tout au mieux , alors.
( Allant prendre l'ordonnance qui contient la fourniture et la signant. )
Donne; en échange,
Voici ta fourniture.
( Remettant la lettre de change à M^^^ Sancy. )
Eh bien ! que disons-nous?
110 REVUE DE PARIS.
MADAME SANCY.
Que vous êtes charmant!
BARRAS , se frottant les mains.
Allons, arrangez-vous.
SCÈIVE XVIII.
Les PRÉCÉDENS, MADAME DE CHAULIEU, BRION ET TOUS
LES AUTRES CONVIVES.
( Entre précipitamment M'"^ de Chaulieu , suivie des autres convives. )
MADAME DE CHAULIEU , à Brion qui lui donne la main.
Ce doit être une erreur.
BARRAS , se retournant.
Quelle erreur!
MADAME DE CHAULIEU , lui donnant une lettre ouverte.
Veuillez lire
Ce billet que Schérer, monsieur, vient de m'écrire.
Lisez. On me l'apporte à l'instant de chez moi.
Mais à son contenu je n'ai pu donner foi.
BARRAS , à part, après avoir lu.
Diable!
MADAME DE CHAULIEU.
Vous vous taisez? Fort bien : on vous rend grâce,
Monsieur. Et quel est-il l'heureux mortel qui chasse
Mon protégé? Par qui recommandé?
^MADAME SANCY , qui, ayant terminé avec Bloin , s'est approchée depuis quelques
instaus.
Par moi ,
Madame la comtesse.
MADAME DE CHAULIEU.
Ah! par vous? Je conçoi,
Tout s'explique à présent. Lorsque l'on est actrice,
On a de tels secrets pour être protectrice.
MADAME SANCY.
Quels secrets? Je ne sais qu'un secret , pour ma part :
J'implore En sauricz-vous quclqu'autre par hasard?
aiADAME DE CHAULIEU.
{ A part. )
Insolente!
REVUE DE PARIS. 111
(Haut.)
Implorer de façon qu'on obtienne.
MADAME SANCY.
En quoi nous différons.
MADAME DE CHAULIEU, avec hauteur.
Certe! une comédienne!
MADAME SANCY.
Comédienne? Eh! madame, examinez-vous mieux :
Laquelle , je vous prie , en a l'air de nous deux?
3IADAME DE CHAULIEU.
Comment? Qu'entendez-vous par-là?
MADAME SANCY.
Pas d'amertume.
Je ne voulais parler ici que du costume.
BARRAS , se mettant entre M.""^ de Chaulieu et M'"^ Sancy.
Eh! de grâce!
scÈa^E XIX.
Les précédens , PETIT-PONT.
(Entre Petit-Pont.)
PETIT-PONT , remettant deux lettres à Barras.
Monsieur, des dépêches.
BARRAS , en ouvrant une.
Voici
Le brevet justement.
(Le donnant à madame Sancy.)
Tenez.
PETIT-PONT , rentrant et annonçant.
Monsieur Sancy.
BARRAS.
— Ah! — L'on vous attendait avec impatience.
Soyez le bienvenu.
SCÈXE XX.
Les précédens, plus M. SANCY et moins PETIT-PONT.
M. SANCY, se confondant auprès de Barras.
Que de reconnaissance!
112 REVUE DE PARIS.
Que de remercîmens!...
BARRAS.
A moi , jeune homrae ! aucun.
Vous ne m'en devez pas.
(Le prenant par la main et le menant vers madame Sancy.)
Nous avons là quelqu'un
Qui beaucoup plus que moi les mérite : madame.
M. SANCY , reconnaissant sa femme.
Que veut dire cela? Toi , ma femme.
1 BARRAS ET BLOIN.
Sa femme !
MADAME SANCY , remettant à son mari le brevet de major.
Moi-même, et qui te rends ton brevet de major,
Edouard.
M. SANCY.
Mon brevet !
MADAME SANCY. 1
Oui , que tu dois encor
Au citoyen Barras.
M. SANCY.
Ah! citoyen....
BARRAS , l'interrompant sèchement.
Jeune homme ,
C'est assez. Vous aviez mal parlé. Mais, en somme,
Pour de certains motifs, nous avons cru devoir
Oublier le passé. — Vous partirez ce soir.
MADAME SANCY.
Ce soir?
BARRAS.
Oui. Ce départ vous cause quelque peine.
Peut-être...
MADAME SANCY.
M'en causer! pourquoi donc?
( Indiquant du geste son mari.)
Il m'emmène.
BARRAS , entièrement confondu.
Ah! vous partez! Très bien.
REVUE DE PARIS. 113
aiADAME SANCY.
Pourtant , ne croyez pas
Que vous ayez en nous obligé des ingrats.
BARRAS.
Comment donc?
MADAME SANCY , à Bloin.
Quant à vous, monsieur, j'ai l'espérance
De vous pouvoir bientôt solder votre créance.
(A son mari.)
Et maintenant , Sancy , partons puisqu'il le faut.
( S'inclinant devant Barras et Bloin.)
Messieurs....
(Elle sort avec son mari.)
SCÈ:^E XXI.
Les précédens, moins MADAME SANCY et son mari.
BARRAS , à lui-même.
Mon cher Barras , vous n'êtes qu'un vrai sot.
BLOIN, s'approchant de Barras avec de malins éclats de rire.
Hi! hi! hi! tu nous fais une triste figure.
(Il rit encore.)
Ce n'était pas la sœur.
BARRAS.
Gare la fourniture ,
Toi qui ris.
BLOIN, reprenant son sérieux.
Comment?
BARRAS , Hii remettant une dépêche ouverte.
Lis.
( Bloin devient tout blême.)
Tu ne ris plus? ^
BLOIN.
Grand Dieu!
La paix est conclue?
BARRAS.
Oui. Ris donc encore un peu.
BLOIN , altéré.
Ainsi , ma fourniture. . .
114 REVUE DE PARIS.
BARRAS.
Est comme ma Laurette ,
Partie.
BLOIN.
Et mon argent? l'argent que je lui prête?
BARRAS,
Tes mille écus! Eh bien?.,. Ce sera pour payer
L'amende.
BLOIN , en sursaut.
Hein?
BARRAS.
N'as-tu pas parlé tout le premier
De la guerre, des rois?
BLOIN.
Allons! c'est ridicule.
Ce n'était pas de moi , d'ailleurs.
S€Èi!¥E XXII.
Les précédens, plus PETIT-PONT.
PETIT-PONT , accourant effaré.
Le dîner brûle ,
Monsieur.
BARRAS.
Autre désastre !
( A Bloin qui est demeuré sombre et méditatif.)
Enfin ! résignons-nous.
Une femme , Bloin , a fait de nous deux fous.
Dans ce commun malheur , unissons nos courages ,
Et tâchons de dîner, au moins, en hommes sages.
Camille Bernay.
Henry Trianon.
PAYSAGES DU NORD.'
I.
AU BORD »E Ii'OCÉA9î.
Au bord de l'océan , de l'océan immense ,
Sur le rocher désert , toute seule à l'écart ,
Une femme voilée est assise en silence,
Triste , gardant encor les regrets du départ.
Mais sur les flots d'azur, qu'un vent léger balance.
En vain son œil ardent se promène au hasard ;
Nulle voile ne vient égayer sa souffrance ,
Nulle barque au lointain n'attire son regard.
Ainsi, souvent jeté sur l'océan du monde.
Celui qui dans un jour d'illusion féconde.
Couvrait de vagues d'or son magique avenir.
Délaissé tout à coup par l'espoir infidèle,
Regarde à l'horizon , et dans son cœur rappelé
Le rêve du passé qui ne peut revenir.
II.
21 mon ^mi 6aintc-6fut)e.
Sur le sommet de la montagne ,
Les rayons dorés du matin
(1) M. Marmier, au moment de partir pour les îles Féroë et le Spitzberg, nous
laisse quelques vers où il a retracé des impressious de son dernier voyage , et qu'on,
lira sans doute avec intérêt.
116 REVUE DE PARIS.
Brillent à travers le sapin
Et descendent vers la campagne.
Un peu plus loin , sur le coteau ,
L'église blanche du hameau
Apparaît paisible et riante ;
De la cascade entre les bois
J'entends d'ici mugir la voix ,
Et la fleur s'ouvre et l'oiseau chante.
La jeune fille aux cheveux blonds
Conduit au sein du pâturage
Les brebis, la chèvre sauvage.
Au loin l'on voit de frais vallons
Couronnés par des pics de neige ,
Les grands sites de la ]\orvége
Que l'on contemple avec bonheur,
Les bords de la mer qui se ride,
Et dont le flot pur et rapide
Semble appeler le voyageur.
Là , quand la première verdure
Surgit au souffle du printemps ,
Quand le ciel, obscurci long-temps,
S'élargit enfin et s'épure;
Quand les jours d'hiver sont passés,
Quand sur les champs ensemencés
Tsul vent cruel ne se balance ,
Dans l'enceinte de ces forêts
' Tout est si beau ! tout est si frais !
Tout est si grand dans ce silence.
Tantôt vers l'horizon lointain ,
L'esprit s'en va, l'esprit s'élève,
Pensif , trouvant un nouveau rêve
A chaque détour du chemin ,
Et puis la légère nacelle
Nous invite à fuir sur son aile ,
Et lorsqu'on vient à contempler
L'humble chalet de la colline
Sous le bouleau qui le domine.
On voudrait ne plus s'en aller I
REVUE DE PARIS. 117
Pour celui dont l'ame froissée ,
Cherche un remède à la douleur,
Nul abri plus sûr et meilleur
Ne peut s'offrir à la pensée.
L'heureuse pauvreté, la paix
Habitent sous ces bois épais,
Et si parfois l'orage gronde
Dans cet asile solennel,
Oh! mon Dieu, l'orage du ciel
Dure moins que celui du monde.
m.
21 mon ^mt :^ntoiue 10c Catuur.
Un long plateau désert que des montagnes sombres
Bordent de tous côtés avec de grandes ombres;
Là le lac , soulevé par le vent orageux ,
Ici les pics de neige ou le marais fangeux ,
Partout l'aridité, le sommeil, le silence.
■^ul rameau vert, au loin , dans l'air ne se balance,
Nul nénuphar léger ne flotte au bord de l'eau ,
Hors la mousse de renne et le chétif bouleau.
Ce sol, où nous venons de poser notre tente,
Ne porte jamais rien , point d'arbre et point de plante.
Nul cri joyeux d'oiseaux ne résonne à l'écart,
Et nul bourgeon de fleur ne sourit au regard.
Même pendant l'été, le soleil jette à peine
Un rayon fugitif sur cette vaste plaine;
La terre humide aspire un peu de feu dans l'air
Et retombe bientôt sous le poids de l'hiver.
Cependant, le Lapon errant dans la contrée,
Kegarde avec bonheur cette terre éplorée ,
Et selon ses besoins, et selon la saison ,
Il gravit la montagne ou descend au vallon.
Le soir, près du foyer, il boit son lait de renne,
Et dort paisiblement sous sa tente de laine.
X. Marmier.
Critique Cittcrrtirc.
Etes Catacombes >
PAR M. JULES JANIN.
La philosophie, — je ne veux parler que de celle des poètes, qui est la
science de la vie et la science de la mort, — la philosophie se métamorphose
sans cesse; elle prend toutes les formes et toutes les couleurs, se cachant
aussi bien sous un masque folâtre que sous un front austère , nous égayant
et nous désolant tour à tour. En France , elle est souvent enjouée , ce qui ne
l'empêche pas le moins du monde d'avoir de l'éclat et de la grandeur. Je
sais bien que les gens sérieux repoussent tous les penseurs aimables qui sè-
ment leurs idées avec une gaieté insouciante. Ceux-là préparent cependant
de meilleures moissons que les penseurs moroses ; ils sont les plus doux mé-
decins de la vie, suivant la parole de Cicéron; l'ame s'épanouit à leurs
rayons , ils font aimer la sagesse, ils donnent des fleurs odorantes et des fruits
nourrissans; les penseurs moroses sèment l'ennui , le doute, le découragement;
aussi on rencontre dans leur champ des épines et des fruits amers; on passe vite
et souvent on se détourne. Ceux qui font l'histoire de la philosophie ne se sont
pas encore avisé de parler de llabelais et de La Fontaine, les véritables philo-
sophes des XYi" et XYii*' siècles; s'ils ont pensé à Voltaire, ce n'est point à pro-
pos de ses œuvres les plus philosophiques. A l'avenir j'espère qu'on daignera
garder une petite page pour les penseurs aimables entre la secte des sceptiques
et celle des mystiques ; dans cette page , le plus gaiement spirituel de leurs
héritiers, M. Jules Janin inscrira son nom qui ne sera pas le moins aimé.
Certes dans ces petits volumes charmans qui s'appellent modestement les
Catacombes , il y a plus de science de la vie que dans certains in-folios sen-
tencieux des siècles passés. Les histoires que renferment les Catacombes sont
d'ailleurs connues des lecteurs coutumiers de M. Janin; elles ont été recueillies
çà et là dans les journaux, dans la Revue de Vans, surtout, qui le mois der-
nier en a donné la préface. Mais les livres de l'auteur du Chemin de Traverse
se font relire avec charme ; la première fois l'esprit vous éblouit par ses pluies
d'étincelles , le style vous enivre par ses bouquets de roses ; la se(^onde ibis le
sentiment qui se cache un peu trop sous ces coquetteries attrayantes vous
saisit l'ame et l'étreint jusqu'aux premières larmes. Voilà le privilège de ces
REVUE DE PARIS. 119
rares écrivains dont l'esprit passe par le cœur, rayon qui nous éclaire et qui
nous épanouit. Comme Sterne , jNI. Janin nous parle deux fois en même temps.
Après l'épître à M. Théodose Burette sur l'inconstance des choses et des hom-
mes en ce siècle orageux, on retrouve dans le premier volume des Catacombes
ce long chapitre si naïf et si railleur où M. Janin raconte sa jeunesse littéraire :
« Je suis bien aise de parler encore une fois du calme bonheur de nos vingt
ans. » Tout le monde connaît cette jeunesse prodigue qui a eu tant d'esprit et
de gaieté , tant de grâce et d'insouciance, cette jeunesse fortunée qui n'a point
épuisé ses trésors en quinze ans : romans , contes , voyages , critique de livres,
critique de théâtre , critique de tableaux , en nous donnant tout cela l'infa-
tigable auteur n'a rien perdu ; son champ n'est jamais épuisé; M. Janin fouille,
creuse, et, quand tant d'autres trouvent la roche ou le sable après les pre-
miers labours , il découvre une couche nouvelle qui n'attendait que la semaille
et le soleil pour produire une moisson touffue.
M. Janin s'est élevé sur sa jeunesse ; c'est un piédestal qui ne croulera pas
de sitôt. Les poètes sont toujours jeunes ; dans les mauvais chemins ils s'ap-
puient sur la jeunesse , dans les jours d'adversité ils se réfugient dans la 'eu-
nesse; c'est leur compagne et leur consolation. M. Janin, qui ne fait pas de
vers, est plus jeune encore que beaucoup de poètes de son temps; en vain il
essaie de fuir cet âge d'or que tant d'autres retiennent de toutes lem'S forces :
la jeunesse le suit avec l'ardeur d'une amante qui espère toujours ; il a beau
faire, il est condamné à la verdure et à la floraison. Il faut qu'il se résigne à
demeurer quelque temps encore dans les plus heureux jours de son talent, à
traîner avec lui cette brillante et folâtre jeunesse qui lui a prodigué tant de
grâces ingénues , de sourires attrayans , de charmes inOnis ; cette jeunesse
aimable qu'il regrette un peu tout en la fuyant , mais qu'il regrettera avec des
larmes quand il l'aura perdue. Non pas que je veuille faire entendre par cette
prédiction que M. Janin verra s'évanouir avec la jeunesse le doux éclat de sa
renommée ; la renommée qui est venue battre des ailes à l'aurore de ce talent
si riche et si français , ne sera ni ingrate , ni volage ; et d'ailleurs ce talent-là
pourra se transformer, mais il ne dépérira pas. Je n'ose dire ce que fera encore
M. Janin; à coup sûr il fera quelque chose quand tant d'autres de ses condis-
ciples ne feront plus rien , il combattra avec succès quand tant d'autres de ses
frères d'armes se reposeront au grand soleil en se croyant à l'ombre de leurs
lauriers. Pour qui et pour quoi combattra M. Janin .^ Son arme est aiguë, sa
main est alerte, prenez garde, il a de l'esprit à faire peur : mais, non, ne
craignez rien , le gai cavalier n'aime pas à détruire , il ne veut rien abattre ,
il n'a garde de lutter avec ces colosses vénérables qui chancellent encore des
coups de Voltaire; il croit ou il feint de croire que le temps des renversemens
est passé , et s'il combat , ce sera en gardien de nos monumens contre les orages
aveugles. Je n'ai pas besoin de vous dire qu'il combattra surtout en faveur
de la langue et de l'esprit français ; il sera sans cesse de cette puissante école
qui entretient le feu sacré avec tant d'amour et de sollicitude.
Ainsi (pour ne parler que de cela) elle est loin d'être finie, sa guerre célèbre
120 REVUE DE PARIS.
contre les mélodrames et les vaudevilles, qui, chaque semaine, lui préparent de
nouvelles victoires. Au lieu de s'épuiser dans ce combat , sa gaieté et son es-
prit en jaillissent en vives étincelles ; et pourtant Dieu sait avec quelle noncha-
lance dédaigneuse il verse sa moquerie sur ce français barbare, sur cet esprit
usé , sur cette gaieté lamentable , sur toutes ces misères qui ont perdu tant
d'intelligences et surtout tant de théâtres.
Après l'histoire de sa jeunesse naïve et croyante, M. Janin a imprimé l'his-
toire du marquis de Sade, qui est mort dans la folie de la débauche et dans la
débauche de la folie. Le marquis de Sade servant de pendant à Jules Janin !
ce malheureux enfant que le xviii" siècle a produit au temps de ses orgies à
côté de cet autre enfant si gai venu dans les plus beaux jours du xix" siècle,
voilà certes un contraste des plus hardis. Le cœur, si doucement ouvert tout à
l'heure, se referme avec un douloureux effroi. Isous voilà donc en face du mar-
quis de Sade, qui descendait de cette chaste Laure, si chastement chantée par
Pétrarque, et qui a passé sa vie à écrire des livres dont frémissent les femmes
les plus souillées ; ce misérable marquis de Sade qui , ne pouvant plus écrire
dans son cachot de Bicêtre, se racontait à lui-même d'infernales histoires.
M. Janin a noblement flétri cet homme monstrueux. Cette étude sévère est
d'un sombre intérêt; on la lit avec fruit, car, loin de se tacher dans ces noirs
égouts du vice, où M. Janin descend généreusement pour la science et pour
l'humanité, la pensée secoue ses ailes tremblantes, et s'envole avec plus de
délices dans les pures régions.
Les Catacombes renferment une précieuse galerie de vieux portraits , et à ce
propos, ce titre bizarre a presque l'air d'avoir le sens commun. Dans cette ga-
lerie se trouvent pêle-mêle IMartial et Beethoven , Pétrone et Albert Durer,
Apulée et Holbein. — Albert Durer et Holbein sont des portraits achevés qui
font bien regretter les études en vain promises par M. Janin. Beethoven est
une ébauche qui arrache des larmes. Martial , Pétrone et Apulée, sont de très
savantes fantaisies.
Ce recueil est des plus variés; l'étude philosophique y coudoie le petit roman ,
le conte y coudoie l'article de journal ; il y a même un voyage, le Voyage v
Brindes, dont je n'ai pas besoin de rappeler le charme et l'esprit. Le premier
des petits romans a pour titre la Comtesse d'Ecjmont. M. Janin y a mis en scène
tout ce bel acte du xviii" siècle qu'il aime tant : costumes, caractères, pas-
sions, langage, rien n'y manque. Il faut dire, pourtant, que le peintre a un
peu trop adouci toutes ces teintes ardentes qui vont de M""" de Parabère à
M""" de Pompadour; il nous montre l'éclair voilé du bonheur plutôt que la
flannne du plaisir ; or le temps qu'il nous rappelle si bien est surtout le temps
du plaisir : demandez aux petits poètes et aux grands paravents, aux oratoires
musqués et aux mousquetaires. Il faut dire aussi que M. Janin , indigné
des romans obscènes et des libelles scandaleux échappés à l'autodafé du lieu-
tenant de police, des mémoires malsains et des mauvais vaudevilles de ces der-
nières années, où tant de nobles femmes du règne de Louis XV sont lâchement
insultées, a voulu venger la mémoire de M""' d'Egmont ; il a voulu l'élever
REVUE DE PARIS. 121
par l'amour chaste au-dessus de cette forêt touffue des mauvaises passions
qui cou^Tit la cour de France durant un demi-siècle. Certes, je ne m'aviserai
pas de profaner cette bonne œuvre par le doute. Dire du mal d'une femme
quand elle n'a plus rien à perdre , cela n'est peut-être qu'une faiblesse com-
mune à bien des gens. INIais poursuivre une pure et noble femme par d'indignes
outrages jusque dans la tombe , où s'arrêtent toutes les vengeances, voilà une
lâcheté que je croyais impossible en France. M. Janin dit que cette pure et
noble femme est la comtesse d'Egmont. J'oublie les indignes outrages ; je ne
vois plus en la fille du maréchal de Richelieu que la grande dame qui se sa-
crifie à sa naissance , qui pleure un amant en silence (un amant qu'à peine elle
a entrevu), et qui s'endort dans sa chasteté.
Cet amour de IM""" d'Egmont est raconté par l'auteur en tableaux de genre et
en pastels; il y a là de charmans souvenirs de Greuze et de Latour. C'est partout
cette touche spirituelle , ce trait gracieux, ce sourire délicat, ces petits horizons
variés, cette couleur tendre et claire que vous connaissez si bien et que vous ne
connaissez jamais assez. Voulez-vous un petit tableau? Voyez : — Nous sommes
dans le Marais, au fond d'un mauvais cabaret. La belle comtesse est triste-
ment appuyée sur une table de chêne ; elle attend un soldat aux gardes , M. de
Guys, le frère de M. de Gisors son amant, qui vient de mourir, ne pouvant
plus aimer l'épouse de M. d'Egmont et qui , en mourant, a légué son jeune
frère à la comtesse. Le soldat aux gardes survient; il trouve si belle et si noble
et si triste M"'' d'Egmont, que l'amour éteint de son frère se ranime en son
cœur comme par enchantement; et M. de Guys rappelle si bien la grâce et la
beauté de M. de Gisors, c'est un si doux portrait de celui qui n'est plus, que
]^jmc d'Egmont reporte sur lui, à son insu, son amour aux abois. Cette tou-
chante entre\'ue passe rapidement comme tous les instans de bonheur. L'ange
s'envole , et le pamTc enfant délaissé , que ce fatal amour va tuer comme il a
fait de son frère , se sentant seul pour la première fois , se prend à pleurer sur
la table de chêne du vieux cabaret. IMaintenant, si vous voulez un portrait,
écoutez : « Cette femme avait été un instant la maîtresse souveraine de cette
cour de France où elle n'apparaissait plus qu'aux jours de deuil , et cela à la
faveur du crêpe qui la couvrait ; cette femme , toute noire et toute courbée ,
elle avait donné, au xviii" siècle, le signal du plaisir et des folies amours,
elle avait dansé la première sur les ruines saintes du xvii" siècle , elle avait
osé la première , en France , être folle et reine , mener à la fois la vie d'une
grande dame et la vie d'une courtisane; cette femme , l'amour le plus chaste
et la passion la plus innocente de M. le régent d'Orléans, cette femme si flattée,
si enviée, si aimée, c'était M""" de Parabère. »
Les autres contes sentimentals ou philosophiques s'appellent la Folle, le Ma-
riage vendéen, Jenny la Bouquetière, xtne ?iuit dans Alexandrie, l'Aveugle,
la Sœur rose et la Sœur grise. — La Folle est une pauvre femme qui aime le
soleil et qui meurt de jalousie, parce que le soleil rencontre la lune. ]Se riez
pas, hélas! M. Janin n'a dit que la vérité. Le Mariage vendéen est un mau-
vais titre qui sert d'enseigne à une jolie histoire de 1 793. Un jeune gentilhomme
TOME YI. JUIN. 9
122 REVUE DE PARIS.
est fait prisonnier par un ancien noble devenu capitaine de la république ,
qui l'enferme dans son colombier le jour de ses fiançailles. Le prisonnier, qui
n'a plus qu'un jour à vivre, cueille une marguerite dans le mur et l'envoie
à la fiancée du républicain. Tout cela est charmant comme un conte de fées.
Le soir, le pauvre Vendéen sait qu'on danse au château de son ennemi; il se
réveille au plaisir; il demande la grâce d'aller danser cojnme les autres. Com-
ment refuser cela à un gentilhomme français, la veille de la guillotine? Il danse
donc, il danse sur la mort comme tous ceu.v qui dansaient en ce temps-là; et
tout en dansant, il fait la cour à la fiancée, il remeille sa marguerite. Vous
devinez que la fiancée du républicain est bientôt séduite. Je vous l'ai dit, tout
cela est joli comme un conte de Perrault. Jennij la Bouquetière est un gai sou-
venir d'artiste. Une Nuit dans Alexandrie est une savante chronique du beau
temps de Cléopâtre , racontée avec une grande philosophie par le comte de
Saint-Germain. L'Avevfjle est un petit conte digne des petits contes de Voltaire.
Enfin la S(vur rose et la Stciir grise est un drame plein d'intérêt que le diable
fait jouer sous les yeux de M. Janin : c'est toujours ce même diable spirituel
et mordant qui inspirait Lesage. Ce pauvre diable s'en va tous les jours, au
grand regret des écrivains qui lui doivent tant.
J'oubliais de vous parler de ces pages éloquentes et douloureuses où V,. Janin
rappelle les tortures de la reine Marie-Antoinette, la noble vie de la princesse
Marie de Wurtemberg, la mort d'Alfred Johannot. Dans ces pages qu'on vou-
drait plus longues, l'écrivain s'élève jusqu'à la poésie ; sa langue , tout à l'heure
si gaiement vagabonde, devient austère tout à coup; adieu l'esprit, le cœur
parle tout seul : le peintre , la princesse et la reine n'auront pas de meilleures
oraisons funèbres. J'oubliais aussi de vous parler d'une très jolie étude sur
George Sand, d'une généreuse biographie d'Etienne Becquet, d'un gracieux
chapitre à propos de la mort d'une marchande de fieurs, d'une lettre pleine
d'esprit et de gaieté à Charlet sur ses soldats et ses enfans; d'une spirituelle
esquisse de la Marianna de M. Jules Sandeau; enfin d'une satire plus ou
moins raisonnable, mais pleine de verve, sur les dieux d'aujourd'hui, c'est-à-
dire les dieux d'hier, car en ce temps-ci les dieux ne vivent pas si long-temps.
Je regrette bien que l'éditeur des Caiacoiubes ait accueilli , sans doule malgré
M. Janin, quelques feuilletons parasites qui se sont groupés avec trop d'in-
souciance parmi toutes ces jolies choses. Ces feuilletons, ont eu leur jour de
fête, et nous ne leur refusons pas un lendemain , mais ce sont des feuilletons;
enfans gâtés à leur naissance , ils demandent à renaître , et ils n'empêcheront
pas ces six charmans petits in-dix-huit où M. Jules Janin a si nonchalam-
ment dépensé tant d'esprit railleur, de science historique et d'aimable philoso-
phie, de troubler la conscience de bien des in-octavo orgueilleux.
Aesèmî Houssaye.
BULLETIN.
Tous les partis semblent tombés d'accord sur un point , sur un seul : c'est
que le cabinet actuel n'est pas un ministère politique. Une feuille qui se fait,
comme nous, un devoir de ne pas aggraver les embarras du gouvernement,
quand elle ne travaille pas à les alléger, a fait cette découverte. Selon cette
feuille , la mission du ministère est de s'occuper de tous les intérêts compromis,
des intérêts compromis par la coalition surtout, et c'est le plus grand nombre.
De ces questions d'intérêts matériels, les unes ont été ajournées par l'effet des
discussions acbarnées qui ont rempli la dernière session; d'autres ont été
jugées avec passion, et, nous ne craignons pas de le dire, quelquefois contrai-
rement aux vues de ceux qui les traitaient , par l'effet des haines politiques
qui avaient juré d'entraver tout; enfin quelques-unes de ces questions sont nées
de la marche naturelle des choses. La construction des chemins de fer, les inté-
rêts de l'industrie des lins, la double question des sucres indigènes et coloniaux,
l'établissement de bateaux à vapeur entre la France et l'Amérique , voilà de
grandes et nombreuses questions. Malheureusement, le ministère n'a devant lui
qu'une courte session d'été, et une chambre dont la plupart des membres,
convoqués deux fois sans résultat depuis six mois , montrent une très excu-
sable impatience de revoir leurs foyers.
Il serait puéril de jeter un regard en arrière , et de demander à quoi ont
servi les efforts des partis , et la violente lutte qui a ébranlé le pays , puisqu'on
n'a pu produire ce qu'on demandait tant , un ministère politique , la pratique
d'un système, et tout ce qui manquait dans la combinaison du 15 avril, au
dire des hommes d'état qui ont pris place dans celle-ci. Nous ne voulons
pas faire remarquer non plus que n'ayant pu produire un ministère politique,
on n'a peut-être pas même créé un ministère matériel ou industriel , n'importe
comment on voudra l'appeler, car la spécialité du ministère actuel , en fait
de questions commerciales et autres , n'a consisté jusqu'ici qu'à fouiller dans
9.
125. REVUE DE PARIS.
les portefeuilles des anciens ministres pour en tirer les projets de loi et les tra-
vaux qu'ils avaient préparés , ces travaux et ces projets qu'on critiquait si im-
pitoyablement! Combien de fois n'a-t-on pas dit que M. IMartin du Kord
n'était pas un homme spécial au département qu'il dirigeait; qu'il n'entendait
rien aux affaires ! Cependant nous voyons que dans un ministère où figurent
M. Duchûtel et M. Passy, ce sont, quant aux sucres, par exemple, les opi-
nions économiques de M. Martin du Nord qui l'emportent. Un seul projet de
loi relatif à un chemin de fer (celui de la rive gauche de la Seine) est présenté
à la chambre, et ce projet n'est encore qu'une conception du cabinet du 15 avril.
En un mot, le ministère non-politique qui est sorti de la coalition n'est jus-
qu'à présent , en fait d'intérêts matériels , que le pouvoir exécutif du ministère
du 15 avril.
Quant aux intérêts qui ont souffert du fait de la coalition , quant aux
grandes lignes de chemins de fer, aux lignes de bateaux à vapeur entre la
France et l'Amérique, quant à tout ce qui a été entravé dans le dessein d'a-
battre plus tôt le dernier ministère, quant à la réparation de leurs propres er-
reurs, les ministres sortis de la coalition n'ont encore rien fait. On peut même
avancer hardiment qu'il ne sera présenté dans cette session d'autres projets de
loi que ceux qui se trouvaient dans les cartons du cabinet du 15 avril, comme
il a été fait jusqu'à présent pour la loi des fonds secrets et pour la loi d'état-
major. Il est vrai qu'il reste aux chambres le droit d'initiative; mais, dans l'in-
térêt de la dignité du pouvoir , il faut espérer qu'elles en useront avec toute la
modération possible, et qu'elles écarteront des propositions telles que celles
qui tendraient à réclamer l'émancipation des noirs , et la conversion de la
rente; car nous verrions sans doute M. Passy, M. Dufaure et leurs collègues,
forcés de combattre les mesures qu'ils avaient si vivement réclamées. Les
membres de la coalition qui constituent aujourd'hui le gouvernement, n'y
présentent déjà que trop de côtés faibles, et nous aurons assez de peine à
fermer toutes les brèches qu'ils ont faites au pouvoir, même si leurs amis n'en
font pas de nouvelles, uniquement par routine et par habitude de destruction.
Il n'est cependant pas moyen de se dissimuler que , si nous n'avons pas
un ministère politique, nous n'avons guère plus un ministère qui soit en
mesure de protéger largement et avec ensemble les intérêts matériels. La coa-
lition n'a pu nous donner que ce qu'elle avait; elle n'était elle-même qu'un
mélange d'opinions disparates , une sorte d'œuvre de marqueterie , et c'est un
fragment de cet assemblage bizarre qu'elle a introduit dans le gouvernement.
Nous dirons des ministres actuels ce qu'ils disaient eux-mêmes des ministres
du 15 avril. Pris isolément, les ministres sont assurément des hommes d'une
certaine valeur, d'un caractère honorable , et quelques-uns d'entre eux ont une
réputation méritée. Mais, outre que les talens des ministres actuels ne s'ap-
pliquent pas , en général , aux choses auxquelles ils seraient propres , il y a
parmi eux , et personne ne le conteste, une divergence notable d'opinions poli-
tiques. M. Passy a même avoué qu'il subsistait des restes de préventions person-
nelles. Le ministre a sans doute voulu parler de préventions politiques, car il
REVUE DE PARIS. 125
ne saurait en exister d'autres entre hommes qui s'estiment assez pour s'accepter
mutuellement pour collègues et encourir une même responsabilité. Mais cette
différence de voir sur les matières politiques n'entraîne-t-elle pas une diffé-
rence de voir non moins grande sur les choses d'intérêt matériel ? TSous dira-t-on,
par exemple, que la manière d'envisager la question des chemins de fer dans
la session de 1838 n'a pas été toute politique? Entrait-il la moindre idée indus-
trielle ou économique dans cette discussion? ?se s'agissait-il pas, avant tout,
d'une affaire d'état? M. Berryer ne voyait-il pas, et avec raison, dans le che-
min de fer de Bruxelles, avec embranchement sur Ostende, la question de
l'alliance anglaise, et ne se refusait-il pas à le concéder à l'état par ce seul
motif? Croit-on qu'on puisse discuter dans le conseil la question des lins , la
question des sucres , la question de la navigation régulière entre Xew-York et
le Havre, sans soulever des questions politiques? Et si le ministère est forcé
de s'abstenir de questions politiques, comment aborder franchement la dis-
cussion des affaires industrielles? Cela est si peu possible, qu'on s'en tient
aux projets du précédent ministère, et qu'on s'y tiendra long-temps, car on
évite ainsi tout frottement fâcheux; et heureusement , les portefeuilles légués
par le ministère du 15 avril à ses successeurs renferment nombre de travaux
utiles sur les plus importantes questions.
On reconnaît, et les ministres eux-mêmes reconnaissent, que le cabinet
n'est d'accord que sur certaines choses de programme, pour ainsi dire, mais
que les principes diffèrent. C'est un aveu qu'on pouvait s'épargner. Personne
n'ignore que M. Duchâtel, M. Cunin-Gridaine et M. Passy se trouvent sur
l'échelle politique à trois degrés passablement éloignés l'un de l'autre , et qu'il
leur a fallu faire plus d'un effort de bonne volonté pour se rapprocher. Mais
pense-t-on que M. Duchâtel, qui est un économiste avant tout, que M. Du-
châtel, qui a sa place marquée aux finances, au commerce, aux travaux pu-
blics, et qui, dans l'empressement et le tumulte de la nuit du 12 mai, où s'est
fait ce ministère, s'est trompé de porte, ainsi que quelques-uns de ses collè-
gues, croit-on que M. Duchâtel soit appelé à s'entendre sur les questions d'in-
térêt matériel avec 31. Passy et M. Cunin-Gridaine , qui ont des vaes non moins
arrêtées sur ces matières que ÎM. Duchâtel? >'ous le verrons bien dans la dis-
cussion des projets de loi. Sans doute il est facile d'exhumer d'un carton un
travail tout fait et de le porter à la chambre tel qu'on l'a trouvé , en ne chan-
geant même pas l'exposé de motifs. Mais dans la discussion , quand viendra le
moment de combattre des principes contraires à ceux du gouvernement , le
ministère sera privé du concours de ceux de ses membres qui ont exposé des
principes conformes à ceux de l'opposition ; et quand il s'agira de confec-
tionner de nouveaux projets de loi, les difficultés seront encore bien plus
grandes. Aussi n'en fera-t-on pas.
La signification du ministère actuel , sa raison d'existence n'est donc pas,
comme on a dit, de résoudre les embarras qu'éprouvent les affaires du pays.
Maintenant que la coalition s'est dissoute, grâce à Dieu , quelques-uns de ces
embarras, tel que la question des sucres, pourront être résolus, l'ancien parti
126 REVUE DE PARIS.
ministériel aidant; mais ils le seront par le ministère du 15 avril , qui était uni ,
sous le rapport économique comme sous le rapport politique, et qui a laissé ces
solutions toutes prêtes. Quant aux autres questions d'intérêts matériels , nous
ne devons pas nous faire illusion : quels que soient nos désirs, le ministère
actuel ne les résoudra pas. M. Ducliatel , qui s'est popularisé dans nos ports et
dans nos villes de commerce par Tenquête, n'a malheureusement que sa voix
à donner dans le conseil sur les solutions préparées par ses collègues du com-
merce, des travaux publics et des finances ; et encore une fois, les vues diffè-
rent. On n'en peut douter, car M. Passy et M. Dufaure ont manifesté les leurs
sur la plupart des questions, et elles sont loin d'être conformes. Quant à M. Du-
faure, qui étudie les travaux publics, nous lui souhaitons les dispositions de
M. Martin du Nord , son ancien maintenant , et qu'on regardait comme im-
propre à des études si différentes de celles du barreau. M. Martin du Nord est
devenu spécial , et son successeur, qui est maître de ses cartons, pourra y faire
des études utiles. Ce sera l'enseignement mutuel. L'avantage reste toutefois à
l'ancien ministre, qui remplit ici les fonctions de moniteur.
Nous ne pouvons admettre que le ministère actuel soit en situation de
s'abstenir de toute signification politique, et voilà justement le mal. Le minis-
tère du 1.5 avril , et nous sommes forcés d'y revenir encore cette fois , le minis-
tère du 1.5 avril n'était pas suffisamment politique aux yeux de l'opposition.
C'était là le grand reproche qu'on lui faisait. Cependant ce ministère avait sa
politique bonne ou mauvaise , un système , et il existait dans des temps déjà
bien différens de ceux-ci , quoique très rapprochés. Les factions n'avaient pas
alors l'attitude menaçante qu'elles ont aujourd'hui; les passions populaires
n'avaient pas été déchaînées à plaisir, et on ne leur avait pas donné le secours
qu'elles ont reçu de la coalition, qui , depuis un an , n'a cessé de décrier le pou-
voir. A l'extérieur, les affaires d'Orient étaient moins critiques , l'ébranlement
donné à la politique anglaise par la tentative des tories n'avait pas eu lieu ,
et le ministère actuel ne pourrait s'abstenir d'une action politique, intérieure
et extérieure, n'eût-il devant lui que ces deux simples faits : le rapprochement
qui se fait entre le pacha d'Egypte et la Russie , et la reconnaissance entière
de la Belgique par les puissances du Nord , par l'effet du traité des 24 articles,
ratifié définitivement par le ministère actuel. Est-ce quand les partis extrêmes»
ranimés par les divisions des partis modéi'és, demandent encore aujourd'hui
par leurs organes la réforme électorale et la modification des lois de septem-
bre , que le ministère peut s'abstenir d'une signification politique? Nous savons
bien que le ministère , comme tous les ministères , a sa politique toute faite vis-à-
vis de ces partis; mais depuis qu'ils ont combattu dans les élections avec les
partis modérés , avec le centre gauche et même avec les doctrinaires , depuis
qu'ils ont combiné avec les membres de ces nuances , portées depuis aux af-
faires, les moyens d'écarter de la chambre tous les hommes modérés qui sou-
tenaient le cabinet du 1-5 avril, chaque mouvement du pouvoir fortifiera ou
affaiblira le parti radical.
Si la politique du 12 mai penche vers les 221, elle s'expose à rendre hostile
REVUE DE PARIS. 127
le centre gauche et à ramener les causes du désordre que nous avons vu ; si
cette politique incline vers la gauche, elle forcera le parti conservateur, appuyé
cette fois sur les doctrinaires, à recommencer avec plus d'avantage la lutte
où il a succombé. Comment donc se constituer ministère non politique dans
une situation si éminemment politique, et comment se réduire à un rôle nul
sans disparaître sous le mécontentement des partis? Le ministère n'a donc pas
la faculté de n'être rien , comme on le lui propose d'une façon si charitable ;
et cependant il est vrai que , s'il veut être quelque chose , il sera bien embar-
rassé de ses élémens.
Et vis-à-vis de l'étranger avons-nous le droit d'avoir un ministère non politi-
que? N'est-ce pas assez que la direction des affaires extérieures soit confiée à un
vieux guerrier qui aurait pu ajouter à son illusti'ation partout ailleurs, et que
son inexpérience sur ce terrain ait à lutter contre des hommes consommés
et vieillis sur les champs de batailles diplomatiques, tels que les rsesselrode,
les ^Metternich , les Pahnerston, les Werther, et même les ministres des états
secondaires, qui sont aussi des hommes expérimentés et rompus aux affaires?
Nous sommes trop constitutionnels pour admettre que la direction puisse
partir de plus haut. L'opposition qui se faisait contre le cabinet du 15 avril
était basée sur une pareille accusation ; mais c'est un mal si grand que ces
attaques dirigées contre un des trois pouvoirs de l'état, que nous aimerions
mieux voir constater un manque de direction politique que de telles attaques
se renouveler. Au reste , on peut répondre à ceux qui continuent à demander
la réalisation du gouvernement parlementaire , comme à ceux qUi demandent
une direction plus sûre, en remplissant cette lacune. Dans tous les cas, il y a
plus que jamais nécessité à ce que le gouvernement de France mette le pays
à même de remplir la mission politique qui lui appartient.
Le premier pas est encore à faire, il est vrai. Ceux qui refusent au cabinet
actuel la dénomination de ministère politique semblent, en effet, un peu
fondés à parler ainsi , et ils seraient même embarrassés de lui donner une
dénomination. Pour les questions matérielles, nous avons montré que c'est
jusqu'à présent le ministère du 15 avril qui gouverne en réalité; et quant aux
affaires politiques, le ministère ne nous semble pas s'être écarté de ce qui se
faisait sous la précédente administration. On a annoncé que M. le maréchal
Soult a rédigé un programme en vertu duquel les ministres s'assemblent en
conseil à la présidence , et délibèrent sur les affaires avant que de se réunir en
présence du roi. Mais cela s'est pratiqué dans tous les temps, au 11 octobre,
au 22 février, au 15 avril , et toutes ces administrations n'ont pas moins été en
butte au même reproche. Nous ignorons , comme de raison , ce qui s'est passé
dans ces conseils préparatoires, mais on peut en juger par les résultats, et il
n'en est sorti jusqu'à cette heure que les projets politiques laissés par M. Mole,
la réduction des fonds secrets telle qu'elle avait été arrêtée, le projet de loi des
sucres, celui du chemin de la rive gauche, et la loi d'état-major. Il est vrai
que le ministère a placé M. Antoine Passy et destitué M. Bresson. Mais sont-ce
là des actes politiques ?
128 REVUE DE PARIS.
La destitution de M. Mottet et celle de M. Persil avaient des motifs poli-
tiques. Ces deux fonctionnaires s'étaient déclarés ouvertement contre le gou-
vernement dans les élections , et chacun d'eux travaillait à le remplacer par
une administration dirigée par d'autres principes. Mais M. Bresson n'était pas
hostile au cabinet, puisqu'on lui a offert une autre place. La direction des
forêts n'est pas une place plus politique que la direction de la dette inscrite.
M. Bresson n'a donc été que l'objet d'une exclusion personnelle. Nous sommes
loin d'attacher à ce déplacement de M. Bresson l'importance qu'on a voulu y
mettre dans l'opposition. M. Passy a placé son frère dans l'administration, il
y a introduit ses amis. Rien de mieux. C'est là le népotisme dont on a tant
blâmé l'administration précédente; mais ce ne sont pas là non plus des actes
politiques , ce sont des arrangemens , ce ne sont pas des mesures. Tant que
nous ne verrons pas tous les fonctionnaires qui n'approuvent pas le système
actuel ou les choses actuelles , remplacés par des fonctionnaires qui s'en seront
montrés les partisans , nous ne verrons pas d'actes politiques dans ce qu'on
fera. Mais de tels actes sont bien difficiles , car M. Passy et ses amis du centre
gauche ne peuvent placer que des fonctionnaires qui blâmeront les principes
des 221 dans la personne de M. Cunin-Gridaine , et ceux du centre droit dans
M. Duchâtel. Voilà donc le ministère qui ne peut avoir non plus une signifi-
cation purement administrative, tant qu'il restera dans la situation qu'il a
choisie.
Est-il donc si facile qu'on a bien voulu le dire de remplir cette petite session?
On occupera suffisamment les bureaux par les projets de loi du 15 avril; mais
la facilité qu'on trouvera à ne rien faire , grâce à la lassitude de la chambre ,
prépare de nouveaux embarras. Nous n'en parlons pas pour les aggraver, nous
voudrions , au contraire , voir durer cet état de choses , tout incomplet qu'il est ;
mais nous ne pouvons dissimuler nos regrets en voyant dissiper des forces
réelles dans une combinaison aussi défectueuse. L'influence du nom du ma-
réchal Soult , qui pouvait servir si utilement dans une administration établie
sur de meilleures bases, est aujourd'hui annulée , ou pour mieux dire tournée
contre le pouvoir, par le mauvais emploi qu'on en a fait. On peut en dire au-
tant de M. Duchâtel , que la douceur de ses formes et ses connaissances spé-
ciales eussent rendu si utile ailleurs que dans le poste où il se trouve avoir à
combattre et à surveiller tout ce qu'il y a de plus hardi et de plus indomptable
dans les factions. On voudra bien remarquer que se plaindre du manque inévi-
table d'unité, du fâcheux emploi des personnes, ce n'est pas afficher de mau-
vais desseins contre le pouvoir, mais l'avertir seulement de se défier de lui-
même. Ses ennemis le trouvent au contraire très bien composé tel qu'il est.
De même , en nous plaignant du manque de principes politiques qui se
fait sentir dans le cabinet , nous n'avons , nous ne pouvons avoir d'autre
pensée que celle d'en faire naître quelques-uns , s'il se peut. Nous savons
trop ce que coûtent les crises ministérielles pour ne pas désirer le maintien
de l'administration existante, quelle qu'elle soit. N'a-t-il pas été démontré
que la suspension des affaires commerciales, causée par la dernière crise,
REVUE DE PARIS. 129
a coûté 600 millions à la France ? Notre influence en Europe en a diminué
d'autant, car les choses sont arrangées de telle façon dans le monde poli-
tique aujourd'hui , que l'effet du désordre des idées qui règne en France est
combattu , aux yeux des puissances étrangères , par le bon ordre et la prospé-
rité de nos finances. Qui n'hésiterait pas à troubler l'état, quand on songe que
chaque ligne, que chaque parole qui répandent l'alarme en France, augmen-
tent les espérances et les prétentions des puissances qui nous sont opposées?
Une crise ministérielle, qui coûte 600 millions, nous ote matériellement les
moyens de nous faire respecter au dehors? La restauration a perdu , par la
îïuerre d'Espagne et par l'indemnité, 1,400 millions, à l'aide desquels elle
aurait pu prendre les limites du Rhin, et forcer l'Europe à les lui laisser.
Encore , dans l'ordre de ses idées , le gouvernement de la restauration eut une
sorte de raison en prenant ces deux mesures. Le trône des Bourbons pouvait
s'écrouler du coté de l'Espagne , et s'appuyant , en France , sur l'aristocratie
nobiliaire, qu'elle croyait forte, la restauration voulut lui oter tout levain de
vengeance et de récrimination.
Au point de vue de la restauration , ces pertes matérielles avaient donc leur
utilité politique. Une crise du genre de celle que nous venons de voir est plus
fatale que la guerre d'Espagne. Elle appauvrit le pays sans résultat. Mainte-
nons donc l'administration actuelle tant qu'il se pourra , et oublions, de peur
de nouvelles chances fâcheuses, que le pays a été troublé pour édifier un pré-
tendu système de moralité qu'on ne peut vérifier, et remplacer en réalité un
système politique par le même système, sous une apparence qu'on ne peut
rendre très différente, quelques efforts qu'on fasse pour cela. C'est même ce
qu'il y a de mieux dans la situation présente, et nous espérons qu'en ceci , du
moins, elle ne changera pas. Loin donc de vouloir troubler les ministres actuels,
nous serions les plus sérieusement alarmés si nous pouvions penser, comme
on 1'.. dit , que le tiers-parti voulut encore se fortifier dans le pouvoir. Ce se-
rait d'abord la ruine du ministère , et nous n'aurions eu que trop sujet de
nous plaindre de la faiblesse de sa constitution ; mais ce serait encore la ruine
du cabinet suivant, car quelle confiance aurait la chambre en ceux qui auraient
agi de la sorte? Et quelle majorité les soutiendrait long-temps? L'effroi que
nous causent les crises nous rendra donc, autant qu'il se pourra, les partisans
de ce ministère; et s'il n'a pas de signification politique, nous nous en conten-
terons encore; et nous laisserons l'opposition entrée aux affaires le 12 mai,
placer en paix les siens. Le choix des uns neutralisera le choix des autres , et
si le bien ne se fait pas , le mal sera du moins différé. Les temps sont durs ,
et il ne faut pas se montrer trop exigeant.
Nous n'avons rien à dire sur la proposition de 'SI. le baron Mounier, au su-
jet de la Légion-d'Honneur, sinon que la Charte constitutionnelle dit, article 03,
au chapitre intitulé : Droits particuliers (jarcuitis par l'état, que le roi déter-
minera les règlemens de la Légion-d'Honneur. Nous regrettons que la chambre
des pairs, que nous avons souvent engagée à reprendre plus activement la vie
130 REVUE DE PARIS.
politique, ait commencé à faire valoir son droit d'initiative par cette proposi-
tion. Les intentions de M. le baron Mounier ne peuvent être douteuses; elles
sont dictées par un généreux sentiment national, et sa proposition ne pouvait
être faite en meilleur lieu que dans la chambre des pairs, remplie de vieux
généraux qui ont glorieusement gagné leurs décorations sur les cbamps de
bataille, et de fonctionnaires qui ont acquis les leurs dans les postes les plus
élevés. Mais jM. le baron JMounier a \ou])lié, ce nous semble, en quel temps
nous vivons, et la vue de quelques abus l'a mené un peu loin. Les abus
doivent être réprimés sans nul doute ; mais ôter au gouvernement un moyen
légitime d'action et la faculté de récompenser le mérite , quand on l'a déjà dé-
pouillé de tant de prérogatives, c'est coopérer, avec les meilleures intentions
du monde , à la tache qui ne se fait que trop activement dans l'autre cbambre;
et, francliement, ce n'est pas là le rôle de la chambre des pairs.
Nous avons vu, encore cette fois, avec plaisir, un des membres de l'an-
cienne administration, M. de Montalivet, venir en aide au ministère actuel ,
et défendre avec talent les véritables principes du gouvernement. Ces exemples
répétés sont de bonnes leçons politiques , et nous espérons qu'elles porteront
quelque fruit. Les paroles qui ont été prononcées dans cette discussion par
le marécbal Soult ont produit une impression favorable. Le président du con-
seil a parfaitement fait sentir à la chambre tout ce qu'il y avait d'irrégulier à
vouloir soumettre à une commision, formée en grand conseil , des ordon-
nances signées par des ministres responsables. La doctrine du marécbal était
toute constitutionnelle, et on a vu avec intérêt un vétéran du régime impérial
rappeler aux doctrines du gouvernement représentatif des hommes d'état de
la restauration. Des souvenirs tout militaires ont été évoqués, dans cette
séance, par l'illustre maréchal, qui s'est rappelé avec simplicité qu'un mé-
daillon de cuivre , portant deux épées en croix , qu'on accordait aux sous-offi-
ciers, était jadis le seul but de son ambition. A ces paroles, qui ont fait sen-
sation dans la chambre, on entendait regretter que le maréchal n'ait pas été
mis en situation d'obtenir souvent de pareils succès. Ce genre d'éloquence, si
rare aujourd'hui, produirait de bons résultats, nous en sommes surs, dans la
bouche d'un ministre de la guerre.
Le ministère, dont une aile commandée, il est vrai, par le maréchal Soult,
a donné contre la proposition de IM. Mounier, paraît vouloir battre en retraite
devant M. Gauguier. M. Gauguier ne pouvant expulser ouvertement les fonc-
tionnaires de la chambre, demande aujourd'bui qu'on leur retranche leur
traitement. C'est un premier pas vers l'exclusion. Les fonctionnaires paraissent
donc bien redoutables à jM. Gauguier? TS'ont-ils cejjendant pas montré dans
la coalition qu'ils savent fort bien voter contre le gouvernement au besoin?
S'il faut à IM. Gauguier des garanties d'indépendance, en voilà une assuré-
ment, et nous lui proposerions, comme sous-amendement, de conserverie
traitement aux fonctionnaires-députés qui voteront contre le ministère. A
cette condition, M. Gauguier consentira peut-être à laisser les fonctionnaires
REVUE DE PARIS. 131
dans la chambre, et nous en connaissons qui n'en voteront pas plus avec une
certaine fraction de la chambre, dut leur indépendance vis-à-vis de M. Gau-
guier leur coûter huit mois de traitement. Sérieusement, la chambre est-elle
déjà trop instruite , qu'on veuille en écarter tous ceux qui connaissent les
affaires? On nous répondra qu'il se trouvera toujours assez d'anciens fonc-
tionnaires pour figurer dans les commissions. Mais ne sait'On pas que la science
de l'administration n'est que la pratique de tous les jours, et que, dans cette
science connne dans beaucoup d'autres, quand on ne renouvelle pas sans
relâche ses connaissances, on n'est bientôt qu'un ignorant. Une question de
douanes, une question de forêts, ne peuvent être traitées avec supériorité par
d'anciens administrateurs des forêts et des douanes. Les commissions seront
en arrière de tout dons une chambre privée de fonctionnaires. Il est vrai qu'il
y restera des avocats, qui sont propres à parler de commerce, de finances et
de toutes les questions.
Il résulterait de la proposition de M. Gauguier que tout le monde sera ap-
pelé à traiter des affaires et à les diriger, excepté ceux qui les comiaissent et
qui les pratiquent. Tout absurde que soit ce projet, nous sommes loin
d'affirmer qu'il ne sera pas adopté; car il y a, en ce moment, comme une sorte
d'émulation de détruire , et c'est à qui anéantira le plus vite tout moyen de
gouvernement. Les plus sages, les plus vieilles têtes ne sont pas à l'abri de ce
vertige; à plus forte raison , les niais qui , en pareil cas , marchent toujours les
premiers. Derrière eux sont les légitimistes, les radicaux et les républicains,
qui applaudissent, et dont les suffrages devraient faire un peu réfléchir les
âmes candides qui ne veulent réellement qu'améliorer. C'est un avis que nous
nous permettons de donner à quelques députés très honnêtes et très loyaux ,
qui usent un peu légèrement de leur droit d'initiative dans la chambre.
Théâtres. — Renaissance. — Les Deux jeunes Femmes , drame en cinq
actes et en prose, par M. de Saint-Hilaire. — Il est certaines œuvres, en ad-
mettant toutefois que les choses dont nous voulons parler soient des œu\Tes,
devant lesquelles la critique se trouve fort embarrassée : on ne sait trop qu'en
penser ni qu'en dire. A distance égale du blâme et de l'éloge, on ne saurait
affirmer que c'est mal , on n'affirmerait pas que c'est bien. En littérature
comme en toute chose, c'est la pire des conditions. Les Deux jeunes Femmes,
par M. de Saint-Hilaire, est une de ces œuvres, en admettant toujours que ce
soit une œuvre , qui tiennent la critique en échec et sur lesquelles il est pres-
que impossible de formuler une conclusion. Ce n'est ni chaud ni froid, ni
haut ni bas, ni bien ni mal; c'est parfaitement honnête et parfaitement
ennuyeux. C'est une de ces pièces qui faisaient dire à lord Byron que pires
elles seraient meilleures. Henri Lubert est fils de Marianna Lubert, fermière
132 REVUE DE PARIS.
de IM. de trois étoiles. Nous avons oublié le nom de ce seigneur ; mais le nom
ne fait rien à l'affaire. Élevé au château, Henri a reçu naturellement une édu-
cation de gentilhomme. Il est beau, il est élégant, il finit par oublier qu'il est
fils de la fermière Lubert, il devient amoureux de la fille de son bienfaiteur,
de M"'" Julie de trois étoiles. Il aime, il est aimé. Heureux des aveux de Julie ,
il part pour les Grandes-Indes, d'où il reviendra riche à millions pour l'épouser.
Les millions comblent les distances. Il part, il est parti, au grand désespoir de
sa mère , au grand dépit de sa cousine Jeannette qui l'aime , à la grande satis-
faction de Birotteau qui aime Jeannette. Voilà donc ce pauvre Henri Lubert
voguant vers les Grandes-Indes , heureux et malheureux à la fois , le cœur
déchiré et pourtant rempli d'espérances.
La fortune lui sourit; la fortune aime la jeunesse. Au bout de quelques an-
nées il revient; mais que trouve-t-il à son retour? Julie, sa chère Julie, mariée
avec le comte de Montalègre; .Teannette, sa cousine Jeannette, mariée avec
l'industriel Birotteau. C'était bien la peine de partir pour les Grandes-Indes 1
Cependant Julie n'est point parjure ; elle n'a pas cessé de l'aimer. En épousant
le comte, elle n'a cédé qu'à un mouvement de générosité : elle s'est sacrifiée
pour acquitter une dette de reconnaissance. Elle estime son époux , elle le vé-
nère; mais c'est Henri , c'est Henri seul qu'elle aime. Le comte de Montalègre
sent bien qu'il n'a pas le cœur de sa jeune et belle épouse ; il ne s'abuse pas à
ce respect, à cette vénération qu'il inspire; il sait que ce n'est point là de l'a-
mour; il aime, lui , il souffre, il est jaloux. Un jour, il surprend le secret de
Julie et d'Henri , le secret de ces deux cœurs prêts à se sacrifier au devoir. Ils
ne sont coupables, hélas ! que de s'aimer. Caché dans une pièce voisine, le
comte assiste à l'entrevue des deux amans. Il peut se convaincre de la pureté
de Julie, mais aussi de son amour pour Lubert. Que fera M. de Montalègre? Il
aime, il est jaloux , il est né sous le ciel brûlant de la Castille. Mais c'est une
ame noble et un grand caractère. En présence de ces deux enfans qu'il a sé-
parés sans le savoir, il trouve le courage de se sacrifier à leur bonheur.
Qu'a-t-il d'ailleurs à espérer de la vie ? Ils ne se verront plus, mais ils s'aime-
ront toujours. Sa main est armée; il se frappe, et tombe baigné dans son gé-
néreux sang. Ainsi finit le comte de Montalègre. Il avait lu Jacques, le noble
Castillan.
Variétés. — Les Floueurs, ou l'Exposition des produits de la llihusteric
frrrrauraise, vaudeville en un acte, par MM. Ferdinand Langlé et Dupeuty.
M. Lofard est un honnête niais de province qui , non content d'être membre
de l'académie de Laferté-Gaucher, aspire encore, l'ambitieux qu'il est, à en de-
venir le président. C'est dans le doux espoir de réaliser ce rêve de ses jours et de
ses nuits, que ce digne M. Lofard arrive à Paris avec l'intention de se rendre
acquéreur de l'une deces mille inventions merveilleuses qu'enfante et qu'expose
à cette heure, aux Champs-Élisées, le génie français de l'industrie. 1\I. Lo-
fard sera servi à souhait, qu'il rende grâce à son étoile ! Il tombe tout d'abord
REVDE DE PARIS. 133
entre les mains d'un célèbre industriel qui se fait fort de lui procurer ce qu'il
cherche. Carotin , c'est le nom de cet industriel , a établi, rue Vide-Gousset,
un bazar où fiizurent tous les produits mis à l'index par le jury. C'est là qu'on
peut voir, chaque jour, à toute heure, la véritable lyre d'Orphée, la couronne
décernée au Tasse après sa mort , la béquille de T\Ttée , les lunettes d'Horatius
Coclès, et le fameux clyso-pompe dont se servit le grand Scipion pendant la
campagne d'Afrique. On y voit encore la machine à rcbus , qui , bien servie,
donne douze rébus à la minute, entre autres, celui-là qui jeta M. Lofard dans
une sainte extase : un H au-dessus d'une tète de femme. — C'est une femme
qui change de linge , dit Carotin , elle a l'H mise ( la chemise ) au-dessus de la
tête; — et sur la judicieuse observation de Lofard que toutes les lettres de
l'alphabet sont du genre masculin , — La chemise dont il s'agit est une chemise
de femme, répond ce diable de Carotin. On y voit encore la botte-omnibus,
dont le talon contient une paire de rasoirs, des cure-dents, une blague à
tabac, un poignard, un bonnet de nuit et une demi-douzaine de mouchoirs;
le parapluie-canard , ainsi nommé parce qu'il est amphibie; une machine à
vaudevilles , donnant à l'heure, quand elle est bien montée, trois vaudevilles
presque aussi spirituels que ceux de MM. Ferdinand Langlé et Dupeuty; le
nécessaire de voyage, qui d'un côté vous rase , vous frise et vous poudre,
tandis que de l'autre il cire vos chaussures et brosse vos habits. Enfin, ô
merveille , objet d'éternelle admiration pour ce brave Lofard ! on y voit le
piano à ])aroles , dont les touches, disposées en voyelles et en consonnes, font
des discours à volonté : discours pour la chambre des députés , discours pour
l'Académie, discours pour tout et pour tous. M. Lofard ne se sent pas d'aise
devant ces trésors qu'étale Carotin , assisté de son associé Blaguemann , de sa
fdle Floueska et de sa nièce Filouretta. Dans sa joie, il prend tout, il achète
tout : la IjTe d'Orphée , la machine à rébus, le piano à paroles; il achète même,
le malheureux, l'imprudent Lofard! la machine à vaudevilles; il achète toute
la boutique pour la modeste somme de soixante mille francs. Je vous donne
à penser la satisfaction intérieure de Carotin et de sa charmante petite famille,
lorsque 3L Lofard lègue et livre un bon de ladite somme à toucher chez son
notaire. Heureusement la fille de M. Lofard a suivi son père à Paris, et quand
celui-ci, éclairé par les remontrances de son sang, propose à Carotin de re-
prendre sa marchandise , Carotin en offre quinze francs. ]Mais à quoi bon ,
je vous le demande , poursuivre si long-temps l'analyse de toutes ces balivernes
sans esprit, sans grâce et sans aucun charme ? Disons donc bien vite que M. Lo-
fard retourne à Laferté-Gaucher qu'il n'aurait jamais dû quitter pour son repos
et pour le nôtre: mais, plus heureux que nous, M. Lofard a rattrapé ses
soixante mille francs, de telle sorte qu'en tout ceci il n'y a eu de ATairaent
foxié que le public.
Odry , ce grand acteur qui s'est couvert d'une si belle gloire dans les rôles
de Picpus et de Bilboquet , s'est montré d'une bêtise terne comme l'esprit des
deux auteurs.
13i REVUE DE PARIS.
— Le théâtre du Gymnase , qui a toujours une petite chute toute prête pour
consoler les chutes de ses voisins , a trouvé le moyen de faire jouer, sous le
titre d'Industriels et Industrieux, une pièce près de laquelle celle des Variétés
est un chef-d'œuvre de gaieté, de finesse et d'esprit.
— La vogue est assurée aux concerts des Champs-Elysées. Un local brillant,
un riche éclairage , un orchestre bien conduit , sont des élémens de succès qu'il
faut savoir gré aux directeurs de cette entreprise de n'avoir pas négligés.
A quatre lieues d'Aix, sur les bords ignorés d'une petite rivière que Plutar-
que honore du nom de fleuve, et au milieu d'une vaste plaine dominée par
une montagne dont les crêtes arides se découpent sur l'azur foncé du ciel
de Provence, eut lieu, il y a vingt siècles, l'une des plus terribles batailles
dont l'histoire nous ait transmis le souvenir. C'est là que le général romain
C Marins rencontra les hordes descendues du nord pour envahir l'Italie; c'est
là que son armée, déployée comme une digue, arrêta l'invasion des peuplades
de la Germanie; c'est là qu'une de ces grandes victoires , qui décident du sort
des empires, sauva Rome et la civilisation antique. Deux cent mille barbares
tombèrent sur ce champ de carnage; les femmes, lesenfans, tout ce camp
immense que l'armée des Cimbres traînait après elle, furent massacrés, dé-
truits ; tout ce riche butin ramassé en Espagne et dans les Gaules fut partagé
entre les vainqueurs , qui amoncelèrent sur le champ de bataille et brûlèrent
en l'honneur des dieux ce qu'ils ne purent emporter. Pendant plusieurs jours
le lit de la rivière roula des cadavres dans ses eaux rougeâtres , et les oiseaux
de proie s'abattirent par nuées sur les iiionceaux de morts. Long-temps cette
terre engraissée par tant de sang porta de magnifiques moissons, long-temps
les ossemens blanchis restèrent épars sur le sol , et les historiens provençaux
racontent que les habitans de cette contrée les mêlaient avec des pierres pour
clore leurs héritages.
Aujourd'hui de riantes cultures couvrent cette plaine au milieu de laquelle
s'élève le village de Pourrières (c«ih/)j puiridi ). Les traces de la guerre sont
depuis l()iiij;-t('mps effacées; le temps a balayé la poussière de tant de morts;
mais un jalon est resté sur le champ de bataille connue pour marquer cette
grande page de l'histoire. Au bout de la rivière, sur un terrain pierreux où
croissent à peine quelques vignes, on voit encore un massif de construction
REVUE DE PAÎIÎS. 135
romaine de six mètres carrés et d'un mètre environ de hauteur; c'est la base
du monument que C. florins éleva après sa victoire. Un mur formé par de
larges dalles lui servait d'encadrement, et l'on en retrouve aisément les vestiges
sous le sol. Il est probable que sur ces pierres même brûlèrent, comme sur un
autel , les dépouilles opimes que le général romain offrit aux dieux protecteurs
de la république. Le monument auquel elles servaient de base a été détruit
pendant les guerres de religion; mais il se trouve reproduit dans les armoiries
du village de Fourrières; c'était une pjTamide aux arêtes de laquelle étaient
adossées trois statues représentant des soldats romains debout et appuyés sur
leurs boucliers. Les anciens comtes de Fourrières de la maison de Glandeves
portaient cette p}Tamide sur leur écusson , et elle Ogure sur diverses pièces con-
servées dans les archives de la mairie de Fourrières. Peut-être ne serait-il pas
impossible de reconstruire ce monument avec les débris dispersés et employés
dans des constructions modernes, peut-être de patientes investigations par-
viendraient-elles à réunir toutes ces pierres mutilées et à réparer cette noble
ruine; mais il faudrait, pour entreprendre un tel travail , le concours de plu-
sieurs volontés et surtout l'appui de l'administration locale. Cependant un
homme éclairé, un amateur d'antiquités a tenté de sauver d'une destruction
totale ces restes ignorés : M. Julien de la Pugère, ancien maire de Fourrières,
fit acheter par la commune le maigre terrain où gisent ces précieux débris;
mais ceux qui lui ont succédé n'attachent pas le même intérêt à leur conser-
vation, et bientôt peut-être ils auront entièrement disparu. En allant les visiter,
il y a deux ans, nous avons vu la charrue sillonner la terre qui, soulevée par
l'exploitation, recouvre aujourd'hui les restes du pourtour au centre duquel
s'élève la base du monument triomphal. Le pajsan qui labourait ces ruines
nous dit que la commune de Fourrières lui avait donné le champ à ferme au
prix de cinq francs par an.
Ce sol , fouillé , remué depuis tant de siècles , renferme encore de curieux
débris, qui n'appartiennent pas tous à la période romaine. Il n'y a pas long-
temps qu'on découvrit, près de Fourrières, une tombe sarrasine; le guerrier
dont elle cachait les restes y avait été enseveli avec son cheval. Toutes ces dé-
pouilles tombaient en poussière; mais, dans l'arçon de la selle, on a trouvé
une bague d'argent dont la conservation est parfaite , et sur le chaton de la-
quelle sont gravés des caractères arabes du viii^ siècle. A cette époque les
Maures , qui venaient de conquérir l'Espagne, firent une invasion en Provence,
et saccagèrent tout le pays situé entre le Pvhône et le Var. Sans doute un com-
bat eut heu dans cette|même plaine où, dix siècles auparavant , les hordes bar-
bares des Cimbres et des Teutons avaient été vaincues par les légions romaines ;
le sang africain a arrosé la même terre où les peuplades du INord avaient laissé
leurs ossemens , et ces deux races si différentes dorment encore , après tant
d'années, sous les mêmes sillons.
En signalant l'existence de ce jalon placé sur la route des études historiques,
nous avons espéré le sauver d'une destruction complète. Sans doute la France
136 REVUE DE PARIS.
est riche en monumens antiques, et sous le rapport de l'art il n'y a aucune
comparaison à établir entre les arènes d'Arles ou de Kîmes et ces pierres nues
qui sortent à peine de terre ; mais entre tous les débris dont notre sol est cou-
vert , il n'en est pas un auquel se rattache un aussi grand souvenir que celui
évoqué par cette ruine encore assise au milieu du champ de bataille où les des-
tinées du monde furent aux prises, et où tomba cette large moisson d'hommes
dont la destruction sauva l'empire romain.
H. AbjSAUd.
— Mme Desbordes- Valmore vient de publier, chez l'éditeur Dumont , un
roman intitulé : Violette , où l'on retrouve la grâce et la mélancolie qui dis-
tinguent les Pleurs et l'Atelier d'un Peintre. Violette, l'héroïne de ce roman,
est une flgure pleine de suavité; tout promet à ce gracieux récit un succès
égal à celui qui a accueilli les recueils poétiques du même auteur.
— Il a paru , tout récemment , à la librairie de Debécourt , rue des Saints-
Pères, G9 , un livre que nous recommandons à nos lecteurs : c'est la Philo-
sophie catholique de l'Histoire , ou l'Histoire expliquée, par M. le baron Alex.
Guiraud. L'auteur a cru trouver, dans les traditions bibliques, la fornuile
historique des doctrines que la science professe. Sans discuter ici le plus ou
moins de vérité que présente son système cosmogonique , nous devons dire
qu'il nous a paru plein de vues nouvelles sur ces hautes questions , et suscep-
tible d'attacher à la natiu-e du livre qui le produit les esprits sérieux de notre
époque.
F. BONNAIRE.
LES
CHATEAUX DE FRANCE.
|îftit=j6aurg.
On mettait autrefois douze heures avec le coche pour remonter la
Seine jusqu'à Petit-Bourg. Une journée entière pour faire huit lieues !
Aujourd'hui quatorze bateaux à vapeur , luttant de vitesse , accom-
plissent , en cinq fois moins de temps , le trajet si péniblement fait
par les coches. Sans ridiculiser le passé, car un jour nous serons
passé , et bientôt peut-être , on doit se féliciter de vivre à une
époque comparativement meilleure , où l'on a la faculté de satisfaire
si vite son désir de voir les champs et de respirer loin du bruit de
Paris. Viennent les chemins de fer sur la ligne déjà tracée de Paris
à Orléans , et vingt minutes sufGront pour passer du pont de la Cité
au pont de Ris , construit par M. Aguado.
Souhaitons cependant que les chemins de fer ne rendent pas la
Seine à son ancienne solitude en la privant de ses bateaux à vapeur,
flottille enchantée qui fait du fleuve royal un lac italien pendant les
chaudes journées d'automne , quand il est sillonné par r Aigle, le
Louqsor, le Parisien, la Ville de Corbeil, la Ville de Montereau, la
Ville de Sens. J'ai dit les noms des principaux bateaux dont les flancs
dorés , pavoises de tentures, baignés de la folle écume de l'eau, por-
tent chaque jour, mais particulièrement le samedi , des colonies de
TOME VI. JUIN. 10
138 REVUE DE PARIS.
voyageurs et des centaines de familles, heureuses de cette navigation
de quelques heures. Aux riches propriétaires riverains la chambre
aux frêles colonnettes, le divan en velours rouge et les stores trans-
parens; à la bourgeoisie de la campagne, aux fermiers, aux nour-
rices, aux vignerons, la chambre de la proue, sans stores, sans di-
van , sans colonnettes , mais bruyante , causeuse, à demi dans l'eau ,
à demi dans le vin. Partout l'éternelle démarcation du rang et de la
foule , de la qualité et de la quantité. La vitesse seule égalise les
conditions; riches et pauvres arrivent ensemble, vérité qui serait
excessivement naïve à exprimer, si l'on ne se hâtait d'ajouter que les
passagers de la chambre d'honneur emploient tous les moyens con-
nus de distraction pour tuer le temps et l'espace, journaux , allées et
venues sur le pont , lectures de livres nouveaux , tandis que les voya-
geurs de la proue s'ennuient si peu pendant la traversée , qu'il faut
avoir recours au bruit de la cloche , à la voix des matelots et à vingt
appels divers pour les avertir du terme de leur course.
La navigation par la vapeur sur la haute Seine a fait des progrès
considérables depuis quelques années. Il y a huit ans, si ma mémoire
ne me trompe , qu'un seul bateau fonctionnait de Paris à Montereau.
Et comme il était mal tenu! quel loup de mer, ou quel loup tout
simplement que le capitaine ! quelle lenteur pour remonter ! point
de tente peur garantir du soleil! point de restaurant! une mauvaise
cuisine de pirate clouée comme une aile de vautour entre la roue
du bateau et le fleuve. On appelait cela un progrès, cependant : le
coche a dû être un progrès aussi.
Je ne prévois pas les riches modifications que l'avenir réserve à
l'invention des bateaux à vapeur ; mais combien ils sont différens
déjà de ceux dont nous venons de tracer le modèle exact. Superbes
et déliés à l'extérieur, ayant des harpes ou des lions dorés à la proue,
ils opposent aux pieds déHcats des voyageurs un pont fait de planches
élastiques, constamment ciré par la brosse duship-boy. Un cordon
de soie descend le long des marches d'acajou, et accompagne la
main jusqu'à la dernière marche, qui pose sur le parquet du salon.
Si l'air frais du fleuve, si la vue delà campagne a éveillé votre appétit,
sonnez, appelez; à bord du bateau il y a des garçons, des servantes^
des chefs de cuisine et même une cuisine. Promenez votre imagina-
tion depuis la simple tasse de café jusqu'au poulet rôti , depuis le verre
d'eau sucrée jusqu'au verre de Champagne, et faites un choix : il ne
sera pas hypothétique comme dans la plupart des rcstaurans de la
grande ville qui décroît à l'horizon.
REVUE DE PARIS. 139
Il est moins hors de propos qu'on ne suppose peut-être de parler
ici avec étendue delà facilité de la navigation sur la Seine. Comment
méconnaître la valeur plus grande qu'elle a donnée aux propriété»
semées au bord du fleuve ou près du fleuve sur une étendue de plus
de quarante lieues? Que d'endroits où les voitures publiques n'al-
laient pas , tant ils sont loin des grandes lignes ! Que de propriétés
vendues , délaissées à cause de la difficulté d'entretenir un équipage
pour s'y rendre! Avant l'établissement des bateaux à vapeur, les
maisons de campagne placées dans ces conditions onéreuses étaient,
à justement parler, dans d'autres provinces. D'ailleurs , grâce à eux
la campagne est maintenant à tout le monde. Que de bourgeois
s'embarquent le samedi sur le bateau à vapeur, avec leurs chiens, qui
sont en général peu de chasse , leur fusil , leur gibecière , et s'en
vont devant eux à dix ou douze lieues de leur quartier. Demandez-
leur s'ils ont une campagne à Choisy-le-Roi , à Villeneuve-Saint-
George ou à Fontainebleau , ils vous répondront : « Je ne pense
pas , mais j'essaierai. »
Le chien de chasse est le fléau des bateaux à vapeur. On a beau-
coup trop médit du perroquet. J'ai rencontré des perroquets en
voyage ; en général , la peur les rend sérieux et méditatifs. Mais le
chien de chasse ( puisqu'on prétend que le chien chasse ) n'est ja-
mais en repos , et il est partout. Chaque barque qui amène ses pas-
sagers a ses chiens, crottés jusqu'au museau, et tous valant cent
louis. Ce chien hideux dont l'œil est sanglant et le poil sale, cent
louis! ce chien dont l'affreuse queue s'enroule à l'extrémité d'un
corps fluet et transparent, cent louis! cette chienne dont les ma-
melles mouillées vous souillent la chaussure, respectez-la, cent
louis ! 11 faudrait prier Dieu de nous délivrer des chiens , si les chas-
seurs n'existaient pas. Je me suis toujours demandé si le chasseur
était dans l'arche. En tout cas. Dieu fit très bien de ne pas lui donner
une femelle.
Reportons-nous maintenant par la pensée vers ces temps où tous
les riches seigneurs de la cour habitaient une partie de l'année leurs
châteaux. Quel embarras pour eux de traîner leur nombreuse domes-
ticité à leur suite ! Que de difficultés! que de lenteurs! Aujourd'hui,,
tandis que les maîtres courent en calèche sur le pavé de la grande
route, les domestiques sont transportés avec tout le matériel de la
maison sur les bateaux à vapeur. Et le jour n'est pas éloigné où cha-
que commune aura à sa disposition un steamer destiné à elle seule,
à sa population. Comme on a un équipage, on aura peut-être sur la
10.
140 REVUE DE PARIS.
Seine son service par eau, conduit par la vapeur. L'habitude et les
progrès de cette navigation rendront faciles les manœuvres qui sont,
du reste , à la portée de l'intelligence la plus commune et de la pru-
dence la plus ordinaire.
Nous ne dirons pas les surprises pittoresques étalées au regard de-
puis le pont d'Austerlitz, depuis le Jardin-des-Plantes, jusqu'au terme
du voyage que font tous les jours les bateaux de la Haute-Seine; nous
usurperions les droits des itinéraires. Les parties fuyantes de cette
navigation, dont on ne se lasse pas, varient d'aspect à chaque demi-
lieue sur la rive gauche. Après les villages à demi submergés dans la
vapeur qui s'étend entre la route de Fontainebleau et la Seine, Gen-
tilly, Ivry,"Bicêtre plus loin, viennent les prés, les carrières, les
oseraies pâles et échevelées; mais déjà Charenton lève la tête et re-
garde Choisy-le-Roi , ruche laborieuse qui se révèle au loin par une
odeur d'industrie. Autrefois Choisy-le-Roi ne pétrissait que des
assiettes; maintenant on y fabrique des tuiles, du maroquin, du
sucre, et ce que je préfère au sucre, au maroquin et aux tuiles, des
verrières d'un admirable éclat. Ne maudissez pas cette fumée dont
les bouffées ont obscurci un instant le paysage ; elle sort d'un four
où le sable torréfié, réduit en lames transparentes, va devenir une
peinture fragile qui s'encadrera dans la rosace d'une cathédrale. Tout
ce qui est beau sort du feu et de la fumée : la pensée , la victoire ,
toute fertilité et toute splendeur. M'"'^ de Pompadour avait son châ-
teau de folie et d'amour au bord de l'eau. A la place du château , il
y a, de nos jours, des bateaux de blanchisseuses. C'est moins poé-
tique; mais, au temps de M""' de Pompadour, Choisy-le-Roi était une
seigneurie, maintenant c'est une commune. Qu'a gagné Choisy-le-
Roi au changement? un pont.
Si vous êtes assez heureux pour n'avoir pas de chiens à surveiller
sur le pont du bateau à vapeur, regardez et ne pensez pas. A quoi pen-
ser devant cet horizon d'arbres qui ondulent devant ce lac de verdure
qui roule , moutonne et va se briser en écume au pied de ce château
perdu au fond de la perspective? Il faut cependant penser à quel-
qu'un. C'est à l'aveugle du bateau à vapeur : chaque bateau a son
aveugle qui joue du violon , assis entre sa fille et son chien. Ce chien-
là ne vaut pas cent louis; aussi je le préfère à tous les autres, et je
dirais volontiers de lui ce que Louis XIV disait d'un officier dont la
laideur était raillée à haute voix en sa présence par la duchesse de
Bourgogne : « Madame, je le trouve, moi, le plus bel homme de
mon royaume, car c'est un de mes plus braves soldats. » Je trouve
RE^^JE DE PARIS. 141
que le chien de l'aveugle est le plus beau des chiens, car il est le
plus utile.
Or, l'aveugle du bateau à vapeur fait penser; car il ne voit rien et
il chante ; pour nous les lueurs changeantes du ciel , les accidens de
paysage; pour nous enfin le ciel, la terre et l'eau; pour lui, rien:
l'obscurité ; il chante pourtant. Tous allez quelque part où vous êtes
attendu, vous, par une sœur, par une amie, par un souvenir; vous
descendrez sur quelque point de la rive; lui n'est attendu par per-
sonne et il ne va nulle part; il ignore s'il monte ou s'il descend : il
chante pourtant! J'en connais un qui, depuis dix ans, vit de cette
manière. J'ai peut-être encore dix ans à l'entendre jouer du violon.
Il n'est qu'une récompense possible à ce brave homme quand il sera
dans le ciel : c'est d'y jouer du violon comme Artot.
A Yillen'euve-Saint-George, le bateau se désemplit s'il remonte
le fleuve, ou il double sa cargaison s'il le descend. C'est le point où
aboutissent les principaux embranchemens de chemins qui mènent
aux campagnes louées par les artistes. L'Opéra, l'Opéra-Comique, le
Conservatoire, peuplent de célébrités Hyères, Brunoy, Valenton,
Gros-Bois et toutes les extrémités de la forêt de Sénart. La plupart
ont des chapeaux gris, des croix d'honneur et, il faut le dire aussi,
des chiens de chasse. A quelle chasse peut se livrer une flûte de
l'Opéra?
Encore quelques riches morceaux de paysage et vous découvrirez
un pont d'une légèreté surprenante entre le ciel et l'eau. C'est le
pont Aguado ; le pont bien nommé ; car c'est M. Aguado qui l'a fait
construire : il a versé sept cent mille francs dans la Seine, qui ne les
lui rendra jamais. On payait autrefois un sou pour passer sur ce pont.
On assure que M"'^ Aguado se plaignait un jour d'être obligée de
faire arrêter sa voiture pour acquitter comme les autres son droit
de péage. « Il n'y a qu'un remède à cet inconvénient, répondit
M. Aguado : personne ne paiera plus rien pour passer sur le pont; »
et le droit de péage fut aboli.
Avant M. Aguado, il n'y avait pas de pont entre Choisy-le-Roi et
Corbeil, c'est-à-dire sur une étendue de neuf lieues. Il a fallu qu'un
banquier espagnol vînt en France pour que cet oubli du gouverne-
ment fût réparé. Je ne sais si M. Aguado est Français maintenant.
En tous cas, voilà une belle lettre de naturahsation d'une seule
arche.
Il est peu de châteaux en France dont la position soit aussi avan-
tageuse que celle de Petit-Bourg. Bâti sur une crête entre la route de
143 REVUE DE PARIS.
Fontainebleau et la Seine , il domine ce fleuve et un vaste horizon
de campagnes. Son parc et ses pièces de gazon lui font un manteau
jusqu'à la rive; et l'été, rien n'est comparable à ce développement
rapide , à cette cascade de verdure riante et de verdure majestueuse.
Par deux toiles de Raguenet , peintes dans la manière de Vander-
meulen et placées l'une à la naissance de l'escalier de droite, l'autre
au commencement de i'escalier de gauche , on peut comparer l'état
du château actuel avec la physionomie du château aux siècles passés.
Les changemens extérieurs sont peu notables. Sous le duc d'Antin et
quelques-uns de ses successeurs , on ne voyait le château , du bas de
la Seine , que par une seule et large coupure dans le parc , place
couverte alors comme aujourd'hui par une belle pièce de gazon.
M. Aguado a créé deux autres points de vue en étoile, en sacrifiant,
avec un discernement exquis, quelques massifs d'arbres dont la perte
se trouve richement compensée. Grâce à cette disposition , le château
s'aperçoit toujours à quelque endroit qu'on soit sur le fleuve; aucun
angle ne le dérobe. La propriété y a sans doute gagné; je crois ce-
pendant que les voyageurs curieux , doucement portés par le bateau
à vapeur de Paris à Montereau, ont encore gagné davantage à cette
heureuse modification. C'est un quart-d'heure de plus donné à l'ap-
pétit de leur curiosité. Les autres changemens, et il en est un très
grand nombre, portent sur des détails : détails infinis, coûteux à
l'excès , mais perdus dans l'ensemble et ne figurant avec importance
que sur les mémoires des architectes et des jardiniers. Ce sont des
riens, permis seulement à un millionnaire.
Le château de Petit-Bourg emprunte une majesté très-grande de
sa situation. Son piédestal fait sa royauté, car il est petit en réalité»
excessivement petit. A le voir du plan abaissé de la Seine, à l'extré-
mité radieuse de sa pièce de gazon, à la crête du parc, il paraît
aussi étendu que le château de Vaux. Vaux , cependant, l'enferme-
rait tout entier dans l'un de ses pavillons. Il en est de même du parc,
riche d'une apparence trompeuse , tout en développement et en
surface. C'est un décor comme le château. Nous n'en dirons pas
autant de la superbe allée de marronniers qui s'étend de la route de.
Fontainebleau à la grille : elle est magnifique, royale. La préface
écrase le livre.
Nous aurions désiré une teinte plus sérieuse, plus historique, à la
façade du château ; elle est trop jolie pour son âge. Le rose plaît aux
yeux et à l'imagination; mais quand on a deux cents ans, le rose est
du fard, et le vert de la coquetterie. Nous ne tairons pas que Petit-
REVUE DE PARIS. 143
Bourg offre quarante croisées vertes sur un badigeon rose. Pourquoi
la figure d'un château, comme celle d'un écusson de famille, n'arri-
verait-elle pas avec intégrité jusqu'au dernier jour de sa durée?
Une belle cour pavée en petits cailloux sombres s'encadre devant
!€ perron au bout de la longue allée de marronniers dont nous avons
déjà parlé. Nous n'avons pas eu le loisir de constater le mérite des
bustes en marbre placés de distance en distance sur le parapet de
cette cour d'honneur. Le corridor qui prend d'ordinaire le nom de
salle des gardes dans la distribution des châteaux , nous a paru sans
valeur à Petit-Bourg. Il conduit à la salle à manger, dallée comme la
précédente, en carreaux de marbre noir et blanc. C'est la plus belle
■pièce à notre avis ; elle est carrée, spacieuse et d'une suffisante élé-
vation. Nous insisterions patiemment et avec notre exactitude habi-
tuelle sur le luxe de ce salon , si les meubles, ainsi que dans beaucoup
de demeures seigneuriales, se recommandaient au regard par des
souvenirs historiques. Que n'y avons-nous trouvé un vieux fauteuil
à bras de M"'" de Montespan, ou une table de jeu usée par les coudes
de son fils? Nous ne l'aurions pas passée sous silence. A force de
précision dans le style, nous aurions peut-être classé ces deux objets
dans la mémoire du lecteur. Doit-on, quand la description est privée
-de ces ressources, porter une attention équivalente sur des meubles
modernes, pour riches qu'ils soient, et les élever, malgré la mobilité
de mille déplacemens possibles, à la hauteur d'une mention particu-
-lière? Dans les jours d'instabilité où nous vivons, le magnifique
maître du Petit-Bourg actuel transportera , si le caprice l'entraîne ,
ses goûts de châtelain dans le Berry ou ailleurs, et les précieux ta-
bleaux attachés aux murs de son château , seront remplacés sous un
nouveau propriétaire par des fusils de chasse ou des instrumens de
'pêche , révolutions peu à craindre autrefois quand le seigneur et la
seigneurie ne se séparaient jamais.
Toutefois , le rare mérite des tableaux qui sont à Petit-Bourg com-
mande une indication à la plume du narrateur; des chefs-d'œuvre
méritent une exception, n'en déplaise à ces temps-ci.
Une partie de la seigneurie d'Evry et Petit-Bourg appartenaient , au
XV* siècle, à Pierre Longueil, conseiller au parlement de Paris. La
terre de Grand-Bourg dépendait aussi de ses domaines. André Cour-
tin, chanoine de Paris, devint ensuite acquéreur de la seigneurie
entière, où il fît bâtir une belle maison de plaisance et, en outre,
une chapelle dédiée à saint André , à condition que le chapelain tien-
drait les écoles et serait à la nomination du seigneur. Après la mort
Ui REVUE DE PARIS.
de l'abbé Courtin , l'archevêque de Paris devint propriétaire de Petit-
Bourg qu'il échangea, le 29 août 1639, avec M. Galland, greffier du
conseil , contre une maison située rue Eourg-l'Abbé , à Paris.
Quelle que soit la sécheresse de ces documens, d'ailleurs restreints
par nous à leur plus simple utilité , il est impossible de les né-
gUger, sous le prétexte qu'ils n'ont pas l'intérêt de la curiosité. Nous
n'avons pas pris l'engagement de couronner de roses la chronologie,
et , comme Benserade , de mettre l'histoire des châteaux de France
en madrigaux.
Homme riche, homme de goût, M. Galland agrandit les jardins,
les orna de statues ; il ne cessa qu'à sa mort d'embellir la propriété
qui passa alors (1646) à l'abbé de Saint-Benoît, Louis Barbier, plus
connu sous le nom de l'abbé de la Rivière , et par son titre de favori
du duc d'Orléans , frère de Louis XIIL
Cette généalogie des seigneurs de Petit-Bourg , faite aussi som-
mairement que possible , va nous conduire , d'un pas mieux assuré,
à l'historique de chacun des divers possesseurs; elle nous permet
même , une fois tracée, de reléguer dans le silence ceux d'entre eux
dont la trop faible importance ne mérite aucune mention. L'histoire
doit être polie quand il ne lui est pas permis d'être généreuse.
De l'abbé de la Rivière, mort évêque de Langres, Petit-Bourg
passa, en 1695, à Athénaïs de Rochechouart, mariée au marquis de
Montespan , plus tard maîtresse de Louis XIY.
Il nous est permis de suspendre ici l'indispensable énumération des
possesseurs de Petit-Bourg , pour nous avancer sur le terrain , moins
aride , des faits dont ce château évoque les souvenirs.
Sous Louis XIV, le château de Petit-Bourg appartenait au duc
d'Antin, fils légitime de M"" de Montespan. C'était le joueur le plus
acharné du royaume , à une époque cependant où le jeu avait ses
héros et ses grands capitaines. Pour éteindre en lui cette dévorante
passion , sa mère , tout entière alors aux regrets d'une conduite en-
registrée par l'histoire, s'engagea à augmenter de douze mille livres les
rentes annuelles dont il jouissait. La condition fut qu'il ne jouerait
plus de sa vie. Comme pour mieux le retenir dans les liens de cet
engagement, M"'^ de Montespan courut en faire la confidence au roi,
qui parut fort étonné de l'intérêt qu'on lui supposait à ce que le duc
d'Antin jouât ou ne jouât plus. D'ailleurs d'Antin joua toujours,
il joua môme davantage, ayant à sa disposition douze mille livres de
plus.
Quand M. de Montespan , son père , fut mort, il eut le triste cou-
REVUE ni PARIS. 145
rage de demander au roi, l'amant public de sa mère, de le nommer duc
d'Épernon. Ses frères adultérins, les fils de sa mère et de Louis XIV,
l'appuyaient; mais M"'" de Maintenon, infatigable ennemie des Mon-
tespan, fit prévaloir sa haine, et le duc d'Antin ne fut pas de cette
fois encore nommé duc d'Épernon. En attendant ce beau titre, il
continua à jouer tout l'argent que sa mère, en manière d'expiation,
lui envoyait pour le détourner de sa ruineuse passion.
Mais, quelques années plus tard, devait finir comme avaient fini
toutes les maîtresses de Louis XIV, dans les convulsions du mal et
les plus affreux remords, la belle, l'ironique, la blanche, la spiri-
tuelle, la superbe M"^ de Montespan ; car Louis XIV, par une fatalité
attachée à ses amours , a déshonoré, avili , tué toutes les femmes qui
ont brillé dans son sérail , comme si après lui elles ne pouvaient plus
entrer que dans un couvent ou dans un cercueil.
Quelle existence royale et morne que celle de M"^ de Mon-
tespan! Comme elle prévoit cette passion dont elle est menacée
et dont elle doit mourir! Elle se cache en vain dans les bras de
son mari; elle baisse la tête, elle ferme les yeux, tout est inutile.
Le roi l'a vue , le roi l'a trouvée belle ; elle sera la maîtresse du
roi, quoiqu'elle aime, quoiqu'elle vénère son mari. Elle dit à son
mari de prendre garde, de veiller sur elle, de la défendre, d'aller
l'enfouir au fond d'un château dans leurs terres de la Guyenne.
Gomme on demande pardon d'avoir commis une faute , elle demande
avec supplications qu'on ne lui laisse pas commettre la grande faute
d'être aimée du roi et peut-être de l'aimer. Il fallait être un mari
bien froid, bien présomptueux ou bien aveuglé par l'amour pour ne
pas céder à tant de prières sensées. M. de Montespan aimait beaucoup
sa femme, et voilà pourquoi , étrange conséquence! il fut sourd à ses
avertissemens si tendrement, si énergiquement donnés. Aussi la
postérité, qui a eu des pitiés vengeresses pour des malheurs sem-
blables, a laissé ce mari imbécile dans le néant, et le nom de Mon-
tespan ne réveille autre chose que le nom d'une courtisane intelli-
gente et belle dont on ne connaît pas plus le mari que le coiffeur.
Enfin elle fut la maîtresse de Louis XIV et elle le fut assez long-
temps pour s'en souvenir toujours et mourir, malgré ses pénitences,
de la douleur de ne plus l'être. Sa royauté, il faut le dire, était encore
plus enviable et plus extraordinaire que celle de Louis XIV, né roi
parce que son père avait été roi, son grand-père roi. La royauté de
M"^ de Montespan lui venait de ses charmes, de ses yeux où se pei-
gnait tout l'esprit de ses pensées, de sa beauté enfin, distinguée,
I4.6v REVUE DE PARIS.
choisie parmi les plus rares. Les questions de moralité écartées, rien
n'est comparable à la destinée d'une maîtresse de Louis XIV, le plus
galant des hommes quand il n'en était pas le plus indifférent, le plus
égoïste. Tout cédait le pas à ses maîtresses. Avant ses fils, avant ses
bâtards, avant lui-même, il mettait M"* de Montespan, comme il
avait mis auparavant M"" de La Vallière , comme il devait mettre
plus tard M""' de Maintenon. M""' de Montespan assistait au conseil
des ministres , suivait le roi à la chasse , ou plutôt était suivie du roi
qui ne lui parlait jamais que chapeau bas à la portière , la glace à
demi soulevée. .
Un jour cependant il lui fallut quitter les Tuileries, Versailles,
Marly , les brillans carrousels où elle était toujours remarquée ; il
fallut faire ses adieux à la grandeur et à la puissance sous toutes ses
formes , éprouver tout ce qu'il y a d'affreux et d'amer dans le
triomphe de ses ennemis, et tout ce qu'il y a d'amer et d'affreux
dans l'indifférence de ses amis. Elle qui avait répandu tant d'étin-
celles ingénieuses sur le fond si sombre et si grave de la cour, elle
qui avait prêté tant d'esprit à Louis XIV , elle qui était , après tout ,
la mère de quatre enfans dont il était le père , vit un jour entrer Bos-
suet, qui lui signifia l'intention du roi. L'intermédiaire était bien
choisi. Celui qui faisait l'oraison funèbre de toutes les puissances
mortes était de droit appelé à prononcer la déchéance de la maîtresse
de Louis XIV, qui ne savait s'adresser qu'aux prêtres dans les occa-
sions équivoqies de sa vie. On ne sait pas au juste de quelle raison se
servit M. de Memx pour annoncer à madame de Montespan sa dis-
grâce ; mais elle demeura convaincue que le roi la quittait, non pas
parce qu'elle était moins jolie et moins séduisante, mais parce que
le roi avait été tout à coup saisi de la peur du diable, terreur dont il
éprouvait des accès par intermittence. Redouter le diable au point
de rompre avec une femme adorée , avec M'"^ de Montespan , pour
se livrer immédiatement à une autre femme, à M'°' de Maintenon,
c'était peut-être avoir raison contre la première, au point de vue
religieux; mais, dans tous les cas, c'était dire tacitement à la
seconde qu'on se donnait à elle par respect pour le diable. Toutefois
il faut admirer le diable, qui se sert de l'organe d'un confesseur pour
engager un roi à se défaire d'une maîtresse et pour que ce roi se jette
dans les bras d'une autre maîtresse moins belle et moins aimable.
Les diables ne font pas les choses à demi.
Chassée de la cour, des carrosses du roi , de sa pensée et de son
cœur, M""" de Montespan alla où allaient alors toutes les courtisanes
REVDE DE PARIS. V*l
en disgrâce, tous les favoris usés , toutes les maîtresses flétries, épées
touillées, fleurs de la veille ; elle se retira au couvent. Cette reine dépos-
sédée avait prévu de si loin sa chute sans oser y croire , qu'elle avait
■ fait bâtir de ses épargnes la communauté où elle se retira le voile
au front , le dépit aux lèvres et une colère pleine d'espérance dans
le cœur. Pendant de longues années elle invoque en vain dans ses
«ourses inquiètes le baume de la religion. On n'oublie pas si vite
qu'on a été la maîtresse d'un toi de France, surtout lorsqu'on est
encore belle ! Quel amour console de cet amour perdu? Des hau-
teurs de Petit-Bourg, à travers ces bois qu'elle parcourait sans cesse »
elle cherchait Paris, la ville où elle avait régné. Ceux qui, par une
douce soirée d'été, passent en chantant sur le bateau à vapeur aux
fflancs de cette admirable propriété , ne savent pas toutes les larmes
qui ont été répandues dans cet espace par une femme , blessée du
mépris d'un roi. On la voyait fuir comme une ombre désolée le soir
derrière les arbres de son parc , ou descendre à pas rapides jusqu'aux
bords de la Seine , dont les ondes chargées de ses regrets et de ses
murmures devaient les porter jusqu'aux pieds du palais de son infi-
dèle amant.
Bonne, même avant d'être malheureuse, elle chercha dans son
exil à se distraire par des œuvres de bienfaisance. Son goût était de
marier les jeunes gens qui l'approchaient; elle dotait les jeunes filles,
leur achetait le trousseau , promettait son appui aux nouveaux mé-
nages. Mais elle disait toujours à la mariée, et bien bas, en prési-
dant à ces unions : « Mon enfant, n'aimez jamais un roi. »
Fatiguée de ne rencontrer le repos nulle part , elle se renferma
pour toujours à sa communauté de Saint-Joseph ; et le père de La-
tour, célèbre oratorien, devint son directeur de conscience. La piété
lumineuse des prêtres de cet ordre est restée dans la mémoire de
ceux qui savent le passé de nos mœurs. Quelle patience héroïque!
Quelle persuasion soutenue! Quelle science universelle, éloquente
et familière à la fois, quelle simplicité et quelle subtilité de pensées,
ne leur fallait-il pas pour voir clair, pour marcher dans ces consciences
qui venaient à eux , ou gonflées de venin , ou malades, ou découra-
gées, exaltées ou détendues, demandant de la religion comme la soif
demande de l'eau. Comment la leur présenter pour qu'ils ne la reje-
tassent pas? Une lente et pieuse obsession obtint d'elle qu'elle ne
penserait plus à retourner à la cour ni à se venger de ses ennemis.
Une femme ne pas se venger d'une femme qui l'a fait descendre du
premier trône du monde! Elle promit, elle tint parole. Elle fît plus,
148 REVUE DE PARIS.
elle écrivit à son mari qu'elle irait vivre auprès de lui , s'il consen-
tait à lui pardonner et à la recevoir. Son humiliation n'eut pas son
prix. M. de Montespan continua à la mépriser, et il mourut avec son
mépris pour elle. Elle remercia Dieu et travailla assiduement pour les
pauvres à des ouvrages grossiers; elle cousait des chemises de forte
toile , n'interrompant sa tâche que pour prier ou soutenir son corps
par des mets d'une austère frugalité. Ses jarretières et sa ceinture
étaient armées de pointes de fer qui la perçaient à chacun de ses
mouvemens. Elle dompta même sa langue ou plutôt son esprit, ce
dard superbe , flexible et vivant , avec lequel elle transperçait autre-
fois les réputations de la cour, et les blessait pour long-temps quand
elle ne les tuait pas. La railleuse , la moqueuse impératrice se fit
simple et indulgente femme comme si elle n'avait jamais eu ni esprit»
ni malice; comme si elle n'avait jamais connu le monde , qui rend de
tels sacrifices si onéreux et si méritoires. Et qu'on juge si ces abais-
semens lui coûtèrent ! Elle resta belle jusqu'à sa dernière heure , belle
comme lorsqu'on la voyait du haut de son cheval de chasse, les bras
nus, le cou mouillé par une écume de dentelles, les joues pourprées
de jeunesse, appuyer, en souriant , l'épée du roi sur la tête effroyable
et blessée du sanglier vaincu au milieu des chiens et des pl-
queurs.
Cependant un orgueil lui resta que son confesseur ne put terrasser
ou qu'il ne voulut pas abattre, afin de mieux faire ressortir peut-être
les autres triomphes obtenus. Malgré ses pointes de fer, ses chemises
de toile jaune, son austérité et ses terreurs de la mort, M"'^ de Mon-
tespan ne renonça jamais aux lois du cérémonial en pratique à la cour.
il n'y avait qu'un fauteuil dans sa chambre; et il était pour elle, reçût-
elle la visite des princes ses fils , ou celle de la duchesse d'Orléans. On
s'asseyait sur des chaises. Jamais elle ne rendit aucune visite.
Sa maladie arriva comme un coup de foudre; elle en mourut à
cause de l'extrême ignorance, il est à peine besoin de le dire, qu'on
apporta à la soigner, si l'on peut appeler soin l'espèce de travail
brutal qu'on exerça sur elle. On la gorgea d'émétique , remède très
en vogue au xvii'' siècle, et dont personne ne revenait.
Son fils légitime vint, la regarda froidement, et il ordonna qu'elle
fût embaumée. C'était un fils légitime. Tuée par les médecins, elle
fut hachée par les embaumeurs. Son corps n'était plus rien quand il
sortit de leurs mains pour être remis aux gens d'église, lesquels, sur
une question de préséance , laissèrent la bière pendant plusieurs
heures à la porte de l'église. Enfin , on n'inhuma pas le corps; ce ne
REVUE DE PARIS. U9
fut que long-temps après que la dignité publique le lit transporter à
Poitiers et déposer dans le caveau de famille.
Et le roi, que dit-il? le roi ne dit rien.
Ainsi finit M""" de Montespan , maîtresse de Louis XIV, mère du
duc d'Antin , le possesseur du château de Petit-Bourg.
Pétillant d'esprit, d'une figure remarquablement belle, homme
de cour comme peu l'ont été, infatigable à tous les exercices comme
à tous les jeux , il avança assez vite sur le chemin de la fortune , dès
que sa mère eut cessé de vivre. Jusqu'à ce moment, il avait trouvé
dans M""" de Maintenon un invincible obstacle aux projets de so»
ambition. Il mit adroitement à profit sa position qu'aucun interdit
ne gênait plus. Le maréchal de Vilieroy , chez lequel le roi avait l'ha-
bitude de s'arrêter, était sous le coup de la disgrâce. Son château,
un des beaux monumens de la splendeur seigneuriale, avait perdu
la faveur des royales visites. Pourtant, Louis XIV, déjà très vieux,
ne pouvait guère se rendre d'un trait à son palais de Fontainebleau;
les carrosses, même ceux de la cour, n'avaient ni la souplesse ni la
calme rapidité des voitures d'aujourd'hui ; la route n'était pas celle
qui s'étend maintenant, comme un seul pavé, des Tuileries à Or-
léans. Fontainebleau était aux déserts. D'Antin saisit le beau côté de
l'empêchement. Son château de Petit-Bourg, placé entre Paris et
Fontainebleau, offrait une étape naturelle à la course si longue et s»
difficile du roi. Avec beaucoup de modestie, avec peu d'espoir de voir
accepter son offre téméraire, il lui fit proposer de vouloir bien s'ar-
rêter à son château de Petit-Bourg , si , sur son passage , il n'en
trouvait pas de plus dignes que le sien. M"^ de Maintenon consultée ,
Louis XIV agréa la proposition du duc d'Antin, et il promit d'aller
coucher au château de Petit-Bourg le 13 septembre. On était en 1707.
D'Antin perdit la tête quand il sut que le roi voulait bien des-
cendre chez lui. Le roi et M""" de Maintenon! c'étaient deux rois à
loger, à fêter pendant tout un jour et toute une nuit. Comment être
neuf dans cette circonstance! Comment éclipser les Condé et les
A^illeroy, ces princes qui s'étaient montrés d'une si ingénieuse ma-
gnificence chaque fois que Louis XIV avait honoré leurs châteaux
de sa présence. On avait tant tiré de feux d'artifice chez Fouquet!
on avait tant usé et abusé des promenades sur l'eau à Chantilly!
D'ailleurs à Petit-Bourg le terrain par sa pente ne permet pas d'of-
frir de belles et limpides eaux à la proue d'une escadre dorée. D'An-
tin se rongeait les ongles. Se confiera quelqu'un, c'était admettre
quelqu'un à partager le bénéfice de l'invention. Enfin, la muse des
courtisans le visita : il eut une idée ; et le jour de la visite arriva.
150 REVUE DE PARIS.
« Le roi partît de Versailles le 12 septembre, à midi, pour aller à
Petit-Bourg. Dans son carrosse étaient M""^ la duchesse de Bour-
gogne, M"" la duchesse de Lude , dame d'honneur, et M"" -la com-
tesse de Mailly , dame d'atour. Les gardes-du-corps, les gendarmes,
les chevau-légers et les mousquetaires gris et noirs étaient disposés
sur la route par escadrons.
«A Juvisy, le roi fit très obligeamment arrêter son carrosse pour
recevoir des corbeilles de fruits qui lui furent présentées par M. le
président Portail , qui a une maison en ce lieu-là. Sa majesté reçut
ces fruits avec la bonté qui lui est naturelle, dit le Mercure galant,
que nous citons, et elle les présenta elle-même à M"^ la duchesse
de Bourgogne et à Madame. Ces corbeilles étaient accompagnées
d'autres rafraîchissemens dont sa majesté remercia M. Portail. Avant
que d'arriver à Petit-Bourg , elle fut rencontrée par M. le marquis
d'Antin, qui était venu pour la saluer sur la route , et qui reprit les
devans pour la recevoir à Petit-Bourg. Sa majesté y arriva à quatre
heures, et entra dans l'appartement que ce marquis lui avait fait
préparer; elle le trouva fort beau. Au retour de la promenade , le roi
travailla jusqu'à l'heure du souper qui fut servi par les offlciers de sa
majesté , qui s'y étaient rendus la veille. Toutes les tables tinrent
comme à Versailles , et furent servies de même. Les gardes-du-corps
ne manquèrent de rien , et les gardes françoises et les Suisses ne
purent vider tous les tonneaux de vin qu'on leur distribua. »
Telle est la manière sèche et officielle dont le Mercure galant de
septembre 1707, rend compte de la visite de Louis XIV au château
de Petit-Bourg. 11 est d'autres mémoires du temps, et ceux de Saint-
Simon ne doivent pas être omis, qui parlent de l'honneur fait au
duc d'Antin en termes plus étendus : nous n'avons pas manqué d'y
puiser.
Quelques heures avant l'arrivée de Louis XIV au château de Petit-
Bourg , le duc d'Antin fut frappé d'une pensée qu'il aurait pourtant
dû avoir avant ce moment extrême. Le désespoir le saisit, sa raison
s'égara , il sentit ses idées se brouiller dans sa tête , quand il n'avait
peut-être jamais eu un besoin si grand de sang-froid, de conte-
nance et de dignité. Il était un homme perdu, déshonoré, ridicuh'sé
pour tout le reste de sa vie. Quelle était donc l'erreur où il était
tombé? Quel oubli irréparable avait-il commis? Son oubli était, en
effet, un crime pour un courtisan et un courtisan aussi délié que lui,
sur le point de ressaisir la faveur du roi et celle de M"" de Maintonon.
Lui qui avait donné à son château une forme si nouvelle alin d'être
récompensé d'un sourire de Louis XIV , lui qui avait choisi grain à
REVUE DE PARIS. I5t
grain le sable où la cour passerait, lui, homme d'esprit, n'avait pas
remarqué jusqu'à ce moment fatal, que le chiffre du roi et de sa
mère, M'"" de Montespan, était gravé, incrusté, peint partout. Ces
deux lettres, L M, arrêtaient le regard, à quelque endroit qu'il se
portât. Comment les faire disparaître? Elles brillaient aux panneaux"
des portes, sur le marbre des cheminées, au dos des fauteuils. Et
M"^ de Maintenon allait voir ces terribles emblèmes , témoignages de
la passion de Louis XIV pour une autre femme qu'elle! A ce spec-
tacle si honteux pour elle , nul doute qu'elle remonterait en carrosse
et partirait, furieuse , pour Fontainebleau. Quelle vengeance ne tire-
rait-elle pas d'un tel affront qu'elle supposerait avoir été long-temps
calculé par le fils de M""* de Montespan? D'Antin se voyait à la Bas-
tille ou au fond d'un cachot d'une prison d'état. Pourtant les heures
s'écoulaient, déjà des mousquetaires caracolaient devant les grilles.
D'Antin n'avait plus qu'à se noyer dans la Seine, tandis que le roi
arrivait à Petit-Bourg par la route de Fontainebleau. Avant de se^
noyer, d'Antin voulut cependant tuer son intendant, en raison de ce
principe qui veut qu'un intendant ait toujours moins d'esprit que son
maître , quand il advient au maître d'en avoir, et qu'il soit plus sot
que lui, lorsque le maître commet une sottise. Je le tuerai, criait-il
en promenant ses mains irritées sur le chiffre entrelacé du roi et de
sa mère : Je le tuerai! n'était-ce pas à lui à remarquer, à effacer, à
pulvériser ces emblèmes qui seront ma ruine et ma mort? Décidé-
ment, je le tuerai.
L'intendant fut appelé.
— Monsieur, lui dit le duc d'Antin , vous êtes un misérable.
— Monseigneur....
— Vous êtes un insensé !
— Mais, monseigneur, en quoi?
— Vous méritez un châtiment.
— Que je sache du moins....
— Eh ! quoi , vous avez laissé subsister ces chiffres , quand le roi
doit se rendre ici?
— Je pensais, monseigneur....
— Vous pensiez! vous ne savez donc pas.... Faut-il que je vous
apprenne que M""^ de ilontespan fut autrefois distinguée par le roi?^
— Je ne l'ignorais pas , monseigneur.
— C'est donc pour me nuire, me perdre, m'assassiner, que vous
n'avez pas détruit ces chiffres?
— Pourquoi les aurais-je détruits?
152 REVUE DE PARIS.
— Il faut donc que je descende encore à vous dire que le roi a
remplacé dans ses affections , où nul n'a le droit de pénétrer, M""= de
Montespan par M"'" de Maintenon?
— Je savais aussi cela, monseigneur, et je regrette une confidence
semblable , puisqu'elle paraît tant vous affliger.
— Mais expliquez-vous, monsieur! puisque vous n'ignoriez aucun
de ces faits, pourquoi ne m'avez-vous pas épargné la ruine dont je
suis menacé?
— Monseigneur, répondit l'intendant, si j'ai conservé partout où
il a été placé le chiffre de M"* de Montespan et du roi , c'est que le
nom de M"" de Maintenon comme celui de M"^ de Montespan com-
mence par un M. Le roi croira que c'est une des mille surprises que
vous lui avez préparées. Il verra dans ce chiffre la première lettre de
son nom et la première lettre du nom de M""" de Maintenon , qui ne
sera pas moins flattée de votre ingénieuse courtoisie. Voilà pourquoi
je n'ai pas anéanti ces deux lettres qui vous ont tant causé de peine ,
monseigneur.
— Dès ce moment vos gages sont triplés, dit le duc d'Antin à son
intendant. N'oubliez qu'une chose, c'est que je me suis mis en colère
devant vous. Vous pouvez vous retirer, monsieur.
Ainsi que l'intendant l'avait prévu et si adroitement dit pour sa
défense, le roi et M"'" de Maintenon prirent pour une délicieuse
galanterie du duc d'Antin la répétition de Jeur chiffre semé avec tant
de prodigalité autour d'eux.
Le roi et M'"^ de Maintenon , au jour et à l'heure indiqués, vinrent
donc à Petit-Bourg , avec toute leur suite , leurs officiers , leurs gens
et leurs carrosses.
La propriété était naturellement assez belle pour que le duc d'An-
tin n'eût pas eu, comme cela était à craindre, la triste fantaisie de
faire planter des rosiers à la place de ses beaux chênes, et de dévaster
ses parterres pour les remplir d'eau et de petits poissons. Le roi ad-
mira ce qui sera éternellement beau à Petit-Bourg (à moins que les
chemins de fer ne veuillent le contraire ), un parc superbement planté
sur la crête d'un riche point de vue , et descendant, comme une dé-
coration mouvante, jusqu'à la Seine, miroir de tant de beautés; un
parc qui semble fait pour amus«r le soleil , tant on lui a pratiqué de
rues, de places, de portiques où courir, s'étendre et darder. En au-
tomne, il a des déclins inimaginables; il a des épanouissemens fée-
riques; il se fait à lui-même des illuminations sur son passage ; tantôt
il|se montre rouge et découpé au ciseau au fond d'une lunette de
REVUE DE PARIS. 153
verdure; tantôt il s'ouvre et s'élargit en teinte dorée derrière des
branches qui flambent de clarté , comme des sarraens au feu , et les
terrasses, toutes peuplées de blanches statues, et la Seine, la rivière
royale , se colorent de la mélancolique garance de cette aurore bo-
réale dont les oiseaux seuls, les moutons penchés sur les coteaux et
les pâtres indifférens, ont le spectacle solitaire jusqu'à la première
étoile.
Mais si le duc d'Antin eut le bon sens de ne vouloir inventer au-
cune rivière imprévue, aucun nouveau soleil, pas la moindre nature
pour faire sa cour au roi, il jeta M"' de Maintenon dans une vive sur-
prise en l'introduisant dans l'aile du château qui lui était réservée.
A peine M"^ de Maintenon a-t-elle posé le pied sur la première
marche, qu'elle croit saisir une ressemblance. Cet escalier est exac-
tement le même que celui de Saint-Gyr, sa fondation orgueilleuse et
chérie. C'est bien la même rampe en fer doré. Elle monte, redou-
blement de surprise : les portes d'appartemens sont, comme à Saint-
Cyr, toutes guillochées de dorures délicates, s'enlaçant en ceps de
vignes sur un fond blanc et mat. Elle entre , mêmes cheminées en
marbre pâle, mêmes flambeaux à branches élancées et courbées en
rameaux. Cette première pièce ne diffère en rien de cefle de sa mai-
son religieuse. >'ombre égal de petites et de grandes glaces; exacte
tapisserie d'Aubusson, représentant, ainsi qu'à Saint-Cyr, l'histoire
d'Esther et d'Assuérus. M"'= de Maintenon, émerveillée, passe dans
la pièce destinée à être sa chambre pour une seule nuit. L'enchante-
ment continue. C'était à croire qu'une fée avait transporté de Saint-
Cyr à Petit-Bourg, les sièges, les tapis, les pendules, les tableaux,
les livres; les livres même dont M""= de Maintenon faisait sa lecture
habituelle sont là; et rien qui trouble cette ressemblance magique :
les livres ont le caractère extérieur, la forme distincte , la physio-
nomie fatiguée, les pUs, les taches des livres de Saint-Cyr, Elle les
retrouve dans la position où elle les a laissés sur sa table de médi-
tation. Elle s'assied, c'est son fauteuil; elle prolonge son regard,
ce sont ses rideaux; elle l'élève, c'est le Christ d'ivoire au pied du-
quel elle prie. Pas une couleur, pas une nuance, pas un trait, qui
soit une dissemblance. Elle sourit, et remercie le duc d'Antin qui a
pleinement réussi dans son miracle de courtisan.
Comme elle était arrivée de bonne heure au château de Petit-
Bourg , elle put encore entendre la messejdans une galerie pratiquée
près de sa chambre. Autre prévoyance pieuse du duc d'Antin. A Saint-
Cyr, M"^ de Maintenon assistait à la messe dans une pareille galerie.
TOilE VI. JLl^. 11
iôk REVUE KE PARIS.
L'attention la flatta extrêmement; et comme tout ce qui semblait lai
plaire était du goût du roi, il n'y a pas de termes assez justes pour
peindre le bonheur de leur hôte. Il n'est sortes d'amusemens qu'il ne
leur procura ; et les amuser était très difficile alors. Le roi et M'"* de
Maintenon étaient déjà bien vieux. Cependant la musique, les pro-
menades, les scènes de divertissement arrangées sur le passage de
la cour, le plaisir des personnes de la suite, Tordre qui accompagnait
ces coups de théâtre calculés avec beaucoup d'art, parvinrent à dis-
traire les royaux visiteurs, malgré leur âge, leur infirmité, leur pro-
fond ennui.
Lorsque le roi se fut retiré un instant dans l'appartement de
^pne (jg Maintenon , il fit appeler d'Antin , qui commençait à recevoir
par la faveur de cette audience le prix de son zèle. Le duc profita de
cette entrevue pour soumettre au roi le plan du château de Petit- Bourg.
Tout fut approuvé par le roi dont le goût était très sûr et très distingué
en matière de jardins. Cependant il fit remarquer au courtisan res-
pectueux qu'une longue allée de marronniers masquait la perspective
précisément en face de la chambre qu'il occupait, lui, le roi, d'ail-
leurs ravi de tout le reste. L'observation fut accueillie par le duc
d'Antin avec reconnaissance. Il convint que cette allée de marron-
niers n'avait pas été heureusement plantée.
Le lendemain matin, quand le roi s'approcha de la croisée, quel
ne fut pas son étonnement (1)! l'allée de marronniers avait disparu.
Le roi se montra fort touché des efforts que le duc avait faits pour
lui rendre agréable son séjour au château; mais toujours moqueuse,
malgré ses grands dehors de piété. M""" de Maintenon dit à d'Antin\
en présence des courtisans, au moment de quitter le château : « Il
est heureux, monsieur le duc, que je n'aie pas déplu au roi; vous
m'eussiez envoyée coucher sur le pavé du grand chemin. »
Ceci était peut-être de la jalousie : le duc d'Antin eut le tort de
n'avoir pas deux allées de marronniers à abattre, une en l'honneur
du roi, l'autre en l'honneur de 31""' de Maintenon.
Le célèbre jardinier Le 'Suive avait dessiné une grande partie dès
jardins de Petit-Bourg, à l'époque de l'élévation de M'"''de Montes-
pan. Quel nom que celui de Le Nôtre 1 C'est le Louis XIV des jardins.
(t) On a vu qiio oetlo tradition crallée de marronniers coupés en une unit se
ri'trouve :i p(;u pr. s dans (ous !is ih.Ueaux lionon-s d'une visite royale. C'est au lec-
U'ur à raisonner son opinion , et à décider si le ta il est plus acceptable cette fois t[ue
les autres.
REVUE DE PARIS. f55
Il n'est pas un château dont les échos ne répètent son nom; il méri-
terait une histoire.
La vie de Le Nôtre fut une des plus occupées, comme elle fut une
des plus heureuses. Une fois couvert de la protection du roi , on se
le disputa à la cour ainsi qu'à la ville pour avoir un parc dessiné par
lui. Le frère du roi, le duc d'Orléans, l'employa dans ses jardins de
Saint-Cloud, le prince de Condé lui commanda le tracé de ses par-
terres, les plus délicieux du monde, et la division de la forôt de
Chantilly, le boudoir des forêts; il laissa aussi tomber sa règle et son
compas sur les parcs de A'illers-Cotterets, de Meudon, de Chaillot, de
Livry et de Sceaux.
Voilà l'artiste; voici l'homme. Voulant connaître l'Italie, préjugé
éternel de ceux qui vont chercher au loin des images et des pensées
qu'ils ont chez eux et en eux , Le TS'ôtre alla à Rome pour y visiter les
jardins dont on lui opposait la riche ordonnance. Son goût n'y puisa
pas beaucoup ; ses idées s'y agrandirent. Son voyage eût peu mérité
d'occuper l'attention de ses biographes, sans la connaissance qu'il fit
à Rome du chevalier Bernin , et sans sa présentation au pape Inno-
cent XI, événement où la familiarité de son caractère se mit si sin-
gulièrement à nu , que cette présentation devint depuis un épisode
de sa vie à raconter.
Au lieu de s'humilier avec une ferveur religieuse devant le chef de
la chrétienté , Le Nôtre s'écria en sa présence : («Non, je n'ai plus
rien à désirer, j'ai vu les deux plus grands hommes du monde , votre
sainteté et le roi , mon maître. — H y a une grande différence, reprit
le pape; le roi est un grand prince victorieux, et moi, je suis un
pauvre prêtre serviteur des serviteurs de Dieu ; il est si jeune et je
suis si vieux. » Encouragé à laisser parler son cœur. Le Nôtre frappa
sur l'épaule d'Innocent XI , en lui disant : « Mon révérend père , vous
vieux ! Vous vous portez bien , et vous enterrerez tout le sacré col-
lège. » Le mot fit rire le pape, au cou duquel Le Nôtre finit par sauter,
tant était vive sa joie de pouvoir parler au pape comme il parlait à
Louis XIV. Aussi libre au Louvre qu'au Vatican , Le Nôtre embras-
sait Louis XIV toutes les fois qu'il revoyait ce prince après quelque
absence.
Le roi était du reste habitué depuis long-temps à cette familiarité
de Le Nôtre. Lorsqu'il alla , pour la première fois, à Versailles, exa-
miner les progrès des travaux , il s'arrêta devant les deux pièces d'eau
qui sont sur la terrasse. Le Nôtre fut complimenté. L'éloge enhardis-
sant celui-ci, il confia au roi son projet de construire la double rampe,
1^.
156 REVUE DE PARIS.
différens bosquets et une foule d'autres parties exécutées plus tard.
Émerveillé des vues de Le Nôtre, le roi lui coupait à chaque instant la
parole pour lui dire : « Le Nôtre , je vous donne vingt mille livres. »
A la quatrième interruption , Le Nôtre se tourna brusquement et dit
au roi : « Sire, votre majesté n'en saura pas davantage, je la rui-
nerais. »
A quatre-vingt-cinq ans , sentant ses facultés s'affaiblir, et voulant,
(;omme cela se disait alors, s'occuper de son salut, il demanda sa
retraite, que Louis XIV ne consentit à lui accorder qu'à la condition
qu'il se présenterait de temps en temps à la cour.
Un peu avant sa mort, étant allé à Marly pour se promener sous
les allées qu'il avait plantées dans sa jeunesse, il y rencontra le roi
monté dans sa chaise couverte traînée par des Suisses. Louis XIV
exigea que Le Nôtre montât à côté de lui dans une chaise à peu près
semblable. L'émotion étouffait le vieux jardinier; ayant aperçu Man-
sart, le surintendant des bâtimens, qui marchait à pied à quelque
distance , il s'écria , les yeux pleins de larmes : « Sire , en vérité ,
mon bonhomme de père ouvrirait de grands yeux, s'il me voyait dans
un char auprès du plus grand roi de la terre. Il faut avouer que
votre majesté traite bien son maçon et son jardinier. »
Sorti de la classe la plus obscure, il s'éleva par son génie, sa belle
conduite et la pureté de ses mœurs , au grade de chevalier de l'ordre
du roi , de contrôleur des bûtimens de sa majesté et dessinateur de
tous ses jardins.
Les honneurs n'altérèrent jamais la naïveté de sa bonne nature.
Louis XIV lui ayant accordé, en 1675, des lettres de noblesse et la
croix de Saint-Michel , il voulut aussi lui donner des armes : « Sire ,
dit-il, j'en ai déjà : trois limaçons couronnés d'une pomme de
choux. » Ajoutant : « Pourrais-je oublier ma bêche? Combien doit-
elle m'être chère! N'est-ce pas à elle que je dois les bontés dont votre
majesté m'honore? »
Il mourut à quatre-vingt-huit ans.
Quoique Louis XIV aimât passionnément l'étiquette, il était heu-
reux dans beaucoup d'occasions de ne revêtir que le simple costume
de marquis de cour et de se promener sans le cortège solennel des
gentilshommes de sa maison. A la campagne surtout, il tenait à jouir
de celte liberté si précieuse. Dès qu'on devinait son désir d'être seul,
on restait peu à peu en arrière, on s'arrêtait par petits groupes;
enfin , on le laissait isolé sur le chemin de sa promenade. Le jour de
sa visite à lV(il-]?o'.!riJ[, il sembla manifester l'intention de parcourir
REVUE DE PARIS. 157
sans le fastueux embarras de sa suite les diverses parties de la pro-
priété du duc d'Antin. Aussitôt ses officiers se retirèrent, se repliant
vers le château , où parmi les divertissemens infinis préparés pour
eux par le duc, les tables de jeu, on le suppose, n'avaient pas été
oubliées.
Grand amateur de jardins, Louis XIV s'arrêta au milieu des pota-
gers de Petit-Bourg, qui devaient leur célébrité aux soins d'un hor-
ticulteur de génie , d'un homme dont le nom est resté comme celui
des peintres et des sculpteurs illustres du môme temps. Ce jardinier,
fécondé par un regard de Louis XIV, était La Quintinic qui devait
le premier perfectionner en France la culture des fruits et des légumes
et asseoir son illustration à côté de celle de Le Nôtre.
Jean de La Quintinie débuta par être avocat à Paris, où il était
venu de Poitiers, son berceau natal. Il obtint même de grands succès
au barreau avant que des rapports de profession ne le fissent con-
naître de M. de Tambouneau , président en la chambre des comptes ,
au fils duquel il fut attaché en qualité de précepteur. Dans Virgile ,
qu'il expliquait à son élève, il admirait moins une poésie tendre et
délicate, qu'il ne tenait compte des préceptes de jardinage dont il
abonde. La description de la tempête dans V Enéide le laissait froid ,
tandis qu'il suivait avec passion la manière d'élever les abeilles dans les
(W'orrjiques. Grâce aux vastes propriétés de son protecteur, M. de Tam-
bouneau, il eut la facilité de résoudre par la pratique ses théories horti-
culturales. Il planta, sema, greffa avec une liberté si illimitée et si heu-
reuse qu'il en oublia le barreau pour écrire un Uvre où puiseront
éternellement les faiseurs de traités du jardinage et de manuels de
l'agriculteur. Ce livre fut intitulé : Les Instructions pour les jardins
fruitiers et potagers. Il lui attira d'unanimes éloges, et lui valut la
gloire d'avoir pour élève en jardinage le grand Condé, nom illustre,
toujours resplendissant à côté de celui de Louis XIV toutes les fois
que la postérité reconnaissante se souvient d'un encouragement ac-
cordé aux artistes du xvir siècle. De La Quintinie donna aussi à
Londres des leçons de son art au roi d'Angleterre ; à son retour en
France, il entretint avec des seigneurs anglais une correspondance
rendue publique après sa mort.
Quand la réputation de La Quintinie fut consacrée par de beaux tra-
vaux , Louis XIV, qui avait l'instinct de ne jamais laisser s'égarer une
supériorité à l'étranger, alla chercher cet homme dont tout le mérite
était de donner une saveur plus douce à une pomme ou à une cerise.
f58 REVUE DE PARIS.
un éclat plus vif à une rose et quelques feuilles de plus à un œillet ,
seules fleurs, pour le dire en passant, que la botanique du temps
daignât remarquer, et il créa en sa faveur une charge de directeur-
général de tous les jardins fruitiers et potagers de toutes les maisons
royales. La Ouintinie fit produire à Versailles des fruits et des légumes
dont l'excellence ne fut pas seulement appréciée de Louis XIV ; après
avoir orné la table de tous les successeurs du grand roi , ils sont en-
core de nos jours en haute estime à la cour du roi régnant.
Au retour de son excursion dans le verger, le roi ne manqua pas
de remercier le duc d'Antin d'avoir fait contribuer aux travaux d'uti-
lité et d'embellissement de Petit-Bourg ceux dont il avait le premier
découvert et honoré le mérite. Autant Louis XIV était jaloux de la
gloire téméraire des courtisans qui , avant lui , mettaient en lumière
le talent d'un homme supérieur, autant il aimait qu'on ratifiât les
arrêts de son goût en employant les artistes de sa prédilection parti-
culière. Ainsi on s'explique pourquoi on rencontre dans tous les châ-
teaux de quelque valeur les ouvrages des sculpteurs et des peintres
qui ont orné Versailles, Marly, Fontainebleau et les autres demeures
royales. Il est inutile de faire remarquer que ces artistes célèbres
multipliaient leurs tableaux et leurs statues autant dans le but de
doubler les échos de leur renommée que pour élever les avantages
acquis à leur position.
Le roi éprouva une nouvelle satisfaction en voyant les statues pla-
cées sur son passage. C'était encore un hommage rendu à son discer-
nement. Les frères Relier les avaient signées, et l'on sait que la part
prise par les frères Relier aux ornemens de Versailles est immense.
Il est peu de bassins pour lesquels ils n'aient fondu quelque divi-
nité accroupie , versant des nappes d'eau de son urne inclinée. Quoi-
qu'ils eussent à maîtriser des matières aussi rebelles que le bronze et
le fer, ils parvinrent à des résultats incroyables de perfection et avec
des procédés bien moins sûrs que ceux d'aujourd'hui. Il est douteux
que les sculpteurs qui leur confiaient leurs modèles eussent poussé
aussi loin qu'eux la correction unie à la vérité des mouvemens, et la
science des muscles sans tomber dans la sécheresse de la dissection.
Ils jouèrent avec le feu et le cuivre liquide comme les figurations
pétries avec ce bronze figé jouent avec l'eau. Toutes ces allégories
humides, qui représentent les principaux fleuves du royaume, la
Garonne , la Dordogne , la Seine , la Marne, se fondent avec une har-
monie grave dans le plan sévère du parc ; elles y sont mieux à leur
IIEVCE DE PARIS. 159i
place, si on ose le dire , que de frileuses statues si malades d'être
nues. Le bronze est d'une nudité moins absolue que le marbre, et
il va bien à notre ciel sans soleil et sans lune : ciel aveugle.
Nés à Lyon l'un et l'autre, les frères Keller moururent tous les
deux à Paris.
On a d'eux à Versailles :
Dans le parterre d'eau, Bacchus, Apollon, Antinous, Silène; en-
suite, et placés au bassin, à droite dans le parterre d'eau, la Garonne,
la Dordogne, la Seine, la Marne et quatre nymphes; placés dans le
bassin à gauche, toujours dans le parterre d'eau : le Rhône , la Saône,
la Loire et cinq nymphes. Ils fondirent encore, sur la composition
de Yanclère, un lion sur un lion; et, d'après de Raon, un lion sur
un sanglier. Ces deux groupes sont aussi dans un des bassins du par-
terre d'eau.
Les frères Keller reproduisirent, dans les châteaux des riches fa-
voris de Louis XIV, leurs principaux ouvrages , mais sur une échelle
moins royale et moins coûteuse.
Louis XIV poursuivait ainsi sa promenade au milieu des travaux
pleins de goût semés avec intelligence sur la riche surface du château de
Petit-Bourg , s'admirant dans les efforts de ses favoris qui le prenaient
en tout pour exemple et pour guide, s'applaudissant de reconnaître,
quelque endroit où il allât, la superbe influence de Versailles et de
Fontainebleau. Mais tout à coup son orgueilleuse préoccupation est
absorbée; il s'arrête en face d'une statue qui se dresse au point final
d'une allée du parc. Ses sourcils se froncent, il penche la tête tantôt
à droite et tantôt à gauche, il s'avance, il recule , il avance encore;
sa canne à pomme d'or est posée perpendiculairement près de son
œil droit, tandis que sa main gauche parée de dentelles. ne cesse de
s'agiter en manière d'étonnement. Cette scène muette se prolonge
jusqu'au moment où le roi , ayant acquis la certitude qu'il a raison , se.
prend à dire à haute voix : Cette statue est fort belle; c'est un Girar-
don admirable; mais elle n'est pas d'aplomb! non, elle n'est pas
d'aplomb ! elle penche vers la droite. Comment le duc d'Antin ne s'en
est-il pas aperçu? Allons lui en faire la remarque. Allons!
D'aussi loin que Louis XIV, fier de sa découverte, reconnut le duc
d'Antin qui se promenait au haut de la terrasse et causait avec des
seigneurs de la cour, il lui fit signe de venir au plus vite. Les groupes
de seigneurs et d'Antin se hâtèrent d'accourir vers le roi dont ils
auraient voulu deviner la pensée; en un instant, ils l'entourèrent.
— Messieurs, leur dit le roi, en se dirigeant du côté de la statue
160 REVUE DE PARIS.
de Girardon , vous allez me dire votre opinion avec franchise , comme
vous la dites toujours. Nous avons une observation critique à
adresser indirectement à M. le duc d'Antin , parmi les grands éloges
dus à l'excellente ordonnance de sa propriété.
— Sire, je me condamne d'avance, répondit le duc.
— C'est ce que je ne vous demande pas , monsieur le duc. Je vous
récuse, s'il vous plaît.
— Sire , je me tairai.
On était arrivé devant la statue de Girardon.
Le roi fit quelques pas et se tournant ensuite vers les courtisans
respectueusement attentifs : Messieurs , le socle de cette statue vous
semble-t-il en parfait équilibre?
Les personnes consultées par le roi , après avoir regardé long-temps
et minutieusement la statue , ne rompaient pas le silence.
— Vous ne répondez pas, messieurs! me serais-je trompé? cepen-
dant mon coup d'oeil a été sûr plus d'une fois. Regardez mieux, je
vous prie , votre complaisance m'obligera.
Obéissant au désir du roi, les courtisans recommencèrent, à de
nouveaux points de vue, à des distances diverses, leur premier
examen, trouvé insuffisant.
— Eh bien! messieurs! toujours le même silence. Je suis donc
condamné? Je vous rends votre liberté d'opinion, monsieur le duc.
Vous-même , dites-nous ce que vous pensez de la position de cette
statue qui nous avait paru pencher vers la droite.
— Sire , puisque vous me permettez de parler, j'oserai dire que j'ai
le tort de ne pas voir comme votre majesté en ce moment. Le faune
de Girardon me semble , sauf le respect que je professe , sire , pour
votre avis, être perpendiculaire à la ligne horizontale du terrain. ISIe
sera-t-il permis à cette occasion de faire remarquer à votre majesté
que la courbure du sol au sommet de cette allée du parc peut causer
l'erreur? le socle est posé sur une surface courbe.
— J'admets, monsieur le duc, votre objection; mais je persiste
dans mon sentiment malgré le côté sensé d'une remarque que j'avais
déjà faite. Pour terminer le différend, voulez-vous, messieurs, que
l'architecte de M. le duc d'Antin soit juge entre nous? L'acceptez-
vous pour arbitre?
— Votre majesté s'est déjà montrée vraiment trop généreuse en
daignant mettre en balance son opinion et la nôtre.
— Monsieur le duc, il nous serait agréable que vous fissiez appeler
céans votre architecte, s'il est ici. Nous attendrons.
REVCE DE PARIS. 161
Après s'être incliné, le duc d'Antin remonta avec empressement
l'allée qui conduit au château.
Pendant sa courte absence, le roi oubliant la discussion indiqua du
bout de sa canne aux courtisans les nombreuses beautés de l'ouvrage
de Girardon, son statuaire de prédilection; il tenait son chapeau à
plumes dans la main gauche afln de se garantir des rayons du soleil.
On l'écoutait avec une espèce d'adoration lorsqu'il parlait des grands
artistes dont il avait doté la France et son règne. Alors ses chagrins
de plomb semblaient ne plus peser autant sur sa profonde décrépitude;
il relevait peu à peu le front, il était vénérable, lamentable et beau;
que lui restait-il de ses guerres? l'humiliation; de ses maîtresses?
M"* de Maintenon; de ses fils? des souvenirs de poison. Mais de
Girardon , de Puget , de Lebrun , de Racine , de Corneille, il lui restait
d'impérissables statues , des livres , des tableaux qui devaient illuminer
la longue route de son siècle.
Louis XIV se plut à parler avec onction de quelques uns de ces
artistes, revenant toujours sur le mérite particulier de Girardon.
Troyes en Champagne fut la patrie de François Girardon, un des
artistes dont la vie accompagna pas à pas le règne de Louis XIV, et
fut la plus dévouée aux volontés de ce monarque. Né en 1627, il ne
mourut qu'en 1715; soixante années de cette glorieuse vie furent
employées à tailler des statues , des fontaines , des vases et des bas-
reliefs pour les jardins royaux et notamment pour Versailles qu'il vit
commencer et finir, embrassant dans sa longévité patriarcale la période
des nombreux sculpteurs du xvii'' siècle, presque tous nés après lui
et morts avant lui. Cette ample existence, jointe à l'influence qu'il
acquit par sa renommée et la charge d'inspecteur-général de tous les
ouvrages de sculpture dont il fut revêtu à la mort de Lebrun, rendent
raison de la prépondérance de son goût sur les artistes de son temps.
A l'exception de Puget , trop rustique , trop d'un seul bloc pour obéir
à d'autres ordres que ceux de son inspiration, tous les sculpteurs du
xviie siècle inclinèrent le ciseau devant lui et passèrent sous son
équerre. Auguier, Coysevox , Renaudin, Coustou, furent ses élèves
ou ses courtisans; et par déférence ou par conviction, malgré les
dissemblances de leur génie, ils adoptèrent sa manière sans se per-
mettre d'autre mérite, avec la faculté incontestable d'en avoir à
ajouter à celui de leur maître , que de multiplier ses formes unique-
ment gracieuses; Versailles fut un monastère qui eut sa règle inva-
riable et son abbé inflexible dans Girardon. Ses statues et celles de ses
disciples sont de la même famille. Au lieu du nez droit des Grecs,
1^ REVUE DE PARIS.
signe accepté de plusieurs générations de sculpteurs, ce furent les
chutes des reins ondulées, les petites épaules, et les chairs chiffon-
nées qui caractérisèrent l'école de Girardon. Elle ne vaut pas celle
de Jean Goujon qui s'ensabla sous le règne de Louis XIII, sans qu'on
=en puisse dire au juste la raison , mais à coup sûr, elle vaut infiniment
mieux que celle dont le chevalier Bernin , géant de plâtre, était alors
le représentant en Italie, et mieux encore que toutes celles qui lui
ont succédé au xviii" siècle etau xix° siècle, jusqu'à nous. Quand on
n'atteint pas à l'énergie du geste comme Puget, on n'a rien de mieux
à faire que de s'arrêter à l'amabilité des formes de Girardon. S'il
n'eut pas toutes les qualités dévolues à la statuaire antique, la
réflexion serrée, la grâce dans l'exactitude, la vie idéale à la surface
-de la vie réelle, il eut à un très haut degré l'instinct de toutes les
sensibilités de la chair, qualités dont il eut les défauts, en poussant
la vérité jusqu'à la trivialité du moment, c'est-à-dire jusqu'à voir le
plus gracieux modèle d'une nature de choix dans l'épiderme soyeux
d'une duchesse.
Enfin , d'Antin revint accompagné de son architecte, de celui dont
le roi attendait la sentence sans appel.
— Décidez entre nous, monsieur, lui dit le roi d'un ton de bonté
encourageante. Cette statue est-elle ou n'est-elle pas en équilibre?
Avant de répondre, l'architecte posa son équcrre au milieu de la
statue et laissa pendre le fil à plomb jusqu'au bas du socle.
— Sire, dit l'architecte en montrant la direction du cordon aux
«ourtisans , la statue penche d'un pouce au moins vers la droite.
— J'avais donc raison, messieurs, dit le roi en désignant le duc
d'Antin qui paraissait moins confus de sa propre défaite que satisfait
de la victoire de Louis XIV.
— Sire , répondit-il , vous nous pardonnerez de n'avoir pas la recti-
tude de votre regard ; sinon ce serait nous punir de ne pas vous
égaler.
Les autres courtisans varièrent ce thème élogieux sur toutes les
notes, quoiqu'au fond eux et le duc d'Antin , le premier, sussent par-
faitement que le faune de Girardon tombait sur le côté d'une manière
sensible. La comédie avait parfaitement réussi.
Cette supériorité de lumières plaisait au roi , qui prenait pour des
avantages réels sur l'intelligence des autres ces concessions complai-
santes, renouvelées sous mille formes autour de lui.
Le duc d'Antin, devenu, par cette première flatterie, surintendant
des bâtiraens, la reprit souvent avec succès. Dans les pièces relatives
REVUE DE PARIS. 163
au siècle de Louis XIV (1) , de Voltaire , on lit (page 390-391 ) : « Les
chefs-d'œuvre de sculpture furent prodigués dans ses jardins. Il en
jouissait et les allait voir souvent. J'ai ouï dire à feu M. le duc d'Antin
que, lorsqu'il fut surintendant des bâtimens, il faisait quelquefois
mettre ce qu'on appelle des cales entre les statues et les socles , afin
que , quand le roi viendrait se promener, il s'aperçût que les statues
n'étaient pas droites, et qu'il eût le mérite du coup d'œil. En effet,
le roi ne manquait pas de trouver le défaut. M. d'Antin contestait un
peu, et ensuite se rendait et faisait redrosser la statue, en avouant
avec une surprise affectée combien le roi se connaissait à tout.
Qu'on juge par cela seul combien un roi doit aisément s'en faire
accroire.
« On sait le trait de courtisan que fit ce même duc d'Antin , lorsque
le roi vint coucher à Petit-Bourg, et qu'ayant trouvé qu'une grande
allée de vieux arbres faisait un mauvais effet , M. d'Antin la fit abattre
et enlever la même nuit; et le roi, à son réveil, n'ayant plus trouvé
son allée, il lui dit : « Sire, comment vouliez-vous qu'elle osât paraître
« devant vous? elle vous avait déplu. »
« Ce fut le même duc d'Antin qui, à Fontainebleau, donna au roi
et à M"* la duchesse de Bourgogne un spectacle plus singulier, et un
exemple plus frappant du raffinement de la flatterie la plus délicate.
Louis XIV avait témoigné qu'il souhaiterait qu'on abattît quelque
jour un bois entier qui lui ôtait un peu de vue; M. d'Antin fit scier
tous les arbres du bois près de la racine, de façon qu'ils ne tenaient
presque plus; des cordes étaient attachées à chaque corps d'arbre, et
plus de douze cents hommes étaient dans ce bois prêts au moindre
signal. M. d'Antin savait le jour que le roi devait se promener de ce
côté avec toute sa cour ; sa majesté ne manqua pas de dire combien
ce morceau de forêt lui déplaisait. « Sire, lui répondit-il , ce bois sera
«abattu dès que votre majesté l'aura ordonné. — Vraiment, dit le
«roi, s'il ne tient qu'à cela, je l'ordonne, et je voudrais déjà en être
«défait. — Hé bien, sire, vous allez l'être.» Il donna un coup de
sifflet et l'on vit tomber la forêt. « Ah ! mesdames , s'écria la duchesse
«de Bourgogne , si le roi avait demandé nos têtes, M. d'Antin les
« ferait tomber de même. »
La plaisanterie de la duchesse de Bourgogne sur les formes expé-
ditives du duc d'Antin, rappelle singulièrement le bon mot de M™^ de
Maintenon , le jour où l'allée fut aussi coupée au pied au château de
(1) Edition Delangle.
164 REVUE DE PARIS.
Petit-Bourg; conformité qui autorise à douter de l'une ou de l'autre
anecdote si elle n'invite pas à les rejeter toutes deux, malgré le
témoignage de Voltaire.
L'art de courtisan , dont on s'est moqué avec plus de haine que de
raison, n'était pas, comme on a le tort habituel de le croire, une
infirmité dégradante, un abaissement de l'ame. Sans doute Dangeau
était parfois ridicule par l'excès de son adoration pour Louis XIV,
quoique Dangeau, et son journal même le prouve, fût un écrivain
tout aussi agréable pour son temps qu'il est utile à consulter dans le
nôtre; sans doute, le duc d'Antin et le duc de la Feuillade, l'un en
sciant au pied un rideau d'arbres, l'autre en érigeant au roi au milieu
de la place des Victoires une colossale statue équestre autour de la-
quelle des flambeaux brûlaient toute la nuit, poussèrent trop loin le
dévouement domestique et l'affection privée , mais le sentiment qu'ils
gâtaient par l'exagération, mérite une étude et non du mépris. Cette
étiquette dont ils se montraient si jaloux et si heureux, n'était pas
chose vaine alors; comment se classaient les hommes? est-ce par
l'intelligence ou par le rang? Puisque c'est par le rang, rien ne pou-
rait être inviolable comme le rang; et l'on ne voit pas pourquoi on
n'aurait pas dû avoir autant de juste vanité à offrir à Marly le bou-
geoir à Louis XIV, qu'on en a eu plus tard à réclamer dans un plat
d'argent les cheveux de Napoléon quand il se les faisait couper. Or,
le rang représentait plus de la moitié du courtisan ; le respect et l'af-
fection personnelle si nécessaire sous une monarchie absolue, fai-
saient le reste. Celte affection valait à la couronne des officiers
dévoués au moment de la guerre, et des amis dans le malheur. Le
courtisan ïurenne se faisait emporter par un boulet, le courtisan
d'Antin envoyait toute son argenterie à la fonte pour que les soldats
de Louis XIV ne mourussent pas de faim pendant les si désastreuses
campagnes de la fin de son règne. N'altérons pas les idées en désho-
norant les noms; ne pas aimer la monarchie absolue n'oblige pas à
méconnaître le fond de son institution , le caractère de sa langue , la
sincérité de son culte. Qu'eût été Louis XIV sans courtisans? Se le
figure-t-on au milieu des sujets d'un Stathouder? A cet esprit de
cour, à ce fanatisme pour la monarchie personnifiée , à cette tendresse
qui ne rougissait pas de baisser la tète devant le roi à la condition
de la laisser tomber pour lui dans l'occasion , la France doit une
flexibilité de langage impossible à surpasser, une variété de char-
mantes formules de conversation qui sont à la pensée ce que les
feuilles sont au bois d'un arbre, c'est-à-dire, un ensemble touffu.
REVUE DE PARIS. 165
gazouillant, inépuisable , harmonieux. Sans ces fous de marquis, ces
vicomtes débraillés, sans ces chevaliers galans dans lesquels nous
ne voyons que des courtisans, nous serions comme nation civilisée
au niveau des Hollandais pour la finesse de manières, et des Anglais
pour l'élégance du langage : un siècle en arrière. Quand le roi est la
patrie, le monde c'est la cour.
En 1717, à l'époque de transformation où les hommes d'esprit
commençaient à détrôner en politique comme en littérature les fortes
capacités du siècle précédent, un homme de génie, dans toute l'exi-
geante acception du mot, Pierre P% czar de Moscovie, eut une
seconde fois l'envie de connaître la France. On sait que ce désir
avait été antérieurement éludé par Louis XIV, peu jaloux, dans sa
vieillesse inquiète et sans faste, d'accueillir à sa cour un souverain
venant exprès du fond du nord pour voir de près les magnificences
qu'on lui avait racontées de la cour du grand roi. Mais Louis XIV
était mort , Louis XV était encore enfant , le régent ne haïssait pas
la représentation, et d'ailleurs le czar avait depuis Louis XIV étendu
une illustration sans exemple d'un bout de l'Europe aux extrémités
de l'Asie; son projet devait se réaliser. Après avoir voyagé en Hol-
lande , en Allemagne et en Angleterre , il ne pouvait trouver d'obs-
tacle sérieux à voir la France , alors plus fermement qu'aujourd'hui
encore placée à la tête des nations civilisées.
Pour la première fois peut-être , un monarque sortait de ses états
lointains, non par un vain désir de voir et d'être vu , mais pour s'in-
struire dans les arts utiles au commerce et à la navigation, deux
grandes , deux fécondes passions du fondateur de l'empire russe.
Dunkerque fut le port où, le 21 mai 1717, descendit Pierre F"" ac-
compagné de sa suite. Pour le recevoir dignement, le régent avait
mis à sa disposition des fourgons , des carrosses en très {^rand nom-
bre, les plus riches équipages du roi, avec ordre de traiter le czar
comme le roi lui-même. Le marquis de Xeele se présenta à lui à Calais
pour lui faire les honneurs du voyage jusqu'à Beaumont d'où le ma-
réchal de Tessé devait l'escorter jusqu'à Paris. Cette déférence parut
naturelle au czar; et pendant toute sa résidence dans la capitale, il ne
se montra jamais surpris du cérémonial outré dont on usa envers lui.
« Ce prince, dit une relation historique dédiée au czar lui-même
et écrite par l'auteur du nouveau Mercure François , arriva à Paris
entre neuf et dix heures du soir, le roy étant déjà couché. Il fut sur-
pris de voir les rues Saint-Denis et Saint-Honoré toutes illuminées,
avec un peuple infini qui occupait les fenêtres et les passages. »
iGGt REVUE DE PARIS.
Quoique ses appartemens eussent été dressés au Louvre avec une
somptuosité digne de son rang, on jugea, et ce fut fort à propos, de
lui tenir prêt l'hôtel de Lesdiguières , appartenant au maréchal de
Villeroy. On supposa que le czar serait plus à l'aise qu'au Louvre dans
un hôtel exclusivement dévolu à lui seul. Ainsi qu'il avait été réglé, le
maréchal de Tessé qui avait rencontré Pierre 1" à Beaumont , l'ac-
compagna jusqu'à Paris et lui servit d'introducteur au Louvre le soir
du môme jour, vers neuf heures. Les marbres, les lumières répandues
à l'excès dans les appartemens, les girandoles de cristal, jouant, tour-
nant et miroitant à ses yeux , les dorures des plafonds et des portes,
les couleurs cramoisies des tapisseries, le fatiguèrent à tel point qu'il
voulut s'en aller tout de suite à l'hôtel de Lesdiguières. « Étant entré
dans la salle ( une des salles du Louvre ) où il trouva deux tables
de soixante couverts chacune, en gras et en maigre, il les considéra
et demanda un morceau de pain et des raves, goûta à cinq ou six
sortes de vins , but deux gobelets de bière qu'il aime beaucoup, et
jetant les yeux sur la foule de seigneurs et autres personnes dont
les appartemens étaient pleins, il pria M. le maréchal de Tessé de le
faire conduire à l'hostel de Lesdiguières, proche l'Arsenal. » On avait
encore trop richement orné cet hôtel pour ses goûts d'une simplicité
austère. Dédaignant les meubles opulens placés par l'ordre du régent
et surtout le lit d'or et de soie qui lui était destiné, il fit porter et
préparer son lit de camp et s'y coucha à demi habillé comme il en
usait à l'armée, C'étaità cet empereur sauvage que le seigneur le plus
délicat de la cour avait prêté son riche , son magnifique hôtel.
Sa personne était en analogie parfaite avec son esprit; la rudesse
et l'intelligence marquaient sa physionomie et ses actions. Grand,
maigre , mais bien pris , l'œil noir asiatique, le teint animé , rougeâ-
tre comme la glace au soleil , il avait par momens des irritations ner-
veuses dont tous les angles et les muscles faciaux étaient émus. S'il
s'apercevait de sa contraction , il la domptait et l'effaçait sous un
sourire affecté mais plein de grâce.
« Le même jour, le czar étant sorti à cinq heures du matin dans un
carrosse à deux chevaux seulement, il alla à l'Arsenal, à la Place-
Royale, dont il fit le tour; ensuite à la place des Victoires, qu'il
dessina, et y lut les inscriptions, et de là à la place de Louis-le-
(jrand, dont il admira la statue équestre. Il s'arrêta chez le charpen-
tier du roi, vit travailler ses ouvriers et travailla avec eux, s'infor-
mant du nom et de l'usage des outils différents; il descendit aussi
chez le menuisier du roi, où il fit ses observations. Ce monarque
REVUE DE PARIS, 167
avait prié le jour précédent M. le duc d'Aiitin de lui fournir une
description de tout ce qu'il y avait de plus curieux à Paris : deux
heures après ce seigneur lui apporta un cahier proprement relié, qui
contenait toutes les raretés de cette grande ville; il le reçut sans
l'examiner, mais l'ayant ouvert, il fut agréablement surpris de le
voir traduit en langue esclavone , et s'écria qu'il n'y avait qu'un
François capable de cette politesse,
«M. le duc d'Antin accompagna le czar à l'académie royale de Pein-
ture et de Sculpture, où M. Coypel, peintre célèbre, eut l'honneur
de lui expliquer tous les sujets différens qui méritent quelques obser-
vations.
« Le 16 le czar se rendit aux Invalides à l'heure du dîner. Il salua
en particulier tous les officiers , et leur fit l'honneur de les nommer
ses camarades. »
On connaît son costume: perruque sans poudre, habit sombre,
point de dentelles; jamais de gants.
Son appétit était primitif comme ses manières : il mangeait énor-
mément, buvait davantage; il buvait toujours. Sa suite aurait cru
lui faire injure en affectant de la sobriété. Son aumônier seul le sur-
passait en intempérance.
Et cependant ce prince , trivial jusqu'à passer des journées entières
avec des maçons, à partager leurs travaux , méprisant à un degré
presque puéril l'éclat du luxe , la mollesse de notre vie intérieure, le
relâchement de nos habitudes , était d'un despotisme presque raffiné
sur l'étiquette, d'une tyrannie subtile sur les questions de préséance.
C'était un ours tombé dans l'habit d'un marquis; un ours poudré.
On est émerveillé de la docilité du régent à condescendre à toutes
les servilités d'une étiquette qui , apparemment, voulait que le prince
visité fût le laquais du prince visiteur. Le czar prétend ne mettre le
pied hors de son hôtel de Lesdiguières qu'après avoir été salué par
le duc d'Orléans; et le duc d'Orléans s'empresse de se rendre au
caprice du czar lequel fait deux pas en avant, tourne le dos, et passe
le premier dans un cabinet où il s'assied au haut bout. A l'Opéra , le
czar a soif, le duc d'Orléans se lève, va chercher de la bière, et en
offre un verre dans une soucoupe; quand le czar a bu , il prend une
serviette des mains du duc d'Orléans et s'essuie les lèvres. Le czar nous
coûtait six cents écus par jour, y compris le service du duc d'Orléans.
Nous passons sur une foule de traits qui décelèrent le caractère
du czar pendant son séjour à Paris, pour mentionner un événement
de la fête dont il fut le héros chez le duc d'Antin à Petit-Bourg.
168 REVUE DE PARIS.
« Le 30 de mars , M. le duc d'Antin engagea ce prince à aller dîner
à Petit-Bourg, d'où il a dû se rendre à Fontainebleau, tout étant
disposé pour l'y recevoir et pour lui donner successivement le plaisir
de la chasse du loup, du cerf et du sanglier.
« Il s'en faut beaucoup que les voyages des empereurs Charles IV,
Sigismond , et Charles V, en France , aient eu une célébrité compa-
rable à celle du séjour qu'y fit Pierre-le-Grand. Ces empereurs n'y
vinrent que par des intérêts de politique , et n'y parurent pas dans
un temps où les arts perfectionnés pussent faire de leur voyage une
époque mémorable; mais quand Pierre-le-Grand alla dîner chez le
duc d'Antin , dans le palais de Pelit-Bourg, à trois lieues de Paris, et
qu'à la fin du repas il vit son portrait, qu'on venait de peindre, placé
tout d'un coup dans la salle, il sentit que les Français savaient mieux
qu'aucun peuple du monde recevoir un hôte si digne. » — Histoire
(le Russie, partie II, chap. viii, pag. 33G, édition Delangle.
Ni Voltaire que nous citons, ni Saint-Simon et Dangeau, à qui
nous empruntons souvent, ne parlent de ce voyage du czar en
France avec la minutieuse fidélité du Mercure, quoique tous les
trois affectent l'ordre chronologique le plus absolu dans leur récit.
A notre avis, le 3Jercure est la meilleure source où l'on doive puiser
quand on a besoin de connaître les évènemens du temps de Louis XIV,
du Régent et de Louis XV. Ce mérite , il n'est pas besoin de le dife,
n'est relevé ni par celui du style, ni par celui d'un esprit de critique
même au niveau de la liberté fort restreinte de l'époque. Père du
journalisme , le Mercure a débuté par la naïveté , et le journaUsme
est, je crois, maintenant assez éloigné de son origine.
Nous détacherons encore de cet excellent recueil quelques lignes
instructives parmi celles qui sont consacrées au séjour du czar à Paris.
« Le dimanche, 30 du passé , le czar arriva de bonne heure à Peiit-
Bourcj où M. le duc d'Antin lui fit servir un dîner magnifique, après
lequel il alla coucher à Fontainebleau. Le lendemain , il courut le cerf
avec l'équipage du roi ; il monta les chevaux de M. le comte de Tou-
louse , qui se trouva à cette chasse; elle fut si vive que le cerf fut forcé
en moins d'une heure et demie. Le czar, qui n'avait jamais pris ce
plaisir royal, en parut fort content et fit à M. le comte de Toulouse
toutes les honnêtetés imaginables.
« Il revint coucher à Petit-Bourg, où M. le duc d'Antin le reçut
aussi magnifiquement que la veille, quoique ce retour fût imprévu.
Après avoir parcouru les jardins et la terrasse qui sert de barrière à
la Seine, il entra le 1" juin dans une gondole, qui le ramena à Paris
REVUE DE PARIS. 169
avec toute sa cour, qui le suivait dans d'autres bateaux. Il s'arrêta à
Choisi, où il fut accueilli par M""^ la princesse de Conti, douairière ,
qui doit y séjourner tout l'été; il vit les jardins et les appartemens :
s'y étant rafraîchi, il continua son chemin en gondole, et ayant tra-
versé tous les ponts de Paris, il vint descendre à l'abreuvoir, au-des-
sous de la porte de la Conférence; il monta en carrosse et , passant sur
les remparts de la ville, il alla chez un artificier où il acheta une grande
quantité de fusées et de pétards qu'il voulut tirer lui-même dans le
jardin de l'hôtel de Lesdiguières. »
Quelque curieux que soit le reste du récit, il s'éloigne trop de
notre sujet pour que nous le transcrivions ici. Nous ne racontons pas
la vie du czar Pierre; mais un jour, quelques heures de sa vie, pas-
sées au château dont nous nous sommes constitué l'historien.
Louis XV ne fut pas moins porté que son grand aïeul à combler
les vacances du trône par le plaisir, la variété des fêtes , les petits
soupers , créés sous son règne et dans son palais même , et par mille
voluptés dont les raffinemens augmentèrent avec sa vieillesse. Entre
autres goûts il avait aussi le goût de la chasse à l'exemple de pres-
que tous Fes prédécesseurs. Ce plaisir était pour lui d'autant plus vif
qu'il était l'occasion de deux autres auxquels il tenait beaucoup.
Quand il avait chassé, il mangeait mieux, il aimait davantage, ou bien
il mangeait davantage et il aimait mieux. Cette manière d'être étant
passée en habitude chez Louis XV, et en principe chez les courtisans»
serviteurs discrets de ses désirs, il trouvait toujours après la chasse,
au château où il daignait descendre , un souper des plus fins , et pour
convives les plus jolies et les plus spirituelles femmes de la noblesse
française; et ceci se prolongeait sans lacune jusqu'à l'heure de quel-
que sérieuse maladie arrivant avec son cortège noir de médecins et
de prêtres. Alors la favorite était congédiée pendant tout le règne de
la fièvre; ce qui à beaucoup de gens ne paraîtra pas un grand sacrifice
fait à la religion.
La forêt où Louis XV aimait le plus à chasser était celle de Sénart;
c'est du moins dans la forêt de Sénart que le Mercure Galant, ce
journal si précieux à consulter, nous le montre le plus souvent à la
poursuite du chevreuil et du cerf. Deux châteaux le recevaient de
préférence aux autres sur la rive droite et sur la rive gauche de la
Seine, celui de Soisy-sous-Étioles et celui de Petit-Bourg. Heureux
d'y prolonger un délassement plein de charmes, il n'en partait qu'aux
deux tiers de la nuit quand il n'y restait pas jusqu'au matin , circon-
TOME VI. JUIN. 12
170 REVUE DE PARIS.
stance plus rare, car il fallait traverser Paris au milieu des interpré-
tations indiscrètes des bons bourgeois éveillés.
Parfaitement dociles aux caprices de Louis* XV et récompensés
selon leur zèle spécial, plus facile à définir qu'à justifier, des courti-
sans d'un certain esprit et d'un certain naturel avaient la haute direc-
tion des plaisirs clandestins du roi. La peine n'était pas perdue; il
s'est créé beaucoup de duchés-pairies à cette époque dont le faubourg
Saint-Germain sait l'origine. Ces amis du roi ne laissaient jamais
manquer ses repos de chasse des objets d'affection qu'il avait con-
tracté l'habitude d'y rencontrer. Tous d'ailleurs n'affectaient pas les
mêmes facultés ingénieuses. Les uns, le précédant de quelques
heures, savaient doimer aux mets du festin une physionomie nou-
velle, séduisante, irrésistible; leurs mains savantes plaçaient les
bougies dans l'endroit le plus favorable à l'éclat des beautés cueillies
pour la soirée. D'autres excellaient dans le mystère; leur science
était profonde à faire paraître sur les pas du roi, et comme par le
plus grand des hasards, quelque jeune paysanne oubliée comme une
fraise au bord d'une allée du bois. Le roi prenait et savourait la fraise.
Le lendemain, c'était une moissonneuse égarée loin du sillon, ou
une batelière endormie au fond de son bac. La fraise, la batelière et
la moissonneuse n'avaient pas toujours une naissance fort rurale,
mais les rois n'y regardent pas de si près ; d'ailleurs Louis XV ne
perdait pas le temps en observation.
Or, un soir d'automne, Louis XV, en revenant de la chasse, alla
souper comme de coutume au château de Petit- Bourg. La nuit était
belle sans être éclairée par la lune ; c'était la pureté sombre d'un ciel
étoile. Malgré la licence acidulée des propos, le piquant des anec-
dotes, la douce ivresse du vin de Champagne, le roi se leva pour
sortir. Un signe avait averti ses compagnons de chasse de ne pas se
déranger pour le suivre. Apparemment il souhaitait d'être seul. On
eut l'air de ne pas comprendre le motif de cette absence, expliquée
cependant par une foule d'absences semblables. C'était le moment
où d'ordinaire le roi se heurtait dans l'ombre à quelque délicieuse
surprise.
Les joues en feu, le pied leste, l'oreille pourpre, il traversait la
dernière pièce qui ouvre sur la terrasse, quand il vit se lever d'un
fauteuil où elle était soucieuscment assise, une dame qu'il n'avait
pas aperçue au souper. C'était la comtesse de Mailly, sa favorite,
une des cinq charmantes filles du marquis de Nesle. Le roi fut étonné
ûe sa présence qui n'était pas assurément pour lui la rencontre dé-
REVDE DE PARIS. 171
sirée. Depuis quelques années, M"»' de Mailly pouvait difticilement
surprendre Louis XV.
Sans donner au roi le temps de l'interroger, elle lui dit avec le
ton d'autorité que les femmes emploient d'ordinaire lorsqu'elles
n'ont plus aucune autorité , qu'elle avait appris avec étonnement
(avec indignation, elle aurait voulu dire) que la place vacante de
dame d'honneur de la reine allait être accordée à une autre qu'elle,
comtesse de Mailly, aimée du roi. Cela était douloureux à penser,
honteux à croire , absurde à supposer.
Poli autant que la comtesse de Mailly était sourdement irritée, le
roi lui répondit que la reine n'avait encore rien décidé à cet égard.
C'était une chose prématurée ou plutôt remise. A coup sûr, ses droits
ne seraient pas oubliés dès qu'on songerait à donner l'emploi à quel-
qu'un.
Après avoir égrainé quelques autres phrases gracieuses, le roi baisa
la main à la comtesse.
Il veut être seul, pensa M"* de Mailly; la trahison s'achève. Une
femme l'attend dans le parc. Mon règne est passé.
Elle ne se trompait guère. Le roi n'avait plus pour elle que l'atta-
chement banal de l'habitude, si aisé à rompre, surtout à la cour.
La comtesse de Mailly marcha prudemment derrière les pas du roi
en frôlant les premières haies du parterre; bientôt elle fut comme lui
dans l'épaisseur du parc. Sa curiosité ne tarda pas à être satisfaite :
ses prévisions l'avaient bien servie.
Bientôt elle entendit dans l'allée voisine des pas doubles sur le
gazon et deux voix qui se répondaient sous l'ombre des tilleuls. Elle
écouta de toutes les forces concentrées de son attention, le cœur
palpitant, l'oreille collée au mur de feuillage qui la cachait.
Le roi disait : Vous êtes bien belle, mademoiselle; pourquoi ne
brilleriez-vous pas à la cour où vous seriez l'admiration de tout le
monde et mon adoration secrète? Venez-y! votre place est marquée.
La reine a besoin d'une dame d'honneur; l'emploi vous sera offert
demain, acceptez-le pour l'amour de moi.
Il y eut un silence et le froissement d'un baiser sur un gant.
M"^'' la comtesse de Mailly fut blessée au cœur par le dard de l'am-
bition et de la jalousie. Honte et douleur! elle avait reconnu la femme
à qui le roi avait ainsi parlé.
Après d'autres dialogues de plus en plus vifs , le couple se sépara
brusquement : un bruit s'était fait entendre. Le roi passa d'un côté»
sa compagne de l'autre. M"'' de Mailly suivit les pas du roi.
12.
172 REVUE DE PARIS.
La surprise est charmante , en effet, pensa le roi , mais quelle est
cette ombre qui se dirige vers moi , en agitant un éventail. C'est
jour de bonheur aujourd'hui. On dirait M"*' de Lauraguais à sa dé-
marche.
— Madame de Lauraguais! s'écria le roi. Excusez mon étonne-
ment, madame', je n'aurais jamais osé compter sur une aussi ravis-
sante rencontre.
M""" de Lauraguais ! murmura la comtesse de Mailly en déchirant
la petite dentelle de son gant. Elle aussi!
— Je suis effrayée, sire...
'- — Remettez-vous, madame la duchesse, reposez-vous sur mon
bras ; qui vous trouble ainsi ?
— Je me suis rencontrée, sire, avec une personne sans doute de
votre connaissance, là bas au bout du parc. Nous nous sommes cou-
doyées. C'est une femme.
— Une femme ! pensa le roi : une troisième? Mes amis ont eu trop
de zèle. Chacun d'eux aurait dû prendre son jour.
— Ne pensez pas à cela , dit le roi à la duchesse , n'écoutez que ma
reconnaissance. Vous êtes divine d'avoir consenti à vous promener
ce soir dans ce parc; que je vous remercie et que je vous aime !
— Encore une qu'il aime! dit tout bas la comtesse de Mailly.
— Encore une qu'il aime! disait aussi tout bas à quelques pas plus
loin la première dame par qui Louis XV avait été abordée en péné-
trant dans le parc.
— Sire, dit ensuite la duchesse de Lauraguais, vous m'aimez
moins que vous ne me l'assurez.
— Et pourquoi cela, je vous prie, belle duchesse?
— Vous avez promis la place d'honneur à ma sœur Louise, la com-
tesse de Mailly; on le dit du moins dans le monde.
— Le monde est dans l'erreur.
— Et l'on ajoute que vous la donnerez pourtant à ma sœur
Félicité.
— Autre invention!
— On connaît déjà ma chute, pensa douloureusement M'"'' de Mailly:
on me remplace publiquement dans le cœur du roi par ma sœur!
— Voilà qui est loyal de la part d'une sœur cadette, dit à elle-même
celle que M""" la duchesse de Lauraguais désignait sous le nom de
Féhcité.
— Et qui aura donc la place de dame d'honneur? demanda la du-
chesse de Lauraguais qui , avec inflniment moins de beauté et d'es-
REVUE DE PARIS, 173
prit que ses deux sœurs, avait toute l'étourderie de son extrême jeu-
nesse.
— Devinez, répondit le roi , en lui enlevant une épingle d'or de sa
petite perruque galamment poudrée.
— Et votre majesté voudrait-elle bien me dispenser de deviner le
motif pour lequel il m'a été fait violence? s'écria tout à coup une
quatrième femme en se jetant sur le passage du roi, renversé par cette
apparition. On devine que la duchesse de Lauraguais n'était plus là.
— Oui ! votre majesté serait-elle assez généreuse pour m'expliquer
le motif de ma présence ici, quand rien, j'ose le dire, ne m'a fait
solliciter cet honneur.
— Encore un zélé maladroit, pensa Louis XV. Il paraît qu'on m'aura
entendu louer les attraits de la marquise de Flavacourt, et voilà qu'on
la conduit par force à mon souper de Petit-Bourg! Je suis trop bien
servi aujourd'hui.
— Madame la marquise, répondit le roi, peu habitué à se décon-
certer dans les aventures de ce caractère, on aura commis une erreur
dont je rechercherai la cause, quoique, je l'avoue, il me soit pénible
de m'en plaindre.
— Des hommes ont renversé mon cocher, un d'eux s'est emparé
du siège, et j'ai été menée à ce château, dans ce parc. Je suis une
de >'esle , marquise de Flavacourt !
— Je vais vous faire reconduire chez vous, madame la marquise,
avec tous les honneurs respectueux dus à votre personne. Mes valets
vous escorteront avec des flambeaux.
— Ces marques de respect, sire, me touchent beaucoup, mais ce
trop d'honneur obtenu pourrait m'en faire perdre davantage. Per-
mettez que je me relire sans bruit, et satisfaite de la réparation que
votre majesté daigne me donner.
— Je vous dois encore quelque faveur plus grande, charmante
marquise , reprit Louis XV qui , revenant à la galanterie malgré sa
dignité affectée, ignorait qu'auprès de lui la comtesse de Mailly, et
ses deux sœurs , celle qui devait être bientôt la comtesse de Vinti-
mille et la duchesse de Lauraguais, trois femmes! l'écoutaient avec
un égal dépit et un désir égal de voir comment le roi et la marquise
de Flavacourt se sépareraient.
— Sire, je n'attends de votre majesté qu'une grâce, celle de me
permettre de ne point accepter la proposition qui m'a été faite au-
jourd'hui par la reine.
— Parlez!
174 REVUE DE PARIS.
— Depuis long-temps , sire , j'avais renoncé à paraître à la cour, et
vous savez pour quelle raison je n'ai pas déguisé ma répugnance.
Ma sœur la comtesse de Mailly n'est pas votre femme. Aujourd'hui
la reine m'offre la place de dame d'honneur, et je me trouve bruta-
lement traînée à Petit-Bourg; souffrez que je n'interprète pas cette
double circonstance. Je penserais que le choix de la reine a été mis
à prix par certains favoris, sans consulter ni votre majesté, ni la
reine, ni moi. Maintenant je profite de votre permission et me retire.
Et les trois autres femmes cachées dans l'ombre , de dire,
La comtesse de Mailly : C'est fini! On conspire contre moi. Me
remplacer par ma sœur Hortense ! Et le roi qui a de l'affection pour
toutes les trois?
La future duchesse de Vintimille murmurait : si ma sœur, la com-
tesse de Mailly, entendait cela !
Et si mes sœurs les comtesses de Vintimille et de Mailly étaient
ici! disait M""' de Lauraguais.
— Adieu donc, madame la marquise! dit le roi à M"^ de Flava-
court , et croyez bien en partant que c'est moi qui ai couru le plus
grand danger.
Cette dernière conversation avait ramené le roi et M"°* de Flava-
court tout près du château. Tandis que celle-ci allait regagner la
grande allée qui aboutit à la grille placée sur le chemin de Fontaine-
bleau, et que le roi foulait déjà les marches du perron, des hommes
portant des flambeaux paraissent au seuil de la porte , et au milieu
d'eux ils laissent voir tous les gentilshommes et toutes les dames du
souper. On venait lui présenter la belle duchesse de Châteauroux»
qui accourait de Paris pour remercier le roi d'avoir contribué à la
faire nommer dame d'honneur de la reine.
Et les cinq sœurs se trouvèrent en présence : la comtesse de Mailly,
sa sœur Félicité, plus tard comtesse de Vintimille, la duchesse de
Lauraguais, la marquise de Flavacourt, et la duchesse de Chèteau-
roux , toutes les cinq, filles du marquis de Nesle.
Louis XV aima toutes les cinq sœurs. On dit qu'il ne fut aimé que
de quatre; la cinquième, la maniuise de Flavacourt, résista au roi.
C'est la seule dont l'histoire ne se soit pas occupée.
La possession de Petit-Bourg par M'"" la duchesse de Bourbon se
rattache à une date peu éloignée de 1750. Jusqu'à la révolution fran-
çaise, cette princesse, aussi douce, aussi bonne qu'aimable et que
jolie, ajouterons-nous, si nous nous en rapportons à la mémoire fort
complaisante pour nous de quelques gentilshommes du temps, résida
RE\XE DE PARIS. 175
fréquemment dans ce château où sa piété mystique s'exaltait sans
obstacles jusqu'aux plus profondes sphères de la rêverie.
Fille du duc d'Orléans, le petit-fils du régent, elle avait épousé le
duc de Bourbon, celui dont la fin tragique n'a cessé d'être un pro-
blème que pour la justice des tribunaux. La vie de cette femme
élevée exercera un jour la plume curieuse de ces bons esprits inves-
tigateurs qui relèvent tous les passés de quelque prix et les remettent
en honneur. Sa jeunesse ne serait pas la page sérieuse. En 1778, on
était peu sérieux encore; et la duchesse n'avait pas vingt ans. Un
excès de jalousie lui souffle la mauvaise pensée d'aller au bal de l'O-
péra, le mardi gras de 1778. Elle y va pour railler sous le masque
M"^ de Can... aimée autrefois, aimée encore peut-être du duc de
Bourbon. Ce soir-là , M. le comte d'Artois donnait le bras à M™- de
Can... Tous trois étaient masqués ; tous trois se reconnaissent pour-
tant. Double jalousie au cœur de la duchesse , qui avait été favorable-
ment remarquée , il y avait peu d'années encore, par le comte. Elle
poursuit M""^ de Can..., l'embarrasse, la mortifie, la torture si bien,
que la victime du bal abandonne de honte le bras de son cavalier et
se perd dans la foulé. La partie ne resta plus engagée qu'entre la du-
chesse de Bourbon et le comte d'Artois. Poussant l'esprit un peu au-
delà des bornes permises , la duchesse s'oublia au point d'enlever le
masque au sérénissime interlocuteur. Irrité , le comte d'Artois ar-
rache alors celui de M"'^ de Bourbon et le lui lance tout broyé au vi-
sage. C'était un soufflet.
Les suites de ce scandale remuèrent la cour et la ville. La cour fut
en apparence pour le comte d'Artois, la ville ouvertement pour le duc
de Bourbon. Un moment eut lieu où la bravoure du frère du roi fut
cruellement mise en doute; affront immérité, ainsi que l'événement
le prouva.
«Contez-moi donc comment cela s'est passé. — (Mémoires du
baron de Besenval).
« Ce matin , me répondit le chevalier de Crussol , avant de partir
de Versailles, j'ai fait mettre en secret, sous un coussin de la voiture,
sa meilleure épée. Quand nous sommes arrivés à la Porte-des-
Princes (bois de Boulogne), où nous devions monter à cheval, j'ai
aperçu M. le duc de Bourbon à pied, avec assez de monde autour de
lui. Dès que M. le comte d'Artois l'a vu, il a sauté à terre, et allant
droit à lui , il lui a dit en souriant : Monsieur, le public prétend que
nous nous cherchons.
« M. le duc de Bourbon a répondu en ôtant son chapeau : Mon-
176 REVUE DE PARIS.
sieur. Je suis ici pour recevoir vos ordres. — Pour exécuter les vôtres,
a repris M. le comte d'Artois , il faut que vous me permettiez (T aller
à ma voiture; et étant retourné à son carrosse, il y a pris son épée,
ensuite il a rejoint M. le duc de Bourbon.
« Les éperons ôtés, M. le duc de Bourbon a demandé la permission
à M. le comte d'Artois d'ôter son habit, sous prétexte qu'il le gênait.
M. le comte d'Artois a jeté le sien , et l'un et l'autre ayant la poitrine
découverte , ils ont commencé à se battre. M. le duc de Bourbon a
chancelé, et j'ai perdu de vue la pointe de l'épée de M. le comte
d'Artois, qui apparemment a passé sous le bras de M. le duc de
Bourbon. Un moment , messieurs, leur ai-je dit : en voilà quatre fois
plus qu'il rC en faut pour le fond de la querelle.
« Ce n'est pas à moi à avoir un avis, a repris M. le comte d'Artois.
C'est à M. le duc de Bourbon à dire ce qu'il veut : je suis ici à ses
ordres.
« Monsieur, a répliqué M. le duc de Bourbon en adressant la parole
à M. le comte d'Artois et en baissant la pointe de son épée, Je suis
pénétré de reconnaissance de vos bontés, et Je n'oublierai Jamais l'hon-
neur que vous m'avez fait.
« M. le comte d'Artois ayant ouvert ses bras , a couru l'embrasser,
et tout a été dit. »
Les préliminaires de ce duel royal entre le duc de Bourbon et le
comte d'Artois sont la plus agréable partie des Mémoires du baron
de Besenval , qui s'y montre du reste fort peu partisan des opinions
philosophiques de la duchesse de Bourbon.
Ce furent ces opinions , mais passées à l'état mystique le plus
éthéré, qui lièrent d'une sympathie tendre le swedenborgiste Saint-
Martin et la duchesse de Bourbon. Leur intimité commença avant
la révolution , la traversa malgré les distances et l'exil , et se rétablit
après la grande tourmente. Le sublime métaphysicien, cet homme rare
dont les écrits ne sont pas connus de cent personnes en France, et qui
aura un jour une impérissable célébrité , allait répandre dans le parc
silencieux de Petit-Bourg ses harmonieuses doctrines , que recueil-
laient le marquis de Lusignan , le maréchal de Richelieu, le cheva-
lier de Boufflers et surtout la duchesse de Bourbon. C'est là que fut
expliquée pour la première fois en France la parole apocalyptique
de Jacob Bœhm. Ainsi, il était écrit que les gens de qualité facili-.
teraient le passage à tous les grands courans d'idées affluant de toutes
parts vers Paris. Un marquis protégeait le magnétisme , des barons
et des ducs allaient transformer les états-généraux en constituante ,
RE^XE DE PARIS. 1T7
c'est-à-dire la monarchie en république; une duchesse, un cheva-
lier, un maréchal , se passionnaient pour les plus larges écarts de
l'instinct religieux.
Parmi les milliers de formes politiques enfantées par les exubé-
rantes imaginations de l'époque, on ne doit pas oublier celle de la
duchesse de Bourbon : 1° Rendre les hommes vertueux et libres ;
2° qu'ils aient tout le nécessaire pour vivre; 3° qu'il n'y ait de dis-
tinction parmi eux que celles que doivent établir la vertu, l'esprit,
les talens et l'éducation ; k° donner à chaque homme les moyens de
parvenir au degré que ses facultés naturelles pourraient lui permettre;
5" qu'il y ait liberté de religion; 6" qu'il soif honteux cVétre riche et
de se mettre an-dessus des autres j 7° que celui qui reçoit salaire doive
obéissance à celui qui le paie; 8" que la vieillesse soit honneur pour
les jeunes gens ; que la convenance des cœurs dicte les mariages ;
9" que tous les états soient également honorables et honorés; 10° que
la loi punisse le crime sans donner la mort; 11° que les juges soient
irrécusables; laïque tous les citoyens soient nés soldats; 13° être
frugal et simple; li" pour y parvenir, que ceux qui gouvernent
donnent l'exemple de toutes les vertus; 15° que le choix des magis-
trats soit fait par le peuple d'après une liste faite par les ministres du
culte, que je suppose des êtres divins; 16° quant au mode de gou-
vernement , je n'ai point d'idée sur cela ; mais en mettant en vigueur
les règles que je viens d'établir, il serait bon , quel qu'il puisse être (1).
Voilà ce que pensaient à l'extrême fin du xviii^ siècle et ce qu'o-
saient écrire les gens de cour, une duchesse de Bourbon , une prin-
cesse de sang royal.
Soit qu'en se rapprochant de la funeste réalisation de son système,
la duchesse de Bourbon finit par en comprendre les dangers, soit que
Saint-Martin eût pris de plus en plus de l'empire sur ses idées, elle
se renferma dans son mysticisme derrière ses beaux arbres de Petit-
Bourg, d'où la révolution ne devait pas tarder à l'exiler, et tête à tête
avec le grand, l'immortel illuminé d'Amboise, elle écrivit sur la reli-
gion et le monde invisible. C'est à cette série d'écrits que Saint-Martin
répondait de Lyon en 1793 , par la publication de son Ecce Homo ou le
Nouvel Homme; réïutation aimante, tendre, pleine d'inspirations
voilées, mais allant au cœur et à la persuasion par on ne sait quel
chemin; c'est par ces mots, adressés comme tout le reste du livre à
la duchesse de Bourbon, que Saint-Martin termine son Ecce homo:
(1) Mémoires du comte d'Allonville.
1Î8 REVUE DE PARIS.
«Ne te donne point de relâche que cette ville sainte ne soit rebâtie
«n toi, telle qu'elle aurait dû toujours y subsister, si le crime ne l'avait
renversée , et souviens-toi que le sanctuaire invisible où notre Dieu
se plaît d'être honoré , que le culte , les illuminations , qu'enfin toutes
les merveilles de la Jérusalem céleste peuvent se retrouver encore
aujourd'hui dans le cœur du nouvel homme, puisqu'elles y ont existé
dès l'origine. »
Rien n'est plus clair que ces paroles quand on s'est un peu brisé au
langage des illuminés, hommes sur lesquels le dernier mot n'a pas
été dit. Ils auront encore un jour dans les siècles; mais qu'on juge
de l'attachement plus qu'humain qui s'était formé entre la duchesse
de Bourbon et Saint-Martin par cette réflexion du Saint Jean de l'il-
luminisme :
« Il y a deux êtres dans le monde en présence desquels Dieu m'a
aimé; aussi, quoique l'un fût une femme (M. B.), j'ai pu les aimer
tous deux aussi purement que j'aime Dien, et par conséquent les
aimer en présence de Dieu , et il n'y a que de cette manière-là que
l'on doive s'aimer si l'on veut que les amitiés soient durables. » Tout
est mystérieux dans la vie et dans la mort de cet homme extraordi-
naire. Il prédit la minute de sa mort, quoique en parfaite santé au
moment de sa prophétie; sûr de ce qui devait arriver, il alla déjeuner
chez un de ses amis, ancien sénateur, causa jusqu'au dessert, puis
il se leva pour se reposer dans une autre pièce; là, il s'assit dans un
fauteuil, regarda le ciel et mourut. C'était le 13 octobre 1803.
Si nous n'avons pas cité les marquis de Poyanne et de Raye , l'un
et l'autre possesseurs de Petit-Bourg, avant M""' la duchesse de
Bourbon , ce n'est point par oubli , mais bien à cause de la stérilité
des recherches que nous avons faites. Nous avons découvert seule-
ment que le marquis de Raye réunit à la seigneurie le domaine de
Neufbourg.
La révolution ayant dépouillé la duchesse de Bourbon de ses pro-
priétés , le château de Petit-Bourg fut acquis à la nation , terrible
châtelaine. Il est juste cependant de constater que la république ne
mit, contre son usage, aucune filature de coton dans les salons à
chicorée et à coquilles d'or.
Un acquéreur se présenta dans ces temps orageux, et sauva Petit-
Bourg d'un abandon qui, en se prolongeant, eût été aussi funeste
qu'une dégradation violente. M. Perrin, fermier des jeux, acheta le
château à la nation. Sans porter une curiosité indiscrète dans ce der-
nier contrat de vente, il faut croire aux bons souvenirs que M. Perrin
REVUE DE PARIS. 179
a laissés dans la commune. C'est à ce propriétaire que M. Aguado
acheta Petit-Bourg en 1827.
En ISl'i-, Petit-Bourg fut occupé par le prince de Schwartzenberg,
commandant en chef des armées alliées, réunies contre la France. Il
y établit son quartier-général ; de cette position , il observait les mou-
vemens de Paris et de Fontainebleau où se faisaient et se défaisaient
les grands évènemens historiques du moment; on avait logé dans les
propriétés voisines les principaux officiers Autrichiens , Bavarois et
Prussiens. Les soldats s'étaient établis dans les bourgs et villages des
environs; et en si grand nombre que beaucoup de familles avaient
été forcées d'en recevoir jusqu'à vingt, impôt écrasant, inévitable,
odieux; mais c'était la guerre. Quelque sévère que fût la discipline
en vigueur parmi les troupes coalisées , il se commettait chaque jour,
chaque heure , des actes de violence. Un jour, un champ était dévasté
par le pas des chevaux ; un autre jour, des arbres étaient coupés dans
un parc afin d'avoir du bois en quantité suffisante pour faire cuire ces
énormes morceaux de bœuf encore présens à la mémoire de la géné-
ration envahie. Et que de légumes volés ! que de fruits emportés avant
la maturité , luxe dont se moquaient les cosaques ; que de petits pil-
lages autour d'une ferme! œufs, poules, poulets; rien n'est filou
comme un vainqueur. Tout est égal d'ailleurs ; un royaume conquis ,
c'est un gros œuf volé; une poule volée, c'est un petit royaume con-
quis. La campagne de France fut mortelle à nos propriétés rurales ;
tantôt livrées sans défense à la rage affamée des alliés , tantôt occupées
par les Français reprenant l'avantage ou battant en retraite. Telle
ferme de la Champagne a été deux fois en un jour prise par les
Français et par les Prussiens.
Il vint un moment pendant l'occupation étrangère où les habitans
n'osaient plus se plaindre aux chefs, tant la législation militaire était
terrible contre le soldat délinquant; le fouet jusqu'au sang, jusqu'aux
os pour un léger vol, la mort pour une faute plus grave. Par huma-
nité , on aimait mieux endurer la perte d'un mouton ou de quelques
livres de fruits, que de faire passer par les armes le malheureux ma-
raudeur.
Cependant, un vol fut commis si audacieusement, que la victime
ne put empêcher sa colère d'éclater; c'était un fermier des environs
•de Soisy-sous-Étioles. Obligé d'aller passer avec sa famille trois ou
quatre jours à Yilleneuve-Saint-George , il confia sa ferme à quel-
ques-unes de ces femmes de la campagne dont l'emploi est d'aller
vendre au marché deux fois par semaine le beurre et le fromage.
180 REVEE DE PARIS.
Instruits du voyage du fermier, des soldats allemands s'introdui-
sirent la nuit dans son cellier; ils lui emportèrent le premier jour
tout son vin en bouteilles, et le second jour, les quatre ou cinq cents
bouteilles de vins fins réservées pour les solennités patronales. Le
déménagement se fît en silence et comme une reconnaissance de
nuit. J'ignore si les œufs et les poules n'eurent pas un peu à souf-
frir de l'invasion ; la grande affaire n'a pas laissé de place au retentis-
sement des coups de main.
Quand le fermier rentra chez lui , de quel douloureux spectacle ne
fùt-il pas frappé? D'un saut, mais d'un saut de loup, car la colère est
une bête fauve, il franchit les terrains qui le séparaient de la Seine,
traversa la rivière , et se rendit au quartier-général du prince de
Schwartzenberg , à Petit-Bourg; car il ne doutait pas que les voleurs
ne fissent partie des régimens campés dans les différentes communes
du canton. Les preuves abondaient, clous de souliers, pompons,
boutons d'habits, mille et une pièces de conviction. Un Allemand est
trop naïf pour ne pas oublier derrière lui autant de preuves qu'eu
exige une sentence.
Le prince avec son affabilité ordinaire donna audience au fermier.
La plainte écoutée , il lui demanda s'il savait à quelle peine seraient
infailliblement condamnés les soldats allemands contre lesquels il
demandait justice. Je le sais, répondit le fermier; mais ils l'ont mé-
rité. — Réfléchissez bien, ajouta le prince, et revenez me voir demain;
si vous persistez, il y aura jugement et condamnation à mort, cela
va sans dire.
Ma résolution est toute prise, pensa le fermier en se retirant. Je
ne vois pas pourquoi ces pillards seraient épargnés ; ce n'est pas ma
faute si leurs lois les condamnent à mort; je me serais contenté de la
prison.
— Eh bien! dit le prince de Schwartzenberg, en recevant le lende-
main le fermier de Soisy-sous-Étioles ; qu'avez-vous décidé?
— Que je ne renoncerai pas à les poursuivre devant le conseil de
guerre , répondit celui-ci.
— Auriez-vous été soldat par hasard? lui demanda encore le prince,
— Nous avons tous été soldats, à mon âge, dans le pays.
Le prince s'arrêta pour penser.
— Les trois soldats allemands qui ont volé votre vin , reprit-il, me
seront livrés ce soir; on les connaît. Je vous prie de venir encore
demain ici avant l'heure où le conseil s'assemblera pour les juger.
Soyez au château à dix heures du matin.
REVUE DE PARIS. 181
Le fermier fut exact; rien jusqu'alors n'avait ébranlé sa déter-
mination d'être vengé. Ancien soldat, comme il l'avait dit, il avait
dans le cœur la colère bruyante du paysan pillé , et la colère silen-
cieuse du soldat vaincu. La raison et la pitié étaient fort à l'étroit
entre ces deu\ passions.
— Voilà les trois soldats dont vous avez à vous plaindre; ce sont
trois frères , Saxons tous les trois , dit le prince au fermier.
— Je ne m'attendais pas à voir trois frères dans mes pillards, se
dit le fermier; c'est dur de les faire fusiller, mais c'est leur faute.
— Avant de les envoyer devant leurs juges, il m'a plu, dit le
prince, de vous réunir vous et eux à ma table. Messieurs , nous allons
déjeuner tous les quatre. Asseyons-nous.
Quand les trois autres invités, assez embarrassés d'abord de leur
position respective , eurent bu les deux ou trois coups de vin vieux
que leur avaient versés les domestiques, ils commencèrent à s'babituer
à leur propre présence.
— Où avez-vous fait la guerre? dit ensuite le prince au fermier.
— En Italie et en Allemagne, mon prince.
Comprenant parfaitement le français, les trois Saxons écoutaient
de toutes leurs oreilles.
— Étiez-vous à la prise de telle ville? lui demanda le prince.
— Sans doute.
— Et de telle autre?
— Oui, prince, et c'était chaud; nous débusquâmes l'ennemi de
derrière une ferme, nous incendiâmes la ferme, puis tout fut à nous.
— A votre santé, dit le prince en versant un verre de bordeaux au
fermier; continuez.
Les trois Saxons écoutaient toujours.
— Dame ! Nous fîmes ensuite comme en pays conquis ; nous man-
geâmes, nous bûmes, nous nous logeâmes chez le bourgeois. J'étais
logé chez un prêtre, moi. Pendant deux mois, je puis dire que les
poulets ne quittaient pas la broche.
— A votre santé , monsieur le fermier.
Le prince versa de nouveau.
— Son vin était fameux , si ses poules étaient grasses. Je bus jus-:
qu'au dernier flacon.
— Il vous avait sans doute prié de l'en débarrasser?
— Ah ! que non , le vieil avare ! Mais j'aurais voulu voir qu'il m'eût
empêché de saigner sa cave.
-^ Et s'il n'eût pas consenti à vous en livrer les clés?
182 REVUE DE PARIS.
— J'aurais enfoncé la porte.
— A votre santé, monsieur le fermier. Ah! vous eussiez enfoncé la
porte; et le conseil de guerre?...
— Bah! bah! le conseil de guerre en pays conquis. Eh bien! oui,
j'eusse été peut-être condamné à être mis à la queue du régiment.
— Une plume et du papier, dit le prince à ses domestiques.
« Moi , fermier à Soisy-sous-Étioles, écrivit le prince, ancien soldat,
ayant fait la guerre en Allemagne, où j'ai quelquefois bu, sans leur
permission, le vin des personnes chez lesquelles j'étais logé, et
n'ayant jamais été puni pour cela , consens à ce que les trois soldats
saxons qui ont pillé mon cellier soient , pour cette faute , condamnés
à mort sur-le-champ. »
— Signez donc , monsieur le fermier.
Le fermier prit son chapeau et son bâton pour gagner la porte.
— Je ne veux pas que vous partiez ainsi , dit le prince en riant :
estimez votre perte, et nous réglerons ensuite tous les deux. Faites
comme si je vous avais acheté votre vin.
— Sortez! dit-il ensuite aux trois Saxons. Je vous condamne à
boire de l'eau pendant trois mois.
C'est aussi au château de Petit-Bourg que se conclurent plusieurs
actes de haute politique dont le souvenir ne se perdra jamais. Là, le
général en chef des troupes coalisées contre la France , le prince de
Schwartzenberg , traita avec le duc de Vicence et le prince de la
Moskowa des deux abdications de Napoléon. On n'apprendra à per-
sonne que la première de ces deux abdications fut rejetée par le
gouvernement provisoire à cause de l'article additionnel où l'em-
pereur disait ne résigner le pouvoir qu'en le déléguant à son fils, et
que la seconde fut enfin acceptée en ces termes par Napoléon :
« Les puissances alliées ayant proclamé que l'empereur Napoléon
était le seul obstacle au rétablissement de la paix en Europe , l'em-
pereur Napoléon, fidèle à son serment , déclare qu'il renonce, pour
lui et ses héritiers, aux trônes de France et d'Italie, et qu'il n'est
aucun sacrifice personnel , môme celui de la vie, qu'il ne soit prêt à
faire à l'intérêt de la France. » On sait qu'avant même ce moment
de déchéance difficile, impossible à éluder, quoi qu'on en ait dit,
Napoléon avait vu s'éloigner de lui la plupart de ses plus pompeux
compagnons d'armes. Le soleil impérial s'éteignait; il s'était éteint.
De Fontainebleau à Paris, la longue chaussée était couverte d'équi-
pages fugitifs, qui se hâtaient de gagner au galop les riches hôtels du
Roule et de la Chausséo-d'Antin. La victoire brûlait de rentrer dans
REVUE DE PARIS. 183
ses meubles, d'accrocher le glaive sous les couronnes, de jouir du
repos enfin. On a beaucoup trop blâmé la conduite des généraux de
l'empereur à cette époque de démembrement défiin'tif. Leur rôle
était fini comme celui de iSapoléon ; seulement Napoléon ne voulut
pas comprendre cette poignante vérité , lui qui , à la rigueur, ne dis-
putait avec tant d'acharnement le terrain incendié devant et derrière
lui que pour reprendre ce qu'il avait conquis; position exactement
semblable à celle de ses capitaines. Sans être vieux , ils avaient vieilli ;
ils étaient blessés; tous étaient mariés; beaucoup d'entre eux avaient
des enfans à élever. Après tout , l'heure était venue pour eux , comme
elle vient pour les hommes d'obscure condition , de jouir des fruits
de la peine prise dans la jeunesse. On a dit que Napoléon, les ayant
créés ducs, princes, maréchaux, ils ne voulaient plus du jeu de la
guerre. Le motif nous paraît plus que suffisant. N'est-il pas parfaite-
ment fondé en raison? Pourquoi objecter que c'était peu patriotique?
Est-ce que Napoléon était rigoureusement encore la patrie en I8ii?
Cet événement historique de l'abdication de Napoléon , convenue
au château de Petit-Bourg, se relie à un autre fait sur lequel la gé-
nération prochaine aura peut-être à revenir et à se prononcer. Nous
voulons parler de la défection du 6"^ corps, commandé par le duc de
Raguse. C'est de Petit-Bourg à la rue Saint-Florentin que la mémo-
rable dépêche fut transmise par le prince de Schwartzenberg. On
connaît le résultat foudroyant qu'elle eut au milieu du conseil des
princes coalisés, qui avaient hésité jusque-là s'ils accepteraient ou
repousseraient l'abdication de Napoléon en faveur de son fils.
L'opinion monarchique, par l'organe d'un de ses bons écrivains,
M, F. -P. Lubis , présente à vingt-cinq ans de distance ce grand évé-
nement de la défection du duc de Raguse, dans les termes que nous
lui empruntons, Histoire de la Restauration, pages 21 i et 215,
1^'' volume : « Le roi de Prusse se prononça contre la régence. L'em-
pereur de Russie hésitait toujours. Il n'y eut qu'une voix pour ren-
verser Napoléon. L'avis fut même ouvert de marcher sur Fontaine-
bleau, de lui livrer une dernière bataille, et de faire les plus grands
efforts pour s'emparer de sa personne. Le désir d'éviter une nouvelle
effusion de sang empêcha de prendre ce parti. Le conseil se sépara,
au surplus, sans rien conclure, Alexandre ayant remis au lendemain
pour se décider.
« Peu d'instans après, cependant, les commissaires de Napoléon
trouvèrent le czar dans des dispositions bien différentes de celles
dont ils avaient conçu un si favorable au^rure. La conférence languis-
ISi- REVUE DE PARIS.
sait sans qu'il eût fait connaître sa décision , lorsqu'un aide de camp
vint lui remettre une dépêche, en ajoutant quelques mots en langue
russe, qui furent compris du duc de Vicence. « Mauvaise nouvelle! »
dit celui-ci d'une voix concentrée aux maréchaux , étonnés de sa
soudaine pâleur.
« Messieurs, reprit Alexandre après avoir lu , je résistais avec peine
« à vos instances, voulant donner une marque de mon estime parti-
ce culière à l'armée française que vous représentiez. Mais cette armée,
« dont vous faites valoir le vœu unanime, se met en opposition avec
« vous. Sa volonté, en effet, la connaissez-vous bien? Savez-vous ce
« qui se passe au camp? Savez-vous que le corps de M. le duc de
^ Raguse s'est rangé tout entier de notre côté? »
« Les plénipotentiaires s'écrièrent que cela était impossible. —
« Lisez , » repartit Alexandre en mettant sous leurs yeux la dépêche
signée de la main du prince de Schwartzenberg. Ils regardèrent d'un
air interdit le duc de Raguse : le maréchal était au désespoir.
« Ainsi fut perdue la cause de la régence. »
Sans regretter les jours à jamais éteints de puissance seigneuriale
plus chers à l'imagination qu'au cœur de la génération vivante, il faut
leur rendre la part de justice qu'ils méritent. Remplacera-t-on au
sein de la population des campagnes condamnée à être long-temps
encore nécessiteuse, malgré tous les essais de la poUtique, l'ascen-
dant généreux des riches familles titrées? Je sais que leur générosité
n'était pas gratuite , et qu'il n'était pas toujours difticile aux seigneurs
d'être magnifiques une fois l'an , quand ils grossissaient leurs revenus
d'une foule d'impôts vexatoires. Mais l'état n'est-il pas aussi de nos
jours un seigneur exigeant? Et n'est-ce pas la dîme , n'est-ce pas la
corvée sous d'autres noms moins flétrissans, que l'octroi , les portes
et fenêtres , le personnel, la garde nationale et la conscription? On
dit qu'au bon plaisir du maître a succédé l'égalité devant la loi. Il y
aurait beaucoup à écrire sur cette égalité et cette loi ; enfin serait-il
vrai , et je pourrais l'admettre , que la commune eût détrôné avec
avantage pour les masses l'antique féodalité ; la commune n'en de-
meurerait pas moins un être froidement de raison , opérant le bien
sans chaleur , sans enthousiasme et surtout sans amour. La commune
a-t-ellc une figure, une voix? Qui la connaît? Qui l'aime? Soyez ré-
duit à la misère , la commune est une maison lugubre où l'on vous
donne un morceau de carton que vous échangez contre un pain;
soyez malade, la commune, sous les traits d'une autre maison, vous
jette une carte qui vaut un lit de fer dans un hôpital ; mourez sans
REVUE DE PARIS. 185
laisser cent sous pour le fossoyeur, la commune délivTe à votre frère
ou à votre ami un autre morceau de carton aveclequel il a la faveur de
vous couvrir d'un peu de terre sans frais. Ceci est à peu près toute la
commune. Il n'y a rien à reprendre à son humanité; mais qu'elle est
triste et glacée ! Qu'est-ce qu'une générosité inaccessible à la recon-
naissance ? N'aimez-vous pas mieux, dans un autre ordre d'organisa-
tion sociale, ce seigneur matinal qui frappe à chaque chaumière, se fait
ouvrir, entre, invite chacun à lui dire son désir ou sa plainte? Si
ce n'est lui, sa femme ou sa fille parcourent le bourg au milieu de la
nuit, pendant l'hiver, et voient à travers les fentes de la porte le
lit sans couverture ou le foyer sans feu. Pourquoi avoir constamment
oublié l'immense contre-poids que faisaient les femmes à la dureté,
à la violence, au despotisme de quelques seigneurs ? Et la considéra-
tion est grave à peser. Quand chaque village avait pour patronne ter-
restre une femme attentive et humaine, il restait peu de place en
France pour l'absolue misère. Eh bien î voilà les visages adorés, les
mains connues et cherchées dans l'ombre , voilà la reconnaissance
dont nous parlions. Baisez donc la main à la commune I grande cause
de pitié et d'amélioration retranchée du trésor moral de la nation.
Entre le bien qui émane de la commune et celui que faisaient autre-
fois les habitans des châteaux , il y a à observer la même différence
qu'entre l'œuvre produite par une mécanique et l'œuvre conçue,
exécutée par la main de l'homme. La première est exacte, nette,
irréprochable , mais elle est sans vie; la seconde ne vient pas toujours
à point, elle pèche par de grands défauts, des oublis et des incer-
titudes, mais le sang et la pensée y ont mis du leur. La commune
est l'imprimerie du bienfait , et la libre indépendance de bien faire
qu'elle a remplacée en était l'autographe.
Si le propriétaire actuel de Petit-Bourg n'a heureusement à reven-
diquer aucun des privilèges de ses prédécesseurs , et il est trop de
son siècle pour s'en plaindre, il n'a pas renoncé, lui plus riche que
la plupart des premiers possesseurs de son château , au droit de se
faire aimer non pas de ses vassaux , mais de ses voisins de Ris , de
Soisy, d'Évry et des villages environnans. On laissera dans la chasteté
du silence et de l'ombre ce qu'il y a mis; il n'est pas d'éloges, si
mérités qu'ils soient , qui fassent pardonner de les avoir écrits , quand
nul n'en réclamait la publicité. Les belles actions sont aussi de la vie
privée; et la presse n'est déjà plus une confidente assez digne pour
lui permettre d'en entendre le récit.
Nous ne rapporterons d'une foule de traits honorables gravés dans
TOME VI. JUIX. 13
186 REVUE DE PARIS.
le cœur des habitans des communes placées sous le regard du château
de Petit-Bourg, que celui-ci, qui ne doit pas être perdu pour l'iiis-
toire du temps.
A l'époque fatale où le choléra fit pleuvoir son venin sur Paris et
les départemens voisins, la terreur s'étendit partout. Les riches bat-
tirent en retraite; c'était à qui irait le plus vite en sens inverse, des
nuages chargés de peste et des équipages fuyant Paris. Les riantes
résidences arrosées par la Seine et la Marne se vidèrent; la peur fit
oublier le printemps qui venait chargé de plumes d'oiseaux , de feuilles
d'arbres et de petites fleurs. Chaque convoi funèbre se croisait avec
vingt voitures haletantes. De tous ces châteaux d'où la mollesse et
l'oisiveté s'étaient envolées, il n'en resta qu'un seul habité; le château
de Petit-Bourg. Ce n'ôtaitpas les moyens de fuir qui manquaientau pro-
priétaire; mais partir! fermerbrutalementsa porte à tant de visages at-
tristés! il attendit. Le mal pourtant grandissait de jour en jour, d'heure
en heure; M. Aguado attendit encore; il resta seul exposé à toutes les
chances du mal , qui allait être sans pitié pour les communes voisines
du château. Enfin , quand on l'eut persuadé que sa présence ne retar-
derait pas d'une minute les progrès du fléau, il se décida à rejoindre
sa famille. Maisavant de quitter Petit-Bourg, il se rendit dans chaque
village déjà largement décimé, franchit le seuil de chaque maison,
et il donna à chaque habitant malheureux tous les objets réclamés
par un bien-être sans lequel la mort ne pardonnait à personne : de la
flanelle, des couvertures chaudes, et les meilleurs moyens curatifs
indiqués par la médecine, sans oublier le moyen qui les comprend
tous. Puis , il établit une pharmacie au château , y laissant deux méde-
cins uniquement destinés à soigner les malades du canton. De tels
actes honorent un nom, et fùt-il déjà chargé d'une couronne de
marquis, il s'élèverait plus haut encore.
Aucun village n'a de fête aussi joyeusement colorée que celle de
Petit-Bourg; il en a même deux, l'une en l'honneur du saint de
la localité, l'autre eu l'honneur de la patronne de M'""" Aguado. Toutes
deux font époque dans le souvenir des invités habituels, qui sont
traités ce jour-là aux frais de la maison. Des contentemens sont mé-
nagés à tous les âges. Aux jeunes filles une main gracieuse distribue
des mouchoirs aux vives couleurs, des bonnets de dentelles, des
croix d'or et même des montres. Aux jeunes gens le sort ou l'adresse
réservent des fusils et des couteaux de chasse. Indispensable auxi-
liaire, le vin ne cesse pas de cou!er sous les tentes dressées au milieu
du parc , tandis que la danse confond toutes les joies dans une seule
REVUE DE PARIS. 187
et môme joie. Le château est ouvert à tout le monde, et des tables
chargées de gâteaux arrêtent de loin en loin avec bonheur une cir-
culation intarissable. Si l'inégalité des fortunes n'avait pas ses abus
cruels , c'est dans de pareils momens qu'on serait tenté d'y faire
grâce , et de se dire tout bas , bien bas , avec la liberté d'esprit la plus
absolue, qu'il est peut-être plus de véritable bonheur possible dans
un assemblage de conditions, haut et bas placées, mais s'aimant
toutes en sœurs, de la nécessité de ne pas rompre une harmonie
peut-être providentielle, que dans la violente situation d'une société
toujours préoccupée de garder le niveau. Si l'égalité et le bonheur
étaient deux choses distinctes? Si l'une ne renfermait pas l'autre?
Avant un siècle la question sera éclaircie, et c'est la France encore
qui la résoudra. Mais que le syllogisme lui coûtera horriblement cher
à établir !
Il nous reste à dire l'intérieur du château tel qu'il est aujourd'hui.
Dans la première pièce, qui est, je crois, une salle à manger, ou
voit deux tableaux de sainteté d'Annibal Carrache et de Herrcra el
Viejo (l'ancien). Nous ne tomberons pas dans le singulier oubli de
louer pompeusement deux peintres dont personne ne voudrait mettre
en question le mérite. Nous nous bornerons à dire que ces deux ta-
bleaux, ainsi qu'un autre de Juan delCastillo , représentant une belle
Vierge, sont parfaitement conservés. Leur éclat n'empêche pas d'a-
percevoir de charmans paysages de Demarne et de Dubucourt, et de
s'arrêter long-temps devant de petits poissons peints par Yelazquez.
Ils frétillent encore; on a peur de les voir tomber de la toile. C'est
d'un goût délicat d'avoir égayé et adouci les reflets splendides des
grandes peintures de cette salle par les spirituels éclairs d'une série
de petits tableaux flamands signés de Corn-Hagen , Winans, de Van
Kessel ; je n'oublie pas de gracieuses fleurs d'Arellano. Il n'y a pas de
jouissance plus intelligente et plus complète que d'avoir sous les yeux
tant de peintures si achevées , et par les croisées ouvertes une cam-
pagne inondée des flammes ardentes et douces du mois de mai : ce
que Dieu et les hommes ont créé de beau et de bon. Que Dieu est un
grand peintre flamand !
A la gauche de cette première salle , où sont les portraits de
jyjme Aguado et de M. Aguado, peints par M. Lacoma, artiste sans
doute aimé de la maison , car son nom revient souvent , et ceux des
principaux ancêtres du marquis de Las Marismas, s'ouvre, sur le
même prolongement, le grand salon enrichi des peintures de Lucas
Jordano, de Domenico Brandi , de Pietro de Cortona et del Bassano.
13.
JJS^ REVUE DE PARIS.
Il faut se croiser les bras et admirer en présence de l'œuvre de ces
demi-dieux. Rien n'est beau comme cela , si ce n'est ce ciel, ce soleil»
cet océan d'herbes et ce fleuve qu'on voit en se retournant. Quels
peintres, ceux qui soutiennent la comparaison avec le printemps!
Cristobal Lopez est aussi un artiste délicieux. Quels charmans ta-
bleaux, ceux qu'on voit de lui à Petit-Bourg! Que ses vierges et ses
anges sont aimables! C'est la coquetterie fantasque de Decamps, sa
couleur, avec plus de franchise et de perfection. C'est Decamps avec
six pas d'avantage sur lui. Lopez est beau à toutes les distances,
comme les pierres fines.
La troisième pièce est le salon d'étude; ainsi que les précédentes»
son unique ameublement se compose de tableaux de maîtres de l'école
espagnole et flamande. C'est un Hennile de Meneses Osorio, c'est
une Communion de la Vierge par Théodore Aderman. 11 faut hâter le
pas cependant, car le temps manquerait même pour saluer, ne fût-ce
que d'un regard furtif , les autres créations semées dans d'autres salles.
A l'opulente oisiveté du maître il est permis seulement de savourer
les paisibles émotions que donnent un Christ au poteau par Alonzo
Cano, cet homme de génie à peine connu en France, et un autre
Christ sur la croix du triste et monacal Zurbarran. Lui seul, le
sévère Zurbarran a cette couleur affligée et touchante : il est le Job
de la peinture. Ce Christ n'est pas un de ses moins beaux ouvrages.
Ne refusez pas une halte attentive à un Samson de Yauder Kabel.
Il est facile de s'apercevoir que les noms affectés aux diverses dis-
tributions du château n'ont qu'une valeur fort conventionnelle; cha-
cune d'elles est un cabinet de tableaux et rien de plus. On a déjà vu
que la salle à manger, le grand salon et le salon d'étude sont des
travées d'une galerie de peintures; on n'y remarque pas plus de
meubles qu'au Louvre et au Luxembourg. Dans la salle de billard, qui
est la quatrième , nous n'a^ons pas vu de billard , mais une délicieuse
Vue de Venise par Canaletti; et qui peindrait Venise, si ce n'est Ca-
naletti? Un Primatice d'une couleur virginale, deux Telazquez, un
Martijr de Zurbarran et une Petite vache de Vandcr liurg. Le Musée
espagnol du Louvre a peu de tableaux de sainteté signés du nom de
Zurbarran aussi remarquables que celui de Petit-Bourg. Psous ne nous
exposons guère qu'aux reproches des faiseurs d'inventaires en omet-
tant de petites peintures françaises semées comme des coquelicots im-
portuns à travers ces belles moissons. Elles sont là, à l'exception de
quelques-unes cependant, comme une prolestalion polie du pro-
priétaire; pure courtoisie castillane.
REVUE DE PARIS. 189
S'il est dans tout le château une pièce qui réponde à sa destina-
tion nominale, c'est la dernière de l'aile gauche; une petite biblio-
thèque, bourrée de livres espagnols et français. Nous avons été
heureux d'y rencontrer Lopez de Vega et Calderon à côté de Corneille.
Une place d'honneur est réservée au grand ouvrage de l'Egypte, ce
beau livre , exclusivement destiné par son prix à ceux qui n'ont pas
le temps de le lire.
On ne doit pas s'attendre à voir plus de meubles dans l'aile droite
où nous entrons que dans l'aile gauche dont nous avons épuisé les
distributions peu nombreuses. Elle s'ouvre par une salle à manger
où rien ne rappelle l'acte qu'on est censé y accomplir; point de buf-
fets, point de tables, mais une incroyable bataille de Salvator Rosa,
un Rose de Tivoli, les Quatre Saisons par Lesueur, de beaux chiens
de Sneyders, une naissance et un baptême de Cristobal Lopez, une
vue de A'enisc de Guardi, un charmant intérieur de Hemskerk, et
une collection de petits tableaux flamands de Van Kessel , de Ferg et
de Snaver. Quelle fougue, quelle rage, et quelle couleur dans le Sal-
vator Rosa! J'ignore si l'on s'est jamais battu de cette manière-là
dans aucun temps, mais qu'importe? Que n'avons-nous beaucoup de
mensonges semblables! Encore un regard d'adoration pour Cristobal
Lopez, et passons dans le cabinet suivant. C'est la chambre à coucher
de M. Aguado. Puisqu'on la désigne ainsi et qu'on y a mis un lit, il
faut croire que le domestique qui nous renseigne ne s'est pas trompé.
Voici les meubles spéciaux de cette chambre à coucher qui n'a pas
dû coûter grands frais d'imagination au tapissier. Un petit berger
d'Albert Kuyp, un de ces petits bergers comme il n'en existe pas, en-
fant de roi et de reine, ayant pour vis-à-vis une bergère de son rang,
un anachorète d'Alexandre Albini, un Christ de Moya, un Amour
fouetté de Luca Jordano, une Vénus de Pomponio di Vito, un An-
toine Moro, un Carlo Maratto et un Wouvermans comme il y en a
peu au Louvre. Ce serait un crime d'oublier un Annibal Carrache
et un beau Vander Does, et une impolitesse de ne pas mentionner
deux Lancret qui vengent à Petit-Bourg notre peinture française si
malencontreusement fourvoyée là. Que ces deux Lancret sont gra-
cieux et fins ! quel berger fleuri et quelle bergère coquette ! Le ber-
ger semble sortir d'un bain parfumé et la bergère aller à l'Opéra. Je
donnerais bien des écoles françaises pour cette bergère et ce berger,
excepté l'école de Watteau , une des premières du monde.
J'ai dit la chambre à coucher de M. Aguado, sans omettre un seul
meuble; l'omission eût été difficile, j'ai aussi dit pourquoi. N'oublie-
190 REVUE DE PARIS.
rais-je pas une petite pendule de quarante francs? On n'a jamais
poussé plus loin le mépris pour les meubles, si ce n'est dans la
chambre voisine, celle de M"" Aguado. J'aime ce dédain poussé jus-
qu'à l'héroïsme; deux ou trois cent mille francs de tableaux et pas
quinze cents francs de papier peint et de bois doré. J'appelle cela du
goût, de l'esprit, du bon sens, quand je songe qu'un secrétaire ou
une glace eût pris la place d'un Carrache ou d'un Zurbarran sur la
surface de ces murs d'un très faible développement. La glace de la
chambre à coucher de M""= Aguado est en bois peint en gris. On par-
donnera aisément ce défaut de luxe. Ce sultan à qui l'on présente
une esclave pour la nuit est d'Eugène Delacroix, cette vision de la
Vierge est de Cristobal Lopez, ceci est un Carrache, cette adoration
est de Stella, et cette religieuse d'Offemback. Vous ne vous souvenez
déjà plus, je pense, de la glace peinte en gris : serait-elle en or massif
et en diamant, vous en souviendriez-vous davantage? Le boudoir
attenant n'est pas plus un boudoir que la chambre à coucher n'est une
chambre à coucher. C'est la dernière travée où vous attendent des
fleurs d'Arellano et de Prévost, un beau paysage de Van Berg, un
ïiepolo , un Guérin et un charmant Offemback. Là finit l'aile droite.
L'une et l'autre , comme on le voit , sont moins les deux grandes divi-
sions d'un château que la double galerie d'un riche musée.
Le premier et unique étage du château de Petit-Bourg ne sortant
pas de la banalité utile des chambres d'amis, nous en respecterons
l'obscurité.
Sauf erreurs, nous pensons avoir cité les beautés intérieures de
la propriété de M. Aguado; elle ne sera jamais mieux entretenue.
Elle est fastueuse, et son faste, quoique d'une date récente, fait
honneur à l'intelligence du maître. Sans la bouleverser de fond
en comble, il ne lui était guère permis d'en changer le caractère.
Il y aurait de l'ingratitude à oublier qu'étranger à notre histoire, il a
pris soin de conserver un monument dont les traditions sont sans
parenté avec celles de son pays. Là où, sur un signe de sa main
puissante, car il est plus riche que beaucoup de souverains, il pouvait
faire élever un palais à sa fantaisie, il a mieux aimé laisser subsister
un bâtiment dépassé par l'art moderne, insuffisant, incomplet, mais
plein à jamais de l'immortelle grandeur de Louis XIV. Si, pour per-
pétuer le souvenir d'une visite de ce grand roi , qui était le sien , le
duc d'Antin abattit une allée d'arbres, M. Aguado, entendant mieux
ce qu'on doit à un toi honneur, a conservé le château tout entier.
C'est par la porte qui s'ouvre sur le parc qu'on découvre les indes-
REVUE DE PARIS. 19i
criptibles richesses d'un paysage déroulé sous tous les points du ciel ;
et du perron , auquel s'oppose une terrasse tracée dans le goût de
celle de Chantilly et de toutes celles qu'a dessinées Le Nôtre, on
parvient sans fatigue aux premiers arceaux du parc. Caprice que
ratifiera la postérité, les noms des principales allées de cette élégante
forêt sont empruntés aux opéras de Rossini, l'hôte illustre, fréquent
et bien-aimé de Petit-Bourg. Voilà l'allée Guillaume Tell, l'allée de
Sémiramis, l'allée de la Pie voleuse. Nous avons l'espoir qu'il reste
encore beaucoup d'allées à nommer et que Rossini retournera un jour
en France. — Connais-tu M. Rossini? ai-je demandé à une petite
fille de huit ans qui longeait le mur du parc en se rendant à l'école
de la paroisse. — Oui, monsieur, je connais M. Rossini; c'est un
monsieur qui rit toujours.
Quelque profond que soit mon respect pour la Charte et l'article
où le sacrifice d'une propriété est prévu dans l'intérêt général, je
n'ai pu voir sans colère les déplorables dégâts causés au parc de
Petit-Bourg par les ouvriers employés au chemin de fer de Paris à
Orléans. Ces honnêtes ingénieurs, qui couperaient en deux leur mère
si le tracé l'exigeait , ont arrêté que l'embranchement destiné à des-
servir Corbeil, Melun et Montereau, traverserait la propriété de
M. Aguado. Ils ont déchiré son parc à coups de hache et de bêche;
un des plus beaux fragmens et un bassin superbe resteront de l'autre
côté du rail. Ce triste ruisseau de fer stérilisera une partie de cet
admirable terrain, et cela pour que des nuées de Parisiens aillent
dans une heure manger du fromage à la crème en Brie , comme si
l'on ne devait pas toujours se croire trop près des Parisiens. Triste
progrès ! Ah ! au temps du duc d'Antin , une société d'hommes d'af-
faires n'eût pas touché à un seul arbre de son parc ! Il est vrai qu'an
temps du duc d'Antin il n'y avait pas de charte constitutionnelle.
Fondateur d'une école et d'un hôpital , à Evry, M. Aguado a plus
fait pour Petit-Bourg que tous les seigneurs ses prédécesseurs. Et ce
bien, il l'a fait sans bruit, sans ostentation, avec la pudeur chré-
tienne du désintéressement.
LÉON GOZLAN.
Critique.
FORTRAÏÏTS I^ITTB n AIRES ,
PAR M. SAINTE-BEUVE (1).
On a dit que le sens critique est le génie de l'impuissance. L'observation
frappe juste peut-être quand elle va de l'abbé d'Aubignac à M™" Dacier. Te ne
sais rien de plus misérable, en effet, que cette vaine stratégie des mots, cette
préoccupation du mécanisme extérieur, cette science factice, pédante, née du
collège. Passe encore pour les maîtres, comme Quintilien etLongin. Mais au-
dessus de cette critique qui , par l'impossibilité de produire , se réfugie dans le
précepte, il y a l'étude passionnée de l'art, les hautes abstractions de l'esthé-
tique. Ainsi, Platon poursuit, à travers le rêve et la poésie, l'idéal du beau;
Aristote traduit ses lois en formules métaphysiques; Horace le chante aux
Pisons. Avec l'antiquité cependant semble disparaître tout à coup le véritable
génie critique. Il s'évanouit, au moyen-âge, dans la barbarie et dans la foi , et
ne se réveille qu'au temps d'Érasme. Mais, dans son long sommeil, il a subi
plus d'une transformation ; il est devenu sceptique , railleur, triste pourtant .
plus inquiet du vrai que du beau , et plus préoccupé peut-être de la réalité des
choses que de la réalité de l'art. On dirait qu'il s'est éloigné de Platon pour se
rapprocher de Lucien. C'est qu'en effet Lucien laisse admirablement pressentir
ce bon sens exquis, cette précision de tact, qui constitue la saine critique fran-
çaise, notre gloire, la critique de Bayle, deFontenelle, de Voltaire, de Daunou ,
et aussi de M. Sainte-Beuve.
M. Sainte-Beuve, profond artiste, est resté, entre tous, fidèle à l'esthétique.
Il est épris du beau à la manière de AVinckehuann; mais le grand critique de
la statuaire et de l'architecture voit toujours Dieu rayonnant sous rœu\Te hu-
maine , toujours Jupiter près de Phidias inspiré. Son enthousiasme proclame ,
(1) 2 nouveaux volumes in-8». Paris, chez F. Bonnaire , rue des Boaux-Arls, 10.
REVUE DE PARIS. 193
en quelque sorte , le panthéisme dans l'art. M. Sainte-Beuve, au contraire,
voit rhomnie, avant tout , sous les oeu\Tes de l'esprit. Pour lui , faire de la cri-
tique , c'est étudier, tout en cherchant la beauté éternelle et absolue , l'être
contingent qui sent, qui pense, et fixe sa pensée; c'est regarder l'idée éclore,
c'est découvrir, à travers toutes les tristesses , toutes les joies de la vie , ses
origines les plus lointaines et les plus secrètes; c'est choisir enfin un cadre où
l'on reste original à propos d'un autre, où l'inspiration propre , spontanée, la
poésie , s'exhalent doucement , à côté de l'exacte analyse et de l'appréciation
rigoureuse.
Les Critiques et Portraits ont pris rang dès l'apparition du premier volume
en 1832, parmi les œuvres éminentes de notre temps. Ce IIntc a ouvert, en
effet, en histoire littéraire, un horizon nouveau. Le genre que M. Sainte-Beuve
continuait , en le perfectionnant , avait bien été essayé déjà avec un certain
succès; mais l'auteur des Portraits y introduisait une manière distincte, élevée
et profondément originale. On consultait Goujet et >'iceron , comme les Béné-
dictins; d'Alembert, Condorcet, et surtout les spirituelles notices de Fonta-
nelle , étaient quelque peu lus : mais le critique disparaissait vite sous l'aca-
démicien; on trouvait l'éloge au lieu du jugement aiguisé et libre. Le Cours de
Littérature de La Harpe , très estimable comme répertoire utile de saines doc-
trines, de rapprochemens et de parallèles littéraires, conservait surtout un ca-
ractère dogmatique , qui rappelait un ^larmontel corrigé et plus ouvert , un
Le Batteux moins étroit et moins méticuleux. Dégagée et mise à l'aise par l'in-
fluence indépendante de jM""" de Staël et de M. de Chateaubriand, renouvelée
par l'enseignement de 'SI. Villemain , la critique française devait prendre un
rang important et nouveau. Parmi les plus remarquables travaux qu'elle a
produits, on peut, sans craindre la rivalité, opposer aux écrits de Johnson,
de Goldsmith, de Voss, les Portraits de yi. Sainte-Beuve.
Il convient de noter dès l'abord deux faces distinctes dans ce livre. Les mor-
ceaux écrits avant 1830, au point de vue polémique, portent, ainsi que l'au-
teur l'indique lui-même, l'empreinte d'une intention littéraire plus systéma-
tique : c'est surtout une investigation théorique sur divers points de l'art. Il
combat pour le triomphe d'une doctrine. Plus tard , ses travaux ont , avant
tout, une signification morale et se rapportent à une littérature plus indiffé-
rente ou même légèrement désabusée. Mais cette diversité de nuances n'im-
plique nullement contradiction. Jeune homme enthousiaste dans sa foi d'ar-
tiste, M. Sainte-Beuve prit activement part à la lutte soutenue par le Globe, en
faveur de plus d'un principe ardent. Le bruit de l'arène l'aiguillonait , et , pour
arriver plus vite au but, il pressa parfois ses coursiers de telle sorte que, la
limite atteinte, ils couraient encore tout fumans comme aux combats olym-
piques. Ce n'était là, du reste, que l'exaltation passagère d'un sentiment
vrai : esprit éminemment original , M. Sainte-Beuve avait demandé la vie
et l'ame à la littérature misérable et allanguie de l'empire. Il appelait de ses
vœux, et défendait de toute la verve, alors un peu hasardée, de sou beau
lOV REVUE DE PARIS.
talent , cette rénovation tardive de la poésie , préparée, dès la fln du xyiii
siècle, par Bernardin de Saint-Pierre, et accomplie par René et Corine."
M. Sainte-Beuve, dans son premier livre, en remuant le xyi*" siècle pour y
trouver des modèles, n'a jamais affirmé, comme on l'a fait brutalement de-
puis, que cette époque filt la grande ère de notre littérature. Il n'a jamais
méconnu les gloires intellectuelles du règne de Louis XIV. Loin de Là; mais
il a pensé avec raison que l'admirable langue de Pascal et de Bossuet, la
langue limpide et nette de Voltaire, avait fini par s'énerver en passant aux
Alexandrins dégénérés de l'empire. Lorsqu'il a quitté un instant Racine pour
remonter jusqu'à Ronsard, M. Sainte-Beuve a fait comme ont fait depuis nos
métapbysiciens qui , en exagérant aussi quelque peu , retrempent l'idiome
émoussé de Condillac dans l'austère terminologie d'Aristote. De plus, il avait
en vain cberché l'idée comme la forme dans cette innocente génération litté-
raire dont les derniers et honnêtes représentans ne sont plus qu'à l'Académie.
Mais en posant l'équation entre l'œuvre et l'admiration prodiguée, il reconnut
bientôt qu'elle n'était guère possible. A part Fontanes et Millevoye, poètes de
douce transition , à part Lemercier, esprit vigoureux et isolé, le désappointement
vient toujours dans la littérature de cette époque. M. Sainte-Beuve en ressentit
un peu d'humeur. Cela se conçoit; c'était une illusion perdue, et il fallait cher-
cher ailleurs le rameau d'or. Désenchanté une première fois, il craignit les
surprises et se montra plus sévère. IMais toujours, et dans les hasards et les
vivacités de la lutte, il est resté délicat et finement contenu. Les théories
rhythmiques qui suivent Joseph Delorme et qui offrent peut-être le côté le
moins acceptable de ses doctrines d'alors , n'ont rien de ce caractère violent et
paradoxal qui signalait, à la fin du wiii'' siècle, les déclamations de ÎMercier
contre Racine et Boileau. Ce procédé grossier, et qu'on a renouvelé depuis avec
scandale, n'a jamais pu être le fait de M. Sainte-Beuve. Il a gardé jusque dans
ses traits les plus mordans l'atticisme et le bon goilt. Ainsi, pour ne citer
qu'un exemple, quoi de plus sévère, mais de plus juste, et aussi de moins
blessant dans la forme, que le portrait de Delille.^ M. Sainte-Beuve regarde à la
loupe les vers de l'auteur des Jardins. C'est l'étude de Bernardin de Saint-
Pierre sur le fraisier, mais Delille n'a pas ses mondes infinis conuue la plante.
Et quand, au lieu du grand peintre, le critique n'a trouvé que l'émailleur ha-
bile, lecrayonneur au pastel; quand il a reconnu que le poète avait le don de
la rime, mais non le don des larmes, pourquoi lui refuser de le dire? Lors-
qu'une œuvre a perdu presque toute saveur, pourquoi imposer l'admiration
traditionnelle? Delille n'est-il pas après tout, et même dans sa plus haute
expression , l'Anacharsis parisien de la poésie latine , comme l'appelle M. Sainte-
Beuve, le descendant de Vanière et de Bapin; sa traduction la plus célèbre,
qu'est-ce autre chose qu'une villa romaine, transportée à Moulin-Joly? Certes,
ce n'est point là de l'aigreur.
En aucun temps , et à plus forte raison dans ces dernières années , M. Sainte-
Beuve ne s'est jamais fait un malin plaisir de renverser certaines gloires de
REVUE DE PARIS. 195
leur piédestal usurpé , de chercher les formes grêles et mesquines de la statue ,
sous l'ampleur apparente de la draperie. Il aime, au contraire, après avoir
posé la couronne sur les fronts toujours rayonnans , à sauver quelque mémoire
à demi naufragée, à recueillir çà et là une perle, à rendre une fleur à la cor-
beille antique d'André Ciiénier. On pourrait même donner pour épigraphe, à
plusieurs de ses portraits, le sinite parvulos ad me venire. C'est là pour lui
une affaire d" équité, et s'il se montre indépendant et sévère à l'égard des plus
grands, il aime aussi à protéger les faibles, ceux qu'on pille et qu'on ne cite
pas, et qui ont eu, à défaut du rayon, un éclair, un bonheur inespéré de
pensée, quelques hasards de verve, par exemple Mademoiselle de Liron, ou
même la Feuii/ed'Arnault. M. Sainte-Beuve, s'il trouve une ruine, s'afflige et
passe Aite , mais près de ce sentiment triste du débris (et que de débris même
en nos voies les plus larges et les plus belles), il y a en lui un sentiment de
piété studieuse envers ceux qui , plus sages et souvent plus forts, ont, comme
Joubert, aimé l'oubli et cherché l'ombre, ou qui sont tombés jeunes, comme
Farcy, avant l'achèvement toujours difficile de l'œuvre. Cette critique du
combat, qui s'irrite ou s'exagère par l'attaque ou la résistance, n'a été d'ail-
leurs, pour ]M. Sainte-Beuve, qu'une sorte d'accident purement temporaire et
de début. « Romantisme, humanitarisme, dit-il lui-même, ce sont là des
formes de passions , et comme des maladies que les jeunes talens doivent pres-
que nécessairement traverser : ils deviennent d'autant plus murs qu'ils s'en
dégagent complètement. On ne passe point sans doute impunément par ces
divers systèmes , on en garde des impressions , des teintes , un pli ; mais enfin
l'on en sort quand on est capable de maturité. Ce qui est bon à rappeler, c'est
qu'on n'en sort jamais, après tout, qu'avec le fonds d'enjeu qu'on y a apporté,
je veux dire avec le talent propre et personnel; le reste était déclamation,
appareil d'école, attirail facile à prendre, et que le dernier venu, eùt-il moins de
talent, portera plus haut, en renchérissant sur tous les autres. » Ainsi se sont
dégagés vite, chez ]M. Sainte-Beuve, et sans que son originalité en ait été
atténuée en rien, cet attirail, cette fantaisie dont il parle. L'apaisement fut
complet; il se replia même vers le doute, parce qu'il avait reconnu que le cri-
térium dans l'art n'a guère cette fixité absolue qu'on lui a souvent donnée
avec arrogance ; et , en appliquant à l'œuvre reposée , et en dehors de tout
système , les facultés de son éminent esprit , il a prouvé qu'il avait pour sa part
trouvé une vraie poétique, et qu'une certaine dose de scepticisme, n'avait
nullement affaibli en lui l'imagination délicate et la sensibilité exquise de
l'artiste.
M. Sainte-Beuve a constitué la psychologie en histoire littéraire. Son procédé
a quelque chose de cette investigation fine et déliée queReid,StewartetM. Jouf-
froy ont introduite avec une souplesse si habile dans l'observation philoso-
phique. Vivante ou morte, qu'une figure célèbre pose devant lui, il en saisit
d'un coup d'œil les nuances les plus fugitives, les impressions à demi effacées,
le ficius ou le sourire. Sa critique explique le livre par l'homme, Thcmmepar
196 REVUE DE PARIS.
le livre; une ligne, un simple mot, lui révèlent souvent tout un côté méconnu
et voilé, tout un roman enseveli. Il sait comment les intelligences d'élite se sont
développées par la passion , aiguisées par l'obstacle , complétées par l'étude et
l'art ; ce qu'elles doivent à l'imitation ou à l'élan naïf et spontané. Sa pénétra-
tion descend jusqu'aux détours les plus dérobés de la vie qu'il explore , et ,
bien que toujours discret à propos, il la révèle tout entière, lumineuse ou
sombre, dans ses grandeurs ou ses extases, et, quand la vérité le demande, dans
ses misères ou ses faiblesses, car c'est là aussi qu'il faut cliercber le mot de
plus d'une grande œuvre. Les premiers paysages, les lointains de l'enfance et
de la jeunesse, ces clocbes qui tintaient pour Victor Hugo aux Feuillantines, ces
brises dont Lamartine a retenu l'accord, et qui le berçaient dans les peupliers
delMilly, expliquent à M. Sainte-Beuve les trésors de la maturité. Souvent
alors l'élégie déborde, le cliantre des Consolations épancbe sa rêverie; car,
sous le poète ou le bardi penseur, il a vu l'iiomme , non privilégié ou maudit,
mais semblable à tous , faible, souffrant , orageux. Il a vu Ballanche conduit
au dogme des épreuves par les crises physiques et morales d'une jeunesse ma-
ladive; Bernardin de Saint-Pierre saisi d'hallucinations, comme Tasse et
Pascal ; IMirabeau traversant, pour arriver à l'inspiration et à la gloire, toutes
les souillures du vice. L'initiation est complète : chaque tête, comme celles de
Rembrandt, passe avec sa lumière au front, et, bien que dispersés dans le
livre, selon les hasards d'une première publication, les Portraits forment
néanmoins une galerie continue , où l'aspect de chaque époque ressort merveil-
leusement du détail de chaque figure.
Piigoureusement placé dans la sphère vivante et personnelle du temps qu'il
étudie, ^I. Sainte-Beuve aime cependant à voir plus loin, avant et après. Il re-
garde le Versailles de Louis XIV, de l'hôtel de Rambouillet ou du salon d'Hel-
vétius. Fidèle, d'ailleurs, au culte de la muse grecque ou romaine, il rend à
chacun et à propos sa famille de l'antiquité. Il sait à quelles sources profanes
puisait l'urne chrétienne de Piacine , et pourquoi elle puisait là ; vers quelles
fleurs de Pœstum et de l'Hymette s'envolait la muse de Ciiénier, toujours
avide de parfums antiques. La couture industrieuse serpente et se déguise en
vain sous le moelleux de l'étoffe. Il la sent au premier toucher. Ces rapproche-
mens qui lient toutes les époques, et ajoutent sans cesse au présent l'intérêt du
passé, n'ont rien de cherché ni de pénible. C'est un bonheur de la pensée,
jamais un effort. L'inattendu peut faire douter parfois aux premières lignes,
mais l'horizon se dégage vite. Qu'André Chénier, le confident d'Abel , l'enfant
byzantin d'Évarus de Paros et de Bion , et Régnier le joueur de quilles , le
satire grimaçant comme les mascarons des maisons gothiques, tous deux
grands poètes qui ne se savaient pas de la même famille, se rencontrent sur
les limites extrêmes de la réforme et du xviii'' siècle, et au seuil des amours
faciles, ils s'étonneront peut-être un instant de leur parenté imprévue, mais ils
se reconnaîtront vite. Sous les grands airs de la monarchie absolue, sous
l'épanouissement de toutes ses pompes et de ses gloires les plus achevées ^
REVUE DE PARIS. 19T
I\I. Sainte-Beuve, qui se laisse charmer, mais non pas éblouir, cherche encore
et retrouve parfois les traditions du dernier règne. Il sait les rubans qu'on
portait dans les ruelles-, il en surprend malicieusement quelques nœuds, près
d'un exemplaire de l'Astrée, sur la toilette de •M""' de Sévigné. Cette étude se
continue ainsi jusqu'aux époques les plus voisines, jusque dans notre temps
lui-même. Entre les chœurs (ÏEsiher et les Wdiiaiions , il y a Fontanes qui
se rattache à Racine , comme Stace à Virgile ; entre l'ancien spiritualisme chré-
tien et le culte de la nature au xviii"' siècle, il y a Bernardin de Saint-Pierre;
Ballanche confine à Lamartine , ^I""" Guizot à Johnson , à Labruyère , Joubert
à La Rochefoucauld devenu orthodoxe.
Ainsi l'histoire littéraire de la France par ses grands hommes et ses beaux
li\Tes s'achèvera, nous l'espérons, dans les CriUques ei Poriraits , à dater de
Louis XIV. Boileau, Racine, Corneille, Molière, La Fontaine, La Bruyère,
Sévigné , n'est-ce pas le grand siècle dans son coté le plus radieux ? Sans doute,
il reste encore plus d'un nom à ajouter à cette étude déjà si vaste. Mais Port-
JRoj/rt/ complétera les Critiques. Chaque homme et chaque chose aura sa place.
D'un côté, le monde et ses bruits, Versailles, la comédie du roi, le jardin
d'Auteuil , Racine aux genoux de la Champmeslé , Molière trompé et jaloux ,
M™- de La Fayette s'alarmantà l'opéra de Cadmvs, les vives libertés de l'esprit,
l'étude profonde, mais railleuse de l'homme, les traditions de Gassendi et de
Montaigne; de l'autre , la solitude et la prière. Racine pénitent, les morts mys-
tiques qui rappellent saint Bruno , les plus hautes intelligences s'humiliant sous
la foi, la lutte éternelle d'Augustin et de Pelage. M. Sainte-Beuve remplira de
la sorte tous les cadres. Il aura peint, comme Mignard, les grands artistes,
les belles femmes; comme Lesueur, les chrétiens pensifs.
Le xviii'' siècle tient jusqu'ici peu de place dans les volumes de Criiiques.
A part Diderot et Prévost , 31. Sainte-Beuve semble avoir choisi de préférence .
dans cette grande époque , les hommes qui , formés par elle , sont venus mourir
sur le seuil de notre temps. L'histoire politique se présentait là d'elle-même,
quelquefois par rencontre imprévue, à propos d'un simple incident , d'un nom ,
d'une phrase , quelquefois aussi à propos de l'œmTe et de la vie tout entière ,
comme dans les portraits de ^lirabeau, du général La Fayette , de M"'' Roland.
Il importait dans cette série de déterminer pour chaque homme les causes ap-
parentes et détournées de ses sympathies ou de ses résistances aux principes
nouveaux, le choc des évènemens sur l'intelligence, d'expliquer, à propos
de Milton , Cromwel et Charles P'. IM. Sainte-Beuve a porté dans cette étude la
même finesse , la même sûreté de coup d'œil , et une élévation de pensée et de
vue toujours dominante. Du reste, en politique comme en littérature, il est
girondin. Les gloires fortes et sombres le trouvent d'ordinaire plus disposé à la
sévérité qu'à l'enthousiasme , il proteste contre la théorie du succès et se place
pour juger au point de vue du droit et du devoir. iMais ici le scepticisme lui
vient encore lorsqu'il touche à la réalité des faits. Sur cette limite indécise du
passé et de la société nouvelle , devait-il , avec M""" de Staël , s'exalter poiu* la
198 REVUE DE PARIS.
perfection successive du genre humain , chanter l'iiymne du progrès, ou lancer
l'anathènie avec De Maistre, au nom de la loi providentielle méconnue? De-
vait-il, à propos de Bonaparte qui se trouve en son livre mêlé à bien des
grandes mémoires, incliner tristement, comme le chantre chrétien d'Antigone,
vers le dogme de la fatalité antique? M. Sainte-Beuve a douté. Il s'est de-
mandé sagement s'il est en politique des vérités absolues, si , depuis César jus-
qu'à Napoléon , tout ce qui a brillé, influé sur la terre , n'a pas eu sa dose de
machiavélisme , si l'entière vertu n'apporte pas son obstacle avec elle. Tristes et
graves questions que le passé n'a point résolues ; problème impénétrable des
sociétés humaines toujours voilé comme cette science de l'être et de la vie ,
qui fit rêver Platon et Leibnitz ; mystères qu'on ne saurait comprendre , mais
qu'il faut méditer !
Nous regrettons que M. Sainte-Beuve n'ait pas suivi , étendu plus loin cette
veine si heureuse de ses portraits politiques. La faculté puissante d'assimila-
tion, cette espèce de seconde vue qui le distingue, éclaireraient d'un jour vif
et nouveau les hommes qui depuis cinquante ans ont occupé la scène du
monde. Il y aurait là un enseignement utile et profitable à tous, car on a peine
aujourd'hui à garder la saine mesure des choses. Si étroite et si obscure que
soit leur sphère, les plus humbles sont appelés à lutter; il importe donc sur-
tout que ceux qui savent et comprennent les hommes éminens enseignent aux
faibles comment les forts ont marché dans leurs voies difficiles. Ainsi, tout en
laissant dominer dans les Crithiucs le côté littéraire , j'aurais voulu y rencon-
trer moins souvent peut-être ces figures de romanciers ou de poètes dont la
beauté n'est qu'une sorte de pâleur un instant exaltée , et qui n'inspirent ni
l'émotion, ni les sympathies vives. Quelques portraits sont replacés dans la
lumière et le rayon qui avaient à mon sens mérité l'ombre, etlM. Sainte-Beuve
me paraît avoir fait çà et là, dans son livre, ime part un peu indulgente aux
amitiés et aux réhabilitations. Il y a là, je le sais, un sentiment de justice re-
ligieuse envers les morts, une politesse de convenance et de bon goiît envers
les vivans; mais nous sommes. Dieu merci! assez riches en gloires de toute
sorte pour laisser, sans injustice, les œuvres secondaires aller à l'oubli. C'est
le partage du grand nombre. Et quand nous ouvrons Versailles ou le Pan-
théon , pourquoi donner les honneurs de la galerie à ceux qui n'ont pris rang
dans nos fastes que par le souvenir d'une défaite? Il convient d'ailleurs de re-
marquer que la verve et le talent de M. Sainte-Beuve s'élèvent et grandissent
selon qu'il s'adresse aux plus grands ; et en rappelant à ce propos les portraits
de Molière , de La Fontaine, de La Bruyère, je demanderai que sa critique
garde le plus souvent les hautes sphères. Elle en est digne, elle est là dans son
domaine.
On l'a vu à propos du siècle de Louis XIY, les Criliqxtcs et Portraits offrent
l'histoire du grand règne dans l'un de ses aspects les plus lumineux. L'histoire
de notre temps s'y retrouve aussi , moins radieuse sans doute, mais aussi vraie.
Les plus hautes questions y naissent encore de la question littéraire; Jouf-
REVUE DE PARIS. 199
froy, Chateaubriand, La Mennais, et quelques autres, rares élus rapidement
nommés, mais qui viendront à leur tour, ramènent M. Sainte-Beuve aux pro-
blèmes éternels. L'infini se découvre. Quoi de plus élevé, par exemple, et de
plus convenablement sévère , que ce double portrait de M. de La >Iennais , tracé
à quelques années de distance? Pourquoi ces variations d'un esprit vigoureux et
toujours puissant à ses points de vue divers? Est-ce bien le même homme, se
demande M. Sainte-Beuve, qui lançait Tanathème avec Rome, et qui sonne
aujourd'hui autour de la ville sainte, autour du Vatican ou des Tuileries, la
trompette de Jéricho, qui combat le protestantisme et qui en appelle lui-même
à l'interprétation individuelle, qui invoque ici l'autorité absolue contre la ré-
volution, et là la révolution contre le pouvoir, tantôt adversaire du saint-si-
monisme ou presque néo-chrétien, placé aux deux extrémités, et affirmant
toujours? C'est une curieuse lutte que la critique de M. Sainte-Beuve aux prises
avec la logique en défaut de M. de La ]Mennais , que le libre penseur sommant
le croyant qui s'est détourné et qui cherche à donner le mot de sa foi. Du
reste, ami sage de la liberté politique et de la liberté intellectuelle, et surtout
de la dignité indépendante, M. Sainte-Beuve oppose dans le même homme,
aux contradictions presque inévitables de l'esprit , la fermeté continue du ca-
ractère, la loyauté de l'intention. Il aime à retrouver, sous les débris du La
Mennais chrétien, le plus désintéressé peut-être des glorieux modernes, et le
noble cœur, toujours supérieur aux ombrages de la vanité et de l'égoïsme.
M. Sainte-Beuve applique aux ocuM-es purement littéraires, comme aux doc-
trines les plus sérieuses , cet équitable procédé , cet examen libre et non pré-
venu ; il marque à chacun son arrêt et sa limite , il signale l'affaissement , après
avoir applaudi à l'essor. Lamartine , Hugo , Béranger, toutes ces gloires
passionnément jugées, nous les retrouvons dans les Portraiis soumises à l'exa-
men d'une critique qui sait toujours se modifier sagement, suivant la valeur
toujours variable de l'œuM-e. Certes, il faut le souffle et le don pour passer de
la sorte, et sans que jamais on paraisse avoir changé de sphère, de l'abstrac-
tion à la poésie, d'Ampère à M. de Balzac, de La Mennais à Lamartine. La
forme, chez M. Sainte-Beuve, a la même souplesse que l'idée. Observateur
délicat, il donne à la pensée, à la déduction morale, ce ton net et détaché qui
est dans la manière de La Bruyère et de Vauvenargues , et qu'il a montré si
tranché dans M"" Guizot. jMais, près du moraliste ou critique, il y a aussi en
lui le poète, comme dans ^Vilhelm Schlegel. De là l'image quelquefois flot-
tante près du trait fortement arrêté, la précision près du tour rêveur; de là
aussi une éminente originalité, un style personnel et distinctif, mais parfois
l'excès des qualités; quelques formes obscures et cherchées, à force de fins
détours, le jet de lumière , le rayon , là où il n'eût fallu que la demi-teinte.
Le livre de ^I. Sainte-Beuve est du petit nombre de ceux qui laissent une
impression morale et profonde. Des horizons nouveaux s'y révèlent sur toutes
«hoses. Chacun y trouve son profit ; les uns, en regardant de leur vallée obscure
ceux qui ont franchi les abruptes sommets , apprennent à ne point envier les
200 REVUE DE PARIS.
plus grands , et respirent plus à l'aise dans leur humble sphère; les autres ,
qui ont rêvé la gloire et pensent l'avoir conquise , retrouvent là parfois leur
véritable mesure. Ce que chaque époque , ce que chaque homme porte de faux
et d'emprunté , s'y dégage vite; et le vers de Lucrèce revient à l'esprit : Eri-
pitur persona , manet res. A ces études peut-être on perd plus d'une illusion;
car l'admiration veut quelquefois la distance , et le mot de Rousseau n'est
exact que pour Fénelon. Qu'importe si, en s'éloignant de l'enthousiasme, on
arrive plus près de la vérité ? Dans cette conversation avec les forts , ceux qui
se croient si légèrement une mission de penseurs ou d'écrivains , apprendront
peut-être à douter d'eux-mêmes. Les impatientes vanités des amours-propres
de ce temps-ci, les ridicules aspirations à la gloire, sembleront plus miséra-
bles encore, quand on aura vu, dans le détail de leur existence simple et re-
posée, La Bruyère, M""' de La Fayette, M""' de Sévigné, laissant doucement
échapper leur pensée , comme Xavier de Maistre , sans se préoccuper de la
renommée ou du bruit , et les plus enthousiastes comme les moins prévenus
se rencontreront sans doute dans cette conclusion toute pratique , que le plus
heureux et le plus sage est , après tout , celui qui garde au cœur cet endroit
sain que demande M. Sainte-Beuve, celui qui aime l'art ou la science, non
comme moyen, mais comme but, et qui , la règle du devoir acceptée, se laisse
vivre , écoute et regarde.
LOUANDRE.
I
BULLETIN.
M. le marquis deBrézéa soumis, cette semaine, quelques observations à la
chambre des pairs au sujet du crédit supplémentaire pour les dépenses secrètes
de 1839. Ces réflexions embrassent tout l'ensemble de nos relations extérieures
et de notre situation politique. Tout le monde connaît l'opinion à laquelle ap-
partient 31. le marquis de Brézé , et on ne pouvait s'attendre , de sa part , à rien
qui pût ressembler à de la bienveillance pour le gouvernement de juillet. Tou-
tefois, il y a toujours quelque profit à retirer des discours de ses adversaires,
outre que c'est une bonne occasion de rétablir les faits dénaturés par l'esprit
de parti. C'est en cela que nous avons été fâchés de ne voir opposer au discours
de M. de Dreux-Brézé qu'une insignifiante improvisation de 31. le maréchal
Soult, et une réponse très brillante, il est vrai, mais non moins vague, mais
encore moins politique, faite par 31. Yillemain.
31. de Dreux-Brézé s'est occupé d'abord d'examiner la pensée qui a présidé
à la formation du cabinet. Se débarrassant, en orateur habile, de ce qui pou-
vait le gêner dans l'arène où il allait descendre, 31. de Dreux-Brézé a élargi le
point de vue où le placent d'ordinaire ses opinions de parti, et il s'est attaché
à montrer la déviation imprimée , depuis neuf ans , selon lui , aux principes de
1830. Il s'est efforcé de prouver que le principe du gouvernement parlemen-
taire a été l'objet des répugnances de tous les ministères qui se sont succédé.
Il a montré comme fruits de ce système une crise commerciale inouïe , l'in-
dustrie frappée de stérilité et d'inaction , le fractionnement des partis , l'amoin-
drissement des pouvou-s , la ruine des réputations , la guerre civile ; en un mot,
il a attribué à une seule cause tous les résultats produits par des rivalités
d'intérêt matériel , par des évènemens extérieurs , par des ambitions excessives ,
par des rivalités individuelles, et par l'entraînement malheureusement trop
naturel des passions. Encore une fois, nous regrettons que personne ne se soit
levé sur le banc des ministres pour répondre à 31. de Dreux-Brézé que la res-
tauration avait Ml tous ces malheurs, qu'elle aussi avait souffert dans son action
TOME \T. JUIN. — SUPPLÉMENT. 14
202 REVUE DE PARIS.
de gouvernement, par l'effet des crises commerciales, par les déchiremens des
partis; qu'elle avait également vu s'affaiblir successivement tous les pouvoirs
dans ses mains; que la guerre civile et les émeutes avaient éclaté contre elle;
mais que toute forte qu'elle était , selon M. de Brézé , par le principe de sa lé-
gitimité , elle n'avait pas su vaincre et contenir les partis , comme l'a fait ce
gouvernement de juillet, l'objet des dédains du noble pair.
Au moins le ministère du 12 mai aurait-il dû se défendre lui-même, quand
M. de Dreux-Brézé lui a demandé s'il venait continuer le système de ces neuf
années. C'était bien le cas de répondre à une question que lui fait , depuis un
mois , toute la France , et à laquelle il devait être préparé dès le moment de sa
formation ; car la plupart de ceux qui le composent ne se sont pas fait faute
d'exiger, du cabinet du 15 avril, une réponse catégorique à pareille question.
Cependant celle de M. de Dreux-Brézé est restée sans réplique.
Le noble pair, voyant dans le ministère actuel des hommes politiques hos-
tiles les uns aux autres il y a peu de jours , a fait observer que quelques-uns des
membres du nouveau cabinet devaient avoir fait le sacrifice de leurs opinions
à leurs collègues, et il a demandé que ceux qui ont reconnu leurs erreurs, en
abandonnant leur ligne politique, voulussent bien le déclarer à la France, afin
qu'on sache quelle est la portion du ministère qui a conquis toutes les autres;
à quoi ni M. Passy, ni M. Dufaure, ni M. Villemain, ni M. le maréchal Soult
n'ont encore répondu.
Plusieurs ministres actuels, a dit M. de Brézé, doivent aux doctrines d'indé-
pendance proclamées dans l'opposition l'influence qu'ils ont acquise; dans la
politique intérieure , ils ont énergiquement combattu certaines mesures ; dans
la politique suivie jusqu'ici à l'extérieur , ils ont vu l'abandon des intérêts et
de la dignité de la France. Réaliseront-ils les promesses qu'ils ont faites dans
l'opposition? M. le maréchal Soult a répondu, il est vrai, que le ministère
justifiera, par l'emploi de la somme, la confiance qu'on lui accordera en vo-
tant les fonds secrets , et qu'alors les chambres et le pays jugeront que le ca-
binet a un système, et qu'il le suit avec persévérance. Une telle réponse nous
empêche de nous joindre à la presse tout entière, qui reproche à M. le maré-
chal de manquer des qualités oratoires. Nous reconnaissons, au contraire, que
M. le président du conseil en a montré une que nous ne nous attendions pas
à trouver dans un vieux soldat accoutumé à la franchise des camps. Le mi-
nistère était sommé de dire quel est son système, et à quels principes il s'est
rattaché; M. le maréchal Soult s'est hâté de répondre que le ministère prou-
A'erait , par l'emploi des fonds qu'il a demandés, qu'il a un système, et que
ce système est bon. En sorte que si on s'adresse à M. Passy ou à M. Du-
faure pour savoir s'ils ont adopté les principes des 221 , représentés par M. Cu-
nin-Gridaine et ceux dont ils sollicitent l'appui dans la chambre, ou les prin-
cipes des doctrinaires, représentés par M. Duchûtel , leur réponse est toute
prête : l'emploi des fonds secrets expliquera tout. Or, les fonds secrets ne
seront employés que dans le courant de l'année; voilà donc la connaissance
du système ministériel remise à un an. Et comme, en outre, on ne rend pas
KEVLE DE l'AIUS. 203
compte de l'emploi des fonds secrets, le système du cabinet restera enfoui , a\ ec
les pièces comptables de ces fonds, dans les archives secrètes du ministère.
Qu'on vienne maintenant soutenir que M. le maréchal Soult n'est pas un ora-
teur habile !
Entrant ensuite dans le détail des affaires, M. de Dreux-Brézé a reproché
au gouvernement de juillet et son inertie dans les conflits élevés en Prusse
entre le souverain et les provinces catholiques, et l'évacuation d'Ancône, et
le traité de commerce prêt à se conclure entre l'Angleterre et l'Espagne , et le
traité des 24 articles. Il s'est étonné surtout de voir les hommes d'état qui
avaient le plus énergiquement attaqué ce traité éviter de se prononcer à ce
sujet depuis qu'ils sont ministres.
Cette fois il était difficile de répondre à jM. de Dreux-Brézé. Un ministère est
lié par les convenances, et il ne pourrait, sans manquer à tout sentiment de
prudence , entrer dans le détail des affaires extérieures. Nul gouvernement ne
pourrait exister avec des conditions de publicité pareilles. Mais M. de Brézé
n'a-t-il pas répondu lui-même en mêlant ensemble les affaires de Prusse et
l'évacuation d'Ancône, qui peut être justifiée de plus d'une manière.^ M. de
Brézé voudrait-il , par exemple , qu'un gouvernement qui prétendrait se réser-
ver des sympathies parmi les populations catholiques du Rhin , pour le cas
d'une légitime défense , persistât à occuper sans motif les états du pape , et
semât des irritations contre lui au siège même de l'autorité ecclésiastique dont
l'influence se montre si puissante sur le Rhin.^ On ne peut vouloir tout à la
fois, et avec un esprit élevé tel que celui de M. de Brézé, on ne doit jamais
examiner les actes diplomatiques d'un gouvernement en les isolant les uns
des autres.
En ce qui concerne le traité de commerce entre l'Espagne et l'Angleterre ,
M. de Dreux-Brézé a rappelé que M. le maréchal Soult avait déclaré que toute
coopération de la France dans les démêlés intérieurs de la Péninsule lui
paraissait aussi déshonorante que compromettante. L'orateur a donc félicité
le président du conseil d'avoir gardé au pouvoir les opinions qu'il avait;
mais si les félicitations de M. de Brézé sont sincères , comme nous n'en dou-
tons pas , et s'il voit avec plaisir la France restreindre avec prudence son cercle
d'action du côté de l'Espagne , est-il bien fondé à se plaindre de voir l'Angle-
terre faire des progrès de ce côté.;" L'Angleterre proportionne toujours ses
efforts à l'importance de ses intérêts. En 1823, le ministre d'Angleterre se
retirait à Cadix avec le roi Ferdinand; aujourd'hui l'Angleterre s'efforce d'ar-
racher des concessions commerciales au gouvernement de la reine, et c'est
après les avoir obtenues qu'elle tentera des efforts plus décisifs en faveur de ce
gouvernement. La France a aussi des relations commerciales avec l'Espagne;
c'est à son gouvernement de voir s'il doit se laisser devancer par l'Angleterre ,
et la circonstance indiquée par M. de Dreux-Brézé motiverait peut-être une
modification dans notre politique. On parle déjà de l'envoi de vaisseaux le long
des côtes d'Espagne , et d'instructions particulières données à leurs comman-
dans. Ce serait alors une coopération véritable , et M. le maréchal Soult ne
204 IIEVUE DE PARIS.
pourrait accepter les félicitations de M. de Brézé sur riininutabiiité de ses
opinions.
Pour le traité des 24 articles si énergiquement blâmé par la majorité des
ministres actuels , comme le remarque M. de Dreux-Brézé , nous n'avons qu'un
mot à dire. Ce traité n'était pas ratifié à Tavènement du ministère actuel. Il
avait été signé à Londres par notre ambassadeur, mais un changement de
ministère autorisait de toutes manières le nouveau cabinet à refuser ou à
retarder son adhésion. Or, cette adhésion ne s'est pas fait attendre, et soixante
signatures, tracées sur le traité de la main de M. le maréchal président du
conseil, sont là pour attester l'approbation donnée à cet acte par le cabinet du
12 mai. Qu'on n'allègue pas que les négociations du cabinet précédent enga-
geaient celui-ci, et que les signatures ont été données forcément. Nous
n'admettons pas qu'on trahisse ses convictions en signant des actes aussi so-
lennels, et ce n'est pas nous qui ferons cette injure à M. le duc de Dalmatie et
à ses collègues. Le traité des 24 articles est maintenant sous la responsabilité
des ministres du 12 mai, dont il porte le sceau, et si M. le maréchal Soult a
été un peu trop loin en disant que les Belges en bénissent le ciel, il n'a pas
moins obéi noblement à un devoir de conscience en le défendant. D'ailleurs,
M. le maréchal Soult n'a jamais blâmé le gouvernement d'avoir insisté pour
l'exécution de ce traité , et sans doute , c'est à son éloquence dans le conseil
qu'on doit le revirement de quelques-uns de ses collègues. Il est certain, dans
tous les cas , que la majorité des ministres a voté pour le traité , car M. Passy
l'a dit, tout se décide en conseil , et il n'y a pas d'opinion individuelle parmi
les ministres du 12 mai. Tout le mérite de la ratification du traité des 24 arti-
cles appartient si bien au cabinet actuel , que si , selon l'usage diplomatique ,
des souverains avaient envoyé les décorations de leurs ordres aux ministres
signataires, c'est le président du ministère du 12 mai qui recevrait les insi-
gnes de Prusse, d'Autriche et de Russie, en mémoire de ce grand événement,
qui nous donne , a-t-il dit, une garantie de sécurité. Nous espérons donc qu'on
voudra bien ne plus nous parler des discours de M. Dufaure et de M. Ville-
main sur la politique extérieure du ministère du 15 avril
Nous ne laisserons pas que d'éveiller l'attention du ministère sur une cir-
constance que, dans sa joie de l'heureuse acceptation du ti'aité des 24 articles,
il pourrait peut-être négliger. La Belgique est enfin admise par les puissances.
Elle en bénit le ciel, dit M. le maréchal Soult. C'est fort bien. De toutes les
puissances qui ont concouru à l'accomplissement des traités, la France a,
certes , été la plus bienveillante à l'égard de la Belgique. La France n'a cessé
de demander des délais, et d'insister à Londres pour ne rien terminer avant
la révision financière du traité. C'est à la France, à la France seule, que la
Belgique doit la réduction de sa dette , et il n'a pas tenu au gouvernement
français que la Belgique n'obtînt des conditions meilleures. L'Autriche, la
Russie, ont à peine voulu laisser dépasser le terme fixé d'abord par la confé-
rence de Londres pour l'accejjtation du traité. La Prusse, moins rigoureuse,
n'a pas tardé à céder à cette impulsion. L'Angleterre nous a abandonnés dans
REVUE DE PARIS. 205
nos efforts , et a fini même par aller plus loin que les autres puissances , le tout
par amour de la paix. C'est pourquoi nous ne voudrions pas que la France, la
France seule peut-être , eût à se repentir de l'exécution de ce traité. Une sur-
veillance exacte est donc nécessaire , et l'incontestable talent de notre ministre
à Bruxelles devra être secondé par une direction habile sur tous les points.
Déjà nous avons vu que les relations diplomatiques se renouent avec un vif
empressement avec la Belgique , et qu'à peine admise parmi les puissances , on
semble vouloir la comprendre au nombre de celles qu'on cherche à réunir par
un lien commun contre la France. La Belgique n'oubliera pas, sans doute,
que le principe de son existence est le nôtre , et elle ne voudra pas acheter une
position de parvenue au prix de sa meilleure alliance. Mais on exercera envers
elle plus d'une séduction , et l'Allemagne essaiera de l'entraîner, au nom des
intérêts de l'industrie belge , dans le cercle des douanes prussiennes. Or, en
voyant l'incertitude qui règne dans le cabinet sur nos intérêts matériels , les
plus pressans et les plus compromis , il nous est bien permis de craindre qu'on
ne prévoie pas tous les embarras de ce genre qui nous attendent du côté de la
Belgique.
Croirait-on , pour en venir tout de suite à une démonstration , que le minis-
tère a si peu d'action sur la chambre, que le rapport du projet de loi relatif au
dégrèvement des sucres coloniaux sera ajourné , selon toute apparence , jus-
qu'après la discussion du budget? Cet ajournement équivaut à un rejet. Et
c'est dans un moment où le ministère vient demander dix millions pour ren-
forcer notre marine , c'est quand il a le plus grand intérêt à mettre nos forces
navales sur un pied respectable , à assurer pour l'avenir les ressources mari-
times de la France, qu'il ne lui est pas possible d'obtenir même l'examen d'un
projet de loi si important ! Voilà pourtant l'influence de ce ministère parlemen-
taire, qui nous a été donné par la coalition ! JSos colonies périssent par l'encom-
brement de leurs produits, et les entraves mises au placement de ces produits
dans nos ports ont déjà anéanti en partie le commerce maritime avec la métro-
pole. Le Havre et les ports commerciaux voient déjà pourrir dans leurs bassins
les navires marchands qui se rendaient à Terre-]\"euve, pour aller de là prendre
leurs cargaisons à la Martinique et à l'île Bourbon. La pêche à la baleine n'em-
ploie qu'un petit nombre de matelots ; les expéditions de Terre-Neuve étaient
surtout l'école de la marine marchande, sans laquelle il n'est pas de marine
militaire. La chambre se dispose à fermer cette école. Les réclamations d'une in-
dustrie agricole, intéressante sans doute , mais trop bien représentée à la cham-
bre, étoufferont-elles les cris de détresse de nos colonies, et aucun des ministres
n'élèvera-t-il la voix pour signaler le danger de l'ajournement d'une loi de
secours si nécessaire.' Le ministre de la marine, qui est un de nos plus anciens
amiraux , taira-t-il des vérités dangereuses à divulguer, il est vrai , mais plus
dangereuses encore à cacher? IXe dira-t-il pas que le meilleur corps d'officiers
du monde manque d'hommes pour faire exécuter ses commandemens, et que
depuis quinze ans l'inscription maritime diminue chaque jour? Les fabricans
de sucre indigène peuvent changer la nature de leur exploitation ; le colza , la
206 REVUE DE PARIS.
garance et tous les produits utiles pourront remplacer à la fois l'industrie agri-
cole et l'industrie manufacturière qu'ils exploitent. Remplacer la betterave
dans leurs champs , n'est que l'affaire d'une année; mais quand nos colonies
seront perdues , sèmeront-ils des matelots ?
Nous savons que quelques députés, fanatiques partisans du sucre de bette-
rave , répondent que la Trance doit être un pays agricole et non une puis-
sance maritime, et que nous n'avons que faire de pousser nos vaisseaux si loin.
Ces paroles ont été dites, et elles sont venues mal à propos au moment où
M. de Dreux-Brézé prononçait celles-ci : « La loi électorale actuelle a constitué
l'aristocratie de la médiocrité. » En ne combattant pas l'ajournement , en li-
vrant encore un an les colonies au désespoir, le ministère assumerait sur lui-
même la responsabilité de ces principes si contraires aux intérêts de la France,
et nous lui demanderions quel rôle il joue dans les chambres. La proposition
Mounier a été adoptée, malgré tous ses efforts, dans la chambre des pairs; la
question des chemins de fer sera jugée, selon toute apparence, contrairement
à sa volonté. Si le projet de dégrèvement était écarté, le ministère aurait subi
plus d'échecs qu'il n'en pouvait attendre dans une si courte session. Mieux
vaudrait, cependant, pour les intérêts de notre marine, voir rejeter la de-
mande de crédit de 10 millions, et adopter le projet de dégrèvement des sucres
coloniaux. Nous en appelons à M. l'amiral Duperré, et nous le prions de faire
comprendre cette vérité à M. Cunin-Gridainc.
Sans doute, il est bon de faire des progrès dans les idées de gouvernement, et
de montrer, comme font MM. Dufaureet Villemain, qu'on doit laisser à la porte
du conseil les exagérations nécessaires de l'opposition. Nous applaudissons,
comme nous le devons , à ce changement de formes et à cette condescendance
courtoise qui distinguent maintenant, en haut lieu, ces deux ministres parle-
mentaires; mais il serait encore mieux de ne pas perdre du terrain dans la
chambre , et de ne pas abandonner aux incertitudes d'une majorité la direction
des affaires. N'est-ce pas là un des reproches non fondés que la coalition faisait
au ministère du 15 avril, et se serait-on juré de les mériter tous? Ce reproche
renferme tous les autres; aussi nous nous abstiendrons de poursuivre l'examen
que nous avions commencé des deux discours par lesquels M. le président du
conseil et M. Villemain ont essayé de ne pas répondre au discours de M. de
Brézé. Nous n'ajouterons qu'un mot. S'il y a eu de la cruauté de la part des
collègues de M. le maréchal Soult à lui voter la direction des affaires étran-
gères , il est encore bien plus cruel de leur part de le charger seul , dans les
chambres , des explications diplomatiques.
— L'Opéra-Comique a donné vendredi un petit acte dont l'idée a fourni
à MM. Scrible et Duveyrier le sujet d'une suite de combinaisons souvent in-
génieuses, et presque toujours nuisieales et bouffes, qu'à son tour le composi-
teur, j\L Monfort , n'a pas laissé échapper. Un certain Lélio s'éprend de belle
passion pour la lille d'un ambassadeur, parvient à s'en faire aimer et l'épouse,
à ce qu'il paraît, sans que la famille ait songé à prendre de grandes informa-
REVUE DE PARIS. 207
lions sur son compte, car il se trouve que ce même Lélio , gentilhomme d'assez
bon air tant que dure le jour, se change tous les soirs en polichinelle. L'époux
de la noble jeune fille est le bouffon d'une troupe de funambules, le (jracioso
chargé d'égayer à heure fixe le petit peuple de Naples. On pense que le pauvre
diable n'a pas d'autre envie que de rompre en visière avec sa carrière drama-
tique; mais , hélas ! les engagemens sont là , il faut les subir sans pouvoir se
racheter, même à prix d'or, car la considération dont jouit le Pulcinella auprès
des dilettanti de l'endroit est telle, que la directrice du théâtre ne veut, sous
aucun prétexte , le laisser partir.
En attendant que le terme de son supplice arrive, Lélio s'efforce de cacher
à tous les yeux , aux yeux de sa femme et de son beau-père surtout , sa misé-
rable condition. On le voit tous les soirs à la même heure sortir seul par une
porte dérobée. Le mystère dont il s'enveloppe éveille les soupçons; on le prend
pour quelque chef de bandits, et la police est à ses trousses , lorsqu'à la fin
tout se découvre ; le beau-père est furieux , et cela se conçoit , on le serait à
moins; la jeune fille pardonne tout, et, dans Tivresse de son amour napoli-
tain, saute au cou de Lélio, et consentirait au besoin à se faire Colombine pour
sui^Te son polichinelle. Cette pièce, dans le goût des parades italiennes, ne
manque pas d'un certain esprit dans le dialogue. Il y a surtout deux rôles
dont l'extravagance amuse; l'un est celui d'une vieille directrice de spectacle,
amoureuse de Lélio ; l'autre celui d'un ambassadeur de Palerme, qui travaille
tout le temps de la pièce à se faire donner la croix de l'Éperon d'or, et finit
par être assez heureux pour l'obtenir. La musique de jNI. Monfort a tenu ce
qu'on devait attendre de ce jeune compositeur. Bien que ce soit là son premier
ouvrage, comme l'a dit M. Henri en venant nommer les auteurs, M. Monfort
était déjà depuis longtemps avantageusement connu du public par sa partition
de la Chatte Manche, où tant de jolie musique fut dépensée en pure perte, au
profit d'un ballet que Taglioni elle-même n'aurait pas sauvé de sa chute, et
surtout par un nombre infini de ravissantes walses pleines de volupté, d'aban-
don , presque viennoises, les seules qu'on puisse opposer en France aux walses
de Lanner et de Stranss. La musique du PoUchimlle est correcte, mélodieuse,
facile, trop facile sans doute, car on voudrait çà et là plus d'originalité dans les
motifs, et l'imitation de M. Auber se fait parfois trop vivement sentir. L'air de
Lélio, coupé à merveille, révèle chez l'auteur une rare intelligence de la scène ;
il y a aussi beaucoup à louer dans le duo qui suit et précède le finale ; la première
phrase surtout mérite d'être remarquée. La voix de IM. IMocker, qui débutait par
le rôle principal , manque un peu de timbre et de sonorité : c'est encore une de
ces voix mixtes qui se donnent pour baritons, et tendent sans cesse à s'élever
vers les régions du ténor. M. IMocker a de la jeunesse et de la ver\'e , il faut
maintenant qu'il acquière du talent ; voilà sans doute ce que voulaient dire les
encouragemens que le public lui a donnés ce soir-là. Du reste, s'il faut en
croire ce qu'on dit , des temps nouveaux se préparent pour l'Opéra-Comique,
et , selon les bruits qui courent , les débuts de M. Mocker seraient bientôt
suivis de débuts beaucoup plus importans. L'arrivée de M""*" Garcia, de
208 REVUE DE PARIS.
M"* Castellan, de M. Marié, de M. IMasset, tient en émoi déjà toutes les espé-
rances, toutes les susceptibilités d'amour-propre. Les réformes une fois com-
mencées , il est à souhaiter qu'on les poursuive jusqu'au bout , de manière à
ce que la troupe soit renouvelée de fond en comble Déjà les musiciens tra-
vaillent : M. Auber, M. Adam, M. Halévy , ont pris leur tour, et les chefs-
d'œuvre s'élaborent.
— A l'Opéra, les débuts de M"'' Nathan ont été interrompus toute cette
semaine. L'élève de Duprez se prépare à la grande épreuve des Hiiguenots , et
va demain essayer de prendre sa revanche par le beau rôle de Valentine. Mer-
credi, Guillaume Tell avait rempli la salle, et Duprez, en reparaissant dans
Arnold , a retrouvé son énergie , son grand style , sans trop d'emphase ; sa
voix , qui lui avait fait défaut à plusieurs reprises dans le cours de la représen-
tation , a recouvré son étendue et sa puissance dans la cavatine du troisième
acte , et les applaudissemens ont éclaté comme aux premiers jours. M""^ Do-
rus, qu'on regrette toujours dans Mathilde, est à Londres, ainsi que M. de
Candia qui vient d'obtenir les plus beaux triomphes dans la Lucrèce Bonjia
de Donizzetti.
— L'éditeur Meissonnier vient de mettre en vente une méthode de piano de
M. Henri Herz. C'est là un ouvrage important et que le nom de son auteur re-
commande à l'attention du monde musical. La longue expérience que M. Herz,
professeur si répandu , a pu faire sur lui-même et sur les autres, est un sûr ga-
rant de la vérité des préceptes que les élèves y trouveront.
— Sous le titre de Mort ei Vivant, M. Malpertuis vient de publier un roman
à la librairie de Ladvocat. C'est l'histoire de cette vieillesse prématurée qui des-
sèche certaines âmes presque à l'entrée de la vie. L'intérêt se soutient, et le
style a de la chaleur, bien qu'il flotte encore incertain entre les différentes ma-
nières des écrivains en renom aujourd'hui. M. Malpertuis a dédié son li>Teà
M. de Lamartine.
— Un nouveau roman de M. de Balzac vient de paraître à la librairie de
Souverain, sous le titre d'L'n Grand Homme de Province à Paris. Nous
rendrons compte de cette publication dans un de nos prochains numéros.
I
F. BONNAIBE.
UN
FILS DE LAURE
C'était en 1372, au mois de mai. Une barque élégante descendait
lentement le cours de l'Adige. A la voir glisser dans l'ombre que les
arbres du bord projetaient sur le fleuve , il était naturel de supposer
qu'elle portait d'heureux amans. Mais ces pensées faisaient bien vite
place à d'autres, quand on remarquait l'air soucieux du patron qui,
assis à l'arrière, tenait en main le gouvernail, et le silence des ra-
meurs, qui, courbés sur leurs avirons, oubliaient de répondre au
joyeux appel de leurs compagnons, dont les barques se croisaient
avec la nôtre. A l'extrémité de celle-ci s'élevait une tente étroitement
fermée. Seulement, à de longs intervalles, une petite main blanche,
que l'on eût prise volontiers pour celle d'un adolescent , soulevait à
demi un des côtés flottans delà tente, comme pour y faire entrer un
air pur et bienfaisant. Tous les regards de l'équipage se tournaient
alors , avec une sorte d'anxiété, vers la portière entr' ouverte. Mais
après quelques minutes, elle retombait lourdement, et tout, autour
de la barque, redevenait silence et mystère.
Vers le soir, la tente s'ouvrit tout-à-fait. Au fond, et à demi couché,
était un vieillard dont le visage pâle et amaigri trahissait de longues
souffrances. Debout , à sa droite , un homme d'un âge raùr suivait
avec sollicitude les moindres mouvemens du malade. Son grand air
et son costume magnifique décelaient un personnage important. As-
sise à la gauche du vieillard , une toute jeune fille s'efforçait de ré-
TOME VI. JUIN. 15
210 REVUE DE PARIS.
veiller son esprit affaissé par mille saillies enfantines. Aucun souci
de l'ame n'altérait, sur ce charmant visage, les grâces naissantes de
la femme , et le regard avait encore cette limpidité qui annonce la
sérénité de la pensée. Tourné complaisamment du côté de la jeune
fille , le vieillard la regardait avec affection , et semblait l'inviter à
parler, sans écouter dans ses discours autre chose que le bruit har-
monieux de sa voix. La folâtre enfant, heureuse de voir le mal céder
insensiblement à ses paroles, s'abandonnait de plus en plus à tous les
caprices d'une folle imagination. Son regard courait sur la rive, et
ensuite elle traduisait en vives peintures toutes les impressions qu'elle
en rapportart, comme pour épargner au malade jusqu'à la fatigue de
voir. Mais celui-ci s'animant aux descriptions de l'enfant aimée,
soulevait la tète avec effort, et voulait voira son tour. Hélas! ses
yeux encore trop faibles ne pouvaient que confusément distinguer
le paysage , et il semblait l'écouter plutôt que le voir. La beauté de
la nature n'arrivait à ses sens que par la douce harmonie et les par-
fums qui s'en exhalent au printemps.
Cependant, à mesure que les voyageurs avançaient, les arbres de-
venaient plus rares sur le bord, et le rivage, s'abaissant par degrés,
laissait à peine se détacher sur le sable un petit sentier qui suivait
dans ses capricieux détours tous les méandres du lleuve. Mais la
plaine, au-delà, se relevait plus éclatante et plus verte, et, d'étage
en étage, le regard atteignait la cime de ces monts Euganéens où les
Romains blasés allaient chercher une seconde jeunesse, et se reposer
des énervantes voluptés de Rome.
« — Arrêtons-nous ici , dit le vieillard , et avant de doubler le cap
qui nous dérobe encore le terme de notre voyage, respirons un in-
stant l'air pur qui nous arrive des collines. On y sent quelque chose
des secrètes pensées que les maîtres du monde emportaient dans la
solitude. ))
Au moment d'atteindre la fin désirée de tous ses efforts , l'homme
est toujours tenté de faire halte, et de regarder en arrière. Quand il
n'a plus qu'à étendre la main pour toucher le but, il hésite, comme
si l'espérance valait encore mieux que la possession elle-même. Peut-
être aussi s'aperçoit-il enfin que le but n'était pas devant lui, mais
en lui , toujours insaisissable, et que, celui-ci dépassé , un autre aus-
sitôt va se montrer plus loin , qu'il lui faudra poursuivre encore.
Les rameurs s'arrêtèrent et se tinrent immobiles, appuyés sur leurs
avirons.
Le vieillard promena quelque temps son regard sur l'horizon im-
REVUE DE PARIS. 211
mense, et insensiblement toute chose devint plus distincte à ses
yeux ; on eût dit qu'il en arrivait ainsi par l'énergie de son désir, et
qu'à l'aspect de la nature renaissante , lui-môme il renaissait. Dans le
printemps d'aujourd'hui , ce que le vieillard aime à revoir ce sont les
printemps d'autrefois.
« — Qu'est-ce donc , s'écria-t-il , que cette puissance qui est en
nous , et qui fait que , vieux et malade, après avoir épuisé toutes les
fantaisies de l'orgueil , tous les rêves de l'imagination, il est encore
si aisé de soulever le poids des années, et de se retrouver jeune de-
vant le souvenir de sa jeunesse écoulée? Tout à l'heure encore, le
pape m'attendait à Rome , où Galéas me conviait à défendre sa
cause ; tout à l'heure , à Ferrare , un prince de la maison d'Esté veil-
lait à mon chevet , et voici près de moi François de Carrare , mon
illustre ami. Tout cela est d'hier, et cependant je me sens plus loin
de Rome et de Ferrare, où j'ai passé la nuit dernière , que des jours
orageux de ma jeunesse et de cette cité d'Avignon qu'une femme
emplissait de sa grâce plus que le pape lui-même de sa divine
royauté. Et maintenant, si l'un de ces rameurs venait me dire que le
flot qui nous porte et qui se joue autour de cette barque , descend
des rochers de Vaucluse , en vérité je le croirais peut-être. »
Puis soudain , changeant de ton , il ajouta avec un sourire : — « J'ai
pourtant fait une carte de l'Italie et une dissertation sur Vlltima
Thule de Virgile. »
Et comme remontant d'un coup d'aile à ce monde qu'à peiqe il
venait de quitter :
« — Mais pourquoi , à cette heure , tout cela me revient-il en mé-
moire? Cette terre, d'où je vais bientôt m'en aller, est pour moi
pleine de grands souvenirs. La France a voulu m'adopter, et le roi
Jean m'a aimé ; l'empereur m'a envoyé une coupe d'or pour m'ap-
peler auprès de lui ; à Milan , les Yisconti m'ont traité comme un
frère ; à Rergame, je me souviens qu'un jour toute la ville est sortie
au devant de moi ; à Venise , Roccace a voulu que j'apprisse le grec
avec lui. Que dirai-je de Rome? Ils m'ont couronné au Capitole, et
tous leurs papes se sont dit mes amis. C'en est bien assez pour l'or-
gueil d'un seul homme; et cependant, l'avouerais-je? toutes ces
images se pressent confusément dans ma tête ; et par-delà ce pêle-
mêle de souvenirs , il en est un que je retrouve chaque jour plus
vivant , celui de ce saint vendredi où , à six heures du matin , dans
l'église de Sainte-Claire , je vis pour la première fois celle dont les
yeux m'ont lié pour toujours. Ah! c'est que tous ces voyages, ces
15.
212 REVUE DE PARIS.
ambitions , ces illustres ambassades et ces grands poèmes, tout cela,
c'était pour échapper à la pensée de cette femme. Inutiles efforts!
je la retrouvais partout : toute bouche la nommait, mes vers en
avaient rempli le monde. »
Le lecteur, sans doute, aura reconnu Pétrarque à ces paroles :
c'était lui en effet, François de Carrare l'écoutait avec recueillement.
Pendant ce temps-là, les yeux de la jeune fille errant le long du ri-
vage, s'étaient arrêtés sur un personnage dont l'attitude immobile
excitait vivement sa curiosité. L'étranger, assis sur le sable, et le
front entre ses mains , n'avait point vu la barque , et semblait suivre
quelque scène mystérieuse que son imagination lui retraçait dans le
flot limpide endormi à ses pieds. Que ce fût une image du passé ou
un rêve de l'avenir, il était aisé de comprendre qu'il se racontait à
lui-même une douloureuse histoire, La joie n'a pas cette peur d'être
vue , qui est comme la pudeur des souffrances morales. A la blanche
poussière qui couvrait les pieds de l'étranger, on voyait qu'il avait
beaucoup marché, et rien, dans son costume, d'ailleurs fort simple,
n'annonçait un habitant de la contrée. Pétrarque croyait y recon-
naître, quoique modifié par le cours des années, celui que portaient,
à Avignon , les jeunes gens des familles nobles.
Éveillé par un léger bruit, celui qui était l'objet de cet examen
se leva brusquement, et laissa voir ses traits aux voyageurs de la
barque. Il était jeune encore, mais son visage avait cette expression
inquiète et mobile qui décèle un mal intérieur. On sentait qu'il lut-'
tait encore avec lui-même , et n'avait pas regagné par la volonté cette
résignation que l'on pourrait appeler la convalescence des passions.
Absorbé dans la contemplation de ce jeune homme, Pétrarque le
regardait avec un étonnement dont il ne parvenait pas à se rendre
compte :
« — Cela est étrange, dit-il enfin et comme se parlant à lui-même,
comment se fait-il qu'après tant d'années , je revête encore de cette
image les traits du premier passant que m'offre le hasard? Pauvres
jeunes amesl... Celui-ci a marché long-temps. »
Alors il se souvint de l'époque où, comme l'étranger, il s'asseyait
sur le bord des chemins, et pleurait : « Ah! monseigneur PhiUppe de
Cabassole , s'écriait-il , Dieu veuille avoir votre ame ! »
Au retour de son premier voyage à Rome , où vainement il était
allé chercher, auprès de Jacques et de Jean Colonne, ses amis, un
peu de soulagement à ses ennuis, Pétrarque était revenu seul s'en-
fermer à Vaucluse dans un château dont on visite encore les ruines.
REVUE DE PARIS. 213
La solitude n'avait fait qu'exalter cette passion mélancolique qui ,
en lui laissant la force de sortir d'Avignon , gardait sur lui trop
d'empire pour qu'il pût aller plus loin que Yaucluse. Heureusement,
dans le voisinage vivait ce grand homme et ce petit évêque, comme il
l'appelait, Philippe deCabassole, évêque de Cavaillon. L'amitié persé-
vérante du prélat tempéra peu à peu la sauvagerie du poète qui , au
lieu de sonnets et de canzoni , se mit à écrire son poème de l'Afrique.
De ce jour la passion était vaincue. Son amour pour Laure se chan-
geait en une religion immortelle , et ne devait plus s'emparer de
toutes les impressions de l'amant que pour les ennoblir et les épurer
par le souffle de l'idéal.
Avertie par l'exclamation de Pétrarque , et habituée à suivre sur
son front la trace de toutes ses pensées, la jeune fille lui dit avec un
sourire qui pouvait passer pour une question ou une prière :
« Et alors, mon père, le bon évêque vous entraînait dans sa
maison , et ne vous laissait retourner dans la vôtre qu'après avoir
versé sur votre cœur le baume des paroles que Jésus lui avait ap-
prises?... »
Pétrarque baisa le front de l'enfant, et fit signe aux rameurs de
s'approcher du rivage. Ne faisait-il qu'obéir au désir de venir en aide
au malheur, ou encore était-ce chez lui une habitude prise de céder
à tous les caprices de cette jeune fille? l'un et l'autre sans doute.
Mais il y avait dans la physionomie de cet homme quelque chose
qui remuait profondément le cœur du vieux poète, et, à son insu ,
un vague pressentiment le dominait aussi. L'étranger se laissa aisé-
ment convaincre de prendre place auprès des voyageurs. Il sauta lé-
gèrement dans la barque, et l'accent de sa voix fit tressaillir Pétrarque,
lorsque , debout devant lui , il le remercia avec émotion de sa géné-
reuse hospitalité.
La barque se reprit à sillonner le flot , plus accorte et plus impa-
tiente , comme un coursier généreux un moment retenu par le frein.
Entre gens que la vie commence à mettre en harmonie les uns avec
les autres , l'arrivée d'un nouveau venu brise tout à coup les rapports
anciens, et tend à en établir d'autres. Un profond silence régna d'a-
bord parmi les voyageurs , interrompu seulement par le bruit mono
tone de la rame. Pétrarque , plus que les autres , semblait craindre
de le rompre. Il regardait son hôte qui sentait son cœur se fondre
sous ce regard tendre et pénétrant à la fois. Le jeune homme est
avide d'émotions et prodigue d'une sensibilité qu'il croit inépuisable;
le vieillard est ménager de la sienne. Aussi Pétrarque n'osait-il en-
Mk REVUE DE PARIS.
core demander à l'étranger d'où il venait , et quel était son nom. Il
paraissait redouter également de perdre une illusion , ou de voir se
confirmer par la réalité une espérance qu'il ne savait comment s'a-
vouer à lui-même , et cette incertitude avait une douceur amère qui
lui faisait mal , mais dont il aimait à souffrir. Il y avait dans cette
situation un mystère dont tous se sentaient oppressés. Heureusement
le fleuve fit un coude , et au-delà du petit promontoire qu'il fallut
dépasser, le village d'Arquà se montra aux regards. Ce village était
situé sur le versant d'une colline, et sortait à demi d'un bois de pins
dont la sombre verdure donnait une certaine grandeur au paysage.
Plusieurs siècles après Pétrarque, Foscolo l'a trouvé encore assez poé-
tique pour y promener, à côté de Thérèse, cette pâle sœur de Char-
lotte , le héros mélancolique de ses Dernières Lettres.
Cependant le bruit avait couru dans tout le pays que Pétrarque
devait arriver ce jour-là. On savait qu'en se rendant de Venise à
Rome pour y réconcilier Galéas avec le pape , il était tombé malade
à Ferrare , et n'avait dû son retour à la vie qu'au dévouement des
seigneurs d'Esté; et maintenant il venait retrouver ses forces à
Arqua dans une jolie maison que ses amis avaient pris soin de lui
préparer. Aussitôt que la nouvelle s'en était répandue, de tous les
bourgs des environs, de toutes les villas voisines, et même de Padoue,
les habitans, hommes, femmes, cnfans, étaient accourus pour con-
templer celui qui avait chanté Laure et l'Italie. Terre noble entre
toutes, que celle où les vers du poète descendent dans la foule, et y
sont répétés par elle; ailleurs, pour l'arracher à ses travaux , il faut
avoir gagné des batailles. Mais , quand on vit Pétrarque si pâle et si
faible, l'enthousiasme de la joie fit d'abord place sur tous les visages à
la silencieuse expression du respect et de la douleur. Bientôt, cepen-
dant, un cri échappé du milieu des plus éloignés entraîna tout le
reste , et la pensée de la vieillesse et des souffrances du grand poète
disparut dans le sentiment de sa gloire immortelle. Ce fut alors une
explosion de cette ivresse que , dans tous les temps , la pauvre Italie
a éprouvée pour le génie de ses artistes , et le nom de Pétrarque
salué par des milliers de voix fut renvoyé par tous les échos.
A ce nom , l'étranger qui marchait à côté du vieillard , et qui ,
n'ayant rion compris jusque-là à cet empressement de la foule, com-
mençait à craindre qu'il n'en eût agi un peu familièrement avec
quelque prince d'Italie, saisi tout à coup d'un attendrissement pro-
fond , se prit à fondre en larmes, en joignant les mains.
« — Ah ! s'écria Pétrarque , en lui plaçant ses deux mains sur les
REVUE DE PARIS. 215
épaules et le regardant avidement, je savais bien qu'il venait du côté
de la France, et qu'il devait être son fils.— » On sentait au fond de ces
paroles une joie douloureuse.
La maison n'était séparée du village que par une longue avenue
bordée d'un côté par de hauts peupliers, de l'autre, par des
chênes séculaires; des festons de vigne sauvage couraient de l'un à
l'autre, et formaient sur l'allée un dôme de fraîche verdure. La foule
s'arrêta au commencement de l'avenue , et laissa les voyageurs s'en-
foncer dans l'ombre embaumée , les suivant encore du regard jusqu'au
seuil de la villa. Que de conjectures au retour sur l'étrange scène
dont beaucoup avaient été les témoins! quel était ce jeune homme,
et qu'avait lu le vieux Pétrarque dans l'émotion de l'étranger? Un
mot dira tout au lecteur: il venait d'Avignon, et se nommait Urbain
de Sades.
Depuis ce jour, il devint pour son hôte un fils bien aimé. François
de Carrare était reparti , et, demeuré seul entre les deux jeunes gens,
le vieillard se sentait revivre. Aucun d'eux ne parlait de la manière
imprévue dont Urbain était entré dans cette maison ; lui-môme s'ac-
coutumait à croire que la providence l'y avait conduit. La jeune fille
seule cherchait parfois à se rendre compte du mystère qui l'entourait;
mais elle n'y trouvait qu'une raison nouvelle d'adorer l'inépuisable
bonté de celui qui la nommait sa fille. Orpheline à douze ans, Paola
était née d'une fille naturelle que Pétrarque avait eue dans sa première
jeunesse. Sa mère, en mourant, l'avait déposée entre les bras du
vieillard, et celui-ci l'aimait de cet amour charmant qui est la grâce
de l'aïeul. Il y a entre l'enfance et la vieillesse d'ineffables sympathies.
Paola s'était , chaque jour, attachée davantage à Pétrarque. Elle savait
qu'il avait joué un rôle dans les affaires de ce monde; mais le retrou-
vant si simple et si indulgent à ses naïves faiblesses, elle ne deman-
dait pas mieux que d'oublier qu'il avait été grand. Pétrarque jouissait
de cette ignorance, et se gardait bien de lui en ôter quelque chose,
de peur de perdre du côté de sa tendresse ce qu'il y gagnerait en
admiration. Célèbre dans l'Europe entière par son génie et par ses
malheurs, il aimait à se dire qu'il avait auprès de lui la seule femme
peut-être qui ne connût pas le roman de son long et touchant amour.
Quant à Urbain, Paola tout d'abord lui arrangea une histoire, des
simples évènemens dont se composait la sienne , et elle le plaignait
sincèrement d'avoir, comme elle, perdu sa mère.
Pétrarque , plus avancé que Paola dans la connaissance du cœur
humain , n'attribuait pas à la même cause la tristesse de son jeune
216 REVUE DE PARIS.
ami : il y avait tant d'années que Laure était descendue dans le caveau
où reposaient les ancêtres de Hugues de Sades, son mari. Si donc,
dans leurs causeries les plus intimes, quelque chose restait voilé, il
n'avait pas eu de peine à comprendre. L'amour est de toutes les pas-
sions la moins habile à garder son secret : il est de ces mots qu'on ne
prononce pas impunément, quand on aime; l'amour se trahit lui-
même dans l'accent de la voix , et si naïvement qu'il s'étonne qu'on
le devine. Pétrarque était un grand maître en amour comme en poésie,
il savait qu'il n'y a pire blessure que celle qui ne saigne pas; mais il
savait aussi que les aveux ne soulagent un cœur qu'autant qu'ils s'en
échappent d'eux-mêmes , et il attendait patiemment , sûr qu'un jour
viendrait où le fils de Laure ne verrait en lui que le poète qui avait
beaucoup aimé. Pendant les premiers jours, la douleur d'Urbain con-
tinua à se montrer silencieuse et réservée; mais insensiblement la
paix de cette solitude, la douce majesté du vieillard , la grâce folâtre
de la jeune enfant, apportèrent un peu de calme à cette ame troublée.
Pétrarque, le voyant moins rêveur et moins préoccupé, voulut achever
sa guérison par les moyens qu'il avait éprouvés lui-même; il essaya
de lui rendre le goût de l'étude; il n'avait pas eu de peine à recon-
naître en lui un esprit cultivé. En présence des livres de l'antiquité ,
un cœur passionné s'emporte d'abord et s'indigne; il y a dans la
parole si grave qui sort de leurs pages quelque chose qui le blesse et
l'irrite; mais à la longue, sous cette voix qui paraissait froide en com-
mençant, un être humain se fait sentir. Se mettre alors en commu-
nication avec cette ame d'autrefois, et, quand on croit l'échauffer
de sa propre flamme, recevoir, au contraire, quelque chose de sa
tranquille sérénité , c'est ce qui arrive toujours , et Pétrarque le savait
bien. Plus d'une fois , Urbain jeta loin de lui avec colère le Virgile
qu'un hasard intelligent amenait toujours sous sa main; mais un
jour, ses yeux ayant rencontré cette note sur Laure qui se lit encore
à la marge de l'exemplaire de Venise, ses larmes coulèrent, et il
comprit, en lisant l'histoire de Didon, pourquoi cette note était
tombée là. De ce jour il fut sauvé; la passion , en s'emparant de lui,
avait fermé devant ses yeux tous les horizons de l'esprit; l'étude les
lui rouvrit tous. Son imagination prit un tour moins sombre, et sa
confiance en Pétrarque s'augmenta de sa reconnaissance. Il aimait à
lire avec lui les auteurs préférés du noble poète, l'interrompant sans
cesse pour écouter ses commentaires. Virgile ou Tibullc commentés
par Pétrarque! Urbain se sentait bien petit dans la société de ces
grands hommes. Quelquefois cependant il lui arrivait de hasarder
REVUE DE PARIS. 21T
aussi une réflexion, et Pétrarque souriait, reconnaissant le souvenir
sous l'expression métaphysique : confidence involontaire qui en pré-
parait d'autres et les annonçait.
Un jour, la promenade les avait menés jusqu'au village d' Arqua.
C'était la fête de quelque saint , et les jeunes filles dansaient gaiement
devant l'église. Pétrarque aimait ces scènes naïves de la campagne ,
et sa présence, loin d'interrompre les jeux, les animait encore. Il
regarda quelque temps avec émotion. La ronde passait et repassait,
entraînant les danseuses dans son rapide tourbillon. Un bouquet se
détacha de la ceinture de l'une d'elles , et vint rouler aux pieds du
grand vieillard. C'étaient quelques brins de réséda, retenus par un
fil de lin. Urbain les releva et dit en soupirant :
« — Ah! pauvre petite fleur! puisse le sein sur lequel tu as reposé
ne connaître jamais les orages de l'amour! »
Ils reprirent, sans parler, He chemin de la villa. Mais à peine com-
mençaient-ils de marcher dans l'avenue :
« — Mon fils, dit Pétrarque, quand j'étais jeune et loin de ma patrie,
je racontais ma peine à Jacques Colonne , et mon cœur était soulagé.
C'était à Rome, en 1.3.35, et j'avais alors trente-un ans. »
A ce paternel encouragement, Urbain répondit par un faible sou-
rire; puis comme faisant un effort sur lui-même :
« Vous saurez tout, mon père. Aussi bien il me semble qu'en je-
tant ce fardeau à vos pieds, je l'ôterai de mon cœur. Mais dirai-je ce
qui m'en a détourné jusqu'à présent? Devant vos cheveux blancs,
mon père, j'avais honte de moi-même, et le souvenir de vos jours si
noblement remplis me faisait prendre en mépris la stérile agitation
des miens. Jeunes, nous nous faisons d'aimer la grande affaire de
notre existence, et nous nous hâtons d'épuiser, en quelques jours de
folie et d'ivresse, cette flamme sacrée qui, répandue avec mesure
sur chaque heure de la vie , en ferait comme une longue et perpé-
tuelle jeunesse. Heureux encore le prodigue qui, croyant avoir tout
donné , retrouve , dans un repli caché de son cœur, quelque chose de
son trésor !
« Enfant , je n'ai jamais eu qu'un rêve , la poésie. Il est vrai que
dans ce rêve je comprenais toutes les douces choses dont se compose
un bonheur pur et tranquille; mais la richesse et les honneurs, je
n'y pensais vraiment pas, et quand je voyais sortir de l'église de
Sainte-Claire le pape entouré de tous ses cardinaux , et revêtu de
ses habits les plus magnifiques, ma pensée n'allait pas au-delà du
spectacle que j'avais sous les yeux. Mes jeunes amis me disaient par-
218 REVUE DE PARIS.
fois que j'aurais un jour ma part des grands biens de Hugues de Sades
dont j'étais le dernier enfant. Dans mon cœur, moi , je ne voulais de
son héritage que l'exemple de sa vie pieusement écoulée à côté de
ma mère. Tout dans cette vie simple était fait pour favoriser en moi
le goût inné de la poésie. Lorsque , le soir, ma mère lisait des vers à
haute voix , cette voix était si douce que , rien qu'à l'entendre et ne
comprenant pas, je fondais en larmes; et, plus tard, lorsqu'à mon
tour, il ra'arrivait de lire ces premiers sonnets que Dante , en sa Vie
Nouvelle, a consacrés à la mémoire de celle que depuis il retrouva
dans le sentier de la forêt, ma mère souriait avec mélancolie. J'ai
compris, plus tard, la mélancolie de ce sourire; mais j'ai su aussi que
les sonnets de Pétrarque sont, pour notre maison , une gloire dont
un fils peut se parer sans avoir à rougir pour l'honneur de son père.
« A seize ans , j'avais appris les lettres anciennes et ce qu'il entrait,
à cette époque , de l'étude des sciences dans une éducation libérale;
mais , chemin faisant , j'avais lu aussi tous les poèmes des Italiens en
renom et des troubadours de la Provence. Souvent j'aurais voulu
pouvoir m'en aller en pèlerin chercher, de contrée en contrée, la trace
de ces chantres illustres , comme je voyais les autres s'en aller, du
côté de l'Espagne , visiter les tombeaux des saints. J'errais des jour-
nées entières autour d'Avignon , le plus souvent du côté de Vaucluse;
là, assis de longues heures sous les rochers , j'écoutais le murmure de
la source, comme si j'y reconnaissais l'harmonie des vers. C'est là
que, tout enfant encore, j'avais, pour la première fois, entendu le
nom de Pétrarque, et , dès-lors, un attrait singulier me retenait dans
ce lieu sauvage. J'y emportais avec moi l'image d'une jeune fille
d'Avignon dont le nom était celui de mon rêve. Si je l'aimais, je
l'ignore môme aujourd'hui, car on donne ce nom d'amour à ce charme
répandu sur toute chose qui, à seize ans, nous fait trouver la vie si belle.
Quoi qu'il en soit, la mémoire de cette fiancée de mon adolescence a
laissé dans ma pensée un doux sillon de lumière qui éclaire encore
tous mes souvenirs de ce temps-là.
« Un malheur imprévu vint m'arrachcr violemment à ce monde des
rêves. Celte grande peste, qui venait de mettre l'Italie en deuil, passa
sur Avignon et enleva ma mère. Je n'ai jamais pu lire, sans verser des
larmes, les premières pages du Décamêron de Boccace; et cette perte
me fut si terrible que, maintenant encore, dans l'infortune de tous,
je ne puis sentir que la mienne. Le voile qui me séparait de la réalité
se déchira tout à coup, et ce fut la mort qui m'initia aux devoirs aus-
lères de la vie. Je compris que Dieu ne nous avait pas mis dans ce
REVUE DE PARIS. 219
monde pour y rêver l'existence des génies , mais pour y mener la vie
rude et laborieuse de l'homme. Si , à cette époque, une volonté ferme
et intelligente se fût emparée de moi , elle m'eût épargné bien des
larmes , en donnant un but sérieux à mes facultés impatientes. Mais
mon père avait de nombreux enfans , et , parce que mon ame était
douce, on craignit moins de l'abandonner à elle-même. Ce fut pom*
moi un malheur, et je vis d'autant moins le danger de cette vie rê-
veuse où peu à peu je retombai , que je m'étais accoutumé à couvrir
mon ennui du nom sacré de ma douleur. Parmi tout cela, je sentais
un vide affreux. Je crus que le monde pourrait le combler. Avignon,
grâce au séjour des papes, avait l'air et le mouvement d'une grande
ville. Je me laissai entraîner dans ses fêtes , mais j'en revenais tou-
jours las de moi-même et des autres. J'essayais alors de l'étude; le
monde, comme pour se venger de mes dédains , peuplait ma solitude
de ses plus décevantes images. Je repris un à un tous ces poètes qui
avaient enchanté mes premières années. Je ne leur trouvai plus qu'une
physionomie froide, et ils ne me donnèrent aucune force contre moi-
même. Ce fut alors que je lus vos derniers sonnets. Mes larmes cou-
lèrent avec les vôtres , et le chaste souvenir de ma mère , si pieuse-
ment consacré par vous, me ramena sans effort au culte de la poésie.
Je sentais en moi comme un flot qui montait toujours ; mais cette
inspiration , je ne savais où la répandre , et j'avais beau me frapper le
sein, comme la sibylle : la voix du Dieu ne sortait pas. Je l'entendais
distinctement en moi ; mais , pour se produire , elle attendait sans
doute qu'une voix étrangère l'appelât.
« Hélas ! quand Dieu n'a pas d'abord pris possession en nous de
l'instrument harmonieux, il n'y a que la passion qui le fasse vibrer.
« Un matin que j'allais à Vaucluse, je passais devant un jardin qui
tenait à l'une des dernières maisons de la ville. De l'autre côté de la
haie, s'élevait un petit bois d'oliviers qui donnait un peu d'ombre.
J'aperçus sous ces arbres une femme assise , et lisant avec une atten-
tion profonde un manuscrit déroulé sur ses genoux. Je ne voyais
point son visage, mais quelques fleurs détachées à demi de ses che-
veux noirs que soulevait la brise trahissaient le mol et gracieux aban-
don de la jeunesse. Était-ce l'heure , la beauté du jour , le silence et
la sohtude de ce jardin? Mais il y avait autour de cette femme un
charme surnaturel dont mon imagination l'embellissait encore. Au
léger cri que jeta un oiseau en s'envolant de la haie derrière laquelle
je m'étais blotti, elle tourna doucement la tête vers le chemin, mais
comme involontairement et sans regarder, eî reporta lentement ses
2S0 REVUE DE PARIS.
yeux sur le manuscrit; ce ne fut qu'un moment, mais ce moment
m'avait suffl pour voir qu'en effet elle était jeune et belle. Ce jour-
là , son image ne me quitta pas. Au retour, je pris soin de repasser
par le même sentier, et je remarquai pour la première fois que tous
les buissons étaient en fleur. Mais la charmante apparition n'était
plus sous les oliviers. Pourquoi m'oubliai-je là, pensif, à regarder la
place, où, le matin, je l'avais vue ? Pourquoi, s'il n'était dans l'homme
de se hâter toujours au devant de sa destinée? Les jours suivants je
revins encore, et m'accoutumai ainsi à faire de ces furtives excur-
sions le principal intérêt de ma vie. Tantôt, je retrouvais ma dame à
la même place, tantôt je la voyais glisser d'arbre en arbre, ou se pen-
cher sur les fleurs entr'ouvertes ; et plus impatient, le lendemain,
j'aurais voulu la surprendre encore dans l'attitude où la veille elle
m'était apparue. La dernière était toujours la plus gracieuse. Si par-
fois il lui arrivait de se tourner du côté où je me tenais attentif et
tremblant, je n'osais plus respirer dans la crainte qu'elle ne s'en allât
pour ne plus revenir.
« Des mois se passèrent de la sorte, durant lesquels j'avais cessé de
m'apercevoir que les jours s'écoulaient moins longs. Le soir, quand
j'avais allumé ma lampe , le travail avait pour moi une douceur jus-
que-là inconnue , et quelque chose de la sereine image contemplée
le matin se communiquait à mon œuvre. L'avenir, je n'y songeais
pas ; la gloire, moins que jamais je comprenais qu'elle pût servir au
bonheur. Mais être lu par cette femme , dans ce jardin , sous ces
mêmes arbres , à cette heure silencieuse du matin ! la surprendre
ainsi, épier une à une sur son visage adoré les fugitives impressions
de son ame , la voir sourire une fois ; en vérité , si la poésie pouvait
me donner une telle félicité , je la tenais quitte de la gloire.
«J'appris enfin quelle était la dame mystérieuse du jardin. Elle se
nommait Isaure , et c'est tout ce que j'en dirai. Il ne me fut pas dif-
iicile de me rapprocher d'elle. Cela fut cause que je quittai de nou-
veau ma retraite pour retourner dans le monde. Tout m'y parut
changé; moi seul , hélas! je n'étais plus le même. Comme je n'allais
que là où d'avance j'étais sûr de rencontrer Isaure , j'y portais tou-
jours un contentement intérieur qui me fit juger les hommes avec
plus de bienveillance que par le passé. A force de me trouver sur ses
pas, Isaure finit par me traiter comme une ancienne connaissance,
et l'un et l'autre se laissant aller, elle cependant avec la réserve
qu'elle mettait à toute chose, moi avec plus d'abandon, il s'établit
entre nous une de ces amitiés pleines de charme et de péril qui ont
REVUE DE PARIS. 221
les émotions de l'amour, mais qui se refusent à parler sa langue. Ce
furent les plus doux momens dont j'aie gardé le souvenir. J'allais
m'asseoir auprès d'Isaure , dans ce même jardin où jusque-là mes
regards seuls avaient pénétré; je parcourais avec elle ces mêmes allées
où tant de fois je l'avais suivie du cœur, caché dans l'ombre comme
un coupable. Quand j'avais écrit quelques vers, toujours inspirés par
elle, je courais, plein de joie, les lui porter, et, tout le reste du
jour, mon cœur battait plus vite. Mais , dans le bonheur comme dans
la peine, il faut que l'homme s'agite et qu'il travaille lui-même, de
ses propres mains, à détruire ce qui fait sa joie. Souvent, à mon
insu, quand je parlais de mon amitié, mes expressions peu à peu
devenaient vives et passionnées, et alors je voyais Isaure plus sé-
rieuse. Son doigt qu'elle posait sur sa bouche, m'avertissait de
prendre garde; je me taisais, et le lendemain, c'était encore à recom-
mencer. Elle-même, oublieuse de sa leçon de la veille, me suivait
d'abord quelque temps; sa parole, comme la mienne, se faisait
moins familière et plus tendre; un feu plus doux animait son regard ;
elle parlait plus bas, comme si elle eût craint le son de sa propre
voix. L'amitié, chez elle aussi, devenait presque de l'amour ; mais
le mot, s'il s'échappait de mes lèvres, emportait le charme aussitôt.
Deux années entières passèrent ainsi, durant lesquelles j'éprouvai
successivement tous les caractères de la passion. Chaque jour, au
contraire , Isaure , moins contiante , se tenait plus soigneusement en
défense; son amitié était si charmante encore dans sa tiédeur, que,
pour rien au monde, je n'eusse voulu la perdre. J'arrivais donc avec
la ferme résolution de contenir l'ardeur des sentimens qui me trou-
blaient; mais l'effort était grand, et je laissais dans la lutte cette
aménité et cette bonne grâce qui écartent la défiance; j'avais des
paroles amères , et quand Isaure m'en avertissait avec une douceur
suppliante, j'en étais moi-même étonné et ne savais que lui de-
mander un pardon toujours accordé. Mais cette bonté môme achevait
de me perdre, en me glissant au cœur je ne sais quel vague soupçon
d'involontaire complicité.
« Comment l'amener à s'avouer à elle-même cette pensée qu'elle
couvrait de tant de faux noms pour ne pas lui donner le véritable ?
J'affectai de rechercher les plaisirs du monde, et j'allai me plonger
avec colère dans ces amours où le cœur s'appauvrit au lieu de se
calmer. Un sonnet que je composai à cette époque exprime assez
fidèlement l'état de mon ame et ce qu'il y avait d'amertume dans
le sentiment de ma triste victoire.
222 REVUE DE PARIS.
Maintenant que mon cœur est une vaine cendre
Que le souffle du vent dissipe jour à jour ;
Maintenant que mon cœur se laisse encor surprendre
Aux tièdes voluptés de quelque fol amour;
Maintenant que du ciel j'ai voulu redescendre
Dans la foule oii tout va se perdre sans retour,
Et que les souvenirs qui devaient me défendre
Au fond de ma pensée , ont péri tour à tour ;
Vous que j'ai tant aimée , ah ! laissez-moi vous dire
Que dans votre regard, que dans votre sourire
J'avais vu naître un monde à l'horizon vermeil;
Mais vous l'avez voulu , j'ai baissé la paupière ,
Et des enfans d'Adam épousant la misère,
J'ai marché dans leur ombre, et je dors leur sommeil.
« Ces vers s'adressaient à Isaure , et cependant je me gardai bien
de les lui porter. Au contraire, je revins à elle, honteux comme si
elle avait pu les entendre , ou lire dans le secret de mon cœur ceux
que je n'osais écrire, et la retrouvant un peu triste, je me sentis
presque heureux de l'idée qu'elle avait remarqué mon éloignement.
« Alors je parcourais les champs , le visage en feu , et pour donner
un autre cours à mes rêves, récitant aux arbres du chemin mille
poèmes inachevés; puis je retombais dans l'abattement et l'ennui.
Que de fois, en passant devant une chaumière, j'ai failli pousser la
porte , et dire au pauvre laboureur : Voici deux bras de plus pour
conduire ta charrue. Il y avait des jours où volontiers j'aurais donné
à la première venue tout le dévouement de mon cœur, en échange
d'un peu d'amour.
« Un soir, en traversant un quartier isolé de la ville, je rencontrai
une jeune fille qui pleurait. J'appris qu'elle avait eu le malheur de se
laisser séduire, et que l'austère honneur de la famille lui fermait la
porte de la maison paternelle. Ému de ce récit et de l'air sincère de
celle qui me le faisait, j'essayai de la consoler. Il me fut aisé de lui
trouver un asile. Jeune, on se console aisément; il n'y a dans la jeu-
nesse d'inépuisable que l'espérance. Je finis par m'attacher à l'enfant
délaissée , et je crus l'aimer, parce qu'il se mêle toujours quelque
chose de tendre à la pitié que l'on éprouve pour une femme. Il y avait
d'ailleurs dans le mystère de cette haison un attrait qui m'occupait
et me fit croire, à la longue, qu'une passion nouvelle m'avait guéri
de l'autre. J'essayai d'intéresser mon esprit à ce nouvel espoir qui
REVUE DE PARIS. 233
venait d'entrer dans mon cœur; mais je ne tardai pas à m'apercevoir
que j'avais affaire à une ame sans profondeur, et que, voulant être
aimé, j'avais pris pour l'amour le besoin de l'inspirer. Si je pouvais,
du moins , relever cette ame tombée , et pour rajeunir en elle le sen-
timent moral, étendre, en l'élevant, l'horizon de sa pensée! Il y
avait là quelque chose de noble à tenter, dont l'idée animait mon
courage. Alors, dans une sorte d'ivresse sublime , saisissant dans mes
bras cette ame vulgaire , je l'emportais dans le monde des intelli-
gences. J'espérais qu'en affectant pour elle une estime que je n'avais
pas, je l'amènerais par degrés à me l'arracher en effet, et me ser-
vant de l'amour et de la poésie comme d'une transition à la vertu , je
m'écriais dans des vers que je ne me rappelle pas sans douceur :
Un jour, sur la falaise , à mes côtés assise ,
Tu mesurais l'abîme, et dans l'immensité,
Pa.'-delà l'horizon , ton regard enchanté
Semblait voir s'élever quelque terre promise.
Moi, je te contemplais... Dans l'air pur de l'été,
Tes blonds cheveux flottaient, déroulés par la brise,
Et sur toi répandue, une lumière exquise
D'un reflet d'innocence anhnait ta beauté.
Ainsi , lorsqu'au sommet de l'humaiTie pensée ,
Près de moi, comme alors, tu te seras placée,
Pauvre jeune ame en proie à ce monde cruel ,
Tu comprendras enfin que l'art et la science
Sont les premiers degrés d'une spirale immense
Par où l'ange tombé remonte vers le ciel.
« Mais l'ange ne remontait pas; et sans volonté pour apprendre,
elle avait peur d'autre part que son ignorance ne m'éloignât d'elle.
Alors, avec un dépit charmant, elle jetait le livre et reprenait l'avan-
tage par un sourire. Mais, quand je demeurai convaincu qu'il n'y avait
en elle que la beauté de ses vingt ans, je m'en allai, et je rapportai
aux pieds d'Isaure, avec le sentiment de mon impuissance à l'oublier,
la honte de l'avoir tenté vainement.
« Elle, cette fois, eut beau vouloir jouir modestement de son
triomphe, sa joie perçait jusque dans son dédain. On eût dit qu'ayant
assisté à chacune de mes vaines tentatives , elle ne me pardonnait
qu'en faveur d« ce que j'avais souffert. Toujours dans ses sévérités
les plus grandes , elle retenait quelque chose de tendre et de compa-
tissant. Elle me tendit la main, et ma vie se trouva, comme par en-
224 REVUE DE PARIS.
chantement, rattachée à la sienne par tous les liens que j'avais cru
dénouer l'un après l'autre.
« La même situation ramena infailliblement les mêmes souffrances.
J'avais épuisé tous les remèdes , hormis un seul. Il eût fallu quitter
Avignon; mais je n'en avais pas le courage ; d'ailleurs , me disais-je,
en quel lieu fuir, où ne me suive le souvenir de cette belle adorée?
Essayons plutôt de rentrer dans cette vie humble de la foule, qui ne
connaît pas, il est vrai, toutes les jouissances de l'imagination , mais
qui en ignore aussi les mécomptes ; et de la meilleure foi du monde,
je cherchais le prosaïque emploi de mes facultés désœuvrées. Parmi
mes compagnons d'études , il y en avait un qui , pour être heureux ,
avait pris simplement le grand chemin de nos pères : il s'était marié
jeune, et jeune il avait renfermé dans l'étude l'activité de son intelli-
gence, mettant ainsi à son esprit et à son cœur le double frein de la
science et du devoir. J'allai passer de longues heures à le regarder
vivre; je démontai l'un après l'autre tous ses instrumens d'astronomie;
mais je n'y trouvai pas le secret de cette vie paisible que j'enviais, et
quand pour fixer mes fugitives impressions, je voulais écrire quelques
vers , ressaisi par la passion , et idéalisant , pour ainsi dire , jusqu'à la
matière de la science humaine , je m'écriais :
Ami , si dans le ciel , sur ces pages d'azur,
Dont votre œil lit d'eu bas les sublimes merveilles,
Vous savez une étoile où , pour ses longues veilles ,
La couche du poète ait un chevet moins dur.
Un monde où le poète, en charmant les oreilles ,
Puisse au cœur préféré s'ouvrir un chemin sûr,
Ami , dites-le-moi , que vers ce monde pur
J'emprunte pour voler les ailes des abeilles.
Car je suis las de voir mes hymnes impuissans
Monter et s'exhaler, ainsi qu'un vil encens
(Les larmes et les vers sont l'encens de notre anie );
Mais , non , astres jaloux , poursuivez votre cours ,
Laissez-moi sur la terre adorer cette femme.
Je veux l'aimer encor, je veux l'aimer toujours.
iNe pouvant fuir jusqu'aux étoiles, je résolus enfln de quitter cette
ville où tout me rappelait ma faiblesse et m'ôtait la force d'en triom-
pher. Que de fois je dis adieu à mes frères et à mes sœurs! Mais , au
dernier moment, je la revoyais , et si belle , qu'il ne fallait plus songer
à la quitter; et puis, il se trouvait précisément que le jour que j'avais
REVUE DE PARIS. 225
choisi, son amitié, toujours égale, prenait un accent plus ému. Je
m'en allais plein d'espérance , et j'en avais pour huit jours à me croire
aimé. Mais , si elle savait l'art de retenir un cœur, elle possédait
mieux encore celui de contenir le sien , et, replongé dans mon incer-
titude, je remontais péniblement la pente si vite descendue. Quel-
quefois Isaure me paraissait sublime! Je me disais que, n'ayant pas
la force de me repousser, elle avait du moins le courage de ne point
se laisser deviner, et alors je trouvais qu'il y avait un égoïsme cruel
à lui arracher un secret si chastement gardé. Souvent encore il me
semblait qu'ingénieuse à se tromper elle-même, elle prenait le
change sur ses propres sentimens , et qu'il serait mal de vouloir, en
l'éclairant, troubler cette noble conscience. Dans cette disposition
d'esprit, j'éprouvais un douloureux attrait à voir cette ame honnête
s'agiter doucement dans les mille réseaux de son pieux mensonge;
à la voir, quand ses lèvres avaient laissé échapper une parole avide-
ment recueillie par moi , chercher à la reprendre , et au contraire
donner à cette parole un sens plus profond par les efforts même
qu'elle faisait pour lui ôter sa signification charmante; mais c'étaient
là les belles heures de ma passion insensée. Il en venait d'autres où,
en proie à je ne sais quelles tristes pensées , je me regardais comme
le jouet ridicule d'une coquette spirituelle. Je cherchais froidement
dans le passé la trame odieuse de ses artifices. Pas un regard, pas un
geste qui fût innocent. Je prêtais un sens perfide aux moindres cir-
constances , et ce que j'avais pris pour l'involontaire abandon d'une
nature vraie n'était plus que le jeu aventureux d'un cœur qui, sûr
de lui-même , croyait pouvoir impunément jouter avec la passion, et
ravivait par mille caprices ingénieux l'émotion chaque jour plus faible
d'un danger imaginaire. Mais si le hasard me montrait tout à coup
Isaure au détour d'une rue , toute ma colère s'en allait sous l'inno-
cence de son regard , et comme pour la dédommager de tant d'in-
sultes secrètes, je lui laissais croire long-temps que mon cœur était
soumis. Jamais , hélas ! je ne l'avais senti plus rebelle.
« Gomment se fit-il enfin que cette passion me quitta, semblable
à une fièvre brûlante qui, après avoir long-temps fatigué le malade,
se retire tout à coup et le laisse épuisé sur sa couche? Je ne l'ai
jamais bien compris , et quand je m'interroge sincèrement , je ne puis
encore me l'expliquer qu'à demi. Mon amour pour Isaure n'avait
rien de sensuel ; quoique j'eusse beaucoup médité sur les idées de
Platon, sans pouvoir me rendre bien compte de ce que nous avons
appelé l'amour platonique, néanmoins je concevais un dévouement
TOME VI. JUIN. 16
Sâ6 REVUE DE PARIS.
passionné qui, satisfait des cliastes voluptés de l'intelligence et du
€(»ur, ne devait connaître ni vieillesse, ni déclin. Dès le premi^
jour, mon imagination avait élevé Isaure sur ce piédestal de la poésie,
et si elle avait naïvement accepté ce rôle auguste de la muse, je n'au-
rais pas cru faire un grand sacrifice à la vertu en me maintenant
dans ces hautes et sereines régions de l'amour. Elle m'en fit descen-
dre en traitant mon amour comme une passion vulgaire , et en lui
créant mille obstacles inutiles, elle fit naître le dessein de les sur-
monter. Une fois retombé dans cette misérable condition, mon amour
était condamné à mourir comme toute chose mortelle. Il y eut un
moment où je pus croire qu'entre Isaure et moi il n'y avait plus
qu'un défi au plus habile. Quand le cœur en est là, long-temps en-
core il croit aimer, que déjà il n'aime plus. Alors la circonstance la
plus frivole en apparence porte tout à coup dans ce cœur une triste
lumière. Une réflexion , un mot , un geste, un regard, une vibration
dans la voix , il n'en faut pas davantage. Je ne sais plus aujourd'hui
ce qui me réveilla de mon songe.
« Quand je me sentis libre, ce fut d'abord une joie frénétique.
J'allais, je venais, sans pouvoir m'arrêter, comme si, avec la liberté
de mes pensées, celle de mes pieds venait aussi de m'ètre rendue. On
s'exagère sa faiblesse, afin de pouvoir aussi exagérer sa victoire; on
se demande comment on a pu si long-temps porter un joug si aisé à
briser. Mais cette femme n'avait de grnce et d'esprit que ce que lui
en prétait mon amour trop prodigue. Image insensible, éclose à la
vie sous le ciseau du statuaire, ses yeux se referment déjà, et la pensée
qui les ouvrit va les replonger de nouveau dans l'éternelle nuit du
marbre. Ah! la vraie liberté n'a pas ces violentes allures. Celle dont
je me sentais si fier était celle de l'esclave échappé; celle-ci s'em-
porte et dure peu. Après quelques jours d'ivresse je regrettai ma
chaîne; je m'accusai d'injustice et même d'ingratitude. Isaure s'offrit
à moi, parée de ses attraits les plus séduisans, et je lui trouvai mille
beautés que je ne soupçonnais pas. Je me rappelai d'elle une foule
de mots exquis que je n'avais point remarqués d'abord, et dont je
croyais sentir pour la première fois la délicatesse choisie. En moi ,
autour de moi, tout m'entretenait d'elle; et quand je voulus de-
mander au travail une autre inspiration que le désir d'être applaudi
par elle , il me sembla que j'avais perdu le don de l'harmonieux lan-
gage. A'aincment je relus mes poètes favoris : je n'y trouvais que des
images pour en revêtir le chant désolé de mon amour enfui.
« Je quittai Avignon après avoir versé quelques larmes sur le lom-
REVUE DE PARIS. SBÏT
beau de ma mère, dans l'église des Cordeliers, et je pris la route de
France. Je rencontrai en chemin le connétable Duguesclin et ces
grandes comparjnics qu'il entraînait du côté de l'Espagne, en ayant
l'air de s'y laisser mener par elles. Délivrée à son tour de ceux qui
l'avaient délivrée, la France respirait sous le gouvernement de Char-
les y et reprenait goût aux luttes scolastiques. J'essayai de m'inté-
resser aux combats ingénieux de sa turbulente université, mais rien
n'y parlait à mon cœur; et, un beau jour, traversant la France d'un
trait, je ne m'arrêtai que sous les murs de Milan.
«Ce beau soleil d'Italie vint rendre un peu d'essor à mon imagina-
tion engourdie; mais ce fut pour réveiller mes regrets par les molles
tentations d'une nature dont toutes les voix nous avertissent d'aimer.
Un jour, à Florence, dans l'église de Santa-Maria-Novella, comme je
contemplais la Vierge de Cimabue, l'idée me vint d'étudier ce grand
art du maître. Je m'armai de pinceaux et me mis à fréquenter l'école.
J'acquis, en peu de temps, une certaine habileté; je retournai alors
à Santa-Maria. Mais vainement essayais-je de reproduire les traits du
divin modèle : une même figure venait toujours d'elle-même se placer
sur ma toile , et gravait plus avant dans mon cœur une image dont
j'aurais voulu anéantir jusqu'à la dernière trace. Je jetai là de dépit
cette palette impuissante , et j'allai parmi le peuple , cherchant les
souvenirs de Dante et interrogeant sur sa vie les vieillards qui
l'avaient connu. Mais , égaré comme lui dans les sentiers sans issue
d'une forêt sauvage , j'attendais sans espoir que Alrgile me ramenât
dans la bonne voie. Je l'ai rencontré sur la barque où vous m'avez
recueilli. »
Tel fut le récit d'Urbain ; en achevant , il laissa tomber sa tête sur
le sein de Pétrarque qui lui dit avec une sérénité affectueuse ; « Le
jeune homme prête son bras au vieillard ; mais le vieillard a la science
de la vie, et les cœurs souffrans se réfugient dans sa sagesse. »
Depuis ce jour, Urbain reprit goût à la vie. Il semblait s'apercevoir
pour la première fois du charme de cette maison où le hasard l'avait
jeté. Dès que sa douleur, déjà un peu calmée par le temps, se fut
encore adoucie par la confidence qu'il en avait faite , tout à ses yeux
s'anima d'une grâce nouvelle , et il s'étonna lui-même de se retrouver
sensible à ces pures jouissances qui, la veille encore, le trouvaient
froid et indifférent. Paola surtout lui rendait cette heureuse époque
de sa vie où , enfant , il venait entre ses jeunes sœurs écouter les beaux
contes de sa mère. Mais il ne se méfiait point assez du charme qu'il
éprouvait à contempler cette jeune fille. Dans le commencement de
16.
228 REVUE DE PARIS.
son séjour à Arqua, il lui parlait avec la tendre familiarité d'un frère
plus âgé, et il y avait des jours où Paola en était comme offensée. Alors,
laissant Pétrarque et son hôte discourir savamment sous les chênes
de l'avenue, elle courait dans les hautes herbes et redevenait par
dépit la naïve enfant que déjà elle ne voulait plus être; mais bientôt
c^lle s'arrêtait et revenait lentement, semant sur le chemin toutes les
fleurs qu'elle avait cueillies. Elle retrouvait les deux graves person-
nages assis au pied de quelque arbre , et Urbain qui ne s'était pas
aperçu de sa petite colère, la recevait avec un sourire mélancolique.
Maintenant, au contraire, Urbain se surprenait parfois à courir sur
ses pas. Un peu confus ensuite d'avoir cédé au caprice d'un enfant ,
il priait Pétrarque de raconter les grandes choses dont il avait été le
témoin , et où même il avait joué un rôle. Il se faisait redire surtout
l'histoire de Rienzi , ce tribun qui semblait être sorti , après un som-
meil de deux mille ans , des catacombes de la vieille Rome , et alors
ses larmes coulaient, larmes viriles cette fois. II se demandait s'il n'y
avait rien à faire pour la patrie , et il se levait avec violence , comme
pour aller offrir l'épée d'un soldat au roi de France ou à l'empereur;
mais il remettait sans cesse son départ au lendemain. Le lendemain
il ne partait pas, un charme l'arrêtait. Ah ! c'est qu'il avait beau affec-
ter pour l'amour le plus superbe mépris , l'amour prenait en secret sa
revanche. Il est rare que l'expérience d'une première passion tienne
l'homme en garde contre les séductions de la seconde , et quand il
craint de s'exposer à aimer, c'est que déjà il aime. Chaque jour
Urbain cherchait ce qui pouvait encore le retenir, et il trouvait à ses
délais d'excellentes raisons , jamais pourtant la véritable; car la seule
qu'il ne se dît pas , c'était précisément la présence de cette jeune fille.
Dans cette oublieuse existence, le souvenir d'Isaure s'effaçait de
plus en plus , ou plutôt l'amour qui jamais n'avait cessé d'agiter ce
pauvre cœur en retirait doucement l'image d'Isaure et mettait en la
place celle de Paola. Pétrarque souriait à ce doux poème d'innocence,
ignoré de ceux même qui , chaque jour, à leur insu , y ajoutaient une
page. Il y avait là quelque chose qui consacrait à ses yeux le saint
amour de sa jeunesse; aucun n'avait encore rien dit, mais tous trois
étaient heureux.
Ce bonheur fut troublé : à cette époque , et quoique déjà le pape
fût retourné à Rome , il existait encore de fréquentes relations entre
l'Italie et le Comtat Vénaissin. Pétrarque, d'ailleurs, avait conservé à
Avignon de chers amis parmi ceux que , jeune, il y avait aimés. De
loin en loin , un de ceux-là, en allant à Rome, se détournait de son
REVEE DE PARIS. 229
chemin pour visiter le solitaire d' Arqua. Leur présence était toujours
pour Urbain une épreuve douloureuse. Il se gardait bien d'inter-
roger; mais Isaure était l'une des personnes les plus distinguées de
la contrée, et il était naturel que son nom fût prononcé. Il le fut
souvent. Une fois, entre autres, un de ces voyageurs fit entendre
qu'Isaure, plus belle que jamais, étaitTornement de toutes les fêtes,
et que l'on commençait à placer malignement un autre nom à côté
du sien. Parole légère , jetée en courant, et comme il en sort de la
bouche de ceux qui, ayant fait une longue route, trouvent la vé-
rité trop simple pour mériter qu'on l'apporte de si loin. Urbain,
mieux que personne, devait comprendre que c'était là une impu-
tation misérable , tombée , le soir, des lèvres d'un homme qui , le
matin, sans doute, avait lu le dernier conte de Boccace. Mais après
avoir défendu Isaure de toute la force de son ame , il se trouva lui-
même sans défense contre le doute. Le voyageur avait repris gaie-
ment le chemin de Rome, rêvant les plaisirs de la cité pontificale;
mais derrière lui, le trait empoisonné était resté au cœur d'Urbain.
En proie à une horrible détresse, il interrogeait tous les souvenirs
qu'il avait eu tant de peine à oublier; il y trouvait mille raisons pour
haïr Isaure, aucune pour la soupçonner, et cependant il soupçonnait :
explique le cœur humain qui voudra. La passion était morte; la ja-
lousie vivait encore. J'avoue qu'il peut se mêler à une jalousie de
cette nature un sentiment peu noble : l'orgueil y souffre autant que
l'amour. Urbain ne pouvait pardonner à Isaure de ce qu'il l'avait
élevée si haut, la revoyant telle aujourd'hui. Mais le cœur aussi avait
sa part dans la blessure : Urbain ressentait quelque chose d'assez sem-
blable au frisson qui vous prend , si vous vous souvenez d'avoir res-
piré avec délices une fleur où depuis vous avez remarqué la trace
impure d'une vipère. Ce fut, dans le triste développement de cette
longue maladie de l'ame , une phase nouvelle et la plus douloureuse,
mais ce fut aussi la dernière; et ce qui semblait une rechute n'était
au fond que la crise d'une véritable convalescence. Il en est des con-
vulsions morales comme de celles de la nature, L'ame, fortement
ébranlée, éprouve , avant de se rasseoir pour toujours, une secousse
dernière. On peut craindre qu'eUe n'emporte le malade, c'est elle,
au contraire, qui le sauve. Il est d'incurables langueurs, mais, quant
aux émotions violentes , si l'on ne meurt pas de la première , les
autres fortifient.
Depuis ce jour, Urbain se sentit mieux, et il s'abandonna avec
confiance aux suaves impressions de son nouvel amour. Elles ressem-
230 REVUE DE PARIS.
blaient si peu à ce qu'il avait éprouvé jusque là , que parfois il lui
arrivait de craindre que son cœur épuisé ne fût devenu impuissante
sentir. Il ne savait pas encore que les sentimens orageux passent vite,
et que ceux-là durent seuls qui ne troublent pas les lois harmonieuses
de la Providence. Une pensée dont Urbain ne s'était jamais bien
rendu compte, mais qui, auprès d'Isaure, avait sans cesse frappé
son amour d'une irrésolution fatale , c'est que la destinée de cette
femme ne pourrait jamais entrer complètement dans la sienne. Paola,
au contraire , il l'aimait avec une sécurité qui lui donnait tout l'a-
venir.
Deux années s'écoulèrent.,.. Un soir, au printemps, Isaure était
assise dans ce même jardin et à la même place où , pour la première
fois, Urbain l'avait vue; mais cette fois elle ne lisait pas. Toujours
belle , on remarquait pourtant sur ses traits les traces d'une mélan-
colie habituelle. Son front était empreint de cette tendre pâleur qui
trahit les préoccupations du cœur. Ses longs cils laissaient voir sur
ses blanches paupières le pli léger d'une ride. Un bruit de pas se fit
entendre à côté d'elle, elle se leva et tressaillit en tendant les bras,
on eût dit qu'elle attendait. Urbain , car c'était lui , s'avança lentement
au devant d'elle , tenant Paola par la main ; l'un et l'autre portaient
des vêtemens de deuil , et quelque tristesse se lisait dans leurs yeux.
Lorsqu'ils furent arrivés auprès d'Isaure, Urbain la regarda un
moment avec émotion , et lui dit :
— Madame, Urbain de Sades vous demande votre amitié pour la
petite-fllle de Pétrarque.
Antoine de Latour.
LA
BALLE DE PLOMB.
I.
Raoul de Montigny est, sans mentir, un des plus superbes lions
du boulevard de G and. Sa taille est svelte , élancée , et sa tenue par-
faite. Une certaine raideur inhérente à son allure , loin de le rendre
disgracieux, lui donne une apparence de froideur impertinente très
convenable et du meilleur goût. Raoul porte des cheveux noirs très
courts et la moustache fort longue ; il rit peu , et ne s'affecte de rien.
Guerrier toujours sous le harnais, jamais il ne sort sans être en lia-
bit, vêtement qu'il porte avec un bel air de négligence : c'est d'ordi-
naire un habit noir-russe, boutonné du haut en bas, mais un habit
froissé, assoupli, rudement façonné aux habitudes de sou maître.
Donc, Montigny est convenablement habillé et sans nulles prétentions
à la toilette ; il ne s'endimanche pas , et sa poitrine débraillée n'a
jamais l'air d'un tabernacle ouvert à deux battans. Voilà pour le
moral.
Quant au surplus , Raoul est discret, compassé, mystérieux même;
sa gaieté commence et finit quand il veut. Détestant au mieux ses
amis, comme il convient, il ne le laisse pas voir et leur rend volon-
tiers service, parce qu'il serait impoli d'agir autrement. On ne lui
connaît pas d'affection particulière; il semble se divertir ou s'ennuyer
autant avec l'un qu'avec l'autre. On le tient pour un homme à bonnes
232 REVUE DE PARIS.
fortunes, quoiqu'il ne parle point des femmes, et, bien qu'il ne les
compromette point par de vaniteuses pasquinades , il passe pour les
dédaigner à l'excès. Raoul est actif, rangé, et sait parfaitement que
les gens qui ne font rien n'ont pas une minute à perdre. Son mérite
est évalué d'après l'éclat qu'il jette, et non d'après des succès illus-
tres; car, à cet égard , on ne sait rien , si ce n'est que les dames ne se
plaisent point à entretenir leurs maris de sa personne, et que ces
derniers s'accordent à le trouver laid.
En observant Raoul, on devine aisément que, s'il n'a pas pour le
genre humain toute la vénération dont il est digne, il n'est pas du
moins assez niais pour professer ce mépris et pour se donner des airs
byroniens. Le calme singulier qu'apporte aux choses de la vie cet
homme de vingt- huit ans, seul à Paris, sans famille et émancipé
depuis deux lustres, fait soupçonner que sa curiosité et son appétit
sont satisfaits. On ne lui connaît pas de sociétés intimes, on ignore
même pourquoi son front est couronné d'une longue et belle cica-
trice, et aux questions qui lui furent adressées à ce sujet, il a tou-
jours répliqué : « Je ne m'en souviens plus. »
A tort ou à raison, ses amis lui portent une jalousie prodigieuse,
un respect malveillant , et on sent en eux une disposition perpétuelle
à le haïr, à le blâmer, ou à lui être désagréable sans l'irriter. L'ascen-
dant moral qu'a sur eux ce jeune homme les irrite , sa supériorité les
désespère; ils le détestent, et ce sentiment s'explique par la modestie
de Raoul, laquelle est du genre le plus orgueilleux. Ce dernier, en
homme d'esprit, jouit avec reconnaissance de leur secrète antipa-
thie qui le préserve des sottises assommantes qu'autorise le sans-
gêne des intimités. Il sait que vivre au milieu d'ennemis déguisés en
amis est une condition très supportable.
Très répandu dans un certain monde, et passablement à la mode ,
bien qu'il ne soit pas très riche , Raoul a connu chez la comtesse de
Wilmoorc un jeune homme d'un esprit problématique , bellâtre aux
blonds cheveux, auditeur au conseil, homme d'état siégeant au bois
de Boulogne , de qui la conversation sent le cheval ; avantageux, sot,
et assez intelligent pour être un don Juan en raccourci : au demeu-
rant , créature assez naïve et bonnasse , en qui l'esprit ne peut re-
froidir le cœur, et qui se sert assez gauchement d'un jargon acquis
dans le frottement perpétuel du monde. Par un caprice original , Mon-
tigny s'est accouplé à ce jeune homme, et leur liaison est devenue
intime. Edouard de Servan a présenté Raoul à sa famille, et ces mes-
sieurs étaient déjà assez inséparables pour qu'il fût presque impoli
REVUE DE PARIS. 233
d'inviter l'un sans l'autre , quand soudain Raoul a été accueilli plus
froidement par le président de Servan et par sa seconde femme,
belle-mère d'Edouard, que le président, sur le retour, avait arra-
chée aux angoisses d'un veuvage survenant à vingt-neuf ans sonnés,
c'est-à-dire beaucoup trop tard ou beaucoup trop tôt.
M. de Servan, que ses parens autrefois voulaient faire d'église,
avait été placé en 88, par le crédit de son oncle, lieutenant-général
aux armées du roi, dans l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés, en
qualité de pensionnaire. Un bénédictin avait été son précepteur jus-
qu'au moment où la révolution ferma les cloîtres. Malgré une longue
pratique de la vie du siècle. M, de Servan n'avait pu se défaire de la
tournure monastique ; sa voix , son geste, sa démarche, le tour même
de sa phrase, avaient je ne sais quoi de clérical, et en le voyant en-
trer au palais, on pensait qu'il allait bénir et non juger. Le corps est
l'enseigne de l'ame ; celle de M. de Servan était timide, chaste, scru-
puleuse à l'excès et remplie de défiance. De tout temps il avait re-
douté pour son fils les mauvaises liaisons, les séductions du monde
et du hbertinage philosophique. Raoul, de qui il n'avait pu pénétrer
le caractère, lui avait déplu, et son allure franche, la hardiesse de
ses pensées toujours exemptes des préjugés ordinaires, l'avaient ef-
frayé. Il n'en faisait pas moins bonne mine à l'ami d'un fils qu'il
gâtait fort, en mémoire de sa mère qu'il n'avait pas rendue heureuse,
mais qu'il croyait avoir jadis idolâtrée , car à cette heure il adorait
en elle les souvenirs de sa jeunesse.
Loin d'être douce et facile comme la première femme de M. de
Servan, celle qui lui avait succédé le menait bon train. Douée d'ex-
périence et d'une volonté impérieuse et changeante, M"" la prési-
dente exerçait tout l'empire d'une femme dans la force de l'âge, de
l'indépendance et de l'adresse, sur un vieillard craintif. Or, elle avait
déclaré que M. de Montigny était un homme de grande espérance.
Que devait-il espérer, ou qu'espérait-elle de lui? On ne sait trop, mais,
durant deux mois, Raoul, dans cette maison, faisait la pluie et le
beau temps, au grand plaisir d'Edouard qui se servait du crédit de
son ami. Tout à coup, le président fit mauvais accueil à Raoul; sa
femme déclara que c'était un personnage dangereux , un séducteur
dépourvu de sensibilité, en un mot, un homme de peu. Donc, les
jeunes dames s'éloignèrent de lui en soupirant, les mères de famille
trouvèrent tout à coup sa fortune trop maigre, et il ne resta dans son
parti que celles qui, ornées de quatre filles à marier, sont obligées
de jouer gros jeu et de sourire aux dangers. La situation n'était pas
tenable, et, néanmoins, Raoul l'endura avec une constance héroïque,
234 REVUE DE PARIS.
circonstance d'autant plus surprenante, que, fier, recherché partout
et habitué aux succès, il se devait ennuyer mortellement. Il fallait
donc un motif bien puissant, bien enraciné dans son cœur, pour le
retenir dans la société de M"" de Servan; plusieurs, fondés sur ce
raisonnement, cherchèrent, avec toute leur sagacité, sans rien décou-
vrir. Bref, malgré son obstination patiente, Raoul fut vaincu, ses
visites devinrent de plus en plus rares, et bientôt il les supprima tout-
à-fait. Chose remarquable , Edouard , à dater de ce jour, témoigna
pour lui une indifférence marquée. Qu'il devinât ou non la cause
de cette disgrâce, Montigny ne la raconta jamais, et l'aventure de-
meura inexpliquée; car ce jeune homme s'était toujours comporté
d'une manière édifiante. Sa réputation de Lovelace était fort ridicule
et sa conduite n'avait rien que d'ordinaire. Il se bornait, comme tout
le monde et par pure civilité, à faire la cour à toutes les femmes , mais
discrètement, et s'arrêtant à l'endroit où il convient de poser les
limites de la politesse.
Par suite de cette demi-rupture , il négligea le salon de la comtesse
de Wilmoorc où Edouard était des plus assidus, et il fréquenta davan-
tage celui du marquis de Pleinoiseau où il retrouvait quelques habi-
tués de la maison Servan et, entre autres, la belle Hermance de Parçay
de qui la dot magnifique rehaussait les charmes incomparables.
Edouard de Servan était rare en ces assemblées ; il se donnait tout
entier à l'hôtel de Wilmoore , de sorte que ces deux anciens amis
avaient passé sans se rencontrer près de quatre mois.
Un soir de l'été dernier, comme Raoul de Montigny flânait sur le
boulevard, méditant, comme le poète Villon, sur la destinée des
vieilles lunes, ou sur toute autre question psychologique, une voix
prononça son nom tout proche de lui, et il se trouva face à face avec
cinq ou six amis intimes prêts à franchir le seuil du Jockey's Club où
il entra avec eux. Ces messieurs sortaient de l'Opéra où ils étaient allés
ouïr, ou plutôt voir le suivez-moi! de Duprez , et ils revenaient acca-
blés de sommeil et de lassitude. Après avoir scrupuleusement et avec
une louable sagesse repoussé loin, bien loin d'eux, toute espèce de
journaux , ils s'assirent.
— C'est miracle, cher Montigny, s'écria l'un d'eux, que de vous
rencontrer, et vous êtes si rare, qu'on vous croyait enfoui dans quelque
pigeonnier normand à vous livrer aux amours bucoliques. Vous
n'avez pas quitté Paris?
— Si vraiment. Je suis allé un jour jusqu'au Marais pour affaires
d'importance.
—Où diable votre cœur s'avise-t-il de se nicher? Nous sacrifiez-
REVUE DE PARIS. 235
VOUS à quelque hôtel de Rambouillet? Qui diable s'égare aujourd'hui
sous les arbres gothiques de la Place-Royale ? Très cher, comment se
porte la Marion Delorme?
— De grâce, Jules, ne passez pas tout le siècle en revue; je vous
trouve aujourd'hui d'un littéraire... , désastreux.
— D'accord ; mais convenez que votre conduite est inexplicable , fa-
buleuse, ascétique. Ae plus voir personne, n'aller nulle part et nous
délaisser... D'honneur, mon cher, vous avez dû vous ennuyer à périr !
— Un peu d'indulgence ! Facile à vous, messieurs , d'être où il vous
plaît, de disposer de vos loisirs et d'en assigner les heures : Delcourt,
vous êtes chef de division aux finances , cette place ne dérobe que six
heures; Champrôsé est aide-de-camp d'un général goutteux qui ne
quitte pas le lit; Lafare est banquier, il dispose de ses soirées, et le
cher Servan qui , là , me tient rigueur, je ne sais pourquoi , ni lui
non plus , ou bien il va me le dire sur l'heure , Servan n'est esclave
que huit heures par semaine au conseil d'état. Vous le voyez, amis,
vous avez tous des heures pour le plaisir, mais moi.....
— Que fais-tu donc?
— Rien, mes chers , rien , rien Et pour accomplir cette tâche,
le temps me manque toujours.
— Pauvre Montigny! s'écria le capitaine; mais tout malheureux
trouve son maître en infortune. ïu vois ce pauvre Edouard de Servan
tout abattu et muet: regarde-moi ce visage..., tu n'ignores pas la
catastrophe qui...
— Bon Dieu, que lui est-il advenu?
— Rien encore , mais l'orage menace sa tète; on veut, on veut le
ma...ri...er!
— Champrôsé, la plaisanterie est de mauvais goût.
— Trop vrai ! répondit Edouard d'une voix mourante; on se dispose
à me sacrifier. Attaqué de toutes parts, pris par la famine , je crains
d'arriver à capitulation. Mon père, indigné de mes refus, me réjouit
la vue d'un visage de marbre; chacun m'obsède et me gronde et
m'assomme; l'arrière-ban de la famille a décroché le harnois pour
me combattre; enfin , la mesure est comblée, celle de la sévérité, veux-
je dire; quant à l'autre, elle est parfaitement vide, et l'on ajourne à
la signature du contrat l'acquittement de mes dettes. Hum! je plains
mes créanciers, mais je suis innocent et je leur pardonne.
— Ce pauvre Edouard! voilà un sinistre que j'ignorais, et tu n'as
pas le droit d'en être surpris.
— Voudrais-tu me voira tes genoux? En ce cas, tu n'as qu'à faire
236 REVUE DE PARIS.
un signe et je m'y précipite. Ah! Raoul , je suis bien à plaindre, il est
vrai, mais je suis criminel. Tu vas savoir comment je t'ai immolé sur
l'autel de l'intérêt. Dès qu'il fut question de mon exécution matri-
moniale, on me soumit à la surveillance de la police domestique, et je
fus garrotté. Tu déplus sur-le-champ à mon père et, chose inouie! à
ma belle-mère qui le gouverne. On craignait que tu ne fortifiasses
ma rébellion et....
— Pardon! mais, le nom de la future? car je ne comprends
pas...
— Patience, tu le sauras ensuite. Il fut reconnu à l'unanimité....
par madame de Servan , que tu étais un grand vaurien ( mon père
disait un philosophe ) , un homme sans principes , sans religion , sans
nul agrément , et avec tout cela , un dangereux suborneur. Donc ,
on s'efforça de t'écarter, et l'on me fit entendre que ta société dia-
bolique devait infailliblement me perdre. Si je faisais la plus légère
opposition à mon futur mariage , si seulement je voulais temporiser,
on prétendait reconnaître dans mes idées l'impulsion des tiennes.
Tant qu'il verra M, de Montigny, disait-on , cette union n'aura pas
lieu, et l'affaire finira par manquer. Bref, ils sont convaincus que tu
es destiné à me conserver dans un éternel célibat. Puisse le ciel les
exaucer !
— Bien , Edouard ; je t'épargne le reste, et le devinant , je te par-
donne. Dans l'espoir d'adoucir les tiens et de gagner le gros lot en
perdant le moindre, tu as sacrifié l'ami au lieu de le défendre. Pauvre
tactique ! ils t'auront trouvé peu de courage, et le leur se sera accru
de ta faiblesse. Quant au surplus, es-tu certain de ne m'avoir pas
froissé, de ne m'avoir pas causé un tort réel en me laissant m'éloigner
de celte maison où peut-être N'importe, je te pardonne en fa-
veur de ta grande jeunesse et de tes ennuis actuels; je te pardonne ,
car, vois-tu , les gens de mon naturel ont au cœur un souverain pré-
servatif des chagrins que les amitiés procurent. Tu serais plus cou-
pable, si j'étais un autre homme; mais tu me sais peu attaché aux
objets sublunaires , tels soient-ils.
— Montigny, nous vous plaignons, la passion est usée en vous !
— Franchement, mes chers, est-il une vierge au monde que vous
achèteriez au prix d'un cheval?... Vous réfléchissez tous; bravo! je
reconnais que vous adorez le beau sexe, et qu'auprès des vôtres mon
cœur est glacé. Revenons à notre propos. J'ignore encore le bel objet
du mariage d'Edouard.
— Oh! l'enfant est jolie! seize ans, crinière d'ébène, teint de
REVUE DE PARIS. 237
marbre, encolure fine, taille souple, allure élégante , enfin, delà
race, une créature pur-sang; des mains de poupée et le pied....
— Que ne dis-tu le sabot?
— Le pied d'un enfant, mince , grassouillet, finement attaché; des
malléoles à peine bosselées.... C'est une ange!
— Et l'on voit que tu as fait de bonnes études.... en hippiatrique.
— Par malheur, la propriété d'une ange me paraît onéreuse
Ah! Raoul, je voudrais bien te céder mon bonheur, et certes, il te
vaudrait mieux qu'à moi. Tu n'es pas riche, dix mille livres à peine,
tu vis comme un sous-préfet, comme un conseiller à la cour royale, un
colonel, un général, ou un poète religieux. Tu épouserais là trente
mille francs de revenu dont je n'ai que faire, et qui te dispenseraient
de mourir de faim , désagrément qui ne peut tarder de t'arriver.
— Enfin, quelle est cette demoiselle?
— La fille d'un général de ta connaissance, la....
— La fille?...
— Oui , la belle Hermance de Parçay.
— Hein! tu dis?...
— M"'= de Parçay, petite personne réservée, froide comme glace
et assez nulle, je pense; mais, en mariage, de tels défauts sont
vertus.
Le visage de Montigny s'assombrit soudainement. Au lieu de ré-
pondre, il saisit un grand verre de je ne sais quoi , l'avala tout entier
avec gloutonnerie et en répandit plus de moitié sur son habit. Puis,
feignant de perdre l'équilibre, il coucha sur le sol une chaise en la
poussant du pied avec violence; ensuite, il se leva, traversa la salle
en fredonnant un petit air et se vint rasseoir.
— Parbleu ! s'écria-t-il avec de grands éclats de rire ( circonstance ,
chez lui , fort rare ), voilà, mon cher, qui va des mieux. Reçois nos
complimens et... nos remerciemens. Loué soit Dieu ! mes amis, voici
un homme retiré de la consommation , un officier mis à la retraite ;
nous aurons de l'avancement. Donc Edouard est confisqué; donc il
quitte le festin; nous mangerons sa part. J'ai ceci de commun avec
les moralistes, de souhaiter le mariage de tout le genre humain. Nous
arrivons à môme fin par moyens divers. Je ne sais si les morahstes
pratiquent leurs préceptes ; quant à moi, je le certifie, si le monde
doit finir par une fille, il m'est permis d'assister au dernier jour du
monde , car, à coup sûr, je n'épouserai personne.
— Patience donc, Raoul; la folie est encore à conclure.
238 REVUE DE PARIS.
— Je la considère comme accomplie. As-tu donc un caractère
propre à la résistance , une volonté mâle et invincible'?...
— Nous avons des desseins plus nobles; fortifie-les. Par respect
pour mon père, donnons raison à sa prévoyance, et deviens à ce ma-
riage un invincible obstacle. Une telle union me désolerait, car mon
cœur, tu le sais.... n'est plus à moi
— Empêcher ce beau mariage.... Et dans quel intérêt?... Que
m'importe, après tout?
— Par grâce! ne me laisse pas dans les filets des grands parens. Je
n'ose te parler de notre maison; mais reviens, du moins, chez
M'"^ de Wilmoore : elle a souvent demandé de tes nouvelles, tu lui
feras plaisir.
Raoul ne répondit pas; distrait depuis quelques secondes, il tira
sa montre, se leva brusquement, abaissa sa moustache, releva son
col , et murmura :
— Mille regrets, messieurs; je suis forcé de vous quitter à l'instant.
Et, sans attendre leurs adieux ou leurs questions, il disparut en
un clin d'œil. Ses traits s'étaient voilés d'un nuage de méditation
sérieuse.
— Où va-t-il? murmura à voix basse le banquier en projetant au-
tour de lui des regards crochus.
— En bonne fortune, je le suppose , sans rien affirmer. Il est sur
ce sujet d'une hypocrisie, d'un silence tout-à-fait injurieux pour
nous, llien ne plaît tant aux femmes, il le sait, que la discrétion , et
il a la bassesse d'employer ce procédé facile, sans merci ni vergogne,
sacrifiant la joie de ses amis aux caprices des prudes ; quelle lâcheté!
— Ces succès innombrables sont-ils donc bien avérés? On ne dé-
signe personne...
— Parce qu'il faudrait nommer tout le monde; mais les manières
d'être avec lui de toutes ces dames ne laissent aucun doute à cet
égard.
— Surprenant! je ne lui vois rien, moi, d'irrésistible.
— Ni moi. Un garçon qui ne s'enivre jamais, qui ne fume pas, en
un mot, qui, dans ses habitudes, n'a rien déjeune, rien d'aimable.
— 11 est sec, il est cassant; d'esprit, très peu. Qui pourrait redire
un de ses bons mots? Il n'a rien de brillant, et pas même ses bottes
où le vernis fait souvent défaut; son mobilier a quatre ans, sa for-
tune est bornée... Je ne trouve là rien pour séduire une femme.
— Peu de goût, nul sentiment fashionable. Devenez donc éprise
d'un original qui déteste le bois de Boulogne (fantaisie d'un mauvais
REVUE DE PARIS. 239
ton), qui s'ennuie au ballet comme à l'opéra , vit seul presque tou-
jours, et porte matin et soir le môme habit.
— Ah, les femmes ont des lubies singulièrement bourgeoises!
Montigny est commun comme un artiste. Il fréquente une compa-
gnie affreuse. On l'a vu en plein jour avec des poètes, des peintres,
de petits violons, que sais-je? Enfin , nous ne sommes pas rigoristes,
mais on doit quelques égards à l'opinion. Pour moi, je choisis mon
monde , et ne me montre dans les rues qu'avec des gens comme
il faut.
— Peut-être l'a-t-on calomnié?
— Non. L'autre jour, deux maquignons anglais très distingués, avec
qui je promenais mes chevaux, avant d'aller chez Staub, ces deux
maquignons anglais, mes amis, et Johnson qui nous accompagnait
m'ont assuré l'avoir vu sous le bras d'un journaliste.
— Voilà une chose odieuse!
— En vérité, je ne reviens pas de l'aveuglement du sexe à l'en-
droit du Montigny ! Une conversation pitoyable, un cerveau vide.
Pauvre chasseur ; il ne distinguerait pas les marques d'un chevreuil
de celles d'un lévrier, et je le défierais de courir un renard. Des
manies de hobereau; on prétend qu'il lit des livres, et en revanche
il est incapable d'apprécier la croupe, le poitrail et les jambes d'un
cheval. En bonne conscience , que peut faire une femme d'un pareil
huron ?
— Un capital très médiocre , murmura le banquier avec dédain.
— Et pas d'état, aucune position dans le monde, ajouta bravement
l'auditeur au conseil.
— Tant de misères ne l'empêchent pas d'être dédaigneux et de se
croire supérieur à nous.
— C'est une prétention horrible , incroyable , et cela crie ven-
geance !
— Par malheur, elle est très difficile à obtenir; on ne lui connaît
aucune intrigue, sans quoi on l'attaquerait par ses amours , et chaque
coup porterait en plein dans son amour-propre.
— By good! c'est se donner beaucoup de peine pour un insigni-
fiant damoiseau; car, à vrai dire, je ne le crois point un Faublas; il
manque de style de point en point , et son éducation est à faire ; ce
garçon ne sait pas même un mot d'anglais.
— Mille pardons, Jules, interrompit Edouard de Servan, la vérité
avant tout. Vous savez plus d'un mot d'anglais, vous : horse, roastbeef,
fashionable, porter, jockey'&-club, stccple-chase, pastry-cooh et god-
240 REVUE DE PARIS.
dam sont des mots à vous connus; mais là se borne votre érudition.
Je puis certifier que Raoul parle anglais comme Sheridan et Goldsmith.
— En vérité? J'en suis ravi et vous sais gré de me le dire : du
reste, je ne signalais là qu'une légère imperfection sans préju-
dice de...
— Comment donc ? Mais Raoul est un charmant enfant que j'aime
de cœur, et dans tout ce que j'ai dit, je n'ai pas prétendu lui faire le
moindre tort dans l'opinion d'autrui.
— Et moi , s'écria l'aide-de-camp, je ne souffrirais pas qu'il fût
dénigré en ma présence, et la sévérité d'une affection loyale m'a
seule arraché sur lui des vérités qui m'affligent.
— Sans doute; et moi, s'écria le banquier, je lui ai déjà dit en
confidence tout ce qu'on vient de répéter. Mais je l'aime autant que
vous et l'estime fort.
Quand ce concert de louanges eut un peu diminué , le chef de divi-
sion ajouta :
— C'est un homme franc , ouvert et au-dessus de la crainte. A-t-il
caché sa pensée à Edouard, l'a-t-il en rien ménagé, a-t-il atténué
ses torts? Heureux Servan, vous avez là un ami bien précieux , et sa
rigueur fait l'éloge de votre bon caractère.
— Ah ! c'est une justice à rendre à Edouard , il est patient! s'écriè-
rent-ils tous à la fois.
Grâce à cette modulation ingénieuse, il redevint aisé de reprendre
le premier thème sur Montigny. Après de longues médisances où
Edouard prit dès-lors une meilleure part , le banquier-dandy annonça
qu'il avait une idée, et par cette déclaration il concentra l'attention
de ses compagnons stupéfaits.
— Il est clair, dit-il gravement, que la vie de Montigny est sombre
comme la nuit. Sa défiance, sa discrétion nous font injure; son air
conquérant, avantageux et méprisant, mérite d'être combattu. Pru-
dent comme un lièvre, il ne donne sur lui nulle prise : on ne connaîtra
jamais , on n'a jamais connu un seul des objets de son attention ,
n'est-il pas vrai?
— Si fait, interrompit l'officier, on a prétendu qu'une amie d'en-
fance par lui oubliée durant dix années, retrouvée ensuite aussi
belle que riche, et sortant du Sacré-Cœur, l'avait visiblement occupé;
en un mot (et ceci doit être indifférent à Edouard, puisqu'il s'obstine
à repousser tout projet de mariage avec elle ) , que M"" Hermance
de Parçay...
—Absurde, absurde! interrompit Servan avec une certaine viva-
REVUE DE PARIS. 2il
cité; les raisons les plus solides m'autorisent à vous certiûer le con-
traire.
— A la bonne heure, répartit M. Lafare, je poursuis mon propos :
il n'est pas d'autre moyen de pénétrer dans les secrets de Raoul , que
d'y entrer avant lui ; je m'explique. Il faut diriger son attention sur
une femme de qui nous serons à peu près sûrs, lui monter la tôte,
l'égarer tout-à-fait, et terminer la comédie par une légère mystifi-
cation. Grâce à ce procédé, il sera rendu plus humble, nous nous
serons divertis, et, l'affaire étant connue, son crédit sera fortement
ébranlé, et nous y gagnerons beaucoup.
Ce dessein eut l'approbation de tous , hormis de Servan , qui leur
dit : Sur ma foi, vous jouez gros jeu. Raoul entend mal la raillerie,
il se fâchera, et... c'est un rude adversaire à certains jeux de mains.
— Nous ne craignons personne , répliqua Champrôsé , et j'accepte
la responsabilité des suites de tout ceci.
— Reste à choisir la syrène qui le trompera, et ce ne peut être
qu'une personne sur qui l'un de nous exerce un grand empire. Je ne
vois guère, ajouta-t-il en ralentissant la parole, que la comtesse de
Wilmoore.
— Mauvais! mauvais! s'écria Edouard de Servan; mauvais! oh,
ce choix est détestable.
— Allons donc, Edouard! vous défendez toujours le parti de
Raoul, qui vous rudoie, qui vous traite comme un écolier; vous êtes
dupe de votre bonhomie. Ce choix est parfait, et vous ne pouvez
vous y opposer, à moins que vous ne redoutiez le triomphe de Mon-
tigny sur la fidélité de la belle comtesse. Quant aux effets de la co-
lère de Raoul, vous n'êtes pas, je pense, assez timide pour....
— Assez! Je ferai ce qui vous plaira.
— Surtout ayez garde de prévenir M"" de Wilmoore de nos des-
seins, elle s'y refuserait, sans nul doute. Il faut l'y engager peu à peu
sans qu'elle les soupçonne, disposer sourdement les choses et les lui
présenter quand il n'y aura plus à reculer. Edouard , vous avez de
l'esprit, du tact surtout, un tact prodigieux! et enfin vous pouvez
diriger les batteries dans une place dont vous êtes maître.
— Ah, quelle malicieuse pensée! répondit Edouard avec discré-
tion et ravi de voir le public informé de son bonheur; j'ignore,
Lafare, ce que signifie cette parole, mais, n'importe, reposez-vous
sur ma bonne volonté, j'agirai de mon mieux. Au revoir, messieurs,
à bientôt!
— Quelle grue que cet Edouard , s'écria-t-on dès qu'il eut tourné
TOME VI. JUIN. 17
242 REVUE DE PARIS.
les talons. Conçoit-on que M™' de AYilmoore se soit affublée de cela?
L'entretien en resta là , brisé par l'arrivée d'un nouveau venu.
— Bonsoir, Beaufort, lui dit-on , commentse porte Léda? la ferez-
Yous courir jeudi?
— Elle a eu un peu de colique, j'ai été très inquiet.
— On disait qu'Anna Bolena est en mue et qu'elle était souffrante,
est-il vrai ?
— Non, Dieu merci, cette chère bête se porte à merveille.
— Madame de Beaufort est en bonne santé?
— Mais..,, je le pense; après cela, tu sais, les femmes....
— Et quelle nouvelle?
— Nulle , sauf la prochaine soirée de M"'*" de Wilmoore ; vous y
serez, je pense. Je viens de rencontrer Montigny avec le frère de la
comtesse, lequel lui a fait promettre d'y assister.
— Bravo! Baoul sera forcé de lui rendre visite avant le jour de ré-
ception, observa Champrôsé; on dirait que Jupiter combat pour
nous!
Ces mots échangés, nos lions désertèrent le Jockey's-Club , et s'en
furent, le long du boule vart, jusque sur le pas de la boutique de
Tortoni pour y parler d'argent, se dandinant des épaules le long du
chemin, fumant comme des tuyaux de poêle, regardant les femmes
sous le nez, ferraillant l'atmosphère avec leurs cannes, crachant en
l'air, parlant fort, se livrant, en un mot, à cette foule agréable de
gentillesses cavalières qui sont la marque infaillible d'une bonne
race et d'une parfaite éducation.
II.
Bien n'est plus rare, en ce monde si admirablement nivelé depuis
cinquante ans , qu'une femme que l'on puisse dévotement adorer et
aux pieds de laquelle , comme à ceux d'une déesse antique , on puisse
humblement fléchir les genoux. Les grandes dames d'autrefois, ces
divinités placées sur un piédestal qu'on n'osait escalader, sont une
race éteinte; il n'est plus d'encensoirs où le platonisme fasse fumer
l'encens sur une flamme épurée, et ces boudoirs qui furent jadis des
temples , sont détruits.
Dans notre société bourgeoise et sans hiérarchie, les fronts
d'anges sont découronnés de leurs nimbes, la vie privée est sans
voile, et les femmes n'ont gardé que l'empire des sens. On ne prise
que la simplicité , le sans-façon , la familiarité , le comfort et l'argent
REVUE DE PARIS. 243
qui le procure. Tout est réduit à raison : les dieux sont partis et les
femmes avec eux. Il n'existe donc plus ni salons, ni grandes dames,
ni belles manières, ni haute société, dans le sens suranné de ces mots.
Par suite de ces désordres dont ne sauraient trop gémir les roman-
ciers, il nous est impossible de comparer M""^ de Wilmoore à une
véritable comtesse du temps jadis, et pourtant elle était d'une ori-
gine à ne le céder à personne. Issue de l'antique maison de Lor-
raine, elle avait donné la main, en 1829, à l'un de ces descendans
des cavaliers anglais qui, sous Louis XIV, ont accompagné en France
le roi Jacques et sont demeurés nos compatriotes.
Douée d'une sagacité profonde , la comtesse Marie-Caroline de
Wilmoore avait apprécié de bonne heure l'esprit du siècle, et loin
de prétendre à rappeler aux autres et à elle-même des grandeurs
évanouies, elle avait cherché des grâces compatibles avec le goût
de son temps; résignée sans humeur aux difficultés de son rôle,
elle s'était résolue à régner dans ses petits états aussi bravement que
possible , par les seules armes qu'elle pût encore invoquer, par ses
charmes. Donc elle prenait un soin merveilleux de sa beauté , habile
à la mettre en valeur, à l'accroître môme par une foule de combinai-
sons savantes, bien qu'elles semblassent les plus naturelles du
monde.
D'abord, elle avait la sagesse de se conserver dans l'inutilité abso-
lue, quant aux soins du ménage, ayant judicieusement remarqué
que dans la nature les objets les plus agréables à la vue n'avaient pas
d'autre fonction que celle de plaire , et que les roses et les œillets,
plantes assez peu utiles , charmaient les yeux et l'odorat bien plus
que la pomme de terre , l'artichaut ou la bourrache , végétaux très
estimables. De plus , elle s'était aperçue que tout labeur, quel que
facile qu'il soit , enlaidit les formes , et elle s'abstenait même des
petits ouvrages féminins, avec un stoïcisme digne de Caton. Aussi
jamais ne la vit-on peindre des fleurs ou broder, travail qui rougit
les yeux et condamne les lèvres à une moue perpétuelle causée par
l'excès de la préoccupation. Elle avait de bonne heure abandonné le
piano qui grossit les mains , gâte les ongles et met en relief les mus-
cles de l'avant-bras. Par des motifs analogues elle avait renoncé à
chanter, bien qu'elle eut une voix superbe; mais cet exercice est
l'occasion d'une foule de grimaces , il tiraille les muscles du col ,
montre au public l'intérieur de la bouche jusqu'aux amigdales, et la
musique d'aujourd'hui est si hérissée de croches et de fioritures
chromatiques, qu'une femme qui, dans un salon , se livre aux con-
17.
244. REVUE DE PARIS.
vulsions de la mélodie , serait facilement prise par un sourd pour
une infortunée qui se gargarise avec de l'huile bouillante.
M""' de AVilmoore avait rejeté loin d'elle ces aimables horreurs.
Blonde , avec des yeux bleus , d'une taille élancée et point trop
mince, elle conservait sans efforts une tenue noble et facile; sa
beauté avait un si adoiable caractère de placidité qu'il semblait que
le souffle du vent, n'osant s'abattre sur elle, expirait à ses pieds. Le
rire éclatant qui sillonne les joues de trois arcs de cercle, qui évase
les narines et rapetisse les yeux , lui était inconnu ; la surprise ne
barrait pas son front de rides horizontales , parce que cette sensation
ne la forçait pas d'écarquiller les prunelles. En général, elle n'était
point tournée aux émotions vives qui contractent le visage; sa belle
tête , admirablement attachée au buste par un col digne de la Vénus
de Milo, se balançait avec la majestueuse lenteur de celle du cygne,
et jamais, par un indiscret mouvement, la belle Caroline ne forçait
ses clavicules à soulever le blanc manteau de satin sous lequel elles
étaient assoupies. Sa carnation était si neigeuse et à la fois si cha-
toyante, que l'on eût pensé faire évanouir d'un souffle cette forme
légère , et pourtant ce beau corps avait la fermeté du marbre de
Paros dont il avait la couleur.
M"" de AVilmoore poussait parfois l'esprit jusqu'à s'interdire cer-
taines saillies spirituelles qui éclatent et pétillent , de peur de trou-
bler l'harmonie enivrante dont efle était baignée. Calme et sereine,
simple avec dignité , d'une beauté fine et profonde , cette femme ,
remplie de grâces, semblable aux antiques déesses, eût été trop
accomplie pour qu'on osât la désirer, sans une circonstance qui con-
traignait ses admirateurs de se souvenir qu'elle était une simple mor-
telle. La comtesse avait une petite fille de cinq ans qui lui ressem-
blait d'une manière surprenante. Comme cette enfant reproduisait
déjà les allures, le caractère de M™'' de AVilmoore, on entourait
promptement cette dernière d'une affection tendre et sérieuse; car
en la revoyant dans sa fille , on pensait avoir aimé la mère dès son
enfance , et une illusion du cœur ajoutait les souvenirs du passé à
l'émotion présente.
Quant à ses religions , la comtesse était pieuse comme la plupart
des merveilles de beauté : elle adorait son miroir avec une louable
dévotion. Qu'y faire? Objet elle-même d'un culte assidu, cette divi-
nité croyait en elle; ses principes, en fait de morale, sa conduite, il
faut l'avouer Procédons dans un ordre logique. M. le comte de
Wilmoorc n'engageait pas aux mêmes devoirs qu'un autre mari ; ce
REVUE DE PARIS. 245
n'était pas un homme. Pourquoi, dira-t-on, l'avait-elle pris? Mais
une fille ne prend pas, elle se laisse donner, et si le sort la jette à un
butor, elle n'en peut mais. Vieux, sot, grossier, lourd, honteuse-
ment laid, ridicule et désagréable, M. de AVilmoore ne s'occupait
pas de sa moitié, et l'abandonnait pour courir de basses fortunes
assez coûteuses. Son ton se ressentait de ces fréquentations , et l'air
hautain et vulgaire, plat et prétentieux de ce rejeton dégénéré,
excitait la risée. Dieu sait pourtant qu'il n'avait su rien de sa vie,
sauf boire et manger. Dépourvu de tact , il faisait rougir sa femme
par des propos d'une maladresse incroyable. C'est ainsi que , d'une
voix bruyante, il s'écriait devant vingt personnes, en parlant du bal
delà veille : — Oh! nous nous sommes amusés, amusés '....Caroline a
sauté toute la nuit comme Auriol , et ce diable de Servan avec elle;
ils ont dansé quatre fois ensemble. Nous voilà compromis, j'en suis
furieux , et ma foi , comme dit Arnal , je ne sais plus trop ce que je
suis... (Et là-dessus, éclats d'un gros rire se prolongeant au milieu
de la foule embarrassée. )
A une telle femme un amant d'une valeur aussi pauvre qu'Edouard
de Servan , de qui la médiocrité nous est connue, c'est là une bizar-
rerie inexplicable. Edouard, à vrai dire, était un garçon superbe,
mais d'une sottise!... Enfin, ces sortes d'inconvenances sont le pri-
vilège des femmes distinguées, qui seules peuvent se les permettre;
et même, la chose est telle que c'est presque une marque de l'esprit
transcendant de cette dame que le choix d'un homme aussi stupide.
Comme la comtesse de Wilmoore n'avait pas les passions très ar-
dentes et chérissait le repos, sa liaison avec Edouard de Servan ne
lui semblait pas trop ennuyeuse. Elle trouvait en lui l'intimité d'une
personne en rapport d'âge avec elle-même, d'une personne avec qui
elle pouvait en user sans gène comme sans fatigue, grâce à une in-
contestable supériorité d'esprit. Servan avait en outre une fort belle
mine, il ornait un quadrille, valsait sans fléchir les jambes, sans se-
couer les épaules, et sans donner des secousses avec le bras droit.
De plus les femmes le considéraient fort, lui faisaient force coquet-
teries, et l'amour-proprc flatté, quand il s'ajoute à un caprice, le
fortifie beaucoup. 11 est à remarquer néanmoins que cette aventure
n'avait pas détourné un seul jour la comtesse de son goût pour les
bruyans plaisirs. L'intimité d'Edouard avec elle n'était pas ignorée ,
et, dans tous les cas, la discrétion de l'amant avait pris soin de ne
laisser aucun doute à cet égard. Montigny était le seul, ou à peu
près, qui l'ignorât; il avait, comme on jl'a vu, cessé depuis long-
246 REVUE DE PARIS.
temps ses relations avec Servan ; d'ailleurs son naturel était peu en-
clin à s'entremettre des chroniques scandaleuses et en général des
affaires d'autrui. Les gens discrets sont rarement curieux , les cu-
rieux manquent toujours de discrétion , et le confident qu'en général
on doit choisir est celui qui se refuse à accepter ce rôle.
La première visite que rendit Raoul à M'"^ de Wilmoore, après l'en-
tretien du.Tockey's-C!ub, la surprit et la charma comme un incident
imprévu. Elle lui montra cette humeur courtoise et engageante que
prodiguent les maîtresses de maisons aux infidèles qui les ont délais-
sées. Sa gentillesse plut à Montigny. Un rayon de soleil perçait, ce
jour-là, l'azur des rideaux et riait dans le boudoir de la belle Caro-
line; on fut très gai. Nos deux causeurs, ravis de s'être mutuellement
désennuyés, en conçurent l'un pour l'autre une reconnaissance véri-
table et, sans nul projet scélérat, Raoul trouva moyen de revenir
bientôt. A sa vue , nouvelle joie de la comtesse; mais voici bien une
autre affaire. Par une de ces transitions soudaines, familières aux
gens nerveux , notre héros , ce jour-là , se trouvait dominé par des lu-
bies sombres jusqu'à la mélancolie; son visage était grave , son air
froid et dédaigneux , sa parole à la fois émue et railleuse avec amer-
tume. Ce rôle, au surplus, convenait à merveille à son physique. La
comtesse fut étonnée; c'est déjà beaucoup. Sa curiosité fut irritée;
elle étudia Raoul avec intérêt, etc'é'aitlà un pas immense. Puis elle
le trouva malheureux , et eut l'obligeance d'accorder à sa sensibilité
les honneurs de cette tristesse. Ceci est un progrès énorme. Raoul,
par les inégalités de son caractère, indépendantes de sa volonté, par
la sauvagerie de ses manières, par sa facilité à provoquer dans le
tête-à-tête le ton de l'intimité, qu'il n'avait jamais en public, enfin,
par l'attrait d'une foule de contrastes bizarres, avait le privilège de
rendre, en peu de temps, les gens occupés de sa personne. 11 abon-
dait en atomes crochus. Son imagination était si mobile et si vive
que, se mettant en une minute au courant des idées des gens, il les
partageait, les développait comme siennes, y croyait pour l'instant,
devinait celles qui s'y rattachaient, les exprimait avec onction, et
heureuse de se voir si bien enlendiie, de rencontrer une ame sœur
de la sienne, une femme se disait volontiers, après l'avoir écouté :
— J'étais faite pour vivre avec lui.
Ces séductions naturelles furent développées dans cette circon-
stance; on devint ami , regrettant de ne pas s'être mutuellement de-
viné plus tôt, et sans arrière-pensées d'amour, on fut néainnoins
quelque chose l'un pour l'autre, tant l'esprit, le cœur et l'imagination
REVUE DE PARIS. 247
trottent libres et rapides dans le corps des gens absolument désœu-
vrés, et rapprochés par la commune occupation de ne rien faire. Tout
aurait pu en demeurer là, si Edouard pressé par ses amis, ne fût
venu poursuivre ses projets de mystification , et s'il n'eût jeté dans
la balance le poids de sa malice.
Un jour que la comtesse se sentait disposée à recevoir Raoul , elle
entendit sonner à la porte , et ce coup de sonnette la rendit assez
joyeuse. Jetant un coup d'œil rapide sur une glace, elle vérifia sa toi-
lette et at'endit en souriant qu'on annonçât. C'était Edouard, et sa
vue la rendit sérieuse à l'instant. Cette visite lui plaisait fort d'ordi-
naire, mais elle fut forcée de reconnaître qu'elle ne la préférait pas à
toute autre. Cette légère déception irrita un peu la comtesse, qui
n'avait pas l'habitude des contrariétés. — Je ne vous attendais pas,
murmura-t-elie.
— Tant mieux, rien n'est plus agréable que les surprises. Avez-
vous vu beaucoup de monde hier?
— Personne, sauf M. de Montigny.
— En vérité? Quel sournois! Je le quitte à l'instant, et il ne m'en
a rien dit. Imaginez-vous, ma chère belle, que Raoul est le plus
ténébreux des mortels; on ne sait rien de ses actions, et, par système
apparemment, il tient cachés ses moindres faits et gestes.
— Bon moyen d'éviter les interprétations perfides.
— Et même d'y donner lieu. On vient voir une jolie femme, on en
fait un mystère , et ceux qui l'ont pénétré cherchent le motif d'un
pareil secret. C'est un genre d'indiscrétion raffinée.
— Je préfère cette manière à... à l'autre.
— Du reste, Montigny est un original, toute sa vie est énigma-
tique; il n'a pas su se créer des amis et il se donne à notre égard des
airs de supériorité....
— Très impertinens, je n'en doute pas.
( Les femmes en général , ont en estime ceux qui se maintiennent
avec retenue et fierté isolés des autres hommes.)
— Vous n'en conviendrez pas , mais si je gageais cent louis qu'il
vous fait la cour, ce serait profit assuré ; il courtise le genre féminin
tout entier.
— Il a bien raison de faire mystère de ses plus innocentes démar-
ches. Voyez que d'inductions vous tirez de trois simples visites...
— Hum , les vrais conquérans rêvent toujours des conquêtes : de
leur part on a le droit de s'attendre à tout.
2i8 REVUE DE PARIS.
— M. de Montigny a donc l'honneur d'avoir compromis bien du
monde?
— D'avoir séduit, voilà tout; mais il ne compromet point: on ne
cite pas un seul nom et on le juge... à vue de nez. Il fait l'amour en
coupe-jarret, dans les ténèbres.
— Vous en faites un magnifique éloge.
— Don Juan près de lui n'est qu'un écolier. Les femmes en raf-
follent, elles ne parlent que de lui, ce qui finit par être monotone;
enfin, s'il n'en affiche aucune, c'est qu'elles se compromettent toutes
avec lui et forment une compagnie d'assurances mutuelles, où la
masse répare les pertes des individus. Pour moi , si j'étais femme , je
n'aimerais point la fleur des pois, mon cœur ne se mettrait pas à la
file des moutons de Panurge , et il me répugnerait d'encenser de la
sorte un homme à la mode, honoré du suffrage universel.
— Vous, Raoul? Laissez donc. Si je m'avisais de porter une robe
bouton d'or, avec un schall rouge, ou d'être seulement mise au goût
d'hier, votre passion n'y résisterait pas.
— Qu'en sais-je? vous proposez des épreuves impossibles. Si je
vous priais de vous affubler de la sorte, votre amour me ferait-il ce
grand sacrifice?
— Oui , mais je vous défie de me le demander. Ah î l'amour-propre,
messieurs, est tout dans vos affections , et c'est pourquoi elles durent
peu et se font vite.
— Je vous jure, Caroline, que jusqu'ici vous êtes ma seule gloire.
L'entrée de mon cœur n'est point large, les sentimens y entrent avec
peine et n'en peuvent ressortir sans qu'il soit brisé.
— Cette description de votre cœur ressemble, à s'y méprendre, à
celle d'une tirelire.
— Pourquoi plaisanter sur un sujet aussi sérieux?
— Pourquoi parler en phrases de romans? Laissons le pathos aux
hommes de finances et la sensiblerie aux gens de loi.
— Savez-vous, Caroline, que vous êtes charmante, aujourd'hui?
— Aujourd'hui est aimable. Cependant, monsieur, je suis fatiguée,
j'ai passé une nuit affreuse et la migraine m'accable.
Mais Edouard n'en tint pas compte. Quelques désirs se traînaient
mollement dans sa pensée, et comme il était au bout de son esprit,
comme la conversation mal engagée ne facilitait pas l'exécution de
ses desseins à l'égard de Montigny, comme il ne savait à quoi occuper
son désœuvrement, Edouard devint caressant et gracieux. Noncha-
REVUE DE PARIS. 2i9
lamment accueilli , il crut de la galanterie d'insister et de pousser la
gentillesse jusqu'aux exigences. La comtesse se délivra enfln de sa
bourgeoise ardeur, et quand Edouard l'eut quittée, elle demeura
appesantie par une somnolence désagréable. Vulgaire dans ses façons,
dans ses discours, Edouard s'était comporté comme un sot, et la
comtesse pensa qu'il mériterait d'être traité comme tel.
Durant cette entrevue, de Servan avait compromis sa position par
des maladresses signalées. La flerté, les airs de supériorité qu'il avait
reconnus en Montigny à l'égard des autres jeunes gens, l'avaient posé
hors de ligne d'une façon noble et respectable. Par un sentiment na-
turel d'amour-propre , M™^ de Wilmoore s'était reproché d'avoir un
amant qu'un autre homme regardât au-dessous de lui. La discrétion
profonde de Raoul avait paru le signe d'une très bonne éducation,
son naturel peu communicatif, la marque d'une pensée haute et
puissante qui craint de se répandre devant des sots. Elle songea que
Montigny dédaignait un monde inintelligent, et la crainte d'être par
lui confondue dans ce mépris général lui fit souhaiter d'apprécier ce
Jeune homme à sa valeur. Un tel souhait, une semblable crainte en
disent plus qu'ils ne croient en dire. Il entrait dans ces méditations
une curiosité très vive , et c'est là le plus vigoureux auxiliaire de
l'amour. Puis, avec ses diatribes sur les succès prodigieux, sur les
bonnes fortunes sans nombre de son ami, Edouard l'avait, à son insu,
très bien servi. Ce genre de médisance n'agit guère autrement. La
comtesse se reprocha presque d'avoir jusque-là fermé les yeux à cette
vive lumière, à ce mérite si bien apprécié. On se laisse volontiers
glisser à l'amour d'un homme dont le mérite éclate célébré partout;
car ce mérite même semble une excuse , l'admiration générale vous
encourage, et comme l'orgueil a grande part dans tous nos sen-
timens, on a d'avance la certitude que le choix sera applaudi et la
faute atténuée, puisque de notoriété publique le séducteur est irré-
sistible. Confisquer un héros disputé par les plus belles n'est pas une
gloire médiocre; cette idée flatte les grandes âmes par l'appât du
difficile et caresse les inclinations féminines en leur laissant entrevoir
les jalouses qu'elles vont créer, les pleurs qu'elles feront répandre.
Avait-elle fait ces réflexions, la belle comtesse? >«on sans doute;
elle ne songeait pas à mal. Si l'on voyait l'amour d'aussi loin , on
éviterait sa flèche. Mais on a le sentiment des choses avant de les
penser, et sans calcul ni projet, Carohne avait pour Montigny une
haute estime.
Par suite de ces raisonnemens, quand Edouard, qu'elle aimait de
250 REVUE DE PARIS,
caprice, avait céiébré la fidélité de son cœur et la fraîcheur de son
ame au début de la galanterie, la comtesse n'avait pu s'empêcher de
se dire : « Je suis peut-être la seule qui l'aie remarqué... »
Elle douta de son bon goût. Une passion profonde aurait des ima-
gjjiations tout opposées et eût pris cet aveu par le côté pastoral;
mais le monde est la bergerie des loups ; gare à qui s'avise d'y bêler,
^[nie (jg Wilmoore ignorait encore les passions. Elle avait accepté
l'hommage d'Edouard pour ne pas se singulariser, et parce qu'il était
d'une tournure agréable et beau danseur. Les gens bien élevés savent
s'ennuyer à merveille, et l'habitude le lui fit trouver passable. Quant
au surplus, peu sensuelle, ne sachant que par ouï-dire l'amour et
ses plaisirs , n'osant les nier à l'étourdie et désireuse de savoir à quoi
s'en tenir, elle avait assez de conscience pour se livrer à quelques
études dont l'unique résultat consistait à la rendre triste et pensive.
Considérant tous les hommes comme égaux entre eux pour les
qualités du cœur, elle n'avait point jusqu'ici cherché des comparai-
sons entre l'amour d'Edouard et une passion idéale; résignée à cette
réalité prosaïque , elle tirait de son bonheur cette conviction , que
l'existence humaine est fade , et depuis quelques jours seulement elle
soupçonnait des émotions plus vives et plus relevées. Edouard n'était
plus même une idole d'argile, c'était la dernière poupée de cette
jeune femme, le dernier jouet de son enfance intellectuelle, et
bientôt elle le devait briser. Un tel mouvement, sans doute, était
préparé de longue date , mais Raoul avait été l'occasion, la cause dé-
terminante de cette réaction, sans soupçonner son influence que
ressentait déjà M""" de Wilmoore avant même de l'aimer, avant même
de penser beaucoup à lui. C'est ainsi qu'avant de se manifester, l'a-
mour s'élabore d'une façon souterraine, semblable à une graine qui se
goiille , jette ses racines et travaille long-temps au fond du sol avant
que d'en percer la surface et de verdir au soleil.
Ce lien ne pouvait, du reste, être délié sans efforts. Malgré le
prosaïsme des apparences , Edouard était fortement dominé par la
passion qu'il exprimait si mal ; il n'avait pas le courage de se séparer
d'elle, et c'est à cause de M"'° de Wilmoore qu'il repoussait le mariage
projeté par sa famille avec M"" de Parçay. Mais comme ses parens le
savaient faible, soumis, et d'ailleurs, ignoraient cette liaison, ils
jivaient, sans trop se soucier de son opposition, conclu l'affiiire, ou
à peu près, et le bruit s'en était déjà répandu. Par suite d'une déli-
( atessc facile à concevoir, Caroline n'avait jamais hasardé devant
son amant une seule parole sur ce projet; elle avait même éloigné
REVUE DE PARIS. 251
toute allusion à cette matière, et Servan, devinant sa volonté,
s'était abstenu d'y contrevenir. Ce silence lui était favorable. Comme
tous les gens faibles, il doutait de lui-même au milieu de ses plus
énergiques résolutions, et de peur de ne les pas tenir, il préférait
de ne s'y point engager.
La fortune , depuis quelques jours, "s'obstinait à sa poursuite et ne
négligeait aucune occasion de lui nuire. La duchesse de P... qui,
malgré son tabouret, était la plus sotte, la plus inconsidérée des
parvenues, faisait les honneurs d'un salon très ennuyeux. Comme le
duc possédait une grande influence et que sa présence en un lieu y
attirait la foule , M""" de Wilmoore désirait avoir ce couple à la fête
splendide qu'elle donnait chaque été. Elle avait choisi cette saison
pour tirer un glorieux parti de la disposition intérieure de son hôtel,
propre à rehausser la magnificence d'un bal au mois de juin et de lui
prêter un aspect féerique. Dans le but de conquérir ce duc et sa
femme , la comtesse alla passer la soirée chez eux. A l'heure de son
arrivée , la réunion était assez nombreuse pour qu'il se fût établi di-
vers foyers de conversation. La plupart des fauteuils étaient occupés,
on ne pouvait choisir sa place, et la comtesse fut placée, par la dame
du logis, avec une adresse louable, juste à côté de M"'^ de Parçay, la
fiancée de son amant. Bien qu'elle fût peu attachée à Edouard, la
comtesse de Wilmoore, ne s'empressant guère de desserrer les lèvres,
eut tout le loisir d'examiner Raoul , d'admirer sa belle tenue et sa
bonne mine au milieu d'un cercle d'hommes laids et négligés à faire
peur, comme il s'en rencontre en majorité dans tous les salons.
M""" Hermance, au surplus , sans s'apercevoir de la préoccupation de
sa voisine , tenait les yeux dirigés vers le même endroit que la com-
tesse, puis, de temps à autre, jetait un sourire à son père qui l'avait
amenée (le général de Parçay était veuf et adorait cette fille unique
à qui il obéissait en tout depuis sa sortie du Sacré-Cœur) , et enfin,
les prunelles douces et profondes comme du velours noir de cette
belle enfant se voilaient pudiquement de longs cils qui projetaient une
pénombre sur des joues roses et duveteuses comme des pèches en ma-
turité. Sa carnation avait plus d'éclat, plus de richesse de ton que de
blancheur, cependant la peau était d'une finesse merveilleuse , ten-
due par un embonpoint suffisant, uni à des formes fort délicates. La
lèvre supérieure, galamment retroussée, était assombrie par un duvet
très fin, très soyeux, mais d'un pur ébène; les dents étaient courtes
et séparées Tune de l'autre, l'oreille petite, le col très mince, les
hanches généreusement arrondies, le pied grassouillet et la main
252 REVUE DE PARIS.
aussi , avec des doigts en fuseaux et des fossettes sur les dernières
phalanges, comme en ont certains portraits d'Andalouses peints par
Murillo, et comme on en voit aussi aux blondes Vénitiennes du Ti-
tien. En somme , Hermance de Parçay était une créature délicieuse,
d'une beauté rare, splendide, acre et mordante, et dont l'aspect
causait des frissons involontaires. A voir ces deux femmes également
célestes et si différentes , on demeurait surpris de la puissance de
Dieu , capable de créer deux merveilles aussi parfaites , et les jeunes
gens dirigeaient sur elles des regards pleins d'une indiscrète curio-
sité. Cette manière d'hommage répugnait aux habitudes de Montigny;
il vint saluer la comtesse de Wilmoore d'un air grave, modeste, point
familier, comme s'il l'eût à peine connue, et cette réserve plut à la
comtesse , qui ne put s'empêcher de comparer ces manières respec-
tueuses au genre intime et presque marital de M. de Servan. Soit que
Raoul eût ou non salué déjà M"'' Hermance, il ne lui parla point.
Une chaise vacante était à la droite de M""= de Wilmoore , elle y jeta
un coup d'œil furtif, et Raoul qui l'avait bien entendue, s'y assit tout
en causant, sans paraître l'avoir comprise, en homme bien élevé qu'il
était. Rien ne fut perdu pour la belle Caroline, elle lui sut gré de
tout. Raoul discourait avec elle, élevant assez la voix pour être en-
tendu d'Hermance qui tournait la tète d'un autre côté, comme sé-
rieusement occupée d'autre affaire.
La duchesse de P..., lasse de voltiger çà et là , se vint placer de-
bout devant eux un instant, et sa toilette leur fit pressentir les sottes
choses qu'elle allait dire sans doute. Le turban rouge et jonquille dont
son visage cuivré était encadré, ainsi que sa robe de velours gros vert,
constituaient une harmonie étrange; son origine, son jugement, son
esprit, l'histoire entière de sa vie de parvenue, étaient là ; cette dame
était, comme le portrait de la reine Pédauque, vêtue de son écusson.
Après quelques complimens admirables, cette folle, accoutumée à
déraisonner, se mit tout haut à féliciter Hermance sur son prochain
mariage, non officiel encore et qui n'était qu'un bruit vague. Un tel
sujet parut embarrasser cette jeune personne; elle balbutia deux ou
trois mots, et Raoul se mordit un peu les lèvres jusqu'au sang. La
comtesse s'empressa de prendre, sur un plateau, un quartier d'orange
glacée , ce qui est une occupation d'importance et donne lieu d'em-
ployer son mouchoir, d'ôter, de remettre ses gants, et de se livrer,
pour le salut d'une toilette, à toutes les précautions nécessitées par
un bonbon dangereux.
Mais, quand elle avait trouvé un texte fécond et convenable, la du-
REVUE DE PARIS. OSÎ
chesse n'avait garde de s'en départir; on eût mangé toutes les pommes
d'or des Hespérides avant qu'elle le laissât inépuisé. Après une foule
de louanges des grâces d'Hermance, de commentaires sur le bonheur
du futur et sur l'envie dont il devait être l'objet , elle interpella Raoul,
sous prétexte d'animer l'entretien , et le somma de répondre. Il ré-
pondit que les heureux feraient toujours des jaloux ; mais qu'il se fal-
lait faire une raison et que , puisque les choses étaient conclues et
sans remède, ceux qu'elles chagrinaient devaient s'y résigner.... et
se taire.
— Ah! certes, voilà des sentimens vertueux, s'écria la duchesse;
mais pensez-vous être aussi sage que vous dites?
— Sans doute, répondit llermance prévenant Raoul, et chacun
pensera de môme. Si les idées sur lesquelles nous discourons se réa-
lisent jamais, personne, il me semble, n'en sera désespéré, et, grâce à
Dieu , je n'aurai pas le triste avantage de causer plus de regrets que je
n'en mérite... et que je n'en concevrais, à la place de ces messieurs.
Toujours muette , la comtesse jeta un regard furtif sur ces deux
jeunes gens; elle était en bonne situation pour observer, ne parlant
pas et se trouvant dans l'ombre.
— Il est des circonstances , murmura Montigny, où l'on serait in-
sensé de témoigner de ses chagrins à propos d'un rival favorisé; c'est
quand personne ne les partage.
— Eh! sait-on jamais la vérité à cet égard?
— Oui, madame. Supposez une jeune personne, Hbre dans son
choix, chérie deparens incapables de lui faire violence et venant à
se marier... Il est clair que le candidat élu n'a point été imposé par
le pouvoir et que les autres n'ont aucune espérance , aucune consola-
tion à savourer.
— Ce sont là des accidens que je n'aurai pas à déplorer, repartit
Hermance en riant, mon collège électoral n'ayant eu jusqu'ici à sta-
tuer que sur une seule candidature.
— Ah ! murmura Montigny sur le même ton de légèreté; la fortune
rit aux audacieux : tel n'ose se mettre sur les rangs....
— Qui se soucie médiocrement de la réussite. La volonté triomphe
d'une vaine crainte, M. Raoul n'en doute pas, et telle envie qu'il ait
de se divertir à m'alarmer sur le sort d'une victime silencieuse, je ne
serai point assez vaine pour m'y laisser prendre.
Pendant ce colloque, M"'^ de Wilraoore s'était étonnée de l'aisance
avec laquelle M"^ de Parçay avait soutenu cette petite lutte; mais
quand elle l'entendit appeler Montigny M. Raoul tout court, elle
^OÏ REVUE DE PAUIS.
demeura des plus interdites. La duchesse, cependant, tenait à appro-
fondir la question , et passant gravement aux exemples :
— Ma belle enfant, dit-elle à Hermance, il est des gens timides à
l'excès. Lors de mon mariage, je pensais comme vous, mais, six ans
plus tard, un jeune homme m'avoua des sentimens très anciens qu'il
n'avait jamais osé exprimer plus tôt; je ne l'avais pas deviné, et, néai>-
moins , c'était un ami d'enfance.
Ici la duchesse exhala un quart de soupir et fit le moulinet avec
son éventail.
— Un ami d'enfance... répéta M""^ de Parçay en lançant sur Mon-
tigny un coup d'œil timide qui la fit rougir.
— Oh ! s'écria Raoul avec une gaieté un peu amère , les affections
de l'enfance se dissipent comme la fumée, et les séductions du monde
les pâlissent bien vite.
— J'avais toujours ouï dire, interrompit la comtesse de AVilmoore
avec une feinte naïveté, que ces sortes d'inclinations ne pouvaient
être durables, que l'habitude les émoussait, leur ôtait le piquant d(^
l'inconnu et les réduisait à des amitiés fraternelles.
— Ceci, madame, ne doit être vrai que pour des esprits futiles.
pour des imaginations follement curieuses et pour des cœurs incapa-
bles d'un sentiment sérieux.
— Malgré ces théories sévères , ajouta Hermance craignant peut-
être d'en avoir déjà trop dit, je partage l'opinion de M""' de Wil-
moore, étant indigne de m'élever aux pastorales de Virginie, ce qui
serait dangereux , vu la rareté des Paul.
Profitant d'un instant de répit, la comtesse de Wilmoore pria d'un
ton sec Montigny d'appeler son mari, et ce dernier s'étant présenté,
elle prit son bras et se fit conduire sur un balcon pour y respirer plus
à l'aise, étant, disait-elle, suffoquée par le défaut d'air. Elle étouf-
fait eu réalité, mais de dépit, ce qui n'est pas toujours une preuve
d'amour; elle se sentait fort offensée, Hermance lui semblait une
coquette insupportable et Raoul un impertinent. Cette circonstance
causa dans son cœur des révolutions étranges; à dater de cette mi-
nute, elle fut occupée de ce jeune homme, et le sentiment qu'il lui
inspirait entra dans son ame sous le déguisement de la haine.
RTi Edouard de Servan venait de faire son entrée, et, du fond d'une
salle de jeu, il avait découvert Raoul, assis près de Caroline. Cet
aspect l'avait mis eu alarme. Ses bons amis l'avaient submergé, ce
jour-là , d'un vin qui lui avait assombri les idées : en pareil cas ,
Edouard était un Othello. Aigri par cette disposition, troublé par la
REVUE DE PARIS. 355
vue de Raoul, dominé par l'influence de ses compagnons qui lui
avaient, pour mieux assurer leurs desseins de mystifier Montigny,
travaillé la tête toute la soirée, Edouard crut qu'il fallait, à tout
prix , ruiner à l'instant ce rival dans l'esprit de la comtesse, ou que la
partie était perdue pour tous et sa maîtresse pour lui. Il accepta cette
idée comme un éclair de génie et, convaincu de l'excellence de tous
les moyens pour réussir à conserver le cœur d'une femme aimée, il
s'avança résolu.
Hermance lui fit mille grâces, espérant peut-être de rendre Mon-
tigny jaloux. Par la môme raison , Caroline accueillit son amant avec
une préférence marquée; mais ces démonstrations n'éclaircirent pas
l'ame de Servan. Son idée était fixe. Par malheur, il était lourd d'es-
prit plus encore que de coutume, et il ne trouva rien de mieux dans sa
cervelle, que de faire observer à la comtesse que Montigny avait l'air
fort occupé d'elle.
— Qu'importent M. de Montigny et les autres papillons qui lui res-
semblent? Oubliez-vous qu'ils courtisent tout le monde et jusqu'à des
pensionnaires? Cela ne tire pas à conséquence, et ne séduit que des
quadragénaires ou des enfans.
Ravi de la voir en ces dispositions , Edouard s'efforça d'en profiter
et d'achever l'œuvre d'un seul coup. Il avait souvent vu représenter
IlBarbiere aux Bouffes, et l'air Drila Calumnia bourdonnait dans sa
mémoire.
— Ainsi, reprit-il d'une voix traîtresse, tout porte à croire que
son amour-propre sera frotté dans cette circonstance. Oh ! il ne s'en
relèvera jamais !
— Qu'est-ce à dire?
— Hum... son honneur était engagé et son mérite est si transcen-
dant, qu'aujourd'hui, les avis étaient partagés sur l'issue... proba-
ble... d'une épreuve,... qui... par... Quant à moi , j'étais pleinement
rassuré.
— Quoi? l'on ose penser... se serait-il permis de dire...
— Lui ? je ne le crois pas , c'est la discrétion même. D'autres y ont
songé à sa place. C'est une affaire conclue sans lui, je n'en doute
point, mais enfin où il est, par le fait, engagé... d'honneur... et vous
par conséquent...
— Ceci est abominable!
— Voilà comme vous étiez sans le savoir deux victimes de l'humaine
perversité : innocens l'un et l'autre, car le hasard seul vous a rappro-
256 REVUE DE PARIS.
cht'S, et Raoul est ici comme ailleurs plus candide , plus naïf, plus
pur qu'un agneau.
— C'est assez; merci , Edouard ; je sais qu'en penser...
— Diantre ! pensa ce dernier, il était temps. — Il ajouta tout haut :
— La partie sera sanglante pour qui la perdra.
La comtesse de Wilmoore erra une minute encore , çà et là , trai-
tant avec une froideur dédaigneuse M. de Montigny , et affectant de
se complaire avec son rival. Hermance , au second plan, agissait de
même, et quand il passait près d'eux , Raoul se disait tristement :
— Suis-je assez abandonné? Nulle affection, nulle sympathie
pour moi. Voici deux adorables femmes qui m'accablent d'un dédain
superbe, et le tout, pour se disputer les sourires de ce nigaud
d'Edouard.
— Cette pauvre Caroline m'adore plus que jamais , redisait celui-ci
à l'oreille d'un de ses nombreux confîdens.
— C'est au mieux; mais que ferez-vous de l'autre, de la future?
— Je la plaindrai du fond de l'ame , mais on ne peut suffire à tout. . .
ni à toutes.
Aux yeux du public, Edouard fut le roi de la soirée, et en eut tous
les honneurs; il descendit radieux avec M. et M""" de Wilmoore , et
Caroline, en montant dans sa voiture, songeant avec colère à Raoul
de Montigny, grommelait entre ses dents :
— Je me vengerai !
Francis Wey.
[La fin au prochain numéro.)
JS DE FER.
liKS PJLATEAIX, ORIiEAlVS, VERSAIIiliES.
Les premières manifestations de la chambre, dans ses bureaux et
dans ses commissions, semblent contrarier la pensée bienveillante et
réparatrice qui a dicté au ministère ses projets de loi sur plusieurs
chemins de fer, précédemment concédés, et dont la continuation
sera compromise, sans aucun doute, si l'état ne leur porte secours.
Sur les trois commissions chargées de mûrir l'opinion de la chambre
à l'égard des chemins de Paris à Orléans, des plateaux , et de Ver-
sailles, rive gauche, il n'y en a qu'une, dit-on , qui , de prime-abord ,
se soit montrée décidément favorable; les deux autres ont été con-
traires, dès le premier jour, ou sont devenues hostiles par réflexion.
Nous raisonnons d'après les révélations plus ou moins précises des
journaux qui dérobent, chaque jour, quelque secret au travail inté-
rieur des commissions. S'il faut les en croire, le tracé d'Orléans se-
rait le seul sur lequel la majorité aurait accueilli d'emblée les vues
ministérielles; les mesures conservatoires de la même nature, pro-
posées par le gouvernement pour préserver d'une liquidation immi-
nente la compagnie des plateaiix, n'auraient pas rencontré une égale
faveur. On aura peine à justifier par de bonnes raisons cette distinc-
tion entre deux entreprises dont les situations doivent apparaître à
tout le monde comme identiques par leurs caractères essentiels;
TOME YI. JUIÎN. 18
258 REVUE DE PARIS.
et que veut-on de plus? Pourquoi rechercherait-on avec une rigueur
inopportune les insignifiantes dissemblances résultant de la conduite
diverse tenue par leurs administrateurs devant les difficultés d'un
avenir menaçant?
La compagnie d'Orléans a poursuivi ses travaux avec des versc-
mens incomplets, dont le second, qui devait fournir qitatre millions,
n'a donné que trois cent cinquante-quatre mille quatre cents francs,
présage certain que le troisième, récemment échu , ne donnera rien
s'il est appelé; elle savait donc d'avance qu'elle s'arrêterait à une
limite déterminée, et qu'elle n'exécuterait pas réellement un chemin
d'Orléans, à moins d'être secourue. Qu'y a-t-il, dans sa conduite,
qui lui mérite, aux yeux des bureaux de la chambre, une préférence
marquée sur la compagnie des lilateaux ? Fera-t-on un crime à celle-
ci d'avoir proclamé plus franchement que la compagnie d'Orléans
son impuissance et la dérision de la loi , en attendant , pour com-
mencer, qu'elle fût assurée du concours de la puissance publique,
sans lequel les grands travaux, en France, sont désormais inabor-
dables à l'industrie privée? Mais songez donc que l'œuvre qu'elle
devait accomplir, la plus considérable de toutes jusqu'à ce jour, a été
rendue plus aléatoire encore par les erreurs peut-être volontaires et
les faux devis des ponts-et-chaussées : dos lors n'était-il pas tout simple
qu'elle montrât plus d'hésitation qu'aucune autre association de ca-
pitalistes, au moment de faire le premier pas? Elle avait lieu d'es-
pérer, d'ailleurs, que l'immense étendue de son travail , naturelle-
ment divisé comme il l'est en trois grandes sections qui peuvent et
doivent être indépendantes l'une de l'autre, quoi qu'en disent les
ponts-et-chaussées, permettrait de réduire sa tAche à ce qui est im-
médiatement réalisable. Et certes, il est manifeste que le vœu public
demande, avant tout, la confection d'un rail-way de Paris à Rouen,
sauf à attendre plus patiemment , pour le reste, pour la section du
Havre et celle de Dieppe, et les enibranchemens de Louviors, d'El-
beuf , ce que nous réserve l'avenir. D'accord avec cette disposition
générale, la compagnie deff, plateaux n'a pas voulu scinder elle-même
arbitrairement , de sa propre autorité, son ouvrage, en conduisant
une tête de chemin jusqu'à Pontoise. Tant que la faculté de scinder
le tracé témérairement soumissionné par elle ne lui venait pas des
pouvoirs législatifs, elle aurait eu l'air, même en n'opérant que sur
le fragment de route de Paris à Pontoise, de se résignera la totalité
de sa concession , dans des conditions impossibles. En même impos-
sibilité ne se révèle pas à un aussi haut degié pour rachèvement de
REVUE DE PARIS. 259
toute la ligne principale d'Orléans, avec les quarante millions du devis
primitif, s'ils étaient encaissés; et ils pourraient l'être moins diffici-
lement un jour, dans des circonstances meilleures, après le succès
d'une première section. En un mot, la différence de conduite des
deux compagnies, si bien justifiée de part et d'autre, n'excuserait
en aucune façon les traitemens différons que paraissent leur pré-
sager les délibérations écourtées des commissions de la chambre.
La question, telle qu'elle a été posée par le ministère, ne laisse
point de prétexte plausible à cette partialité. Le principe sur lequel
s'appuie toute la combinaison ministérielle , c'est que les deux grandes
lignes d'Orléans et des platcanx ont besoin , pour être continuées
sans interruption et tenir plus ou moins les belles promesses de leur
début législatif, non pas seulement d'un adoucissement dans les con-
ditions d'art, mais d'un secours efficace du gouvernement : d'où il
suit que, si la chambre, à la session prochaine, refuse les voies et
moyens pour cet encouragement nécessaire , ou si , en les accordant,
elle y mêle des clauses inacceptables pour les deux compagnies , il
faut prévoir l'annulation forcée de leurs concessions et formuler, dès
ce moment, cette prévision dans la loi qu'on va faire.
Le ministère , avec raison , ne distingue point Orléans de& plateaiix
et n'affiche aucune prédilection. Il ajourne la solution définitive, et
c'est sans doute un tort très grave, mais du moins il réserve égale-
ment l'avenir des deux spéculations. En laissant vivre l'une encore
un an dans son allure indépendante , il veut empêcher l'autre de s'é-
teindre dans une liquidation qui ne ferait honneur à personne. Et
puis, en régularisant pour l'une comme pour l'autre une existence
pktô modeste, destinée à se renfermer, pendant une année, dans un
travail de quelques lieues, il veut utiliser un temps précieux qu'on a
beaucoup trop gaspillé jusqu'ici. Dans un an, quels que soient les con-
tinuateurs des tracés d'Orléans et des plateaux; que ces tracés restent
aux mains des mêmes compagnies, satisfaites alors des garanties d'un
nouveau contrat général, ou bien qu'ils soient rachetés au prix coû-
tant pour être transmis à d'autres associations, ou pour être exécutés
par l'état, on aura du moins gagné une année; le pays remerciera
ceux qui auront commencé l'œuvre et même ceux qui auront bien
voulu ne pas l'entraver. Le ministère demande simplement qu'on
n'empêche pas de faire, c'est là toute la portée de ses humbles pro-
jets de loi. Mais, je vous prie, quel serait le but des commissions de
la chambre , en laissant la compagnie d'Orléans pousser les travaux
de sa ligne principale jusqu'à Juvisy, et un embranchement sur Cor-
18
260 REVCE DE PARIS.
beil , sans autre engagement ultérieur, si en même temps elles pré-
tendaient interdire au chemin des plateaux de se diriger vers Pon-
toise, en attendant mieux? Pour \q?, plateaux pas plus que pour Or-
léans , le vote que va rendre la chambre ne l'engage nullement à
voter, l'an prochain, une garantie d'intérêt; la proposition minis-
térielle, sous tous les rapports, lui réserve sa pleine liberté. Ceci
bien établi, on ne concevrait guère qu'une tolérance accordée à
M. Lecomte fût refusée à M. Lebobe. S'il y avait une préférence lé-
gitime, il semble qu'elle devrait être pour celui qui demande à des-
servir Pontoise par une tête de chemin dont on doit tirer parti plus
tard pour la Normandie et pour la Belgique. Pontoise, à lui seul,
sans la Belgique et la Normandie, vaut bien Juvisy, vaut bien Cor-
beil même, qui présente à tout chemin de fer la redoutable concur-
rence du fleuve , aujourd'hui couvert de bateaux à vapeur.
On s'étonne peut-être de nous voir ainsi nous escrimer contre la
prévention fâcheuse des bureaux et des commissions qui, après
tout, ne sont pas la chambre réunie en assemblée publique et jugeant
les choses d'un point de vue plus élevé. Nous savons cela , mais aussi
nous voyons que le ministère n'a pas grande confiance en lui-même
et en ses idées; il y a lieu de craindre qu'il ne défende faiblement ce
qu'il a proposé comme par manière d'acquit. C'est déjà un triste
symptôme de faiblesse et de timidité que cet ajournement à un an
de la question générale des encouragemens à donner à l'esprit d'as-
sociation pour l'exécution des chemins de fer. Quand le pouvoir
s'abandonne ainsi , et recule devant la nécessité d'une solution fon-
damentale , il est bien près de déserter aussi la défense de ses
combinaisons partielles, s'il ne lui vient pas du dehors, c'est-à-
dire de la presse , l'excitation qui lui manque.
Que vient-on nous dire , qu'à cette époque avancée de la session ,
il eût été impossible de décider les chambres à entreprendre l'exa-
men sérieux d'un système général de secours , capable d'associer,
dans une cause commune, le crédit de l'état et l'activité de l'in-
dustrie particulière? Le ministère, par ce doute peu flatteur, a
contribué à refroidir le zèle du parlement, quand son devoir eût été
de le stimuler par l'exemple de la confiance. Singulier moyen, en
effet, de ranimer la lassitude des assemblées, que de désespérer
d'elles sans les avoir consultées ! Il eût été plus franc d'avouer que
l'on n'est pas prêt, que l'on hésite encore sur les données capitales
du problème à résoudre. Mais un tel aveu coûte beaucoup au cabinet
du 12 mai, nous nous en apercevons à son langage embarrassé, et
REVIE DE PARIS. 261
nous n'en sommes pas surpris ; car c'est précisément sur ce champ
(le bataille des chemins de fer que les premiers coups ont été
portés aux hommes du 15 avril, par la coalition qui a donné nais-
sance au ministère actuel. Il était permis de présumer que des ora-
teurs si vifs dans l'attaque , si méprisans pour les vues économiques
de leurs adversaires, auraient quelque chose à substituer aux combi-
naisons qu'ils bouleversaient. On éprouve aujourd'hui quelque honte
à se démentir, après avoir fait entendre assez clairement qu'on
tenait en réserve un remède souverain contre la maladie dont sont
travaillées les associations de chemins de fer.
Que résulte-t-il de cette absence de plan général ? Il en résulte que
l'utilité incontestable, quoique assez étroite, des projets de loi pré-
sentés pour trois chemins de fer en souffrance , n'apparaît pas aussi
manifeste à tous les yeux, qu'elle l'eût été dans un vaste système
éclairé de toutes parts. Le ministère, quoiqu'il soit allé au plus
pressé et qu'il ait tendu la main aux plus malades , a l'air d'avoir agi
partialement et arbitrairement, car on peut lui citer d'autres che-
mins de fer dont l'enfance se développe avec peine, et un plus grand
nombre qui demande à naître. Les bureaux de la chambre, auxquels
nul indice ne laisse entrevoir ce qu'on proposera pour ces catégories
oubliées, imitent le ministère comme ils peuvent, en faisant un
choix arbitraire et partial entre les trois concessions évoquées à la
barre du parlement; ils parlent de favoriser l'une, de maltraiter les
deux autres, sans règle, parce que le gouvernement ne leur en offre
aucune à suivre.
Comme si ce n'était pas assez d'anarchie , nous avons vu , il y a
quelques jours, une attaque au chemin de Versailles (rive gauche],
dans une feuille quotidienne sur laquelle l'élément doctrinaire du
cabinet du 12 mai doit avoir conservé une certaine influence; c'est
la même feuille dont M. Guizot disait avec tant d'empire , dans les
discussions de \ intérim : «J'ai défendu au journal qui reçoit mon
impulsion, etc., etc. » Que les ministres sortis du centre gauche
prennent garde aux difficultés qu'on leur prépare peut-être. Il y en a
au moins trois , parmi eux , dont la réputation d'habileté est forte-
ment intéressée à faire réussir le projet de loi qui assurera l'achève-
ment du chemin de la rive gauche : M. Passy , pour l'avoir laissé
naître sous son précédent ministère; M. Teste, pour avoir accepté
une place dans le conseil d'administration de cette malheureuse com-
pagnie, qui, malgré tous ses torts, a plus de reproches à faire au
gouvernement qu'à elle-même; enfin M. Dufaure, comme auteur
262 REVUE DE PARIS.
principal et responsable du nouveau projet de loi, destiné à réparer
une énorme faute.
C'est à ces trois membres du cabinet de s'entendre pour exiger
de leurs collègues, et tout au moins de celui qui a le plus d'au-
torité en de telles matières, un concours loyal et fidèle dans la
défense de leur commune proposition. Il y va de leur honneur de ne
pas couvrir cinq lieues de terrain, aux portes de la capitale, de
ces ruines si jeunes qui attesteraient à jamais leur impuissance,
ou leur défaut de prévision. Ils auront à intéresser et à compro-
mettre dans leur cause ceux qui , pouvant se prévaloir d'une position
encore intacte dans cette affaire , témoigneraient moins d'empresse-
ment à s'y engager,
La chambre , du reste , devra prêter une oreille attentive à leurs
paroles , car dans cette funeste idée d'ouvrir à la fois deux chemins
de fer entre Paris et Versailles, la part de responsabilité du pouvoir
électif n'a pas été moins grande que celle du gouvernement. Le
ministre des travaux publics du 22 février n'avait proposé d'abord
qu'une seule concession; mais les difficultés qu'il rencontra dans la
commission chargée de fexaminer, le déterminèrent, pour faire
accepter le projet qui avait ses préférences et qui était alors grave-
ment compromis, à indiquer un malheureux moyen de conciliation.
Telle fut , on s'en souvient , forigine de ce double chemin de Ver-
sailles , dont la pensée première , en quelque sorte provoquée par
une commission de députés, a été avidement saisie par elle , élaborée
dans son sein , et portée à la tribune, comme son œuvre d'adoption,
par un abus de l'initiative parlementaire. La chambre élective, en
l'accueillant avec le môme entraînement aveugle , a sanctionné le mal
que nous voyons ; c'est à elle de le réparer.
En vain lui conseillerait-on d'échapper à cette nécessité, en disant
que lu chambre de 1830 n'est pas celle de 183G. Nous croyons qu'il
est de sa dignité de ne pas s'enfermer dans ce raisonnement étroit.
D'abord, en fait, il y a un très grand nombre de députés, parmi
ceux-là même dont le vote a décidé la double concession , qui appar-
tiennent encore au pouvoir législatif en 1839; fou serait donc mal
venu de prétendre qu'il y a eu solution de continuité et que personne
n'est plus responsable des fautes d'il y a trois ans. Et puis, en thèse
générale, est-il de bon exemple qu'une législature nouvelle répudie
f héritage et méconnaisse les engagemensde sa devancière, quand il
n'y a entre elles qu'un si court intervalle de temps? N'oublions pas
que , dcvanl la chambre de 1830, il a été fait au chemin de Versailles
REVUE DE PARIS. 2@3
(rive gauche) une promesse positive qui ne pouvait être réalisée que
parles législatures suivantes, et qui dès-lors a dû les engager mora-
lement vis-à-vis des tiers. On a dit au tracé de la rive gauche qu'il
était destiné à servir de tète de chemin à la grande ligne de Paris à
Tours par Chartres. Cette ligne était alors annoncée comme résolue
d'une manière irrévocable dans les desseins des ponts-et-chaussées
et du gouvernement, et la chambre, en présence de laquelle elle
était promise au tracé de la rive gauche, n'a point réclamé, n'a point
réservé la liberté d'opinion des chambres à venir. L'engagement n'a
pas été tenu; on déclare aujourd'hui, à tort ou à raison, qu'il ne le
sera pas. La compagnie de la rive gauche , renonçant à récriminer
sur ce point, est bien en droit, ce nous semble, de demander que
l'état l'aide, sans courir aucun risque, à toucher le but dans cette
carrière limitée d'un chemin de Versailles; et si on lui répond qu'elle
n'a qu'à y marcher avec ses seules forces , elle peut montrer les con-
ditions rigoureuses de ses pentes et de ses courbes qui l'ont gênée,
les devis officiels qui l'ont égarée , et cette autorisation encore plus
trompeuse que lui a donnée le ministère pour se constituer avec un
capital de quatre millions , au lieu de quinze millions reconnus enfin
nécessaires.
Malgré tant de raisons qui devTaient concilier au chemin de la rive
gauche la bienveillance de la presse , nous avons voulu nous assurer,
par nous-mème , s'il n'était pas possible encore, dans l'état présent
des choses, de l'annuler, comme le désire une compagnie rivale,
pour ne laisser subsister qu'un seul rail-icay de Paris à Versailles. Il
n'y a pas en nous une propension très forte à crier merci pour les
associations industrielles trop empressées d'accepter un contrat
avant d'en avoir calculé toutes les clauses onéreuses. La compagnie
de la rive gauche a commis cette faute grave , sans doute; elle a eu
d'autres torts que nous tairons dans sa disgrâce. Mais qu'y a-t-il à
faire maintenant? Tout se réduit à cette simple question, et le passé
n'appartient à personne.
?sous venons d'interrompre cet article pour parcourir la ligne de la
rive gauche, à pied, seul, à l'abri de toute influence, évitant de
recourir à aucun guide ou cicérone intéressé. Nous avons salué , en
passant, la commission de la chambre qui recueillait les données de
son rapport dans une investigation consciencieuse de ce grand travail
délaissé. Infailliblement, elle aura constaté, du premier coup, un fait
essentiel , une nécessité irrécusable : c'est qu'il est désormais impos-
sible de détruire le chemin de la rive gauche , ainsi que le prétend
264 REVUE DE PARIS.
une rivalité insatiable qui voudrait ramasser les dépouilles de tous
les chemins de fer, ou les greffer tous sur son tronc primitif, pour
se nourrir de leur sève. Nous défions quiconque aura vu les lieux ,
comme la commission et nous, de répéter ce propos banal : « Qu'il
faut remettre les choses en l'état où elles étaient, et s'arrêter dans
une voie ruineuse. » Pour remettre les choses en Vètat, il en coûterait
plus que pour achever l'œuvre déjà bien avancée : ceci a été dit maintes
fois, mais on est forcé de le redire , quand on a vu de ses yeux les
prodigieux remuemens de terrains qui ont eu lieu et qu'il faudrait
recommencer en sens inverse , changeant partout les déblais en rem-
blais , et réciproquement , sans avoir d'ailleurs assez de place pour
loger toutes ces terres qui foisonnent jusqu'au quart en sus de leur
volume antérieur. Ajoutez que les rails sont posés sur la majeure
partie du tracé, et , pour deux voies, sur de grandes longueurs; que
les ponts, les viaducs, sont construits la plupart, hormis le grand
viaduc du Val-de-Fleury , dont, toutefois, la plus diflîcile moitié est
terminée. Avant d'être au bout de cette dévastation barbare, que de
procès avec les riverains expropriés qui ont compté sur un chemin
de fer, et en ont fait la condition sine quà non de leur expropriation !
Non, le chemin de la rive gauche ne peut plus être anéanti; il
faut donc l'achever, car le statu quo n'est pas possible; il serait encore
plus absurde que la destruction. Le terrain est coupé , de distance
en distance, par des tranchées profondes qui ont atteint, presque
sur tous les points, le niveau prescrit par les études : elles doivent
donner passage à la circulation rapide qui a été promise, ou bien
les propriétaires voisins, privés de ce complément d'indemnité, ne
supporteront pas plus long-temps le spectacle de désolation qu'ils
ont sous les yeux, ni les entraves apportées à la circulation ordinaire.
Comment donc terminer le chemin , puisqu'il n'y a pas d'autre
solution? Le ministère indique à la chambre un moyen : c'est do
prêter, avec une hypothèque générale et sous d'autres garanties,
cinq millions à la compagnie de la rive gauche. Connaît-on un meil-
leur expédient? Voyons, qu'on nous le signale.
Veut-on user de la rigueur du droit, et, frappant de déchéance
la compagnie actuelle, mettre en adjudication tout ce qu'elle a fait,
tout ce qui lui appartient, avec l'obligation , pour le nouvel adjudi-
cataire , de conduire le travail à terme? En ce cas , n'omettez pas
dans le cahier des charges une clause indispensable, c'est que l'ac-
quéreur de la rive (jauche sera plus heureux que la société actuelle
dans ses tentatives d'emprunt: car, pour des actionnaires, on n'en
REVUE DE PARIS. 265
trouve plus. Mais n'est-il pas visible, au contraire, qu'il sera dans
une position plus défavorable? Il lui faudra , avant tout , payer le prix
de l'adjudication , qui ne montera pas à moins de deux millions , car
le matériel seul vaut cela. Il ne sera pas dispensé ensuite de chercher
les cinq millions que la présente société a vainement demandés au
crédit particulier, et les deux millions qu'un de ses actionnaires fon-
dateurs offre de prendre en actions au pair pour son compte. TS'ous
donnons trois mois à un nouvel adjudicataire pour reconnaître son
impuissance et implorer, à son tour le secours de l'état. Ce qui sera
inévitable alors, il vaut mieux l'accorder maintenant à la compagnie
existante, plus riche de quatre millions que toutes celles qu'on pour-
rait évoquer du néant.
L'hypothèse la plus probable en cas d'adjudication , c'est que la
société de la rive droite l'emportera par elle-même ou par des prête-
noms. Mais ce sera pour essayer de détruire, et il est prouvé que
c'est impossible. Il est vrai qu'elle s'appliquera à familiariser l'esprit
public peu à peu avec l'idée de ces ruines prématurées dont nous
voudrions épargner la honte à notre pays ; elle les rendra plus vrai-
semblables, en les préparant , en travaillant chaque jour un peu , non
pas au chemin , mais aux ruines elles-mêmes, et pour cela , le grand
point sera de ne pas travailler au chemin. De délais en délais, elle en
viendra à se faire exproprier à son tour, car il faut que le chemin soit
terminé, n'importe par qui ; il n'y a pas d'autre alternative. Seule-
ment on aura à reprendre alors les travaux dans les conditions les
plus déplorables.
Il vaut donc mieux mettre à profit le temps et utiliser une compa-
gnie toute constituée , dont les propres ressources suffiront, avec les
cinq millions de l'état, si l'on se hâte de les prêter. Qui sait? le
chemin de la rive gauche, même sous le rapport des produits futurs,
n'est peut-être pas une affaire aussi mauvaise qu'on l'imagine. Il
desservira entre Paris et Versailles des localités intéressantes que
l'autre ligne néglige forcément, Yaugirard, Issy, Vanves, Fleury,
Meudon, Bellevue, Sèvres , et cela atténue l'inconvénient de la con-
currence entre deux chemins de Versailles. Il pénétrera dans cette
dernière ville plus avant, et mieux que son rival de la rive droite.
Enfin qui oserait lui interdire à jamais l'espérance d'être la tête d'une
ligne plus considérable? Peut-on enchaîner à ce point l'avenir, et
déclarer qu'on ne changera plus rien au réseau de fer arrêté par les
ponts-et-chaussées , quand on l'a déjà changé tant de fois? Il n'est
pas déraisonnable d'augurer que le progrès de l'art, réduisant un
266 REVUE DE PARIS.
jour les dépenses des voies en fer, réveillera l'idée de cette ligne de
Tours par Chartres, qui, venant se relier au chemin de Versailles
(rive gauche) par des travaux économiques, compenserait ainsi la
confection ruineuse de ce premier tronçon d'un grand corps.
Quoi qu'il en soit , nous attendons avec une vive curiosité la déci-
sion de la chambre sur la rive (jaitche et aussi sur ]e?> plateaux. Si
elle repousse les projets ministériels, elle fera bien de poser en prin-
cipe, par la même occasion, que M. Rothschild et sa clientelle sont
les arbitres suprêmes des chemins de fer en France. — « Le tracé
de Versailles par Bellevue les gêne , ne prêtons rien à ce tracé , quoi-
que nous ayons déjà prêté au chemin d'Alais, et que nous soyons
d'humeur à montrer pour d'autres, aussi puissamment protégés, la
même munificence. Le tracé des plateaux^ s'il est autorisé à se
diriger sur Pontoise, sans préjuger son développement ultérieur,
contrariera beaucoup M. Rothschild et ses amis, qui prétendent que
c'est à eux de faire le chemin de Pontoise. Ne contrarions pas
M. Rothschild, et liquidons plutôt la compagnie des plateaux, dont
il a d'ailleurs préparé de longue main la liquidation, autant qu'il
pouvait, en vendant le premier à prime les actions de ce chemin
qu'on lui avait assurées en grand nombre et au pair, sous la foi d'un
engagement contraire. » — Voilà comment sera interprété le vote de
la chambre; voilà le langage qu'on tiendra en son nom, si elle subit
le joug auquel le ministère lui-même demande à se soustraire.
V. C.
Critique fittrrairr.
PAR MADAME CHARLES REYBALD.
C'est une des plus touchantes histoires que nous avions lues depuis long-
temps, pleine de larmes pieuses, de douleurs résignées et d'enseignemens sa-
lutaires, la meilleure, à notre sens, qu'ait encore écrite cette plume éloquente
et féconde à laquelle nous devons déjà tant d"intéressans récits. C'est un Y\\xe
écrit avec un charme dont les femmes seules ont le secret, avec une énergie
d'ailleurs que bien des hommes envieraient. Jusqu'à ce jour, madame Charles
Reybaud avait semblé moins préoccupée de la finesse des détails et de la per-
fection du style que de l'intérêt du drame et des effets de la composition. Cette
fois, elle a su réunir avec bonheur la grâce et la force, deux qualités qui,
bien loin de s'exclure, comme on se l'imagine assez généralement, s'appellent
au contraire et se recherchent l'une l'autre : cette fois, madame Charles Rey-
baud n'a pas été seulement un habile écrivain , un romancier habile ; elle est
restée femme avant tout, et voilà pourquoi Mézélie est un livre plein de
charme, comme nous le disions tout à l'heure , un de ces livres où l'écrivain
n'absorbe pas le sexe, un livre qui a presque autant de talent et d'esprit
qu'une fleur.
Compliqué vers le dénouement, le sujet de Mézélie est toutefois d'une
grande simplicité, et je regrette vivement, pour ma part, que l'auteur n'ait
pas persévéré dans cette simplicité qui n'est pas le moindre attrait de son
œuvre; je regrette qu'elle l'ait altérée par des imaginations turbulentes. Mais,
avant d'arriver au courant troublé, arrêtons-nous, aussi long-temps qu'il
nous sera possible, aux flots calmes et purs de la source.
Louise d'Effanges est une de ces femmes saintes et résignées dont la cou-
ronne n'est pas sur la terre. Mariée à M. d'Effanges , elle n'a de bonheur que
le repos et le silence : elle ne sait qu'un amour, l'amour maternel , le seul ,
avec celui de Dieu , qui ne change point. Jamais un murmure ne vient effleu-
rer ses lèvres; jamais elle ne se permet une plainte dans son propre cœur :
«lie n'a pas rêvé d'autres Joies ni d'autres tendresses ; elle s'épanouit dans son
268 REVUE DE PARIS.
atmosphère, sans se demander s'il n'est pas d'autres cieux et d'autres horizons.
Si cette destinée ne paraît pas réservée à de bien grandes félicités , du moins
semble-t-elle à Tabri des grands désastres et des longues traverses. Elle ne
fleurira pas aux rayons du midi ; mais les vents du nord ne la flétriront pas.
Hélas ! il en arrive tout autrement ! Il arrive qu'un jour cette douce et suave
créature , qui jusqu'à ce jour avait été si médiocrement heureuse qu'elle sem-
blait pouvoir défier le malheur, apprend que son mari s'est enfui, ne lui lais-
sant que la honte et la misère à partager avec ses deux enfans, deux anges
qui ne comprennent rien encore et ne pleurent que parce qu'ils voient pleurer
leur mère. Alors, cette femme, qui jusqu'alors avait vécu du moins dans le
luxe et dans le bien-être , se résigne au travail et à la pauvreté, comme si elle
en eût fait durant toute sa vie le rude apprentissage. Elle travaille le jour, elle
travaille la nuit , près du berceau oîi dorment ses deux filles : ses yeux s'usent
dans les veilles et dans les larmes; mais ne croyez pas qu'elle ait épuisé son
calice; elle n'a fait qu'en effleurer les bords; son martyre commence à peine.
Toutes ces premières pages du livre de madame Reybaud sont pleines d'un
intérêt poignant et grave. Ce ne sont pas là de ces folles douleurs que la
littérature contemporaine a trop encouragées peut-être ; ce ne sont pas de ces
souffrances vaporeuses dont la poésie a trop exagéré l'importance. Cette fois,
à la bonne heure! voilà des douleurs vraies, des souffrances réelles; ces
larmes sont bien des larmes, et je touche du doigt ces blessures. IMais ne me
parlez pas des douleurs incomprises; je ne saurais m'y intéresser, non plus
qu'aux femmes du même nom.
Le chapitre des Deux Vieilles Filles, par la vérité des détails, par la finesse
des observations, m'a rappelé plus d'une fois les Célibataires de IM. de Balzac.
Harcelée par le besoin , madame d'Effanges s'est réfugiée avec ses enfans chez
deux vieilles parentes de son mari , qui , moins par tendresse que par orgueil ,
lui ont offert, d'assez mauvaise grâce, un asile. Seule, madame d'Effanges
l'eût refusé; mais elle est mère, elle l'accepte. L'arrivée ù Avignon par un
soir sombre et pluvieux, la ville silencieuse, les rues désertes, l'hôtel de mes-
demoiselles d'Effanges, les meubles compassés comme les visages , les chats ,
seuls amis du foyer; au milieu de cet intérieur terne et glacé, Louise humble
et souffrante , tenant par la main ses deux anges tristes comme elle : tout cela
est peint avec le talent et l'exactitude des meilleurs peintres flamands. Les
disputes de Pouf et de Mamour égayent de temps en temps le fond un peu
rembruni du tableau. Pouf est un chien, victime de INLimour, un chat pré-
féré. Les vieilles filles aiment les chats, quand elles n'élèvent pas des serins.
Je ne sais trop ce que serait devenu ce pauvre diable de Pouf, si IVIézélie et
Valentine ne l'eussent pris sous leur protection, .l'avais oublié de vous dire
que les deux filles de madame d'Effanges s'appellent de ces doux noms, Mé-
zélie et Valentine.
Cependant les jours se succèdent , les mois suivent les mois , et c'est tou-
jours la même vie , silencieuse , froide , immobile. Louise se sent mourir sous
ce toit, plus brûlant que les plombs de Venise, dans cette chambre plus fermée
REVUE DE PARIS. 269
à l'espoir que l'enfer de Dante , au milieu de ce bien-être mille fois plus af-
freux que la pauvreté. De leur côté , Valentine et Mézélie s'étiolent dans cette
atmosphère où le soleil ne pénètre jamais. Que faire , hélas ! et que devenir.''
Mais voilà qu'un jour madame d'Effanges , en traversant les rues d'Avignon ,
se laisse dire que son mari , M. d'Effanges, est à la Véra-Cruz, où la fortune
lui sourit. A cette nouvelle , Louise a senti battre son triste cœur. Ce n'est
plus de sa destinée qu'il s'agit ; sa destinée est accomplie , elle n'attend plus
rien ici-bas ; mais elle a tout d'un coup entrevu que celle de ses enfans pou-
vait encore être belle , et sur-le-champ elle se décide à partir, à partir avec ses
deux filles : ce n'est pas un époux qu'elle cherche , c'est un père pour ses
enfans. Elle part donc une fois encore, et, cette fois, que Dieu veille sur elle !
Je ne sais rien de plus touchant que le voyage de cette jeune mère, abritant
sous ses ailes ces deux beaux enfans , son unique trésor. Elle est seule à bord ,
sans soutien, sans appui ; mais n'a-t-elle pas pour la protéger la noble tristesse
de son visage ? et en la voyant ainsi, le regard abaissé sur ces deux jeunes têtes,
qui donc oserait l'outrager, cette sainte femme? Tout ce récit est plein de
péripéties émouvantes, quoique fort simples. Arrivée à la Véra-Cruz, elle
apprend que son mari est plus loin ; elle va plus loin , et là , on lui dit : plus
loin encore ! elle ne se lasse pas , elle va. Mais si son cœur est d'or, son corps
n'est point de fer, et un jour, dans un village du Mexique , elle tombe épuisée
sur un lit hospitalier; l'infortunée ne se releva plus.
Quelques années après, dans ce même village , sous le toit riant et modeste
du vieux curé qui les a recueillies, nous retrouvons, parées de toutes les grâces
de la jeunesse, de tout l'éclat de leur printemps, de toutes les fleurs de leur
beauté, Valentine et ^Mézélie, les deux sœurs. Psous ne saurions dire que de
charme madame Reybaud a répandu à l'entour de ces aimables créatures ,
belles comme ^lina et Brinda , non moins intéressantes qu'elles. Il y a là
quelques chapitres qui forment tout un petit poème , oasis où l'imagination
se rafraîchit et se repose. On y respire les vertes senteurs des forêts ; on y en-
tend les harmonies d'une nature vierge encore. Plus d'une fois Valentine et
Mézélie nous ont rappelé a^ec délices Paul et Virginie, ces deux autres enfans
bien aimés. Enfans de la même famille, vous étiez nés pour vous connaître et
vi\Te ensemble au fond des bois ! La rencontre des deux sœurs , de don An-
tonio et de son ami, M. de Granville, est naturellement amenée, racontée
avec beaucoup d'art, d'esprit et de convenances. L'amour subit de don
Antonio pour Valentine , sa prompte résolution de l'épouser, ne nous sem-
blent pas suffisamment justifiés; mais les visites au presbytère, le mariage au
hameau, tout ce bonheur qui, près de se voiler, brille de son plus bel éclat,
les funestes pressentimens de IMézélie, les douleurs du vieux curé et de sa
nièce qui vont perdre à jamais la joie de leur maison , le départ pour la Ha-
vanne , sont autant de détails charmans dont nous ne saurions trop féliciter
le gracieux écrivain.
Dès à présent , c'en est fait pour les deux sœurs de tout bonheur et de toute
allégresse. Adieu la vie aventureuse et libre! adieu les lonsrues rêveries à
270 REVUE DE PARIS.
Toiubre des forets! adieu les douces causeries, le soir, devant la porte du
presbytère ! Valentine est comtesse de Bibar ; les deux sœurs vivent dans un
palais ; elles vivent sous le même toit, et ne peuvent se voir qu'aux heures
des repas, une heure, deux heures à peine, et sans qu'il leur soit permis
d'échanger un mot de tendresse : le comte de Bibar est jaloux , jaloux de l'air
que respire Valentine, jaloux du lin qui effleure sa peau, jaloux des fleurs
qu'elle aime, jaloux enfin ! Il est toujours là, près d'elle, l'assiégeant de son
inexorable présence, {^est en vain que le ciel est pur, que la brise est fraîche
et que les bois sont parfumés. Pour Valentine et pour Mézélie, le monde est tout
entier désormais dans le palais qui les renferme. Quelle existence pour ces jeunes
lilles , habituées , dès leur enfance , à courir les cheveux au vent et à voir sur
leur passage tous les visages leur sourire et leur faire fcte! Qu'elles se disent
souvent, dans la tristesse de leur ame, que la pauvreté libre, qui ne doit
rien à personne, est le premier de tous les trésors! Comme elles tournent
souvent leurs regards en arrière! comme elles redemandent au passé les jours
qui ne reviendront plus ! Encore , si elles étaient libres de s'aimer, elles trou-
veraient peut-être que la servitude est douce; la servitude à deux, c'est pres-
que la liberté. î\Iais l'amour de don Antonio est un égoïsme inflexible : son
amour est une prison où il tient enchaînée Valentine; elle y nieurt lentement,
la jeune infortunée, heureuse quand elle peut échanger avec sa sœur quel-
ques regards furtifs , quelques pressions de main désespérées !
Nous n'essaierons pas de raconter par quels événemens madame Reybaud
a compliqué ce drame jusqu'alors si parfaitement simple, si parfaitement vrai;
nous regrettons encore une fois qu'elle en ait brisé l'unité. Quand nous avons
vu ces belles pages si pures, si limpides, se troubler et perdre leur transpa-
rence, nous n'avons pu nous défendre d'un sentiment de véritable tristesse,
et de nous plaindre qu'une œuvre si remarquable à tant de titres n'eut pas
une meilleure fin. Il y a toutefois, au milieu de ces égaremens, des retours
heureux à la vérité. L'amour de Mézélie et de don Fernando est noble, chaste,
élevé ; la fuite des deux sœurs , leur départ pour la France , offrent un touchant
intérêt. Leur arrivée à Paris, leur pauvreté, leur isolement, et pourtant leur
bonheur, forment un contraste heureux avec les jours écoulés dans le palais
du comte de Bibar. IMais nous ne saurions approuver la faiblesse de Valen-
tine, faiblesse bien prompte et que rien ne justilie. Pourquoi donc l'avoir
parée, cette jeune fille, de tant de grâce et de beauté, si vous vouliez la flétrir?
Pourquoi l'avoir d'abord offerte à notre amour, si vous vouliez plus tard ,
sans cause et sans motif, la livrer à notre mépris? Nous oserons dire à ma-
dame lleybaud qu'elle a manqué de respect pour son œuvre.
Malgré ces réserves, .)Jt'it'(/e reste toujours, ainsi que nous le disions en
œmmençant cet article, un livre plein d'intérêt, que nous n'hésitons pas à
placer au prenùer rang parmi les meilleures productions littéraires de notre
époque.
.L S.
BULLETIN.
Nous ne prenons malheureusement la plume que pour enregistrer les échecs
du ministère. Après l'adoption de la proposition de M. Mounier dans la
chambre des pairs, et Tajournement projeté de la loi des sucres dans la
chambre des députés , ainsi que le rejet assuré du projet de loi du chemin de
fer à la mer, le cabinet a encore succombé dans les points les plus importans
de la loi d'état-major.
Le ministère a montré , dans cette discussion , toute sa faiblesse et le vice de
son organisation. Il s'agissait de fixer le nombre des maréchau.x de France
en temps de guerre et eu temps de paix, ainsi que les conditions nécessaires
pour être promu à cette haute dignité. Le ministère avait fixé à huit le nombre
des maréchaux, la connnission de la chambre avait réduit ce nombre à six; en
même temps, elle avait inscrit dans la loi des conditions que le ministère a
cru, avec raison, devoir combattre. Or, dans ces deux questions , le ministère
a succombé.
Ce n'était pas là une discussion des affaires étrangères , et M. le président
du conseil était sur son véritable terrain. Aussi le ministre a-t-il allégué
quelques raisons qui avaient une apparence de solidité. Selon lui, la France
doit entretenir un effectif militaire de 500,000 hommes , et personne , que nous
sachions, ne conteste, en France, cette nécessité; mais M. le maréchal Soult
en conclut que pour commander cet effectif en temps de guerre, six maré-
chaux ne suffiraient pas. Dans une guerre avec plusieurs puissances , a-t-il dit ,
il faudrait plusieurs armées ; or, en pareil cas , on ne pourrait conférer ces
commandemens qu'à des maréchaux , car les lieutenans-généraux n'ayant ja-
mais commandé à la guerre plus de 10 à 12,000 hommes, ne pourraient passer
subitement à un commandement de 100,000 hommes. M. le maréchal Soult
veut donc qu'on entretienne huit maréchaux en temps de paix , pour avoir ses
huit maréchaux tout prêts pour le moment de la guerre. Mais où prendra-t-il
ces huit maréchaux , puisqu'il avoue lui-même qu'il reste peu de lieutenans-
généraux ayant commandé, en temps de guerre, des corps de 12,000 hommes;
272 REVUE DE PARIS,
ne faudra-t-il pas les prendre parmi ces lieutenans-généraux restans ou parmi
ceux qui n'ont jamais commandé de division ou de corps d'armée , et alors où
sera le prestige qui s'attache, selon lui , au nom de maréchal , et oii ces maré-
chaux auront-ils appris la science difficile de diriger une armée de 100,000
hommes? Les objections de M. le maréchal Soult se détruisaient donc elles-
mêmes ; et son gendre , M. le marquis de Mornay , lui a fait observer judicieu-
sement , en ce qui est du nombre , que dans le cas de guerre , la loi accorde
au gouvernement le droit de créer douze maréchaux, nombre qui suffirait et
au-delà au commandement d'une armée de 500,000 hommes.
Quant aux conditions d'admission , M. le maréchal Soult avouait que ce
principe avait existé sous Louis XIV et ses successeurs : aussi ne contestait-il
pas le droit de les écrire dans la loi ; mais il combattait ces conditions, entre
autres, celle qui établit que la dignité de maréchal ne peut être conférée qu'au
lieutenant-général ayant commandé en chef pendant la durée d'une campagne.
M. le maréchal Soult alléguait qu'un général en chef pouvait être blessé ou
malade, et que le plus ancien lieutenant-général qui le remplacerait de
droit, serait ainsi placé dans la catégorie des maréchaux de France. Il est vrai,
mais un candidat maréchal n'est pas un maréchal de France, et nous ne
voyons pas figurer dans la chambre des pairs tous ceux qui se trouvent dans
les conditions fixées par la loi pour être nommés pairs. Il est à remarquer
qu'en même temps que M. le maréchal Soult voulait qu'on augmentât le
nombre des maréchaux fixé par la commission , il demandait la réduction des
candidats; et, cependant, il avait fait observer qu'il en existait à peine assez
pour suffire aux postes de lieutenans-généraux. Aussi, M. Guizot et M. le garde-
des-sceaux, sentant toute la faiblesse de ces argumens , se sont-ils hâtés de
venir au secours de ^l. le maréchal Soult.
En venant défendre le projet de loi du ministère, M. Guizot est parti d'un
point de vue qui lui est propre, mais qui mallieureusement déplaît singulière-
ment à la chambre. Il a vu dans l'institution des maréchaux de France non pas ce
qu'on y voit dans tous les pays, non pas la récompense éclatante du mérite mi-
litaire, un encouragement immense donné sans cesse à l'armée, une noble ému-
lation inspirée même aux moindres soldats, qui, selon la belle et libérale expres-
sion de Louis XVIII , portent le bâton de maréchal dans leur giberne ; en un
mot, un prix digne d'être offert à ceux qui ont assuré le salut de la pa-
trie; M. Guizot n'a vu là qu'une classe de plus ajoutée à l'aristocratie. Les
grandes existences manquent en France, selon M. Guizot, et il faut s'efforcer
de les maintenir. Ainsi , c'est en qualité de grands seigneurs que T\I. Guizot
regarde les maréciiaux de France comme nécessaires à l'ordre social , et c'est
en ce sens qu'il importe de ne pas réduire leur nombre. En même temps,
M. Guizot a cité l'Empire, qui a créé ces grandes existences autour de lui. On
voit que les idées de M. Guizot tiennent à tout un ordre de choses, et que si
M. le maréchal Soult n'a vu dans le nombre six , fixé par la commission , qu'un
chiffre qui répond mal à celui de '}00,000. fixé dans son esprit comme la néces-
ssité de notre effectif de guerre, M. Guizot a immensément élargi la question.
REVDE DE PARIS. 273
Aussi , dès que la chambre a mi qu'il s'agissait d'un principe doctrinaire ,
d'indécise qu'elle était, elle s'est trouvée lixée, et son parti a été bientôt pris.
Malgré toute l'habileté de M. Teste , qui a traité ce chapitre sous un point de
vue tout opposé, la chambre s'est rangée immédiatement à l'avis de la com-
mission. M. Guizot avait cependant touché une corde qui avait eu du retentis-
sement dans la chambre ; il avait parlé du maréchal Lobau , élevé à cette
haute dignité en pleine paix , et pour avoir sauvé la capitale de l'anarchie et du
désordre. Mais les titres du maréchal Lobau étaient déjà anciens, et M. Guizot
oubliait qu'il n'eût jamais été promu au maréchalat, s'il n'avait été désigné,
par jNapoléon lui-même , comme un de ceux qui pouvaient y prétendre. La
chambre a approuvé, toutefois, cette partie du discours de M. Guizot , et elle
a condamné celle qui a rapport aux grandes existences. C'est un fait que nous
constatons , rien de plus , et un fait de ce genre est tout dans un gouvernement
de majorité. Il en résulte que les principes du parti doctrinaire réussissent peu
dans la chambre, tandis que les principes du 13 nivnrs et des 221 y trouvent de
nombreux échos. Quant aux doctrinaires et au centre gauche ministériel, il
est évident qu'ils sont plus séparés que jamais ; il est facile de s'en convaincre
à la lecture du discours de i\L Teste.
Un homme d'esprit a dit que le parti doctrinaire veut élever la bourgeoisie
au gouvernement, tandis que le tiers-parti veut faire descendre le gouvernement
Jusqu'à la bourgeoisie. M. Teste voulait, ainsi que M. le maréchal Soult, ainsi
que M. Guizot , que le nombre des maréchaux de France fût fixé, en temps de
paix, à huit au moins; pour y parvenir, il a insinué doucement à la chambre
qu'elle n'a pas a redouter l'abus qu'on pourrait faire de cette dignité , car dans
sa pensée, sinon dans ses termes, le garde des sceaux laissait voir que ce n'est
pas un gouvernement mal assuré qui aurait voulu renouveler l'emploi abusif
de la dignité de maréchal , fait, selon lui , sous Louis XIV et sous Louis X\ .
M. le garde des sceaux n'a pas ajouté : sous la restauration , bien qu'il ait sans
doute pensé plus d'une fois, pendant son discours, aux maréchaux Vioménil,
Hohenlohe et A\ ellington. Le gouvernement actuel n'étant pas assez solide
pour se permettre de tels abus, il eût été bon, selon M. Teste, de lui passer
cette rédaction du projet : « Le nombre des maréchaux est tout au plus de
huit en temps de paix. » C'était là , si l'on nous passe ce terme, .escamoter les
huit maréchaux refusés par la chambre. M. le maréchal Soult et M. Guizot
avaient au moins le mérite de les demander francliement.
Au fond , il importe peu que la France ait huit ou six maréchaux en temps
de paix. C'est une question de service peu importante, on a pu le voir par la
faiblesse et le vide des argumens que 31. le maréchal Soult a employés pour la
faire résoudre selon ses idées. 31. Teste s'est à peine arrêté aux conditions de
la canditature-, il n'a été frappé que de la réduction du nombre des maréchaux,
ce qui lui semblait, avec raison, un échec au projet du gouvernement.
M. Guizot n'a parlé du maréchal Lobau , il ne Ta proposé connue exemple ,
qu'afin de se servir de lui comme avant-garde à ses principes d'organisation
aristocratique; mais personne, ni dans le ministère, ni parmi les orateurs qui
TOME VI. iVm. SriTLÉAIEMT. 19
274- REVUE DE PARIS.
le soutiennent, n'a abordé la véritable question. Or, cette question est celle
du principe du gouvernement tout entier. Les adversaires du projet obéissaient,
les uns sciemment , les autres à leur insu , à la pensée qui marque la plupart
des actes politiques qui se font depuis un an dans la chambre. Il s'agissait
de limiter encore la prérogative royale , de lui enlever le droit de nommer un
maréchal de France sans le concours de la chambre , comme on a déjà limité
le droit de nommer des pairs, comme on s'occupe de limiter le droit de nom-
mer des membres de la légion d'honneur. Il n'y a pas le moindre reproche à
faire à cet égard à la chambre élective. C'est sa prérogative à elle que d'amoin-
drir la prérogative royale , et nous dirions même que c'est une des consé-
quences de son organisation. Mais ce dont on peut s'étonner, c'est que parmi
les ministres du roi , et parmi ceux qui travaillent en ce moment à le devenir,
il ne se soit pas élevé une seule voix pour démontrer à la chambre que le mo-
ment est mal choisi pour diminuer l'influence de la couronne dans l'armée, et
lui ôter un moyen d'action dont elle ne peut user que rarement, et jamais d'une
manière funeste.' Quant à nous, plus nous sommes partisans de la prérogative
parlementaire, plus nous reconnaissons l'excellence de son action dans les af-
faires , plus nous déplorons cette tendance à réduire la force du gouvernement ,
et à le traiter comme un ennemi. Que sera, nous le demandons, en temps de
guerre, un roi qui ne pourra donner une croix d'honneur sur le champ de
bataille, sans que son choix ne soit soumis à une commission, et qui se verra
entouré de non moins d'entraves quand il s'agira de nommer un maréchal de
France? Ne vaudrait-il pas mieux déférer tout de suite le commandement des
arjnées de terre et de mer aux deux chambres.'
Dans cette discussion où le ministère, aidé de M. Guizot , a échoué sur
presque tous les points , il était évident qu'il avait la conscience de sa faiblesse;
et nous voyons, avec une vive inquiétude, que le pouvoir sortira bien réduji
et bien amoindri de ses mains. Le petit ministère du 15 avril , comme le nom-
maient les grands ministres d'aujourd'hui, ce ministère qui, selon eux, ne
couvrait pas assez le trône de sa responsabilité , n'a jamais oublié son devoir
de ministère, et il n'a jamais cédé, avec cette facilité, sur de semblables ques-
tions. Le centre gauche entré au pouvoir s'efforce , dit-on , de s'approprier les
idées de gouvernement, et ses concessions dans le conseil monti'ent que ses
efforts sont sincères; mais dans la chambre, la tâche est plus diflicile. Les an-
técédens des ministres de la coalition sèment plus d'un embarras devant leurs
collègues. Qu'on voie la manière dont M. Dufaure a parlé sur la loi d'état-
major. IVI. Dufaure estiui de ceux qui ont réclamé le plus vivement cette loi ,
et qui l'ont réclamée comme une limite du i)Ouvoir royal. Conunent défendre
efficacement le ])()uvoir royal quand on a voulu si ardemment le combattre?
Aussi M. le ministre des travaux publics n'a trouvé qu'un moyen de dé-
fendre le projet du gouvernement, il a déclaré d'une manière ingénieuse que
la loi est une conciliation entre le pouvoir royal et les droits de l'armée. Or,
M. Dufaure est un avocat trop consommé, un légiste trop exercé, pour
ignorer ([u'une conciliation ne peut avoir lien qu'entre adversaires. Voilà donc
REVUE DE PARIS. 275
le pouvoir royal dénoncé par un ministre du roi , comme l'adversaire des
droits de rarniee ! Que dirait de mieux le yaiiotuil?
Nous savons bien que M. Dufaure n'a pas eu l'intention, en parlant ainsi , de
nuire au pouvoir royal, nous savons bien que, depuis le 12 mai, il a singuliè-
rement modifié ses opinions à cet ésard ; mais les antécédens gênent quelque-
fois , et l'habitude prévaut souvent contre le meilleur vouloir. Voyez le même
orateur, quand il est à son aise, comme il est facile et éloquent! ISous en
donnerons pour preuve le petit discours prononcé, mardi dernier, par M. Du-
faure, quand il a démontré à la chambre l'importance du ministère des travaux
publics, contestée par 31. Glais-Bizoin. Si M. Dufaure avait mis, dans la
défense de la prérogative royale, en ce qui est de l'armée, la moitié de la cha-
leur avec laquelle il a plaidé pour son département ministériel, le cabinet
eût peut-être été préservé de son dernier échec. Et cependant la tâche n'était
pas facile, car M. Teste et ÎM. Dufaure, qui votaient cette année pour le main-
tien de huit maréchaux en temps de paix , étaient des plus vifs et des plus ab-
solus dans la majorité de l'année dernière , qui voulait réduire le nombre des
maréchaux à six seulement.
Nous rendrons ici à M. Thiers une justice qui lui est due. Ce n'est pas ainsi
qu'il entend le gouvernement, quand il en fait partie, et il n'hésite pas à dé-
fendre vaillamment le pouvoir qui lui est remis. M. Guizot est monté à la tri-
bune pour défendre ses idées d'aristocratie , bonnes peut-être , mais peu agréa-
bles à la chambre. M. Thiers serait venu défendre le pouvoir royal , et l'on
sait toutes les ressources de son esprit. Il eût développé à la fois le coté mi-
litaire et le côté politique de la question, ce que n'ont fait que d'intentiqn
M. le maréchal Soult et M. Dufaure, et il n'eût pas essayé d'obtenir de la
chambre, d'un piteux ton de voix démocratique, huit maréchaux, par sur-
prise, comme l'a tenté 31. Teste. La chambre, qui diminue les moyens de ré-
compenser le courage militaire , devrait augmenter les moyens de récompenser
le courage de soutenir le pouvoir, bien plus nécessaire et bien rare aujourd'hui ,
même parmi les ministres.
Si nous suivons le ministère dans la chambre des pairs , nous le trouvons
également dépourvu de force et d'influence dans cette assemblée. M. \'ille-
main demandait, depuis un an, que la chambre des pairs fît à son tour de
l'opposition. 31. le ministre de l'instruction publique est servi à souhait, sur-
tout quand il vient lui-même défendre, devant ses collègues JNDI. les pairs, le
gouvernement dont il fait partie. La position de 3L Villemain est, en effet,
bien défavorable, et malgré tout le talent du ministre de l'instruction pu-
blique , le cabinet aurait à gagner en laissant à un autre le soin de défendre
ses projets de loi dans la chambre des pairs. Il est évident que cette chambre
l'écoute avec défaveur, et qu'elle n'a pas oublié que 31. 3'illemain reprochait
surtout au ministère du 15 avril d'être composé d'un trop grand nombre de
pairs. Ajoutez le souvenir des dernières élections , où M. Villemain s'était fait
le protecteur d'un candidat du parti radical , ses attaques violentes contre le
traité des 24 articles, ratifié par le ministère actuel , et l'on aura l'explication
276 UEVLIi DE l»A!iiS.
de ce mot d'un des pins anciens menibres de ia pairie : « M. Villeniain a cessé
d'être député, mais il n'est pas encore devenu pair de France. »
Dans cet état des choses, doit-on s'étonner si l'idée qui domine dans le mi-
nistère et hors du niinistère, est qu'il ne peut rester tel qu'il est? Quelques
journaux parlent encore de l'entrée au ministère des affaires étraniïères de
M. le duc de Broglie , dont nous avions parlé , et en faveur duquel les doctri-
naires avaient fait quelques efforts. Les chances de j\I. le duc de Broglie sem-
blent, au contraire, avoir diminué, et ce serait, dit-on, M. Guizot qui se
mettrait maintenant sur les rangs. Il est certain que M. Guizot prépare un
discours sur les affaires d'Orient , qui pourrait bien être , dans sa pensée , un
discours de réception. C'est M. Guizot qui avait demandé dans les bureaux de
la chambre, à propos du crédit de dix millions, une enquête détaillée sur les
affaires d'Orient. Le ministère, que dirige, dit-on, M. Guizot, n'a répondu
<!ependant à sa proposition qu'en communiquant à la commission un traité
déjà publié et une pièce absolument insignifiante. Nous ne savons ce que sera
le discours de M. Guizot; mais un futur ministre des affaires étrangères doit se
garder de rien conclure , et on peut prévoir d'avance qu'il se terminera par
cette phrase vague et sacramentelle : Le maintien de l'empire ottoman.
Nous ignorons également si la chambre consentira à laisser les doctrinaires
se renforcer, et entrer ainsi un à un dans le gouvernement; mais, dans tous
les cas, ce n'est pas du côté des ministres du centre gauche que viendra l'ob-
stacle. A défaut d'un ministre qui satisfasse la chambre, M. Guizot serait ,
au moins, un ministre réel, et les affaires se feraient sans consultations per-
pétuelles sur l'histoire générale, les relations internationales, les antécédens
diplomatiques , et autres menus détails assez nécessaires à connaître quand on
est ministre des affaires étrangères; et en cela il y aurait amélioration.
Quoi qu'il en soit, les modifications ministérielles qu'on prévoit sont deve-
nues encore plus nécessaires depuis les dernières séances des chambres, et la
fin , très proche d'ailleurs , de la session , ne fera qu'ajouter à cette nécessité.
Quelle influence et quelle force aurait en effet, dans l'intervalle des sessions,
un cabinet qui aura obtenu si peu d'influence dans les chambres? L'état du
j)ays et les inquiétudes qu'il est permis de concevoir à la vue du mouvement
qui se fait dans les partis extrêmes, dont la coalition a relevé les espérances,
tout fait un devoir au gouvernement de chercher, dans une meilleure organi-
sation , les forces qui lui manquent. Sans doute, le cabinet actuel doit regretter
à cette heure de s'être privé volontairement du concours énergique et du talent
fécond du meilleur orateur du centre gau(;he, et .quelle que soit l'ardeur des
antipathies récentes, nous croyons M. Passy et M. Dufaure doués de trop de
sens pour se dissimuler leur faiblesse et leur isolement. On a beau dire que le
cabinet vivra tel qu'il est, grâce à la lassitude de la chambre, les partis légi-
timiste et républicain ne sont pas las, le gouvernement en a des preuves, et
l'harmonie des trois pouvoirs, la confiance des chambres dans la capacité de
l'administration , ne seraient pas île trop pour triompher des difiicultés de notre
situation.
REVLE DE PARIS. 277
Pour la politique extérieure , il paraît certain que les démonstrations an-
noncées avec tant d'emphase à ro])position actuelle par l'ancienne opposition
entrée aux affaires, se réduisent à peu de chose, et même à rien. Les croi-
sières des vaisseaux français sur les côtes d'Espagne seront seulement mises
sur le pied où elles étaient lorsque quelques bâtimens s'en détachèrent pour se
joindre à la division navale qui se rendait au Mexique. Quant aux instructions
données aux commandans, elles se bornent à celles qu'ils ont eues jusqu'à ce
jour; ils pourront transporter des soldats de la reine d'un point à l'autre,
comme ils faisaient sous le ministère du 15 an'il. Tels sont les changemens in-
troduits par la politique réformatrice du 12 mai. Il est'vrai que M. le ministre
des affaires étrangères va présenter un projet de loi pour être autorisé à vendre
Je bâtiment des archives de son département , et faire ajouter pour deux mil-
lions de constructions à l'hôtel occupé par l'ambassade turque, qui sera con-
sacré aux archives des affaires étrangères. On annonce aussi la nomination de
M. le marquis de Dalmatie à l'ambassade de Turin, ainsi que l'envoi de quel-
ques autres ambassadeurs de famille.
Théâtres. — Opéiia. — Les Huguenots ont repris cette semaine leur |)Iace
dans le répertoire, et la musique de Meyerbeer a soutenu vaillamment la lutte
contre les chaleurs régnantes, et , qui pis est , contre une exécution des plus
médiocres. C'est une chose triste à dire, mais vraie, que l'exécution d'un
opéra n'a qu'un temps. Que le ténor ou la prima donna s'en aillent , et voilà
que l'ensemble formé sous les yeux du maître pendant les répétitions se rompt
aussitôt, et que la débâcle se fait. Ainsi, qui pourrait prétendre que la parti-
tion âesihujuenois. telle que Duprez et son élève la reproduisent aujourd'hui,
soit la même que nous avons entendue au temps de ISourrit et de I\I"'' Falcon ?
C'est plus beau peut-être, si l'on veut , mais à coup sur c'est autre chose. Vous
ne trouvez plus nulle part l'inspiration première; à tout moment on sent que
le compositeur est forcé d'intervenir et de tourmenter sa musique pour la sou-
mettre aux exigences des voix nouvelles; les mouvemens se ralentissent, les
tons se haussent , les belles notes disparaissent. Qui ne se souvient de ce temps
où Aourrit, M^'"^ Falcon , M""^ Dorus et Levasseur chantaient les lliKjueiwis?
Quel ensemble ! comme chacun donnait alors à son rôle sa physionomie
naturelle, le caractère de passion , d'enthousiasme, de fanatisme ou d'en-
jouement que :\Ieyerbeer avait rêvé. Ces jours-ci Levasseur était le sexd
(|ui fût demeuré à sa place, et qui eut gardé les traditions primitives de cette
lirande musique. Le partie de Raoïd , qui convenait déjà si peu à Duprez lors-
(ju'il s'en empara aux temps de ses débuts et de ses triomphes, lui convient
encore bien moins aujourd'hui que les efforts surhumains auxquels il s'est
livré pour tenir tête au répertoire ont diminué les forces de son organe.
Le rôle de Piaoul, dans les IliKjuenois, cause à Duprez d'incroyables fatigues,
et l'on devrait lui tenir compte des artifices vraiment prodigieux avec lesquels il
tourne les difficultés des passages qu'il ne peut surmonter. Duprez met incon-
testablement plus d'art , de talent et de génie à éluder certains passages qu'un
autre à les attaquer de front, et c'est justement pour les notes qu'il ne fait pas
278 REVUE DE PARIS.
que le grand chanteur est admirable, et qu on devrait l'applaudir avec enthou-
siasme. M"*" Nathan continuait ses débuts dans \ alentine. La voix de M"" Na-
than , toute incomplète quelle est , a dans le haut de magnifiques vibra-
tions, qui, pour éclater, n'attendent pas toujours que la mesure ou l'intonation
l'exigent; malheureusement la partie de Valentine abonde en traits graves,
écrits pour M"*" Falcon , dont la voix, connue on sait, pouvait, au besoin,
descendre jusqu'aux limites du contralto, et dans lesquels les cordes sur-aiguës
de M"" Nathan n'ont que faire. De la sorte, tout le troisième acte est sacrifié,
et le magnifique adagio qui ouvre le duo entre Valentine et Raoul perd toute
son expression de sourde et vague tristesse. M"'^^ Nathan a dans la voix six
notes d'un timbre singulier, et qui n'attendent , pour produire les plus beaux
effets, qu'un musicien qui sache les combiner avec art. C'est là un organe
borné sans nul doute, mais qui peut remplacer par la sonorité ce qui lui
manque en étendue, et dont nous souhaitons que M. de Ruolz tire parti dans
la Vendetta.
— Le Théâtre-Français, qui se dispose à reprendi-e Pohjeucte, va offrir à
iM"" Rachel une nouvelle occasion de déployer son beau talent. En vain de
nouveaux succès et de nouveaux comédiens voudraient-ils se mettre devant ce
soleil levant; la faveur publique, un instant distraite, revient toujours, et avec
un empressement sans cesse renaissant, à ces chefs-d'œuvre de l'ancienne
poésie dont cette enfant inspirée semble nous avoir révélé toutes les grandeurs.
C'est donc toujours et tour à tour Audromaque et Tancrcde, les Homces et
Bajazet, Mithridate et JSicomède, Iphiyénie et China, qui font l'entretien et
l'enthousiasme de chaque soir. Ace labeur, si rempli de résultats excellens,
M"'' Rachel n'a pas succombé; elle a montré, comme ce comte de Fontaine,
dont parle Rossuet, qu'ioïc (jraiide ameest toujours maîtresse du corps quelle
anime. Elle est restée au niveau de toute cette poésie vivante, de toutes ces
passions touchantes ou terribles dont elle est le plus digne interprète. Cepen-
dant le Théatre-Francais, malgré l'appui qu'il trouve dans ce noble succès,
est loin de s'abandonner lui-même , il est tout prêt à représenter plusieurs
ouvrages nouveaux, et entre autres une comédie. Il faut que jeunesse se
passe. Il a fait débuter, non sans succès , une très jeune et très jolie soubrette,
M"" Avenel ; une grande personne tragique, ]M"' Dubois; enfin il vient de
recevoir, avec une faveur marquée , une tragédie d'un jeune poète fort nou-
veau, intitulée Laurentde Mcdicis, et donton dit à l'avance beaucoup de bien.
Théâtre du Gymnase. — Un Ménage Parisien , drame en deux actes,
par MM. Edouard Monnais et Laurencin. — C'est cette éternelle histoire de
la femme malheureuse, innocente et pei>écutée. J'avoue, pour mon compte,
que ces sortes d'histoires me touchent médiocrement, et que je ne saurais me
défendre d'une vive sympathie pour la race des maris , si cruellement altaqiiée
de nos jours. Je me suis toujours senti au creur une extrême tendresse pour ces
parias des temps modernes, et je me dis parfois que ces pauvres bourreaux
pourraient bien être plus à plaindre que leurs victimes. J'ai vu partout tant de
féroces tyrans égorgés par de faibles opprimées, tant de sacrificateurs immolés
par de tendres martyres, tant de voraces vautours déchirés par d'aimables co-
lombes, que je commence à craindre que la littérature contemporaine n'ait
REVUE DE PARIS. 279
pris la pitié à l'envers. Jamais on ne m'a vu dans les rangs de ces galans cheva-
liers, croisés pour conquérir l'indépendance de l'épouse, et je n'ai pas encore
déposé mon offrande de mari sur les autels de cette liberté , ensanglantés déjà
par plus d'une hécatombe. C'est donc avec un véritable désespoir que je me
vois contraint d'avouer que M. Dervilly, le héros du Ménage imrisien, est en-
core un de ces types mallieureux qui défraient , depuis tantôt dix ans, les ro-
mans à la mode, un de ces époux chargés de crucifier la femme, messie des
sociétés nouvelles. Ce M. Dervilly a trouvé même le moyen de renchérir sur tous
ses confrères qui ne sont , à vrai dire , que des petits Poucet auprès de cet ogre.
De son coté, M""' Dervilly est le type de la femme opprimée, de l'épouse
passée à l'état de saule pleureur. Elle est vêtue de noir ; son visage est pâle,
ses yeux sont brûlés de larmes; rien qu'à la voir, on devine qu'un mari a passé
par-là. J'imagine que le jour où les maris se mettront à écrire des romans et
des pièces de théâtres, nous assisterons à de belles représailles. Je suis sûr que,
si M. Dervilly, avant de se faire tuer connue un sot, eût songé à laisser quel-
ques volumes de mémoires, nous aurions appris d'étranges choses. Quoi qu'il
en soit, il faut bien convenir que, tel que nous l'ont représenté MM. Laurencin
et Monnais, M. Dervilly est le plus méchant garnement qui ait jamais hanté
l'estaminet , se souciant de sa femme autant que d'une bourse vide , et dévo-
rant gaiement, loin d'elle, sa fortune et la dot de sa nièce. Quand tout est
dévoré, ce cannibale ne trouve rien de mieux que de revenir près de la pauvre
délaissée, et, sans autre préambule que quelques impertinences qui exhalent
un acre parfum de mauvais tabac, il lui signifie qu'elle ait à le suivre dans un
petit voyage qu'il se propose d'entreprendre : en Amérique, s'il vous plaît. A
cette proposition, M"" Dervilly relève la tête; le roseau se raidit, la colombe
se révolte et s'indigne. Mais qui la protégera contre la main de fer qui pèse sur
elle.^ Qui la soutiendra dans cette lutte inégale , dans ce combat de la faiblesse
contre la force que protège la loi? C'est M. Delaunay, un avocat chevaleres-
que et désintéressé. Il n'est pas impossible de rencontrer de pareils avocats au
Gymnase. Je n'essaierai pas de vous dire par quelles combinaisons M. Der-
villy arrive à se faire loger dans la tête une balle de pistolet. Qu'il vous suffise
de savoir que M. Delaunay est innocent du sang répandu , qu'il aime ÎM""' Der-
villy, que M""= Dervilly n'est pas loin de l'aimer, si ce n'est déjà fait , et qu'enfin,
lorsque la toile tombe, tous deux sont libres et maîtres de l'avenir.
Ce petit drame, qui a obtenu un plein succès, ne manque pas de situations
attachantes : M. Edouard Monnais est un homme d'esprit qui, Dieu merci! n'en
est pas à faire ses preuves. M. Bocage et M'"'' Dorval ont joué avec leur talent
accoutumé. Mais que peuvent tant d'esprit et tant de talent à ce théâtre du
Gymnase, qu'écrase, qu'étouffe, que tue lentement une administration aveugle
et maladroite ?
Vaudeville. — Passé Minuit, par MM. Lockroy et Anicet Bourgeois. —
C'est la plus divertissante folie que nous ayions vue depuis long-temps. Si vous
connaissez quelque existence ennuyée, quelque esprit chagrin, quelque ame
morose, envoyez-les au Vaudeville, ils en reviendront ayant ri. I-a toile se lève,
on rit. Imaginez Arnal plongé dans les bras du sommeil. Sa tête, enveloppée
d'un foulard , repose sur un oreiller virginal. Il dort du sommeil du juste, du
sommeil des anges, du sommeil du bureaucrate. Il dormirait ainsi jusqu'au jour;
mais voilà qu'un horrible vacarme retentit à l'hôtel voisin : c'est 1\I. Barbassou
280 REVUE DE PARIS.
qui frappe, frappe, frappe, et ne peut parvenir à se faire ouvrir la porte. Ré-
veil d'Arnal, étonnemeut, stupeur, désespoir de l'honinie troublé dans son
sommeil. Il se jette à bas de son lit, ouvre sa fenêtre, commence par invec-
tiver Barbassou, et finit par lui offrir l'hospitalité pour la nuit. Barbassou l'ac-
cepte, cette hospitalité si imprudemment offerte, et dès-lors commence, pour
Arnal (Chaboulard), une série d'infortunes plus ébouriffantes les unes que les
autres. Quelle nuit! A peine entré dans la chambre de Chaboulard, Barbassou
se secoue comme un chien mouillé , se roule sur le lit, se jette dans le fauteuil,
brise les meubles, ouvre les fenêtres au vent et à la pluie, brûle le bois, ra-
conte ses malheurs , frappe du pied , tousse , jure , gémit , sanglotte , va , vient ,
se revêt des habits de Chaboulard ; si bien qu'il eut été plus facile au pieux
Énée de dormir dans Pergameen feu qu'à Chaboulard de fermer l'œil au milieu
de tout ce tapage. Désorniais, quoi qu'il arrive, passé minuit, sous les croisées
de Chaboulard , qu'on frappe, qu'on crie au voleur, à l'assassin, qu'on ap-
pelle la garde, soyez sûrs (jue Cliaboulard laissera crier et n'ouvrira pas. Ce
Barbassou eût décoin-agé de l'hospitalité le vieux Ruy Gomez de Sylva lui-
même. Mieux vaudrait Satan pour hôte que cet infâme Barbassou. Le jour
délivre Chaboulard; mais lorsqu'il pourrait enfin dormir, il est l'heure d'aller
à son bureau. Arnal et Bardou ont été merveilleux d'un bout à l'autre de cette
plaisante folie.
— Sous le titre de Madame de Brienne, on a joué, au théâtre de la Renais-
sance, un drame en deux actes, tiré d'un roman qui s'appelle Madame de Som-
merviUe, ce qui nous dispense d'en dire du bien ou du mal. MM. Raoul et
Sainte-Yves se sont contentés de changer les noms des personnages. Dans leur
pièce, M"'*" de Sommerville s'appelle M""^^ de Brienne, Nancy se nomme Es-
telle, et Albert Lucien. Il faut savoir gré aux auteurs de cet effort d'imagina-
tion qui fait bien augurer de leurs facultés inventives.
— I/éditeur Ambroise Dupont vient de mettre en vente le roman nouveau
de M. Alexandre de Lavergne, l'Aine de la Famille. C'est l'hi.stoire vive et pi-
quante d'un jeune gentilhonune qui arrive à la cour de Louis XIV, en 1700,
avec les idées qui y florissaient trente années auparavant. Il y a du charme et
de l'originalité dans le récit des désenchantemens de toute sorte qu'éprouve le
héros du livre, et l'on voit que l'auteur, qui n'est pas tout-à-fait un inconnu
pour les lecteurs de ce recueil , a étudié avec soin les mœurs et l'histoire de
l'époque qu'il s'est attaché à peindre. Lauzun , Dangeau, Barbezieux , M""' de
jMaintenon vieinient tour à tour poser devant le lecteur dans ce livre, qui pré-
sente à la fois l'intérêt du roman et l'attrait de curiosité qu'on recherche dans
les mémoires.
F. BOIVNAIBE.
VIE ET AVENTURES
DE JOHN DAVYS.
I.
Il y a à peu près quarante ans , à l'heure où j'écris ces lignes , que
mon père le capitaine Edouard Davys , commandant la frégate anglaise
la Junon, eut la jambe emportée par un des derniers boulets partis
du vaisseau le Vengeur, au moment où il s'abîmait dans la mer plutôt
que de se rendre.
Mon père, en rentrant à Portsmouth, où le bruit de la victoire
remportée par l'amiral Hove l'avait précédé, y trouva son brevet de
contre-amiral; malheureusement, ce titre lui était accordé à titre
d'honorable retraite , les lords de l'amirauté ayant pensé sans doute
que la perte d'une jambe rendrait moins actifs les services que le
contre-amiral Edouard Davys, à peine arrivé à l'âge de quarante-cinq
ans, pouvait rendre encore à la Grande-Bretagne, s'il n'avait point
été victime de ce glorieux accident.
Mon père était un de ces dignes marins qui ne comprennent pas
trop de quelle nécessité est la terre , si ce n'est pour se ravitailler
d'eau fraîche et y faire sécher du poisson. Né à bord d'une frégate,
les premiers objets qui avaient frappé ses yeux étaient le ciel et la
mer. Midshipman à quinze ans, lieutenant à vingt-cinq, capitaine à
trente , il avait passé la plus belle et la meilleure partie de sa vie sur
un vaisseau, et, tout au contraire des autres hommes, ce n'était que
TOME VI. JUIN. 20
282 KEVTÎE DE PARIS.
par hasard et presque à son corps défendant qu'il avait parfois mis le
pied sur la terre ferme. Le digne amiral , qui aurait retrouvé son
chemin les yeux fermés dans le détroit de Behring ou dans la baie de
Baffîn , n'aurait pu , sans prendre un guide , se rendre de Saint-James
à Piccadilly. Ce ne fut donc point sa blessure en elle-même qui l'af-
fligea , mais les suites t|a'elle entraînait après elle : parmi toutes les
chances qui attendent un marin , mon père avait souvent songé au
naufrage, à l'incendie, au combat, maisjamais à la retraite, et la seule
mort à laquelle il ne fût pas préparé était celle qui visite le vieillard
dans son IIL.
Aussi la wnvrriescencc dut)lessé fut-ette longue et tourmentée; sa
bonne constitution finit cependant par l'emporter sur la douleur phy-
sique et les préoccupations morales; il faut dire, au reste, qu'aucun
soin ne lui manqua. Pendant son douloureux retour à la vie, sir
Edouard avait près de lui un de ces êtres dévoués qui semblent
appartenir à une autre race que la nôtre, et dont on ne retrouve les
types que sous l'uniforme du soldat ou la veste du marin. Ce digne
matelot, ûgé de quelques années de plus que mon père, avait con-
stamment suivi sa fortune, depuis le jour où il était entré comme
midshipman à bord de la Reine Charlotte, jusqu'à celui où il l'avait
relevé, avec une jambe de moins, sur le pont de la Junon; et quoique
rien ne forçât Tom Smith de quitter son bâtiment, quoique lui aussi
eût rêvé la mort d'un soldat et la tombe d'un marin, son dévoue-
ment pour son capitaine l'emporta sur son amour pour sa frégate :
en voyant arriver la retraite de son commandant, il sollicita aussitôt
la sienne qui, en faveur du motif qu'il faisait valoir, lui fut accordée,
accompagnée d'une petite pension.
Les deux vieux amis (car, rentrés dans la vie privée, la distinction
des grades disparaissait) se trouvèrent donc tout à coup appelés à un
genre de vie auquel ils étaient loin d'être préparés, et dont la mono-
tonie les effrayait d'avance; cependant, il fallait en prendre son
parti. Sir Edouard se rappela qu'il devait avoir à quelques centaines
de milles de Londres une terre, vieil héritage de famille, et dans la
ville de Derby, un intendant avec lequel il n'avait jamais eu de rela-
tions que pour lui faire passer de temps en temps quelque argent
dont il ne savait que faire, et qui provenait de ses gratifications ou
de ses parts de prise. Il écrivit donc à cet intendant de le venir joindre
à Londres et de se préparer à lui donner, sur l'état de sa fortune ,
tous lesrensoignemens, dont pour la première fois les circonstances
dans lesquelles il se trouvait lui faisaient sentir le besoin.
REVUE DE PARIS. 283
En vertu de cette invitation , M. Sanders arriva à Londres avec un
registre sur lequel étaient inscrites, dans l'ordre le plus scrupuleux,
les recettes et les dépenses de Williams-House, depuis trente-deux
ans, époque de la mort de sir William Davys, mon grand-père, le-
quel avait fait bâtir ce château et lui avait donné son nom. En outre,
et par ordre de date, étaient portées en marge les différentes sommes
envoyées successivement par le possesseur actuel, ainsi que l'emploi
qui en avait été fait, emploi qui , presque toujours, avait eu pour but
d'arrondir la propriété territoriale, qui, grâce aux soins de M. Sanders,
était dans l'état le plus florissant. Relevé fait de l'actif, il se trouva
que sir Edouard, à son grand élonnement, jouissait de deux mille
livres sterling de rente, qui , jointes à son traitement de retraite, pou-
vaient lui constituer soixante à soixante-dix mille francs de revenu
annuel. Sir Edouard avait par hasard rencontré un intendant hon-
nête homme.
Quelque philosophie que le contre-amiral eût reçue de la nature
et surtout de l'éducation , cette découverte ne lui fut pas indifférente.
Certes , il eût donné cette fortune pour ravoir sa jambe et surtout
son activité; mais, puisque force lui était de se retirer du service,
mieux valait à tout prendre s'en retirer dans les conditions où il se
trouvait, que réduit à sa simple retraite; il prit donc son parti en
homme de résolution, et déclara à M. Sanders qu'il était décidée
aller habiter le château de ses pères; il l'invita en conséquence à
prendre les de vans afin que toutes choses fussent prêtes pour son
arrivée à Williams-House, qui aurait lieu huit jours après celle du
digne intendant.
Ces huit jours furent employés par sir Edouard et par Tom à
réunir tous les livres de marine qu'ils purent trouver, depuis les
Aventures de Gulliver jusqu'aux Voyages du capitaine Cook. A cet
assortiment de récréations nautiques, sir Edouard joignit un globe
gigantesque, un compas, un quart de cercle, une boussole, une
longue vue de jour et une longue vue de nuit ; puis , toutes ces choses
emballées dans une excellente voiture de poste , les deux marins se
mirent en route pour le voyage le plus long qu'ils eussent jamais
fait à travers terre.
Si quelque chose avait pu consoler le capitaine de l'absence de la
mer, c'était, certes, la vue du gracieux pays qu'il traversait L'An-
gleterre est un vaste jardin, tout parsemé de massifs d'arbres, tout
émaillé de vertes prairies , tout baigné de tortueuses rivières ; d'un
20.
284 REVUE DE PARIS.
bout à l'autre du royaume se croisent en tout sens de grandes rou-
tes sablées, ainsi que les allées d'un parc, et bordées de peupliers
onduleux , qui se courbent comme pour souhaiter aux voyageurs
la bienvenue sur les terres qu'ils ombragent. Mais tout ravissant
que fût ce spectacle, il ne pouvait combattre dans l'esprit du capi-
taine cet horizon, toujours le même, et cependant toujours nou-
veau , de vagues et de nuages qui se confondent , d'un ciel et d'une
mer qui se touchent. L'émeraude de l'Océan lui paraissait bien au-
trement splendide que le tapis vert des prairies ; et , si gracieux que
fussent les peupliers, ils étaient loin d'avoir en se courbant la mol-
lesse d'un mût chargé de toutes ses voiles ; quant aux routes, si bien
sablées qu'elles fussent, il n'y en avait pas que l'on pût comparer
au pont et à la dunette de la Junon. Ce fut donc avec un désavan-
tage marqué que le vieux sol des Bretons déroula aux yeux du ca-
pitaine tous ses enchantemens; et ce fut sans avoir fait une seule
fois l'éloge des pays à travers lesquels il avait passé, pays qui sont ce-
pendant les plus beaux comtés de l'Angleterre, qu'il arriva au haut
de la montagne du sommet de laquelle on découvrait, dans toute son
étendue , l'héritage paternel dont il venait prendre possession.
Le cbâteau était situé dans une situation charmante; une petite
rivière, qui prend sa source au pied des montagnes qui s'élèvent
entre Manchester et Scheffield, coulait tortueusement au milieu de
grasses prairies , et, formant un lac d'une lieue de tour, reprenait sa
course pour aller se jeter dans la Trent, après avoir baigné les mai-
sons de Derby. Tout ce paysage, que je n'ai pas vu depuis plus de
vingt années, et que je me rappelle encore dans ses moindres détails,
avec tous les enchantemens des jeunes souvenirs, était d'un vert
vivace et réjouissant; on eût dit une nature éclose de la veille et
toute virginale encore, échappée à peine des mains de Dieu. Un air
de tranquillité profonde et de bonheur parfait planait sur tout l'ho-
rizon, borné par cette chaîne de collines aux courbes gracieuses,
qui prend naissance dans le pays de Galles, traverse toute l'Angle-
terre, et va s'attacher aux flancs des monts Cheviots. Quant au châ-
teau lui-même, il datait de l'expédition du Prétendant; il avait été
élégamment meublé à cette époque, et les appartemens, quoique dé-
serts depuis vingt-cinq à trente ans, avaient été entretenus avec un tel
soin par M. Sanders, que les dorures des meubles et les couleurs des
tapisseries semblaient être sorties la veille des mains de l'ouvrier.
C'était, comme on le voit, une retraite très comfortable pour un
REVUE DE PARIS. 285
homme qui, lassé des choses de ce monde, l'eut choisie volontaire-
ment ; mais il n'en était pas ainsi de sir Edouard : aussi toute cette na-
ture, calme et gracieuse, lui parut-elle quelque peu monotone, com-
parée à l'éternelle agitation de l'Océan, avec ses horizons immenses,
ses îles grandes comme des continens, et ses continens qui sont des
mondes. Il parcourut en soupirant toutes ces vastes chambres , sur les
parquets desquelles résonnait tristement sa jambe de bois, s'arrêtant
aux fenêtres de chaque face , afin de faire connaissance avec les
quatre points cardinaux de sa propriété, et suivi de Tom, qui cachait
son étonnement à la vue de tant de richesses inconnues à lui jusqu'a-
lors sous un dédain superbe et affecté. Lorsque l'inspection, qui
s'était faite dans le plus grand silence, fut terminée, sir Edouard se
retourna vers son compagnon, et, appuyant ses deux mains sur sa
canne :
— Eh bien ! Tom, lui dit-il, que penses-tu de tout cela?
— Ma foi , mon commandant , répondit Tom pris à l'improviste, je
pense que l'entrepont est assez propre; reste à savoir maintenant si
la cale est aussi bien tenue.
— Oh ! M. Sanders ne me paraît pas homme à avoir négligé une
partie aussi importante de la cargaison. Descends, Tom, descends,
mon brave, assure-toi de cela. Je vais t'attendre ici, moi.
— Diable! fit Tom, c'est que je ne sais pas où sont les écoutilles.
— Si monsieur veut que je le conduise, dit une voix qui partait de
la chambre voisine,
— Et qui es-tu, toi? dit sir Edouard en se retournant.
— Je suis le valet de chambre de monsieur, répondit la voix.
— Alors, avance à l'ordre.
Un grand gaillard vêtu d'une livrée simple, mais de bon goût,
parut aussitôt sur la porte.
— Qui t'a engagé à mon service? continua sir Edouard.
— M. Sanders.
— Ah ! ah ! Et que sais-tu faire?
— Je sais raser, coiffer, fourbir les armes, enfin tout ce qui con-
cerne le service d'un honorable officier comme l'est votre seigneurie.
— Et où as-tu appris toutes ces belles choses?
— Auprès du capitaine ?selson.
— Tu t'es embarqué?
— Trois ans à bord du Boreas.
— Et où diable Sanders a-t-il été te déterrer?
— Lorsque le Boreas a été désarmé , le capitaine Nelson s'est retiré
286 REVUE DE PARIS.
dans le comté de Norfolk , et moi , je suis revenu à Nottingham où
je me suis marié.
— Et ta femme ?
— Elle est au service de votre seigneurie.
— De quel département est-elle chargée?
— Elle a la surveillance de la lingerie et de la basse-cour.
— Et qui est à la tête de la cave?
— Avec la permission de votre seigneurie, M. Sanders a jugé le
poste trop important pour en disposer en votre absence.
— Mais c'est un homme impayable que M. Sanders; entends-tu,
Tom , la direction de la cave est vacante?
— J'espère , répondit Tom avec un léger mouvement d'inquiétude ,
que ce n'est pas parce qu'elle est vide ?
— Monsieur peut s'en assurer, dit le valet de chambre.
— Et, avec la permission du commandant, s'écria Tom, c'est ce
que je m'en vais faire.
Sir Edouard fit signe à Tom qu'il lui donnait congé pour cette im-
portante mission , et le digne matelot suivit le valet de chambre.
II.
C'était à tort que Tom avait conçu des craintes : la partie du
château qui était en ce moment l'objet de son inquiète curiosité
avait été approvisionnée par le même esprit prévoyant qui avait pré-
sidé à l'arrangement de toute la maison. Dès le premier caveau , Tom,
qui était expert en pareille matière, reconnut, dans la disposition
des récipicns , une intelligence supérieure : selon que les qualités
ou l'âge du vin l'exigeaient , les bouteilles étaient debout ou cou-
chées; mais, debout ou couchées, toutes étaient pleines; des éti-
quettes , écrites sur des cartes et clouées au bout d'un petit bâton
fiché en terre, indiquant l'année et le crû, servaient de bannières à
ces différens corps d'armée rangés dans un ordre qui faisait le plus
grand honneur aux connaissances stratégiques du digne M. Sanders.
Tom fit entendre un murmure d'approbation , qui prouvait qu'il était
digne d'apprécier ces savantes dispositions, et voyant qu'auprès de
chaque tas une bouteille était placée, comme échantillon , il fit main-
ttasse sur trois de ces sentinelles perdues , avec lesquelles il reparut
devant son commandant.
Il le retrouva assis devant une fenêtre de l'appartement qu'il avait
REVUE DE PARIS. 287
choisi pour le sien , et qui donnait sur le lac dont nous avons déjà
parlé. L'aspect de cette pauvre petite étendue d'eau , qui brillait
comme un miroir dans le vert encadrement de la prairie , avait
rappelé au capitaine tous ses vieux souvenirs et tous ses regrets;
mais , au bruit que fit Tom en ouvrant la porte , il se retourna , et ,
comme s'il eût été humilié d'être surpris ainsi pensif et les larmes
aux yeux, il secoua vivement la tête en faisant entendre une espèce
de toux qui lui était habituelle lorsqu'il prenait le dessus sur ses
pensées, et qu'il leur ordonnait, en quelque sorte, de suivre un
autre cours. Tom vit, au premier coup d'oeil, quelles sensations
préoccupaient son commandant; mais, comme si celui-ci eût été
honteux d'êlre surpris par son vieux camarade dans des dispo-
sitions aussi mélancoliques , il affecta , à sa vue , une liberté d'esprit
dont il était bien éloigné.
— Eh bien, Tom, lui dit-il en essayant de donner à sa voix un
accent de gaieté, dont celui auquel il s'adressait ne fut pas dupe, il
paraît, mon vieux camarade, que la campagne n'a pas été mauvaise,
et que nous avons fait des prisonniers.
— Le fait est, mon commandant, répondit Tom, que les parages
d'où je viens sont parfaitement habités, et vous avez là de quoi boire
long-temps à l'honneur futur de la vieille Angleterre, après avoir
si bien contribué à son honneur passé.
Sir Edouard tendit machinalement un verre , avala, sans y goûter»
un verre de vin de Bordeaux digne d'être servi au roi George, siffla
un petit air; puis, se levant tout à coup, fit le tour de la chambre,
regardant sans les voir les tableaux qui la décoraient, puis revenant
à la fenêtre :
— Le fait est, Tom, dit-il, que nous serons ici aussi bien, je
crois, qu'il est permis d'être à terre.
— Quant à moi , répondit Tom , voulant , par le ton de détache-
ment qu'il affectait, consoler son commandant, je crois qu'avant
qu'il soit huit jours j'aurai toul-à-fait oublié la Junon.
— Ah! la Junon était une belle frégate, mon ami, reprit en sou-
pirant sir Edouard , légère à la course, obéissante à la manœuvre,
brave au combat. Mais n'en parlons plus, Tom, ou plutôt parlons- en
toujours, mon ami. Oui, oui, je l'avais vu construire depuis sa quille
jusqu'à ses mâts de perroquet; c'était mon enfant, ma filie... Main-
tenant, c'est comme si elle était mariée à un autre. Dieu veuille que
son mari la gouverne bien, car s'il lui arrivait malheur, je ne m'en
consolerais jamais. AJlons faire un tour, Tom.
288 REVUE DE PARIS.
Et le vieux commandant , ne cherchant plus cette fois à cacher
son émotion , prit le bras de Tom et descendit le perron qui condui-
sait au jardin.
C'était un de ces jolis parcs comme les Anglais en ont donné le
modèle au reste du monde , avec ses corbeilles de fleurs , ses massifs
de feuillages, ses allées ombreuses. Plusieurs fabriques disposées
avec goût s'élevaient de place en place; sur la porte de l'une d'elles,
sir Edouard aperçut M. Sanders ; il alla à lui ; de son côté, l'inten-
dant, voyant approcher son maître, lui épargna la moitié du chemin.
— Pardieu! monsieur Sanders, lui cria le capitaine, sans même lui
donner le temps de le joindre, je suis bien aise de vous avoir ren-
contré pour vous faire tous mes remerciemens , vous êtes un homme
précieux, sur ma parole. — M. Sanders s'inclina. — Et si j'avais su où
vous trouver, je n'aurais pas attendu si long-temps.
— Je remercie le hasard qui a conduit votre seigneurie de ce côté,
répondit M. Sanders, visiblement très réjoui du compliment qu'il
recevait. Voici la maison que j'habite , en attendant qu'il plaise à
votre seigneurie de me faire connaître sa volonté.
— Est-ce que vous ne vous trouvez pas bien dans votre logement?
— Au contraire , votre honneur, voilà quarante ans que j'y de-
meure , mon père y est mort et j'y suis né; mais il se pourrait que
votre seigneurie lui eût assigné une autre destination.
— Voyons la maison, dit sir Edouard.
M. Sanders, le chapeau à la main, précéda sir Edouard, et l'intro-
duisit avec Tom dans le cottage qu'il habitait. Cette demeure se com-
posait d'une petite cuisine, d'une salle à manger, d'une chambre à
coucher et d'un cabinet de travail dans lequel étaient rangés avec un
ordre parfait les différens cartons renfermant les papiers relatifs à la
propriété de Williams-House ; le tout avait un air de propreté et de
bonheur à faire envie à un intérieur hollandais.
— Combien touchez-vous d'appointemens? demanda sir Edouard.
— Cent guinées , votre honneur ; cette somme avait été fixée par
ïe père de votre seigneurie à mon père; mon père est mort, et quoique
je n'eusse alors que vingt-cinq ans, j'ai hérité de sa place et de son
traitement ; si votre honneur trouve que celte somme est trop consi-
dérable, je suis prêt à subir telle réduction qu'il lui conviendra.
— Au contraire , répondit sir Edouard , je la double , et vous donne
au château le logement que vous choisirez vous-même.
— Je commence par remercier, comme je le dois, votre honneur,
reprit M. Sanders en s'inclinant; cependant je lui ferai observer
REVUE DE PARIS. 289
qu'une augmentation aussi considérable de traitement est inutile. Je
dépense à peine la moitié de ce que je gagne, et, n'étant pas marié,
je n'ai pas d'enfant à qui laisser mes économies. Quant au change-
ment de demeure... continua en hésitant M. Sanders.
— Eh bien? reprit le capitaine, voyant qu'il n'achevait pas.
— Je me conformerai , pour cela comme pour tout le reste, aux vo-
lontés de votre seigneurie , et si elle me donne l'ordre de quitter cette
petite maison, je la quitterai; mais
— Mais quoi? Voyons, achevez.
— Mais , avec la permission de votre honneur, je suis habitué à ce
cottage, et lui à moi. Je sais où toute chose se trouve, je n'ai qu'à
étendre le bras pour mettre la main sur ce que je cherche. C'est ici
que ma jeunesse s'est passée; ces meubles sont à une certaine place
où je les ai toujours vus ; c'était à cette fenêtre que s'asseyait ma mère
dans ce grand fauteuil ; ce fusil a été accroché au-dessus de cette che-
minée par mon père; voilà le lit où le digne vieillard a rendu son ame
à Dieu. Il est présent ici en esprit, j'en suis sûr; que votre hon-
neur me pardonne, mais je regarderais presque comme un sacrilège
de rien changer volontairement à tout ce qui m'entoure. Si votre hon-
neur l'ordonne , c'est autre chose.
— Dieu «l'en garde! s'écria sir Edouard; je connais trop, mon digne
ami , la puissance des souvenirs pour porter atteinte aux vôtres; gar-
dez-les avec religion, monsieur Sanders. Quant à vos appointemens,
nous les doublerons comme nous avons dit, et vous vous arrangerez
avec le pasteur pour que cette augmentation profite à quelques
pauvres familles de votre connaissance. A quelle heure dînez-vous,
monsieur Sanders?
— A midi , votre honneur.
— C'est mon heure aussi , monsieur, et vous saurez une fois pour
toutes que vous avez votre couvert mis au château. Vous faites de
temps en temps votre partie d'ombre, n'est-ce pas?
— Oui , votre honneur; quand M. Robinson a le temps, je vais chez
lui, ou il vient chez moi, et alors c'est une distraction qu'après une
journée bien remplie nous croyons qu'il nous est permis de prendre.
— Eh bien! monsieur Sanders, les jours où il ne viendra pas»
vous trouverez en moi un partner qui ne se laissera pas battre facile-
ment, je vous en préviens, et les jours où il viendra, vous l'amè-
nerez avec vous, si cela peut lui être agréable, et nous changerons
l'ombre en whist.
— Votre seigneurie me fait honneur.
290 REVUE DE PARIS.
— Et vous, vous me ferez plaisir, monsieur Sanders. Ainsi c'est
chose convenue.
M. Sanders s'inclina jusqu'à terre; sir Edouard reprit le bras de
Tom et continua sa route.
A quelque distance de la maisonnette de son intendant , le capi-
taine trouva celle du garde-chasse, qui cumulait cette fonction avec
celle de conservateur de la pêche. Ce dernier avait une femme et des
enfans, et c'était une famille heureuse. Le bonheur s'était, comme
on le voit, réfugié dans ce coin de terre, et tout ce petit monde,
qui craignait que l'arrivée du capitaine ne changeât quelque chose à
sa vie , fut bientôt rassuré par sa présence. Le fait est que mon père,
qu'on citait dans la marine anglaise pour sa sévérité et son courage,
était , dès qu'il ne s'agissait plus du service de sa majesté britan-
nique, l'homme le plus doux et le meilleur que j'eusse jamais connu.
Il rentra au château un peu fatigué de sa course , car c'était la plus
longue qu'il eût encore faite depuis son amputation , mais aussi con-
tent qu'il pouvait l'être avec le regret éternel qu'il nourrissait au
fond du cœur. Sa mission était changée : maître et arbitre encore du
bonheur de ses semblables, il passait seulement du commandement
au patriarchat ; et il résolut, avec la promptitude et la régularité qui
lui étaient familières, de soumettre, dès ce jour, l'emploi de son temps
aux règles adoptées à bord de sa frégate. C'était un moyen de ne point
amener de dérangement dans ses habitudes. Tom fut prévenu de
cette décision ; George s'y conforma d'autant plus facilement qu'il
n'avait point encore oublié la discipline du Borms, le cuisinier reçut
ses ordres en conséquence, et, dès le lendemain, toutes choses fu-
rent établies sur le pied où elles étaient à bord de la Junon.
Au lever du soleil, la cloche remplaçant le tambour devait donner
à tout le monde le signal du réveil : une demi-heure était laissée
<lepuis le moment où elle avait sonné jusqu'à celui où chacun devait
se mettre au travail pour faire un premier déjeuner , usage tout-à-
fait en honneur sur les bâtimens de l'état , et fort approuvé par le
capitaine, qui n'avait jamais souffert que ses matelots affrontassent,
l'estomac vide , le brouillard morbilique du matin. Le déjeuner fini,
au liou de procéder au lavage du pont, on devait se mettre au frot-
tage des appartemens ; du frottage on passait au fourbissage : cette
occupation , à bord des bâtimens, comprend le nettoyage de tout ce
qui est cuivre. Or, les serrures, les boutons de portes , les anneaux
de pelles et pincettes, et les devants de feu , nécessitaient , pour que
le château de Villiams-House fût comfortablement tenu sous ce
REVUE DE PARIS. SKI
Tapport, l'appiicatioa d'une discipline aussi sévère que celle qui ré-
gnait à bord de la Junon. Aussi, à neuf heures, le capitaine devait-il
passer l'inspection, suivi de tous les domestiques, et ceux-ci avaient
été prévenus, avant de s'engager, qu'en cas de manquement au ser-
vice ils subiraient les peines militaires en usage sur les bâtimens de
l'état. A midi, tout exercice devait être interrompu par le dîner; puis,
de raidi à quatre heures, tandis que le capitaine se promènerait dans
le parc , comme il avait l'habitude de le faire sur sa dunette , on de-
vait s'occuper des réparations à faire aux vitres , aux charpentes ,
aux meubles , auUnge; à cinq heures précises, la cloche sonnait
pour le souper. Enfin , la moitié des serviteurs, traités comme l'équi-
page en rade , devait aller se coucher à huit heures , abandonnant le
service de la maison à la moitié qui était de quart.
Cependant cette vie n'était, si l'on peut le dire, que la parodie de
celle à laquelle sir Edouard était habitué : c'était toute la monotonie
de l'existence maritime , moins les accidens qui en font le charme et
la poésie. Le roulis de la mer manquait au capitaine comme manque
à l'enfant qui s'endort le mouvement maternel qui l'a bercé si long-
temps. Les émotions de la tempête pendant lesquelles l'homme,
comme les géans antiques , lutte avec Dieu , laissaient par leur ab-
sence son cœur vide, et le souvenir de ces jeux terribles, où l'individu
défend la cause d'une nation , où la gloire est la récompense du vain-
queur, la honte la punition du vaincu, rendait à ses yeux toute autre
occupation mesquine et frivole ; le passé dévorait le présent.
Cependant le capitaine , avec cette force de caractère qu'il avait
puisée dans une existence où sans cesse il était forcé de donner
l'exemple , cachait ces sensations à ceux qui l'entouraient. Tom seul,
chez lequel les mêmes sentimens, quoique portés à un degré moins
vif, éveillaient les mêmes regrets , suivait avec inquiétude les progrès
de cette mélancolie intérieure, dont toute l'expression était de temps
en temps un regard jeté sur le membre mutilé , suivi d'un soupir dou-
loureux auquel succédait ordinairement, autour de la chambre, une
évolution rapide , accompagnée d'un petit air que le capitaine avait
l'habitude de siffloter pendant le combat ou la tempête. Cette dou-
leur des araes fortes , qui ne se répand pas au dehors , et qui s'ali-
mente de son silence , est la plus dangereuse et la plus terrible : au
lieu de filtrer goutte à goutte par la voie des larmes , elle s'amasse
dans les profondeurs de la poitrine , et ce n'est que lorsque la poitrine
se brise que l'on voit le ravage qu'elle a produit.
292 REVUE DE PARIS.
Un soir, le capitaine dit à Tom qu'il se sentait malade, et le lende-
main il s'évanouit lorsqu'il essaya de se lever.
m.
L'alarme fut grande au château : l'intendant et le pasteur, qui , la
veille encore, avaient fait leur partie de whist avec sir Edouard, ne
comprenaient rien à cette indisposition subite, et la traitaient en
conséquence ; mais Tom les prit à part et rectifia sur ce point leur
jugement, en assignant à la maladie le caractère et l'importance qu'elle
devait avoir. Il fut donc convenu que l'on ferait prévenir le médecin
et que , pour ne pas donner au capitaine la mesure des inquiétudes
que l'on avait conçues , le docteur viendrait le lendemain comme par
hasard, et sous le prétexte de demander à dîner au maître du château.
La journée se passa ainsi que d'habitude. Avec le secours de son
énergique volonté, le capitaine avait surmonté sa faiblesse; seule-
ment il mangea à peine, s'assit de vingt pas en vingt pas pendant sa
promenade , s'assoupit au milieu de sa lecture , et deux ou trois fois
compromit par des distractions incroyables les intérêts du digne
M. Robinson, son partner au whist.
Le lendemain , le docteur arriva comme il était convenu : sa visite
tira pour un moment, par une distraction inattendue, le capitaine de
son marasme ; mais bientôt il retomba dans une rêverie plus profonde
que jamais. Le docteur reconnut les caractères du spleen, cette ter-
rible maladie du cœur et de l'esprit, contre laquelle tout l'art de la
médecine est impuissant. Il n'en ordonna pas moins un traitement
ou plutôt un régime, qui consistait en boissons toniques et en viandes
rôties; le malade devait essayer, en outre, de prendre le plus de dis-
tractions possibles.
Les deux premières parties de la prescription étaient faciles à suivre :
on trouve partout des jus d'herbes , du vin de Bordeaux et des beef-
tecks ; mais la distraction était chose rare à Williams-House. Tom
avait sur ce point épuisé toutes les ressources de son imagination ;
c'était toujours la lecture, la promenade et le whist, et le brave ma-
telot avait bi'au retourner ces trois mots, comme la phrase du Bour-
geois Gentilhomme, il changeait la place et l'heure, voilà tout, mais
il n'inventait rien qui pût tirer son commaiidant de la torpeur qui
le gagnait de plus en plus. Il lui proposa bien comme moyen déscs-
REVUE DE PARIS. 293
péré de le conduire à Londres, mais sir Edouard déclara qu'il ne se
sentait pas de force à entreprendre un si long voyage, et que, puis-
qu'il ne pouvait pas mourir dans un hamac , il aimait encore mieux
accomplir cette dernière et solennelle action dans un lit que dans une
voiture.
Ce qui inquiétait Tom surtout, c'est que le capitaine, au lieu de
continuer à rechercher, comme il l'avait fait jusqu'alors, la société
de ses amis, commençait à s'éloigner d'eux. ïom lui-même semblait
maintenant lui être à charge. Le capitaine se promenait bien en-
core, mais seul, et le soir, au lieu de faire sa partie comme d'habi-
tude, il se retirait dans sa chambre en défendant qu'on le suivît.
Quant aux repas et à la lecture, il ne mangeait plus que juste ce qu'il
fallait pour vivre, et ne lisait plus du tout; il était devenu intraitable
sous le rapport des jus d'herbes, et depuis que sa répugnance pour
ces sortes de boissons avait été poussée au point qu'il avait jeté au
nez de George une tasse de ce liquide que le pauvre valet de cham-
bre voulait, dans une bonne intention, le forcer d'avaler, personne
ne s'était plus hasardé à reparler d'infusions amères, et Tom les avait
remplacées par du thé dans lequel il étendait, au lieu de crème, une
cuillerée et demie de rum.
Cependant toutes ces rébellions contre l'ordonnance du docteur
laissaient prendre au mal une intensité chaque jour plus grande ;
sir Edouard n'était plus que l'ombre de lui-môme; toujours solitaire
et sombre, à peine si l'on pouvait tirer de lui une parole qui ne fût pas
accompagnée d'un signe visible d'impatience. I! avait adopté, dans
le parc, une allée écartée au bout de laquelle était un berceau ou
plutôt une véritable grotte de verdure formée par l'entrelacement
des branches; c'était là qu'il se retirait, et demeurait des heures
entières sans que personne osât le déranger; c'était inutilement que
le fidèle Tom et le digne Sanders passaient et repassaient avec inten-
tion à portée de son regard; il semblait ne pas les voir, pour n'être
pas obligé de leur adresser la parole. Ce qu'il y avait de pis dans tout
cela, c'est que chaque jour ce besoin de solitude était plus grand , et
que le temps que le capitaine passait hors de la compagnie des com-
mensaux du château était plus considérable; de plus on allait attein-
dre les mois nébuleux , qui sont , comme on le sait, aux malheureux
attaqués du spleen ce que la chute des feuilles est aux phtisiques, et
tout faisait présager qu'à moins d'un miracle sir Edouard ne sup-
porterait pas cette époque fatale : ce miracle, Dieu le fit par l'inter-
médiaire d'un de ses anses.
294 REVUE DE PARIS.
Un jour que sir Edouard, dans sa retraite accoutumée, était en
proie à une de ses rêveries mortelles , il entendit, sur le chemin qui
conduisait à la grotte , le froissement des feuilles sèches sous un pas
inconnu. Il leva la tête, et vit venir à lui une femme , qu'à la blan-
cheur de ses vêtemens et à la légèreté de sa démarche il pouvait ,
dans cette allée sombre, prendre pour une apparition; ses yeux se
fixèrent avec étonnement sur la personne qui ne craignait pas de
venir ainsi le troubler, et il attendit en silence.
C'était une femme qui paraissait âgée de vingt-cinq ans, mais qui
cependant devait avoir un peu davantnge, belle encore, non plus de
cette première et éclatante jeunesse, si vive mais si passagère en Angle-
terre surtout, mais de cette seconde beauté , si l'on peut s'exprimer
ainsi , qui se compose d'une fraîcheur mourante et d'un embonpoint
naissant. Ses yeux bleus étaient ceux qu'un peintre eût donnés à la
Charité; de longs cheveux noirs qui ondulaient naturellement s'échap-
paient d'un petit chapeau qui semblait trop étroit pour les contenir;
son visage offrait les lignes calmes et pures particulières aux femmes
qui habitent la partie septentrionale de la Grande-Bretagne; enfin
son costume simple et sévère, mais plein de goût, tenait le milieu
entre la mode du jour et le puritanisme du xvir siècle.
Elle venait solliciter la bonté bien comme de sir Edouard en
faveur d'une pauvre famille dont le père était mort la veille après
une longue et douloureuse maladie, laissant une femme et quatre
enfans dans la misère. Le propriétaire delà maison qu'habitaient cette
malheureuse veuve et ces pauvres orphelins voyageait en Italie, de
sorte que, pendant son absence, l'intendant, strict observateur des
intérêts de son maître , exigeait le paiement de deux termes arriérés,
ou menaçait mère et enfans de les mettre à la porte. Cette menace
était d'autant plus terrible que la mauvaise saison s'avançait; toute
cette famille avait donc tourné ses regards vers le généreux capitaine,
et avait choisi pour intermédiaire celle qui venait solliciter le
bienfait.
Ce récit fut fait avec une telle simplicité de geste, et d'une voix si
douce, que sir Edouard sentit ses yeux se mouiller de larmes; il porta
la main à sa poche, en tira une bourse pleine d'or qu'il donna à la
jolie ambassadrice, sans dire un mot, car, ainsi que le Virgile de
Dante, il avait désappris de parler à force de silence. De son côté, la
jeune femme, dans un premier moment d'émotion dont elle ne fut
pas maîtresse, en voyant sa mission si promptcment et si dignement
remplie, saisit la main de t^ir Edouard, la baisa, et disparut sans lui
REVUE DE PAUIS. 295
adresser d'autres remerciemens , pressée qu'elle était d'aller rendre
la sécurité à cette famille, qui était loin de penser que Dieu lui en-
verrait de si promptes consolations.
Resté seul, le capitaine crut qu'il avait fait un rêve. Il regarda
autour de lui ; la blanche vision avait disparu , et n'eût été sa
main encore émue de la douce pression qu'elle venait d'éprouver,
et la bourse absente de son gousset, il se serait cru le jouet d'une
apparition fiévreuse. En ce moment M. Sanders traversa par hasard
l'allée, et, contre son habitude, le capitaine l'appela. M. Sanders se
retourna étonné. Sir Edouard lui fit de la main un signe, qui con-
firma par la vue le témoignage auriculaire auquel il avait peine à
croire, et M. Sanders s'approcha du capitaine, qui lui demauda, avec
une vivacité dont sa voix avait depuis long-temps perdu l'habitude,
quelle était la personne qui venait de s'éloigner.
— C'est Anna Mary, répondit l'intendant, comme s'il n'était pas
permis d'ignorer quelle était la femme qu'il désignait par ces deux
noms
— Mais qu'est-ce qu'Anna Mary? demanda le capitaine.
— Comment! votre seigneurie ne la connaît pas? répondit le digne
M. Sanders.
— Eh! pardicu non! répliqua le capitaine avec une impatience du
meilleur augure; je ne la connais pas, puisque je vous demande qui
elle est.
— Qui elle est, votre honneur? la Providence descendue sur la
terre, l'ange des pauvres et des affligés. Elle venait solliciter votre
seigneurie pour une bonne action, n'est-ce pas?
— Oui , je crois qu'elle m'a parlé de malheureux qu'il fallait sauver
de la misère.
— C'est cela , votre honneur, elle n'en fait jamais d'autres. Toutes
les fois qu'elle apparaît chez le riche, c'est au nom de la charité; toutes
les fois qu'elle entre chez le pauvre, c'est au nom de la bienfaisance.
— Et qui est cette femme?
— Sauf le respect que je dois à votre seigneurie , elle est encore
demoiselle; une digne et bonne demoiselle, votre honneur.
— Eh bien! femme ou fille, je vous demande qui elle est.
— Personne ne le sait précisément, votre honneur, quoique tout
le monde s'en doute. Il y a une trentaine d'années, oui, c'était en
iVt ou Gô , son père et sa mère vinrent s'établir dans le Derbyshire;
ils arrivaient de France, où, disait-on, ils avaient suivi la fortune du
Prétendant, ce qui fait que leurs biens étaient confisqués, et qu'ils
296 REVUE DE PARIS.
ne pouvaient pas s'approcher de soixante milles de Londres. La mère
était enceinte, et, quatre mois après son établissement dans le pays,
elle donna naissance à la petite Anna Mary. A l'âge de quinze ans la
jeune fille perdit ses parens, à quelque distance l'un de l'autre, et se
trouva seule avec une petite rente de quarante livres sterling. C'était
trop peu pour épouser un seigneur, c'était trop pour être la femme d'un
paysan. D'ailleurs le nom que probablement elle porte, et l'éducatioii
qu'elle avait reçue, ne lui permettaient pas de se mésallier; elle resta
donc fille, et résolut de consacrer sa vie à la charité. Depuis lors elle
n'a point failli à la mission qu'elle s'est imposée. Quelques études
médicales lui ont ouvert les portes des pauvres malades, et là où sa
science ne peut plus rien , sa prière est , dit-on , encore toute puis-
sante; car Anna Mary, votre honneur, est regardée par tout le monde
comme une sainte devant Dieu. Il n'est donc pas étonnant qu'elle se
soit permis de déranger votre seigneurie , ce que personne de nous
n'aurait osé faire; mais Anna Mary a ses privilèges , et un de ses pri-
vilèges est de pénétrer partout sans que les domestiques se permet-
tent de l'arrêter.
— Et ils font bien, dit sir Edouard en se levant, car c'est une
brave et digne créature. Donnez-moi le bras, monsieur Sanders; je
crois qu'il est l'heure de dîner.
C'était la première fois, depuis plus d'un mois, que le capitaine
s'apercevait que la cloche était en retard sur son appétit. Il rentm
donc, et comme, au moment où il l'avait arrêté, M. Sanders retour-
nait chez lui pour se mettre à table, le capitaine le retint au château.
Le digne intendant était trop heureux de ce retour à la sociabilité
pour ne pas accepter à l'instant môme; et jugeant, par les questions
que sir Edouard lui avait adressées, qu'il était, contre son habitude,
en disposition de parler, il profita de l'occasion pour l'entretenir de
plusieurs affaires d'intérêt que la maladie l'avait forcé de laisser
en suspens. Mais, soit que l'accès de loquacité du capitaine fùl
passé, soit que l'intendant touchât des sujets qu'il croyait indignes de
son intérêt, le malade ne répondit mot; et, comme si les paroles
qu'il entendait n'étaient qu'un vain bruit, il retomba dans sa tacitur-
nité habituelle, dont, pendant tout le reste de la journée, aucune
distraction ne put le tirer.
REVUE DE PARIS. 297
IV.
La nuit se passa comme de coutume et sans que Tom s'aperçût
d'aucun changement dans l'état du malade ; le jour se leva triste et
nébuleux ; Tom essaya de s'opposer à la promenade du capitaine ,
craignant l'effet pernicieux des brouillards de l'automne; mais sir
Edouard se fâcha, et, sans écouter les représentations du digne ma-
telot, s'achemina vers la grotte. Il y était depuis un quart d'heure à
peu près, lorsqu'il vit apparaître au bout de l'allée Anna Mary ac-
compagnée d'une femme et de trois enfans : c'étaient la veuve et les
orphelins que le capitaine avait tirés de la misère et qui venaient le
remercier.
Sir Edouard , en apercevant Anna Mary, se leva pour aller au de-
vant d'elle; mais, soit émotion, soit faiblesse, à peine eut-il fait
quelques pas, qu'il fut forcé de s'appuyer contre un arbre; Anna vit
qu'il chancelait, et accourut pour le soutenir; pendant ce temps, la
bonne femme et les enfans se jetaient à ses pieds et se disputaient
ses mains qu'ils couvraient de baisers et de larmes. L'expression de
cette reconnaissance si franche et si entière toucha le capitaine au
point que lui-même se sentit pleurer. Un instant il voulut se contenir,
car il regardait comme indigne d'un marin de s'attendrir ainsi ; mais
il lui sembla que ses larmes en coulant le soulageraient de cette op-
pression qui depuis si long-temps lui pesait sur la poitrine, et sans
force contre son cœur, resté si bon, sous sa rude enveloppe, il se
laissa aller à toute son émotion, prit dans ses bras les bambins qui se
cramponnaient à ses genoux , et les embrassa les uns après les autres,
en promettant à leur mère de ne pas les abandonner.
Pendant ce temps , les yeux d'Anna Mary brillaient d'une joie cé-
leste. On eût dit que l'envoyée d'en haut avait accompli sa mission
de bienfaisance, et, comme le conducteur du jeune Tobie, s'apprêtait
à remonter au ciel : tout ce bonheur était son ouvrage, et l'on voyait
que c'était à de tels spectacles, souvent renouvelés, qu'elle devait
la douce et impassible sérénité de son visage. Dans ce moment
ïom vint cherchant son maître, décidé à lui faire une querelle s'il
ne voulait pas rentrer au château. En voyant plusieurs personnes
autour du capitaine, il sentit redoubler sa résolution, car il était
certain qu'elle serait appuyée : aussi commença-t-il, moitié gror.dant,
moitié priant , un long discours dans lequel il essaya de démontrer
TOME VI. ji m. 21
298 REVUE DE PARIS.
au malade la nécessité de le suivre; mais sir Edouard l'écoutait avec
une telle distraction, qu'il était visible que l'éloquence de Tom était
perdue. Cependant, si les paroles qu'il avait dites avaient été sans
puissance sur le capitaine, elles n'avaient point été sans effet sur
Anna : elle avait compris la gravité de la situation de sir Edouard,
qu'elle avait cru jusque-là seulement indisposé; aussi, jugeant comme
Tom, que l'air humide qu'il respirait pouvait lui être nuisible, elle
s'approcha de lui , et lui adressant la parole avec sa douce voix :
— Votre honneur a-t-il entendu ? lui dit-elle.
— Quoi? répondit sir Edouard en tressaillant.
— Ce que lui a dit ce brave homme, reprit Anna.
— Et qu'a-t-il dit? demanda le capitaine. Tom indiqua par un
mouvement qu'il allait reprendre son discours ; mais Anna loi fit
signe de se taire.
— Il a dit, continua-t-elle , qu'il était dangereux pour vous de
rester ainsi à cet air froid et pluvieux , et qu'il fallait rentrer au
château.
— Me donnerez-vous le bras pour m'y reconduire? demanda le
capitaine.
— Oui, sans doute, répondit Anna en souriant, si vous me faites
l'honneur de me le demander?...
En même temps elle tendit son bras , le capitaine y appuya le sien ,
et, au grand étonnement de Tom qui ne s'attendait pas à le trouver
si docile , il reprit le chemin du château.
Au bas du perron, Anna IMary s'arrêta, renouvela ses remer-
ciemens, et, saluant sir Edouard avec une grâce parfaite, se retira,
accompagnée de sa pauvre famille.
Le capitaine demeura immobile où elle l'avait laissé , la suivit des
yeux tant qu'il put la voir; puis, lorsqu'elle eut disparu derrière
l'angle du mur, il poussa un soupir, et se laissa conduire jusqu'à sa
chambre , docile comme un enfant.
Le soir, le docteur et le curé vinrent faire leur partie de whist, et
le capitaine avait commencé à jouer avec assez d'attention , lorsque,
tandis que Sanders battait les cartes, le docteur dit tout à coup :
— A propos, commandant, vous avez au aujourd'hui Anna Mary?
— Vous la connaissez? demanda le capitaine.
— Certainement, répondit le docteur, elle est mon confrère.
— Votre confrère ?
— Sans doute, et confrère fort à craindre môme : elle sauve plus
de malades, avec ses douces paroles et ses remèdes de bonne
REVUE DE PARIS. 299
femme, que moi avec toute ma science. N'allez pas me quitter pour
elle, commandant , car elle serait capable de vous guérir.
— Et moi , dit le curé , elle me ramène plus dames par son exem-
ple que je n'en gagne par mes sermons ; et je suis sur, commandant ,
que, si endurci pécheur que vous soyez, si elle se le mettait en tête,
elle vous conduirait tout droit en paradis.
A partir de ce moment, M. Sanders eut beau battre et distribuer
les cartes , il ne fut plus question que d'Anna Mary.
Ce soir-là, le capitaine non-seulement écouta, mais encore parla
comme il ne l'avait pas fait depuis long-temps; il y avait un mieux
sensible dans son état. Cette apathie profonde, de laquelle il semblait
que rien désormais ne pouvait plus le tirer, disparut tant qu'Anna
Mary fut le sujet de la conversation. Il est vrai qu'aussitôt que
M. Robinson eut changé de thème , pour raconter les nouvelles de
France, qu'il avait lues dans le journal du matin , quoique ces nou-
velles fussent de la plus haute importance politique , le capitaine se
leva et se retira incontinent dans sa chambre, laissant M. Sanders
et le docteur chercher sans lui un moyen d'arrêter les progrès de la
révolution française, recherche à laquelle ils se livrèrent une heure
encore après la retraite du capitaine, sans que leurs savantes théories,
on a pu le voir, aient, d'une manière efficace, traversé le détroit.
La nuit fut bonne; le capitaine se réveilla plus préoccupé que
sombre : il semblait attendre quelqu'un et se retournait à chaque
bruit qu'il entendait. Enfin , comme on prenait le thé , George
annonça miss Anna Mary; elle venait demander des nouvelles du
capitaine, et lui rendre compte de l'emploi de ses fonds.
A la manière dont sir Edouard reçut sa belle visiteuse, il fut clair
pour Tom, que c'était elle qu'il attendait, et sa docilité de la veille
fut expliquée par le salut plein de vénération avec lequel il l'ac-
cueillit. Après quelques questions faites sur sa santé que sir Edouard
assura s'améliorer sensiblement depuis deux jours, Anna Mary en-
tama l'affaire de la pauvre veuve. La bourse que lui avait donnée le
capitaine contenait trente guinées : dix avaient été consacrées à
payer les deux termes en retard; cinq à acheter à la mère et aux
enfans les objets de première nécessité dont ils manquaient depuis
bien long-temps; deux avaient payé pendant un an l'apprentissage du
fils aîné chez un menuisier, qui , en échange de cette petite somme
et de son temps , lui donnait le logement et la nourriture; la petite
fille était entrée, moyennant deux autres guinées, dans une école où
elle devait apprendre à lire et à écrire; quant au^dernier enfant, qui
21.
300 REVUE DE PARIS.
était un garçon , il était demeuré près de sa mère , étant trop jeune
encore pour qu'elle pensât à s'en séparer. Restait donc à la pauvre
femme onze guinées avec lesquelles, à la vérité, elle pouvait vivre
quelque temps ; mais qui , une fois épuisées , si elle ne trouvait pas
quelque place pour utiliser sa bonne volonté, la laisseraient dans la
môme misère qu'auparavant. Cette place, le capitaine l'avait juste-
ment disponible : il fallait à la femme de George une aide dans son
double service; sir Edouard offrit de prendre chez lui mistress De-
nison, et il demeura convenu que le lendemain elle et le petit Jack
seraient installés au château.
Soit reconnaissance pour sa protégée, soit instinct que sa pré-
sence était agréable , Anna Mary resta près de deux heures avec le
capitaine , et ces deux heures passèrent pour lui comme une minute;
au bout de ce temps, elle se leva et prit congé de lui, sans que
sir Edouard osât la retenir, quoiqu'il eût donné tout au monde pour
que la belle visiteuse ne le privât pas si tôt de sa compagnie. En sor-
tant , elle trouva Tom qui l'attendait pour lui demander une recette;
Tom s'était informé dans le village, il avait été édiOé sur les connais-
sances médicales d'Anna Mary , et d'après ce qu'il avait vu la veille
et le jour même , il ne doutait pas qu'elle ne réussît merveilleusement
pour peu qu'elle voulût bien entreprendre cette cure, que trois jours
auparavant il regardait comme désespérée. Anna Mary elle-même ne
se dissimulait pas la gravité de la situation de sir Edouard : les mala-
dies chroniques du genre de celle dont était attaqué le capitaine par-
donnent rarement, et, à moins d'une diversion violente et soutenue,
s'acheminent avec obstination vers un résultat mortel. Le docteur
et le curé ne lui avaient point caché l'influence qu'avait eue sa visite,
et l'attention inaccoutumée avec laquelle le malade avait écouté ce
qu'on disait , pendant tout le temps qu'il avait été question d'elle.
Anna Mary ne s'en était point étonnée; elle avait , comme le racon-
tait la veille le docteur, guéri plus d'une fois par sa présence , et dans
ce genre de maladie surtout , dont la distraction est le seul remède;
elle comprenait parfaitement l'inlluence que peut avoir l'apparition
d'une femme : elle était donc revenue , était restée deux heures près
du capitaine, et avait pu juger par elle-même de l'effet que sa pré-
sence avait produit sur le malade; cette présence, elle était disposée
à l'accorder au pauvre capitaine, sans y mettre d'autre importance
(jue celle qu'il plairait à Dieu d'y attacher pour sa guérison. Aussi,
fomme la recette qu'elle donna à ïom était exactement pareille à
l'ordonnance du docteur auquel Anna Mary avait servi plus d'uiie fois
REVUE DE PARIS. 301
de pieux complice, et que le digne matelot manifestait quelque
crainte au sujet du jus d'herbes, Anna Mary promit de revenir le
lendemain pour présenter elle-même le remède à sir Edouard.
Ce jour-là, ce fut le capitaine qui parla le premier, et à tout le
monde, de la visite qu'il avait reçue. A peine eut-il appris que mis-
tress Denison était installée au château , qu'il la lit monter, sous pré-
texte de lui donner ses instructions , mais , en effet, pour avoir une
occasion d'entendre parler d'Anna Mary. Il ne pouvait pas mieux
s'adresser; mistress Denison, outre sa disposition naturelle à utiliser
le don que Dieu lui avait fait de la parole, était, cette fois, poussée
par un sentiment profond de reconnaissance : elle ne tarit donc point
en éloges sur la sainte, car c'est ainsi que dans ce village on appelait
par anticipation Anna Mary. Ce bavardage conduisit, sans qu'il s'en
aperçût , le capitaine jusqu'à l'heure du dîner. En passant à la salle
à manger, il y trouva le docteur.
L'effet que ce dernier avait attendu était visiblement produit, sir
Edouard commençait à dérider sa sévère physionomie; aussi, voyant
qu'il entrait dans la bonne voie, le docteur donna au capitaine le
conseil de faire mettre les chevaux à la voiture et de sortir en sa
compagnie après le dîner. Il avait quelques malades à visiter au petit
village qu'habitait Anna, et si le capitaine consentait à diriger sa
promenade de ce côté, il serait enchanté qu'il voulût bien l'y con-
duire , le poney sur lequel il faisait habituellement ses courses étant
gravement indisposé.
Aux premiers mots de cette offre, sir Edouard commençait à fron-
cer le sourcil; mais il n'eut pas plus tôt entendu que la promenade
proposée devait avoir pour but le village où demeurait Anna , qu'il
fit donner au cocher l'ordre de se tenir prêt, et qu'à partir de ce mo-
ment, ce fut lui qui pressa le docteur ; il en résulta que celui-ci , qui
aimait à dîner tranquillement, se promit à l'avenir de ne plus donner
de pareilles ordonnances qu'au dessert.
La distance qui séparait le château du village était de quatre milles :
les chevaux la franchirent en vingt minutes, et cependant le capi-
taine se plaignit pendant tout ce temps de la lenteur avec laquelle
ils avançaient. Enfin ils arrivèrent, et la voiture s'arrêta devant la
maison dans laquelle le docteur avait affaire; par hasard, c'était juste
en face de cette maison qu'était située celle d'Anna, et en descen-
dant de voiture, le docteur la fit remarquer au capitaine.
C'était une jolie maisonnette anglaise , à laquelle des contrevents
verts et des tuiles rouges donnaient un air de propreté et de joie
302 REVUE DE PAKIS.
charmant à voir. Pendant tout le temps que le docteur consacra à sa
visite , sir Edouard ne détourna point les yeux de la porte par laquelle
il espérait toujours voir sortir Anna; mais son attente fut trompée,
et le docteur, après sa visite faite , le retrouva en contemplation.
Le docteur monta sur le premier pliant du marche-pied; puis,
s'arrétant là, il proposa à sir Edouard, comme une chose toute
simple, de rendre à Anna Mary la Visite qu'elle avait faite au château.
Le capitaine accepta avec un empressement qui dénotait un progrès
toujours croissant dans le retour des sensations, et tous deux s'ache-
minèrent vers la petite porte. Le capitaine avoua depuis que , pen-
dant ce court trajet, il avait senti son cœur battre plus fort qu'au
premier branlebas qu'il avait entendu.
Le docteur frappa à la porte , et une vieille gouvernante, que les
parens d'Anna avaient ramenée de France et qui avait été son insti-
tutrice, vint ouvrir. Anna n'était point à la maison, on l'avait envoyé
chercher pour un enfant atteint de la petite vérole, et qui demeurait
dans une chaumière isolée, à un mille du village; mais, comme le
docteur était un ami de M"<= de Villevieille, il n'en proposa pas moins
au capitaine d'entrer pour visiter l'intérieur du petit cottage dont la
gouvernante s'offrit complaisamment à faire les honneurs. Il était
impossible de voir quelque chose de plus frais et de plus charmant
que cet intérieur: le jardin semblait une corbeille, et les apparte-
mens, quoique d'une simplicité extrême, étaient cependant décorés
avec un goût exquis; un petit atelier de peinture, d'où étaient sortis
tous les paysages qui ornaient les murailles, un cabinet d'études dans
lequel on voyait un piano tout ouvert, et une bibliothèque choisie
de livres français et italiens, indiquaient que les rares momens que
la charité laissait à la maîtresse do cette demeure étaient employés
à des distractions artistiques ou à des lectures instructives. Cette pe-
tite maison était la propriété d'Anna, ses parens l'ayant achetée et
la lui ayant laissée avec les quarante livres sterling de rente qui , ainsi
que nous l'avons dit, formaient toute sa fortune. Le capitaine, pris
d'une curiosité qui fit grand plaisir au docteur, la visita depuis l'office
jusqu'au greîiier, à Icxception cependant de la chambre à coucher,
ce sanctuiu sanctorum des maisons anglaises.
M"" de Ville\ieille, sans rien comprendre à cette investigation,
sentit cependant que ceux qui l'avaient faite, et surtout le capitaine,
devaient avoir besoin de se reposer. Arrivée au salon, elle offrit
d©nc aux visiteurs de s'asseoir et sortit pour préparer le thé. Resté
seul avec le doiteur, sir Edouard retomba dans le silence qu'il avait
REVUE DE PARIS. 303
interrompu pour faire à M"* de Villevieille une foule de questions
relatives à Anna ou à ses parens. Mais cette fois le docteur fut sans
inquiétude, car ce silence était de la rêverie et non du nnutisme.
Le capitaine était plongé au plus profond de ses réflexions, lorsque
la porte par laquelle était sortie M"^ de Villevieille s'ouvrit; mais,
au lieu de la gouvernante, ce fut Anna qui entra, portant d'une
main une théière, et de l'autre une assiette de sandwich; elle était
rentrée à l'instant , et ayant appris qu'elle avait des hôtes sur lesquels
elle était loin de compter, elle avait voulu leur faire elle-même les
honneurs de la maison.
En l'apercevant, le capitaine se leva avec un mouvement visible de
plaisir et de regret, et salua la bien arrivée. Celle-ci commença par
déposer sur la table à thé ce qu'elle apportait, puis rendit au capi-
taine, en échange de son salut, une révérence française et un bon-
jour anglais. Anna Mary était charmante en ce moment , la course
qu'elle venait de faire lui avait donné ces vives couleurs de la santé,
qui succèdent , par momens et dans certaines occasions , à cette pre-
mière fraîcheur de la jeunesse, qui disparaît si vite. Ajoutez à cela un
certain embarras de trouver chez elle deux personnes étrangères, joint
à une volonté grande de leur rendre cette courte visite agréable, et
l'on comprendra qu'en face d'elle le capitaine eut une loquacité que
depuis bien long-temps le digne docteur ne lui avait pas vue. Il est
vrai que cette loquacité ne fut peut-être pas strictement renfermée
dans les règles des convenances, et qu'un rigide observateur des
formes eût peut-être trouvé que les éloges tenaient dans la conver-
sation de sir Edouard une trop grande place. Mais le capitaine ne
savait dire que ce qu'il pensait ; et il pensait beaucoup de bien d'Anna
Mary. Cependant sa préoccupation ne fut pas si grande qu'il ne s'a-
perçût que la théière et l'argenterie portaient des armoiries surmon-
tées d'un tortil de baron. Sans qu'il se rendît compte de la cause,
cela fit plaisir à son vieil orgueil aristocratique. Sir Edouard aurait
été humilié de trouver une telle supériorité chez une fille du peuple
ou de la bourgeoisie.
Ce fut le docteur qui se vit forcé de rappeler au capitaine que sa
visite durait depuis deux heures. Sir Edouard eut quelque peine à
reconnaître la vérité de cette assertion: mais à peine lui fut-elle dé-
montrée par un coup d'oeil jeté sur sa montre à laquelle il en appe-
lait, qu'il comprit toute l'inconvenance d'une plus longue station.
En conséquence, il prit congé d'Anna en lui faisant promettre de
venir le lendemain avec M"* de Villevielle prendre à son tour le thé
30h REVUE DE PARIS.
au château. Anna promit en son nom et au nom de sa gouvernante,
et le capitaine remonta en voiture.
— Pardieu! docteur, dit le capitaine en rentrant au château, vous
avez parfois d'excellentes idées, et je ne sais pourquoi nous ne faisons
pas tous les jours une pareille promenade , au lieu de laisser engorger
les jambes de mes chevaux.
V.
Le lendemain , le capitaine se leva une heure plus tôt que d'ha-
bitude et parcourut le château, donnant lui-même les instructions
qu'il croyait nécessaires à la grande solennité qui s'apprêtait; l'ordre
et la propreté avec lesquels était tenue la petite maison d'Anna Mary,
avaient séduit sir Edouard, et il avait résolu que désormais Williams-
House serait mis sur le même pied; en conséquence, outre le cirage
des parquets et le frottage des meubles , il ordonna par extraordi-
naire le débarbouillage des tableaux. Il en résulta que les ancêtres du
capitaine qui étaient couverts d'une vénérable couche de poussière,
semblèrent reprendre une nouvelle vie, et regarder d'un œil plus vif
ce qui allait se passer dans ces vieux appartemens où, depuis vingt-
cinq ans , si peu de choses se passaient. Quant au docteur, il suivait
le capitaine qui semblait avoir retrouvé pour ces préparatifs tout le
feu de SCS belles années, en se frottant les mains avec un air de par-
faite satisfaction. M. Sanders arriva sur ces entrefaites, et voyant tout
le monde à l'œuvre avec tant d'empressement, demanda si c'était
que le roi George allait visiter le Dcrbyshire , et son étonnement ne
fut pas médiocre lorsqu'il apprit que tout ce remue-ménage se faisait
à l'occasion d'une tasse de thé qu'Anna Mary devait venir prendre au
château. Quant à ïom, il était tombé depuis trois jours dans la stu-
péfaction la plus profonde , et à mesure que ses craintes s'évanouis-
saient au sujet du spleen, elles se tournaient du côté de la folie; le
docteur seul paraissait marcher hardiment dans cette voie obscure
pour tous , el suivre un plan arrêté dans son esprit. Quant au digne
M. Robinson , il voyait l'état de sir Edouard amélioré , et c'était tout
ce qu'il demandait, habitué qu'il était à s'en remettre à la Provi-
dence des moyens, et à rendre grâce à Dieu des résultats.
A l'heure dite , Anna Mary et M"'' de Villevieille arrivèrent sans se
douter que leur visite avait occasionné tant de préparatifs. Ce fut à
son tour le capitaine qui fit les hoinieurs de son cbâteau. A le voir si
alerte et affairé , quoique encore pâle et faible , il était impossible de
REVUE DE PARIS. 305
croire que ce fût le même homme qui, huit jours auparavant, se
traînait dans ces' mêmes appartemens, lent et muet comme une
ombre. Pendant qu'on prenait le thé, le temps, ordinairement si
brumeux au mois d'octobre dans les contrées septentrionales de
l'Angleterre, s'éclaircit tout à coup, et un rayon de soleil glissa
entre deux nuages comme un dernier sourire du ciel. Le docteur
en profita pour proposer une promenade dans le parc; les visiteuses
acceptèrent. Le docteur offrit son bras à M"' de Villevieille , et le
capitaine le sien à miss Anna; il fut d'abord un peu embarrassé de ce
qu'il allait dire dans cette espèce de tête-à-tête; mais Anna Mary
était en même temps si simple et si gracieuse, que cet embarras
disparut au premier mot qu'elle prononça. Anna avait beaucoup lu ,
le capitaine beaucoup vu; entre gens pareils , la conversation ne peut
tomber; le capitaine raconta ses campagnes et ses voyages , comment
deux fois il avait manqué de périr enfermé dans les glaces polaires ,
et comment il avait fait naufrage dans les mers de l'Inde; puis vint
l'histoire de ses onze combats, et du dernier, le plus terrible de tous,
où, une cuisse emportée , il s'était relevé sur le pont pour battre des
mains en voyant s'enfoncer un vaisseau dont l'équipage tout entier
avait mieux aimé périr que de se rendre, et s'était enfoncé dans la
mer, son pavillon cloué à son grand mât , et aux cris de : Vive la
France! vive la république! Anna avait commencé à écouter par
complaisance; puis , peu à peu , l'intérêt était venu , tant il est vrai
que , si inexpérimenté que soit le narrateur, il y a toujours une élo-
quence puissante dans le récit des grandes choses , fait par celui
qui les a vues. Le capitaine avait cessé de parler qu'Anna écoutait
encore , et la promenade avait duré deux heures sans que le capitaine
eût éprouvé la moindre fatigue ni Anna le moindre ennui ; ce fut
M"^ de Villevieille que la conversation du docteur préoccupait moins,
à ce qu'il paraît, qui vint rappeler à sa jeune maîtresse qu'il était
temps de retourner au village.
L'absence d'Anna Mary ne se fit pas sentir immédiatement après
son départ : son apparition avait rempli toute la journée de sir
Edouard; mais lorsque, le lendemain, il pensa qu'il n'y avait aucune
raison pour qu'elle vînt au château, et que lui n'avait aucun prétexte
pour aller au village, il lui sembla que la matinée dans laquelle il
entrait n'aurait pas de fin , et Tom le trouva aussi triste et aussi abattu
qu'il l'avait vu , la veille, alerte et joyeux.
Le capitaine était arrivé jusqu'à l'âge de quarante-cinq ans avec un
cœur vierge de tout amour. Entré au service de sa majesté George III,
306 REVUE I>E PARIS.
au moment où il sortait à peine de renfance, la seule femme qu'il
eût connue éîait sa mère. Son aine s'était ouverte dabord aux grands
spectacles de la nature; les instincts tendres y avaient été étoulTés par
les habitudes sévères, et, tant qu'il avait été à bord de son bâtiment,
il avait considéré une moitié de la création comme une chose de luxe
que Dieu avait semée sur la terre, ainsi qu'il a fait des fleurs qui bril-
lent et des oiseaux qui chantent. Il faut convenir aussi que celles de
ces fleurs ou ceux de ces oiseaux qu'il avait rencontrés n'avaient
rien de séduisant. C'étaient quelques maîtresses de cabaret, tenant
les hôtels les plus achalandés des différens ports où il avait relûché,
des négresses de la côte de Guinée ou de Zanguebar, des Hottentotes
du cap ou des Patagones de la Terre de Feu. L'idée que sa race
s'éteindrait avec lui, n'était jamais venue au capitaine, ou, dans le
cas contraire, ne lui avait pas causé, sans doute , une inquiétude bien
grande. Grâce à cette indifférence passée, il était probable que la
première femme, un peu jeune, un peu jolie, un peu spirituelle,
qui croiserait le chemin du capitaine, le ferait changer de route; à
bien plus forte raison surtout si cette femme, comme Anna Mary,
était remarquable sous tous les rapports. Or, comme on l'a vu , ce qui
devait arriver arriva. Le capitaine, qui ne pensait pas être attaqué,
ne s'était pas occupé de la défense, si bien qu'il avait été mis hors de
combat et fait prisonnier à la première escarmouche.
Le capitaine passa la journée comme un enfant qui a égaré son plus
beau jouet et qui refuse de se distraire avec les autres. 11 bouda Tora ,
tourna le dos à M. Sanders et ne parut reprendre quelque bonne
humeur qu'en apercevant le docteur qui, à l'heure accoutumée, ve-
nait faire sa partie. Mais ce n'était pas l'affaire du capitaine; il laissa
ïom , M. Sanders et le curé chercher un quatrième partner et em-
mena le docteur dans sa chambre, sous un prétexte aussi maladroit
que s'il n'eût eu que dix-huit ans. Là il lui parla de tout, hors de ce
qu'il avait véritablement à lui dire, lui demanda des nouvelles du
malade qu'il avait au village, lui offrit de l'y conduire le lendemain:
malheureusement le malade était guéri. Sir Edouard chercha alors
une querelle au digne Esculape qui guérissait tout le monde, excepté
lui, qui, ce jour-là, s'était mortellement ennuyé. Il ajouta qu'il se
sentait plus malade que jamais, et déclara qu'il était perdu s'il passait
seulement encore trois jours comme celui qui venait de s'écouler.
Le docteur ordonna au capitaine les jus d'herbes, les beeftecks et la
distraction. Le capitaine envoya promener le docteur, et se coucha
plus maussade qu'il ne l'avait jamais été, mais sans avoir osé pro-
REVUE DE PARIS. 307
noncer une seule fois le nom d'Anna Mary. Le docteur se relira en
se frottant lesmaihs : c'était un drôle d'homme que le docteur.
Le lendemain , ce fut bien autre chose; sir Edouard n'était pas
abordable. Une seule pensée vivait dans son esprit, un seul désir ani-
mait son cœur. Voir Anna Mary... mais comment la voir? Le hasard
les avait rapprochés la première fois; la reconnaissance avait ramené
Anna le lendemain ; le capitaine avait fait une visite de convenance;
miss \nna avait rendu sa visite au capitaine : tout s'arnMait là, et il
aurait fallu une imagination plus féconde en expédiens (\ue ne l'était
celle de sir Edouard. Pour le tirer de la situation perplexe où il se
trouvait , le capitaine n'avait plus d'espoir que dans les veuves et les
orphelins; mais il ne meurt pas un pauvre diable tous les jours, et ce
pauvre diable fùt-il mort, peut être Anna Mary n'eùt-elle pas osé venir
renouveler sa demande au capitaine. C'eût été un tort : sir Edouard
était, à cette heure, en disposition de placer toutes les veuves et
d'adopter tous les orphelins du comté.
Le temps était pluvieux , ce qui ne permettait pas au capitaine d'es-
pérer qu'Anna Mary viendrait au château; en conséquence, il or-
donna de mettre les chevaux à la voiture, résolu qu'il était de sortir
lui-même. Tom demanda s'il devait accompagner le capitaine; mais
le capitaine répondit brusquement à Tom qu'il n'avait pas besoin de
lui; et lorsque le cocher, voyant son maître installé dans le carrosse,
vint lui demander respectueusement où il fallait le conduire , celui-ci ,
à qui toute route était indifférente, parce qu'il n'osait pas indiquer
la seule qu'il désirait prendre , lui répondit : — Où tu voudras.
Le cocher réfléchit un instant; puis, remontant sur son siège, il partit
au galop. La pluie tombait par torrens, et il était évident qu'il était
pressé lui-même d'arriver quelque part. En effet , au bout d'un quart
d'heure, il s'arrêta. Le capitaine, qui jusque-là, plongé dans ses ré-
flexions, était resté couché au fond de sa voiture, mit le nez à la
portière : il était à la porte de l'ex-malade du docteur et , par consé-
quent, en face de la maison d'Anna Mary. Le cocher s'était rappelé
que la dernière fois qu'il était venu au même endroit, son maître
était resté deux heures en visite, et il espérait que, si le capitaine
faisait cette fois ainsi que l'autre, la pluie passerait pendant ces
deux heures et qu'il aurait du beau temps pour le retour. Le capitaine
tira le cordon attaché au bras du cocher; celui-ci descendit et ouvrit
la portière.
— Que diable fais-tu? dit le capitaine.
— Eh bien 1 je m'arrête , votre honneur.
308 REVUE DE PARIS.
— Et où t'arrêtes-tu?
— Ici.
— Et pourquoi ici?
— Est-ce que ce n'est pas ici que votre seigneurie voulait venir?
Hélas! le pauvre diable avait deviné juste, sans s'en douter. En
effet, c'était bien là que sir Edouard voulait venir; aussi ne trouvâ-
t-il rien à dire à cette réponse.
— Tu as raison, dit le capitaine; aide-moi à descendre.
Le capitaine descendit et frappa à la porte de l'ex-malade dont il
ne savait pas même le nom. Ce fut le convalescent lui-même qui vint
lui ouvrir.
Le capitaine prétexta l'intérêt que lui avait inspiré le cas grave où
se trouvait le malade lorsqu'il avait lui-même, quatre jours aupara-
vant, amené le docteur, et ajouta qu'il était venu en personne pour
prendre de ses nouvelles,
L'ex-malade , qui était un gros brasseur qu'une indigestion prise
au dîner des noces de sa fille avait forcé de recourir à la science
du docteur, fut très sensible à la visite du capitaine, le fit entrer dans
sa plus belle chambre , le supplia de lui faire l'honneur de s'asseoir,
et apporta devant lui tous ses échantillons de bière.
Le capitaine plaça sa chaise de manière à pouvoir, tout en causant,
regarder dans la rue , et se versa un verre de porter pour avoir le
droit de rester tant que le verre ne serait pas bu. Quant au brasseur,
il entra, pour satisfaire à l'intérêt que lui avait témoigné le capitaine,
dans tous les détails de l'indisposition dont il venait d'être victime et
qui n'était aucunement due à l'intempérance, mais à l'imprudence
qu'il {ivait faite de boire deux doigts de vin , Uqueur pernicieuse s'il
en fut jamais. Le brasseur profita de cette occasion pour faire ses
offres au capitaine , et le capitaine fit prix pour deux tonneaux de
bière.
Puis, comme ce marché avait établi une certaine familiarité entre
le brasseur et le capitaine, le brasseur se hasarda à lui demander ce
qu'il regardait dans la rue.
— Je regarde, reprit le capitaine, cette petite maison à contrevents
verts qui est en face de la vôtre.
— Ah ! fit le brasseur, la maison de la sainlc. — Nous avons déjà
dit que c'était sous ce nom que l'on désignait généralement Anna
Mary.
— Elle est jolie, dit le capitaine.
REVUE DE PARIS. 309
— Oui! oui! c'est un beau brin de fille, répondit le brasseur, qui
croyait que le capitaine parlait de sa voisine; mais surtout, c'est une
brave créature: tenez, aujourd'hui, malgré le temps qu'il fait, elle
est allée à cinq milles d'ici soigner une pauvre mère qui avait déjà
six enfans de trop et qui vient d'accoucher de deux autres; elle allait
partir à pied, parce que rien ne l'arrête quand il s'agit d'une bonne
action; mais je lui ai dit : Prenez ma carriole, miss Anna, prenez
ma carriole; — elle ne voulait pas , je lui ai dit : prenez- la , — et elle
l'a prise.
— Tenez, j'y pense, dit sir Edouard , vous m'enverrez quatre ton-
neaux de bière au lieu de deux.
— Que votre seigneurie songe bien, pendant qu'elle y est, s'il ne
lui en faut pas davantage , répondit le brasseur.
— Non, non, dit en souriant le capitaine, — mais je ne parlais
pas de miss Anna; je parlais de la maison, je disais que la maison
était jolie.
— Oui , oui , pas mal , — mais c'est tout ce qu'elle possède avec
une petite rente de rien , dont les mendians lui enlèvent encore la
moitié; ce qui fait qu'elle ne peut pas même boire de bière , pauvre
fille! et qu'elle boit de l'eau.
— Vous savez que c'est assez l'habitude des Françaises, dit le capi-
taine , et miss Anna a été élevée par M"'^ de Villevieille qui est fran-
çaise.
— Écoutez, votre honneur, reprit le brasseur en secouant la tête;
il n'est pas naturel de boire de l'eau quand on peut boire de la bière :
oui , je sais bien que c'est l'habitude des Français de boire de l'eau et
de manger des sauterelles, mais miss Anna est Anglaise, et de la
vieille Angleterre même , fille du baron Lampton , un brave homme
que mon père a connu du temps du Prétendant , et qui s'est battu
comme un diable à Preston-pans , ce qui fit qu'il perdit toute sa for-
tune et fut long-temps exilé en France. Oh ! voyez-vous, votre honneur,
non! non! ce n'est pas par goût, mais par nécessité qu'efie boit de
l'eau, et cependant, si elle avait voulu, elle aurait pu boire de la
bière , et de la fameuse , tout le reste de sa vie.
— Et comment cela?
— Parce que mon fils aîné avait fait la folie de s'amouracher d'elle,
et qu'il voulait absolument l'épouser.
— Et vous vous y êtes opposé?
— Tant que j'ai pu, mon Dieu! Comment, un garçon qui aura dix
mille bonnes livres sterling en mariage et qui pouvait trouver le double
310 REVUE DE PARIS.
et le triple, épouser une fille qui n'a rien! mais il n'y a pas eu le
moyen de lui faire entendre raison , et il m'a fallu consentir.
— Et alors, dit le capitaine d'une voix tremblante.
— Alors , c'est elle qui a refusé. — Le capitaine respira. — Et cela ,
voyez-vous, par orgueil et parce qu'elle est de noblesse; ah! tous ces
nobles, votre honneur, je voudrais que le diable...
— Un instant, dit le capitaine en se levant, j'en suis, moi.
— Oh! votre honneur, répondit le brasseur, je ne parle que de
ceux qui ne boivent que de l'eau ou du vin , je ne peux pas dire cela
pour votre honneur qui m'a demandé quatre tonneaux de bière.
— Six, répondit le capitaine.
— Oui , six ! s'écria le brasseur, c'est moi qui me trompais. — C'est
tout ce qu'il faut à votre seigneurie? continua le brasseur en suivant
sir Edouard le chapeau à la main.
— C'est tout; adieu, mon brave homme.
— Adieu , votre honneur.
Le capitaine remonta en voiture.
— Au château? dit le cocher.
— Non , chez le docteur, répondit le capitaine.
Il pleuvait à verse.
Le cocher reprit en grommelant place sur son siège, et mena le
capitaine ventre à terre; au bout de dix minutes, il était arrivé.
Le docteur n'était pas chez lui.
— Où faut-il conduire votre honneur? dit le cocher.
— Oii tu voudras , répondit le capitaine.
Cette fois, le cocher profita de la permission , et rentra au château ;
le capitaine remonta dans sa chambre sans parler à personne.
— Il est fou! dit le cocher à Tom qu'il rencontra sous le vestibule.
— Eh bien ! veux-tu que je te dise , mon pauvre Patrice , répondit
Tom, — j'en ai peur.
En effet , une si grande agitation avait succédé à l'apathie du capi-
taine, et cela, d'une manière si subite et si inattendue, qu'il était
permis aux deux braves serviteurs, qui en ignoraient la cause véritable,
d'avoir conçu l'opinion un peu hasardée qu'ils venaient d'exprimer à
demi-voix ; aussi , fut-ce celle qu'ils transmirent le soir même au doc-
teur lorsqu'il arriva à son heure accoutumée.
Le docteur les écouta avec la plus grande attention, les interrom-
pant de temps en temps par des : — tant mieux , — plus ou moins
accentués, puis, lorsqu'ils eurent fini, il monta à la chambre de sir
REVCE DE PARIS. 311
Edouard en se frottant les mains; ïom et Patrice le regardèrent en
secouant la tête.
— Ah! dit le capitaine du plus loin qu'il aperçut le docteur, venez ,
mon pauvre ami, je suis bien malade, allez.
— Vraiment! répondit le docteur, — eh bien! mais c'est déjà
quelque chose que de vous en apercevoir.
— Je crois que depuis huit jours j'ai le spleen, continua le capitaine.
— Et moi , je crois que depuis huit jours vous ne l'avez plus ,
reprit le docteur.
— Je m'ennuie de tout.
— De presque tout.
— Je m'ennuie partout.
— Presque partout.
— Tom m'est insupportable.
— Je comprends cela.
— M. Robinson m'assomme.
— Dam , ce n'est pas son état d'être amusant.
— M. Sanders me crispe.
— Je le crois bien, un intendant honnête homme!
— Eh! tenez, vous-même, docteur, il y a des momens...
— Oui , mais il y en a d'autres...
— Que voulez-vous dire?
— Je m'entends.
— Docteur, nous nous brouillerons !
— Je chargerai Anna Mary de nous raccommoder.
Sir Edouard devint rouge comme un enfant pris en faute.
— Parlons franchement, capitaine, continua le docteur.
— Je ne demande pas mieux, répondit sir Edouard.
— Vous êtes-vous ennuyé le jour où vous avez été prendre le thé
chez Anna Mary?
— Pas une minute.
— Vous êtes vous ennuyé le jour où Anna Mary est venue prendre
le thé chez vous ?
— Pas une seconde.
— Vous ennuieriez-vous , si vous aviez chaque matin la certitude
de la voir?
— Jamais.
— Et alors , Tom vous serait-il insupportable?
— Tom! mais je l'aimerais de toute mon ame.
— M. Robinson vous assommerait-il encore?
312 REVUE DE PARIS.
— Il me semble que je le chérirais.
— AL Sanders vous crisperait-il toujours?
— Je le porterais dans mon cœur.
— Et seriez-vous tenté de vous brouiller avec moi?
— Avec vous, docteur, ce serait à la vie et à la mort.
— Vous ne vous sentiriez plus malade ?
— J'aurais vingt ans , docteur.
— Vous ne vous croiriez plus attaqué du spleen?
— Je serais gai comme un marsouin.
— Eh bien ! rien n'est plus facile que de voir Anna Mary tous les
jours.
— Que faut-il faire, docteur? Dites, dites?
— Il faut l'épouser.
— L'épouser! s'écria le capitaine.
— Eh! par Dieu oui , l'épouser; vous savez bien qu'elle n'entrera
pas chez vous comme fille de compagnie.
— Mais, docteur, elle ne veut pas se marier.
— Chanson de jeune fille.
— Elle a refusé des partis très riches.
— Des marchands de bière. — La fille du baron Lampton faisant
les honneurs d'un comptoir, c'eût été joli.
— Mais docteur, je suis vieux.
— Vous avez quarante-cinq ans , et elle trente.
— Mais il me manque une jambe.
— Elle vous a toujours vu comme cela , elle doit y être habituée.
— Mais, docteur, je suis d'un caractère insupportable.
— Vous êtes le meilleur homme du monde.
— Vouscroyez?ditlecapitaine,avecun doute d'une naïveté parfaite.
— J'en suis sûr, répondit le docteur.
— Il n'y a dans tout cela qu'une difficulté.
— Laquelle ?
— C'est que jamais je n'oserai lui dire que je l'aime.
— Eh! où est la nécessité que ce soit vous qui lui disiez cela?
— Qui s'en chargera à ma place?
— Moi , pardieu !
— Docteur, vous me sauvez la vie.
— C'est mon état.
— Et quand irez-vous?
— Demain, si vous voulez.
— Pourquoi pas aujourd'hui?
REVUE DE PARIS. 313
— Mais aujourd'hui , elle n'est pas chez elle.
— Vous attendrez qu'elle y rentre.
— Je vais faire seller mon poney.
— Prenez ma voiture , plutôt.
— Faites atteler, alors.
Le capitaine sonna à casser la sonnette , Patrice accourut tout
effrayé.
— Mettez les chevaux , dit le capitaine.
Patrice sortit plus convaincu que jamais que le capitaine avait
perdu la tête.
Derrière Patrice, entra Tom ; le capitaine lui sauta au cou.
ïom poussa un gros soupir ; il n'y avait plus de doute , le capitaine
était complètement fou.
Un quart d'heure après, le docteur partait, muni de ses pleins
pouvoirs.
La visite eut le résultat le plus satisfaisant pour sir Edouard et
pour moi :
Pour sir Edouard , — en ce que six semaines après il épousa Anna
Mary;
Pour moi , — en ce que dix mois après qu'il l'eut épousée, je vins
heureusement au monde.
Alex. Dumas.
[La suite au prochain n". )
TOME VI. JUIN. 22
LA
BALLE DE PLOMB.
III.
Il était facile de juger le président de Servan d'après ses habi-
tudes , et de reconnaître que ce personnage, déplacé dans notre siècle,
était bien inférieur sur tous les points à son fils. L'austérité de sa
vie sentait le jansénisme; sa tenue noire et sévère, ses pratiques
pieuses , son caractère silencieux convenaient à un solitaire de Port-
Royal, et les cheveux blancs qui neigeaient sur le collet de sou habit
eussent fait honneur au grand Arnault et aux plus érudits de ses
frères. Un air de deuil et de résignation lui donnait une tournure qui
tenait du martyr et du fossoyeur, et ces traits combinés constituent
un physique un peu janséniste. C'était l'heure du déjeuner : assis en
face de son père, Edouard , tout en mangeant avec une ardeur pan-
tagruélique, jetait sur le repas du président des regards de compas-
sion. Ce magistrat preuait régulièrement, chaque matin, une réfec-
tion microscopique , suivie d'une tasse de thé dans de belle porcelaine
de Vieux-Saxe, et, à vrai dire, ce déjeuner semblait, au fils, plus
janséniste que tout le reste.
M'"'' de Servan n'était guère moins sobre; mais son beau-fils avait
ses raisons pour ne la point soupçonner d'ascétisme , et pour la croire
incapable de nier l'existence des cinq propositions. Son chaste époux
REVUE DE PARIS. 315
haïssait, comme autant d'inventions diaboliques, les arts et tous les
plaisirs. Le jour dont il est ici question , il ne causait guère et sem-
blait soucieux, car il était mécontent d'Edouard, et sa timidité lui
rendait la gronderie pénible. Enfin , pressé par le devoir paternel, il
engagea la conversation en demandant négligemment à Edouard le
sujet actuel de ses occupations.
— Je surveille en ce moment, répondit-il sans hésiter, la façon
d'un habit pain-brûlé , doublé au revers de salin broché noir sur
noir. Cela sera galant, je pense, et convenable pour le bal de M"^ de
Wilmoore.
A cette réponse. M"'' de Servan prit la fuite , et son mari, cloué
sur sa chaise par la dignité paternelle, exhala un soupir à mettre en
joie vingt molinistes; ensuite il but un effroyable verre d'eau claire,
et toussant comme un prédicateur, il commença une longue mora-
lité à propos de la philosophie moderne résumée tout entière dans
la réponse de son héritier, à propos des étourderies de la jeunesse
du siècle , des orages dont l'avenir était assombri , de l'impiété et de
la fainéantise. La matière était superbe , elle ennuya mortellement
l'auditoire du président, et nous la supprimons de peur de produire
sur le nôtre un effet analogue.
Ce qui indisposait davantage M. de Servan contre son fils, était
moins encore la futilité de ses occupations que ses projets. Bien qu'il
ignorât les relations intimes d'Edouard avec la comtesse, il n'aimait
point à lui voir fréquenter cette maison , et l'idée qu'il s'y pouvait
rencontrer avec Raoul le remplissait d'inquiétude. — Je crains,
disait-il, que tu n'aies revu ce M. deMontigny; car, depuis huit
jours , tu affectes une fâcheuse obstination à lutter contre mes désirs.
Tu refuses toujours de te marier : que pensera le père d'Hermance,
et... elle-même? Une charmante personne , décente, bien élevée,
point bel-esprit, qui, de ton propre aveu, te trouve charmant... Elle
a bien de la bonté... Ta conduite est inexplicable, impolie , et il faut
que tu sois endoctriné par des conseils pernicieux. Oh! je tenais déjà
ce Montigny pour un matérialiste plus encroûté que Locke ou Spi-
nosa ; mais aujourd'hui , vois-tu , je le soupçonne de saint-simonisme
ou môme d'utopie phalanstérienne. C'est un homme dont il se faut
abstenir.
— Sur l'honneur, mon père , les théories de Raoul , à la nouvelle
de ce mariage, se sont bornées à des éclats de rire. Est-il donc obli-
gatoire de se marier? est-ce un crime de rester garçon? la morale
chrétienne ne dit-elle pas que l'état de chasteté est le plus agréable à
22.
316 REVUE DE PARIS.
Dieu?... Il est vrai qu'il serait fâcheux que chacun lui voulût plaire
de cette façon ; mais le péril n'est pas pressant.
— Voilà de sages institutions sottement parodiées , et votre maître
en folie trempe ses raisonnemens dans la fange de M. de Voltaire;
vous pouvez le lui dire en mon nom... bien qu'avec les égards conve-
nables. On n'est point dupe de ces plaidoiries fondées sur le para-
doxe, et l'on sait où prendre pour y répondre.
— Mais, mon père, il est singulier qu'on veuille contraindre les incli-
nations d'un homme, tandis qu'une femme , mademoiselle de Parçay,
est laissée par son père dans une liberté absolue sur ces matières.
— Si le choix de cette jeune personne vous est favorable, la criti-
que de la conflance de M. de Parçay me paraît toute faite.
— Mille grâces de votre bonté. Je ne me sens pas encore la force
de caractère requise en mariage, et si, pour ne point vous brouiller
avec M. de Parçay, je vous laisse préparer le flambeau , en revanche ,
je n'ai pas encore le courage de l'allumer. Plus tard , à la bonne
heure. Quand il en sera saison, certes, mademoiselle Hermance est,
de toutes les femmes, celle que je préférerai; je serais désolé qu'on
me l'enlevât, je la tiens en réserve , et...
— Ah, ceci est par trop fort, et l'insolence est révoltante! s'écria
le vieillard en se levant pour sortir, de peur de céder à l'indignation.
Contraint par ce mouvement de quitter la table , Edouard accom-
pagna respectueusement son père jusqu'à la porte du salon, puis
le salua sans le suivre plus loin.
— J'ai toujours eu le pressentiment, dit le président à sa femme,
que ce Montigny ruinerait nos plans , prolongerait les désordres de
mon fils, et l'empêcherait de contracter cette union.
Et celle-ci de répondre avec un gros soupir :
— Les gens sans mœurs et sans principes sont capables de tout.
Une lettre de Raoul attendait Edouard à l'antichambre , et tout en
l'ouvrant la suscription le fit tressaillir. Le compliment était bref :
« Monsieur ,
« Je sais tout! Mon indignation n'est point pour vous surprendre.
Mais, avant de suivre les conseils qu'elle me donne, il importe que
j'aie une explication avec vous, avec vous seul; car il est un point
obscur que je veux éclaircir. Ne pouvant aller la chercher, je vous
prie d'être demain matin, à dix heures, au Jockeys-Club où nul fâ-
cheux ne nous gênera. »
Dès neuf heures et demie, le lendemain, Raoul se promenait tragi-
REVUE DE PARIS. 317
quement dans les salons du Club des jockeys, et Edouard , en route pour
le rendez-vous, se demandait comment cette mèche avait été éventée.
Dans son trouble, il craignait que l'indiscrétion ne fût partie de Ca-
roline, ce qui eût indiqué de funestes accidens. Après lui avoir répété
brusquement et d'un ton bref qu'il savait tout , Raoul ajouta qu'il
désirait en outre apprendre de sa bouche le surplus des détails , com-
ment et où la chose s'était passée :
— Dans la position où nous voici, monsieur, toute réticence serait
imputée à la crainte ; ainsi ne me cachez rien, puisqu'il est impossible
de tout dissimuler.
— En bonne conscience, j'ai eu tort de consentir à cette plaisan-
terie, mon cher; mais si vous parlez de crainte, j'ai eu raison, je le
soutiendrai, du moins. Venez-vous faire une querelle? Soit, on est
prêt. Voulez-vous entendre conter ce que vous savez de reste? A quoi
bon? Le dessein a été formé ici , malgré moi ; on m'y a engagé d'hon-
neur, par des moyens assez perfides, et voilà tout.
— Cependant vous avez joué le rôle principal?
— D'accord , mais on avait mis mon amour-propre en jeu. Ce sont
eux qui ont fait choix de Caroline, et j'ai dû.... Au fond, mon cher,
je suis ravi de vous savoir prévenu de tout, et cela me tranquillise.
— Carohne!... CaroHne qui?
— Caroline de Wilmoore, parbleu! Surprise surprenante, on dirait
que vous ignorez....
— Par ma foi, votre discrétion est si prodigieuse, que je m'étais
arrêté au soupçon.
Raoul disait vrai , il ne connaissait rien des amours de la comtesse.
— Eh bien, vous comprenez ; elle a pris la chose au sérieux, vous
avez fait votre cour, nos amis avaient les yeux sur nous, c'était un
pari engagé dont la perte me détruisait à jamais ; votre rivalité n'était
pas rassurante, j'ai laissé faire Caroline et nos amis. Après tout, pure
plaisanterie.
— Ah ! ah !... fit Raoul , reprenant haleine et faisant un effort pour
demeurer calme; et la comtesse s'est prêtée à cette mystification?
— Raoul , le terme est trop fort. A ne vous rien cacher, elle a paru
irritée à votre endroit et disposée à vous vaincre du mieux,
— Je conçois à présent la cause de ses prévenances. Savez-vous,
Edouard, que cela est infâme?
— C'est mon avis, morbleu ! et je vous ferai raison quand et comme
il vous plaira.
— Non pas! Un duel, quelle qu'en soit l'issue, ne m'ôtera point le
318 REVUE DE PARIS.
ridicule, et pourtant.... Imaginez, mon cher, que je n'ai pas songé
une minute jusqu'ici à courtiser madame de Wilmoore ; je vous per-
mets, et même je vous supplie de le lui dire : j'ai mes raisons...
Votre courage m'est connu, du mien vous n'en doutez guère; point
d'éclats, ou du moins pas avant quelques jours. Il me convient de
vous combattre par vos armes, et je n'ai point à me venger de vous
seul. Vos amis et.... les miens sont les vrais coupables; vous n'êtes
qu'une dupe. Taisez-vous sur cet entretien, Edouard, ou bien il y
aura du scandale et du sang dont vous répondrez. Pas un mot à ces
drôles, rien à la comtesse... sans quoi, je lui fais savoir comment
vous m'avez vendu leur secret.
— Que dites-vous?
— Je dis , monsieur, que vous êtes un étourdi ; que je ne connais-
sais rien des sottises que vous venez de m'apprendre en vous faisant
jouer ici comme un écolier, comme un niais. Je dis qu'en racontant
notre entrevue , je vous ferais couvrir de huées; que vous récolteriez
la moisson de ridicule par vous semée, et que vous la mangeriez jus-
qu'à la paille!
— Je tombe de mon haut!
— Un confident de ces beaux desseins, ne voulant pas les trahir,
ne voulant pas aussi que je fusse l'amusette d'un troupeau de fa-
quins, m'avertit de me tenir sur mes gardes, que plusieurs tramaient
contre moi un fil que vous teniez : il me laissa dans l'incertitude et....
vous comprenez le reste. Si vous le voulez, tout sera raconté en
public...
— Non , certes; mais que prétendez-vous?
— Que ces messieurs et Caroline, comme vous dites, n'aient au-
cun profit à retirer de notre entrevue. Désormais vous serez neutre.
Je m'engage à ne dire à la comtesse, ni à personne, un seul mot
pour vous perdre, et tout ceci sera oublié, extérieurement, veux-je
dire; car je n'ai plus à vous offrir qu'un dédain complet. C'est le seul
de mes sentimens qui sache descendre, le seul donc qui vous puisse
îiller trouver.
— Allez au diable, je préfère me battre!
— Moi non. Si vous m'envoyez des témoins, ils entendront mes
refus motivés. Ayez donc patience , je vous satisferai plus tard si vous
y tenez encore. Adieu, monsieur, souvenez-vous de nos conventions,
ou bien je vous ferai une querelle de ridicule à vider avec toutes les
femmes, et la comtesse irritée sera contrainte de vous fermer sa
porte. De plus, je vous organiserai une affaire d'honneur (vous les
REVUE DE PARIS. 3i4^
aimez, dites-vous) avec vos amis en bloc. Pardieul monsieur, ce
serait de quoi vous forcer d'aller planter des cannes en Amérique,
de partir pour l'armée de don Carlos , ou de vous faire nommer sous-
préfet de Paimbœuf !
Contraint par les circonstances de commencer les hostilités à
l'égard de M*""^ de Wilmoore, Montigny, tout en la trouvant très
belle, était loin d'en être amoureux : il appela donc à son aide la
vanité, la raison, et il prépara son invasion sur le territoire ennemi.
Son premier stratagème eut plein succès. — Puisqu'elle a l'inten-
tion, se dit-il, de rire de mes sentimens, elle souhaite que je
l'aime pour en venir à ses fins. Si je demeure impassible, elle sera
piquée, elle redoublera de coquetterie, elle sera réduite aux avances,
et peut-être se prendra-t-elle le pied dans les filets qu'elle me va
tendre. — Donc Raoul s'arrangea de manière à se trouver presque
continuellement, en tous lieux, en présence de la comtesse, froid
comme un glaçon, grave, point avantageux ni sémillant, et respec-
(oeux à l'infini. Très indisposée contre lui par Edouard, Caroline,
presque résolue de le persifler, fut gênée par cette contenance, et
Raoul mit cette trêve à profit, en lui faisant du matin au soir des
éloges perpétuels du jeune de Servan , de manière à le rendre odieux
Vil continuait à médire, et dans tous les cas, de façon à en faire un
chevalier accompli, un Grandisson irréprochable. En assez peu de
temps, le seul nom de son ami , prononcé devant elle, suffit pour
procurer un bâillement à la comtesse. Avant de continuer la guerre,
Raoul s'assura prudemment que Servan n'était plus à craindre, et
dès qu'il jugea que le cœur de Caroline était vacant, il espéra de faire
cesser à son profit cet état anormal. Notre héros avait moins à faire
qu'il ne le supposait, et il ne se doutait pas d'avoir consommé la ruine
de son rival bien avant de l'avoir projetée. Le cœur des femmes est
un labyrinthe dont le fil est perdu. Ainsi cheminait, parmi les té-
Bèbres, l'aventureux Raoul de Montigny; il crut enfin, dans les va-
peurs qui obscurcissaient les lointains et lui cachaient la route,
entrevoir une lumière douteuse et mobile. La comtesse, de l'air le
plus indifférent du monde, s'avisa de lui demander s'il connaissait
depuis long-temps mademoiselle de Parçay. La réponse fut éludée.
On y revint avec précautions, en tapinois; puis on parla des amitiés
d'enfance d'une manière vague, en mêlant toujours le nom de celte
jeune personne à ce sujet. On finit par rappeler certaine conversation
entre Raoul et Hermance chez la duchesse de P...., et ce souvenir
fut touché avec une timidité curieuse. Alors Montigny remarqua
320 REVUE DE PARIS.
que sa disgrâce datait de cette heure-là , et que la jalousie pouvait y
avoir eu part.
Cette présomption le détermina à prendre les allures d'un homme
jadis rempli de passions, mais désenchanté par des épreuves cruelles,
admirable théoricien encore, mais résolu de ne plus descendre à la
pratique et de devenir simple spectateur. Ces allures graves étonnè-
rent la comtesse; elle n'avait de sa vie ouï dire qu'un maître séducteur
procédât de la sorte. Néanmoins Raoul lui ouvrait çà et là un peu
d'espérance, qu'il refermait soudain. En un mot, il jouait à mer-
veille son rôle de coquetterie masculine, rôle parfaitement semblable
à celui des femmes. Peu à peu Raoul s'assombrit, tout en se faisant
plus intime; les regards profonds commencèrent à se creuser de part
et d'autre, on tourna au sentiment, on se mit à se raconter comment
on entendait l'amour et comment on aimerait qu'un cœur fût bâti
pour se plaire dans sa possession. Nul des deux, cependant, ne se
livrait; car la comtesse craignait encore un peu que Raoul ne voulût
l'immoler à sa fatuité, et, de son côté, Montigny n'oubliait pas qu'elle
lui tendait un piège indigne. Ainsi , avec un air doux et amical , Mon-
tigny et Caroline étaient contenus par une crainte commune, et
chacun d'eux avait , à l'égard de l'autre , la même cause secrète de
ressentiment.
Après de longues hésitations, cette intimité froide et guindée
cessant d'être possible, on tomba dans l'embarras des positions
fausses. Du silence s'ensuivit, puis du trouble, des émotions voilées,
des soupirs impatiens, et enfin , un beau soir, nos deux héros se sé-
parèrent avec la conviction mutuelle que l'entrevue suivante ne pour-
rait se passer sans qu'une secousse ne rétablît violemment l'équilibre.
Cette idée alarma Raoul. Ne voulant pas risquer un engagement sé-
rieux avec un ennemi sur ses gardes, il eut la modestie et le talent
de prolonger la crise, et de mettre ainsi l'ame de Caroline aux abois.
Comme il le prévoyait, il la retrouva, trois jours après, découragée,
mélancolique, pâle et abattue. Dans ces conjonctures, il affecta une
indifférence cruelle, et se prit, en face de cette belle affligée, d'un
accès de gaieté impitoyable. Ce remède est exquis pour provoquer
les larmes des femmes qu'il surprend un jour de vapeurs , et Raoul
n'ignorait pas que des larmes lui eussent épargné de grands frais de
rhétorique. Cette ressource lui fut ôtée. M""* de Wilmoore tint bon;
mais sa tristesse augmenta , et cette mélancolie tendre fut rudoyée
par Montigny avec un esprit désolant. Il eut le courage de se main-
tenir en contraste d'humeur avec la comtesse, de paraître n'avoir rien
REVUE DE PARIS. 321
pris au sérieux jusque là , et de lui faire craindre d'avoir été la dupe
d'une illusion de son cœur. Alors Caroline commença à se répandre
en lamentations sur l'insensibilité des hommes et sur la façon dont
ils se jouaient des objets les plus saints. Réplique par un argument du
même genre sur la coquetterie des dames , sur leur fausse et perfide
sensibilité , qui les pousse à chercher des hommages pour s'en pré-
valoir, des victimes pour les sacrifier aux rires d'une foule désœu-
vrée. Rougeur, embarras de la comtesse, qui formule une excuse
fondée sur la fatuité des hommes et sur leur indiscrète outrecuidance.
Énergiques dénégations de Raoul , articulées de façon à raffermir à
cet égard M"'' de Wilmoore. Après un plaidoyer rempli de verve en-
jouée et sémillante, devenant soudain sérieusement ému, et les pru-
nelles fixées sur M""' de Wilmoore, Montigny s'écrie : — Des hommes
assez vils pour jouer à froid l'honneur d'une femme avec des étourdis,
n'existent point, et dans tous les cas, je ne les pourrais connaître,
car entre eux et moi s'élèveraient de hautes murailles de mépris.
Quant à croire à des femmes assez corrompues pour tenir les cartes
dans une partie aussi infâme... mon cœur sécherait de désespoir si
j'ajoutais foi à cette imposture ! Sans doute il est des coquettes, parce
que nous les avons trop adorées ; des fats trop enivrés de l'orgueil de
vous avoir plu , le seul honneur qui les touche ; des gens à bonnes
fortunes, prétendus heureux... Hélas! mobiles, inconstans peut-être,
feux-follets qui brûlent sans cesse et s'en vont errant par les ténè-
bres, ces gens sont criminels par excès de passion. Ces insensés n'ont
de pensées que pour vous. Gens d'une imagination vive, égarée sou-
vent par des chagrins précoces, ils ont dans l'ame une merveille idéale,
une poésie folle, et ils consument une vie d'angoisses, d'adorations et
de regrets à poursuivre de bonne foi la réalisation d'une chimère.
Pourquoi ne la trouvent-ils pas? Parce que leur sensibilité trop
exquise se blesse et les décourage à toute heure. Leur plus grand tort
est de vous avoir rêvées , mesdames , sous des formes d'anges ; et
quand on les vient immoler à des gens vulgaires , ils souffrent plus
que d'autres ; leurs cœurs se ferment à l'amour, s'ouvrent au dédain
et s'éteignent pour avoir tout consumé en peu de temps. S'ils sont
devenus mauvais, c'est par votre faute; s'ils vous ont su plaire, c'est,
madame, qu'ils vous aimaient avec abnégation , avec folie, comme
on aime sa religion quand on court au martyre.
— Vous défendez cette cause?...
— Avec désintéressement, car elle n'est plus la mienne. La passion
est assurément pour moi une chose sacrée , je la redoute, loin de la
322 REVUE DE PARIS.
chercher, et mon cœur, malgré son peu de prix, est un tmeple où rien
ne pénètre de frivole; c'est dire que la porte en est murée. Oh ! la
défiance, supplice des âmes loyales! la défiance, produit des indi-
gnes épreuves où le monde nous soumet! la défiance, cuirasse pe-
sante armée d'ardillons tournés contre la poitrine de qui la porte...
Sans cet obstacle, le bonheur serait facile. On verrait, madame, des
êtres, consumés en secret d'un amour mutuel , oser se le dire, apaiser
d'un regard les tourmens dont ils sont déchirés , bénir leur passion
au lieu de l'étouffer amèrement dans la solitude, et réunir leurs âmes
au lieu de les consumer en d'impuissantes larmes... (Ici Raoul parut
profondément remué.) Après un soupir, il ajouta d'une voix plus
sombre :
— Oui , madame , l'amour vit de confiance , d'estime , et si le
monde ne lui enlevait ces deux alimens , on n'aurait plus à lutter
contre une pruderie mesquine, on n'aurait plus le déboire de ces
triomphes honteux sur une résistance hypocrite, calculée froidement,
gauchement déguisée en vertu , et qui défleurit par avance les plus
fraîches illusions des sentimens.
— Cependant, monsieur...
— Cependant, madame, rien n'est plus digne, plus noble, plus
élevé, que deux créatures venant à s'aimer, à se le dire sans prudence
et à se livrer avec une confiance généreuse , avec enthousiasme , sans
arrière-pensées , sans combats pudibonds , sans ces luttes ridicules
dont on prévoit l'issue et que leur misère ferait abandonner aux sou-
brettes. Se donner librement est une action digne; se vendre en
détail à prix d'usure au plus habile, au plus persévérant, est une
misère! Ces idées vous paraissent folles, mais on ne peut se résoudre
à vivre et mourir comme un paria sans être aimé une seule fois
comme on l'a rêvé. C'est un désir chimérique, et mieux vaut se taire
et souffrir... et souffrir toujours !
Il appuya les deux mains sur son front, et s'étant soudain levé, il
fit quelques tours dans la chambre d'un pas inégal et précipité , en
homme livré à un combat intérieur et qui rappelle ses forces défail-
lantes. Quand il revint s'asseoir, il paraissait mieux affermi.
— Vous êtes doué , murmura Caroline un peu pâlie, d'une sensi-
bilité bien vive, et je vous avais déjà jugé ainsi.
— A Dieu ne plaise ! s'écria d'un ton railleur notre héros en riant
aux éclats. Je suis un homme tout simple, peu e.xpansif, assez
égoïste, aimant mieux les théories que le reste , et acceptant la vie
comme Démocritc. Après tout, cette manière est la bonne, il faut
REVUE DE PARIS. 323
rire à grands efforts de certaines choses, de peur de Tel est
mon programme, et j'y serai fidèle. Restez calme toujours, madame,
c'est plus commode et d'une hygiène excellente pour la conservation
de la beauté. En outre, les grandes passions, comme les falbalas, sont
d'un goût provincial et suranné.
Plus expansive que jamais, la comtesse allait répondre, quand,
dans la salle voisine , on entendit aboyer la voix de M. de AVilmoore
qui entra en s'écriant : — Ah, ah! je vous surprends en tôte-à-tôte
avec ma femme, et comme dit Arnal, je ne sais pas ce que... Pour
vous punir, soyez traité comme l'ami de la maison ; notre bal est pour
après-demain samedi. Ts'ous avons affaire de vos conseils. Venez donc
dîner demain , nous avons une place à vous donner à l'opéra , si
toutefois ma femme...
Caroline s'inclina et fit un signe affirmatif d'un air glacial et gêné.
— Affaire conclue, mon cher Montigny, à demain! Venez de
bonne heure.
Cette brusque interruption contraria Raoul. L'œuvre n'était pas
consommée, et cette trêve donnait à Caroline le temps de se recon-
naître. Il fallait emporter d'assaut un aveu sans équivoque, et Raoul
n'était pas sans inquiétude , car il n'oubliait pas que la comtesse, en-
doctrinée par Edouard , l'avait regardé comme un fat résolu de la
perdre publiquement , et s'était proposé de le châtier par où il avait
péché. Si elle a le temps de se remémorer toutes ces chimères,
pensait Raoul , la peur la rendra sage , et demain tout sera peut-être
perdu. — Par un coup du sort heureux ou funeste , il la découvrit le
soir même aux Tuileries , à la nuit tombante, assise au milieu d'un
cercle assez nombreux et éparpillé. Elle l'avait reconnu , il passa dix,
fois devant elle de l'air du beau Ténébreux , avant que de l'aborder
et de s'asseoir assez loin d'elle. Le temps était lourd , voilé de grosses
nuées qui avaient répandu sur les feuilles et sur la terre une pluie
d'orage, vers quatre heures. Les parfums du sol, de la verdure et
des orangers, mêlés dans l'atmosphère chargée d'électricité, agis-
saient sur les nerfs et les pénétraient d'impressions vives et volup-
tueuses. Raoul garda le silence , contemplant avec tristesse et d'un
œil furtif la comtesse Caroline. Lorsqu'on se leva pour se retirer,
profitant de l'état d'agitation où il la voyait, de l'obscurité et du mo-
ment de désordre employé au rajustement des châles et des gants ,
il s'approcha d'elle et lui offrit, pour la reconduire à sa voiture, un
bras qu'elle accepta sans articuler une syllabe. L'instant était pré-
cieux, la distance courte; décidé à parler, mais à éviter une ré-
324 REVUE DE PARIS.
ponse, Raoul calcula la longueur métrique du chemin, et, arrivé
à vingt-deux pas de la grille, il murmura d'une voix douloureuse :
Vous avez la victoire, faites-en part à ceux qu'elle intéresse. Quel
mal vous avais-je fait, madame , pour souhaiter un tel sacrifice? Mon
cœur vous l'offre sans résistance, il est navré de chagrin , madame;
hélas... je vous aime!
Caroline tressaillit , et tandis que Raoul présentait la main à cette
dame prête à monter en voiture, M. de Wilmoore s'écria : —A de-
main , Montigny !
— Demain?... murmura le jeune homme d'un air d'hésitation , sans
quitter la main de la comtesse. Elle se taisait; il serra fortement le
bout de ses doigts, comme pour leur demander une réponse, en ré-
pétant : — Demain?., d'un ton humble et soumis, et presque aus-
sitôt, les abandonnant, il secoua fortement la main du mari, en lui
disant d'une voix claire et assurée : — A demain, monsieur! — Et il
s'éloigna très satisfait de sa journée.
Le lendemain, vers quatre heures , Champrôsé , Delcourt, Lafare,
Edouard de Servan et quelques autres chevauchaient de compagnie
le long du bois de Roulogne, causant de chiens, de femmes et de
maquignons. La mine taciturne d'Edouard concentra l'attention sur
lui, et de ce point de départ on arriva à Montigny en passant par M""' de
Wilmoore. Le spirituel banquier s'informa de l'état de la petite
conspiration , des dispositions de la comtesse à l'égard de Raoul ; il
ajouta qu'il ne doutait point que le dénouement de l'aventure n'eût
été réservé pour le bal de M"""^ de Wilmoore, et qu'ainsi l'on comp-
tait pour le lendemain sur des surprises divertissantes; il n'avait pas
achevé, qu'une voiture découverte tourna vivement l'angle d'une
allée et prit le petit pas en s'approchant d'eux. C'était l'équipage de
la comtesse. Elle était escortée d'une jeune personne fort jolie, mais
sourde-muette , et que , pour ce motif, M'"'^ de Wilmoore avait prise
pour dame de compagnie; ingénieuse manière d'être libre sans se-
couer certains préjugés. Un homme était assis sur le revers, et jugez
de la stupeur de nos (jentlemens en reconnaissant... Raoul de Mon-
tigny. Un tel triomphe ne se pouvait comparer qu'à celui de Mardo-
chée , et Caroline en agissant avec une humilité aussi digne , aussi
brave, expiait très noblement ses anciens torts à l'égard de Raoul,
en le vengeant des co-associés du complot. Ils passèrent lentement
au milieu de nos cavaliers qui s'inclinèrent, éblouis, jusque sur le
pommeau de leurs selles. Caroline saluait avec aisance , son teint
REVUE DE PARIS. 335
très animé indiquait l'exaltation qui remplissait son cœur. Quant à
Raoul, simple et insouciant, il acceptait sa position d'une manière
philosophique, sans être gêné ni enflé de sa victoire; il souriait aux:
faveurs de la fortune , sans oublier ses outrages de la veille ou ses
infidélités du lendemain, et il se tenait bourgeoisement comme un
roi constitutionnel qui reçoit les applaudissemens de ses com-
raettan.
— Voici de Servan tué net , murmura le chef de division à l'oreille
de Champrôsé; il n'a plus qu'à accepter la place de sous-préfet de
Paimbœuf qu'on lui offrait l'autre jour, et qu'il a refusée en riant aux
éclats. L'heure de la retraite a sonné pour lui.
— Il est de fait , mon cher, que, dans certaines adversités, l'aboli-
tion des cloîtres rend les sous-préfectures indispensables.
— Diantre! s'écria Lafare, nos actions sont en baisse, et vous nous
ménagiez une étrange surprise.
Chacun éclata de rire.
— Bast ! repartit Delcourt , l'aventure est bien plus drôle comme
cela.
Nouvelles risées.
— D'honneur , continua le banquier , il est temps , mon cher
Edouard
— Il est temps de vous taire ! interrompit Servan exaspéré en pous-
sant son cheval en travers du chemin de Lafare ; il est temps pour
vous de comprendre que pas une femme ne se prêterait à une ven-
geance aussi stupide, et que je n'ai pas même essayé d'en faire l'essai.
Que m'importe , à moi , que Montigny vous ait inspiré de l'envie ou
de la rancune? Quant au reste, je suis désintéressé, et vous devez
comprendre qu'à la veille d'un mariage mes idées ont dû changer de
direction. Il n'y a donc ici de mystifiés que vous, et il sera bon que
vous ne l'oubliiez pas. Je dois ajouter que, depuis douze jours, Raoul
connaissait, par je ne sais qui , ces pièges à linottes et qu'il a paru
aussi indifférent à ce complot que je le suis à sa bonne fortune d'au-
jourd'hui , sur laquelle je ne prétendais plus aucun droit.
— Je ne croyais pas tant d'esprit à Servan , observa Champrôsé.
— Il aurait , sur ma foi , joué le rôle de Barré re à la convention.
Dès le soir même, la nouvelle de ce changement de ministère à la
cour de M""^ de Wilmoore circula dans Paris; Champrôsé la porta
chez le général de Parçay, de qui la fille fut à l'instant saisie d'une
migraine affreuse. Elle était encore bien pûle le lendemain , quand
Edouard de Servan vint lui faire sa cour, plus galant que jamais et
326 REVUE DE PARIS.
impatienté contre les relards opposés à son bonheur, sentiment qu'il
traliissait pour la première fois.
— Allons, ma chère Hermance, dit le général dès qu'il fut parti;
c'est un joli garçon , conviens-en ; tu dois le trouver suivant ton goût.
Il faut parler, mon enfant; jusqu'ici, tes indécisions, tes répu-
gnances, m'ont rais dans !e cas de temporiser. Tu es libre, prononce
son arrêt, il sera sans appel.
— Eh bien, puisqu'il en est ainsi, je l'accepte et je l'épouserai!
répondit Hermance d'un ton sec et résolu. Mais, brisée par cet effort,
elle s'enfuit aussitôt dans sa chambre.
— Dieu merci ! disait le président de Servan à sa femme; notre fils
se range et consent à ce riche mariage. Il a cessé de fréquenter ce
Montigny avec lequel il serait demeuré garçon toute sa vie. Ce Mon-
tigny était un cruel obstacle à nos projets.
— Vous êtes dans une profonde erreur, répliqua Edouard avec
amertume; si ce mariage a lieu, c'est à Raoul que vous le devez.
— Monsieur de Montigny n'a pas de mœurs, ajouta sèchement la
marquise.
IV.
Nous ne sommes point disposé à décrire une fête bourgeoise, ni
vous, sans doute, à en lire la narration. Des fleurs, de la lumière,
des violons, du bruit, de la foule, des femmes blanches, roses et des
hommes noirs, entassés dans l'hôtel de Wilmoore éclairé du haut en
bas , de façon à ressembler à une lanterne. Nous parlerons de Raoul
qui , réfugié dans un salon désert , demeure affaissé de corps et d'es-
prit, au fond d'un fauteuil , se soustrayant de sou mieux aux tendres
empresscmens de la belle Caroline, qui le cherche d'un air inquiet et
oublie de faire les honneurs de la fête, pour le poursuivre, le voir
une minute et lui serrer la main. Fuyant avec soin cette adorable
créature dont les grands yeux bleus s'humectent parfois de tristesse,
Raoul, du fond de sa retraite, contemple au loin, avec angoisse,
Edouard de Servan et Hermance qui, sans cesse occupés l'un de
l'autre, dansent ensemble ou en vis-à-vis. Sa situation est déplorable.
Forcé par sa position de courtiser Caroline, de la dominer assez pour
l'empêcher de lui nuire, pour la désarmer, Raoul a dépassé le but.
Il n'aime point cette femme qui a voulu le vouer au ridicule; il ne le
lui a pas pardonné, non plus que son intrigue galante avec Edouard,
et cependant voici qu'il s'est affiché à côlé d'elle , devant les regards
REVCE DE PARIS. 327
du monde. Être en butte aux adorations d'une femme belle, quand on
a le cœur inoccupé, c'est un passe-temps supportable; mais endurer
cet amour obséquieux lorsqu'on ressent pour une autre les ardeurs
d'une passion profonde, c'est là un supplice qui brise l'ame la mieux
trempée. Le cœur, en effet, se trouve partagé entre un mélange
d'aversion et de pitié, de douceur et d'amertume, de désirs et de
satiété, de tendresse et de rage, et il finit par se déchirer entre
les dents de tant d'ennemis acharnés. Telle est la cause des peines
de notre héros. Son esprit est tourmenté par un sentiment incu-
rable, sans espérance. Ses relations avec M""' de Wilmoore viennent
de l'éloigner encore d'Hermance, et c'est pour cet amant discret et
fidèle une pensée amère que celle de passer, dans l'opinion de cette
jeune fille, pour l'amant heureux de la comtesse; car il ne le sera
jamais, et il veut se creuser un dernier refuge dans une conscience
pure, à l'endroit de son amour, amour noble et désintéressé vrai-
ment. Ami d'enfance de M"^ de Parçay, brûlant pour elle depuis le
jour où les premières étincelles ont jailli de son ame , il a gardé le
silence le plus impénétrable, le plus courageux, pour un motif très
louable. Hermance est quatre fois plus riche que Raoul, et la fierté
de celui-ci ne lui a point permis de risquer de faire mettre en ques-
tion son désintéressement. Donc, il n'a rien fait pour plaire, il lui a
semblé qu'en pareil cas il devait attendre au lieu de provoquer, et,
comme Hermance ne songeait pas même à cette inégalité, elle eut
lieu de se croire oubliée. La familiarité du jeune âge disparut entre
eux; tout au plus parla-t-on de loin en loin de vieille amitié; Raoul
devint moins assidu chez le général , il acquit la certitude de n'être pas
aimé, et pendant quatre ans , il dévora dans la solitude un chagrin
sans remède , sans distraction , et il souffrit avec tant de grandeur
et de vertu, que personne ne soupçonna ce triste mystère. On peut,
d'après tout cela , juger des émotions de Montigny sur le point d'être
le successeur de Servan près de la comtesse, quand il voyait, au
milieu de cette fête pour lui décolorée, danser et sourire et babiller
Hermance au milieu d'un essaim de muguets parmi lesquels se trou-
vait un fiancé. Sa résolution , quant à Caroline, était formelle : jamais
je ne serai à elle , avait-il dit; ce temple où vit la pensée d'Hermance
ne sera point profané, il doit rester digne d'elle, et je garderai du
moins cette amère consolation de ma fidélité sans taches, et je n'aurai
pas le regret d'avoir cessé de mériter ce bien que je n'aurai jamais.
C'était de la folie, mais elle convenait à son naturel, et d'ailleurs
n'avons-nous pas dit qu'il était amoureux?...
328 REVUE DE PARIS.
Après de longues méditations et des angoisses accrues par les
charmes de M"^ de Parçay, moins belle, il est vrai , que la comtesse,
modeste violette au pied d'un lys d'argent, Raoul, ayant entendu dans
le voisinage la voix de Caroline , s'élança hors du salon et s'enfonça
dans les jardins, au plus noir des bosquets , où il pleura sa jeunesse
consumée dans une vaine illusion.
Le temps s'écoulait néanmoins, et la nuit allait devenir le matin.
La foule avait diminué , les terrasses étaient désertes , et Montigny,
perdu derrière une touffe de dalhias, examinait du dehors l'intérieur
^u logis et la foule décroissante du bal , au travers d'une fenêtre ou-
verte. Le salon principal était au rez-de-chaussée avec une porte
vitrée sur les jardins.
Bientôt quelques personnes s'arrêtèrent devant cette croisée. On
avait servi le souper; la danse avait cessé depuis près d'une heure,
et la réunion était disséminée çà et là par groupes. Hermance avec
son père et M. de Servan vinrent se camper à quatre ou cinq pas de
Raoul , au bord de la fenêtre , en causant avec vivacité sur un ton
de gaieté.
— Soit! s'écriait Edouard , je suis ombrageux , jaloux, si vous vou-
lez, et j'en conviens; jaloux de tout le monde, et de lui par consé-
quent. Il passe pour un dangereux, et savez-vous bien que...
— Ces idées font peu d'honneur à ma fille; elle va les prendre
pour de la défiance et vous gronder comme il faut.
— Point du tout : c'est ainsi , dit-on , que ces messieurs nous prou-
vent leur affection.
— Vous voilà piquée , c'est mal : je m'égayais sur ce cher Monti-
gny fort innocemment; mes défiances d'ailleurs portent sur mon peu
de mérite et non sur....
— Et non sur mes sentimens, dont vous ne doutez pas... Voici de
la modestie contrebalancée.
— Je ne dirai plus de mal de notre ami, je le promets. A votre
tour, pardonnez-moi d'être un peu jaloux d'un bonheur que chacun,
et lui comme les autres , doit m'envier,
— Vous le jugez bien mal , monsieur Edouard , et vous êtes ingrat.
Si Dieu permet que , selon votre dire , je sois pour un peu dans votre
bonheur, vous lui devrez plus de reconnaissance que vous ne pensez,
— Il aurait plaidé ma cause? Que j'étais coupable!
Du fond de sa cachette, Raoul n'en put ouïr davantage, et ce peu
lo satisfit. Cherchant un sens aux derniers mots d' Hermance, il n'en
yui trouver d'autre que celui-ci : Edouard doit son bonheur à Raoul,
REVUE DE PARIS. '329
attendu que, sans la timidité de ce dernier et sans son aventure avec
la comtesse, on aurait repoussé en sa faveur d'autres prétendans.
Sur-le-champ Raoul rentra dans l'hôtel, disparut de nouveau
pendant un quart d'heure et se précipita au plus épais de la mêlée.
Frais et dispos, armé des ressources d'un esprit bien reposé, il fut
plus brillant que jamais. Il n'y avait pas une minute à perdre. Saisis-
sant la première occasion venue, avec cette promptitude audacieuse
que donne un succès récent, Montigny, s'approchant d'Hermance,
lui tint à peu près ce langage :
— J'ai souvent cherché, cette nuit, à vous aborder pour vous faire
part d'un dessein que j'ai formé et vous demander un de ces bons
avis qu'en certaines rencontres on ne sollicite guère d'un autre que
d'un ami, et... je n'en ai pas de plus ancien que vous.
— Oh, je le sais bien; ce n'est pas moi qui oubUe les amis d'en-
fance.
— A quel jour votre mariage est-il arrêté?...
Elle se dispensa de répondre, et Raoul poursuivit :
— J'ai le projet de voyager seul pendant une dizaine d'années, et
de me faire une habitation, je ne sais où, bien loin, et... de partir
dans huit jours.
— Bon Dieu, dix ans ! c'est l'éternité!
— Je l'espère , mademoiselle. Ce n'est point du bonheur que je
poursuis , je n'y crois plus , mais une activité perpétuelle me semble
l'unique moyen de supporter la vie. Je suis malheureux, seul, sans
une affection au monde; mon départ ne fera pas un regret. Voilà ma
situation; que feriez-vous à ma place?
— Je ne sais? mais vous n'êtes pas juste envers le monde, et il
me semble que si vous n'êtes pas au comble du bonheur, vous êtes
bien difficile. En ce jour même, on vous croit plus heureux que
jamais.
— Si cette opinion était fausse, si les plaisirs qu'on m'attribue
n'existaient pas, si leur idée seule me faisait mourir, si... j'étais le
jouet déplorable de la sottise d'autrui, penseriez-vous encore de
même?
— Vous êtes d'une humeur très amusante.
— C'est alors que la douleur est risible de soi , car je souffre à en
pleurer!
Hermance jeta sur ses traits un coup d'œil rapide.
— Écoutez-moi, mademoiselle ; des fats ont, à mon insu, établi
je ne sais quelle folle gageure sur M'"'^ de Wilmoore et sur moi ; leur
TOME VI. JUIN. 23
330 REVUE DE PARIS.
jeu n'a pu réussir, grâce au refus des deux acteurs indispensables de
prendre rôle dans cette parade , et le côté perdant fait ses efforts
pour se donner aux dépens de cette dame des airs de réussite. Pré-
occupé d'autre chose, je n'ai découvert le piège qu'assez tard , et dès-
lors M""" de Wilmoore m'a montré un peu d'amitié pour mieux faire
voir son mépris des sots propos et les défier de l'atteindre.
— Vous êtes habile et discret.
— Il faut, je le vois, passer à des preuves. Il est, mademoiselle, au
fond de mon cœur, depuis qu'il a commencé de battre , un sentiment
profond, exclusif de tout autre. Ce mal, scellé dans mon ame, n'a
jamais paru au dehors ; l'objet qui le cause l'ignora toujours et ne le
connaîtra jamais. Cette passion ne laisse en moi d'affection pour
personne, et toutes les femmes, hors une, m'inspirent, non pas l'in-
différence, mais l'antipathie. Quel sort m'eût été donné, si celle que
j'excepte eût daigné m'entendre, me deviner! Hélas! on ne devine
que ce qu'on espère; elle n'a jamais songé à moi, sa froideur ne s'est
pas démentie, et cependant je l'aime autant que le premier jour.
— Mais, monsieur, pourquoi me confier ces choses, à moi , qui....
— Il faut bien que vous connaissiez l'état de mon ame pour me
donner un avis sur mes projets de pèlerinage. Mes maux se sont
accrus; elle me croit épris ailleurs , et cette idée m'accable au point
d'ébranler ma résolution de garder le silence; enfin, elle est sur le
point d'appartenir à un autre, et je n'ai pas la force de supporter
cette vue. Cet autre, elle l'aime, et j'en suis désespéré; mon mal ne
guérira jamais , et si je reste ici , j'y meurs. Ne vaut-il pas mieux
s'expatrier à jamais?
— On doit garder ce moyen pour les maux sans remède. Sans
croire absolument à votre roman, je dois dire... que vos déplaisirs
sont votre ouvrage. Que n'avez-vous parlé ? les parens ne sont pas
tous inflexibles, et peut-être... si... quesais-jc, moi? Réfléchissez
et agissez avec plus de confiance.
— Je l'aurais déjà fait si j'avais eu l'espoir le plus léger... Mais je
suis décidé à suivre votre conseil.
— Mon Dieu,... prenez-le comme il vous est donné, sans grande
réflexion, à tout hasard.
— Un mot A' elle, surpris par mégarde , m'a rendu moins' craintif ,
mais ce mot est obscur, je crains de me flatter ; daignez m'en dire
votre sentiment. Parlant à ce rival , de moi et de cette union déso-
lante, elle lui a dit qu'il me devait là-dessus plus de reoonnaissance
qu'il ne pensait... Pardon de vous ennuyer de ces détails, mais, sans
REVUE DE PARIS. 331
ces trois paroles , j'aurais continué de me taire. Ah ! mademoiselle ,
par pitié pour un pauvre cœur bien malade, laissez-lui sa douce
chimère , et traduisez-les comme il l'a fait !
Hermance devint rouge, pâle, embarrassée, et se mit à trembler de
toutes ses forces. — Monsieur! murmura-t-elle avec dignité, en
abaissant sur ses joues ses longs cils noirs. Mais, la voix lui manquant,
elle chercha , pour se donner contenance , son mouchoir qu'elle ne
trouva point. Raoul frissonnait autant qu'elle, et il put à peine bal-
butier en se retirant dans une angoisse inexprimable : — Priez pour
moi, mademoiselle; ma destinée est dans la balance. Si je ne ren-
contre aucune pitié ce soir, je suis perdu ; mon courage s'éteindra ,
et... et vous ne me re verrez jamais!
A ces mots il courut se perdre dans un coin , pour reprendre un
peu de vigueur, et , les deux bras croisés sur sa poitrine où son cœur
battait à la faire éclater, il passa plusieurs minutes anéanti par la
force de ses émotions , avant de retrouver le fil de ses idées et la
force de faire un pas.
Cependant , mademoiselle de Parçay cherchait toujours son mou-
choir de batiste à coins brodés, sur toutes les banquettes; l'unique
moyen de le retrouver eût été de fouiller dans la poche de Raoul, et
elle ne s'en avisa point. Dé» qu'il eut repris son sang-froid , il se mit
à fureter partout avec elle. La voyant dans un endroit écarté, il le
tira adroitement, et feignant de le trouver à l'instant, il le lui pré-
senta plié d'une façon bizarre, en la regardant avec inquiétude.
— Maintenant, murmura-t-il , vous pouvez lire dans mon cœur,
Hermance , et ma destinée est entre vos mains.
— jN'on , non, monsieur... articulait cette jeune fille toute troublée,
en repoussant et retenant à la fois le mouchoir, de peur que le billet
ne se détachât ; mais Raoul pénétré de l'importance de la situation ,
répétait d'un ton bref : — Prenez , de grâce, il le faut... prenez... ou
tout va tomber — Cette hésitation dura un quart de seconde, et
Edouard y mit fin en s'approchant. — Qu'est-ce, dit-il, vous ignorez
si c'est bien là votre mouchoir?... Permettez donc... je le reconnaîtrai.
— C'est le mien! interrompit brusquement Hermance en l'arra-
chant à Raoul et en retournant s'asseoir. Néanmoins , elle avait l'air
si indignée, que Montigny, troublé n'osant soutenir saine, se retira,
le cœur serré. Sa joie était ternie par les regrets qu'il ressentait au
fond de l'ame , d'avoir été réduit à déclarer une passion sérieuse et
vraie au milieu d'une fête, par des moyens à l'usage des étourdis et
23.
332 REVUE DE PARIS.
(les coquettes. Ces formes lui semblaient peu respectueuses, indignes
(le son culte et de son idole, et la délicatesse blessée lui causait cer-
tains élancemens intérieurs, semblables à des remords. Dès le lende-
main matin, on lui remit une lettre dont l'adresse était évidemment
tracée par une main de femme. Il défît cette enveloppe sous laquelle
il retrouva , sans aucun mot explicatif, sa tendre missive de la veille.
Mais bientôt il reçut du général de Parçay une invitation à passer la
soirée en 'petit comité, et il remarqua que l'adresse de la lettre était de
la môme main que celle de la première enveloppe. Cette découverte
releva son courage. Le général lui fît beaucoup d'amitiés, l'entretint
de son père, qu'il avait jadis eu pour intime ami, et , malgré la froi-
deur d'Hermance, Raoul ne se laissa point abattre, jugeant d'elle par
les démonstrations du père, qui était l'esclave obéissant des volontés
de sa fîlle. Edouard était toujours assidu, et son rival s'était abstenu
de le combattre depuis la soirée de la comtesse. Une timidité naturelle
aux cœurs bien épris l'arrêtait. Quant à M""' de Wilmoore, elle était
allée, remplie d'amertume, se réfugier à la campagne, au grand re-
gret d'Edouard. Un matin , ce dernier entra chez Alontigny, boutonné
jusqu'au col ; sa tête était enfoncée jusqu'au menton dans son cha-
peau, et sa cravate montait belliqueusement jusqu'au nez. — Je
viens, dit-il sèchement, vous demander des explications sur vos des-
seins, sur votre manière d'être à l'égard de mademoiselle de Parçay,
et vous avertir...
— Bien, bien, l'on vous entend. D'abord, mon cher, j'ai le bois
de Boulogne en horreur, et je ne consens à y mettre les pieds sous
aucun prétexte. Il est, derrière Montmartre, certaines fondrières
désertes et profondes, très convenables pour le genre d'exercice
que vous souhaitez de prendre. Nous aurons deux témoins chacun ,
et le prétexte sera les jambes de Fanny Elssler ou la prise de Con-
stantine, à votre choix.
Le lendemain , à la môme heure, nos deux amis ferraillaient du
mieux, Edouard s'escrimant pour percer son adversaire, et ce der-
nier se bornant à la parade avec une tranquillité, une grâce et une sé-
curité de maître d'estoc opposant un plastron au fleuret muselé d'un
élève. Après vingt minutes d'assaut, Raoul planta son épée en terre
et dit : — Ce travail est échauffant et monotone, nous pourrions jouer
ainsi jusqu'au jugement dernier sans résultat.
— Oui, car vous y mettez de la mauvaise volonté. Prenons des
pistolets.
REVUE DE PARIS. 333
— Volontiers ! Le sort au moins vous pourra favoriser et la partie
sera plus égale.
On manquait de dés, les témoins tirèrent entre eux avec des pailles,
la fortune se rangea du côté de Montigny, qui en parut contrarié et
secoua la tête avec déplaisir. Il faut savoir que Raoul eût donné dans
l'œil d'une mouche à vingt-cinq pas. Il paraissait tranquille comme
dans sa chambre, et sa moustache noire, ses cheveux courts, son
allure insouciante le rendaient terrible à voir. De Servan se tenait
fort bien. Ces messieurs avaient mis l'habit bas pour l'épée, et avaient
dédaigné de l'endosser pour cette seconde épreuve. Raoul paraissait
incertain. — Edouard, dit-il à Servan, vous avez là une noble et
belle contenance , et l'on vous admire ici autant qu'on vous aime.
Restons-en là , c'est moi qui le demande; j'accepterai des torts si vous
le voulez.
— Impossible, monsieur, ma vie est gâtée, je suis tout taché de
ridicule, et il ne me reste que du sang pour laver la tache; ceci est
nécessaire. Si vous visez mal prenez garde; votre pitié sera pour
un ingrat.
Raoul parut réfléchir de nouveau : les quatre témoins attendaient
dans un morne silence; leur intervention avait été repoussée; l'an-
goisse était prodigieuse. Montigny, levant la tête sur son adver-
saire bien effacé et qui tenait déjà la crosse appuyée sur la tempe
gauche, se prit à sourire d'une manière bizarre; puis le pistolet s'in-
clina lentement, le jeune homme redevint grave, visa plus soigneu-
sement qu'il ne convenait , et pressa la détente. Edouard était resté
debout ; une pointe de sa cravate, que la brise faisait flotter sur son
col , avait été coupée.
— Montigny, dit Edouard, vous n'avez pas, au moins, agi volon-
tairement de la sorte?...
— A votre tour, Servan, repartit l'autre, et soyez, s'il se peut,
plus heureux ou... plus adroit.
Le coup partit... Raoul tournoya sur lui-même un quart de cercle,
revint à sa position première , perdit l'équilibre et se remit sur pieds
en s'écriant : — Ce n'est rien, moins que rien, rassurez-vous. — Son
bras gauche avait été touché près de l'épaule, et la balle avait glissé.
— Monsieur, dit Raoul à Servan, nous irons plus loin, si vous le
voulez, mais je ne promets pas , je vous en préviens, d'être plus ha-
bile que la première fois. — Servan, très ému, serra la main du blessé
sans répondre un seul mot. Il monta dans la même voiture que Raoul,
et près de le quitter : — Votre accident , dit-il , est léger, je pars sans
334 REVUE DE PARIS.
inquiétude; je ne vous reproche rien, étant la cause première du mal.
C'est moi qui ai engagé le combat , vous l'avez gagné , je me retire.
Vous me voyez décidé à la retraite, à quitter le monde, à m'exiler
hors du royaume , ou peu s'en faut.
— Où donc , bon Dieu?
— Je pars pour Paimbœuf, dont la sous-préfecture m'est offerte.
— Songez-y bien, Edouard, et renoncez à ce dessein ; je ne me con-
solerais jamais d'avoir réduit un galant homme à un pareil suicide.
Raoul passa plusieurs jours au lit, durant lesquels il reçut quelques
visites du général de Parçay, qui lui montrait grande affection.
— Parbleu , lui dit-il un jour, vous touchez à la trentaine , et vous
devez être las de vivre seul, sans parens, sans affections. Vous avez
de l'ordre , de l'esprit , du cœur, il faut vous marier.
— Mais, général , je ne suis pas riche , et il est difficile de....
— Allons donc! il est des filles riches pour deux , fort aises de par-
tager avec un joli garçon , et des pères moins avares que ceux des
comédies. Vous avez un petit revenu, un nom sans tache, précieux
patrimoine en ce temps-ci; tout homme de sens vous agréera pour
son gendre.
Et comme Montigny, très agité, luttait de toute sa vertu contre
une vive lueur d'espérance qu'il redoutait de voir s'éteindre, le gé-
néral se mit à rire , et lui tendant la main d'une façon significative , il
ajouta, sans se soucier des convenances, avec une franchise militaire :
— Allons, mon enfant, un peu de courage et laissez-vous aller à la
confiance...
A ces mots , Raoul, se soulevant sur ses oreillers, le regarda fixe-
ment. Il entreprit de sourire , de parler, mais sa poitrine se souleva,
des larmes jaillirent avec force de ses yeux, et il retomba sur ses
coussins en poussant des sanglots et presque des cris. — Pardonnez,
s'écria-t-il enfin, pardonnez cette faiblesse, général; mais c'est que
je l'aimais depuis de longues années, sans rien espérer et sans rien
dire. Depuis notre enfance, je n'ai pensé qu'à clle,\e n'ai chéri qu'elle;
en elle seule était ma vie! Jugez donc, mon père, jugez de mon
bonheur, et ne soyez pas surpris si je crains qu'il ne me tue! — Et,
oubliant son mal , il se jeta dans les bras de M. de Parçay, pleurant
à grands éclats de rire, riant à chaudes larmes, et poussant la joie
jusqu'à la démeiice.
— Ce qui me rassure en tout ceci , dit M. de Parçay , quand Raoul
fut plus calme, c'est que votre amour n'a pas empêché les distrac-
tions; vous passiez en tous lieux pour un vrai Lovelace.
REVUE DE PARIS. 335
— Et rien n'était plus faux. D'abord, toutes les femmes m'étaient
indifférentes, hors Hermance, et le dédain que je leur montrais fai-
sait croire que j'avais à choisir parmi les plus belles. Ensuite, les
habitudes austères laissent l'imagination dans le calme et commu-
niquent une apparence de froideur, qui, dans le monde, passe pour
la satiété d'un cœur flétri.
— Ah, ah! voilà sans doute pourquoi, grand séducteur, vous ne
compromettiez personne?
Peu de temps après cet entretien , en décachetant certaines lettres
de faire part, le président de Servan disait à sa femme : — Mes
pressentimens étaient trop bien fondés, et ce Montigny était destiné
par la Providence à empêcher le mariage de notre Ois.
La marquise de Servan , toujours irritée contre Raoul , autant que
Junon contre le beau Paris, secoua la tête avec dédain, et répondit
d'une voix aigre : — On a lieu de s'attendre à tout de la part des
gens sans moralité.
On discourut beaucoup sur cette aventure au club des jockeys ;
on admira la fortune de notre héros comme une chose prodigieuse,
et après de longs commentaires, le capitaine Champrôsé dit à Lafare :
— Les plus simples incidens ont parfois des suites étranges et sans
autres raisons que la destinée. Edouard attaquant Montigny possé-
dait des armes excellentes et l'avantage du terrain. Cependant, le
coup qu'il avait dirigé d'une main sûre, rebroussa chemin et le
frappa lui-même. Comment expliquer cette bizarrerie? Comment
l'empereur a-t-il été battu à Waterloo? Tenez, dans les combinaisons
les mieux assurées, le hasard contribue toujours pour un tiers. Ro-
bin Hood vend trois balles au chasseur, l'une d'or, l'autre d'argent, et
la troisième de plomb. Les deux premières vont où le braconnier les
envoie..., la dernière appartient à l'homme noir.
— Je comprends! s'écria le banquier ébloui de sa propre sagacité;
le pauvre Edouard de Servan avait chargé sa carabine avec la balle
(le plomb.
Francis Wey.
Critiqua SittétaxrL
Mteieyta»' ,
PAR M. EUGÈNE SUE.
Deleijtar, mot espagnol , signifie amuser. L'auteur avoue, dans sa préface,
qu'il s'estimerait trop heureux si ce titre paraissait plus bizarre que menteur,
plus prétentieux que décevant. Toutefois, il ne faut pas trop chicaner M. Eu-
gène Sue de ce que, sur les quatre conqjositions qui forment l'ensemble de ce
recueil , deux seulement peuvent prétendre à justifier le titre. Les deux autres ,
au contraire, quoique des comédies, mais comédies sociales, reposent sur une
donnée trop sérieuse pour ne pas avoir une plus grande portée, celle d'un utile
enseignement.
Arabian Godolphin, qui ouvre le livTe, est l'histoire simple d'un cheval
arabe, persécuté d'abord comme les hommes de génie méconnus, mais qui finit
par prouver la distinction de sa race et la royauté de son sang. C'est, en effet , à
ce héros, noble descendant des rois du Javret , que l'Angleterre doit la beauté
de ses haras et la perfection de ses étalons. Or, M. Sue ne croit pas que ce soit
un thème indifférent à traiter pour les besoins de l'époque actuelle que l'apo-
théose d'un cheval barbe. Il donne d'ailleurs à ce cheval presque toutes les pas-
sions que l'art n'a étudiées jusqu'à présent que dans l'ame humaine. Comme
romancier, il a usé de toutes les ressources d'un habile récit, et de tous ces
prestiges de la forme et du style qui animent une fable , pour nous intéresser
aux diverses péripéties de la fortune, tantôt mauvaise, tantôt excellente,
d' Arabian Godolphin. Les détails de cette singulière odyssée se succèdent dans
une parfaite harmonie de gradations : le quaker, M. Boggers, la duchesse de
Marlborough , (pii traverse le récit comme une apparition ; Chiffney, le gar-
dien du sérail des cavales ; Roxanna , victorieuse aux courses de New-lMarkett ;
Hobgoblin, le sultan de bonne race; Agha, fidèle au cheval barbe comme
William Caleb au dernier héritier des Ravenswood; les descriptions des
steaple-chase , les narrations pittoresques qui surviennent dans l'exposition et
REVUE DE PARIS. 337
les dèVeloppemens du sujet, surtout la description des amours de Roxanna, nous
paraissent renfermer des détails qui plairont à la lecture. Il est étrange qu'on
sympatliîiSe tellement à la destinée de cet Arabian Godolphin , enterré à la fin
dans une écurie splendide , et sous le cénotaphe d'une dalle qui porte son nom
célèbre pour toute inscription , comme s'il s'agissait de Voltaire ou de Napoléon.
Dans Kardiki , la prose est étincelante et étoffée comme les costumes et les
poignards des mahométans que l'auteur a mis en scène ; mais cet éclat trop vif
semble nuire quelquefois ici aux conclusions de la pensée. Les phrases trop
peu sévères , d'une ligne abondante et d'un contour indécis , enlèvent à cette
peinture d'Ali , pacha de Janina , de Khamco , sa mère , et de Kainitza , sa
sœur, peinture qui eût été digne , selon l'écrivain lui-même , du pinceau de
Dante , quelque chose de ses teintes sauvages , de ses fonds sombres et de son
terrible dessin. Cependant quelques passages sont remarquables de plan et
d'exécution. Il faut mettre au premier rang le récit du combat où Ali, le lion
de Tébélen , défie les plus braves des Klephtes , et , confiant en son étoile, à la
face des deux armées, les tue, seul contre trois, pour prouver à ses amis comme
à ses ennemis qu'il a le droit , un droit divin , celui de la force , et qu'il a été
choisi par le prophète pour écraser les faibles !
Les comédies sociales de IM. Sue, quoique d'une valeur moindre en appa-
rence que ses nouvelles , si l'on consulte le goût de la majorité des lecteurs ,
ont cependant plus de titres à un examen approfondi. ^lais ce qu'on peut dire
sur les tendances et les nécessités de la comédie moderne dérangerait tellement
les habitudes actuelles de cet art , que ce doit être une question réservée pour
des développemens plus larges et tout-à-fait spéciaux. Nous ne pourrions pas
nous entendre avec M. Eugène Sue. Du moins, il nous semble avoir le mérite
de deviner ces nécessités d'une réforme à la scène. La comédie moderne, il le
comprend , devrait s'adresser plutôt aux idées qui dirigent une société entière ,
qu'aux passions individuelles, qui sont maintenant très-passives, au contraire,
dans le conflit général.
La réintroduction du choeur IjTique tentée dans les pièces de IM. Sue , est en
désaccord, il faut l'avouer, avec toutes les possibilités de la pratique du théâ-
tre. L'intention est excellente ; mais l'artiste ne peut protester avec autorité
contre les intrigues vulgaires , quand il les a lui-même acceptées. L'auteur du
Jxuje et du Législateur s'est aussi trompé en faisant juger la société par la co-
médie : ce rôle convient seulement au drame. La passion est un agent de la
■nature en nous , et le drame , à l'aide des passions, peut se révolter contre la
société. Mais la comédie , bien différemment , attaque tout ce qui , dans nos
vices et même dans nos vertus , comme dans le Misanthrope, ce chef-d'œuvre,
tend à troubler l'harmonie des rapports généraux des hommes entre eux.
A ce point de vue, toute la première pièce, le Juge, surtout dans la scène
de l'avocat-général et de M. de Blénac , fausse le sens intime de la comédie.
Épaminondas a raison , en effet , de distinguer l'homme privé de l'homme pu-
blic. Il a tort de faillir, comme homme privé; mais il aurait double tort d'ab-
338 REVUE DE PARIS.
soudre, comme homme public, et sous le prétexte qu'il est faillible, les toutes
dont la société lui confie la vengeance. La portée de la comédie eût été, au
contraire, qu'il ne condamnât pas les coupables. Ainsi, la pièce d" M. Sue
nous offre un trait comique de la forme la plus neuve, quand , préoccupé de ses
idées personnelles, Épaminondas croit découvrir une culpabilité dans les lettres
de sa femme, qui sont très-innocentes. Ici les vices de la vie privée réagissent
sur la carrière du magistrat.
Le Législateur, je le crains, est peut-être combiné d'une manière moins fa-
vorable à la compréhension du sujet. M. Sue, en quittant la méthode française
qui concentre tous les rayons d'une idée, d'un même point de départ vers une
égale circonférence, n'a pas étudié suffisamment les difficultés attachées à la
pratique du système d'Aristophane et de Shakspeare, qui ont concilié avec
Funité la succession des faits. L'action du Législateur pèche par la désunion
des diverses parties.
M. Sue n'a pas cru devoir publier une troisième comédie sur le Prêtre, qui
était le complément de sa trilogie ; il a craint qu'on ne lui supposât l'intention
d'attaquer la religion. De tels scrupules honorent un écrivain , et disposent la
critique à juger moins sévèrement une tentative trop peu mûrie sans doute,
mais digne d'intérêt malgré ses imperfections. L.-Y.
JLn MUnbierie fie difMtMtàtoMi ,
PAR M. EMILE JOLIBOIS (1).
Nos aïeux, dans leurs mille petits centres de libertés municipales, au milieu
de guerres continuelles , se formaient vite aux luttes de la vie politique , aux
fatigues, à toutes les misères durement supportées. Mais ces hommes à la rude
existence, aux préoccupations tristes et graves, gardaient , en vrais enfans, une
curiosité naïve , un besoin de jouir, de s'amuser et de voir, qui persistait à tra-
vers toutes les souffrances. Le roi avait son fou , le château féodal son nain , ses
faucous, ses chiens, ses jongleurs, la ville municipale ses jeux à l'arc et à
l'arbalète, la cour ses tournois, l'église sa fête patronale, ses processions qui
étaient encore un spectacle. Il y avait des banquets pour le deuil comme pour
la joie. On se mettait à table à tout propos , à l'occasion d'une mort, d'un bap-
tême. On jouait aux dés, au glic, aux quilles. Le marchand jouait son petit
héritage, le moine jouait ses reliques, les prêcheurs disaient qu'à tous ces jeux
on perdait toujours son ame. Et pourtant les sermons, les menaces de l'enfer,
le mauvais latin des casuistes , la ruine de la famille , n'arrêtaient pas le
désordre. De tous ces divertissemens les plus courus, les plus aimés étaient
— — . j ^
(1) 1 vol. in-8«, 1839, chez Téchcner, place du Louvre , 12.
RE\TE DE PARIS. 339
sans contredit les mystères. Panem et circenses, disaient les Tiomains. T.es gens
du moyen-âge pouvaient dire à leur tour, et souvent avec raison , nous n'avons
pas de pain, mais en revanche, et cela nous console , nous avons de heauj- et
iriomphans musières. On conservait dans le coffre à deux clés de Téchevinage
les manuscrits de ces drames informes, que les villes faisaient copier à grands
frais. Peut-être même les gardait-on enchaînés, comme on avait fait dans les
couvens des écrits des pères , comme on avait fait dans les éirlises des missels
enluminés que les fidèles léguaient à leur paroisse , pour obtenir à perpétuité
une messe d'anniversaire. Aux fêtes solennelles, aux joyeuses entrées, aux
jours commémoratifs de la levée d'un siège, on tirait du cliartrier le précieux
mystère. Un théâtre, un lunirt, comme on disait , s'élevait près de l'église
ou du beffroi. Les acteurs, qui d'ordinaire étaient des artisans, des cens de
confréries, recevaient, aux frais du budget communal , du vin clairet, des gâ-
teaux; on donnait de plus, à ceux qui jouaient les diables, trois ou quatre sols :
cette somme leur servait à acheter du noir pour se peindre le visage , et à payer
leur bain après la représentation. Les petites villes comme les plus grandes
avaient de ces sortes de solennités dramatiques, sous des noms divers. A Chau-
mont, les jeux du théâtre s'appelaient les diableries, parce qu'avec le temps,
l'indulgence du clergé , l'entraînement facile vers le mal , les acteurs , habitués
aux scènes de l'enfer, en étaient venus à porter dans la pratique de la vie tous
les vices joyeux qui jetaient les ribauds sous la griffe du démon. C'est l'histoire
de cette diablerie que ;\L Jolibois raconte dans son livre. De grands privilèges
étaient accordés par la ville de Chaumont à ceux qui paraissaient dans ces scènes
bizarres. Pendant huit jours, ils pouvaient, en toute liberté, courir les campa-
gnes et vi^Te à discrétion. De là l'origine de ce dicton resté populaire dans le
pays : « S'il plaît à Dieu , à la sainte Vierge , et à monsieur saint Jean , je serai
diable, et je payerai mes dettes. « Les acteurs qui jouaient les Sarrazins jouis-
saient comme les démons de singulières faveurs. Le jour de la Quasimodo, ils
faisaient dans la ville leur entrée solennelle , venant des estrancjes pays, et le
corps municipal leur donnait un repas, où Ton ne ménageait guère l'hypocras
et le poivre qui fait boire. Les chanoines, effrayés du désordre , essayèrent vai-
nement d'y remédier. On voulut abolir la fête; mais il y eut presque une émeute.
Pouvait-on renoncer, en effet , à ces spectacles où les Chaumontais voyaient
figurer leurs plus belles filles déguisées en vertus cardinales ou théologales, et
leur ville personnifiée par une Minerve blasonnée? Ici des anges descendaient
du ciel avec des ailes dorées et mobiles, pour chanter en nnisique l'hymne
ut queant Iaxis, ou causer avec la Vierge par forme de prolotjne. Là c'était
l'accouchement de sainte Elisabeth. On n'épargnait rien pour la vérité du ta-
bleau. L'enfant criait, la mère reposait dans son lit bien paré, la nourrice
emmaillotait l'enfant, la servante faisait chauffer du bouillon. Le drame mo-
derne n'est pas allé tout-à-fait aussi loin. Ailleurs encore la scène représentait
un désert où saint .Tean se promenait en compagnie de plusiein-s sauvages, de
serpens et de grosses tortues. L'apôtre prêchait les sauvages, et ceux-ci adres-
340 REVUE DE PARIS.
saient dévotement une prière à l'enfant Jésus. Un réservoir d'eau, de la con-
tenance d'un niuid , alimentait par des tuyaux de fer blanc une fontaine arti-
ficielle , ce qui donnait au désert un aspect tout riant de fraîcheur. Jésus pa-
raissait d'ordinaire sur la scène avec une robe de serge violette galonnée d'or
fin. Un pigeon blanc figurait le Saint-Esprit. Le Père éternel était coiffé d'une
mitre, et ne se montrait jamais sans gants. Quelques années plus tard, Jupiter
ressuscité dans les ballets de Versailles , allait porter perruque. Quant aux sau-
vages , en vrais enfans de la nature , ils s'habillaient de feuilles de lierre. Dans
la décollation de saint Jean-Baptiste se révélaient bien d'autres merveilles en-
core; le repas d'Hérode était vraiment somptueux. Un pâté de lièvre de cent
sous, un jambon, deux langues de bœuf, un fromage, et une assiette de
pommes figuraient sur la table. Hérodiade avait sa bouteille de vin et son pain
blanc , et lorsqu'elle demandait la tète de l'apôtre, on lui apportait une tête de
carton , remplie d'une décoction de bois de Brésil et de tournesol qui représen-
taient au mieux le sang de la victime; la fête se terminait par une illumination
où paraissaient Hercule , l'agneau pascal , un Cupidon et Dieu le père.
A voir ainsi le grotesque transporté dans l'appareil des choses saintes, on
croirait peut-être que ce mystère appartient au xv" siècle; mais il ne date que
des premières années du xvii'^ , et cette époque plus rapprochée lui donne un
nouveau degré de bizarrerie. M. Jolibois, dans le choix de cette publication,
a été assez heureusement servi par l'étrangeté du sujet , et mieux vaut après
tout un texte plus récent , qui intéresse et se fait lire , que telles poésies d'un
trouvère , oublié à juste titre , et qui n'a d'autre mérite que celui d'avoir écrit
dans une langue barbare. Nous engageons donc M. Jolibois à continuer les
recherches de ce genre; elles sont faciles d'ailleurs , et il se rencontre encore
dans les archives et les bibliothèques de province des documens précieux et
inconnus qui , soumis à une critique sage et vivement dégagée , rendraient aux
hommes du passé leur physionomie propre et originale; mais dans les travaux
de cette sorte il faut avant tout être sévère, rapide, éviter les longueurs exa-
gérées de l'érudition , ne point chercher dans le passé de la poésie en toutes
choses , paraphraser la Cloche de Schiller à propos d'une sonnerie de bedeau ,
et confondre ensemble la GalliaChristiana et les romances sur l'Amjelus.
Vie tïïe saint Mfttgtêes , évéQwe tMe Gê'enoMe »
PAR M. ALBERT DU BOYS (1).
Hugues fut un grand saint, dans toute l'acception que le moyen-âge donnait
à ce mot. Comme les évêques de la primitive église , il resta constamment mêlé
(1) Grenoble , 1838 , in-S», chez Prudhonimc.
REVUE DE PARIS. 341
à la vie active de son siècle, tout en gardant, jusque dans ses grandeurs épî-
scopales, l'humilité, l'amour des larmes, les fervens désirs de la solitude. La
légende raconte de lui d'infinies merveilles; elle le représente comme marqué,
dès ses premiers ans, du sceau des élus. Une vision prophétique annonce sa
naissance prédestinée. Enfant, il a toute la sagesse de l'âge mûr; il évite, pour
se recueillir, les jeux bruyans. Jeune homme piqué de l'aiguillon de la chair,
il combat par des épreuves surhumaines l'éternel ennemi , comme disait le
XII'' siècle dans son mystique langage, et, à force de prières et de médita-
tions, il reste pur et chaste. Visité par saint Bruno, aimé de Grégoire VII,
Hugues fut bientôt élevé sur le siège épiscopal de Grenoble. Une vie nouvelle
commença alors pour lui ; au recueillement succéda la lutte. Il établit dans
l'ordre monastique de nombreuses réformes, bâtit des églises, et surtout
défendit avec courage les serfs et les pauvres contre toute oppression. On
retrouve en grand nombre, dans les détails de son existence intime, des traits
qui rappellent les hommes éminens des premiers siècles. Comme Eucher,
il s'appliquait au travail des mains ou lisait sans interruption pendant ses
repas; quelquefois il allait s'enfermer des mois entiers dans la Grande-Char-
treuse. Césaire d'Arles quittait ainsi sa ville épiscopale et se cachait pour pleurer
dans de vieux tombeaux romains. La charité de Hugues égalait seule sa sim-
plicité : dans un temps de famine , il vendit ses calices d'or pour en distribuer
le prix aux pauvres; et le chartreux Guignes, son contemporain, cite avec
admiration , et comme un digne exemple d'une sévérité déjà bien rare, le soin
qu'apportait le pieux évêque à écarter de son palais les histrions et les chanteurs.
Les démêlés de saint Hugues avec le pouvoir féodal occupent une longue
place dans son histoire. Ici le merveilleux disparaît; on est en plein dans la
réalité des faits, et de l'étude de ces débats sans cesse renaissans, entre le
comte et l'évêque , l'homme du château-fort et l'homme de l'autel , on arrive
rapidement à conclure que si, d'une part, il se révèle dans l'église une singulière
ambition du pouvoir temporel , de l'autre on y trouve aussi fréquemment une
remarquable conscience du devoir et de la loi morale, un sentiment juste et
profond des droits de chacun. Ainsi, la prière, l'extase, en même temps
que la lutte active et le soin des affaires publiques, se partagèrent la vie de
Hugues, dans ce xii*" siècle qui fut le plus grand des siècles chrétiens du
moyen-âge. Son influence , il est \Tai , ne s'étendit jamais au-delà du diocèse
de Grenoble ; mais , dans cette sphère resserrée , il avait droit encore aux sou-
venirs de l'histoire. Saint Hugues lutta courageusement pour sa part contre le
pouvoir féodal , en faveur du peuple ; il fonda de nombreux hôpitaux , affran-
chit les serfs , et , pour soulager les plus obscures misères , il trouva par sa
charité seule , et dans un temps pauvre et toujours agité , des ressources qu'on
demande trop souvent en vain à la philantropie spéculative des âges modernes.
M. Du Boys, en se dévouant à l'étude de cette pieuse mémoire, a fait une
œuvre érudite et consciencieuse ; il a fouillé les manuscrits et les agiographes ,
il a traduit, annoté, commenté. Mais on pourrait lui reprocher avec raison
342 REVUE DE PARIS.
d'avoir trop souvent transporté dans les choses du passé les préoccupations du
présent. La légende, en plus d'une page, se confond avec Thistolre, et c'est là
l'écueil grave de ces sortes de livres ; mais la critique est vite désarmée par la
pureté naïve des intentions et les convictions sincères de l'auteur. La vie de
saint Hugues se vend au profit des prêtres âgés et infirmes. M. Du Boys, en
l'écrivant, a pensé qu'il serait profitable peut-être, pour quelques-uns, de
mettre en lumière ces vertus chrétiennes , dont le secret n'est plus de notre
temps ; avant de faire un livre , il avait songé à faire une bonne action.
U»te T&tjr fie Pt9€8,
PAR M. AUGUSTE DESPLACES (I)
Sans nul doute , le temps est dur pour les poètes , et , sauf quatre ou cinq
noms préférés, le public se montre d'une indifférence profonde pour les recueils
lyriques, que l'espérance, toujours renaissante et toujours déçue des jeunes
écrivains , vient immoler devant ce dieu sans pitié. IMais est-ce bien le moyen de
ramener la foule au culte de la Muse, que de lui parler sans fin des douleurs et
du sacerdoce du poète, du calvaire de l'art, de la robe de Drjanire portée
par le génie ? Il est très-commode de faire passer sous le couvert du Tasse ou
de Gilbert toutes ces plaintes contre les injures de l'envie; mais pourquoi tou-
jours évoquer l'ombre de Chatterton? Est-il donc bien wai , comme le disent
les vers de M. Desplaces, que seul le poète soit repoussé en ce siècle du ban-
quet commun , et qu'on le juge indigne du pain émietté par la faveur? Ce rôle
rajeuni de Lazare eiît fait sourire l'éditeur qui payait une guinée chaque vers
de B}Ton. Les malédictions, d'ailleurs, vont mal au talent doucement nuancé
de M. Desplaces; mais ces illusions sont pardonnables à vingt ans. Si l'auteur
n'avait dit son âge, je l'eusse deviné à ce mot , que l'amour est plus durable que
l'amitié. Toute la portion religieuse et lyrique du volume de M. Desplaces me
semble bien inférieure à la partie élégiaque et intime. Ces notes un peu ambi-
tieuses se perdent dans l'harmonie vague du rhythme, et l'image floconneuse
et inachevée se substitue incessamment à l'idée. Ainsi , dans une strophe de six
vers, la poésie est tour à tour un oasis , une fontaine orientale , une nacelle et
un cygne. Ici l'image ne fait pas écaille et ne miroite pas comme dans les vers
dciVI. Théopliile Gautier; mais elle se rompt, ainsi qu'en un prisme, en lignes
flottantes et mal arrêtées. Malgré un fonds de tendre sensibilité, ces hymnes
continuels à la Poésie , cet encens par trop épuré qui s'élève vers la Muse , ne se
distinguent pas assez et ne laissent pas trace dans l'ensemble. Le talent de M. Au-
guste Desplaces paraît avec bien plus d'avantage dans l'élégie, et retrouve là sa
(1) 1 vol. in-t8, 1830 , clicz Gossolin , me Saint-Gormain-dos-Prés, 9.
REVUE DE PARIS. 343
vraie patrie , qu'il ne devrait pas quitter. Quelques pièces délicatement tou-
chées, finement senties , comme Sola et deux ou trois morceaux du même ton ,
plaisent et reviennent au souvenir. Il me semble qu'ensuivant cette veine,
M. Desplaces trouverait toute une série de petits poèmes élégiaques, touchans,
quelque chose enfin comme le Savoyard de M. Guiraud , ou la Mendiante de
M. Soumet. Le morceau intitulé la Jeune fille en oraison serait, sans quel-
ques longueurs , un exemple aimable à citer. Cette pièce où la jeune enfant
demande à la Vierge , avec mille gracieux détours , si elle peut consoler et aimer
celui qui souffre d'amour pour elle , est pleine de sensibilité , ainsi que ces
vers qui la terminent :
Elle dit , et plongée en sa mélancolie ,
Et dans ses blanches mains la face ensevelie,
Elle se tient pensive, en murmurant tout bas
Des mots d'une voix affaiblie ,
Que la Muse n'entendit pas.
Sa couche la reçut. Mais , dans l'alcôve noire,
Sentinelle divin . l'ange qui la veillait.
Vit sourire, étonné , l'enfant qui sommeillait.
Du sourire que faut-il croire ?
Ah ! quant à moi , je n'en sais rien ;
Mais la Muse doutait, en me contant l'histoire,
Que le souris d'amour fût pour l'ange gardien.
Je distinguerai encore un joli morceau , la Ruche, où il vient comme d'odo-
Kuites bouffées de ronces des haies, de chèvrefeuilles, de saules et d'arômes
des bois, et où le sentiment vrai de la nature est parfaitement rendu. Le style
de M. Desplaces est en général pur, quoique volontiers indéterminé, et je ne
trouverais à lui reprocher que certains mots bizarres qui font tache , comme
placidité, guirlundé , ou encore blêmir, employé activement. On voit que
M. de Lamartine ne fait pas seulement école par son talent.
Ch. L.
BULLETIN.
La chambre a encore eu , cette semaine, tout à- la fois le spectacle des con-
tradictions du ministère, de l'incertitude des principes politiques, et du peu
d'accord qui règne entre ses membres. C'est un triste spectacle que celui-ci ,
et le cabinet qui trouve autour de lui peu d'obstacles , que la chambre tolère
et qu'elle soutient toutes les fois qu'elle le peut , que la presse combat faible-
ment et comme à regret , le cabinet semble prendre à tâche de se discréditer et
de se détruire lui-même. La discussion des affaires du IMexique, qui donne
lieu à nos réflexions, en est une preuve. Cette discussion semblait devoir se
terminer avantageusement pour le ministère. La commission chargée de
l'examen des crédits supplémentaires avait donné son approbation au traité
conclu par l'amiral Baudin; mais elle désavouait certaines mesures prises
par le ministère du 15 avril, à qui elle reprochait d'avoir laissé un espace
de temps entre la signification de l'ultimatum et l'expédition de la Véra-Cruz.
Ces reproches étaient mal fondés, et M. de Salvandy les a repoussés péremp-
toirement par les meilleures raisons politiques. La commission voulait que le
gouvernement eût signifié son ultimatum et envoyé en même temps une flotte
expéditionnaire. Mais, comme l'a fait observer M. de Salvandy, c'eût été cho-
quer toutes les formes, tous les usager observés entre les nations. M. de Sal-
vandy n'a laissé sans réponse aucune des objections de la commission, et, selon
nous, il a parfaitement motivé la conduite du cabinet du 15 avril en cette cir-
constance. La France faisait un blocus, elle commençait une guerre partielle;
il fallait , avant d'aller plus loin , avoir une réponse à son ultimatum ; et quand
on pouvait espérer de faire accepter ces conditions par ce moyen , fallait-ii
organiser une (lotte et une armée de la force de celle qui fut envoyée à Alger
sous sept cents voiles , pour conquérir le Mexique avant de savoir s'il refusait
de nous céder ?
REVUE DE PARIS. 345
On parle sans cesse de l'alliance anglaise et de la nécessité de la conserver.
Était-ce le moyen de consolider l'alliance anglaise que d'aller envahir le jNIexi-
que pour obtenir des réparations que nous avons obtenues par la seule prise
du fort de Saint-Jean-d'Ulloa? Le cabinet du 15 avril a toujours été accusé
par l'opposition d'avoir fait trop et ti-op peu pour l'alliance anglaise. Ces accu-
sations contradictoires ont survécu au cabinet qui en a été l'objet , et il en est
encore comme au temps où une partie de l'opposition prétendait que le gou-
vernement abandonnait l'alliance anglaise du côté de l'Espagne , tandis que
d'un autre côté on lui reprochait de céder, dans le Nouveau-Monde , à l'es-
cadre de sir G. Paget, et de n'oser débarquer un soldat de terre sur la côte du
Mexique, de peur de déplaire aux Anglais. M. de Salvandy a très bien
motivé la composition de la division française envoyée au Mexique. Il a montré
qu'une administration éclairée, qu'une nation d'une haute civilisation comme
est la France , devaient commencer par le blocus , et le blocus établi par la
France était, on l'a vu, suffisant pour soutenir son ultimatum. Un corps de
débarquement eût nécessité des frais considérables, il eût été inutile, puisque
l'occupation du fort et de la ville de la Véra-Cruz a eu lieu par nos seuls sol-
dats de marine, et la commission n'eût pas manqué de blâmer le gouverne-
ment s'il avait prodigué inutilement le sang des soldats et les ressources de
l'état. Pour le traité, M. de Salvandy n'avait pas aie défendre, car il n'a
pas été ratiBé par le ministère du 15 avril, qui ne l'avait pas encore reçu, et
d'ailleurs ce traité n'était pas attaqué par la commission de la chambre , à la-
quelle répondait l'ancien ministre. Il y a mieux, c'est qu'un des membres de
cette commission s'était empressé de déclarer que les dépêches de 31. le comte
Mole à l'amiral Baudin , communiquées à la commission , lui avaient paru
pleines de dignité et de fermeté à la fois. M. de Salvandy s'était donc contenté
d'affirmer qu'en recevant de l'amiral la communication des premières bases
sur lesquelles devait reposer le traité, M. le comte Mole s'était empressé d'écrire
à l'amiral Baudin de ne pas se dessaisir de la forteresse de la Véra-Cruz , dont
il était en possession. Tel était l'état de la discussion, quand M. le maréchal
Soult est venu y prendre part.
M. le maréchal Soult avait dit à la commission que le traité était avanta-
geux et qu'il le ratifierait. Son langage n'a pas été le même , ce jour-là , dans
la chambre, où il s'est empressé de déclarer que le traité n'est pas ratifié et
qu'il verra ce qu'il y aura à faire. M. le maréchal Soult déclarait en jnéme
temps qu'il n'avait pas tenu un autre langage à la commission de la chambre.
Or, non-seulement M. le maréchal Soult avait tenu un autre langage à la
commission , et sa mémoire était en défaut, mais il avait écrit une lettre expli-
cite qui confirmait amplement ses paroles , car elle se terminait ainsi : « Le
gouvernement du roi, bien qu'il eût désiré retrouver dans les traités du 9 mars
quelques-unes des dispositions des premiers projets de M. Baudin , n'a pas
hésité à sanctionner ces traités et à en accepter la responsabilité tout entière. »
Il est impossible, on en conviendra, de donner le spectacle d'une contradic-
TOME VT. JUIN.— -SUPPLÉMENT. 24
346 REVUE DE PARIS.
tiou plus subite et plus flagrante. Eh bien ! il s'est trouvé un esprit assez sub-
til pour concilier la lettre de M. le maréchal avec les paroles qu'il venait de
prononcer , et c'est le chef de la magistrature , le garde-des-sceaux , qui a
donné aux jeunes magistrats ce bel exemple de talent oratoire. Voici quelques
argumens de M. Teste. Selon lui , la lettre du président du conseil à la com-
mission de la chambre était du 12 juin; or, à cette époque, dit M. Teste, le
traité n'était peut-être pas parvenu au gouvernement français, et M. le maré-
chal Soult s'est hâté de s'écrier qu'il n'était pas parvenu à cette époque au mi-
nistère. Il s'ensuivi-ait donc que le maréclial Soult écrivait à la commission de
la chambre qu'il sanctionnerait un traité qu'il ne connaissait pas encore , et
qu'il acceptait la responsabilité tout entière d'un acte dont il ne pouvait juger
la valeur. Nous ne voyons pas trop quel bon service a rendu là M. Teste à
M. le maréchal Soult, et le subterfuge de palais dont il a usé en sa faveur
aboutirait ainsi à le faire passer pour un ministre bien peu soucieux de sa res-
ponsabilité. Nous avions déjà fait remarquer la bonne grâce et la facilité avec
lesquelles les ministres du 12 mai ont ratifié et signé le traité des 24 articles
qu'ils avaient si vivement combattu quand ils étaient membres de l'opposi-
tion; mais ratifier les traités entamés sans les connaître, c'est pousser la com-
plaisance trop loin. Toutefois, M. le garde-des-sceaux est trop bon avocat pour
n'avoir pas toujours en réserve plusieurs moyens de défense. Il a donc ajouté
que la lettre du président du conseil au président de la commission était une
pièce confidentielle, ce qui est à peu près comme si l'on disait que les commu-
nications du gouvernement avec la chambre des députés sont des confidences
qui ne doivent pas aller plus loin. Enfin, M. Teste a défendu l'amiral Baudin
que IM. le maréchal Soult avait abandonné à l'opposition , et, en cela , M. Teste
a rempli le devoir d'un membre du gouvernement.
En sortant de cette séance, chacun des membres de la chambre était per-
suadé que M. le maréchal Soult blâmait à la fois, ce jour-là du moins, le
traité et M. l'amiral Baudin , et que M. Teste approuvait à la fois l'un et
l'autre. Il était également évident que quelques jours avant , la veille peut-être ,
M. le maréchal Soult , comme le prouve sa lettre , sanctionnait , approuvait
et voulait ratifier le traité. La surprise était générale , extrême. Quoi ! disait-
on, non-seulement les ministres ne s'entendent pas entre eux, mais ils ne sont
pas d'accord avec eux-mêmes ! jMais la séance du lendemain devait encore
augmenter cette surprise; et la chambre a été édifiée en voyant M. le président
du conseil revenir à la tribune , et en l'entendant déclarer , un discours écrit à
la main, qu'il était d'accord avec sa lettre au président de la conmiission.
Cette lettre confidentielle et sans portée, selon M. Teste, devenait tout à coup
officielle et importante. La veille, en disant qu'il ne savait s'il ratifierait le
traité, INI. le maréchal Soult voulait dire que ce traité serait ratifié! Et
comment supposer que le gouvernement du roi refuserait la ratification d'un
traité déjà ratifié au Mexique ! Un tel fait eût été inoui , et bien que le maré-
chal l'eût présenté , la veille , comme très possible ; bien qu'il se présente sou-
REVUE DE PARIS. 3W
vent dans les annales diplomatiques, M. le maréchal Soult ne pouvait l'ad-
mettre, et il demandait à la chambre si elle lui donnerait le conseil de refuser
la ratification. La cliambre a eu garde de donner ce conseil au ministre, et
M. le président du conseil, très satisfait de son discours , l'a terminé, pour der-
nière contradiction, par un ma<rnifique éloge de la conduite de l'amiral Baudin.
Dans cette même séance , le cabinet a fait , par Torgane de 31. Dufaure, une
démonstration verbale en faveur de l'Espagne. L'Espagne a vu avec reconnais-
sance, selon M. Dufaure, que le ministère ait donné aux commandans de nos
stations navales des instructions qui nous paraissent , quant à nous, tout-à-
fait semblables à celles qu'ils avaient sous le ministère du lô avril. Le cabinet
du 12 mai , pas plus que celui du lô avril , ne pensait autoriser par ses instruc-
tions les débarquemens de marins et d'artillerie, car ce serait une infraction au
traité de la quadruple alliance ; mais M. Passy a déclaré que si l'occasion se
présentait, il est bien peu de commandans qui résistassent à l'occasion de le
faire. Voilà donc les commandans de nos stations avertis. Le ministère déclare
du haut de la tribune, par Torgane de M. Passy, qu'il ne doute nullement
que dans un cas donné, ils n'hésiteraient pas à bourrer leurs canons avec les
dépèches ministérielles, et à braver les ordres du gouvernement ! Pour peu que
le discours de M. Passy soit lu dans les garnisons de nos frontières des Pyré-
nées, elles pourront se croire aussi autorisées à pénétrer en Espagne et à
prendre part à la guerre. Ce sera une manière d'intervenir toute nouvelle, et
que nous n'avions pas prévue. Qu'en dit M. le maréchal Soult , qui quali-
fiait, il y a un an, toute coopération d'acte déshonorant, et qui repoussait,
dans la dernière crise , la partie du programme ministériel relative aux croi-
sières sur les côtes d'Espagne? On voit que le ministère est une sorte d'échelle
politique qui commence à j\L Duchatel et finit à M. Passy, et où figurent toutes
les nuances d'opinion. Ainsi seulement s'expliquent les trois discours de
M. Dufaure, de M. le maréchal Soult et de M. Passy sur l'affaire d'Espagne.
Toutes les nuances de la chambre eussent été satisfaites, si M. Cunin-Gridaine
avait émis son opinion.
Relevonsici une assertion fausse qui a été mise en avant en cette circonstance.
La chambre a été, dit-on, satisfaite de voir mettre en oubli le mot jamais,
prononcé par M. Mole au sujet de l'intervention en Espagne. Ceci est inexact.
M. Mole a dit que la contre-révolution en Espagne serait un malheur immense,
et il ajoutait que la France serait obligée de l'éloigner. Est-ce là se prononcer
contre le gouvernement de la reine? Le ministère du 15 a^Til n'était pas favo-
rable à l'intervention, ni même à la coopération directe, et la chambre était de
son avis, car elle vota deux fois dans un sens opposé aux discours de M. Thiers,
qui ne demandait qu'à faire admettre le principe. ]Mais le ministère du 1-5 avril
n'a jamais manqué de s'engager à empêcher l'établissement de don Carlos sur
le trône d'Espagne, et à maintenir le gouvernement de la reine. Le ministère
actuel n'a rien fait de plus , à moins qu'on ne prenne pour une coopération
le rétablissement des stations telles qu'elles étaient avant qu'on en eût détaché
3i8 HEVUE DE PARIS.
quelques navires pour respédition du Mexique, ou les discours de M. Dufaure
et de M. Passy ! Quant aux paroles prononcées par ce dernier, elles pourront
entraîner plus d'un résultat, car si les commandans des vaisseaux français peu-
vent agir contrairement à leurs instructions , et prendre parti , avec notre dra-
peau, pour la reine, d'autres seraient libres aussi de manquer à la discipline en
sens contraire, et d'agir pour don Carlos. Voilà donc l'armée livrée à ses propres
impulsions , et cela par l'effet des paroles d'un ministre du roi ! Et c'est M. le
maréchal Soult, qu'on a toujours regardé comme appelé à rétablir la disci-
pline militaire qui est censé diriger un cabinet oii la discipline n'existe pas.
Assurément, ce n'est pas là une présidence réelle, car la seule influence que
pourrait y exercer l'illustre maréchal ne s'y fait pas sentir.
Mais le croirait-on? Cette allocution de M. Passy, ainsi que toutes les paroles
du ministère sur l'Espagne , qui ne sont après tout que des paroles , ont été
accueillies avec joie par le parti doctrinaire. L'organe de ce parti loue le mi-
nistère de sa franchise; il déclare que les ministres sortis du centre gauche
n'ont pas failli à leurs antécédens. Ainsi, les doctrinaires, qui étaient les
moins portés pour l'intervention et la coopération, se félicitent de voir les
principes du centre gauche dominer dans le ministère. Voyant dans la majo-
rité quelques chances de retour à la politique de M. Thiers, ils se hâtent de
se mettre sur la ligne de M. Thiers; et voilà tout à coup qu'après s'être frappé
la poitrine de repentir, après avoir déclaré qu'il voudrait racheter à tout
prix les jours qu'il a passés dans la coalition, le parti doctrinaire recommence
la comédie de la coalition. C'est du moins ce que nous devons conclure des
paroles de l'organe offlciel du parti. Cette déclaration inattendue est peut-être
destinée à mener quelqu'un au ministère des affaires étrangères ; et , en voyant
l'espèce de faveur que le discours de M. Dufaure a trouvée dans la chambre,
sans doute a-t-on voulu montrer qu'un ministre doctrinaire serait à la hau-
teur de cette politique. Voilà ce qui s'appelle entendre le gouvernement de la
majorité , et savoir se plier aux nécessités du moment !
La discussion relative aux supplémens de crédits a donné aussi à M. Villemain
l'occasion de sonner une fanfare nationale sans conséquence, comme c'est la
mode en ce moment. Il s'agissait de combattre M. Desjobert, qui revient,
chaque année, demander à la chambre l'abandon de l'Afrique, et qui ne fait
en cela que reproduire les opinions de M. Passy. La victoire était facile et la
chambre tout entraniée. Aussi M. Villemain a-t-il eu un succès véritable, et ce
qui lui plaît sans doute, un succès tout littéraire, car une attaque contre
l'érection de l'évêché d'Alger a fourni à l'excellente mémoire de M. le ministre
de l'instruction publique l'occasion de réciter un passage inédit de son his-
toire des Pères de l'Église. C'est une bonne fortune pour la chambre qui n'en-
tend ]ias de la bouche de tous les membres du cabinet acti^el un langage
correct et coulant.
Nous ne demanderions pas mieux que d'être indulgens pour ces petits besoins
de popularité qui jettent nos hommes d'état dans des contradictions si étranges,
RE\XE DE PATIIS. 349
et leur font tenir un langage qui aurait peut-être un coté plaisant ; mais il nous
semble qu'on joue ici avec des élémens terril)les. Sans doute, rien n'est mieux
que de déclarer qu'on n'abandonnera pas Alger; c'est ce que tous les ministres
n'ont cessé de faire, ainsi que nous, depuis bien des années ; rien de plus juste
assurément que de soutenir le trône constitutionnel d'Espagne, que de défendre
l'équilibre de l'Europe menacé en Orient; mais quand on n'a fait jusqu'à pré-
sent que ratifier le traité des 24 articles, quand on a rejeté bien vite la velléité
de discuter le traité du ^lexique, quand on a seulement fait recopier les instruc-
tions rédigées sous le dernier cabinet pour les commandans de nos stations
sur les cotes d'Espagne , on n'en est pas encore à constituer un ministère de
politique nouvelle. La politique du 13 mars et du 11 octobre était bonne, et
s'il devient nécessaire de lui faire subir quelques modifications , quand ces
modifications auront lieu réellement , nous verrons si nous devons en féliciter
le ministère. Jusque-là rien n'est cbajigé. Les partisans de la réduction immé-
diate des rentes, du changement de la loi électorale, et d'une foule de réformes,
qui sont maintenant dans le cabinet , n'ont pas encore donné cours à leurs
idées. A quoi bon prendre ainsi d'avance des airs de réformateur, et exciter des
passions politiques qu'on ne veut pas satisfaire ? Pour un jeu , c'est trop faire ;
pour une affaire sérieuse, c'est ne pas s'engager assez. ?vous voudrions donc
que le ministère eût le courage de ses opinions, qui sont modérées, et qui s'ac-
cordent, au fond, avec les nécessités du gouvernement. Ce courage consiste-
rait à ne pas se vanter de ce qu'on ne veut pas faire. Ce serait un courage
, modeste , il est \Tai ; mais c'est justement celui qui convient à un cabinet qui
manque d'unité.
En fait de courage utile , nous voudrions aussi que le ministère prît sur lui
de répondre aux feuilles qui lui reprochent les mesures qu'il adopte pour faire
respecter l'ordre et la tranquillité publique. j\ous nous faisons un devoir de
reconnaître que le gouvernement remplit ce devoir avec beaucoup de sollici-'
tude et de soin. Pourquoi donc laisser l'esprit de désorganisation affaiblir
l'effet de ces mesures, et le gouvernement n'a-t-il pas les colonnes du Muniteur
pour répondre à ceux qui enregistrent chaque jour, avec ironie , ces judi-
cieuses précautions ? Chaque jour amène de nouvelles récriminations de ce
genre : hier c'était au sujet de la Banque dont on visite assiduement les pos-
tes, aujourd'hui les attaques portent sur les mesures de l'état-major, sur les
escouades, sur la surveillance exercée autour du Luxembourg et des Tuileries,
sur l'inspection des passeports. Ne dirait-on pas que le gouvernement doit livrer
la capitale , sans défense , aux meuitriers et aux affiliés des sociétés secrètes qui
ont montré leur savoir-faire le 12 mai? Il semble, à lire ces détails, et à la ma-
nière dont on les présente , qu'une affreuse tjTannie règne sur la France , et
cette tyrannie consiste à veiller à la sécurité des citoyens , à la vie de nos soldats
exposés chaque jour à un guet-à-pens , et à défendre les propriétés menacées
par des principes subversifs. Ce sont là les attaques auxquelles nous voudrions
voir le ministère répondre , et quelques mots du journal officiel , qui rectifie-
350 REVUE DE PARIS.
raient les îdées faussées par les ennemis du gouvernement, ne seraient pas
inopportuns dans les circonstances où nous sommes. Cela vaudrait mieux que
de multiplier avec ostentation l'annonce des conseils qui se tiennent à la pré-
sidence. Là ou ailleurs , ne sait-on pas que le ministère est parfaitement indé-
pendant, tout-à-fait parlementaire, et qu'il n'est soumis qu'à ses seules volon-
tés? Il faudrait être de bien mauvaise foi ou bien aveugle pour lui attribuer
une direction.
Théâtres. — L'Opéra a donné cette semaine un ballet nouveau. La Taren-
tule est une de ces innocentes fantaisies que l'auteur de tant de beaux poèmes
dramatiques, qui, Meyerbeer, Nourrit, Duprez et M"Talcon aidant, ont
fait la fortune de l'Académie royale , a bien le droit de se passer une fois
l'an , d'autant plus que l'administration ne se met guère en frais ; cela res-
semble à la Fille mal gardée, à la Somnambule , au Philtre, et ne l'emporte
sur toutes les pastorales et les bucoliques de tous les temps , que par la mono-
tonie du sujet et certaines pasquinades qui seraient mieux à leur place sur les
tréteaux des Funambules que sur le théâtre de l'Opéra. Il y a là cette petite
espiègle de la Fille mal gardée que son amant visite toutes les nuits, qui tape
des mains pour faire venir ses compagnes et se cache au milieu d'elles quand
la mère Simone la cherche ; cet excellent docteur, qui arrive en carrosse à
grand bruit de trompettes et d'ophycléïdes , et s'en retourne de même , après
avoir promené pendant deux heures sa perruque énorme , son ventre copieux
et sa sotte personne; enfin cet amoureux, si digne d'intérêt, que la tarentule
pique au pied et la jalousie au cœur, et qui ne retrouve qu'au dénouement le
calme et la santé. Encore si les divertissemens étaient nouveaux; mais que dire
de ces éternelles castagnettes qui frappent presque toujours à contre-temps,
de ces thyrses qu'on agite dans l'air, de ces ridicules arceaux de feuillage que
deux bergers en bas de soie , en culottes de velours , balancent amoureuse-
ment , et qui tout à coup, par un de ces prestiges merveilleux qu'on ne ren-
contre qu'à l'Opéra, se changent en agréables cerceaux , où des danseuses
viennent s'encadrer à souhait pour le plaisir des yeux, sinon qu'on a vu
tout cela partout, depuis la Muette, jusqu'au Lac des Fées. M"'^ Elssler n'a
pu faire valoir cette pauvre conception. M"'' Elssler a tort de persister dans
un genre qui ne lui réussira jamais : les gentillesses de la Chatte blanche ,
renouvelées de M"" Montessu , ne sauraient convenir ni à l'élévation de sa
personne , ni à la grandeur de son geste , ni à la dignité de sa pose. Le talent
de M"'' Elssler est avant tout dramatique , ainsi qu'on a pu le voir dans le Dia-
ble boiieux et la Gijpsi , les deux seuls rôles qu'elle ait créés encore; la Ca-
chucha et la Cracovienne, qui ont fait ses succès parmi nous, sont des pas de
caractère, et qui, par conséquent, tiennent plus de la pantomime que de la
danse. Il faut à M"' Elssler une expression dramatique sérieuse, des mouve-
mens vrais, passionnés, et non tels que ceux qu'on lui donne à représenter dans
REVUE DE PARIS. 351
ce ballet. Pourquoi ces convulsions du premier acte , pourquoi ces gestes effré-
nés, ces yeux qui sortent de leur orbite, cette pantomime effrayante et ner-
veuse? Si le personnage que représente M"*^ Elssler avait été piqué lui-même
par cette malencontreuse tarentule, tout cela paraîtrait exagéré et faux, à plus
forte raison lorsqu'il ne s'agit que d'un simple récit à faire. Qu'arrive-t-il ?
L'intérêt (si intérêt il y a ) diminue au lieu de croître , les semblans de la dou-
leur agissent plus vivement que la douleur. Après les émotions tragiques de
M"^ Elssler, quand vient M. Mazillier, on s'étonne de le trouver si réjoui et
si bien portant , lui qu'on s'attendait à trouver si malade, et nul ne comprend
plus comment cette jeune flUe consent à se donner à cet homéopate imbécile
pour une poudre dont son amant a certes moins besoin qu'elle. Pour celui
qui ne tient pas le programme de M. Coraly dans ses mains, et se contente
d'interpréter l'action par la pantomime, ce n'est pas le jeune homme qui est
piqué au pied, mais la jeune fille; dès-lors il n'y a plus de pièce possible.
Il faut avouer que Tarente est une ville privilégiée entre toutes. Elle a
donné au monde la tarentule et la tarentelle, la tarentelle qu'on danse quand
on est piqué par la tarentule, et la tarentule qui vous pique quand on danse
la tarentelle ; des tarentules et des tarentelles, on en a mis partout. Celle qui se
danse au premier acte a toute la grâce et la vivacité imaginables ; malheureu-
sement ce pas est loin d'avoir, comme la cachiicha ou la cracovienne, le mé-
rite si rare, dans les ballets surtout, de la nouveauté. Le public, qui l'a vu tant
de fois, est fatigué de l'applaudir, et voilà sans doute pourquoi , malgré toute
la souplesse, la verve et l'agilité merveilleuse de M"*" Fanny Elssler, on le laisse
passer presque inaperçu sans le redemander jamais. La musique de la Taren-
tule est de M. Casimir Gide, c'est-à-dire de MM. Rossini , Meyerbeer, Auber,
Halevy, etc.
— M. Spontîni vient d'être nommé membre de l'Institut; on ne saurait trop
se réjouir de cette élection , faite pour fixer enfin sur un point du globe la vie
errante du grand musicien. L'honneur d'entrer à l'Institut attendait M. Spon-
tini au retour de ce fameux voyage dans les états romains , pendant lequel
l'illustre auteur de la Vestale , d'Olympie et d'Agnes de Uohenstaufen soumit
un plan sur la restauration de la musique religieuse à sa Sainteté , qui ne lut
pas le plan et le nomma chevalier de l'Éperon d'or. Il est à souhaiter que
M. Spontini profite désormais de son séjour à Paris pour aller entendre à
l'Opéra Guillaume Tell, Robert-le-Diable et la Muette, qu'il ne connaissait pas
même de nom l'an passé. Ainsi , la France vient de s'acquérir la gloire de
compter la Vestale, Olympie et Fernand Cortez parmi les productions de son
génie musical ; il est vrai que c'est là une gloire que tous les peuples pourront
lui contester à bon droit. M. Spontini est né à Novare, dans le pays de Merca-
dante , et il n'y a pas un an qu'il était encore au service de sa majesté le roi de
Prusse, dont il dirigeait la chapelle et le théâtre, triste direction qui a laissé
des souvenirs à Berlin. Puisqu'on admet M. Spontini à l'Institut, pourquoi
Rossini et Meyerbeer n'y sont-ils pas? L'auteur de la Vestale est naturalisé.
352 REVUE DE PARIS.
dira-t-on; mais que signifie la naturalisation, lorsqu'il s'agit des œuvres de
l'esprit? La naturalisation de ai. Spontini fera-t-elle que sa musique soit plus
nationale , plus française , que la musique de Rossini ou de IMeyerbeer, qui ne
sont pas naturalisés? Que l'Institut y prenne garde, les noms étrangers enva-
hissent ses cadres. Certes, ce n'est pas nous qui nous élèverons contre ces
admissions ; à coup sûr, nous aimerions mieux voir Rossini à l'Institut que
M. Adam, et Meyerbeer que M. Berlioz ou tout autre candidat peu sérieux;
mais il nous semble qu'en agissant ainsi , l'Institut se détourne de l'idée qui a
présidé à sa fondation , qui est de rassembler en un corps d'élite tout ce qui
représente le progrès de l'intelligence dans le pays. Si l'Institut renonce à sa
stricte nationalité, s'il veut embrasser le monde dans son cercle, alors qu'il
ne s'en tienne pas à MM. Caraffa et Spontini, qu'il fasse plus ou moins, qu'il
ouvre ses portes ou qu'il les ferme.
Théâtre de la Renaissance. — La Jeunesse de Goethe, comédie en un
acte et en vers, par M"" Louise Colet, née Révoil. — Écrite d'abord en prose,
cette pièce fut présentée au théâtre du Gymnase, qui la refusa. Encouragée par
cet accueil , M""" Colet lut , dit-on , sa pièce à quelques sociétaires du Théâtre-
Français, qui ne lui firent pas meilleur accueil. M""^ Colet insista. Elle tra-
duisit sa prose en vers , et se présenta de nouveau au Théâtre-Français , qui
refusa les vers comme il avait refusé la prose. Plus généreux, le théâtre de la
Renaissance ouvrit ses portes à la muse de Versailles , et , Dieu soit loué !
notre belle patrie compte avec orgueil un chef-d'œuvre de plus. C'est un
charmant petit acte, parfaitement nul et parfaitement insignifiant, où il est
dit trop de mal de la critique , pour que la critique puisse , sans mauvaise
grâce, en dire autre chose que du bien. Nous louerons donc sans réserve
l'esprit du dialogue, l'élégance des vers, la délicatesse des détails, et surtout
l'exquise convenance avec laquelle M"" Colet répond par avance à ses juges.
La critique a reçu là une bonne leçon de politesse et d'urbanité. Rien n'est
plus touchant, à notre sens, que de voir une femme, jeune et belle, abjurer
ainsi les divines faiblesses de son sexe, abdiquer ses plus doux privilèges,
la chaste obscurité, le modeste silence de la vie domestique, pour monter bra-
vement sur les tréteaux , armer sa blanche main d'un gantelet de fer et souf-
fleter en public les zoïles de notre époque. J'en connais de ces vils détracteurs
qui auront passé une rude nuit, j'imagine. Déjà, dans une pièce de vers
adressée à sa mère, ]M""' Colet (née Révoil) avait commencé cette jortte ter-
rible; Dieu sait si la Revue où nous écrivons ces lignes s'en relèvera jamais!
Sans doute, il sied mieux à M"" Colet (née Révoil ) qu'à tout autre d'offrir
à ses voisins des enseignemens de dignité. Nous savons que les palmes acadé-
miques sont allées se poser d'elles-mêmes sur cette jeune tête qui ne les avait
pas sollicitées. Nous n'ignorons pas que M""' Colet n'a jamais compromis dans
les antichambres des inunortels sa robe de femme et sa tunique de poète. Mais
M""" Colet ne s'exagère-t-elle pas un peu à elle-même les inimitiés que lui sus-
cite sa naissante célébrité? Est-il bien vrai que son front saigne sous les épines
REVUE DE PARIS. 353
de la gloire? M"" Colet (née Révoil) a-t-elle des ennemis? Nous tiendrions à
rassurer cette ame craintive et troublée. Que ^M""" Colet daigne un instant y
regarder de près , elle verra que sa couronne d'épines n'est qu'une couronne de
bleuets , et que le fruit de la gloire , qu'elle trouve plein de fiel , n'est qu'une
pomme de reinette ou une poire de Saint-Germain. Eh ! non , madame , vous
n'avez pas d'ennemis ! Eh ! non , votre front ne saigne pas ! votre front est très
blanc, et très net, et très pur. Eh ! non, le poète n'est pas maudit ici-bas!
M. de Lamartine n'est pas maudit, M. Hugo n'est pas maudit; personne n'est
maudit d'ailleurs. Eh ! non , on ne vous outrage pas ! Eh ! non , il n'est pas
de lâches pamphlétaires ! Vous avez rêvé tout cela, madame. Votre tâche est
beaucoup moins difficile que vous ne le supposiez ; et puis, s'il est vrai, comme
vous le dites, que la gloire soit le deuil du bonheur, il faut nous consoler, vous
et moi, en songeant que cela ne nous regarde pas.
La commission chargée d'examiner la 'proposition ministérielle d'un prêt
de cinq millions , unique moyen de pourvoir à l'achèvement du chemin de
fer de Versailles (rive gauche), vient de déposer son rapport. JNous l'avons
lu , et il nous semble qu'il conviendrait mieux à la dignité de la chambre de
voter purement et simplement la destruction d'un chemin si avancé , dont
elle est responsable au plus haut degré dans toutes les phases de son exis-
tence, que d'adopter les conclusions d'un pareil rapport : elles sont déri-
soires dans leur faux-semblant de bienveillance. Comment ? pour toute fa-
veur, vous accordez au chemin de la rive gauche la faculté de réclamer,
auprès de l'administration supérieure, un adoucissement dans les conditions
d'art trop rigoureuses qui lui ont été imposées dès l'origine; et à quelle
époque venez-vous proposer aux Ponts-et-Chaussées de se relâcher de leur
rigueur funeste ? Au moment oii le chemin , sans être achevé, a vu du moins
terminer presque tous ses terrassemens , arrêter ses courbes, bâtir un grand
nombre de ses ponts et viaducs, fixer enfin, d'après des dimensions irrévo-
cables, la plupart des travaux essentiels qui l'emprisonnent malheureuse-
ment dans les clauses d'un tracé à jamais onéreux. La commission , par ces
concessions tardives , pense-t-elle faire illusion à quelqu'un dans la chambre
ou dans le public ? Ou bien s'abuse- t-elle la première?
Elle offre encore à la compagnie de la rive gauche la faculté , que celle-ci
n"a jamais demandée , de se mettre en instance pour obtenir une amélioration
de ses tarifs, tels qu'ils sont actuellement réglés par le cahier des charges, La
commission ignore-t-elle donc que les tarifs de la rive gauche sont très satisfai-
sans, et que c'est la rive droite seulement qui aurait à s'inquiéter des siens,
dont elle a abaissé le taux outre mesure dans sa soumission de 1837, alors
qu'un esprit de rivalité, acharné comme il l'est aujourd'hui , mais plus aveugle,
lui fermait les yeux sur son propre intérêt d'avenir? Veut-on ouvrir la porte à
une révision des tarifs de la droite , en ayant l'air de secourir la gauche sur le
354 REVUE DE PARIS.
point où elle se sent le plus de force? Si ce n'est là le but où veut arriver la
commission par une voie détournée , si elle n'a pas démêlé la tendance de sa
proposition singulière, nous admirerons sa naïveté, mais il faudra appliquer,
en cette occasion , ce mot d'une niystiflcation mémorable : « Il y a quelqu'un
ici qu'on trompe ! » Mais qui est trompé ? Ce n'est pas , à coup sûr, la com-
pagnie qui a le bonheur de vivre sous la toute-puissante influence de M. Ro-
thschild ; c'est la commission peut-être ; mais il faut espérer que ce ne sera pas
la chambre.
Les membres de la commission ont chargé M. Cochin de dire , à la fin du
rapport, qu ils appelh nt de tout leur désir le mouient où il sera possible d'nti-
liser vil tracé de quatre lieues, qui, s'il était converti en un amas de ruines,
accuserait tous les corps de l'Etat d'impuissance el de légèreté.
A voir la commission se débattre ainsi entre deux contradictions absolues,
vouloir la fin et non les moyens, s'aviser de plusieurs expédiens incroyables,
dans le cours de ses discussions, comme , par exemple , d'une répartition du
prêt de 5 millions en vingt annuités de 250,000 fr. chacune, et chercher enfin
tous les biais imaginables pour prêter et ne pas prêter, mais avec un penchant
décidé pour cette dernière solution , on se rappelle, malgré tout le respect
dû au parlement , ce 'personnage comique qui prétendait sauver son fils des
mains des corsaires en faisant ressource de je ne sais quels articles n'ayant
pas cours de monnaie; et l'on se demande s'il ne serait pas plus digne de la
chambre de dire, en tournant le dos aux actionnaires de la rive gauche, qui
ont de grands reproches à lui adresser : « Que diable allaient-ils faire dans
cette galère? » — Qu'elle ait du moins le courage de la franchise.
Œuvres complètes de Chatterton (1). — En traduisant pour la pre-
mière fois en français les ouvrages divers de Chatterton, M. Javelin Pagnon a
rempli le désir public qu'avait fait naître l'intérêt extraordinaire répandu par
M. de Vigny sur le personnage de ce jeune et infortuné poète. La traduction
de M. Pagnon est précédée d'une étude biographique faite avec soin par
M. Callet. On ne peut reprocher à ce dernier travail qu'un peu de longueur et
de subtilité]d'explications sur quelques points, défauts bien pardonnables chez
le biographe qui incline à s'exagérer son modèle. Le véritable et réel caractère
de Chatterton ressort d'ailleurs de toutes les pièces et de tous les faits qu'énu-
mère et discute avec une scrupuleuse conscience M. Callet. Nous aurions
voulu sous sa plume, au début, un éloge moins restrictif du Chatterton de
M. de Vigny, lequel, certainement, n'a point prétendu écrire une biographie,
mais qui a écrit mieux qu'un rowan, et a touché, pour les mettre en relief, à
des points profonds de ce caractère. Les principaux poèmes de Chatterton,
(1) 2 vol. in-S", Paris, 1839. Desessarls, rue des Beaux-Arls, 15.
REVUE DE PARIS. 355
ceux qu'il attribua au moine Rowley, et qui composent ses \Tais titres à une
renommée poétique durable, remplissent le second volume. Même à travers le
langage tout moderne d'une traduction, d'ailleurs très-fidèle, il est aisé de com-
prendre combien le pastiche dut peu soutenir dans le temps le regard des con -
naisseurs, de ceux même qui avaient été pris aux poésies d'Ossian-Macpherson.
Quand il n'y aurait eu que cette quantité de tableaux et de peintures que
Rowley va tout d'abord découvrant de couvent en couvent , c'était assez pour
donner l'éveil par l'anachronisme, et Horace AYalpole n'en fut pas dupe. De
plus, on ne trouve dans la façon de Rowley aucune de ces lenteurs de récit et
de diction si familières aux trouvères. Sa façon est nette et nerveuse comme
pouvaient l'être les chants prétendus primitifs d'Ossian , dont l'exemple évi-
demment avait inspiré Chatterton. INIais nous n'avons pas ici la prétention de
juger l'œuvTe même du poète de dix-sept ans, nous ne voulions qu'annoncer
qu'on en prendra désormais une idée exacte et complète, autant qu'une tra-
duction la peut rendre, dans le travail consciencieux de iMM. Callet et Pa-
gnon.
— Sous ce titre : Paléographie universelle, M. Sylvestre vient de publier la
seconde linaison d'uu ouvrage fait pour exciter la curiosité des gens du monde
et l'attention des savans. La Paléographie universelle est une collection de fac
simile, d'écritures, de chartes, empruntés à toutes les époques, et tirés des
bibliothèques de France, d'Italie, d'Allemagne et d'Angleterre. Ces fac simile
ont été écrits et peints sur les lieux mêmes. Il est impossible de donner une idée
plus scrupuleusement fidèle des manuscrits que ne l'a fait M. Silvestre. Tout
s'y trouve, jusqu'aux traces de vétusté que le temps a laissées sur le plus grand
nombre. Les ornemens les plus riches, les plus merveilleuses enluminures sont
reproduits avec une précision admirable, un art infini. La première livTaison
a paru il y a deux mois, la seconde est en vente.
— M. Jules Lacroix vient de publier, chez l'éditeur Dumont, un nouveau
roman intitulé : la Rente viagère. L'action de ce roman est habilement com-
binée, et l'on retrouve dans la mise en œuvre du sujet choisi par M. Lacroix
l'énergie et la verve qui distinguent ses précédens ouvrages. M. Lacroix s'est
d'ailleurs proposé un but plus sérieux que l'amusement de ses lecteurs. La
rente viagère, qui crée des homicides de pensée, sinon de fait, lui a paru une
convention digne des traits de la satire. Ce n'est pas ici le lieu de discutera
fond la thèse de M. Lacroix , il nous suffira de dire que le roman, destiné à la
défendre, offre une lecture pleine de terreur et d'émotion.
F. BONNAIBE.
TABLE DES MATIERES
CONTENUES DANS LE SIXIÈME VOLUME
( me SÉRIE )
DE LA REVUE DE PARIS.
Un Homme arrivé, dernière partie, par M. LÉON GozLAN. ... 5
Le dernier Écrivain païen de la Gaule. — Rutilius Numatianus, par
M. J. J. Ampère 35
Exposition de l'Industrie. — Second article, par M. Victor Char-
LIER 48
Bulletin 62
Un Regard , par M. Paul de Musset 73
Un Dîner chez Barras, par MM. Camille Bernay et Henry Tria-
non 89
Poésies. — Paysages Suédois, par M. X. Marmier 115
Critique littéraire. — Les Catacombes , de M. Jules Janin , par M. Ar-
sène HOUSSAYE 118
Bulletin 122
Les Châteaux de France. — Petit-Bourg , par M. Léon Gozlan. . . 137
Critique. — J<lonveaux Portraits littéraires, de M. Sainte-Beuve, par
m. louandre 192
Bulletin 201
UnFilsdeLaure, par M. A. Delatour 210
La Balle de plomb , première partie , par M. Francis Wey. ... 231
Les Plateaux. — Orléans, Versailles ( Chemin de la rive gauche), par
M. V. C 256
Critique littéraire. —Mézélie de M""" Ch. Reybaud , par M. J. S. . . 267
Bulletin 271
Vie et Aventures de John Davis , premier article , par M. Alex. Dumas. 281
La Balle de plomb, dernière partie , par M. Francis Wey. . . . 314
Critique littéraire — Dileijtar, de M. Eugène Sue , par M. L. Y. — Pu-
blications dn Moyen-âge; Une voix de phis,pav M. L 336
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